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Encore Heidi/04

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Traduction par Camille Vidart.
H. Georg (p. 54-77).


Chapitre IV.

L’hiver à Dörfli.


La neige était si haute autour du chalet de l’alpe que les fenêtres paraissaient au niveau du sol ; toute la partie inférieure de la maison était ensevelie, et la porte même était bloquée. Si le Vieux était resté sur l’alpe, il aurait dû faire comme Pierre qui était obligé chaque matin de sortir de la cabane par la fenêtre de la petite chambre ; quand le froid n’avait pas été assez intense pour geler cette neige molle fraîchement tombée pendant la nuit, il y enfonçait profondément et ne pouvait s’en sortir qu’en se démenant vigoureusement de la tête et des bras. La mère lui tendait alors par la fenêtre le grand balai avec lequel Pierre se frayait un chemin jusqu’à la porte ; là, il lui restait à faire la plus rude partie de la besogne : il fallait entièrement déblayer des deux côtés, sinon en ouvrant la porte on risquait de faire écrouler toute cette masse de neige dans la cuisine ; ou bien elle gelait, et alors les habitants de la cabane étaient bloqués, car on ne pouvait plus se faire jour à travers ce glaçon, et il n’y avait que Pierre qui pût sauter par la petite fenêtre. Quant à lui, la saison du gel lui procurait bien des facilités. Lorsqu’il voulait descendre à Dörfli, par exemple, il ouvrait la fenêtre, se glissait dehors et se trouvait sur la neige durcie qui s’étendait au loin en un vaste champ d’une blancheur éblouissante ; la mère lui passait alors son petit traîneau, et Pierre n’avait plus qu’à s’asseoir et à se laisser glisser n’importe où et comment ; il ne pouvait manquer d’arriver en bas d’une manière ou de l’autre, car tout l’alpage n’était qu’une large glissoire ininterrompue.

Le Vieux, cependant, ne passait pas l’hiver sur l’alpe. Il avait tenu parole, et dès que la première neige était tombée, il avait fermé le chalet et l’étable et était descendu à Dörfli avec Heidi et ses chèvres. Dans le voisinage de l’église et de la cure s’élevait une vaste construction qui avait été autrefois une maison seigneuriale, comme on pouvait facilement le constater à plus d’un indice, bien que le bâtiment fût presque complètement tombé en ruines. Cette maison avait été habitée dans le temps par un vaillant militaire qui s’était distingué par des actions d’éclat au service espagnol et s’était amassé de grandes richesses. Revenu plus tard à Dörfli, son village natal, il s’était fait construire une magnifique maison. Mais à peine avait-il vécu un certain temps au village, que l’ennui l’avait pris, et il n’avait plus pu y tenir, ayant été trop longtemps accoutumé au train bruyant du monde. Il avait donc de nouveau quitté Dörfli et n’était plus jamais revenu. Lorsque après bien, bien des années, on eut acquis la certitude qu’il était mort, un de ses parents éloignés habitant la vallée avait recueilli sa succession. Mais la maison était déjà toute délabrée, et le nouveau propriétaire ne voulant pas la réparer, elle fut louée à de pauvres gens qui ne pouvaient payer qu’un petit loyer, et quand une partie ou l’autre du bâtiment venait à s’effondrer, on ne la relevait pas. Depuis lors il s’était écoulé bien des années. Lorsque le Vieux était venu autrefois à Dörfli avec son garçon Tobie, il avait déjà loué la maison en ruines et s’y était établi ; après lui, elle était presque toujours restée inoccupée, car on ne pouvait y demeurer qu’à condition de prévenir de nouvelles dégradations en bouchant soigneusement les trous et les crevasses à mesure qu’elles se formaient.

L’hiver était long et rigoureux à Dörfli. Le vent sifflait autour de la maison et entrait de toutes parts dans les grandes salles, éteignant même parfois les lumières, et les pauvres gens y grelottaient. Mais le Vieux, lui, savait se tirer d’affaire. Dès que la résolution de passer l’hiver au village eut été prise, il avait de nouveau loué la vieille maison et était souvent descendu pendant l’automne pour y faire les arrangements nécessaires. Puis, vers le milieu d’Octobre, il était venu s’y établir avec Heidi.

