En vue de l’Himalaya/13 avril 1935

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La Concorde (p. 105-112).


Sonathi, 13 avril 1935.


L’astrologue.

Hier, vendredi 12 avril, était un jour important. Enfin on sortait du mois de « Tchaït » funeste aux entreprises, pour entrer dans « Bohishak », de meilleur augure. Cent dix familles s’étaient annoncées ferme. Nous nous demandions qui viendrait sur le terrain le premier jour (quatre-vingt-six sont venues à l’heure où je termine cette lettre).

Une trentaine étaient là, mais cette fois avec l’astrologue. Il y a onze jours, c’était la visite du ministre que nous avions sur le terrain, mais celle de l’astrologue est d’une importance beaucoup plus directe et vitale aux yeux des paysans.

Étrange succession !

Cette visite de l’astrologue-magicien n’a pas été du tout ce que j’attendais ; très intéressante, mais absolument dénuée du pittoresque fantastique que l’on pouvait vaguement attendre.

Pas plus que le ministre, ce magicien brahmane d’un village voisin n’est venu avec l’attirail et le costume des Mille et une nuits. Pas de robe étoilée, pas de chapeau pointu, pas de grand livre, de grimoire pour y lire les « destins », pas de verge ni bâton magique, pas de baguette de sourcier, et pas même le « pendule révélateur » par lequel le magicien catholique de la Suisse romande, l’abbé Mermet, entraîne et dirige nos populations éclairées par je ne sais combien d’écoles primaires, secondaires et supérieures.

C’est un type de Brahmane très fin, aux traits minces, intelligents, rien de rusé, ni de déplaisant ; je dirais : un type d’intellectuel s’il ne subsistait de fortes raisons de croire qu’il ne sait pas lire. (P. s’est assuré depuis qu’il sait réellement lire.) Il est drapé dans son « dhoti » de toile blanche d’où sortent, en haut sa tête d’oiseau en ivoire jaune, complètement rasée sauf la mèche sacramentelle, peu fournie, et en bas ses deux jambes, des jambes d’intellectuel aussi, maigrelettes, chaussées de très remarquables escarpins, souliers vernis plutôt que pantoufles, qui protègent ses plantes de pied, insuffisamment tannées, contre la rudesse du chaume hérissé des vieilles cannes à sucre.

Hari-Raout, le plus influent et intelligent des paysans de Sonathi, mesure en tout sens le terrain avec sa « leggi », morceau de bambou dont la longueur est l’unité fondamentale (à peu près 10 pieds ou 3 mètres). Il a enfin obtenu que nous fixions, selon ses désirs, la limite sud de la parcelle attribuée aux cinq familles alliées qu’il représente. C’est la ligne mystique contre laquelle sera fixée sa maison, tournée face au nord. La position de l’angle Est est fixée par un rite dont la formule m’échappe. L’astrologue et son entourage s’accroupissent près de cet angle, marqué au kodari, non pas pour la pose de la première pierre (il n’y a pas une pierre à dix lieues à la ronde), mais de la première couche de boue. La terre est remuée à la surface, mélangée d’eau et de paille hâchée et Hari-Raout pétrit le tout de ses pieds, d’un air profondément satisfait et pénétré de l’importance capitale du moment.

Étrange impression, surprenante saveur qui se dégage de cette scène ! Alors que la visite du ministre et de tous les fonctionnaires supérieurs du district apparaissait sans racines, sans réalité plus appréciable que celle d’un papier administratif quelconque que le vent d’ouest aurait poussé sur le terrain de Bochaha ; maintenant on sent qu’il arrive quelque chose de réel, de susbtantiel, quelque chose qui a une racine.

Cette racine, incontestablement, n’est fixée ni en libre science, ni en libre philosophie, ni en libre religion, mais « objectivement » dans une tradition séculaire. Et cette tradition est pour ces gens la réalité objective profonde, solide entre toutes. Saveur identique à celle qu’on perçoit violemment, outrageusement, au contact des nationalistes, racistes et orthodoxes de tous les lieux et de tous les temps : Barrés, Hitler, Mussolini, Goebels ; ou du patriote militaire qui jamais n’a examiné librement les « autres » possibilités, et qui va, poussé par sa tradition, de l’épée à l’arc de guerre, de l’arc à la poudre à canon, de la poudre aux gaz asphyxiants, à l’avion de bombardement, etc., incapable de penser librement en dehors de cette ligne désastreuse d’attaque ou de défense.

Ainsi Hari-Raout, d’un air illuminé et convaincu, continue à pétrir sa boue d’angle, aux siècles des siècles, sous les yeux de l’astrologue.

