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En vue de l’Himalaya/10 février 1935

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La Concorde (p. 85-88).

[Nous laissons complètement, faute de place, les lettres qui racontent avec force détails l’arrivée à Sonathi de Paul Schenker, et la suite des laborieux pourparlers avec M. R*** pour l’acquisition des terrains destinés à la construction des nouveaux villages. Les lenteurs de l’administration coloniale mirent à une rude épreuve P. C. et ses collaborateurs qui durent utiliser pour des travaux secondaires les deux meilleurs mois de l’hiver, qu’ils auraient voulu consacrer aux constructions de villages. Enfin, grâce à l’intervention du Commissioner M. Scott, tout se termina pour le mieux. « Il faut être, à cinquante-cinq ans, encore bien jeune pour s’étonner aux Indes d’une pareille pécadille : deux mois de retard au milieu d’une affaire urgente ! » écrit à ce sujet P. C.]


Dimanche, 10 février 1935.

… Scott est d’accord que nous commencions immédiatement sur le nouveau terrain vendu par R*** sans attendre la rédaction formelle de l’acte de vente. Nous commencerons mardi prochain, 12 février, le travail pour le nouveau village.

Désormais, toute la responsabilité sera de notre côté. Si les choses traînent, ce sera notre faute. C’est très sérieux, mais beaucoup plus sain ainsi. P. et moi agirons simplement comme si nous étions patrons et propriétaires de toute l’affaire. Le gouvernement paiera les notes pour les achats jusqu’à concurrence de 50 000 roupies et nous n’aurons aucune difficulté avec le B. C. R. C. quant à l’emploi de leurs 50 000 autres roupies pour salaires, matériaux, etc.

Je me rends parfaitement compte de la lourde besogne en perspective pour nous. Il faudra s’ingénier et se débrouiller dans mille choses absolument nouvelles pour moi. Après avoir été ainsi nommé « dictateur » ou demi-dictateur, je suis en passe d’être nommé aussi arpenteur, architecte, ingénieur civil, législateur de village…

Juste au moment où j’écris, voilà un jeune Hati qui vient se baigner dans l’étang au bord duquel j’ai ma tente. Il fait toute espèce de musique étrange : trompette, ronflement de locomotive, pour s’amuser sous la direction du jeune sous-mahaut qui accompagne tout cela de joyeuses chansons et de discours et de lazzis joyeux. L’éléphant joue sur l’eau avec sa trompe, essayant et variant les effets possibles, et s’arrêtant tout à coup pour regarder d’un œil philosophique ce curieux instrument : sa trompe. Il la dresse devant sa tête et, de même qu’un bébé tombe en contemplation subite devant la pointe de son pied et le met brusquement dans sa bouche, de même Hati met, pour finir, sa trompe dans sa bouche et essaie, pour voir, s’il peut faire un nœud complet avec cet intéressant tuyau. C’est un spectacle merveilleux. Ce petit bonhomme brun, tout chantant, tout joyeux sur l’échine de l’énorme bête qui a l’air ravi de lui obéir.

Curieux exemple de l’action naturelle, toute puissante et irrésistible de l’esprit sur la matière. Bien entendu, cet enfant n’a pas le moindre crochet. Il parle gentiment, joyeusement à l’énorme masse qui obéit aussi naturellement que si c’était son propre cerveau qui commandait.

Comme vous voyez, toute affaire cesse devant ce charmant et saisissant spectacle : Hati et le jeune Hindou, l’un baignant l’autre.


J’ai passé une partie de ces derniers jours à faire, sur le terrain, de la géométrie, — d’approximation plutôt que de précision, — pour obtenir un plan suffisamment exact de notre parcelle afin de pouvoir disposer mes chemins et faire ma distribution en petits morceaux de 1 1/2 « Katha » (la Katha vaut 180 m2), chacun représentant la fraction mise gratuitement à la disposition de tout paysan des environs dont la maison est vraiment menacée par l’inondation.

Le chemin que je jalonne et inscris dans mon polygone nord doit être en même temps une défense contre l’inondation, le talus du chemin empêchera l’eau de passer. Je suis toujours à me débattre entre les lignes droites américaines, plus pratiques, et les courbes plus gracieuses avec angles et recoins chers aux poètes, aux enfants et aux vieilles femmes, mais que le patron de la ferme apprécie fort peu. Je n’ai jamais osé faire poser le problème de la ligne courbe ou droite à nos villageois. Si le problème existe pour le paysan, il relève tout entier du subconscient et en le posant dans le « conscient », on se couvrirait d’un ridicule mérité.

Une question posée ce dimanche matin à tous nos paysans réunis a été lamentablement révélatrice, — je dis lamentablement du point de vue de l’esthète. Il s’agissait des matériaux nécessaires pour le village ; à une écrasante unanimité, nos gens ont prononcé que le toit idéal était le toit en fer ondulé. Il est bon que ce verdict soit prononcé dès le début de nos travaux pour nous rappeler que nous n’avons pas à bâtir d’abord un joli village, mais un village — joli ou non — dans lequel ces pauvres gens pourront mener la vie la moins abominablement inconfortable. Si l’on considère que leur point de vue est radicalement différent de celui du touriste en pantalons blancs aux plis bien marqués qui descend quelques minutes de son auto pour voir « un vrai village indien », leur jugement se justifie très bien. D’abord, quand nous autres Européens protestons d’un seul cri : « Mais l’été, le toit de fer ondulé, c’est l’enfer ! » ils répondent tranquillement : « Oh ! pour vous, mais pas pour nous ! »

Ce qu’ils veulent, c’est d’abord un toit qui ne prenne pas feu à la moindre étincelle, allumant tout le village. Ensuite, si possible, un toit qui ne laisse pas passer l’eau dès qu’il est un peu vieux, et n’accumule pas la vermine, enfin et surtout, un toit qu’il ne faille pas réparer et remplacer constamment. Sauf la chaleur qui ne compte pas, le toit en fer ondulé, cet horrible internationaliste sans patrie, sans traditions, venant d’un steel-mill quelconque de Chicago, se trouve avoir une supériorité incontestable en tous points. J’en suis désolé comme vous.

Pour marquer ce jugement des paysans et couvrir ma responsabilité vis-à-vis des Philippe Godet et autres défenseurs de pittoresques masures et de vieilles roues de moulin qui ne veulent plus rien moudre, j’ai prié Schenker de photographier notre assemblée levant la main unanimement en faveur du fer ondulé, — à l’exception de nous quatre Européens qui comptons admirer le village… mais sans précisément y vivre.

Après vous avoir ainsi effrayés, je vais vous rassurer par la plus inattendue des raisons : heureusement que nous ne serons pas assez riches pour nous payer des toits en fer ondulé. Nous serons encore condamnés, probablement, au chaume et au bambou !

Messages affectueux à vous tous, chers amis

Votre Pierre Ceresole.