Quand on entrait dans la maison par derrière, on pénétrait d’abord dans une première salle ouverte à tous les vents, dont l’une des murailles était complétement écroulée, et l’autre en partie seulement ; on y voyait encore une fenêtre en ogive dont les vitraux avaient disparu depuis longtemps et autour de laquelle s’entrelaçait un lierre vigoureux ; l’épais feuillage montait jusqu’au plafond arqué dont la voûte était encore assez intacte pour qu’il fût aisé d’y reconnaître une chapelle. De là, on passait sans porte dans un vaste vestibule où, entre quelques belles dalles éparses, croissait une herbe touffue. Les murs en étaient également tombés en partie, et sans deux gros piliers qui soutenaient encore ce qui restait du plafond, on aurait pu craindre d’en voir les derniers morceaux s’écrouler sur la tête de ceux qui s’y seraient arrêtés. Le Vieux y avait établi une cloison en planches et avait couvert le sol d’une couche épaisse de paille, car c’est dans l’antique vestibule qu’il comptait loger ses chèvres. De là, on s’engageait dans de nombreux corridors à demi ruinés d’où l’on apercevait par les brèches tantôt le ciel bleu, tantôt la prairie et le bord du chemin. Sur la façade principale du bâtiment s’ouvrait une lourde porte de chêne solidement fixée sur ses gonds et qui conduisait dans une vaste salle encore en bon état ; les quatre murailles étaient entièrement revêtues de sombres boiseries tout à fait intactes, et à l’un des angles s’élevait un énorme poële en faïence bleue et blanche, qui atteignait presque le plafond ; les catelles peintes représentaient les images les plus diverses : ici, c’étaient de vieilles tours à l’ombre de grands arbres sous lesquels passaient un chasseur et ses chiens ; là, un lac tranquille bordé de chênes touffus, et un pêcheur assis sur la rive, jetant sa ligne bien loin devant lui. Un banc de bois faisait tout le tour du poële, de sorte qu’on n’avait qu’à s’asseoir pour regarder ces scènes variées si l’on avait envie de les étudier de près. Ceci plut tout de suite à Heidi ; à peine fut-elle entrée dans la chambre avec le grand-père, qu’elle courut droit au poële et s’installa sur le banc pour contempler les images. Comme elle en faisait le tour en se glissant lentement le long du banc, une nouvelle découverte absorba bientôt toute son attention : dans le large espace entre le fourneau et la muraille s’élevaient quatre planches qui ressemblaient beaucoup à un châssis pour les pommes ; mais ce n’était pas des fruits qu’elles contenaient ; c’était, à n’en pas douter, le lit de Heidi, tout pareil à celui qu’elle avait eu au chalet, c’est-à-dire un grand tas de foin recouvert du drap et du sac en guise de couverture. Heidi sauta de joie :

— Oh ! grand-père, c’est ici ma chambre ! qu’il y fait beau ! Mais toi, où dormiras-tu ?

— Il fallait que ta chambre fût tout près du poële pour que tu n’eusses pas froid, dit le grand-père ; si tu veux voir la mienne, viens seulement.

Heidi traversa la vaste salle en sautillant et suivit le grand-père par une porte qui ouvrait sur une chambre plus petite où le Vieux avait dressé son lit. Puis venait une seconde porte que Heidi s’empressa d’ouvrir ; elle s’arrêta saisie d’étonnement sur le seuil d’une sorte de cuisine si immense que jamais de sa vie elle n’en avait vu de pareille. C’est cette pièce qui avait donné le plus d’ouvrage au grand-père, et il lui restait encore beaucoup à faire pour boucher tous les trous et toutes les fentes par où le vent pénétrait en sifflant ; mais il y avait déjà cloué tant de planches qu’on aurait dit une quantité de petites armoires pratiquées dans le mur. La grosse porte antique avait aussi été consolidée au moyen de nombreux clous et de fil de fer, de manière à pouvoir se fermer ; c’était bien nécessaire, car elle donnait accès dans la partie ruinée du bâtiment où croissaient toutes sortes de broussailles et où des milliers d’insectes et de lézards avaient élu domicile. Toute l’installation plut beaucoup à Heidi, et le jour suivant, lorsque Pierre arriva pour voir comment allaient les choses dans la nouvelle demeure, elle s’était déjà si bien familiarisée avec tous les coins et recoins, qu’elle s’y reconnaissait sans peine et put tout de suite le conduire partout ; elle ne lui laissa aucun repos jusqu’à ce qu’il eût examiné à fond toutes les choses remarquables que contenait la nouvelle habitation.

