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Encore Heidi/02

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Traduction par Camille Vidart.
H. Georg (p. 16-34).


Chapitre II.

Une visite à l’alpe.


L’aurore colorait les montagnes, et le vent frais du matin passant sur les grands arbres balançait les vieilles branches de ci et de là. Heidi, réveillée par ce bruit, ouvrit les yeux. Le frémissement du vent la saisissait toujours au plus profond de son être et l’entraînait par une puissance irrésistible dehors, sous les vieux sapins. Elle s’élança hors du lit et prit tout juste le temps d’achever sa toilette ; mais elle ne songea pas à s’en dispenser, car elle savait maintenant qu’on doit toujours être propre et en ordre.

Une fois prête, elle descendit la petite échelle ; le lit du grand-père était déjà vide ; elle s’élança dehors et trouva devant le chalet le Vieux occupé à examiner l’horizon de tous les côtés comme il le faisait chaque matin pour voir quel temps il ferait.

De petits nuages rosés traversaient le ciel qui devenait de plus en plus bleu, tandis qu’un or éclatant s’étendait sur les sommets et les pâturages et que le soleil paraissait au-dessus des hauts rochers.

— Oh ! que c’est beau, que c’est beau ! — bonjour, grand-père ! s’écria Heidi en bondissant à sa rencontre.

— Ah ! ah ! tes yeux aussi brillent déjà ? répondit le grand-père lui tendant la main en manière de salutation matinale.

Heidi courut ensuite vers les sapins et se mit à danser sous les branches agitées en poussant des cris de joie à chaque nouvelle rafale, à chaque nouveau hurlement du vent.

Pendant ce temps, le grand-père était allé à l’étable où il avait trait Brunette et Blanchette ; il les avait ensuite lavées et nettoyées pour leur course au pâturage, et amenées devant la porte du chalet. Dès qu’elle aperçut ses amies, Heidi arriva en gambadant, et les prenant toutes deux par le cou, elle leur dit un tendre bonjour ; les chèvres répondirent par des bêlements joyeux et chacune voulant témoigner plus d’amitié à Heidi, frottait sa tête contre son épaule en la poussant toujours plus fort, si bien qu’elle était presque étouffée entre les deux chèvres. Mais Heidi n’avait pas peur ; même lorsque Brunette la serrait de trop près et lui donnait des coups de tête un peu forts, elle n’avait qu’à lui dire : — Non, Brunette, tu donnes des coups comme le Grand Turc ! — et aussitôt Brunette retirait sa tête et prenait un air convenable, tandis que Blanchette se redressait par un mouvement plein de dignité qui semblait dire : — Ce n’est pas à moi qu’on pourra reprocher de me conduire comme le Grand Turc ! — Car la blanche chevrette avait encore plus de distinction que sa compagne.

À ce moment le sifflet de Pierre retentit au bas du sentier, et toutes les chèvres arrivèrent en gambadant, l’agile Linotte en tête. Aussitôt, Heidi fut au milieu de la troupe, assaillie à droite et à gauche par les démonstrations un peu trop vives des chèvres ; elle les bouscula à son tour un peu pour parvenir jusqu’à Bellette qui était repoussée par les plus grandes chaque fois qu’elle voulait s’approcher. Pierre arriva par derrière et fit entendre un dernier et terrible coup de sifflet dans le but de chasser ses bêtes du côté du pâturage pendant qu’il s’approcherait de Heidi à laquelle il avait quelque chose à dire. À ce coup de sifflet, les chèvres s’écartèrent en effet, et Pierre put arriver jusqu’à Heidi ; se plaçant alors droit devant elle :

— Tu peux bien recommencer à venir aujourd’hui, lui dit-il d’un ton revêche.

— Non, Pierre, c’est impossible, répondit Heidi ; on peut arriver de Francfort à chaque instant, et il faut que je sois à la maison.

— Tu as déjà dit ça bien des fois, grommela Pierre.

— Mais, parce que c’est toujours la même chose, et ce sera ainsi jusqu’à ce qu’elles arrivent ; ou bien trouves-tu peut-être que je devrais être loin de la maison quand elles viendront me voir de Francfort, dis, Pierre, le trouves-tu ?

