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En vue de l’Himalaya/17 février 1935

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La Concorde (p. 88-94).


Dimanche, 17 février.

Nous venons d’avoir, de samedi à dimanche, une nuit agitée par un orage formidable.

C’est le moment de parler en détail de la vaste tente que j’occupe, depuis trois semaines environ, à l’angle de la citerne opposé à celui où sont construites les huttes du camp de Sonathi. Des bruits variés rendent le travail de tête et le repos absolument impossibles au milieu de notre petite communauté hindoue, avec des ouvriers, des allants et venants, des enfants, des gens qui crient, qui crachent, qui ronflent, etc…

Depuis trois semaines, tout cela est complètement changé. J’ai retrouvé le grand compagnon, le silence, avec juste assez de bruit, à grande distance, pour me faire apprécier à chaque instant les avantages de ma nouvelle habitation. C’est une grande tente à double toit, assurant une beaucoup meilleure protection contre la pluie et le soleil qu’une simple toile : exactement, deux tentes montées l’une dans l’autre.

Les flancs de la tente sont retenus par des cordes très solidement ancrées — j’ai pu m’en convaincre particulièrement cette nuit — à 29 vigoureux piquets de bambou.

Pour la saison actuelle et en temps normal, c’est une habitation idéale. Mais cette nuit, la grande épreuve est venue pour cette construction et je suis très heureux, au moment où j’écris, de me trouver confortablement installé dans mon fauteuil en bois de manguier, à ma confortable table, dans ma confortable tente, alors que j’ai vu de très près le moment où, sous la violence de l’ouragan, la tente partirait comme un fétu, en vidant son contenu dans la boue environnante due à une pluie diluvienne de quelques minutes,… ou précipitant le tout, papiers, linges, habits, dans la citerne.

C’est vers minuit que ça a commencé. Éclairs, tonnerre, rien d’excessif de ce côté… mais un courant d’air vraiment magnifique. Et alors il s’agit de ne point ouvrir la porte — la toile de devant —, sinon le vent s’engouffrant dans la construction, tout partirait… Quand le coup de vent a commencé, j’ai pu encore procéder rapidement à l’espèce de couture fermant complètement l’habitation. En même temps que le vent, un déluge s’est déchaîné, et au bout d’un instant, l’intérieur de ma tente s’est transformé en marécage. À ce moment, cette eau n’était d’ailleurs qu’un détail ; l’important, le palpitant, le passionnant de l’affaire, c’était, devant la force croissante du vent, de savoir si la tente tiendrait, si les piquets tiendraient ! « Tiendront — tiendront pas ? » L’ouragan redouble ; les bambous de support plient, mais ils ne gémissent pas. La toile d’entrée se gonfle comme une voile, menaçant de renverser table, fauteuil, cruche en terre contenant l’eau potable ; tout tremble, tout claque, tout secoue. Dans ma crainte de voir le vent soulever la toile d’entrée et, une fois dans la place, tout emporter, je dispose les pieds de mon fauteuil sur le bord de la toile pour le retenir sur le sol, et reste assis pour faire poids ; fort embarrassé du reste par cette nécessité, au moment où je ferais bien de rassembler précipitamment mes affaires les plus nécessaires dans ma valise et dans ma caisse de cuisine, pour le cas où le désastre se produirait, et où, comme un grand oiseau, ma tente s’envolerait par dessus la digue, en me laissant, moi et mon matériel, comme une couvée abandonnée soudain aux intempéries, au milieu d’un marécage.

Minutes, secondes fort intéressantes. Il suffit qu’un seul piquet lâche. Le voisin a alors une raison de plus d’en faire autant, et le suivant a alors deux raisons, etc. La panique et la démoralisation ont toutes les chances de se répandre avec une rapidité foudroyante dans les 29 piquets.

Je suis tellement occupé à faire poids, que je ne puis guère songer à ce qui se passe de l’autre côté de la citerne, et n’ai aucun moyen de m’informer si les huttes du camp sont encore debout. En vérité, c’est inquiétant, d’autant plus que — détail important à mentionner — la femme de notre ami P., attendant un bébé, n’a absolument pas voulu quitter pour s’installer dans une clinique, ce camp vraiment un peu primitif pour de pareils moments. Et ce bébé est effectivement arrivé en d’excellentes conditions vingt-quatre heures avant l’ouragan. Tout ce qu’on peut espérer maintenant, c’est que la tôle ondulée — cette malheureuse toiture — tout en s’agitant comme un démon sur les clous qui la fixent, va quand même protéger la mère et l’enfant. Autrement P. qui s’est trouvé avoir un voyage très pressant à faire à Patna au moment précis où l’événement était annoncé, risque d’avoir à son retour des surprises multiples : 1. la naissance d’un fils, 2. la dispersion de sa famille dans le paysage. « Vraiment, pensai-je, P. est un excellent homme, mais je ne peux m’empêcher de le soupçonner d’avoir inconsciemment trouvé urgent de filer juste à ce moment !

Bref la tente a tenu jusqu’au bout, et ce qui est beaucoup mieux encore… les huttes n’ont pas été démolies non plus. Vers 7 heures, Schenker arrive en pyjama pour s’informer de mon sort. Il est tout joyeux de l’aventure. Il a à peine eu besoin de se cramponner à son toit, mais il a été copieusement aspergé d’eau et d’une bonne partie de la boue qui devait normalement rester collée contre les murs de sa maison. À New England — c’est la hutte de Joe et Frazer que nous appelons ainsi — le spectacle est tout à fait amusant. Il semble qu’on y ait déchaîné une demi-douzaine de plâtriers-gypsiers, avec mission d’y faire le plus possible de cette saleté générale et indiscriminée qui caractérise leur profession. Les valises en cuir, près de la paroi, sont arrosées comme au pulvérisateur d’une généreuse couche de boue, les livres, les papiers de même, et la pipe de Frazer, sur la table, a cet aspect particulièrement lamentable d’un objet naturellement voué à l’incendie qui a subi l’inondation.

