En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/France et Belgique/B/14

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 136-145).

dieppe. — le tréport. — le bourg-d’ault.


Dieppe, 8 septembre, 9 heures du soir.

Ceci est probablement, chère amie, l’avant-dernière lettre que tu recevras de moi. Le 12 ou le 13 au plus tard je serai à Paris près de toi, près de vous. Quelle joie de t’embrasser ! Va, crois-le bien, je serai heureux, pauvre amie. Le voyage n’est qu’un étourdissement rapide. C’est à la maison qu’est le bonheur.

Chaque jour me rapproche rapidement de vous. Je suis aujourd’hui à Dieppe. J’y étais venu revoir et étudier encore le curieux bas-relief de l’église qui figure en quelque sorte la découverte de l’Amérique. Plusieurs encombres ont retardé la voiture, de sorte que je suis arrivé trop tard. Il était sept heures du soir et l’église était pleine d’ombre quand j’y suis entré. Elle était d’ailleurs admirable à voir ainsi, mais le bas-relief n’offrait à l’œil qu’une croûte de pierre inégale. Impossible d’y rien distinguer. Je venais dans cette église en antiquaire, elle m’a reçu en peintre. Je ne me plains pas.

Il y a une bien belle promenade à faire à Dieppe. Je n’y ai rencontré aucun promeneur. Il faut, à la nuit tombante, suivre le quai méridional, côtoyer un groupe de maisons qui fait la tête d’une rue, et monter derrière le château par un sentier qui grimpe vers la falaise par le bord du fossé. Bien des souvenirs gisent dans ce fossé qu’ont mesuré tant de fois du regard tous ces beaux gentilshommes de la Fronde à la fois si roués et si naïfs. C’est un ravin qui entaille profondément le dos de la falaise et le long duquel descend avec un mouvement ferme et superbe le haut mur du château. Ce mur, encore festonné par endroits de vieux mâchicoulis, laisse à mi-côte une haute tour carrée et en va porter une autre jusqu’au sommet de l’escarpement. Ceci est déjà beau, mais il ne faut pas s’en contenter. Il faut gravir sur la cime même de la falaise, si l’on n’a pas trop peur des formes vagues qu’on voit sauteler lourdement sur l’herbe. Il faut avancer bravement et n’avoir pas horreur des choses de l’ombre. Quand on sera en haut, on verra.

J’y étais tout à l’heure ; je m’étais avancé au bord de la falaise, quelques pas au delà d’une vieille barrière de bois qu’on a mise là sans doute pour les vaches, car je n’y ai pas vu un être humain. À ma droite, un peu au-dessous de moi, le château avec ses toits et ses tourelles faisait un bloc de ténèbres. Quand même une grosse douve ne me l’eût pas cachée, il m’eût été impossible de distinguer la jolie fenêtre de la Renaissance par où s’était enfuie, il y a bientôt deux cents ans, cette belle madame de Longueville qui était de si bon conseil dans l’occasion et qui avait, dit M. de Retz, une charmante langueur naturelle avec des réveils lumineux et surprenants.

Au-dessous et au delà du château, un abîme ; et dans cet abîme quelques lignes confuses d’ombres et de reflets se coupant à angles droits avec trois ou quatre étoiles rouges éparses et comme noyées dans ce labyrinthe de formes indécises.

C’était Dieppe. À gauche, la mer, la mer infinie, calme, grise, verte, vitreuse, et sur la mer, dispersés à tous les bouts de l’horizon, une vingtaine de bateaux pêcheurs pareils à des points noirs qui commencent à avoir une forme en courant silencieusement sur ce miroir livide comme de gros moucherons. Au-dessus de tout cela, un ciel crépusculaire que couvraient de grands nuages sombres crevés çà et là d’une flaque de lumière pâle. La marée montait avec sa rumeur sinistre, par moments un éclat de voix venait de la ville, derrière moi une vache mugissait je ne sais où, de temps en temps le vent faisait sur la mer le bruit d’un immense rideau qu’on secoue. C’était extraordinaire. Rien ne laisse à l’âme une impression à la fois plus vague et plus poignante que les espèces de rêves qui se dégagent parfois de la réalité.

On marche dessus, ils flottent autour de vous.

En redescendant, je me suis promené dans le port. J’ai causé avec un douanier qui surveillait le déchargement d’un navire. Ce navire venait de la Baltique, de Stettin, apporter à Dieppe, quoi ? du bois de chauffage ; et, ce qui n’est pas moins étrange, c’est qu’il ne remporte rien, absolument rien que des galets dont il fait son lest et qu’il est obligé de jeter plus tard. Ce pauvre port de Dieppe est bien déchu. Il est peut-être le plus amoindri de nos ports de la Manche qui tendent tous à s’engraver.

