100%.png

En vue de l’Himalaya/19 au 21 avril 1935

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
La Concorde (p. 113-117).


Sonathi, semaine de Pâques, 19 au 21 avril 1935.

Une semaine après le vendredi de l’astrologue — le 12 avril dont j’ai parlé dans ma dernière lettre —, aujourd’hui, Vendredi saint 19 avril, les paysans sont revenus en nombre sur le terrain pour commencer les murailles des maisons. Du reste, le magicien continue à officier.

C’est un beau, gai et relativement frais matin, une quarantaine de villageois marquent et creusent les fondements de leurs épaisses murailles de terre : 75 centimètres à la base, ce qui enlève bien de la place à l’intérieur et augmente sérieusement la surface à couvrir par le toit. Des manœuvres, à la tâche, creusent le puits N° 1, d’autres font un nouveau trou dans l’espace réservé à notre future citerne pour y prendre la terre et, au fond (à 15 pieds de profondeur), l’eau nécessaire pour faire la boue de leur maison. Des chariots attelés de « bullocks » transportent la terre jusqu’aux maisons situées à distance de la citerne. Quarante villageois, ce n’est encore qu’un petit commencement, mais ce matin on sent dans l’air quelque chose de spécial, le travail fait gaiement, par des gens réunis en groupes, réalisant enfin que tout en aidant le voisin, ils travaillent aussi pour eux-mêmes. L’éducation de la solidarité doit commencer très bas, à un endroit où l’homme aperçoit encore facilement et directement son propre intérêt ; il faut un bien long exercice, une longue pratique pour se donner en plein, et sans calcul, à une action généreuse, sachant qu’au bout du compte il n’y a pas de différence essentielle entre son intérêt personnel et celui des autres.

Le magicien-astrologue, au chef d’ivoire jaune, tout branlant, est appelé d’un groupe à l’autre ; tous accroupis, huit autour de lui, ils regardent comment l’eau d’un seau qu’on a versé dans un trou du terrain s’y infiltre lentement.

Ils observent tous attentivement, c’est une variante de la « vision dans le cristal » ou le « marc de café ».

L’almanach à la main et demandant leurs noms, l’astrologue donne aux paysans, d’un ton simple et paisible, des explications sur ce qu’on aperçoit. Tous attentifs ! L’un des paysans, plus âgé, l’air particulièrement intéressé, fait des commentaires éclairés. On voit qu’il a parfaitement compris ce système et reconnaît et souligne les différents points importants. Absolument convaincu, c’est le type du laïque prosélyte enthousiaste qui fait la force d’une institution et d’un prophète occultes.

Je me tiens un peu à l’écart sans avoir trop l’air de les écouter ou de les observer afin de ne pas rompre le charme. J’ai constaté que ma seule présence dans une réunion spirite empêche les tables de tourner allègrement et je ne voudrais pas désobliger ces pauvres gens en jetant un froid analogue qui congèlerait les révélations et les présages en cours de route. Du reste, le vent est toujours à l’optimisme, j’entends le magicien qui répète « Atcha », « Bon ! ».

Que de jolies choses à observer ce matin sur ce terrain où de différents côtés on « s’affaire » naturellement et doucement. Les oiseaux aussi me paraissent particulièrement gentils et familiers. Voici, posé au bord du champ, le joli « mangeur d’abeilles » tout vert émeraude (Merops viridis), qui se transforme en un petit nuage bronzé au moment où il s’envole, et un peu plus loin, posé sur un piquet, à quelques mètres, plein de confiance et d’intérêt, semble-t-il, pour ma personne, un bel oiseau noir, un peu comme un merle, mais plus mince, plus long, plus élancé, plus noir encore, non pas du noir qui rappelle les parapluies en coton, mais d’un noir soyeux, brillant et il a, comme certaines hirondelles, une queue avec deux grandes plumes recourbées en forme de lyre, mais, chez lui, la lyre est plus correctement bâtie. Il n’y manque que les cordes et elle serait prête pour accompagner quelque beau poème lamartinien mis en musique.