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Un coup de sifflet de Schenker m’appelle. Jamais comme après l’ouragan de la nuit dernière qui a nettoyé l’atmosphère de toutes ses poussières, on n’a vu de façon plus nette et plus glorieuse toute la chaîne de l’Himalaya, étincelant, très loin, au soleil couchant. Cette vue merveilleuse valait le voyage sur les milliers de kilomètres de terres et d’océans, le long de l’Italie, de la Grèce, de l’Égypte et de l’Arabie, pour la force et la solidité du symbole, pour voir flotter très haut sur la plaine du Gange ce rêve magnifique qui a la solidité du granit, — qui est du granit. Ce soir, elles sont là, magnifiques, ces montagnes. On distingue dans les moindres détails les aspérités de la crête, et je suis frappé pour la première fois de la ressemblance saisissante qu’a l’Everest, vu d’ici, avec la plus noble des montagnes vues du Lac Léman : la Dent du Midi.

Ce grand sommet d’un blanc pur, légèrement rosé, qui apparaît tout à coup au milieu du champ d’azur un peu gris, apparition étrange, inattendue, de l’autre monde, de ce monde tout aussi réel, plus réel, plus solide, plus élevé. C’est assez bien, n’est-ce pas, que cette apparition domine — plutôt que nos hôtels suisses — les pauvres cabanes du paysan hindou, comme si dans cette simplicité, dans cette misère matérielle de ces pauvres gens, on se trouvait plus voisin de ce monde mystérieux, réalité des réalités, dont nous éloigne peut-être irrémédiablement notre philistinisme occidental de gens qui « peuvent tout », qui « savent tout », de réalistes qui ont décidé que rien n’existe au dessus de la cote de leur ville ou de leur village, — de gens dont la religion est enlisée dans l’idolâtrie nationale. L’Éternel et sa haute montagne préfèrent se montrer à ces pauvres gens qui ont des dieux en poterie dans leurs arbres sacrés ou dans leurs maisons de boue, mais qui n’ont pas ce faux-dieu agressif, exigeant, monstrueux de l’État divinisé.

L’autre jour, quand on voyait moins bien ces cimes, c’était tragique et passionnant de suivre ce profil qui tantôt se précisait, tantôt s’effaçait en nuages, comme l’idéal qui, dans les moments difficiles, paraît se dissoudre dans l’illusion. Et c’est très curieux que, juste à côté de ces vrais pics solides, fermes, réels, et contrefaisant curieusement leurs formes, il y ait des nuages flous qu’on peut facilement confondre avec eux. Ils les imitent, ils les voilent, ils les contrefont et les trahissent et jettent la confusion parmi ceux qui les contemplent d’en bas. C’est — par exemple — à côté du Christ, toutes ces formes molles, floues, mensongères, d’un si grand nombre d’institutions religieuses, formées autour d’une montagne réelle, reproduisant ses contours, sans la substance. Émouvant de voir cette ligne se préciser ou s’effacer suivant que la brume des préjugés d’origine séculaire, d’origine lointaine, se dissipe un peu ou s’épaissit. Un moment le profil entrevu a vraiment disparu, on ne le voit plus qu’en imagination, par la foi.

Bref… nous tenons une réalité immense très au-dessus du faux-dieu national, une réalité qui nous donne la vie solide, inextinguible, même si notre nation devait périr ; même si nous devions être dévorés par Hitler ou Mussolini, qui n’auraient guère envie de manger ce morceau-là, s’ils savent ce qu’ils font, car leur système en périrait. Cette réalité solide, incontestable, elle plane encore très loin de nous, très au-dessus de nous. Il faut l’atteindre. Et c’est pourquoi j’en reviens à nos projets. À supposer que je n’arrive à être moi-même que le contemplateur distant qui a vu et répété qu’il a vu, il nous faudra quand-même de bons arpenteurs, pour faire des plans exacts, de bons architectes pour arranger les choses intelligemment. Pensons tous à la campagne 1935-1936 et envoyons des forces meilleures pour la réalisation.

Nous avons eu, ces derniers temps, un renfort considérable de jeunes volontaires hindous. Leur présence est bonne et utile et enrichit la vie de notre communauté. Mais menant une vie différente de celle des paysans qui travaillent avec nous, — quoique plus simple et moins coûteuse que celle à laquelle nous sommes condamnés par nos habitudes et exigences minima d’Européens, — ils marquent aussi la faiblesse essentielle de notre service qui n’est pas encore absolument fraternel et démocratique. C’est, à cet égard comme à d’autres, une première tentative dont les heureux résultats devront encourager à faire mieux.

Nous avons terminé, avec les soubassements d’un dernier groupe de maisons, les travaux faits au compte direct de notre Service civil. Désormais les ouvriers travailleront sous notre direction, — en fait, exactement comme avant, mais sur le compte du « joint commitee » B. C. R. C. et gouvernement.

Joie d’être attelé à un travail de ce genre, entouré de la présence — aussi réelle que celle de l’Himalaya, — là-bas, là-haut, de votre constante sympathie

Votre Pierre Ceresole.


P. S. — Nous sommes en tout environ 50 paysans, 10 volontaires indiens y compris P. et 4 Européens, formant tous ensemble une unité.