En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/France et Belgique/B/13

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 129-135).

étaples.


Bernay, 5 septembre, 9 heures du matin.

Je suis encore à Bernay, je me hâte de t’écrire, car je crains que la fin de ma dernière lettre ne t’ait laissé une impression triste. Je ne veux pas t’envoyer de ces impressions-là. C’est de la joie que je veux t’apporter ; le rire et le bonheur te vont si bien, mon Adèle.

J’ai quitté Boulogne avant-hier, par un de ces admirables ciels nuageux et rayonnants qui jettent sur la terre comme une grande peau de tigre faite de lumière et tachée d’ombre. La ville était merveilleusement jolie ainsi éclairée. Il pleut toutes les nuits, mais avec le jour reviennent le soleil, le ciel bleu et les paysages. Nocte pluit tota, redeunt spectacula mane. Ceci est du Virgile pour mon lauréat Charlot.

Une seule chose gâtait ce bel ensemble de mer et de terre, de toits, de mâts et de voiles. C’est le hideux pâté à colonnade dont ils ont couronné leur ville. Quant à la colonne de Boulogne, elle ne fait ni bien ni mal. C’est une balise de pierre, rien de plus. Car ils ont une colonne à Boulogne, une façon de colonne Trajane, moins les sculptures, moins la grandeur, moins Rome.

J’ai été favorisé d’un plus beau soleil à Boulogne qu’à Calais où j’ai eu très froid. Calais est dans un courant d’air.

Mais, froid ou chaud, pluie ou soleil, brumes ou étoiles, j’aime passionnément les ports de mer, quoiqu’on y mange trop de beefsteacks et que les barbiers vous y rasent avec des mains qui sentent le poisson.

Tu sais que j’aime encore mieux les petits ports que les grands. Aussi de Boulogne je suis allé à Étaples.

Cette route est encore plus pittoresque que celle de Calais à Boulogne. C’est un enchantement perpétuel.

En sortant de Boulogne on côtoie un bras de mer qui se recourbe dans les terres comme pour aller saisir les villages. À la marée haute il est couvert de petits bateaux à voiles qui croisent leurs triangles jaunes dans tous les sens. À partir de là, le paysage varie superbement à chaque instant. Les collines, tout à la fois molles et sévères, assouplies par le vent robuste de la mer, ont parfois la ligne italienne. De temps en temps de hautes dunes magnifiquement tripotées, comme des vagues que le mouvement de la voiture fait remuer à l’œil, viennent en tumulte au bord de la route. La mer, qui se retire lentement de la côte de France, était là autrefois. Et puis elles s’éloignent et vont appuyer au loin sur l’horizon leurs ondulations courtes et puissantes. Ce sont, au fond du paysage, de fermes et charmantes arabesques, sculptées tour à tour par tous les éléments. L’océan les a ébauchées, l’ouragan les continue.

Étaples n’est qu’un village, mais un village comme je les cherche, une colonie de pêcheurs installée dans un des plus gracieux petits golfes de la Manche. La marée était basse quand j’y suis arrivé ; toutes les barques étaient échouées au loin sur le sable, noires et luisantes comme des coquilles de moules. J’en ai dessiné quelques-unes, tout en me promenant sur la grève. De temps en temps je rencontrais, sur les seuils des cabanes, de ces dignes figures de marins qui vous saluent noblement. La mer brillait au milieu du golfe, éclatante et déchiquetée, comme un lambeau de drap d’argent. Les hauteurs qui bornent l’horizon au midi ont une forme magnifique et calme. Quelques grands nuages s’y posaient lentement. C’était un spectacle tranquille et grand.

Le soir, il semble que les nuages aussi vont se coucher. Ils s’aplatissent, ils s’allongent, ils s’étendent comme pour dormir.

Le jour ils s’enflent, se dilatent et se gonflent au soleil comme des édredons devant le feu. En général, je les aime mieux le soir. Ils dessinent alors dans l’air des baies et des promontoires qui font du ciel comme un immense miroir où la mer se réfléchirait avec ses côtes sombres et découpées.

Je suis parti d’Étaples de bon matin. Je voulais déjeuner à Montreuil-sur-mer.

Montreuil-sur-mer serait mieux nommé Montreuil-sur-plaine.

Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II p144.jpg
C’était autrefois une charmante ville. Ce n’est plus maintenant qu’une citadelle. Mais, des remparts, on a une vue admirable de coteaux et de prairies, car la ville est haut située. Et puis il reste encore sur la place deux vieilles églises qui ont un certain aspect. Mais il n’y faut pas entrer. J’ai trouvé pourtant, dans la plus grande, une piscine romane d’un beau goût. N’en juge pas d’après ce gribouillage.

