Encyclopédie anarchiste/Amélioration - Analyse

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Collectif
Texte établi par Sébastien FaureLa Librairie internationale (tome 1p. 47-56).


AMÉLIORATION n. f. Léger progrès apporté dans l’état de quelque chose. Lorsque la classe dirigeante s’aperçoit que son oppression intransigeante va faire éclater une révolution, elle se décide à apporter quelques améliorations dans l’état de choses afin de calmer les esprits. Pour la bourgeoisie les améliorations constituent une sorte de part du feu destinée à faire croire aux cerveaux échauffés que les patrons sont humains et désirent le bien-être des travailleurs. Mais pour accorder ces améliorations, les possédants attendent toujours que l’heure soit grave. Tant que le peuple ne montre pas les dents, ils continuent à l’exploiter sans vergogne. Certains se contentent largement de ces aumônes que sont les améliorations. Ce sont les réformistes. Ils repoussent l’idée d’une révolution et préfèrent mendier aux oppresseurs de la classe ouvrière la centième partie de leurs droits. C’est là une méthode que les anarchistes ne sauraient accepter. On ne mendie pas ce qui doit nous revenir de droit. On ne réclame pas comme une aumône les biens dont on nous a frustrés. Des améliorations et des réformes ne sauraient nous satisfaire. Seule, la Révolution Sociale pourra remettre les choses à leur place et compenser les injustices.


AMÉLIORATION Ce mot ne nous intéresse qu’à la condition d’y ajouter le qualificatif : « social ». Autrement, il serait pour nous, sans signification véritable… Il n’aurait, par conséquent, pas sa place ici…

Nous lui donnerons donc la signification suivante : Meilleur aménagement de la vie sociale, en précisant que sa valeur, dans les faits, est extrêmement relative. Bien entendu, dans notre esprit, l’amélioration sociale n’est obtenue que pacifiquement, par l’entente des classes. Nous en excepterons les conquêtes d’ordre moral qui mettent toujours en péril l’édifice capitaliste et que l’adversaire ne concède que par la force. — La loi de 8 heures en est la preuve.

L’amélioration sociale ne vise donc pas à transformer la structure de la société capitaliste. Elle modifie seulement, dans le détail, les rapports de classe à classe. Elle concède généralement à la classe la plus défavorisée un peu plus de bien-être. Elle n’est que relative, plus apparente que réelle. C’est toujours un palliatif et souvent une tromperie. L’adversaire social qui concède une amélioration a soin de reprendre de la main gauche ce qu’il donne de la main droite. L’amélioration ne tarde jamais à être annihilée par une mesure correspondante prise par le patronat.

L’augmentation des salaires est l’amélioration-type. Plus qu’aucune autre, elle en montre l’inanité, l’inutilité même au point de vue social. Elle n’augmente que rarement le pouvoir d’achat de l’ouvrier et, dans tous les cas, la capacité d’achat n’est que fort peu, et pour un temps très court, supérieure à ce qu’elle était auparavant.

L’augmentation des salaires ne se produit que lorsque la loi d’airain est faussée, lorsque l’ouvrier qui a des charges moyennes ne reçoit plus dans un milieu donné, un salaire moyen correspondant à ces charges. La rupture de l’équilibre au détriment de l’ouvrier oblige celui-ci à réclamer une augmentation de salaire qu’il obtient le plus souvent. Cet équilibre ne sera toutefois rétabli que pour une courte durée. D’autres ouvriers, d’autres corporations se trouveront, à tour de rôle, dans le même cas. Les augmentations générales du coût de la vie répondront aux augmentations partielles des salaires et l’équilibre sera toujours rompu pour l’ensemble. C’est le cercle vicieux.

Donc, rien à attendre en fait de l’augmentation des salaires, de l’amélioration-type. Il en est de même pour toutes les autres.

Les autres améliorations concernant l’hygiène de l’atelier, du chantier, du bureau, de l’habitation, celles qui sont relatives au perfectionnement de l’outillage à une meilleure utilisation de la main-d’œuvre, à l’emploi plus intensif des forces mécaniques et électriques, à l’utilisation raisonnée de ces forces sont le fait de l’évolution des sociétés qui doivent suivre le rythme de la vie, la transformation des mœurs et tenir compte des progrès scientifiques et techniques appliqués dans les industries rivales ou les pays voisins.

L’amélioration sociale peut, dans les autres cas, être un palliatif qui permet su patronat de conserver ou d’asseoir ses privilèges. Elle est la plupart du temps une tromperie qui fait prendre le mirage pour la réalité et laisse, en vérité, les choses en état. Elle modifie à peine quelques aspects, quelques contours, elle ne vise à aucun renversement des valeurs. Elle peut, dans certaines circonstances graves, constituer urne lourde hypothèque sur l’avenir et faire reculer très loin des transformations possibles.

C’est aussi un leurre qui permet au patronat d’endormir la conscience ouvrière, d’émollier son énergie et, parfois, de circonvenir personnellement les défenseurs des ouvriers s’ils n’y prennent garde ou s’ils ne sont pas assez bien trempés pour résister aux tentations dorées des maîtres habiles à les présenter.

Ravaler l’action de classe à la conquête des améliorations sociales, c’est la conduire sur le chemin des abdications qui mène tout droit à la pratique du réformisme social, de la collaboration des classes. C’est tourner le dos aux buts poursuivis par le prolétariat pour son affranchissement.

Si la poursuite de l’amélioration de classe est, malheureusement, une nécessité inévitable, on ne peut en recommander la pratique érigée en système. Elle doit d’ailleurs, pour être durable, être fortement étayée par une action utile et continue de la classe ouvrière. Ceci suffit à en déterminer le caractère exact, la valeur restreinte et l’usage qu’il convient de faire de cette arme émoussée.

Elle n’a point sa place dans l’arsenal d’attaque du prolétariat. Bien qu’elle soit d’une pratique quotidienne, elle n’intervient qu’à titre secondaire, subsidiaire dans la véritable lutte sociale. (Voir Réformisme économique et social). Pierre Besnard.


AMITIÉ n. f. On appelle amitié l’affection pure, désintéressée, mêlée d’estime, qui unit deux personnes. L’amitié est un des plus nobles sentiments humains. Mais elle est rare. On se sert souvent du mot amitié pour cacher des intérêts de toutes sortes et des liaisons aussi peu sincères que solides. D’innombrables écrivains ont écrit sur l’amitié des pages trop connues pour que nous nous y attardions ici. De nombreux exemples historiques de sacrifices à l’amitié sont devenus célèbres et ont inspiré de touchantes œuvres aux poètes et aux romanciers. De même que la camaraderie — sentiment moins individuel — l’amitié servira à lier de plus en plus les hommes entre eux et aidera à l’avènement d’une fraternité universelle.


