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En vue de l’Himalaya/10 novembre 1934

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La Concorde (p. 5-9).


Patna, 10 novembre 1934.


Arrivée à Bombay — Gandhi et le Congrès.

… Des coolies enturbannés, pieds nus, cordes et crochets sur l’épaule, envahissent tous les appartements de toutes les classes du « Victoria ». Je me demande au milieu de ce remue-ménage comment les amis qui probablement viendront nous chercher arriveront à nous trouver. Mais au moment où cela me paraît impossible, voici, — exactement comme le 25 avril, — le petit-neveu de Gandhi, qui m’attend à la porte de ma cabine. Après une bousculade à la douane, nous nous retrouvons, Mathuradas, Joe Wilkinson et moi, dans l’auto de M. Bulabhai Desai que son fils Dirajlal nous a très obligeamment envoyée, et nous faisons la « traversée-arrivée » de Bombay. Comme c’est la première fois que Joe sort d’Angleterre et prend contact avec son empire, je ne m’étonne pas de l’impression assez vertigineuse que lui produisent cette ville et cette foule complexe, étrange, bariolée. C’est en beaucoup plus agréable, mais tout aussi impressionnant, comme une sorte de mal de mer transcendant… on se trouve roulé, bousculé, renversé dans toutes les directions à la fois. Tous ces costumes, toutes ces physionomies, toutes ces maisons, tous ces arbres sont différents de tout ce qu’on connaît, et profondément différents les uns des autres.

Nous arrivons au palais de M. Desai au bord de l’Océan.

M. Bulabhai Desai lui-même est en tournée électorale préparant les élections à l’Assemblée législative qui doivent avoir lieu dans quelques jours. Tout le monde est encore sous l’impression du Congrès qui vient de se terminer à Bombay. 2 500 délégués y ont participé, discutant devant un public de 40 à 50 000 personnes. Les opinions les plus diverses sont exprimées sur les résultats.

Dirajlal Desai, se plaçant au point de vue pittoresque, nous dit : « Vous arrivez huit jours trop tard. C’était un spectacle extraordinaire ». Mais la remarque par laquelle Mathura Prasad (mon bon guide de ce printemps) devait nous accueillir quelques jours plus tard à Patna : « Vous arrivez juste au moment psychologique — in the nick of time — », est plus juste. La retraite de Gandhi voulue, paisible, calculée avec ses amis (qui pourtant ne le suivent pas dans cette retraite) produit un effet extraordinaire. Chacun sent qu’il ne s’agit pas de politique comme on en fait tous les jours. Rajendra Prasad, actuellement président du Congrès (et qui loge au moment où j’écris dans la chambre à côté de la nôtre) nous donnait l’explication la plus intelligible : Mahatmaji sent que, s’il restait membre du Congrès et continuait à participer à ses assemblées, sa présence seule continuerait à amener (mécaniquement et extérieurement en quelque sorte) des décisions qui ne correspondent pas à la conviction profonde, à la volonté et aux sentiments actuels réels de la majorité du Congrès. En laissant ses amis les plus intimes dans le Congrès, Gandhi peut bien espérer que l’Esprit qui lui paraît devoir régner continuera à manifester son influence et à inspirer l’assemblée mais d’une manière plus naturelle et plus saine que s’il restait là, lui-même, en chair et en os, et continuait à exercer une emprise due à une simple habitude ou à sa présence physique. Il y a, dans cette attitude sans équivalent ni explication purement politiques, quelque chose qui rappelle le mot du Christ : « Il faut que je vous quitte pour que l’Esprit puisse venir vers vous ». Tant que Gandhi serait  : on continuerait simplement à suivre Gandhi — sans le comprendre — et en se conduisant par ailleurs dans l’action politique de telle manière que le contraste ne pourrait apparaître que comme un mensonge. Il y a là quelque chose de délicat, de compliqué, mais de profondément justifié, bien que plusieurs des meilleurs amis de Gandhi aient eu d’abord beaucoup de peine à le comprendre. Quelques autres, au contraire, désiraient cette décision très vivement et très profondément avant que Gandhi l’ait prise. En se retirant, Gandhi — il n’est pas faux de le dire, — marque son sentiment que le Congrès n’accepte ses principes essentiels que du bout des lèvres et non du cœur. Mais son geste n’a pas purement ce sens négatif. En l’accomplissant, en laissant au Congrès les coudées plus franches, Gandhi estime qu’il y a plus de chances de voir le Congrès marcher réellement dans la direction voulue avec l’Esprit voulu.

Pendant la traversée déjà, nous apprenions, outre la retraite de Gandhi, une autre nouvelle plus curieuse. On savait que Gandhi demandait que les membres des conseils du Congrès, pour donner l’exemple, acceptent de s’astreindre à un certain travail manuel déterminé… Les gens à esprit politique pur (comme le journaliste Sastri) trouvaient cette proposition ridicule. « Le Congrès, disait-il, est un parti politique et non une société de culture morale ou religieuse. » Et l’impression de celui qui lisait les critiques était : « Donc on n’acceptera pas cette proposition et par conséquent Gandhi devra s’en aller ». En fait — et rien ne mesure mieux l’erreur qu’on commet en appliquant à ces choses l’échelle politique ordinaire : 1. Gandhi est parti — pour des raisons plus profondes qu’un incident de séance ou une mise en minorité, et 2. la mesure « impossible » a été acceptée.

On a beaucoup parlé de cette mesure. Pour nous, elle a une importance et une valeur particulières. Au moment où, de tous côtés, on nous dit : « Jamais vous ne pourrez travailler manuellement avec des coolies hindous… personne n’y comprendrait rien… » il se trouve que le parti représentant la vie nationale des Indes prend une décision ébouriffante, et dans une assemblée politique proclame précisément la vérité même que nous voulons, entre autres, marquer.

On précise : Gandhi se retire à Wardha et là, dans l’espace d’un mois, il espère mettre sur pied une organisation qui, en deux ans, doit transformer et reconstruire la vie économique des villages. On étudiera d’abord l’élevage du bétail et la fabrication des paniers etc.

Il est assez remarquable qu’en ignorant tout de cet effort, nous arrivions à ce moment précis en disant : « Envoyez-nous dans un village quelconque du Bihar pour y faire avec les paysans quoi que ce soit qui vous paraîtra utile », — sans la moindre notion que toute l’attention politique des Indes se trouvait, à la surprise des vieux routiers de la politique, tourner précisément autour de la même pointe. En tout cas, rien de plus facile de faire comprendre ce que nous voulons dans ce pays ; non seulement plus facile qu’en Perse ou en Égypte, mais infiniment plus facile que sur la place Saint-François à Lausanne. Tout cela est si naturel — que Joe et moi devons faire un effort pour nous étonner de nous trouver à Patna dans la chambre voisine de celle du chef du Parti national indien et d’avoir matin et soir sa gentille visite pour un moment de bavardage, comme si nous étions de très vieux amis.

J’arrête ma lettre net ici… On m’apprend subitement que la poste aérienne va partir…

Cordiales amitiés.

Votre Pierre Ceresole.