Ce qui est très surprenant et réjouissant, c’est que cet astrologue de Bochaha emploie la puissance magique qu’on lui attribue dans un sens bienfaisant, comme un bon médecin ou un bon prêtre, conscient du mode d’action réel de certains médicaments ou rites qu’il administre.

Je me trompais en croyant notre magicien entièrement dépourvu d’instrument rituel. Il en a un ; celui qu’on trouve sous toutes les latitudes et longitudes depuis qu’il y a des hommes qui impriment : l’almanach avec les phases de la lune, les signes du zodiaque et sans doute aussi, en hindi, ces phrases vagues. « Rumeurs, catastrophes et révolutions à l’ouest. » Il tire de son « dhoti » son almanach, très propret et peu lu, et avec une simplicité de tout à fait bon goût, sans gestes ni simagrées, il pèse et examine à la lueur de l’almanach les chiffres qu’Hari-Raout a mesurés comme longueur et largeur de sa parcelle. Il déclare simplement (c’est Khalilur Rahman, musulman, diplômé de Manchester qui me le traduit) que ces chiffres sont en accord remarquable avec le rang des initiales des futurs propriétaires dans l’alphabet. « Tout à fait remarquable, tout à fait propice. » Il dit cela avec l’air gentil et innocent du monsieur qui truque seulement un peu au comptoir de graphologie d’une vente de charité. Quant à la méthode, quant à la relation « possible après tout » comme dit le bourgeois éclairé, entre la longueur du champ et le bonheur futur du propriétaire, je reconnais là du premier coup la « numérologie » qui a fait et fait peut-être encore la joie de plusieurs familles instruites de la Chaux-de-Fonds et que des candidats au baccalauréat « étudient » plus volontiers que les principes de la thermodynamique sur lesquels j’ai essayé de les éclairer un peu.

… J’ai dit que la façon dont le magicien nous avait aidés était « réjouissante ». C’est relatif et je préfère retirer explicitement ce mot. Ces superstitions qui peuvent « aider » un moment, se paient à la longue d’un prix terrible. L’Inde est écrasée de ces préjugés « poétiques » — aussi poétiques qu’un vieil appartement malsain qu’on habite depuis des siècles. En y pensant, je me sens pris de sympathie pour le ciment armé et même pour la tôle ondulée.

Nous avons à tirer de cela des leçons graves et difficiles : ayant une légère fièvre diminuante la semaine dernière, j’en ai profité pour relire Luc d’un bout à l’autre, y compris les Actes des apôtres. Jamais je n’ai été plus frappé que dans cette lecture continue du rôle saisissant, infiniment simple et naturel que joue dans cette histoire le surnaturel, l’appui en apparence essentiel que les faits miraculeux ont apporté, à chaque pas, pour faire accepter des vérités morales de première importance, vérités sans valeur pourtant si elles ne sont pas acceptées en conscience pour elles-mêmes, pour leur conformité avec notre nature profonde. Tout l’Évangile paraît reposer sur le surnaturel, et il semble qu’il n’aurait jamais pu « percer » sans cette manière naïve peut-être, certainement sincère, de voir, d’interpréter, de raconter les choses. Cependant nous réalisons (je le vois — ou croit le voir en tous cas en ce qui me concerne) l’immense désastre qu’a causé cet appui caduc et trop commode sur un élément sinon absolument faux (dans la mesure où on peut préciser ce terme) en tous cas étranger : le christianisme est dans les nuages et la réalité est presque entièrement possédée par les faux dieux. La théologie la plus à la mode non seulement ne s’alarme pas de ce résultat, mais elle le sanctifie et le « régularise ». Elle déclare que le principe de la religion appartient à un ordre absolument différent de celui de la réalité qui nous entoure, à un ordre transcendant. C’était déjà ce que pratiquait Bismark : on vit sans scrupule comme diplomate dans le monde naturel, et on est bon chrétien dans un ordre transcendant, surnaturel. Seuls des hurluberlus égarés peuvent confondre ces deux mondes entièrement différents : « totaliter aliter »…

Je parlais tout à l’heure de sympathie relative pour le ciment et la tôle ondulée ; de même, en présence de cette théologie, on remercie l’Éternel du fond du cœur de ce qu’il existe des Bolchévistes. Si c’est à certains égards une nuit profonde, combien ne paraît-elle pas rafraîchissante.