AMNISTIE n. f. (du grec : a privatif et mnestia mémoire) C’est l’acte du souverain ou du pouvoir législatif qui efface jusqu’à la trace et le souvenir même d’une condamnation prononcée et annule tout commencement de poursuite judiciaire motivée par un acte tombant sous le coup de la loi. L’amnistie a pour objet de rendre en quelque sorte inexistante l’infraction elle-même, et, par suite, d’éteindre l’action publique aussi bien que les condamnations prononcées et les conséquences de toute nature qu’entraînent celles-ci. L’individu amnistié est censé n’avoir pas été condamné. C’est pourquoi l’Amnistie, en France tout au moins, ne peut résulter que d’une loi, tandis que le Président de la République a le droit de faire grâce, parce que la grâce laisse subsister les incapacités légales attachées à la condamnation. La pratique de l’amnistie est déjà fort ancienne. Le premier exemple qu’en enregistre l’Histoire remonte à Thrasybule, général athénien qui, à la tête de l’armée de Samos et avec l’aide des Thébains, chassa, en 404, les trente Tyrans et restaura, à Athènes, le régime démocratique. Rentré dans Athènes, Thrasybule ne voulut souiller sa victoire par aucune vengeance et promulgua une loi dite, pour la première fois, d’amnistie. Cette loi portait qu’aucun citoyen ne pourrait être recherché ni puni à l’occasion de la conduite qu’il avait pu tenir dans les troubles causés par le despotisme gouvernemental des trente Tyrans.

L’histoire de l’ancienne Grèce nous montre presque toujours les partis vainqueurs amnistiant leurs adversaires vaincus. Il n’est pas injuste de dire que, presque toujours aussi, la victoire d’un parti sur les partis opposés comporte des actes d’une telle sauvagerie et, à l’origine, entraîne une répression si féroce, que, l’apaisement se faisant, au bout de quelque temps, par la force même des choses, les vainqueurs ont tout intérêt à passer l’éponge sur les atrocités commises, afin d’en hâter l’oubli ou, pour le moins, d’en atténuer l’amertume. Il convient donc de ne pas considérer l’amnistie comme un geste de magnanimité tout à l’honneur des gouvernants et des législateurs, mais comme une habile manœuvre qu’ils estiment devoir être profitable à leur politique. L’histoire moderne nous présente de nombreux exemples d’amnistie. Voici les principaux : amnistie accordée aux huguenots, en 1570, sous Charles IX. Celle-ci ne fut, en réalité, qu’un abominable guet-apens ; car, deux ans après, en 1572, eurent lieu les horribles massacres connus sous le nom de la Saint-Barthélémy, le roi ordonnant lui-même l’assassinat d’une partie de ses sujets qu’il avait tenté, par l’amnistie, de désarmer et de ramener à sa cause. A l’occasion de la restauration d’Angleterre, Charles II publia une amnistie générale dont seuls furent exclus les régicides. En 1814, la charte française accorda une amnistie générale pour tout ce qui, pendant la Révolution et l’Empire, avait été tramé, ourdi ou accompli contre la monarchie des Bourbons. A son retour de l’île d’Elbe (mars 1815), Napoléon 1er publia un acte d’amnistie dont il n’excepta que treize personnes, des plus compromises, tels que Talleyrand, Bourrienne, le duc de d’Albert, etc. A la seconde restauration, l’amnistie ne fut publiée que le 12 janvier 1816. Le bénéfice en fut refusé à un petit nombre : Ney, Labédoyère, Lavalette, Bertrand, Rovigo. Le roi se réservait en outre la faculté de bannir Soult, Bassano, Vandamme, Carnot et quelques autres. Lorsque le duc d’Orléans, flls de Louis-Philippe, se maria, Louis-Philippe, en 1837, amnistia en bloc tous les condamnés politiques. La République de 1848 étendit la loi d’amnistie à tous les condamnés politiques, à l’exception des princes appartenant aux deux branches des Bourbons. Le second Empire (Napoléon III) accorda quatre amnisties : en 1859, en 1860, en 1864 et en 1869. On peut estimer, d’une façon générale, que tous les Gouvernements, Empire, Royauté, République sentent si fortement le besoin de faire oublier leurs propres crimes, que c’est devenu la règle, de nos jours et dans tous les pays du monde, de faire suivre tous les grands événements qui font époque dans l’histoire et qui succèdent à une période grave et troublée, à l’intérieur ou à l’extérieur, d’une amnistie plus ou moins générale, destinée à calmer les colères, à apaiser les ressentiments ou à dissiper les haines contre le pouvoir du moment.

La loi d’amnistie qui souleva, il y a quelque cinquante ans, les oppositions les plus violentes et les débats parlementaires les plus passionnés, fut celle qui visait les condamnés de la Commune. Le mouvement communaliste — mars à mai 1871 — avait inspiré aux classes dirigeantes de l’époque une terreur si profonde et une haine si farouche, que, par la voix de leurs représentants au Parlement, elles opposèrent aux efforts des républicains avancés une résistance aussi longue qu’acharnée. Ce fut Alfred Naquet qui, le premier, au cours de la séance du 20 décembre 1875, réclama éloquemment l’amnistie en faveur de tous les crimes et délits se rattachant à la Commune. Après les élections sénatoriales de janvier et février 1876, Victor Hugo au Sénat et Raspail à la Chambre firent la même proposition. La voix de ces deux grands citoyens ne fut pas entendue. Pour faire triompher la cause de l’Amnistie, il était indispensable que le peuple se prononçât vigoureusement. L’opinion publique, secouée dans tout le pays par les agitateurs les plus en renom, demanda d’abord, réclama ensuite, exigea enfin l’amnistie en faveur des Communards. Le 20 février 1879, nouveau débat à la Chambre sur ce sujet qui, peu à peu, passionnait les masses populaires. Le Garde des Sceaux, Le Royer, se déclarait, au nom du Gouvernement, favorable à une amnistie partielle. « Amnistie pleine et entière » répliquèrent Naquet, Louis Blanc, Lockroy et Clémenceau. L’amnistie totale fut repoussée et l’amnistie partielle accordée. C’était un premier résultat laissant pressentir la victoire complète. Les manifestations en faveur de l’amnistie se firent plus nombreuses que jamais ; elles s’affirmèrent de plus en plus ardentes et résolues. L’amnistie eut alors ses candidats et plusieurs élections se firent avec ce programme unique : amnistie totale. A Bordeaux, c’est Blanqui, le 20 avril 1879 ; à Paris, c’est Alphonse Humbert, le 12 octobre 1879 et Trinquet, le 20 juin 1880, qui l’emportent comme candidats de l’amnistie. La pression de l’opinion publique brise les dernières résistances du Gouvernement et la loi d’amnistie est votée à une imposante majorité et promulguée le 11 juillet 1880.

