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En vue de l’Himalaya/6 janvier 1935

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La Concorde (p. 77-81).


Zeradai, dans la grande maison familiale de
Rajendra Prasad, dimanche 6 janvier.

J’écris ces lignes dans la vieille, grande maison indienne en pleine campagne, qui depuis cent cinquante ans abrite la famille de Rajendra Prasad, le président actuel du Congrès, dont je vous ai parlé bien souvent, et dont la photographie a été publiée récemment par un grand nombre de journaux européens. C’est la grande maison de campagne, typique du zamindar, — ici du bon zamindar ! Un seul étage. Les bâtiments entourent une vaste cour où se trouvent entassées les gerbes de riz fraîchement moissonné ; un chariot à bœufs, les bras en l’air, une vieille voiture à deux roues, peinte en noir, le nez dans la poussière, le puits avec le grand levier en bambou pour tirer le seau, quelques troncs d’arbres dispersés ça et là, et, sautillant au milieu de tout ça, les inévitables corbeaux ou « miner birds ». Ils piquent assidûment, près du puits, les quelques grains de riz restant dans quelques pots de terre attendant d’être lavés. Dans cette même cour, attachés le long d’un mur, des vaches et des bœufs, pas beaucoup plus gras que ceux qu’on voit dans le village.

Voilà la maison du chef actuel de la politique nationale hindoue. Simplicité « plus que romaine ». Chez Cincinnatus, le consul romain qu’on a été prendre à sa charrue, il y avait peut-être quelques ornements ; chez Rajendra, sauf quelques portraits en photo ou photo-chromo, les murs passés à la chaux ou peints en jaune clair, montent nus jusqu’au plafond élevé de cinq ou six mètres et supporté par un réseau de poutres noires. Austère sumplicité. Plus que simplicité. Il faut s’y résigner,… tout est vieux, laid, fané, assez propre du reste, bien que Rajendra, trop bon, paraisse avoir autour de lui une bande de détestables serviteurs.

Le repas du soir que Rajendra nous fait avec sa bonne grâce et gentillesse souriantes, est bien la chose la plus extraordinaire que j’ai vue comme façon de servir un repas « entre amis ». À notre arrivée, Rajendra, en visite à quelques kilomètres chez une nièce malade, n’était pas encore rentré chez lui. On nous offre du thé, — très bon. J’en prends pour ne pas compliquer les affaires en demandant « mon lait » comme Mahatma les complique un peu avec son lait de chèvre. Quand R. rentre, on lui sert son repas indien spécial à cause de son régime de malade. Il le prend en ma présence. Sa maison est habituée à ce scandale. Trois quarts d’heure après, vers huit heures du soir, c’est mon tour : un repas indien terrifique par la froideur absolue de tout ce qui est servi. (Habitués à une température normalement accablante, les Hindous trouvent naturel, — et nous comprenons cela aussi en juin, — de manger froid tout ce que nous refusons d’avaler si ce n’est plus chaud.) Mais on n’apporte rien à manger pour Phanindra qui est avec moi. Cela ne m’étonne pas trop. Les serviteurs de Rajendra pensent sans doute que manger en présence d’un « hors-caste » européen — extravagance criminelle — est une spécialité de leur maître, et vont appeler P., tout à l’heure, à manger à part.

Un quart d’heure passe ; une demi-heure. Rien pour P. Trois quarts d’heure… toujours rien… Je demande discrètement l’heure qu’il est, (neuf heures) et, imaginant que P. a peut-être pris son repas dans je ne sais quelle quatrième dimension à l’usage des Hindous orthodoxes, ou dans un moment où j’étais distrait, je suggère, discrètement aussi, que c’est peut-être le moment d’aller se coucher. Rajendra marque alors nettement la situation en répondant : « Oui, mais il faut que P. d’abord ait son souper ». Il appelle un serviteur : « Sitaram ! » Sitaram sort de l’ombre épaisse qui remplit les vérandas, enveloppé frileusement de son morceau de toile. Rajendra lui demande pourquoi le repas ne vient pas. On ne sait. Sitaram murmure quelque chose et rentre dans les ténèbres épaisses. La conversation reprend ; je suis rassuré de penser qu’il s’agit simplement d’un retard exorbitant et que le repas de P. va arriver dans un instant.