Pardon à ceux de mes amis que ces remarques pourraient chagriner. Ils diront que nous ferions mieux de ne pas nous appeler « Chrétiens ». Peut-être cela vaudrait-il mieux en effet, afin de marquer nettement que nous ne croyons pas que la religion soit essentiellement attachée à un nom ou à une personne quelconque, si grands qu’ils puissent être. Mais cette religion vivante, telle que nous l’entrevoyons, paraît voisine de celle que Jésus lui-même pratiquait. Il n’était pas « chrétien » non plus dans le sens étroit, quand il a dit dans un heureux moment d’agacement : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Dieu seul est bon. »

Nos lumières sont limitées et l’essentiel peut nous échapper. Encore faut-il avoir le courage de voir, et de constater ce qu’on voit vraiment, quitte à voir mieux demain.


Les « Moussards ».

Ce même vendredi, les Moussards, les pauvres intouchables de Sonathi, qu’on avait réussi à intimider et qui jusqu’ici ne s’étaient pas annoncés, sont venus enfin demander leur place. Tout naturellement, ils ont réclamé d’eux-mêmes le coin le moins bon de notre terrain, le plus bas, celui que les autres ne veulent pas avoir. Je sentais que nous devrions plutôt leur donner la meilleure place. Encore faut-il faire ça avec tact et ne pas les mettre dans une position intenable vis-à-vis du reste du village une fois que nous aurons tourné les talons.

Nous leur donnerons le coin le plus bas, mais nous élèverons le soubassement de leur maison, de manière à les mettre, pour le cas de forte inondation atteignant notre terrain aussi, un demi-pied au moins au-dessus de ceux qui occuperont la partie nord, la meilleure. Pendant que je marquais les parcelles de ces Moussards, avec Schenker et Rahman, une pauvre veuve, appartenant au même groupe moussard, est venue, toute solitaire, demander le plus mauvais coin du mauvais coin des Moussards et s’attendait, semble-t-il, à être renvoyée et rabrouée. Nous lui donnerons ce coin, mais nous l’arrangerons et nous lui ferons toute sa maison gratis. J’espère que ce sera la première maison terminée et elle sera de bon augure.

La question des volontaires indiens est très délicate. C’est un problème à part ; j’ai déjà dit qu’il était difficile de former ce corps de volontaires à l’occasion d’une tâche aussi complexe et importante en elle-même que celle qui nous a été confiée par le gouvernement et le Comité hindou de secours (B. C. R. C.). Sur dix volontaires, cinq ont été bons, quelques-uns excellents, mais trois si médiocres qu’il était impossible de les garder. J’ai décidé de les prier de rentrer chez eux, conformément à la règle du Service, et P. en principe était d’accord ; mais au moment de l’exécution de ce licenciement, c’était comme si je lui avais demandé de s’arracher une dent à lui-même. L’exécution d’une mesure radicale, même la plus nécessaire, en acceptant la responsabilité, semble une des choses les plus difficiles qu’on puisse demander à certains Hindous. On sait les difficultés que cette faiblesse crée dans les administrations de ce pays. Généralement tolérée, elle serait mortelle pour notre Service civil. Il y a longtemps que j’ai compris qu’une réalisation du Service civil tel que nous le concevons en Europe ne pourrait être obtenue ici que par une lente série d’approximations successives. Mais les quelques excellents volontaires qui ont travaillé et travaillent encore avec nous, prouvent qu’avec de la patience et un recrutement soigneux on pourra parfaitement y arriver.

Je tenais à discuter avec M. Scott avant son départ (fin avril) l’avenir de notre travail. Il m’a vivement conseillé de retourner en Europe cet été, insistant d’autre part, sur l’importance qu’il attachait à la présence d’un représentant de notre Service pour la reprise de la campagne 1935-1936. Pas question de lâcher, si notre présence continue à être nécessaire ou utile. Je voulais cependant savoir comment Scott envisagerait l’idée de laisser maintenant le Gouvernement et le B. C. R. C. en tête à tête pour la poursuite de ce travail. Sa réponse a été aussi nette que possible. Nous reviendrons donc — un ou plusieurs — et réorganiserons le Service en nous servant des expériences faites.

Frazer Hoyland s’est embarqué le 11 à Bombay. Il a profité de ses dernières semaines aux Indes pour parler de notre effort dans des milieux de jeunes gens qui pourraient nous aider.

À notre grande surprise, malgré l’extrême poussière régnant généralement dans l’atmosphère, l’Himalaya est apparu, magnifique, de grand matin, il y a cinq jours encore. Donc l’Himalaya est toujours là et, entre deux flots de poussière, montre son invariable splendeur.

Bonnes amitiés, chers amis.
Votre Pierre Ceresole.