— Elles peuvent aussi faire visite au Vieux, répliqua Pierre en grognant.

À ce moment la forte voix du grand-père se fit entendre de l’intérieur du chalet :

— Pourquoi l’armée ne se met-elle pas en marche ? est-ce le général ou les troupes qui manquent à l’appel ?

Pierre fit aussitôt volte-face en faisant claquer son fouet dans les airs ; toutes les chèvres qui connaissaient ce signal se mirent en marche, et, suivies de Pierre, grimpèrent au galop du côté du pâturage.

Depuis que Heidi était de retour chez le grand-père, il lui venait de temps en temps à la pensée des choses auxquelles elle n’avait jamais songé auparavant. Ainsi, chaque matin, elle faisait son lit, non sans peine, et tiraillait le foin dans tous les sens jusqu’à ce qu’elle l’eût rendu bien uni. Ensuite elle faisait le tour du chalet, remettant chaque chaise à sa place et serrant dans l’armoire tout ce qu’elle trouvait en désordre. Puis elle allait chercher un torchon, grimpait sur une chaise et frottait la table de toutes ses forces jusqu’à ce qu’elle fût toute luisante. Aussi, quand le grand-père rentrait, il jetait autour de lui un regard de satisfaction et disait :

— Maintenant c’est toujours comme Dimanche chez nous ; ce n’est pas en vain que Heidi a été à l’étranger.

Ce même jour, quand les chèvres furent parties et qu’elle eut fini de déjeuner avec le grand-père, Heidi se mit à l’œuvre comme d’habitude ; mais elle avait bien de la peine à arriver au bout ; à chaque instant quelque incident nouveau l’interrompait dans ses occupations. Il faisait si beau dehors, ce matin-là ! le plus gai rayon de soleil pénétrait justement par la fenêtre ouverte et semblait dire : — Sors, Heidi, sors ! — Impossible de rester dans la chambre ! elle s’élança dehors en courant ; un soleil éclatant étincelait tout à l’entour du chalet, sur les montagnes et tout au loin jusqu’au fond de la vallée ; il devait faire si bon et si sec le long de la pente en plein soleil ! Heidi courut s’y asseoir un moment pour jouir à son aise. Puis tout à coup elle se rappela que le petit tabouret était resté au milieu de la chambre et que la table n’avait pas encore été nettoyée après le déjeuner ; elle s’élança d’un bond et rentra dans le chalet. Mais au bout d’un instant déjà, le bruissement des sapins se fit entendre ; Heidi le sentit passer dans tous ses membres, et, ne pouvant résister à cet appel, courut joindre ses gambades aux mouvements désordonnés des branches. Le grand-père, occupé sous le hangar à toutes sortes de travaux, s’avançait de temps à autre sur le seuil pour contempler en souriant la joie expansive de Heidi. Il venait de rentrer, lorsqu’il l’entendit crier tout à coup :

— Grand-père ! grand-père ! viens !

Il sortit en toute hâte, craignant presque qu’il ne lui fût arrivé quelque chose, et il la vit qui descendait le sentier en courant et criant de toutes ses forces :

— Ils viennent ! ils viennent ! et le docteur est en avant !

C’était bien, en effet, son ancien ami à la rencontre duquel Heidi se précipitait ; dès qu’elle l’eut atteint, elle étreignit tendrement la main qu’il lui avait tendue de loin et s’écria dans des transports de joie :

— Bonjour, Monsieur le docteur ! je vous remercie encore mille fois !

— Bonjour, Heidi ! et de quoi me remercies-tu déjà ? demanda le docteur avec un sourire bienveillant.

— De ce que j’ai pu revenir chez le grand-père, répondit l’enfant.

Le visage du bon docteur s’éclaira comme d’un rayon de soleil. Il ne s’était pas attendu à un pareil accueil sur l’alpe. Toujours plongé dans ses tristes pensées et dans le sentiment de sa solitude, il avait gravi la montagne sans même s’apercevoir combien tout ce qui l’entourait était beau et le devenait à chaque pas davantage. Il s’était dit que la petite Heidi ne le reconnaîtrait probablement pas, elle l’avait si peu vu ! et il se faisait à lui-même l’effet d’une personne qui vient causer une déception et qu’on n’a pas de plaisir à voir parce qu’elle n’apporte pas les joies attendues. Mais tout au contraire, les yeux de Heidi étincelaient de plaisir, et, pleine de reconnaissance et d’affection, elle serrait toujours dans les siens le bras de son bon ami.