Ma journée d’hier, chère amie, a été bien remplie. J’étais au Tréport, je voulais voir le point précis où finit la dune et où commence la falaise. Belle promenade, mais pour laquelle il n’y a que le chemin des chèvres et qu’il fallait faire à pied. J’ai pris un guide et je suis parti. Il était midi. À une heure j’étais au sommet de la falaise opposée au Tréport. J’avais franchi l’espèce de dos d’âne de galets qui barre la mer et défend la vallée au fond de laquelle se découpent les hauts pignons du château d’Eu ; j’avais sous mes pieds le hameau qui fait face au Tréport.

La belle église du Tréport se dressait vis-à-vis de moi sur sa colline avec toutes les maisons de son village répandues sous elle au hasard comme un tas de pierres écroulées. Au delà de l’église se développait l’énorme muraille des falaises rouillées, toute ruinée vers le sommet et laissant crouler par ses brèches de larges pans de verdure. La mer, indigo sous le ciel bleu, poussait dans le golfe ses immenses demi-cercles ourlés d’écume. Chaque lame se dépliait à son tour et s’étendait à plat sur la grève comme une étoffe sous la main d’un marchand. Deux ou trois chasse-marées sortaient gaîment du port. Pas un nuage au ciel. Un soleil éclatant.

Au-dessous de moi, au bas de la falaise, une volée de cormorans pêchait. Ce sont d’admirables pêcheurs que les cormorans. Ils planent quelques instants, puis ils fondent rapidement sur la vague, en touchent la cime, y entrent quelquefois un peu, et remontent. À chaque fois ils rapportent un petit poisson d’argent qui reluit au soleil. Je les voyais distinctement et de très près. Ils sont charmants quand ils ressortent de l’eau, avec cette étincelle au bec.

Ils avalent le poisson en remontant, et recommencent sans cesse. Il m’a paru qu’ils déjeunaient fort bien.

Moi j’avais mal déjeuné par parenthèse. Comme c’était un port de mer, j’avais mangé du beefsteack bien entendu, mais du beetsteack remarquablement dur. À la table d’hôte, où les plaisanteries sont rarement neuves, on le comparait à des semelles de bottes. J’en avais mangé deux tranches, et pour cela j’étais fort envié à la table d’hôte, l’un enviait mon appétit, l’autre mes dents. J’étais donc comme un homme qui a mangé à son déjeuner une paire de souliers. Moi, j’enviais les cormorans.

Une heure après, toujours par le sentier tortueux de la falaise, j’approchais du Bourg-d’Ault, but principal de ma course. À un détour du sentier, je me suis trouvé tout à coup dans un champ de blé situé sur le haut de la falaise et qu’on achevait de moissonner. Comme les fleurs d’avril sont venues en juin cette année, les épis de juillet se coupent en septembre. Mais mon champ était délicieux, tout petit, tout étroit, tout escarpé, bordé de haies et portant à son sommet l’océan. Te figures-tu cela ? vingt perches de terre pour base, et l’océan posé dessus. Au rez-de-chaussée des faucheurs, des glaneuses, de bons paysans tranquilles occupés à engerber leur blé, au premier étage la mer, et tout en haut, sur le toit, une douzaine de bateaux pêcheurs à l’ancre et jetant leurs filets. Je n’ai jamais vu de jeu de la perspective qui fût plus étrange. Les gerbes faites étaient posées debout sur le sol, si bien que pour le regard leur tête blonde entrait dans le bleu de la mer. À la ligne extrême du champ une pauvre vache insouciante se dessinait paisiblement sur ce fond magnifique. Tout cela était serein et doux, cette églogue faisait bon ménage avec cette épopée. Rien de plus frappant, à mon sens, rien de plus philosophique que ces sillons sous ces vagues, que ces gerbes sous ces navires, que cette moisson sous cette pêche. Hasard singulier qui superposait les uns aux autres, pour faire rêver le passant, les laboureurs de la terre et les laboureurs de l’eau.

Au sortir de ce champ, la scène changeait encore. Le ravin où je marchais se fermait d’un côté, se déchirait brusquement de l’autre, et je ne voyais plus que la terre, la riche terre de Normandie, les plaines à perte de vue que termine un liseré violet, et au loin les têtes rondes des pommiers. Car c’est encore là une de ces harmonies qu’on rencontre partout à chaque pas, le pommier est une pomme. La forme du poirier s’allonge un peu.