Depuis, diverses lois d’amnistie ont été votées, notamment en 1881 et 1895. Durant la guerre maudite de 1914-1918, une foule de condamnations furent prononcées pour d’insignifiants délits susceptibles d’être retenus par les Conseils de guerre et les Tribunaux civils ; un nombre relativement élevé, beaucoup plus élevé qu’on ne le croit généralement, d’hommes valides appelés par la mobilisation générale à satisfaire aux exigences de la grande Tuerie en lui assurant le matériel humain que « la Patrie » déclarait nécessaire à son salut, refusèrent énergiquement de rejoindre le corps qui leur était assigné et, plutôt que de défendre une cause qu’ils estimaient ne pas être la leur, ces hommes s’exilèrent ou se cachèrent. Ce furent les insoumis. D’autres, un nombre important d’autres, qui s’étaient tout d’abord laissé incorporer, quittèrent l’arme à laquelle ils étaient affectés et désertèrent. D’autres enfin, las de traîner depuis des mois et des mois leur lamentable existence dans la boue et le sang des tranchées, indignés du traitement qu’ils subissaient de la part de leurs chefs, commirent un de de ces actes quelconques : gestes, paroles, simple attitude d’indiscipline que le Code militaire, en temps de guerre, punit des peines les plus sévères, et, pour s’être laissé aller à un de ces actes, furent odieusement, injustement frappés. Il semblait indiqué que, au lendemain d’un carnage de cinquante et un mois, tous ces insoumis, déserteurs et indisciplinés fussent appelés à bénéficier de l’amnistie la plus large. Il n’en fut rien. Des Gouvernements qui se succédèrent au Pouvoir, les uns refusèrent toute amnistie et les autres en proposèrent une si étroite, si restreinte qu’elle mécontentait les partisans de l’Amnistie large et humaine plus encore que les adversaires de toute amnistie, même limitée. De nouveau, l’opinion publique intervint. La presse dite « d’extrème-gauche » protesta contre cette caricature d’amnistie, d’autant plus scandaleuse et révoltante que les bandits qui avaient, du commencement de la guerre à la fin, cyniquement spéculé sur la détresse de la nation, qui avaient tiré parti du gâchis administratif, qui avaient ramassé des fortunes dans le sang des champs de bataille et le ravitaillement de la population civile, tous ceux-là se voyaient mis à l’abri de toute sanction par la dite loi d’amnistie. Ce fut un spectacle réconfortant que celui de l’agitation qui se traduisit par des campagnes dans les journaux d’avant-garde, des meetings nombreux et imposants, des manifestations dans la rue, des tentatives de grève, des mouvements populaires de toute nature. Mais toutes ces démonstrations se heurtaient au mauvais vouloir du bloc national qui détenait le pouvoir gouvernemental. Quand vinrent les élections législatives générales du 11 mai 1924, les partis dits « de gauche » ne manquèrent pas d’inscrire sur leur programme le vote d’une loi d’amnistie pleine et entière. Ce fut un des moyens qu’employèrent radicaux, radicaux-socialistes, républicains-socialistes, socialistes et communistes pour piper les suffrages des électeurs — hélas ! — toujours confiants. Le bloc des gauches remplaça au Gouvernement le bloc national. Mais les nouveaux élus s’empressèrent d’oublier leurs promesses et de trahir les engagements qu’ils avaient pris.

On patienta longtemps ; jusqu’au dernier moment, on espéra que les nouveaux gouvernants respecteraient la parole donnée. Espérance déçue ! Le projet d’amnistie proposé et voté ne fut guère plus large que les précédents. Seuls furent appelés à en bénéficier quelques catégories — peu nombreuses — de mutins, d’insoumis, de déserteurs et de condamnés politiques. Quant aux victimes les plus intéressantes, parce que les plus fières et les plus courageuses, elles restent frappées par les condamnations qu’elles continuent à subir ou sous le coup des poursuites auxquelles elles n’échappent qu’en se cachant ou s’expatriant. Nous devons à la vérité de dire que, dans presque tous les pays qui ont pris part à l’épouvantable guerre de 1914-1918 l’amnistie totale a été promulguée.

Sur l’Amnistie prise dans son sens général, les Anarchistes ont une conception à part. Leur théorie sur ce point s’éloigne de toutes les théories autoritaires. De la première à la dernière, toutes celles-ci affirment la nécessité d’une législation (l’Autorité ne se conçoit pas sans la Loi qui édicte ce qui est permis et ce qui est défendu) et d’une échelle de sanctions qu’il appartient aux tribunaux d’appliquer aux délinquants (la Législation ne se conçoit pas sans une Magistrature qui en réprime la violation). Les théories autoritaires, en conséquence, tiennent pour justes et nécessaires les condamnations prononcées et les poursuites engagées contre ceux qui ont enfreint la Loi. Il en résulte que, lorsqu’un parti politique propose, réclame l’Amnistie, ce n’est pas, ce ne peut pas être au nom de la Justice et dans un sentiment d’équité, mais au nom de l’Indulgence, de la Pitié, de l’Humanité et, il faut y insister, dans un but politique. Il n’est pas un parti politique — de Gouvernement ou d’Opposition — qui ne sache qu’un jour ou l’autre il sera en posture de vaincu et qu’il aura, alors, besoin de solliciter son pardon. Il n’est pas une forme de l’Autorité, si forte qu’elle se croie, dont les partisans ne soient exposés tôt ou tard à perdre le pouvoir et à connaître à leur tour l’amertume de la persécution. A la longue, dans le cours de l’histoire, l’équilibre s’établit entre les vainqueurs d’hier, d’aujourd’hui et de demain ; en sorte que les uns et les autres sentent instinctivement que l’heure sonnera pour tous de faire appel à la grande loi de pardon, d’effacement, d’oubli, d’amnistie. Après s’être ainsi amnistiés les uns les autres, il se trouve qu’ils ne se doivent rien, que la balance s’établit, qu’ils sont quittes. Seuls, les Anarchistes, voulant briser le Pouvoir et non le conquérir, savent qu’ils ne seront jamais conduits à forger des lois et à instituer des tribunaux. Seuls, ayant en égale exécration l’Autorité qu’on exerce et l’Autorité qu’on subit, ils ont la certitude de ne jamais devenir des oppresseurs, des persécuteurs. C’est pourquoi l’Amnistie ne saurait être à leurs yeux la pratique d’un système de bascule ou de compensation. Niant aux autres le droit de forger des lois et d’en appliquer les sanctions à qui les enfreint, ils ne mendient pas la pitié des Gouvernants, ils ne s’adressent pas à leur clémence, ils ne font pas appel à leurs sentiments d’humanité. C’est au nom de la Justice, de la pure et sainte Équité qu’ils réclament, qu’ils exigent l’Amnistie et qu’ils mettent les Gouvernements en demeure de rendre à la liberté ceux qu’ils n’avaient pas le droit d’en priver. Les libertaires pensent que les coupables ne sont pas ceux qui sont frappés par la Loi, mais bien ceux qui la font et l’appliquent. Ils ont conscience que les coupables ne sont pas ceux qui sont poursuivis ou jetés en prison, mais, au contraire, ceux qui les poursuivent et les emprisonnent.