Le docteur prit l’enfant par la main avec une tendresse toute paternelle.

— Viens, Heidi, lui dit-il de son ton le plus affectueux, mène-moi vers ton grand-père et montre-moi où tu demeures.

Mais Heidi restait immobile et fixait des regards étonnés vers le bas du sentier.

— Où sont donc Clara et la grand’maman ? demanda-t-elle enfin.

— Eh bien, oui ! il faut maintenant que je te dise quelque chose qui te fera de la peine, comme à moi, répondit le docteur. Vois-tu, Heidi, je suis venu tout seul. Clara a été très-malade et n’aurait pas pu faire le voyage ; en sorte que la grand’maman est aussi restée là-bas. Mais le printemps prochain, quand les jours seront de nouveau bien chauds et bien longs, elles viendront, pour sûr !

Heidi était profondément déçue. Elle ne pouvait pas comprendre que toute la joie qu’elle avait caressée d’avance avec tant de certitude, s’éloignât d’elle ainsi tout à coup. Elle resta d’abord immobile et comme perplexe en face de cette déception si inattendue. Le docteur, debout à côté d’elle, gardait le silence ; tout se taisait alentour ; on entendait seulement tout en haut le bruissement des sapins. Puis tout à coup, Heidi se souvint qu’elle était cependant descendue à la rencontre de quelqu’un : le bon docteur n’était-il pas venu la voir ? Elle leva les yeux vers lui. Il y avait dans le regard qu’il abaissa sur elle une expression de tristesse qu’elle n’y avait jamais vue à Francfort et qui lui alla tout de suite au cœur. Elle ne pouvait pas voir une personne triste, et encore moins le bon docteur. C’était sans doute parce que Clara et la grand’maman n’avaient pas pu venir, qu’il avait cet air ; elle chercha vite une consolation à lui offrir et l’eut bientôt trouvée :

— Oh ! ce ne sera pas long jusqu’à ce que le printemps soit là, dit-elle, et alors elles viendront, pour sûr ! Chez nous le temps passe toujours vite, et puis elles pourront rester bien plus longtemps, et Clara sera bien plus contente. À présent montons vers le grand-père !

Et la main dans celle de son ami, elle se mit en devoir de gravir le sentier. Heidi avait tellement à cœur de rendre au docteur la joie et la gaîté, qu’elle recommença à lui démontrer combien le temps passait vite sur l’alpe ; les longues et chaudes journées d’été seraient certainement bientôt là, avant qu’on eût pu s’en apercevoir. Et tout en cherchant cette consolation, Heidi finit par s’en persuader si bien elle-même, qu’une fois arrivée en haut, elle s’écria toute joyeuse en s’avançant au-devant du grand-père :

— Elles ne sont pas encore là, mais ce ne sera pas long jusqu’à ce qu’elles viennent !

Le docteur n’était point un étranger pour le grand-père ; l’enfant avait si souvent parlé de lui ! Le Vieux de l’alpe tendit la main à son hôte et lui souhaita la bienvenue avec beaucoup de cordialité. Puis les deux hommes s’assirent sur le banc contre le chalet en faisant aussi une petite place pour Heidi à laquelle le docteur fit signe de venir s’asseoir à côté de lui. Il raconta comment Mr Sesemann l’avait encouragé à faire le voyage et comment lui-même avait trouvé que cela pourrait lui faire du bien, car depuis quelque temps, il ne s’était plus senti aussi frais et aussi dispos. Puis, se tournant vers Heidi, il lui dit à l’oreille qu’elle verrait bientôt arriver en haut de la montagne quelque chose qui était venu avec lui de Francfort et qui lui ferait certainement bien plus plaisir que le vieux docteur. Heidi fut très-intriguée et aurait bien voulu savoir tout de suite ce que c’était. Le grand-père engagea beaucoup le docteur à passer à l’alpe ces belles journées d’automne, ou tout au moins à monter chaque fois qu’il ferait beau ; car on ne pouvait guère l’inviter à rester au chalet où il n’y avait pas moyen de le loger. Le Vieux conseilla à son hôte de ne pas redescendre à Ragaz et de louer une chambre à Dörfli ; à l’auberge, par exemple, il en trouverait de simples, mais tout à fait convenables. De cette manière le docteur pourrait monter chaque matin à l’alpe, ce qui ne manquerait pas de lui faire du bien, assurait le Vieux, ajoutant qu’il serait très content de le conduire plus haut sur la montagne, à différents points où il aurait certainement du plaisir. Tout ce projet plut beaucoup au docteur, et on décida de le mettre à exécution.