Mon guide était un homme d’Étretat, et ne connaissait pas mieux le chemin que moi. Un moment nous avons marché au hasard. Heureusement nous avons vu venir vers nous, à une intersection de sentiers, un gros fagot de bois sec qui avait deux pieds. C’était un pauvre vieillard, plié en deux sous son fardeau bien plus composé encore d’années que de broussailles. Ce vieux brave homme nous a remis dans notre chemin, ce qui fait que j’ai payé deux guides. L’autre se bornait à me donner de sages conseils.

J’ai demandé au vieux fagotier quel âge il avait. Quatrevingt-deux ans. C’est un âge qu’ils atteignent aisément, hommes et femmes, dans ces pauvres hameaux qui nous font tant de pitié. Et pourtant le travail les courbe, le vent les hâle, le soleil les ride, et ils nous semblent vieux à quarante ans. Au fond, à soixante ans ils sont moins vieux que nous à trente. On s’use moins vite par le dehors que par le dedans.

À deux heures et demie, j’entrais au Bourg-d’Ault. On passe quelques maisons, et tout à coup on se trouve dans la principale rue, dans la rue mère d’où s’engendre tout le village, lequel est situé sur la croupe de la falaise. Cette rue est d’un aspect bizarre. Elle est assez large, fort courte, bordée de deux rangées de masures, et l’océan la ferme brusquement comme une immense muraille bleue. Pas de rivage, pas de port, pas de mâts. Aucune transition. On passe d’une fenêtre à un flot.

Au bout de la rue en effet on trouve la falaise, fort abaissée, il est vrai. Une rampe vous mène en trois pas à la mer, car il n’y a là ni golfe, ni anse, pas même une grève d’échouage comme à Étretat. La falaise ondule à peine pour le Bourg-d’Ault.

C’est alors que je me suis expliqué le bruit furieux de serrurerie qui m’avait assourdi en entrant dans le village. Ferri rigor, comme dirait Virgile ou Charlot. Les gens du Bourg-d’Ault ne pouvaient être marins ni pêcheurs, ils n’avaient pas de port. Ils se sont faits serruriers. Ils y réussissent, ma foi, car ils ont un gros commerce avec le centre de la France, et ils se vengent de Neptune en lui faisant un tapage infernal aux oreilles.

Il s’envole perpétuellement du Bourg-d’Ault une noire nuée de serrures qui va s’abattre à Paris sur vos portes, mesdames.

En examinant la rue j’ai amnistié les masures. Il y a là deux maisons curieuses ; une, à droite, du quatorzième siècle, l’autre, à gauche, du seizième. Sur la première, j’aurais voulu avoir le temps de dessiner les bouts de poutres qui sont énormes et sculptés en têtes presque égyptiennes. La seconde a des détails ravissants. Les charpentes de la façade ont à de certains endroits des arabesques du goût le plus ferme et le plus pur. La maison du quatorzième siècle est en face. On dirait l’Égypte et l’Italie qui se regardent. Sur celle du seizième siècle, en ne s’arrêtant pas (sans les dédaigner toutefois) aux masques grotesques qui mordent le bout des volutes pour amuser les matelots, on trouve des figures, deux surtout, pleines de style et qui ont pour chevelure et pour collerettes des rinceaux exquis. C’est vraiment une charmante apparition. On est au milieu d’un misérable tas de cabanes, dans une rue à peine pavée, à soixante lieues de Rubens, à quatre cents lieues de Raphaël, à six cents lieues de Phidias, à deux pas d’un huissier qui s’appelle M. Beauvisage, on n’a dans la tête qu’une musique de limes, de scies et d’enclumes, on se retourne, et voilà que l’art vient s’épanouir sur la poutre d’une masure, et vous sourit. — Il est vrai que l’océan est là. Partout où est la nature, sa fleur peut pousser, et la fleur de la nature, c’est l’art.

Il n’y a pas que ces deux maisons au Bourg-d’Ault. Il y a aussi une vieille belle église, bien vieille et bien belle, germée au douzième siècle et éclose au quinzième. On la réparait quand j’y suis entré. Deux maçons rampaient à plat ventre sur une échelle appliquée au toit. Dieu veuille qu’on ne la gâte pas !

Comme les maçons y étaient, on m’a refusé l’entrée du clocher, qui est fort haut placé, et doit avoir une vue admirable. J’ai eu beau insister.