Une société anarchiste est incompatible avec la survivance des geôles et des bagnes ; une des premières tâches de l’Anarchisme, en période de Révolution, sera de mettre le feu aux prisons et d’abolir les Palais de Justice. Ils n’auront donc jamais d’Amnistie à accorder, puisque jamais ils n’auront condamné ni enfermé personne. Et, cependant, toutes les fois que s’ouvre une campagne en faveur de l’Amnistie, les Anarchistes sont de ceux qui s’y engagent avec le moins d’hésitation et le plus d’ardeur. Ils font entendre leurs voix dans les meetings publics ; ils multiplient les articles, les manifestes, les affiches qui convient le peuple à exiger l’Amnistie ; ils provoquent des démonstrations sur la voie publique afin de saisir de leur volonté d’amnistie la foule indifférente et d’intéresser l’opinion publique à la libération des victimes de l’Autorité. Et souvent on a vu des anarchistes qui s’étaient proposés d’ouvrir les prisons, par l’Amnistie, à quelques-uns de leurs frères, y entrer eux-mêmes et aller, ainsi, rejoindre en captivité ceux qu’ils voulaient libérer. Si les Anarchistes se donnent de plein cœur à toute agitation en vue de l’Amnistie, alors qu’ils savent la vanité d’une telle mesure, puisque les portes ouvertes aux amnistiés d’aujourd’hui se fermeront demain sur de nouvelles victimes, c’est qu’ils entendent se mêler à toute action ayant pour objet de soustraire quelques victimes à la vindicte publique, et leur fournissant l’occasion de flétrir le régime qu’ils combattent, de stigmatiser l’iniquité sociale sous une de ses formes les plus odieuses, de communiquer à la masse des pauvres qui sont quotidiennement exposés aux rigueurs de la Loi le mépris et la colère qu’ils ressentent contre tous ceux qui s’arrogent le droit de condamner, de faire lever dans la multitude le levain de la Révolte libératrice.

Si, chaque fois que les circonstances sont favorables à un mouvement populaire luttant pour l’Amnistie, les Anarchistes sont au premier rang, c’est qu’il leur est doux de tenter quelque chose pour diminuer, si peu que ce soit, les souffrances de ceux qui aspirent à sortir du bagne, de la prison ou de l’exil pour reprendre parmi leurs amis, dans leur foyer, à l’usine où aux champs, au milieu de ceux qu’ils chérissent et qui les aiment, la place d’où la méchanceté et l’injustice des hommes les ont momentanément chassés. L’Amnistie est comme une libération partielle, en attendant la grande Amnistie : la Révolution qui enfoncera la porte de toutes les prisons et sera, Elle, la libération totale et définitive. — Sébastien Faure.


AMOUR Ce mot est souvent un nom de genre et s’accompagne d’un adjectif qui désigne l’espèce : amour paternel, amour filial, amour sexuel, etc.

Lorsque nulle épithète ne s’y joint, il est pas univoque. Pour la plupart des philosophes, il reste nom de genre, désigne tout sentiment affectueux et s’oppose à haine. Au langage mystique, au langage commun aussi, il exprime parfois des sentiments de fraternité humaine (voir aux mots Charité et Fraternité) ou même certaines émotions devant la beauté réelle ou imaginée du Cosmos (voir ce mot).

Au langage le plus courant, amour désigne l’affection pour un être dont on désire, rêve ou connaît le baiser. Littré dit : « Sentiment d’affection d’un sexe pour l’autre. » Définition trop étroite et qui résout, d’un dogmatisme sournois, une grave question. Que le fait plaise ou déplaise, il y a eu, il y a des amours entre personnes du même sexe.

Plusieurs législations condamnent l’amour homosexuel et il rencontre une opinion publique railleuse ou sévère. Est-ce parce que cette forme d’amour évite trop sûrement les pièges du génie de l’espèce ? Est-il condamné pour les mêmes raisons que le malthusianisme ? (Tout législateur est un grand repopulateur par procuration.) Est-ce parce que les religions modernes condamnent le plaisir et ne lui accordent quelque tolérance que s’il contribue aux prétendues fins de Dieu ou de la Nature ?…

L’anarchiste obéit, en, ce domaine, à ses goûts personnels, et il ne blâme jamais les goûts innocents différents des siens. Or, il appelle innocent ce qui ne fait de mal à aucune personne réelle. Quant aux fameuses « personnes morales » (voir ce mot), il les considère, selon les cas, avec la plus froide indifférence ou la plus légitime hostilité.

Solon ne punissait le non-conformisme que chez l’esclave qui le pratiquait avec une personne de condition libre. Sa loi était moins repopulatrice que protectrice de l’inégalité. En France, du xve au xviiie siècle, plusieurs non-conformistes furent brûlés en vertu des Etablissements de Saint Louis, mal compris, à ce qu’il semble. Le « bougre » que saint Louis faisait brûler, après jugement de l’évêque, était un hérétique. Malheureusement pour les homosexuels des siècles suivants, le mot avait changé de sens et ni les juges ecclésiastiques ni le bras séculier ne s’en étaient aperçus. Plusieurs montèrent sur le bûcher par la faute de l’Eglise et de la sémantique.

On ne brûle plus aujourd’hui. Parfois on tue encore sournoisement. Nul n’ignore quel crime commirent contre Oscar Wilde le Code et les juges. La loi allemande punit aussi le non-conformisme. Abstraitement, la loi française est ici moins scélérate. Mais les magistrats y suppléent par de nobles subtilités et Adelsward-Fersen ne fut guère mieux traité à Paris qu’Oscar Wilde à Londres.

Je n’ai pas le culte des définitions (voir ce mot). Sauf en mathématiques, elles sont toujours débordées d’un côté par le défini, débordantes de l’autre. Sans se fier à elles, on tâche pourtant de les faire le moins inexactes qu’on peut. Pour ne pas exclure arbitrairement le platonisme, j’ai accordé le nom d’amour au rêve, même vague, du baiser.

L’amour platonique n’est pas exactement l’amitié entre homme et femme. Une sexualité atténuée (platonisée, diraient précisément les psychanalystes) entre dans ce composé instable. Ici comme partout, il n’y a que des cas individuels et nos généralités disent des à peu près. L’amour de Pétrarque et de Laure s’accompagne de désir éludé par jeu ou par nécessité et si l’on ose dire, de quelque pelotage. Il est différent du sentiment de Dante pour Béatrice. Le sentiment de Dante lui-même a revêtu des nuances successives sans perdre le droit de s’appeler amour platonique : ardent et douloureux dans La Vie Nouvelle ; apaisé et comme glorieux dans Le Paradis ; presque complètement abstrait dans Le Banquet où Béatrice pâlit, se dépersonnalise, se perd presque aux brumes du symbole.

Pour Voltaire (Dictionnaire philosophique, amour socratique, note) l’amour platonique ne fut jamais que faux semblant, où, comme il dit, « art de cacher l’adultère sous le voile ». Il explique, malicieux : « Les hommes avouaient hautement un amour qu’il était convenu que les femmes ne partageraient point… Il nous reste assez de monuments de ce temps pour nous montrer quelles étaient les mœurs que couvrait cette espèce d’hypocrisie. »

Voltaire a raison pour beaucoup de cas. Mais le monde intérieur est plus varié qu’il ne croit. Nos classifications, bien qu’elles ne soient jamais trop riches, restent toujours insuffisantes et l’expression ne saisit qu’une partie des nuances et des formes des sentiments réels. Le platonisme fut souvent une préface hypocrite ou inquiète, une descente habile ou un glissement involontaire ; il fut parfois autre chose : le parfum, par exemple, qui reste après la liqueur bue, l’amitié charmée qui, chez les êtres tendres et sans jalousie, peut succéder aux sensualités.

L’amour platonique nous semble un peu ridicule aujourd’hui, s’il est l’amour unique. Mais, pour le pluraliste, il peut, à côté d’émotions plus sensuelles, avoir ses heures de charme souriant. Même dans l’amour unique, si une maladie ou quelque autre obstacle s’oppose aux réalisations physiques, le platonisme apporte grâce et consolation. L’amour d’Héloïse pour Abélard diminué n’est pas simple amitié. Ce n’est pas non plus le deuil d’une veuve. Ce mélange de souvenirs, de rêve blessés, de regrets incertains, d’imaginations tendres est certes inanalysable et instable — comme tout ce qui est vivant.