Heidi dormait très bien dans son coin de poële ; mais le matin, elle croyait toujours se réveiller sur l’alpe et il lui semblait qu’elle devait vite se lever pour aller ouvrir la porte du chalet et voir si c’était la neige épaisse pesant sur les longues branches des sapins qui les avait rendus muets ; elle ne se rappelait où elle était qu’après avoir longtemps promené ses regards tout autour d’elle, et chaque fois elle sentait quelque chose lui serrer le cœur à la pensée de n’être plus sur l’alpe. Mais dès qu’elle entendait le grand-père parler à Brunette et à Blanchette, et le joyeux bêlement des chèvres qui semblaient lui crier : « Dépêche-toi donc de venir, Heidi ! » — elle comprenait qu’elle était bien à la maison, elle sautait gaiement à bas du lit et se dépêchait pour pouvoir courir à l’étable.

Le quatrième jour cependant, Heidi, toute soucieuse, dit au grand-père :

— Aujourd’hui il faut absolument que je monte vers la grand’mère ; je ne peux pas la laisser seule si longtemps.

Mais le grand-père n’était pas de cet avis.

— Ni aujourd’hui, ni demain, dit-il ; il y a six pieds de neige sur l’alpe, et elle continue toujours à tomber ; c’est à peine si Pierre qui est solide s’y fraie un chemin. Une enfant comme toi, Heidi, serait en moins de rien ensevelie sans qu’on puisse la retrouver. Attends seulement encore un peu jusqu’à ce qu’il gèle ; tu pourras alors aller tant que tu voudras sur la neige durcie.

L’idée d’attendre causa d’abord un peu de chagrin à Heidi. Mais les journées étaient tellement remplies par toutes sortes de travaux et d’occupations, que l’une finissait et qu’une autre commençait sans qu’on s’en aperçût. Heidi allait maintenant chaque matin et chaque après-midi à l’école de Dörfli où elle apprenait avec ardeur tout ce qu’on pouvait y apprendre.

Quant à Pierre, elle ne le voyait presque jamais à l’école parce que le plus souvent il n’y venait pas. Le régent était un homme indulgent qui se contentait de dire de temps à autre : « Il me semble que Pierre est de nouveau absent ; l’école lui ferait pourtant du bien, mais il est vrai qu’il y a beaucoup de neige là-haut et qu’il ne doit pas pouvoir sortir. » — Cependant, vers le soir, lorsque les classes étaient terminées, Pierre trouvait presque toujours moyen de sortir de ses neiges pour venir faire une petite visite à Heidi.

Au bout de quelques jours, le soleil reparut et versa ses rayons sur le sol éclatant de blancheur ; mais il se coucha de bien bonne heure derrière la montagne, comme s’il n’avait pas autant de plaisir à regarder la terre qu’en été lorsque tout verdit et fleurit ; le soir la lune apparut large et brillante, et toute la nuit elle éclaira au loin les vastes champs de neige ; puis, le lendemain matin, l’alpe tout entière reluisait et étincelait comme un immense cristal.

Lorsque Pierre voulut faire comme les jours précédents et sauter par la fenêtre dans la neige fraîchement tombée, la chose se passa comme il ne s’y attendait guère. Il prit bien son élan, mais au lieu de tomber sur quelque chose de tendre, il s’étendit du coup sur une surface dure, et, pris par surprise, il glissa un bon bout de chemin le long de la pente de la montagne, comme un traîneau sans maître. Il réussit enfin à se remettre sur ses jambes et frappa du pied de toutes ses forces sur la couche de neige pour bien constater la cause de ce qui venait de lui arriver. C’était bien ça : de quelque côté qu’il frappât du pied, même avec les talons, il parvenait à peine à détacher du sol un petit morceau de glace ; l’alpe entière en était revêtue. Du reste, cela convenait à Pierre ; il savait que cet état de choses était nécessaire pour que Heidi pût monter de nouveau chez la grand’mère. Il retourna donc rapidement à la cabane, avala son lait, fourra son pain dans sa poche et dit en grande hâte :

— Il faut que j’aille à l’école.

— Eh bien, oui, vas-y, et apprends bien, répondit la mère pour témoigner son approbation.