Je me suis promené sur les remparts. J’étais seul avec de vieux canons gisant à terre et un vieux prêtre assis à côté. Une figure vénérable que ce prêtre ! il avait l’œil fixé sur son livre, et moi, je regardais la campagne. Il lisait dans son bréviaire, et moi dans le mien.

C’est que, vois-tu, mon Adèle, c’est un beau et glorieux livre que la nature. C’est le plus sublime des psaumes et des cantiques. Heureux qui l’écoute. J’espère que mes enfants le comprendront un jour et qu’ils jouiront religieusement de ces merveilles extérieures qui répondent à la merveille intérieure que Dieu a mise en nous, l’âme. Moi, je ne me lasse pas d’épeler ce grand et ineffable alphabet. Chaque jour il me semble que j’y découvre une lettre nouvelle.

Une chose me frappait hier matin, tout en rêvant sur ces vieux boulevards de Montreuil-sur-mer. C’est la manière dont l’être se modifie et se transforme constamment, sans secousse, sans disparate, et comme il passe d’une région à l’autre avec calme et harmonie. Il change d’existence presque sans changer de forme. Le végétal devient animal sans qu’il y ait un seul anneau rompu dans la chaîne qui commence à la pierre, dont l’homme est le milieu mystérieux, et dont les derniers chaînons, invisibles et impalpables pour nous, remontent jusqu’à Dieu. Le brin d’herbe s’anime et s’enfuit, c’est un lézard ; le roseau vit et glisse à travers l’eau, c’est une anguille ; la branche brune et marbrée du lichen jaune se met à ramper dans les broussailles et devient couleuvre ; les graines de toutes couleurs, mets-leur des ailes, ce sont des mouches ; le pois et la noisette prennent des pattes, voilà des araignées ; le caillou informe et verdâtre, plombé sous le ventre, sort de la mare et se met à sauteler dans le sillon, c’est un crapaud ; la fleur s’envole et devient papillon. La nature entière est ainsi. Toute chose se reflète, en haut dans une plus parfaite, en bas dans une plus grossière, qui lui ressemblent.

Et quel admirable rayonnement de tout vers le centre ! Comme les divers ordres d’êtres créés se superposent et dérivent logiquement l’un de l’autre ! Quel syllogisme que la création ! Où commencent la branche et la racine, l’arbre commence ; où commence la tête, l’animal commence ; où commence le visage, l’homme commence. Ainsi s’engendrent l’un de l’autre, dans une unité ravissante, les quatre grands faits qui saisissent le globe, la cristallisation, la végétation, la vie, la pensée.

Dis-moi pourquoi je songeais à tout cela sous ces grands arbres de Montreuil. Je ne sais. Mais je cause avec toi, mon Adèle, comme si nous nous promenions bras dessus bras dessous le long du quai de l’Arsenal.

En descendant du rempart, j’ai rencontré un petit enfant qui mordait dans une grosse pomme. — Qui t’a donné cette pomme ? lui ai-je dit. Il m’a répondu : — Je ne sais pas, c’est tombé de l’arbre, c’est le vent, c’est personne. — Je lui ai donné dix sous et je lui ai dit : — Mon enfant, quand ce n’est personne, c’est Dieu.

J’aurais pu ajouter : — Et quand c’est quelqu’un, c’est Dieu encore.

De Montreuil je suis allé à Crécy. Il m’a fallu faire trois bonnes lieues à pied. Les chemins sont impraticables. La loi sur les chemins vicinaux n’a encore rien caillouté par ici.

J’ai vu Crécy, j’ai visité ce sombre champ de bataille. J’ai fait le tour du vieux moulin de pierre qui marque la place où l’attaque a commencé. Je suis descendu au fond de ce vallon où les dolabres et les haches d’armes ont si rudement travaillé. Le village est assez pittoresque. J’en ai dessiné l’église, laquelle a vu la bataille. Il y a aussi, au milieu de la place du village, une vieille fontaine romane qui a dû étancher bien du sang ce jour-là. Fontaine curieuse et unique pour moi jusqu’à ce jour. Grosses nervures de briques à plein cintre. Piliers trapus en pierre avec chapiteaux sculptés. Trois étages, dont deux sont déformés.

À Bruxelles, je n'ai pas voulu voir Waterloo. J’ai jugé inutile de rendre cette visite à lord Wellington. Waterloo m’est plus odieux que Crécy. Ce n’est pas seulement la victoire de l’Europe sur la France, c’est le triomphe complet, absolu, éclatant, incontestable, définitif, souverain, de la médiocrité sur le génie. Je n’ai pas été voir le champ de Waterloo. Je sais bien que la grande chute qui a eu lieu là était peut-être nécessaire pour que l’esprit du nouveau siècle pût éclore. Il fallait que Napoléon lui fît place. C’est possible. J’irai voir Waterloo quand un souffle venu de France aura jeté bas ce lion flamand à qui saint-Louis avait déjà arraché les ongles, les dents, la langue et la couronne, et aura posé sur son piédestal un oiseau français quelconque, aigle ou coq, peu m’importe. Je n’ignore pas que tout ce que j’écris ici pourrait se traduire en un couplet de facture, mais cela m’est égal. Albertus sait bien que j’ai tout un grand côté bête et patriote.

