En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/France et Belgique/A/22

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 74-75).
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Barentin, 17 juillet.

Je commence par l’essentiel. Je serai à Paris, mon Adèle, le 20 au soir ou le 21 au matin, selon le bon plaisir de la diligence de Gisors. Comme je veux repartir tout de suite pour aller vous embrasser tous à Fourqueux, fais en sorte que je trouve, en arrivant place Royale, la clef chez le portier, et ma redingote, avec ce qu’il me faut pour m’habiller dans ma chambre. Je te remercierai de ce soin comme de tous ceux que tu as pour moi.

Je viens d’ailleurs de voir un merveilleux spectacle. L’ouragan, qui avait fait rage toute la nuit, était tombé quand je suis arrivé, toujours avec notre bon Nanteuil, à Saint-Valery-en-Caux. Mais la mer était encore émue et toute palpitante de colère. Nous avons passé huit heures à la regarder, courant à la jetée, grimpant aux falaises, crevant nos souliers aux galets de la plage ; ceci est à la lettre, tu verras mes souliers de castor. Nanteuil marche sur ses vrais pieds, sans intermédiaire quelconque.

La mer était vraiment belle. Ce n’était, à perte de vue, que longues nappes d’écume déployées comme de grandes ailes blanches sur le fond vert et vitreux de l’eau. Le tout bondissait avec rage, le vert et le blanc pêle-mêle, et hurlait affreusement. Le vent était tel que nous nous tenions aux parapets du musoir. De moment en moment des troupeaux de vagues blondes, d’une hauteur énorme, qui venaient du fond de la mer, débouchaient sous le vent de l’extrémité de la jetée et accouraient éperdument vers nous, le long du mur, comme des cavaleries furieuses qu’on ramène de la charge, puis elles se brisaient aux galets, redescendaient en râlant et se dissolvaient en larges flaques de bave savonneuse. Après chaque assaut de la vague, tous les trous du vieux mur lézardé de la jetée ruisselaient comme des fontaines. Au-dessous de nous, sur un grand banc de rochers, un immense haillon d’écume blanche se déchirait en cent façons aux pointes noires du granit. Pas une voile en mer tant la bourrasque était violente. Le jour était sombre, avec un rayon blafard de temps en temps. À nos pieds, sur nos têtes, tout était tumulte, le ciel plein de nuages, la mer pleine de vagues.

Yvetot est un gîte affreux. J’ai pris une ligne de l’avant-dernière lettre que je t’ai écrite et j’en ai aiguisé l’imprécation que voici, dont j’ai régalé ladite ville en partant :

à yvetot.

Que le passant te raille !
Qu’en voyant ta muraille

Le voyageur s’en aille
Sur son cheval rétif !
Que, sans entrer, le coche
À ta porte s’accroche !
Que le diable à la broche
Mette ton roi chétif !
Que toujours un blé maigre,
Qu’un raisin à vinaigre
Emplisse tes paniers !
Yvetot la normande,
Où l’on est à l’amende
Chez tous les taverniers !
Logis peuplé de singes,
Où l’on voit d’affreux linges
Pendre aux trous des greniers !
Où le poing d’un bélître
Croit casser une vitre
Et crève un vieux papier !
Où l’on a pour salade
Ce qu’un lapin malade
Laisse dans son clapier !
Ville bâtie en briques !
Triste amas de fabriques
Qui sentent le ranci !
Qui n’as que des bourriques
Et du cidre en barriques
Sur ton pavé moisi !
Groupe d’informes bouges.
Où les maisons sont rouges
Et les filles aussi !

Enfin je m’en retourne à Paris, et, retiens bien ceci, voici le solennel épiphonème qui jaillit de mon voyage : la nature est belle et l’homme est laid.

En effet si d’une part les routes sont couvertes de fleurs, d’arbres, d’oiseaux, de rayons de soleil, d’autre part elles sont encombrées d’affreux paysans en jaquette, de paysannes en bonnets de coton, de marmots immondes dont la bouche suce le nez. Il y a les cathédrales, mais il y a les auberges. Or, sais-tu ce que c’est que les auberges ? Ce sont les anciennes cavernes de voleurs, civilisées, perfectionnées et abonnées au Constitutionnel.

Je t’assure, mon Adèle, que j’ai le cœur bien content de revenir. À Gisors, j’aurai tes lettres. À Fourqueux, j’aurai toi. J’embrasse Didine, j’embrasse Charlot, j’embrasse Toto, j’embrasse Dédé. Vous êtes tous ma joie et ma vie. Je t’embrasse et je t’aime, mon Adèle. — Mes amitiés à ton père, à Martine, à nos amis.