Pierre se glissa dehors par la fenêtre — car la porte était bien décidément bloquée par la glace, — hissa son traîneau par la même voie, s’assit dessus et s’élança le long de la pente. Il allait comme un éclair, et lorsqu’il arriva près de Dörfli à l’endroit où la pente se prolonge jusque tout en bas à Mayenfeld, il ne s’arrêta point, mais continua sa rapide descente, car il lui semblait que ce serait faire violence à lui-même et à son traîneau d’interrompre tout à coup un si bel élan. Il descendit donc jusqu’à la plaine où le traîneau s’arrêta de lui-même. Pierre se mit debout et regarda autour de lui. La force d’impulsion de la descente l’avait entraîné au-delà de Mayenfeld ; il se mit alors à réfléchir qu’il serait en tous cas trop tard à l’école et qu’on aurait déjà commencé depuis longtemps puisqu’il lui fallait au moins une heure pour remonter ; il pouvait donc prendre son temps et ne pas se presser outre mesure. C’est ce qu’il fit en effet, et il arriva à Dörfli tout juste au moment où Heidi venait de rentrer de l’école et se mettait à table pour dîner avec le grand-père. Pierre entra ; comme il avait cette fois une idée particulière à émettre, elle était par-dessus toutes les autres, et il lui fallut s’en débarrasser tout de suite.

— Elle est prise, dit-il en s’arrêtant au milieu de la chambre.

— Qui ? qui ? général ; tu parles sur un ton bien belliqueux ! dit le vieillard.

— La neige, reprit Pierre.

— Oh ! maintenant, je pourrai monter vers la grand’mère ! s’écria joyeusement Heidi, qui avait tout de suite compris la manière de s’exprimer de Pierre. — Mais pourquoi n’es-tu pas venu à l’école ? tu pouvais bien descendre en traîneau, ajouta-t-elle d’un ton de reproche, car il lui semblait que ce n’était pas dans l’ordre de manquer l’école quand on pouvait très bien y aller.

— Je suis descendu trop bas avec le traîneau, et puis c’était trop tard, répondit Pierre.

— C’est ce qui s’appelle déserter, dit le Vieux, et ceux qui font cela, on les prend par les oreilles, entends-tu ?

Pierre tourna tout effrayé son bonnet entre ses doigts, car il n’y avait pas dans le monde entier un homme qui lui inspirât plus de respect que le Vieux de l’alpe.

— Un chef d’armée comme toi devrait avoir doublement honte de déserter, continua le grand-père. Si un beau jour tes chèvres s’échappaient chacune de son côté sans vouloir t’obéir, qu’est-ce que tu ferais alors ?

— Je les battrais, répondit Pierre en connaissance de cause.

— Et si un gamin se conduisait aussi comme une chèvre indocile, et qu’il fût un peu battu, qu’en dirais-tu ?

— Ça lui vient bien !

— Eh bien, souviens-toi d’une chose, général des chèvres : s’il t’arrive encore de glisser avec ton traîneau devant la porte de l’école quand tu devrais y entrer, tu n’auras qu’à passer chez moi chercher ce qui te revient.

Pierre saisit alors la liaison des idées et comprit qu’il était lui-même ce gamin qui se sauvait comme une chèvre indocile. Il fut atterré de l’analogie et regarda avec angoisse dans tous les coins de la chambre pour voir s’il s’y trouvait l’instrument qu’il employait en pareil cas avec ses chèvres. Mais le grand-père reprit d’un ton plus encourageant :

— Maintenant viens à table et mets-toi de la partie. Heidi montera ensuite avec toi. Ce soir tu la ramèneras et tu trouveras ton souper ici.

Cette solution inattendue parut à Pierre des plus réjouissantes ; tout son visage se contracta pour exprimer sa satisfaction. Il obéit sans tarder et s’assit à côté de Heidi. Mais celle-ci avait déjà assez dîné, la joie l’empêchait d’avaler ; elle poussa donc son assiette avec la grosse pomme-de-terre et le morceau de fromage rôti à la place de Pierre qui venait déjà de recevoir du grand-père une grosse portion ; il se trouva ainsi devant une véritable muraille de vivres, mais ce n’était pas le courage qui lui manquait pour l’attaquer.

Heidi courut à son armoire et en sortit le manteau de Clara ; enveloppée dans ce bon vêtement et son capuchon sur la tête, elle pouvait maintenant sans crainte entreprendre son voyage. Elle resta debout en face de Pierre ; dès que celui-ci eut avalé la dernière bouchée, elle s’écria : — Viens, à présent ! — et ils se mirent en route.

