En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/France et Belgique/A/20

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 67-70).
Courseulles, 7 juillet.

Je continue, chère amie, l’espèce de journal tel quel que je te fais de mon voyage. En quittant Barneville, cette affreuse auberge où je n’ai trouvé que du lait et des puces, la route était horrible, la plus horrible que j’aie vue ; aucun moyen de transport jusqu’aux Pieux où je devais trouver un coucou pour Cherbourg. Quatre lieues (de pays !) à faire à pied par une chaleur des tropiques. Heureusement, ayant dirigé mes quelques nippes sur Cherbourg, je n’avais pas de paquet à porter. Il était six heures du matin. Je me suis mis bravement en route.

Au-dessus de Barneville, je me suis retourné. La vue s’étend à dix lieues. Le ciel, la terre et la mer étaient superbes. On voit de là un assez large golfe qui forme deux caps aux deux pointes opposées desquels apparaissaient dans la brume le clocher de Port-Bail et le clocher de Barneville, comme deux grands clous aux deux extrémités d’un fer à cheval. Une grosse brume rousse, où entraient des barques de pêcheurs, roulait lourdement sur l’océan et allait s’échouer au fond du golfe d’où il s’en détachait un long convoi de nuages déjà engagé fort avant dans les terres. Vous avez dû avoir une partie de mon paysage en pluie le lendemain.

Après quelques instants d’admiration et de repos, je suis reparti, causant çà et là avec des pêcheurs qui me prenaient pour un propriétaire riverain, et longeant, à cause de la chaleur, les buissons et les mares de très près, au risque de marcher dans les canards.

Or les quatre lieues faisaient huit lieues. À cinq heures du soir j’étais aux Pieux. Depuis la veille onze heures du matin, excepté ma tasse de lait de Barneville, je n’avais rien pris. Trente heures sans manger et une douzaine de lieues à pied, en additionnant celles de la veille avec celles du jour, voilà ma prouesse de la Haie-du-Puits aux Pieux.

Aux Pieux, il y avait une jolie petite hôtesse toute ronde que j’ai aidée à écosser les pois de son jardin, et à qui j’ai dit mille galanteries, tout en sueur que j’étais. Enfin j’ai dîné, et à sept heures je roulais vers Cherbourg dans un coucou dont les roues faisaient entre elles des angles bizarres.

Je roulais depuis deux heures. Il était nuit noire. Tout à coup je lève ou plutôt je baisse les yeux. Il y avait devant nous un immense gouffre d’ombre où la mer faisait de larges échancrures blanchâtres. À droite, sous nos pieds, au fond, brillaient quelques vingtaines de lanternes alignées avec quelques vitres éclairées çà et là dans un tas informe de toits noirs. Au loin éclataient deux phares. À gauche, au-dessus de nous, les ormes de la route, qui ont des profils si étranges la nuit, se détachaient sur un ciel crépusculaire. La spirale indécise du chemin se perdait à mi-côte. On entendait le bruit mystérieux de la mer. J’arrivais à Cherbourg.

Il est difficile, n’est-ce pas, de mieux arriver dans une ville. N’en rien voir que quelques lumières dans un amas d’ombre, n’en rien entendre dans la rumeur de l’océan, c’est admirable, on la suppose comme on veut. — Le lendemain, j’étais tout désappointé. Excepté l’église, qui a quelques curieuses ciselures, Cherbourg est une plate ville.

J’ai fait là une promenade en mer avec Nanteuil. Nous avons visité le port, la digue, etc. Décidément je fais peu de cas des grands ports de mer. Je déteste toutes ces maçonneries dont on caparaçonne la mer. Dans ce labyrinthe de jetées, de môles, de digues, de musoirs, l’océan disparaît comme un cheval sous le harnais. Vive Étretat et le Tréport! Plus le port est petit, plus la mer est grande.

À huit heures du soir, nous quittions Cherbourg. Nous montions tous les deux à pied lentement la côte de Tourlaville. Derrière nous la mer s’étalait sur l’immense horizon, unie et comme cirée.