Un quart d’heure passe ; une demi-heure. Je laisse tomber un peu la conversation… pour marquer que nous pensons tous au singulier phénomène. Au bout de trente-cinq minutes, soit une heure trente-cinq après mon propre repas, je répète, comme si de rien n’était : « Rajendra, vous êtes comme Mahatmaji habitué à vous lever tôt. Il faut aller nous coucher. » Et comme si de rien n’était, Rajendra me répond sans embarras apparent : « Oui, mais il faut que P. d’abord ait son souper. » Ça prend toutes les allures d’un absurde cauchemar à répétition. Car Rajendra, d’une voix à peine un peu plus sévère, appelle de nouveau « Sitaram ! » Et Sitaram sort de l’ombre épaisse qui remplit les vérandas, enveloppé frileusement dans son morceau de toile. Rajendra lui demande pourquoi ce repas ne vient pas. Et Sitaram, toujours plus frileusement enveloppé dans sa toile, tournant à peu près le dos à son maître, lui répond d’une voix pleurarde et sépulcrale quelques monosyllabes qui se perdent dans le silence profond et l’obscurité des hautes galeries et des hauts plafonds. P. ne dit rien. Rajendra réplique quelques mots secs. Sitaram lui tourne maintenant tout à fait le dos et reste immobile.

Je ne comprends pas un mot, mais la scène jouée par Sitaram a tout l’air de signifier : « Rajendra ! le cuisinier qui depuis des années pétrit dans ses doigts les repas de cette illustre maison, trouve que la journée a assez duré, il est probablement allé se coucher et ce serait le moment que votre hôte comprenne qu’il ne faut pas insister davantage. » Sitaram, le dos toujours tourné, s’évanouit dans l’obscurité. On se demande avec un intérêt passionné ce qui va suivre, et si à la troisième répétition de la cérémonie, Rajendra, profitant de ce que le serviteur au nom éthéré de « Sitaram » lui tourne boudeusement le dos, ne va pas lui allonger au bas du dos un de ces prodigieux coups de pied qui hantent parfois les rêves et les désirs du plus parfait pacifiste. Mais cela finit banalement et comme si c’était seulement le réveil d’un moment de somnolence bizarre. Sitaram, moins fantôme, moins frileux, moins boudeur, vient annoncer que le repas est prêt ; et P. nous quitte pour aller se restaurer dans quelque lointaine cuisine-salle à manger. Ainsi se termine, une heure après que j’ai eu mon repas et deux heures après que Rajendra a pris le sien, cette « cène » fraternelle.

Vraiment cette histoire de caste et de repas est beaucoup plus agaçante et gênante qu’on ne peut se l’imaginer à distance. Pour donner à cet épisode toute sa signification profonde, il faut bien se rendre compte que pas une seconde la cordialité et la gentillesse attentive et affable de Rajendra ne se sont démenties. La conversation ne pouvait que continuer de la manière la plus agréable et la plus naturelle, sans aucune nervosité ; il prenait simplement le temps de ses serviteurs et leurs lubies par dessus le marché, manifestement transcendant à tout cela, par tempérament, sans d’ailleurs se réfugier dans la métaphysique.

… Nous parlons longuement avec Rajendra des préjugés de caste et des possibilités d’un rapprochement religieux profond des Européens de bonne volonté et des Hindous, sur une base absolument large et libre. Cette question d’une religion vivante et réelle où tous se rejoindraient, les yeux, le cœur et les mains grands ouverts, est la plus importante de toutes. Sans nécessairement chercher l’investiture de la robe jaune du Sadhou dans les vallées de l’Himalaya, il me semble que j’aurai quelque chose à dire sur ce point à mon retour.

Mais voici déjà le moment d’arrêter net cette lettre qui n’apporte cette fois qu’un pan informe et déchiré au hasard de notre dernière semaine du lundi 31 au lundi 7 janvier 1935. C’est la première fois que je ne me suis absolument pas souvenu que la nuit de Saint-Sylvestre apportait une nouvelle année.

Belle bataille, belle bataille ! Nous continuons et n’en mourrons probablement ni les uns ni les autres en service ici. Merci de vos affectueuses pensées, chers amis. Je reprendrai une autre fois le récit systématique de cette semaine.

Votre Pierre Ceresole.