Ce qui m’amenait au Bourg-d’Ault, c’est que c’est là que la falaise commence. Pour mon guide, qui était d’Étretat et qui, bien entendu, faisait de sa bourgade le centre du monde, c’est au Bourg-d’Ault que la falaise finit. — Voyez, monsieur, me disait-il, d’une manière assez pittoresque en me montrant la côte qui s’abaissait jusqu’aux plaines, elle finit en sifflet.

J’ai fait quelques pas sur les galets du Bourg-d’Ault, puis je suis remonté dans le village pour redescendre avec la falaise dans les plaines de sable où les dunes viennent aboutir de leur côté.

La mer ronge perpétuellement le Bourg-d’Ault. Il y a cent cinquante ans, c’était un bien plus grand village qui avait sa partie basse abritée par une falaise au bord de la mer. Mais un jour la colonne de flots qui descend la Manche s’est appuyée si violemment sur cette falaise qu’elle l’a fait ployer. La falaise s’est rompue et le village a été englouti. Il n’était resté debout dans l’inondation qu’une ancienne halle et une vieille église dont on voyait encore le clocher battu des marées quelques années avant la Révolution, quand les vieilles femmes qui ont aujourd’hui quatrevingts ans étaient des marmots roses.

Maintenant on ne voit plus rien de ces ruines. L’océan a eu des vagues pour chaque pierre ; le flux et le reflux ont tout usé, et le clocher qui avait arrêté des nuages n’accroche même plus aujourd’hui la quille d’une barque.

Ne pouvant voir cette église évanouie, j’ai visité l’autre avec soin ; l’intérieur du moins, car je viens de te dire ma déconvenue du clocher. Quelques chapiteaux curieux, quelques frises délicates, et d’horribles peintures à accrocher sur les échoppes, voilà tout ce que renferme l’église. Elle est entourée de tombes. Ces petits monuments lugubres poussent volontiers à l’ombre des églises, comme les superstitions autour de la religion. Pourtant les unes ne contiennent que la cendre et la mort, l’autre contient la vie.

Depuis la catastrophe du bas village, tout le Bourg-d’Ault s’est réfugié sur la falaise. De loin tous ces pauvres toits pressés les uns sur les autres font l’effet d’un groupe d’oiseaux mal abrité qui se pelotonne contre le vent. Le Bourg-d’Ault se défend comme il peut, la mer est rude sur cette côte, l’hiver est orageux, la falaise s’en va souvent par morceaux. Une partie du village pend déjà aux fêlures du rocher.

Ne trouves-tu pas, chère amie, qu’il résulte une idée sinistre de ce village englouti et de ce village croulant ? Toutes sortes de traditions pleines d’un merveilleux effrayant ont germé là. Aussi les marins évitent cette côte. La lame y est mauvaise ; et souvent, dans les nuits violentes de l’équinoxe, les pauvres gens du Tréport qui vont à la pêche dans leur chasse-marée, en passant sous les sombres falaises du Bourg-d’Ault, croient entendre aboyer vaguement les guivres de pierre qui regardent éternellement la mer du haut des nuées, le cou tendu aux quatre angles du vieux clocher.

Cet endroit est beau. Je ne pouvais m’en arracher. C’est là qu’on voit poindre et monter cette haute falaise qui mure la Normandie, qui commence au Bourg-d’Ault, s’échancre à peine pour le Tréport, pour Dieppe, pour Saint-Valery-en-Caux, pour Fécamp, où elle atteint son faîte culminant, pour Étretat où elle se sculpte en ogives colossales, et va expirer au Havre, au point où s’évase cet immense clairon que fait la Seine en se dégorgeant dans la mer.

Où naît la falaise, la dune meurt. La dune meurt dignement dans une grande plaine de sable de huit lieues de tour qu’on appelle le désert et qui sépare le Bourg-d’Ault, où la falaise commence, de Cayeux, village presque enfoui dans les sables, où finit la dune.

Il m’a fallu traverser ce désert à pied. Le nom n’est, en vérité, pas trop grand pour la chose. Figure-toi, chère amie, une immense solitude bornée à l’horizon par de vagues collines. Pas un homme, pas une cabane, pas un arbre. On marche ainsi trois grandes heures. La mer se rue souvent sur ces plaines et jette sur le sommet de toutes les basses ondulations de sable dont elle est formée comme une lèpre de galets. Dans les petites vallées que ces ondulations laissent entre elles, il pousse un gazon maigre et court. Rien dans ces landes ne rappelle la vie dont nous vivons et le monde auquel nous tenons, si ce n’est une batterie qu’on rencontre de distance en distance au bord de la mer avec quelques canons qui font ce qu’ils peuvent pour avoir un air de force et de puissance ; mais à chaque marée l’océan crache dessus.