Du point où nous étions on voyait trois golfes. La magnifique croupe de granit d’où l’on extrait la digue faisait un bloc sévère au-dessus de Cherbourg qui se voilait de ses fumées. Un canot qui traversait la rade laissait derrière lui un long sillage d’argent qui allait distinctement jusqu’à Cherbourg, quoique l’embarcation en fût à plus d’une lieue. Le crépuscule simplifiait les lignes déjà fort belles des collines et de la mer. L’eau était nacrée par endroits, et tout au fond, au milieu de l’océan mat et sans reflets, on voyait s’éteindre le soleil sur lequel s’abaissait une paupière de nuages.

Du reste Cherbourg n’en avait pas moins une figure médiocre ; mais, quand le ciel et la mer font une sauce à une ville quelconque, c’est toujours beau.

Il faut bien que je m’arrête ici, c’est tout au plus si j’ai une plume. Il n’y a pas de poudre pour sécher mon papier, et je suis forcé de me servir pour

cela d’un numéro du Constitutionnel. Pauvre Constitutionnel, forcé de boire ma littérature !
Troane, 9 juillet 1836.

Mon Adèle, je veux t’écrire tout de suite un mot par la poste qui va partir. Il y a une longue lettre que j’avais commencée et que je n’aurais pas le temps d’achever. Tu l’auras la prochaine fois, c’est la suite du compte rendu de mon voyage.

J’ai eu tes deux bonnes lettres et celles des chers petits. Mon Adèle, je ne veux pas que tu sois triste, entends-tu ? Je ne puis être heureux si tu n’es heureuse. Si ces voyages t’attristent, je n’en ferai plus. Après tout comme avant tout, tu es mon Adèle toujours bien-aimée.

Didine, Toto et Dédé m’ont écrit de bien gentilles lettres, mais j’attends celle de mon Charlot. Écris-moi désormais à Gisors. J’y ferai revenir tes lettres qui pourraient arriver à Caen, comme j’ai fait pour Cherbourg.

J’ai vu avec bien de la joie que notre cher petit va mieux. Il faut qu’il soit bien courageux comme un homme, et qu’il se soigne et qu’il se laisse soigner. Je l’aimerai bien. Dis-lui cela. — Entends-tu, mon Toto ?

Je suis charmé aussi que la tête de ton père ait été gaie. J’espère que l’année prochaine, j’en serai. Je songe beaucoup à lui au milieu des belles choses que je vois, car je sais qu’il en jouirait comme moi.

Dis à ma Didine et à Dédé que j’ai pensé aujourd’hui à elles dans la chapelle de Notre-Dame-de-la-Délivrande. Il y avait de pauvres femmes de marins qui priaient à genoux pour leurs maris risqués sur la mer. J’ai prié aussi moi, à la vérité sans m’agenouiller et sans joindre les mains, avec l’orgueil bête de notre temps, mais du plus profond du cœur j’ai prié pour mes pauvres chers enfants embarqués vers l’avenir que nul de nous ne connaît. — Il y a des moments où la prière me vient. Je la laisse venir et j’en remercie Dieu.

On m’avertit que la boîte va se fermer. Je n’ai que le temps de t’embrasser et tout ce qui t’entoure, et cela aussi du plus profond du cœur.

V.
Du 15 au 18 je serai à Paris.
Pont-Audemer, 12 juillet.

Je ne t’écrirai encore, mon Adèle, que quatre lignes aujourd’hui. Ma pauvre lettre est toujours là, inachevée. Je ne sais plus comment je ferai pour te conter tout ce que je vois. Je n’ai pas le temps de respirer entre la cathédrale et l’océan. On me dit que la poste va partir et je me hâte d’y jeter ce mot. Je ne veux pas que tu sois sans lettre de moi.

J’espère que tout va toujours bien là-bas et que je vous trouverai tous bien portants et bien contents à mon retour qui est prochain.

Je crains bien de n’avoir pas le temps de t’écrire tout ce que je vois, mais j’en garderai une partie pour nos bonnes causeries de Fourqueux.

Embrasse pour moi nos chers petits. Mille amitiés à Martine et aux amis. Serre les mains de ma part à ton père, et toi je te garde pour la bonne bouche. La bonne bouche c’est la tienne, à laquelle j’envoie bien des baisers.

Ton Victor.