Je reviens à Crécy. J’ai donc tout vu ; mais j’ai bien des fois donné au diable
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un grand paysan enchifrené qui me servait de guide, et qui ne savait rien, bien entendu, et qui répondait à toutes mes questions : Oui, bosieu. À quoi je répliquais : Fort bien, bon abi.

Tout en courant dans les pierres, mes souliers de castor se sont crevés. J’ai mesuré sur-le-champ d’un œil ferme l’étendue de mon malheur. J’ai vu qu’il faudrait mettre mes bottes le lendemain. Or mes bottes me gênent.

Bernay, où je suis en ce moment, n’est qu’un hameau. Il y a six maisons. La cathédrale a quatre murs blancs, dix pieds de haut, trois fenêtres, un toit d’ardoise et un clocher qu’on dirait composé de deux soufflets, l’un horizontal, l’autre vertical. Cet heureux genre d’architecture florit et prospère dans les braves campagnes picardes, qui n’en savent pas plus long. C’est hideux.

Ce n’est donc qu’un hameau, mais le hasard a voulu que ce hameau fût situé au point précis où la diligence qui arrive de Paris a faim pour déjeuner et où la diligence qui arrive de Calais a faim pour dîner. De ces deux diligences qui arrivent là, l’une du sud, l’autre du septentrion, la bouche ouverte, il est résulté une auberge, et une fort bonne auberge, l’Hôtel de la Poste. C’est un des meilleurs logis que j’aie rencontrés sur ma route.

La basse-cour, qui est là sous ma fenêtre, est magnifique. Ce n’est pas une basse-cour, c’est un océan. Il y a là tout un monde de poules, de canards, de coqs, de vaches, de porcs, de dindons, de pigeons et de pintades qui vit bruyamment et joyeusement, sans prendre garde aux sinistres lueurs de la cuisine. De cette immense basse-cour il germe une table d’hôte colossale qui s’épanouit deux fois par jour. Hier soir lundi, le garçon me disait avoir desservi plus de cent vingt couverts depuis samedi. C’est vraiment merveille de trouver une aussi prodigieuse cuisine dans une bourgade de huit ou dix feux. Quoi qu’il en soit, et sans songer à la table d’hôte, ce monstre aux dents de requin, toutes ces omelettes, toutes ces côtelettes, tous ces jambons, tous ces salmis, grouillent, piaillent, bêlent, chantent, roucoulent, grognent, volent, marchent, nagent et flânent parmi des Alpes de fumier où les mares font des lacs ; tumulte amusant pour le voyageur qui, comme moi, regarde la basse-cour pendant que le dîner cuit, et ne dédaigne pas Fielding en attendant Chevet.

Chevet ne gâte jamais le paysage. L’idée de la bécassine colore le groupe un peu sec du chasseur et du chien d’arrêt ; et il y a, pour le marcheur affamé, un certain charme à penser que dans ces belles eaux vives près desquelles il se repose on pêche d’excellentes truites. Les hommes du quinzième siècle ne peignaient et ne sculptaient jamais une rivière sans en montrer les poissons. Bonne et cordiale habitude !

Au milieu de toutes ces bêtes se traîne et se prélasse, comme l’éléphant au jardin des plantes, une énorme truie pleine et prête à mettre bas. C’est plaisir de la voir se vautrer dans l’ordure. Elle est monstrueuse, elle est gaie, grasse, velue, rose et blonde. Il faut être un fier cochon pour faire la cour à une pareille créature.

Il paraît que les gendarmes et les postillons se font décrotter ici. Il y a là sous la porte un enfant qui cire une botte grande comme un homme. Tu rirais de le voir. Il peint, il frotte, il brosse, il souffle, il sue, il y va de tout cœur, il couche la botte à terre comme un canon, il la met debout comme une colonne, il en fait le tour, il entre dedans, par moments il s’y engloutit et il disparaît tout entier. On n’a jamais accompli une grande œuvre avec plus de bravoure.