L’amour existe-t-il chez les animaux ? Chez certains, pas même la possession, ni, semble-t-il, la jouissance. La femelle du poisson écailleux abandonne ses œufs ; le mâle les féconde ensuite sans savoir, qui les a pondus. Y a-t-il quoi que ce soit qui ressemble à l’amour chez les insectes communistes, abeilles et fourmis, où le mâle est tué dès qu’il a rempli son rôle fécondateur et où une seule rencontre féconde la femelle pour toute sa vie ? La mante religieuse, certaines araignées, certaines sauterelles dévorent le mâle pendant la période ou aussitôt après. Puisqu’il accepte ce sort inévitable ou consent à ce gros risque, il faut supposer chez lui un vif attrait vers la femelle. Mais la femelle éprouve sans doute peu de plaisir, qui garde son sang-froid de chasseresse.

Les oiseaux donnent une idée plus voisine de notre amour. Le moineau, le coq sont des mâles remarquablement doués et ardents. Le coq pose, si l’on ose dire, des lapins ; il attire parfois la femelle en poussant le même appel que s’il venait de découvrir un ver de terre. Plusieurs mammifères, le cheval, le taureau ont des allures, des fiertés, des mouvements, des regards, des cris qui disent éloquemment le désir.

L’amour humain a pourtant ses caractéristiques et ses privilèges. Seul, l’homme n’obéit pas aux saisons et à un rythme étroit, mais aime à toute époque de l’année. Seul, il connaît les délicieuses langueurs qui suivent le baiser. Seul, il connaît les embrassements et leurs douces variantes. Son corps est sensible par toute sa surface. L’animal connaît le baiser, non la caresse. Et, sur l’étoffe de la nature, quelles brillantes ou délicates broderies dessine notre imagination…

Mais nous savons empoisonner nos joies. La jalousie n’est pas chose exclusivement humaine ; elle prend chez l’homme une profondeur plus douloureuse. Et les pauvretés tyranniques et cruelles du sadisme, les pauvretés serviles du masochisme sont notre création.

C’est pourquoi plusieurs condamnent l’amour ou répètent après Buffon que seul le côté physique en est bon. Supprimer les sentiments qui donnent de si grandes joies mutuelles pour mieux écarter ceux qui amènent des douleurs et des méchancetés est méthode trop appauvrisseuse. Il est d’autres moyens de tuer en soi la jalousie, l’autoritarisme, l’exclusivisme, le propriétarisme ; il est d’autres moyens de purifier l’amour de toute hostilité. Les épicuriens le savaient. Epicure et Métrodore restaient les plus parfaits des amis en aimant la même Léontium. Lucrèce fait un tableau très sombre et très âpre des amours ordinaires où « parce que le plaisir n’est point pur, des aiguillons secrets poussent à blesser l’objet même de notre frénésie. » Mais il connaît le remède aux folies, aux aigreurs et aux brutalités de l’amour unique. Il enseigne à « jeter dans les corps qu’on rencontre l’humeur amassée », à « troubler par des blessures nouvelles la blessure ancienne » et à « cueillir des voluptés exemptes de peine ».

Notre pluralisme (voir ce mot), admet peut-être d’autres délicatesses que le sien, des nuances plus riches, des souvenirs plus attendris, et, à l’heure voluptueuse, un sens plus fin de ce que le baiser actuel a de saveur unique et originale.

L’amour plural de Lucrèce est tourné uniquement vers le sexe. Nos choix multiples aiment des individus, les grâces personnelles de leurs caresses, de leurs paroles, de leurs pensées, de leurs sentiments. Nous aimons des uniques. Prêt à tous les accueils, l’anarchiste pluraliste distingue chaque accueilli. Il aime ce qu’il a de nouveau, de singulier, de spontané ; il ne le considère pas seulement comme une occasion, de volupté banale ou même de volupté renouvelée et originale.

Lucrèce élimine l’amour proprement dit pour ne conserver que la volupté. À toutes nos voluptés, sachons plutôt donner une âme et un accompagnement d’amour. — Han Ryner.

Amour. Attachement sentimental à une personne ou goût prononcé pour une chose. Telle est la définition qui, sans prétendre à être parfaite, paraît la mieux appropriée, à un mot dont on se sert couramment pour exprimer des sentiments a ce point divers, comme origine et comme nature, qu’ils n’ont presque plus aucun rapport entre eux.

Le Français, sans violer les usages de son milieu ni les coutumes de sa langue, n’est-il pas fondé à dire : J’aime la musique et la peinture ? J’aime mon pays natal et l’humanité ? J’aime ma maîtresse et ma mère et quelques vieux amis ? J’aime aussi les volailles grasses et le gibier de haut goût ?

Pourtant quelles différences profondes ne constatons-nous pas, entre le sentiment d’affectueuse gratitude éprouvé pour une mère, et le sentiment voluptueux que nous inspira notre amante ; entre l’attrait qu’exerce sur notre intellect une forme d’art, ou un genre d’étude, et le besoin que nous avons de renouveler la satisfaction gustative que nous occasionna une table bien servie !

Plus élégante et plus précise en ceci, la langue anglaise nous offre deux termes, et non un seul, pour exprimer, sans confusion possible, tantôt les élans les plus généreux du cœur humain, et tantôt des préférences gastronomiques ou similaires.

Il n’est pas question de jeter, à l’instar de la religion catholique, l’anathème sur les plaisirs sensuels, si légitimes et si nécessaires, ni de déclarer seuls dignes d’estime les joies platoniques et les enivrements intellectuels, mais bien de déplorer, au nom de la poésie et de la clarté, l’insuffisance fréquente des mots qui s’y rapportent.

Notre définition ne serait point complète, en effet, si nous ne distinguions entre l’amour qui a pour objet les choses, et l’amour qui a pour objet des êtres animés, principalement les personnes humaines. Et, d’analyser ce dernier nous conduit à distinguer encore entre l’amour que l’on éprouve pour soi-même, et celui que l’on ressent pour autrui, entre l’amour idéaliste, ou familial, ou passionné, et l’amour sexuel, car les caractères n’en sont point identiques.

L’amour de soi est représenté par l’instinct de conservation personnelle, avec le désir d’atteindre au bonheur et d’assurer son bien-être.

Ce que l’on nomme l’amour-propre, c’est l’amour de soi conçu du point de vue moral, c’est-à-dire le respect de soi-même, en tant que mesure de préservation pour ce qu’il y a de meilleur en nous, plus le souci de notre dignité, par égard pour l’appréciation que peuvent avoir de notre conduite ceux auxquels nous avons accordé estime et affection. L’amour-propre et l’amour de soi ne sont point des défauts, mais de fort grandes qualités qui, rendant l’individu actif et de fréquentation agréable, tant en vue de son intérêt particulier qu’indirectement au profit de son entourage, méritent d’être classées parmi les vertus d’utilité sociale.