Pendant ce temps le soleil avait monté dans le ciel et marquait midi. Le vent était tombé et les sapins se taisaient depuis longtemps. L’air qui était délicieux et encore doux malgré l’élévation, se jouait à l’entour du banc exposé au soleil et répandait une agréable fraîcheur. Le grand-père se leva et entra dans le chalet d’où il ressortit bientôt après, portant la table qu’il plaça devant le banc.

— Maintenant, Heidi, va chercher tout ce qu’il faut pour le dîner, dit-il. Il faudra que Monsieur le docteur se contente de ce que nous avons ; si notre cuisine est simple, la salle à manger, au moins, est convenable.

— Je suis aussi de cet avis, répliqua le docteur en contemplant au loin la vallée baignée de lumière, et j’accepte votre invitation ; tout doit paraître bon ici.

Heidi allait et venait, agile comme une petite belette, ; et apportait tout ce qu’elle pouvait trouver dans l’armoire, car c’était une grande joie pour elle d’offrir l’hospitalité au docteur. De son côté, le grand-père préparait le repas et sortit bientôt du chalet avec le pot de lait fumant et le fromage jaune comme de l’or. Ensuite il coupa de jolies tranches bien minces de la viande à la belle couleur rouge qu’il faisait sécher lui-même au grand air. Le dîner du docteur lui parut si bon, qu’il déclara n’en avoir pas fait un meilleur de toute l’année.

— Oui, oui, disait-il ; c’est ici que notre Clara doit venir ; elle y prendra des forces toutes nouvelles et si elle mange pendant quelque temps comme je l’ai fait aujourd’hui, elle deviendra toute ronde et toute fraîche comme elle ne l’a encore jamais été.

À ce moment apparut au haut du sentier un homme portant un gros ballot sur son dos. Quand il arriva devant le chalet, il s’arrêta tout essoufflé, laissa tomber sa charge à terre et aspira plusieurs fois à longs traits l’air frais de la hauteur.

— Ah ! ah ! voici ce qui est venu de Francfort avec moi, dit le docteur en se levant et conduisant Heidi vers le paquet. Il commença à le déficeler ; lorsqu’il eut enlevé la première enveloppe bien épaisse, il dit :

— Maintenant, petite, à toi de continuer et de sortir tous tes trésors.

Heidi obéit, et à mesure que le paquet se déroulait, elle contemplait avec de grands yeux émerveillés toutes les choses qu’il contenait. Le docteur s’approcha de nouveau, et ôtant le couvercle de la grosse boîte, il en montra le contenu à Heidi, en disant :

— Regarde ce que la grand’mère aura pour son café !

Alors seulement Heidi recouvra la parole et s’écria hors de joie :

— Oh ! maintenant la grand’mère va manger aussi de ces bons gâteaux !

Elle se mit à sauter tout autour de la boîte et aurait voulu tout de suite refaire le paquet et courir chez la grand’mère. Mais le grand-père décida qu’elle irait plus tard, vers le soir, quand on descendrait accompagner le docteur. Heidi découvrit ensuite le joli sac de tabac et l’apporta vite au grand-père qui en fut très satisfait et bourra aussitôt sa courte pipe. Puis les deux hommes, assis côte à côte sur le banc et lançant devant eux de longues bouffées de fumée, se mirent à parler de choses et d’autres, tandis que Heidi allait et venait sans cesse de l’un à l’autre de ses trésors. Soudain, elle revint auprès du banc, se posta devant son ami, et dès qu’il y eut une pause dans la conversation, elle déclara d’un ton péremptoire :

— Non, cela ne m’a pas fait plus plaisir que le vieux docteur !