Tout est bon, tout est propre, tout est riant dans cette auberge. Il y a bien çà et là quelques légères verrues. Ils m’ont donné pour écrire une table ronde, haute et étroite, ce qui n’est pas ingénieux ; ils font payer six sous trois feuilles de papier ; ils sont abonnés à la Gazette de France, dont j’ai vu l’infortuné feuilleton traîner dans la cuisine, affirmant, parmi les oignons et les échalotes, que le théâtre est décidément perdu, que la belle langue française, etc., que le drame moderne, etc., grandes vérités que ce brave feuilleton disait là en français de cuisine, ce qui m’a paru de bon goût en pareil lieu. — Somme toute, excellent gîte.

J’ai demandé à la bonne grosse dame du logis : — Vous êtes légitimiste, madame ? — Elle m’a répondu : — Hélas oui, monsieur. Il faut bien. La route de Calais souffre, voyez-vous. Il passait plus de monde ici sous les anciens Bourbons. La route de Lille nous fait du tort. Les princes d’Orléans sont toujours fourrés à Bruxelles. — D’où j’ai conclu que le rétablissement de la branche aînée était nécessaire au bonheur de la France et de la route de Calais. La dame, brave et excellente femme d’ailleurs, a réfléchi un instant et a ajouté en soupirant : — Et puis, voyez-vous, depuis 1830, il y a eu le choléra à Paris, et il est encore en Italie, ce qui fait que les anglais passent moins par ici. — Diable ! ai-je répondu, je comprends que vous soyez abonnée à la Gazette de France.

Pardon de toutes ces histoires de cabaret, chère amie. Mais où il n’y a ni l’océan ni les cathédrales, il faut bien parler des auberges. La tête et l’esprit ont assez bavardé, c’est maintenant le ventre qui raconte ses aventures.


Du Tréport, 6 septembre, onze heures du soir.

Je n’ai pu résister au Tréport. J’en étais trop près. Il m’attirait trop violemment, m’y voici. J’y suis arrivé cette fois à la marée basse. C’est toujours un lieu ravissant.

Hier, j’ai fait à pied une excursion au Crotoy, charmant petit port vis-à-vis Saint-Valery, à l’embouchure de la Somme. Au moment où j’arrivais, c’était le départ des barques, chose toujours admirable et toujours nouvelle. Toutes les voiles, dessinées nettement par les angles, s’enlevaient en noir sur le ciel et sur la mer qui éblouissaient. Je t’aurais voulue là, chère amie.

J’ai revisité à Abbeville Saint-Wuffran et sa vieille façade toute rongée par la bise et par la lune. J’ai revu cette belle église avec autant de plaisir que la première fois, il y a deux ans. Elle a quelques rides de plus et je n’en ai pas de moins. — Il y a à l’angle une sublime statue de vieillard à demi enfoncée dans un toit. Ils ont bâti là une ignoble maison qui lui monte jusqu’à la ceinture, le vieux saint de pierre les laisse faire sans interrompre sa calme rêverie. À côté de lui, un guerrier que cette honteuse crue de tuiles semble près d’atteindre s’en dégage fièrement. Toutes ces figures sont graves et belles. Il ne faut pas les voir pourtant après celles d’Amiens.

J’ai bien employé ma journée, mon Adèle. J’ai été voir le château de Rambures, beau groupe de tours du treizième siècle. Je l’ai dessiné. La route à travers bois était charmante. Quoique fort cahoté, j’ai pu la faire en voiture. Et puis je suis venu au Tréport. J’ai laissé à ma gauche Blangy, riante petite ville cachée dans les peupliers au fond d’une superbe vallée à grands contours. J’ai également laissé de côté la route d’Aumale, qui traçait sur le revers des collines opposées le geste fulminant et tortueux de Mlle Mars dans Tisbé. J’ai traversé Gamaches. L’église a un charmant portail du quinzième siècle.

J’ai vu passer à Gamaches deux femmes qui n’étaient pas à la noce. C’étaient deux pauvres contrebandières de tabac prises sur le fait. On les menait en prison à Blangy avec leur tabac, leur déconvenue et leur charrette ornée de deux gendarmes. Je leur ai donné la monnaie que j’avais dans ma bourse.

La route de Gamaches à Eu est fort verte et fort bien entourée. Elle court gaiement le long d’une haute colline qui va aboutir aux falaises. On rencontre de temps en temps un de ces carrés de chanvre qui ressemblent à des forêts de petits cocotiers. On se suppose géant, on est en Amérique.

Mais tu dois être bien fatiguée de cette lettre sans fin, ma pauvre amie. Je la ferme en t’embrassant, ainsi que ton père et les chers petits. — As-tu écrit à M. Naudet que j’étais absent ? — Je ne sais encore si je passerai par Gisors. Mais écris-moi toujours là. Mon itinéraire dépendra des voitures. Je tâcherai pourtant de le diriger vers Gisors. — À bientôt, mon Adèle bien-aimée. — À bientôt, ma Didine. — Mille baisers.