En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/France et Belgique/A/7

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Texte établi par G. Simon Librairie Ollendorff (p. 28).
Coulommiers, 28 juillet, midi.

Me voici à Coulommiers, mon Adèle, depuis hier soir. C’est une ville assez insignifiante, avec une église telle quelle, quelques ogives et une tour rococo. Les environs paraissent jolis. On est dans un bassin d’arbres.

J’ai déjà vu Montereau, d’où je t’ai écrit, Bray et Provins. Montereau est une ville assez pittoresque, assise sur une espèce d’Y que forme le confluent de l’Yonne et de la Seine. Cela produit un pont tortu, d’où l’église est charmante à voir. Il a passé toutes sortes d’hommes sur ce pont-là, depuis Jean sans Peur jusqu’à Napoléon.

J’ai visité sur la montagne qui domine le pont la place où Napoléon a braqué lui-même son canon en 1814. J’y ai cueilli une fleur de laurier-rose. Car c’est maintenant un jardin de plaisance. La vue de là est belle. L’immense Y des deux rivières s’y développe largement dans un paysage magnifique.

À Bray, petite ville puante, j’ai écrit ce quatrain, en m’éveillant, sur le mur de l’auberge :

Au diable ! auberge immonde ! Hôtel de la punaise !…
Où la peau le matin se couvre de rougeurs ;
Où la cuisine pue, où l’on dort mal à l’aise,
Où l’on entend chanter les commis-voyageurs !

( Au moment où je t’écris, voici une charmante petite poule qui vient becqueter je ne sais quoi à mes pieds dans un rayon de soleil.)

Quant à Provins, c’est différent, non l’auberge, mais la ville. Il y a quatre églises, une porte de ville fort belle, un donjon avec quatre tourelles en contreforts, et une enceinte de murailles et de tours ruinées, le tout répandu de la façon la plus charmante sur deux collines baignées jusqu’à mi-côte dans les arbres. Et puis, force vieilles maisons encore pittoresques. J’ai dessiné le donjon que je te montrerai. Je l’ai visité. Il me servira beaucoup.

Il me reste à peine assez de place pour te dire que je veux que tu t’amuses, que tu penses à moi et que tu m’aimes. C’est aujourd’hui le jour de bonheur pour notre excellent Pavie. Je lui souhaite une femme comme toi. Après cela, qu’il remercie Dieu.

Je t’embrasse, et je t’embrasse encore, ainsi que notre Didine. Je vais déjeuner. Dans une demi-heure, je pars pour Château-Thierry.

Je t’aime, mon Adèle.

V.