Au moment où je m’approche de lui à moins de huit mètres, cet oiseau poli, mais un peu distant, comme il convient à un « lamartinien » en habit de soie noire, change de piquet.

Je n’ai pas le temps de m’en formaliser, car, à ce même moment, apparaît au grand trot, à deux cent mètres, dans le champ Richardson qui nous borde à l’est, et tout près d’un groupe de paysans au labour, une grande antilope, plus grande que le bétail d’ici et fortement charpentée, un « Nilgai » solitaire qui traverse sans effroi le groupe de paysans, les vaches et les buffalos tout près de notre ruche en construction, et se dirige à vive allure vers la citerne de Sonathi où je le vois ensuite longtemps arrêté dans un champ.

Nous en avions aperçu un déjà peu de temps après notre arrivée à Sonathi, mais maintenant ils paraissent devenir très nombreux dans cette région. L’autre jour, c’était un troupeau d’une quinzaine, avec deux grands mâles gris, — les femelles ont le pelage brun, — que nous avons suivi longtemps avec l’excellente jumelle de Schenker. Ils paissaient tranquillement dans le marécage desséché où, il y a quelques semaines encore, des milliers de canards clapotaient à l’envi et s’envolaient tous ensemble avec un bruit de tonnerre. Maintenant le marécage est un champ fertile où les paysans labouraient justement à une cinquantaine de mètres du troupeau d’antilopes nullement inquiétées. Heureuses relations entre les hommes et les bêtes, ici, quelque chose de très impressionnant, grand et important, un produit des siècles de tranquillité et de gentillesse générale des hommes à l’égard des bêtes. Un signe certain, et qui ne peut pas tromper, de leur attitude moyenne, — malgré toutes les contradictions et inconséquences, comme la dureté et même cruauté des gens vis-à-vis du bétail qu’ils ne tuent pas, mais maltraitent tout vivant. Des choses qu’on ne s’explique pas. — Reste, pour l’ensemble et la moyenne, le témoignage des animaux eux-mêmes tel que l’Européen lui aussi peut le recueillir à chaque pas, étonné et un peu humilié de se sentir au bénéfice d’une confiance obtenue par une autre race que la sienne.

Ici, au bord de mon étang, je vis pour ainsi dire au milieu des petits bergers, gardeurs de chèvres, de vaches et de buffalos qui, à toutes les heures du jour, viennent abreuver et laver leur bétail. Voilà des mois que ça dure : jamais je n’ai vu ou entendu entre eux la moindre bataille, jamais un petit qu’un grand ferait crier ou pleurer ; cela arrive quelques fois, mais rarement aussi, chez les petites filles de P., plus civilisées.

Le jour de Pâques, j’ai été sur le chantier comme d’habitude. Je suis d’accord avec la plupart de nos amis, qu’en principe le travail continu, sans dimanche, tel que les Indiens le pratiquent est mauvais à tous égards. Cela devra être changé un jour, à l’avantage de tous, mais nous n’en sommes pas encore là. En ce qui nous concerne, nous en sommes plutôt, nous, à tâcher de sortir la brebis du puits où elle est en train de se noyer, ou de l’inondation où elle va être engloutie, et s’il le faut, l’opération se fait même le jour du sabbat, de Pâques ou de Vendredi saint… Techniquement, nous sommes dans un immense pétrin. Il y a de très grandes difficultés à transporter à pied d’œuvre, en restant dans les limites de notre budget, la terre et l’eau nécessaires pour la construction des maisons en adobé. C’est le problème avec lequel nous avons à lutter et qui nous fait aujourd’hui considérer comme heureuse la circonstance, d’abord déplorée, du nombre relativement petit des paysans décidés dès maintenant à déménager et à reconstruire.

Ce travail est étrange. Parfois il a toute l’incohérence du travail d’une fourmilière, mais il a aussi le même dynamisme interne : la vie, qui — j’en suis presque surpris moi-même — me remplit d’une confiance et d’un optimisme égaux à ceux de Phanindra, l’optimiste impénitent, ignorant les obstacles. « Somehow, nous nous tirerons de cette affaire. »

Aidez-nous tous !

Votre bien affectionné
Pierre Ceresole.