Ni l’amour-propre ni l’amour de soi ne sont à confondre, d’ailleurs, avec l’égoïsme, qui, au point de vue de l’utilité sociale, n’est pas une vertu mais un vice, si tant est que l’on veuille bien conserver au mot égoïsme la signification consacrée par l’usage, non sans raison d’ailleurs. En effet, le mot égoïsme ne signifie pas seulement en conformité avec l’étymologie : amour de soi, mais encore et surtout : recherche des satisfactions personnelles sans considération des conséquences pour autrui. Défini ainsi, l’égoïsme apparaît nécessairement comme un remarquable facteur de tyrannie, et comme un des plus grands obstacles à l’harmonie sociale.

L’amour, on pourrait dire le goût particulier ou le penchant, que nous avons pour certaines choses, en opposition avec l’indifférence ou l’aversion que nous éprouvons pour d’autres choses, semble provenir exclusivement des habitudes et des aptitudes transmises par notre hérédité, puis des suggestions de notre éducation première, modifiées par notre expérience propre et l’influence du milieu.

Cet amour pour ce qui apparaît comme un prolongement de notre moi, ou bien, physiologiquement ou intellectuellement, comme une nourriture en rapport avec nos besoins, est caractérisé par un désir de possession, qui n’est point un mal, tant qu’il ne prend pas des proportions extrêmes, avec la volonté d’appropriation exclusive ou d’accaparement.

Nous pouvons aimer les spectacles de la nature et la science, les œuvres d’art, la bonne chère et les pierres précieuses, sans en réserver pour nous seuls la jouissance à l’instar de trop nombreux maniaques qui en arrivent à ignorer le plaisir qu’il peut y avoir à faire plaisir, et oublier que, lorsqu’on a réglé toutes ses factures, on n’est jamais entièrement quitte pour cela envers l’humanité.

L’amour que nous éprouvons pour des êtres vivants semblables à nous ou proches de nous, auxquels nous lient des sympathies, révèle à l’examen quelque chose de plus que le désir de la jouissance par la possession, surtout lorsque ne sont en jeu ni la passion érotique ni l’ardeur sexuelle.

Ne voit-on pas fréquemment, à l’occasion de collectes publiques, de petits ménages bien modestes se priver pour porter secours, sans aucune certitude de réciprocité, à des populations lointaines dont ils n’auront, selon toute vraisemblance, jamais l’occasion de visiter le pays ? Ne vit-on point des mères, parfois des amantes, se résigner à de cruelles séparations pour assurer le bonheur d’un être cher ? Beaucoup de gens ne prennent-ils point sur leurs loisirs ou leurs économies, non seulement pour soulager des détresses cachées, mais encore pour éviter aux animaux de mauvais traitements, aux arbres des forêts la destruction, alors qu’ils ne bénéficieront point de l’ombre de ceux-ci, et que le martyre de ceux-là se produit loin de leurs regards ?

C’est que les habitudes millénaires de l’entr’aide, plus forte que les rivalités de tous genres, ont établi entre des êtres, même appartenant à des races ou des espèces différentes, une solidarité qui souvent se manifeste par des actes spontanés, exempts de calcul.

C’est que les personnes que nous aimons, en lesquelles nous nous retrouvons, ne sont pas seulement un prolongement de nous-mêmes, mais un peu de nous-mêmes, d’où une participation indirecte, parfois très vive, à leurs souffrances et à leurs joies.

Et ceci nous amène à considérer l’amour, dans sa forme la plus idéaliste : la recherche du bonheur personnel par la conscience du bonheur d’autrui, même lorsque celui-ci se paye du sacrifice de notre plaisir ou de notre sécurité.

L’instinct maternel, l’amitié, le mysticisme social en offrent de fréquents exemples.

On ne peut en dire autant de l’amour lorsqu’il est dicté par l’attirance sexuelle. Rien ne dispose mieux, en effet, à une véritable frénésie d’appropriation, à une soif plus marquée d’égoïstes extases, en dépit des apparences.

Lorsque la violence exquise et brutale de ces appétits se tempère, ce n’est, principalement chez l’homme, que dans la mesure où interviennent des sentiments plus durables et plus doux : la tendresse partagée, l’estime mutuelle, la communauté des habitudes et des aspirations. Ainsi, selon les tempéraments, les circonstances et le degré d’éducation, l’amour sexuel est-il susceptible de prendre des formes variées.

Lorsque l’on dit que des animaux ou des gens sont en amour, c’est pour exprimer en termes atténués qu’ils sont en rut. Et le rut, c’est la forme la plus rudimentaire de l’attirance sexuelle, ce n’est que le besoin impérieux d’apaiser par le coït les ardeurs dont, à intervalles réguliers, sont le siège les organes génitaux masculins et féminins. La caractéristique du rut c’est de ne s’embarrasser guère d’idéalisme et de sentimentalité. Pour le plaisir de l’accouplement, le mâle cherche une femelle, la femelle aguiche un mâle. L’essentiel est qu’ils ne soient pas trop déplaisants. Et l’on se quitte sans regrets excessifs, lorsque la fringale est passée.

Mais voici où la cérébralité intervient : les sens sont assoupis, la sexualité sans exigences. Et, tout à coup, à l’instant où, perdu dans la foule, on ne pensait guère à une idylle, un regard entre mille autres vous emplit d’un trouble étrange, un visage, une démarche entre-aperçus, fixent irrésistiblement votre attention, sans que l’on puisse démêler la cause exacte d’un attrait si puissant et si soudain. On ne se connaît point ; on n’a pas eu le loisir de s’étudier, d’apprécier ses qualités et ses défauts, ni ce que sera le contact des épidémies. Et pourtant l’on se sent pris par quelque chose de mystérieux, qui n’est point de l’amitié, et ne peut être de l’estime, qui est plus captivant et plus fort que de la sympathie et, précédant le désir, ne peut être confondu avec lui. Question d’esthétique en conformité d’ensemble avec les silhouettes de nos rêves ? Affinités charnelles obscurément révélées par d’imperceptibles détails ? On ne sait pas toujours. On ne saura peut-être jamais. Toujours est-il que c’est de cette manière que débutent très souvent les liaisons qui comptent le plus dans une existence, et représentent le mieux des liaisons d’amour, sinon par la durée, du moins par l’intensité des souvenirs qu’elles nous laissent.

Beaucoup plus explicable et plus banal est l’amour qui s’ébauche par une camaraderie toute platonique, laquelle évolue jusqu’à l’amitié et, au premier rayon de soleil du printemps, fait se retrouver les gens dans le même lit.

Ces tièdes associations sont fréquemment heureuses et durables, parce qu’elles dégénèrent souvent en habitudes, et sont rarement bouleversées par des tempêtes passionnelles.

Dans un cas comme dans l’autre, il est à remarquer que ce qui a fixé le désir sexuel exclusivement sur une personne, ou tout ou moins concentré sur elle pour un temps nos préférences, c’est quelque chose d’intellectuel ou de sentimental, qui n’a que des rapports éloignés avec le besoin physiologique d’accomplir un acte reproducteur que rien n’empêcherait d’accomplir avec beaucoup d’autres personnes.