Tous deux ne purent s’empêcher de rire, et le docteur assura qu’il ne l’aurait pas cru.

Quand le soleil fut sur le point de disparaître derrière la montagne, le visiteur se leva pour redescendre à Dörfli où il voulait s’installer. Le grand-père prit sous son bras la boîte de gâteaux, le gros saucisson et le châle, tandis que Heidi mettait sa main dans celle de son ami, et tous ensemble descendirent le sentier jusqu’à la cabane de Pierre le Chevrier où ils se séparèrent ; Heidi devait entrer auprès de la grand’mère et y attendre le retour du Vieux qui voulait accompagner son hôte jusqu’à Dörfli. Quand le docteur lui tendit la main pour prendre congé d’elle, elle lui demanda :

— Aimeriez-vous peut-être monter demain au pâturage avec les chèvres ?

— C’est entendu, Heidi, répondit-il ; nous irons ensemble.

Les deux hommes continuèrent leur chemin, et Heidi entra vers la grand’mère. Elle commença par apporter, non sans peine, la boîte de gâteaux ; puis le grand-père ayant déposé les paquets devant la porte, il lui fallut ressortir pour chercher le saucisson, et enfin le grand châle. Elle apporta tous ces objets aussi près que possible de la grand’mère, afin que celle-ci pût bien les toucher et se rendre compte avec la main de ce que c’était. Quant au châle, elle le lui avait posé sur les genoux.

— Cela vient tout de Francfort, de la part de Clara et de la grand’maman, expliqua-t-elle à la bonne vieille stupéfaite et à Brigitte à laquelle la surprise avait coupé bras et jambes et qui avait regardé sans bouger les efforts de Heidi pour apporter dans la chambre ces gros objets.

— Mais n’est-ce pas, grand’mère, que les gâteaux te font un immense plaisir ? Tâte-les pour voir comme ils sont tendres ! — répétait l’enfant ; et la grand’mère répondit : — Oui, oui, Heidi, certainement. Quelles bonnes gens, pourtant !

Puis elle passait la main sur le châle doux et chaud en disant :

— Mais voici ce qui sera délicieux pour l’hiver ! Jamais je n’aurais cru de toute ma vie posséder quelque chose d’aussi magnifique !

Heidi cependant s’étonna fort que la grand’mère se réjouît davantage du châle gris que des gâteaux. Brigitte était demeurée en contemplation devant le saucisson gigantesque qu’elle regardait avec une sorte de respect ; jamais encore elle n’en avait vu de cette taille. Était-il vraiment à elle ? pourrait-elle le découper ? cela ne lui paraissait pas croyable. Elle branlait la tête d’un air de doute en disant :

— Il faudra pourtant demander au Vieux ce que cela signifie !

Mais Heidi répondit sans hésiter :

— Cela signifie qu’il faut le manger, et rien d’autre.

À ce moment Pierre entrait dans la chambre de son pas trébuchant.

— Le Vieux monte derrière moi, il faut que Heidi — il ne put pas continuer. Ses regards étaient tombés sur la table, et la vue du saucisson l’avait tellement saisi qu’il ne trouva plus une parole. Mais Heidi avait compris le message inachevé et tendit bien vite la main à la grand’mère pour prendre congé d’elle.

Le Vieux ne passait maintenant jamais devant la cabane sans entrer saluer la grand’mère qui aimait toujours à entendre son pas, car il lui laissait chaque fois quelque parole encourageante. Mais ce jour-là, comme il se faisait tard pour Heidi qui était debout tous les matins avec le soleil, le grand-père, bien décidé à ce qu’elle eût tout son somme, se contenta de crier bonne nuit à la grand’mère en passant devant la porte. Il prit par la main Heidi qui était venue au-devant de lui, et tous deux regagnèrent le paisible chalet par un ciel resplendissant d’étoiles.