Heidi avait beaucoup de choses à communiquer à Pierre sur Blanchette et Brunette ; elle lui raconta que le premier jour elles n’avaient rien voulu manger dans leur nouvelle étable, qu’elles étaient restées jusqu’au soir la tête basse, sans faire entendre le moindre bêlement ; elle avait demandé au grand-père pourquoi les chèvres faisaient ainsi, et il avait répondu qu’elles étaient comme Heidi à Francfort, car c’était la première fois de leur vie qu’elles quittaient l’alpe. Et Heidi ajouta : « Si tu savais seulement une fois comment ça fait, Pierre ! »

Ils étaient presque arrivés en haut sans que Pierre eût prononcé une syllabe ; il semblait plongé dans quelque profonde pensée qui l’empêchait de bien écouter comme d’habitude. Arrivé devant la cabane, il s’arrêta court et dit enfin d’un ton revêche :

— Alors j’aime encore mieux aller à l’école que d’entrer vers le Vieux chercher ce qu’il a dit !

Heidi fut du même avis et l’affermit de tout son pouvoir dans sa résolution.

Quand elle entra dans la chambre, elle ne trouva que la mère de Pierre occupée à ses raccommodages ; elle expliqua que la grand’mère devait rester au lit pendant le jour parce qu’il faisait trop froid pour elle, et que, du reste, elle ne se sentait pas bien. C’était quelque chose de tout nouveau pour Heidi qui avait jusqu’alors toujours vu la grand’mère à la même place dans l’angle de la chambre. Elle courut auprès d’elle et la trouva tout enveloppée du châle gris, dans son lit étroit et sous une mince couverture.

— Dieu soit loué ! dit la grand’mère dès qu’elle entendit Heidi se précipiter dans la chambre.

Pendant tout l’automne déjà elle avait eu dans le cœur une secrète angoisse qui la poursuivait encore, surtout quand l’enfant restait un certain temps sans venir la voir. Pierre avait raconté qu’un monsieur étranger était venu de Francfort, qu’il allait souvent au pâturage avec eux, et qu’il voulait toujours parler à Heidi ; aussi la grand’mère n’avait-elle pas mis en doute que le monsieur ne fût venu pour l’emmener. Même lorsqu’elle sut qu’il était reparti seul, il lui venait continuellement à l’esprit la crainte qu’on n’envoyât quelqu’un de Francfort pour reprendre l’enfant.

Heidi s’élança vers le lit de la malade et lui demanda avec sollicitude :

— Es-tu très-malade, grand’mère ?

— Non, non, enfant, répondit la bonne vieille pour rassurer Heidi, en la caressant affectueusement ; c’est seulement la gelée qui m’a un peu pris les membres.

— Alors est-ce que tu seras tout de suite guérie quand il fera de nouveau chaud ? reprit Heidi qui voulait aller au fond de la question.

— Oui, oui, et même avant, s’il plaît à Dieu, pour que je puisse reprendre mon rouet ; je pensais même que j’essayerais déjà aujourd’hui ; ce sera pour demain sans doute, répondit la grand’mère avec assurance, car elle s’était aperçue que l’enfant était inquiète.

Ces paroles, en effet, tranquillisèrent Heidi qui avait été saisie en voyant pour la première fois la grand’mère au lit. Elle la considéra un moment avec surprise.

— À Francfort, les gens mettent leur châle pour aller promener, dit-elle enfin. As-tu peut-être cru qu’on le mettait pour aller au lit, grand’mère ?

— Vois-tu, Heidi, c’est pour ne pas avoir froid que je prends le châle dans mon lit. Je suis si contente de l’avoir ! la couverture est un peu mince.

— Mais, grand’mère, ça descend du côté de la tête quand ça devrait monter ! ce n’est pas ainsi qu’un lit doit être.

— Je le sais, mon enfant, je m’en aperçois bien — et la grand’mère chercha pour sa tête une meilleure place sur l’oreiller qui était comme une planche ; — vois-tu, le coussin n’a jamais été bien épais, et maintenant il y a tant d’années que je dors dessus que je l’ai un peu aplati.

— Oh ! si seulement j’avais demandé à Clara d’emporter mon lit ! s’écria Heidi. Il y avait trois gros coussins bien épais les uns sur les autres ; ça m’empêchait de dormir, je glissais toujours, et quand j’étais à plat, il fallait me remonter, parce que c’est ainsi qu’on doit dormir là-bas. Toi, est-ce que tu pourrais dormir comme ça, grand’mère ?

— Oui, bien sûr, cela tient chaud, et on peut si bien respirer quand on a la tête haute, dit la grand’mère en se soulevant péniblement comme pour chercher une position plus élevée. — Mais ne parlons plus de cela ; il y a tant de choses que d’autres vieillards malades n’ont pas et dont je dois remercier le bon Dieu ! ce bon petit pain chaque jour, et ce beau châle si chaud, et puis toi qui viens vers moi, Heidi. Veux-tu me lire quelque chose aujourd’hui ?