Il y a eu admiration pour la beauté des formes, attrait pour ce que révèlent des pensées intimes l’attitude et l’expression du visage. Il peut y avoir eu simple rapprochement affectueux dû à la ressemblance des caractères, quelquefois même à la compassion pour une faiblesse ou une déchéance. Lorsque, inévitablement, surgit le feu du désir, au lieu de s’étendre au hasard, il suit la voie déjà tracée par le culte de la beauté, ou de la vérité, ou de la bonté. Ce qui ne signifie pas qu’il ne s’éteigne point si la satisfaction des sens ne se trouve en complément des autres attraits. L’attirance sexuelle n’est pas seulement le rut ; elle est déterminée par des éléments très complexes Mais elle ne dure point et fait place à une simple estime ou à une familiale affection là où le rut ne découvre point sa part.

L’homme — et la femme est comprise dans cette expression — n’est ni un ange ni une bête… C’est un ange monté sur une bête qui réclame du foin, et se cabre et hennit de révolte lorsque la brise apporte à ses naseaux la senteur aphrodisiaque des forêts.

Mais idéalisé, ennobli d’intelligence et de savoir, ou purement sensuel, l’amour doit être libre.

Il se suffit à lui-même dès l’instant que, sans nuire à personne, il embellit notre existence et contribue à notre bonheur.

Il n’a pas besoin de l’excuse de la procréation, qui en est seulement la conséquence normale, ni d’une sanction légale ou religieuse, qui ne sont que règlement d’intérêts ou simples formalités conventionnelles. En lui-même, il contient sa poésie et sa justification.

La fumée de l’encens, et la lecture monotone du code civil sont incapables de faire naître l’amour où il n’existe point, de lui conférer de la moralité où il n’est que vil marchandage. L’arbitraire du législateur est impuissant à rétablir en fait l’union des. âmes, et l’appétit des sens, au sein des foyers où n’existe plus qu’animosité et que haine.

Quelle que soit la forme des unions, ce qui en fait la beauté morale c’est la saine jeunesse et l’attachement des conjoints, l’affectueuse harmonie de leur vie intime, la constante amitié qu’ils se portent dans les épreuves de l’existence.

Et c’est seulement en raison de ces vertus, et non de leur caractère légitime ou illégitime que nous devrions apprécier les couples humains.

Tout le reste n’est que décor, souci des apparences, ou sacrifice à certaines nécessités.

Admettre le principe de la liberté de l’amour, ce n’est pas nécessairement faire de la promiscuité la règle ; ce n’est ni condamner les liaisons durables, ni fournir des excuses à ceux qui, sans considération des tristes réalités de la vie sociale présente, sèment autour d’eux le désespoir, pour la satisfaction des caprices sans lendemain.

Mais c’est reconnaître l’égalité parfaite de l’homme et de la femme devant une morale unique ; c’est revendiquer hautement pour tous, comme pour nous-même, le droit d’aimer qui nous plaît, suivant le mode qui nous convient, de nous accorder sans cesser de nous appartenir, sans autre condition que la réciprocité du désir, sans autre obligation que de prendre sous notre responsabilité le dommage que notre conduite aurait pu apporter dans l’existence d’autrui.

Ce principe devrait être à la base des accords conjugaux dans une organisation sociale rationnelle, dont le but serait la collaboration des efforts de tous pour assurer à chacun le maximum de bien-être et de liberté avec le minimum de contrainte et de concessions, et non l’assujettissement permanent de l’individu à des dogmes surannés, ou pour des fins étrangères aux siennes. — Jean Marestan.

AMOUR, AMOUR EN LIBERTÉ, CAMARADERIE AMOUREUSE. Sous l’appellation d’amour, on peut comprendre force définitions. La mienne, dans cet article, sera la suivante. Par amour, j’entends tantôt l’attirance ou la passion sexuelle, tantôt le désir et la satisfaction de l’appétit sexuel, satisfaction manifestée ou par le coït ou réalisée par le besoin de toucher, caresser, embrasser quelqu’un du sexe opposé, voire de jouir de sa présence, s’entretenir avec lui. (Nystrom : La vie sexuelle et ses lois ; Forel : La question sexuelle ; Robert Michels : Sexual Ethics.)

Individualiste anarchiste, je ne pose nullement comme un dogme que l’attraction, l’appétit, le désir sexuels — l’Amour donc — ait seulement pour origine les appas ou attraits extérieurs de l’être aimé, le fait qu’elle ou il vous « porte à la peau ». Bien au contraire, surtout lorsqu’il s’agit d’unités humaines sélectionnées comme le sont les anarchistes, l’amour peut tout aussi bien avoir pour cause la sensibilité de l’être aimé, son caractère, son intellectualité, sa nature affectueuse, les aventures dont est remplie son existence, l’activité-raison d’être de sa personnalité, ses manifestations de tendresse à votre égard, même sa persistance dans le désir. Il n’est pour moi aucun motif d’attirance ou de sympathie qui soit supérieur ou inférieur à un autre.

Par liberté de l’amour, amour libre, amour en liberté, liberté sexuelle, j’entends l’entière possibilité pour une ou un camarade, d’en aimer un, une, plusieurs autres simultanément (synchroniquement), selon que l’y pousse ou l’y incite son déterminisme particulier.

En ce qui me concerne, individualiste anarchiste, je conçois cette possibilité, cette liberté sans égard aucun aux lois édictées par les gouvernants en matière de mœurs, aux habitudes reçues ou acceptées en fait de moralité par les sociétés humaines actuelles. Pour moi, la liberté de l’amour se conçoit « par delà le bien et le mal » conventionnels.

Dans un milieu individualiste anarchiste, la liberté de l’amour se comprend, logiquement, en dehors de l’état civil, de la situation sociale, de l’apparence extérieure, de l’opinion publique, de la consanguinité ; elle n’a pas égard aux préjugés courants sur la pudeur, la virginité, le vice, la vertu, la considération, l’estime, la réputation, la fidélité sexuelle, etc. Elle ne tient pas compte du fait que l’être désiré ou aimé cohabite ou entretient déjà des relations amoureuses.

Dans un milieu anarchiste individualiste, on considère comme éminemment ridicule qu’il soit réservé à un seul sexe de proposer l’expérience amoureuse, comme s’il n’appartenait pas tout autant à la compagne qu’au compagnon de faire connaître son désir de relations amoureuses. Dans un tel milieu, où l’on considère l’amour comme une question de puissance non de quantité, où on aime tous ceux et autant qu’on peut aimer sans limite autre que la capacité individuelle, il est logique qu’on considère tout et toute camarade comme un amant ou un compagnon, comme une amante ou une compagne possible, en perspective. Nulle, nul, ne saurait trouver à redire à s’y voir sollicité en vue d’une expérience amoureuse, quels que soient la, le, les camarades qui en fassent la proposition. Et cela dans n’importe, quelles circonstances ou conditions. Nul « tiers » ne saurait opposer un obstacle à la proposition de l’expérience amoureuse, à plus forte raison à sa réalisation. Dans la mesure de ses possibilités, au contraire, chacun facilitera la pratique de la liberté de l’amour considérant son geste comme un acte de camaraderie.

En effet, l’expérience amoureuse à mon sens n’est pas seulement une manifestation d’égoïsme pur, une recherche de jouissance, de plaisir physique ou sentimental, dans le but d’augmenter la somme de bonheur individuel, je la considère comme une expérience de la vie individualiste, comme un aspect de la camaraderie qui réunit les uns aux autres les individualistes anarchistes. Voilà pourquoi les manifestations amoureuses rentrent dans le cadre de la camaraderie intersexuelle et toute, tout individualiste peut considérer comme incomplète une camaraderie qui n’incluerait pas l’expérience amoureuse.