À six heures, j’entrais à Cayeux. J’étais vraiment las. Depuis midi je marchais au soleil dans les sables et dans les galets. À Cayeux, j’ai quitté mon guide, je l’ai payé et je lui ai indiqué son chemin pour s’en revenir.

J’ai eu là un bonheur. Il me restait deux lieues à faire à pied pour gagner Saint-Valery-sur-Somme, et j’en étais effrayé. Je rêvais assez mélancoliquement à cette route, tout en suivant la trace de petites croix que les pattes d’un pigeon avaient laissées sur le sable. En ce moment-là un bon gros fermier passait dans sa carriole, il m’a aperçu au milieu des monticules de poussière impalpable où s’enlisent les masures de Cayeux ; il paraît que je lui ai plu, et il m’a offert l’hospitalité dans sa carriole. Il allait comme moi à Saint-Valery. J’ai accepté vivement, et puis il s’est trouvé que c’était de la vraie hospitalité, plante fort rare; car lorsque j’ai voulu offrir un prix quelconque à ce brave homme, il s’est presque offensé. J’ai dû me résigner à voyager gratis. Cela ne m’était pas encore arrivé.

Le cheval trottait rapidement, la route était redevenue bonne ; avant sept heures nous descendions à Saint-Valery. Là j’ai quitté mon excellent fermier. J’arrivais à temps pour prendre la patache qui va à Abbeville.

Le port de Saint-Valery était charmant au crépuscule. On distinguait au loin les dunes du Crotoy et, comme une nébulosité blanchâtre, les vieilles tours arrachées et démolies au pied desquelles j’avais dessiné deux jours auparavant.

Au premier plan, à ma droite, j’avais le réseau noir et inextricable des mâts et des cordages. La lune, qui se couchait hier une heure après le soleil, descendait lentement vers la mer ; le ciel était blanc , la terre brune, et des morceaux de lune sautaient de vague en vague comme des boules d’or dans les mains d’un jongleur.

Un quart d’heure après j’étais en route pour Abbeville. J’ai toujours aimé ces voyages à l’heure crépusculaire. C’est le moment où la nature se déforme et devient fantastique. Les maisons ont des yeux lumineux, les ormes ont des profils sinistres ou se renversent en éclatant de rire, la plaine n’est plus qu’une grande ligne sombre où le croissant de la lune s’enfonce par la pointe et disparaît lentement, les javelles et les gerbes debout dans les champs au bord du chemin vous font l’effet de fantômes assemblés qui se parlent à voix basse ; par moments on rencontre un troupeau de moutons dont le berger, tout droit sur l’angle d’un fossé, vous regarde passer d’un air étrange ; la voiture se plaint doucement de la fatigue de la route, les vis et les écrous, la roue et le brancard poussent chacun leur petit soupir aigu ou grave ; de temps en temps on entend au loin le bruit d’une grappe de sonnettes secouée en cadence, ce bruit s’accroît, puis diminue et s’éteint, c’est une autre voiture qui passe sur quelque chemin éloigné. Où va-t-elle ? d’où vient-elle ? la nuit est sur tout. À la lueur des constellations qui font cent dessins magnifiques dans le ciel, vous voyez autour de vous des figures qui dorment et il vous semble que vous sentez la voiture pleine de rêves.

Pardon, chère amie, je t’écris toutes mes impressions. Comme elles viennent à moi, elles s’en vont vers toi. Toutes mes sensations comme tous mes sentiments sont à toi.

À onze heures du soir j’étais à Abbeville.

Mon projet était de retourner aujourd’hui par mer à Étaples. Il m’a fallu y renoncer. Les heures de la marée ne s’accommodaient pas avec ma fantaisie. Je ne t’ai pas assez parlé de ce joli hameau d’Étaples. Il y a là une auberge comme je les aime, une petite maison propre, honnête, bourgeoise, deux hôtesses qui sont deux sœurs, jeunes encore, fort gracieuses vraiment, de fort bons soupers de gibier et de poisson, et sur la porte un lion d’or qui a un air tout doux et tout pastoral, comme il convient à un lion mené en laisse par deux demoiselles. Les deux maîtresses du logis font bâtir en ce moment, elles agrandissent leur maison. C’est de la prospérité. J’en ai été charmé.

