En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/France et Belgique/A/11

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 36-38).
Montivilliers, 10 août, 8 heures du matin.

Tu es sans doute bien près d’arriver à Paris en ce moment, mon Adèle. Je n’ai pas voulu t’adresser ma dernière lettre (du Tréport) à Blois, de peur qu’elle ne t’y parvînt pas à temps. Tu l’ouvriras probablement en même temps que celle-ci.

Depuis que je t’ai écrit, j’ai vu tous les bords de la mer du Tréport au Havre, où je vais arriver dans trois heures.

J’ai vu Dieppe, dont le château, assez beau encore d’aspect, n’offre plus qu’un seul débris curieux, c’est une assez belle fenêtre de la Renaissance par laquelle s’est évadée, dit-on, la duchesse de Longueville, cette duchesse de Berry de son temps, plus belle que la nôtre pourtant. Au reste, il ne faut peut-être pas trop en croire la tradition. À Amboise, l’an passé, on m’a montré aussi une fenêtre par où l’on dit que la duchesse de Longueville s’est échappée. C’est une gracieuse fantaisie de la tradition que celle qui attache cette belle dame, au bout d’une échelle de corde, à toutes les jolies fenêtres de la Renaissance.

Du reste, ville assez insipide que Dieppe, à la mer près qui fait beau tout ce qu’elle touche, comme la poésie.

Après Dieppe, j’ai visité Saint-Valéry-en-Caux, petit port insignifiant. Mais une ville charmante, c’est Fécamp. L’église est du plus beau gothique sévère, presque romane, avec des chapelles de la Renaissance qui sont des bijoux, et de fort belles tombes du quinzième siècle. Presque plus de vitraux. Les débris du jubé, dispersés çà et là dans l’église, sont les plus admirables fragments qu’on puisse voir. Il y a là des têtes comme chez Raphaël dans une fort belle adoration de la Vierge au tombeau (de grandeur naturelle). Il y a une tête de sculpture peinte d’un homme qui tient un livre qui est le plus étonnant portrait d’Ingres que tu puisses te figurer. Je le défierais lui-même de se faire plus ressemblant.

De Fécamp, ne trouvant pas de voiture, je suis allé à pied à Étretat, qui est à quatre lieues, et d’Étretat ici, quatre autres lieues, ce qui m’a fait hier une assez bonne journée. Je suis arrivé à Montivilliers à onze heures du soir. J’ai frappé à la porte de l’auberge, et elle m’a été ouverte par une fort jolie châtelaine qui s’appelle Mlle Bouju et qui m’a très gracieusement donné sa chambre, meublée des acajous les plus flambants, et son papier azuré sur lequel je t’écris, mon Adèle.

Ce que j’ai vu à Étretat est admirable. La falaise est percée de distance en distance de grandes arches naturelles sous lesquelles la mer vient battre dans les marées. J’ai attendu que la marée fût basse, et, à travers les goëmons, les flaques d’eau, les algues glissantes et les gros galets couverts d’herbes peignées par le flot qui sont comme des crânes avec des chevelures vertes, je suis arrivé jusqu’à la grande arche, que j’ai dessinée. Il y a, à droite et à gauche, des porches sombres ; l’immense falaise est à pic, la grande arche est à jour, on en voit une seconde à travers ; de gros chapiteaux grossièrement pétris par l’océan gisent de toutes parts. C’est la plus gigantesque architecture qu’il y ait. Dis à Boulanger que Piranèse n’est rien à côté des réalités d’Étretat…

Au loin, à l’horizon, il y avait un navire dont les voiles gris de pierre dessinaient sur la mer une colossale figure de Napoléon. Le tout était merveilleux.

J’oubliais de te dire qu’à Fécamp j’avais vu la pleine mer par la pleine lune. Magnifique spectacle. Il y avait un navire norvégien qui sortait du port avec ces chants de matelots qui ressemblent à des plaintes. Derrière moi la ville et son clocher entre deux collines, devant moi le ciel et la mer perdus et mêlés dans un clair de lune immense, à droite le fanal du port à lumière fixe, à gauche les grands blocs d’ombre d’une falaise écroulée. J’étais sur un échafaudage du môle qui tremblait à chaque coup de la lame. En ce moment-là, j’ai pensé à toi, mon pauvre ange, à nos chers petits, à Dédé qui joue place Royale et à tout ce qu’il y a de frais et de charmant dans l’ombre que tu répands autour de toi.

Je n’ai pas encore exploré Montivilliers. J’en vais repartir dans une heure, juché sur l’impériale d’un coucou tel quel qui me mènera au Havre où je déjeunerai. Il va sans dire que je garde partout l’incognito le plus profond. Je n’ai encore été reconnu nulle part, excepté à Soissons. Du Havre, selon le véhicule que je trouverai prêt, je me dirigerai sur Rouen ou sur Caen. Dans ce dernier cas, mon retour serait retardé d’environ trois jours. — À propos, à Dieppe, j’ai vu le château d’Arques qui est une sublime ruine.

Écris-moi toujours à Mantes, mon Adèle.

J’espère que ce petit voyage t’aura fait du bien et que tu te portes toujours grasse et fraîche. Je vais profiter de ce que je suis en Normandie pour en voir un bon bout avec quelque détail. Il me tarde bien de t’embrasser pourtant, et il y a bien longtemps que je ne vous ai tous vus, mes anges. Mille baisers de ton vieil ami. Embrasse-les tous.

V.
Rouen, 15 août.

Comme je voyage au hasard des voitures que je rencontre, me voici à Rouen, chère amie. J’ai à peu près renoncé à aller à Caen, ce qui m’eût entraîné trop loin. Je t’écris avant d’avoir rien vu de Rouen, où je suis arrivé hier à onze heures du soir, par un clair de lune qui, du haut de la côte, m’a fait des ombres de la ville et des clartés de la Seine un admirable paysage.

J’ai vu d’ailleurs, depuis que je t’ai écrit, de magnifiques choses, le clocher roman de Montivilliers, la forêt de mâts du Havre, l’aiguille évidée d’Harfleur ; Lillebonne, où il y a trois monuments de trois idées, une église gothique, un donjon féodal, un cirque romain ; Tancarville, dont le château ruiné est plus beau qu’un palais debout ; Caudebec, qui n’est qu’une dentelle de pierre ; Saint-Wandrille, auge magnifique où s’ébat un hideux pourceau dévastateur nommé Lenoir ; Jumièges, qui est encore plus beau que Tournus ; et, à travers tout cela, la Seine, serpentant sur le tout.

Aujourd’hui je vais voir Rouen.

Tu vois, mon Adèle, qu’aucune de ces belles et bonnes choses ne m’empêche de songer à toi, pauvre amie. Tu es la plus belle des choses qui sont belles, tu es la meilleure des choses qui sont bonnes. — Avec quelle joie je te reverrai !

Il me reste à parcourir les bords de la Seine après Rouen. Je les serrerai le plus près possible, et, s’il me reste assez d’argent, je ferai un détour par Gisors pour aller jusqu’à Compiègne voir Pierrefonds qui manque à ma collection de châteaux.

En attendant les bons et vrais baisers, je t’embrasse ici, mon Adèle, et nos chers petits, et Martina Leusurica y Galassa. — Aime-moi.

Ton meilleur et plus sûr ami.

V.

Écris-moi toujours à Mantes, poste restante.