En vue de l’Himalaya/12-14 janvier 1935

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La Concorde (p. 81-84).


Sonathi, 12-14 janvier.

Notre équipe de 30-40 hommes (je la maintiens à dessein à ce nombre réduit tant que nous ne sommes pas engagés à notre travail propre de déménagement et reconstruction de villages) s’est occupée cette dernière quinzaine d’un travail extrêmement utile. Il consiste à surélever les tertres sur lesquels sont construites les cabanes des paysans qui, pour une raison ou une autre, ne déménageront pas ; elles doivent être mises, autant que possible, hors d’atteinte de l’inondation. Mesure bien insuffisante mais mieux que rien. Pour surélever ces tertres, il faut d’abord que la cabane soit démontée et éloignée. Cela se fait en dix minutes, sans exagération. Voilà qui donne une idée de la misère extrême de ces habitations : un toit en chaume, quelques piquets, des parois de chaume. On pousse ça de côté, on refait le tertre, et on reconstruit la maison en une demi-heure. Pendant ce déménagement, chacun peut voir qu’il n’y a tout simplement rien dans ces maisons que quelques haillons et des pots de terre. Je n’ai vu chez ces pauvres de Milkie et de Chopar ni la marmite en bronze ou en laiton, ni le falot de sûreté que je croyais le minimum après ma visite de villages de ce printemps. On voit çà et là, contre les murailles de chaume, les traces laissées par l’inondation.

Il y a là un travail d’aide presque immédiat. Ce serait un service amplement suffisant que d’aller de hameau en hameau avec notre groupe et de surélever partout la base des habitations. Quand la famille pour laquelle nous travaillons comprend des hommes adultes, nous exigeons qu’ils travaillent avec nous… s’ils n’ont pas l’excuse d’un travail encore plus urgent pour leur famille. Nous ne voulons pas encourager ce qui est arrivé plusieurs fois ailleurs qu’aux Indes : le groupe du Service civil travaille et le citoyen que nous voulons aider nous regarde en fumant sa pipe.

En général, le travail se fait joyeusement et avec bonne humeur, mais ces villageois sont un peu comme des enfants et quelquefois ils se chicanent et se font des niches qui troublent le travail ; pour maintenir l’ordre nécessaire, nous en avons condamné deux cette semaine à ne pas travailler avec nous pendant une demi-journée et le soir ils ne reçoivent que la demi-paie. C’est notre chef de groupe indien qui a prononcé cette punition et, pour soutenir son autorité, j’ai soigneusement maintenu sa décision. On me considère, je crois, comme un patron assez redoutable, quoique pour la bonne cause, et le nom de « Bourah Sahib » — signifiant simplement « le vieux Sahib » — dont ils me désignent souvent, a quelque chose de « bourru » qui peint assez bien la situation.

Les tractations pour le terrain paraissent le plus difficile à l’endroit même où elles paraissaient devoir être le plus facile. Pour notre premier village, M. Scott, le Commissioner, et M. Sw. le Collector, s’efforcent d’obtenir un terrain convenable de M. R***, le grand planteur, propriétaire de 5 000 acres de terrain et de l’usine sucrière de Djapaha. Il est comme le prince de la région : 600 ouvriers travaillent à l’usine et plusieurs milliers, je pense, dans les champs.

Non seulement M. R*** demanderait un prix élevé du terrain sur lequel M. Scott a jeté son dévolu, mais même à ce prix R*** préférerait ne pas le céder, car cela couperait en deux un champ de grande étendue qu’il avait constitué pour la culture avec des machines. On peut comprendre la position de ce planteur. Il est d’autre part évident que la préoccupation de la canne à sucre oblitère chez lui la considération qu’on pourrait attendre pour les villageois eux-mêmes. Ce R*** n’est pas un méchant homme, on le considère dans la région comme un homme juste et bien intentionné, mais voilà : son affaire technique est de faire du sucre le plus possible et le meilleur marché possible. Techniquement il a raison, et si les bénéfices de son exploitation revenaient aussi aux paysans, tout le monde devrait se déclarer satisfait de cette culture plus rationnelle.

P. et moi étions d’avis de prendre un autre terrain que M. R*** était disposé à céder et que nous pouvions adapter à la construction de notre village à condition de le surélever d’abord sur toute sa surface de 30 centimètres environ, travail analogue à ce que nous avions fait au Liechtenstein. Mais M. Scott se méfie d’un terrain rapporté pour résister à l’inondation. Nous finirons bien par arriver ; il suffit d’avoir de la patience. La difficulté même d’aboutir prouve à quel point notre intervention amicale, poussant, pressant, étant toujours là pour remettre dans le courant le radeau embourbé, était nécessaire.

… Ma dernière lettre doit être arrivée en retard car, lundi dernier, jour du départ du courrier-avion, c’était la fin du Ramadhan, le jeûne musulman ; la poste était fermée et l’on ne pouvait acheter les timbres nécessaires. Il semble que cette population de Muzzafarpur, en grande majorité hindoue, accepte assez volontiers de célébrer la fête avec les Musulmans. Sur ce terrain, l’entente est toujours facile. En rentrant de chez Rajendra, dimanche soir, en train, au moment où nous arrivions à la station de Golcaur, un instant après le coucher du soleil, on pouvait voir les Musulmans en groupes animés, se montrer quelque chose, le bras tendu vers l’occident. C’était le croissant encore tout fin de la nouvelle lune. Le jeûne du Ramadhan qui se poursuit un mois durant pour toute la journée (on ne peut manger que de nuit) est marqué astronomiquement pour tout ce monde par les deux premiers croissants de lune qu’on peut apercevoir au commencement et à la fin du mois.

Nous attendons avec impatience l’arrivée de Paul Schenker [1] qui débarque à Bombay jeudi prochain, 17 janvier, et viendra directement ici. J’espère qu’à ce moment nous aurons notre terrain et pourrons engager notre campagne à fond.

Avec mes pensées affectueuses pour vous tous, chers amis, je reste votre

Pierre Ceresole.
  1. Un précieux collaborateur qui a dirigé plusieurs campagnes du Service civil et qui avait d’abord été très opposé à l’entreprise de Pierre Ceresole aux Indes. La lecture des lettres qu’on vient de lire l’avait amené à reviser son jugement et il avait accepté de rejoindre P. C. pour travailler avec lui.