Je n’ai pas trouvé de meilleure auberge dans toute la Belgique. J’excepte pourtant Louvain et Furnes. À Louvain, c’est l’hôtel du Sauvage, tenu par une brave grosse châtelaine flamande, la cordialité même. À Furnes, c’est l’hôtel de la Noble Rose, vieux nom de senteur allemande qui m’avait attiré. L’hôtesse ici est une jeune fille, fille des maîtres du logis, jolie et modeste, et pourtant accueillant bien, sans mines et sans pruderie. On ne voit pas ses vieux parents. C’est elle qui fait tout dans la maison et qui gouverne le groupe grossier des servantes comme une petite fée. Elle a un air de dignité singulière que rehausse sa grande jeunesse. Je lui disais entre autres fadaises que la noble rose n’était pas seulement sur son enseigne.

C’est pourtant dans cette charmante auberge que s’est nouée et dénouée une hideuse aventure. Te souviens-tu du procès de ce Mark et de cet Armand qui avaient assassiné une femme dans les dunes, dans ces mêmes dunes où j’ai fait une si riante promenade, et qui l’y avaient ensevelie ? C’est de l’auberge de Furnes, la Noble Rose, qu’ils étaient partis, pour se promener, disaient-ils, avec cette pauvre jeune femme, qui était mariée à l’un deux. Le soir, ils revinrent sans elle et se hâtèrent de partir pour la France. Mais ils avaient oublié quelque chose, leur bourse, je crois, dans l’auberge ; ce qui les força de rétrograder, croyant d’ailleurs leur crime bien enfoui. Mais la mer avait son rôle dans ce drame fatal, elle était montée cette nuit-là jusqu’à la dune et avait déterré la femme morte, si bien qu’au même jour, au même instant, la providence amenait d’un côté, à l’auberge de la Noble Rose, la civière où était le cadavre, et de l’autre main la diligence qui portait les assassins. Au moment où ils arrivèrent, le bourgmestre interrogeait le maître de l’auberge sur les deux étrangers inconnus, meurtriers présumés de cette femme ; il n’eut qu’à se retourner vers les voyageurs qui descendaient de la diligence pour dire : — Les voici.

C’étaient deux comédiens. L’un deux, Mark, homme d’une figure assez belle, quoique sinistre, avait joué le duc de Raguse à l’Odéon dans le Napoléon de Dumas. C’était le fanfaron, l’homme fort, l’inventeur du crime ; Armand, caractère faible, obéissait. Aux assises, Mark, bâtard d’un ministre, disait-on, fut hautain et hardi, Armand pâle et abattu. Ils furent condamnés. Le brave mourut en lâche, et le lâche en brave. — Toute cette histoire a tourné autour de la Noble Rose.

Ne pouvant aller à Étaples, j’ai changé mon itinéraire, et je suis venu à Dieppe. Ce matin je déjeunais à Eu. L’église méritait bien d’être vue deux fois. C’est une belle nef et qui fait de loin un superbe profil à la ville. L’église du collège lui ressemble beaucoup à distance, et, quand on arrive par la route d’Aumale, on voit l’une derrière l’autre ces deux églises, la petite répétant la grande, comme un écho.

Pendant que j’attendais mon déjeuner, je voyais la cuisinière soigner avec inquiétude je ne sais quel ragoût composé d’orties blanches mêlées de jaunes d’œufs écrasés et cuites à petit feu. Je lui ai demandé pour qui ces épinards. Elle m’a répondu : Pour mes dindons. Et puis elle m’a expliqué la chose. Ces dindons sont des dindonneaux. Rien n’est plus difficile à élever qu’un dindon, etc. Je l’ai suivie quand elle leur a porté leur déjeuner, et j’ai écouté avec grand plaisir la conversation de ces messieurs, qui valait, je t’assure, bien des conversations de table d’hôte. — Souvent les hommes gloussent et les bêtes parlent.

— albums. —


Je vous écris dans la rue même du village. J’y suis seul. Les habitants sont dans les maisons, comme s’ils y faisaient une espèce de sieste. À peine entends-je un gazouillement d’enfants dans les cours voisines. Le ciel est de ce bleu tendre qui fait rêver. Jamais du reste poëte ne fut mieux placé pour avoir une vision. J’ai à ma gauche un vieux puits et l’océan à ma droite, si

je m’attends à tout moment à voir surgir subitement


bien que je pourrais voir surgir subitement la beauté à ma droite et à ma gauche la vérité.


Le Bourg-d’Ault.