Heidi courut à la chambre chercher le vieux livre. Elle parcourut l’un après l’autre tous les beaux cantiques, car elle les connaissait bien maintenant, et après être restée tant de jours sans les lire, elle avait du plaisir à retrouver les versets qu’elle aimait. La grand’mère écoutait, les mains jointes ; l’expression soucieuse de son visage avait fait place à un joyeux sourire, comme si quelque grand bonheur lui était arrivé.

Heidi s’arrêta tout à coup.

— Grand’mère, est-ce que tu es déjà guérie ? demanda-t-elle.

— Cela me fait du bien, Heidi ; je me sens mieux ; finis-le, veux-tu ?

L’enfant lut le cantique jusqu’à la fin, et lorsqu’elle en vint aux dernières lignes :

Quand l’ombre envahira ma paupière voilée,
Dans mon âme répands la lumière des cieux,
Et j’entrerai sans peur dans la sombre vallée
Comme vers la patrie on s’avance joyeux.

— la grand’mère les répéta encore à plusieurs reprises, et l’expression d’une bienheureuse attente éclaira son visage. En la voyant, Heidi se sentit aussi pénétrer de joie ; elle revit en souvenir la belle et lumineuse journée de son retour à l’alpe et, tout heureuse, elle s’écria :

— Grand’mère, je sais bien comment c’est, quand on revient dans la patrie !

La bonne vieille ne répondit pas, mais elle avait bien entendu, et l’expression qui avait tant réjoui Heidi demeura sur son visage.

Au bout d’un moment, l’enfant reprit :

— Voilà qu’il commence à faire sombre, grand’mère ; il faut que je rentre à la maison ; mais je suis si contente que tu te sentes de nouveau bien !

La grand’mère prit une des mains de Heidi et la tint bien serrée dans la sienne, taudis qu’elle lui disait :

— Oui, me voici de nouveau heureuse, je suis bien, maintenant, même si je dois rester encore plus longtemps couchée ici. Vois-tu, personne ne peut comprendre sans y avoir passé, ce que c’est que d’être là toute seule dans un lit pendant des jours et des jours, sans jamais entendre une parole de qui que ce soit, et sans rien voir, pas le plus petit rayon de soleil ! Il vous vient alors des pensées bien accablantes, on se dit qu’il ne fera plus jamais jour, et il semble qu’on ne puisse pas aller plus loin. Mais quand on entend les paroles que tu m’as lues, c’est comme si une lumière s’allumait dans le cœur et y ramenait la joie.

La grand’mère lâcha alors la main de l’enfant qui lui souhaita une bonne nuit, rentra en courant dans la chambre voisine et entraîna Pierre en toute hâte, car, sur ces entrefaites, la nuit était venue et il fallait partir. Mais la lune brillait au ciel et projetait une si vive clarté sur la neige blanche qu’on aurait dit que le jour allait de nouveau se lever. Pierre prépara son traîneau, s’assit devant, sa compagne derrière lui, et les voilà partis, fendant l’air comme deux oiseaux.

Plus tard, lorsque Heidi reposa dans son bon lit de foin bien épais, derrière le poêle, elle se mit à penser à la grand’mère qui était si mal couchée, puis à tout ce qu’elle lui avait dit, à cette lumière que les cantiques allumaient dans son cœur. « Si seulement elle pouvait entendre chaque jour ces paroles et se faire du bien ! » se dit-elle. Mais Heidi savait qu’il se passerait peut-être toute une semaine ou même deux avant qu’elle pût remonter à la cabane. Cette pensée l’attrista, et elle resta longtemps à réfléchir à ce qu’on pourrait bien faire pour que la grand’mère entendît tous les jours les paroles qui lui faisaient du bien. Tout à coup elle s’avisa d’un moyen, et elle en fut immédiatement si enchantée, qu’elle aurait voulu être déjà au lendemain pour mettre son projet à exécution. Puis, se redressant vivement, elle s’assit dans son lit et joignit les mains, car, à force de réfléchir, elle n’avait pas encore dit à Dieu sa prière du soir ; et maintenant elle ne voulait plus jamais oublier de la faire.

Quand elle eut prié de tout son cœur pour elle-même, pour le grand-père et pour la grand’mère, elle s’étendit de nouveau sur sa molle couche de foin et dormit profondément et paisiblement jusqu’au jour.