Par suite, dans un milieu individualiste anarchiste, où l’on a fait table rase des préjugés traditionnels, de la morale religieuse et laïque, le sentiment — autre nom pour désigner l’attraction et la sympathie sexuelle — ne se conçoit pas sur un plan métaphysique ou extraphysiologique. L’impression sentimentale n’est ni mystique ni inexplicable ; elle peut parfaitement être élucidée, raisonnée, analysée.

Comme tous les autres produits de la sensibilité individuelle, le sentiment est susceptible d’éducation, d’entretien, de culture intensive et extensible. On peut vouloir être plus sentimental qu’on se trouve actuellement et y parvenir, comme on peut arriver, par des soins appropriés, à faire rendre à un arbre ou à une terre de plus gros fruits ou des épis plus volumineux. On peut s’éduquer en vue d’être aimant, tendre, affectueux, caressant, etc.

C’est en prenant en considération toutes ces remarques que par amour libre j’entends des rapports sexuels aussi libres, aussi variables et aussi multiples, au sein des milieux individualistes anarchistes, que le sont ou devraient l’être entre camarades de sexe opposé les rapports intellectuels ou moraux. On ne saurait comprendre, en effet, pourquoi les manifestations amoureuses devraient être mises de côté dans les relations qu’entretiennent des camarades.

La question de la camaraderie passant au premier plan, — toutes réserves étant faites quant aux tempéraments « solitaires » ou « amoureux uniques » exceptionnels, ou encore quant à certaines répugnances personnelles décidément invincibles — aucune, aucun camarade sain, normal, ne se refusera à tenter l’expérience de camaraderie amoureuse dès lors qu’elle est proposée par une ou un camarade avec qui on sympathise, avec lequel on se sent suffisamment d’affinités affectives, sentimentales, voire intellectuelles — qui en retirerait une si grande joie, le plaisir n’étant pas moindre chez celle ou celui qui accepte la proposition.

A vrai dire, dans un milieu individualiste anarchiste dont les constituants ont. été sélectionnés sur la base des affinités personnelles, le refus ne peut être qu’exceptionnel, étant bien entendu que toute conception de la liberté de l’amour implique liberté entière de se donner à qui vous plaît, liberté entière de se refuser à qui vous déplaît. Mais pas plus que le refus de participer à la production dans un milieu de camarades producteurs ou de s’associer à un effort quelconque en vue de rendre plus intense la joie de l’association à laquelle on appartient — le refus de camaraderie amoureuse ne saurait être l’effet du caprice, de la coquetterie, du désir de faire souffrir ou de troubler l’harmonie du groupe auquel on appartient. Je pose en thèse que dans le domaine de l’amour, des manifestations amoureuses, les individualistes anarchistes ne peuvent vouloir se faire souffrir davantage que dans les autres expériences de la vie en camaraderie.

Du xe au xvie siècle, il a existé des groupements mystico-anarchistes où le toutes à tous, tous à toutes a été pratiqué avec ce résultat que ceux qui en faisaient partie ignoraient la misère, ne réglaient pas leurs différends au moyen de juges ou par l’emploi de la violence physique, ignoraient maîtres et serviteurs. Les enfants surtout apparaissent comme merveilleusement choyés. Les documents qui demeurent des persécutions qui leur furent infligées, quand ces milieux devenaient trop importants, stigmatisent en termes véhéments et leur promiscuité et l’ignorance de paternité en laquelle leurs enfants étaient tenus. C’est l’abomination de la désolation pour ces juges, pour la plupart ecclésiastiques, puisqu’il s’agissait de sectes hérétiques. Ce n’est pas une des inconséquences les moins curieuses de ces tribunaux composés d’hommes voués au célibat volontaire de se mettre à ratiociner sur des faits échappant à leur compétence.

En régime de promiscuité sexuelle, ou de communisme sexuel, l’enfant est infiniment plus choyé qu’en régime familial. Les éléments masculins ignorent quels sont leurs enfants, aussi ceux d’entre eux qui ont des sentiments paternels les manifestent-ils généralement à l’égard de tous les enfants du groupe auxquels ils appartiennent et, par suite du sentiment acquis, à tous les enfants des milieux où ils passent.

Je considère que le toutes à tous, tous à toutes est l’aboutissement normal et inévitable de l’application sincère et logique des théories de l’amour libre et de la liberté sexuelle. Parmi les individualistes anarchistes, naturellement, cette formule ne se conçoit appliquée que dans des milieux volontairement, librement choisis par celles et ceux qui les constituent.

Même en laissant de côté toute conception doctrinale, il est clair que dans tout milieu sélectionné, petit ou grand, où les occasions de jouissance amoureuse, physique ou sentimentale, seraient en abondance, les ruptures amoureuses perdraient leur caractère brusque, tranché, blessant. D’ailleurs, comme les mots « toujours » et « jamais » ont une apparence et une signification trop dogmatiques pour les admettre autrement que relativement dans le vocabulaire individualiste anarchiste, si c’est « en camarades » qu’on se lie amoureusement, c’est « en camarades » qu’on se délie : sans aigreur, sans âpreté, avec douceur, en amis disposés à recommencer l’expérience amoureuse le lendemain même de sa fin, le cas échéant. A la vérité, de bons camarades ne s’imposent pas la cessation de leurs relations amoureuses ; quand ils y mettent un terme, c’est qu’ils sont d’accord l’un et l’autre.

La liberté de l’amour implique que ceux qui la pratiquent possèdent une éducation sexuelle étendue et pratique. Tout essai de vie amoureuse sous-entend, parmi les individualistes anarchistes, que ceux qui la tentent sont au courant de l’hygiène sexuelle, des moyens à employer pour se préserver de toute contamination vénérienne, éviter les suites de tout rapport sexuel suspect ou douteux.

On s’est demandé pourquoi des idées semblables à celles que je viens d’exposer rencontrent, particulièrement parmi l’élément féminin des milieux anarchistes — individualistes comme communistes, d’ailleurs — une mécompréhension qui est souvent de l’hostilité. Sans nier les autres causes dont l’examen approfondi allongerait démesurément cet article, on peut attribuer cette opposition à la persistance de l’éducation religieuse chez les compagnes anarchistes. Dans les pays protestants, l’idée qui présida à la Réforme, la réaction du fond contre la forme, de l’esprit contre la matière, de la foi sur les œuvres aboutit, en matière de mœurs, officiellement bien entendu, aux mêmes déviations, à la même mutilation, au même mépris de l’œuvre de chair que dans les pays catholiques. Sous le déguisement de préceptes moraux, on y retrouve les commandements de l’Eglise romaine : « Impudique point ne seras de corps ni de consentement. — Désirs impurs rejetteras pour garder ton corps chastement. — Œuvre de chair ne consommeras qu’en mariage seulement. » Ces préjugés sont parmi les plus tenaces à déraciner et c’est pourquoi pour maint esprit averti, l’émancipation sexuelle de la femme, l’éducatrice naturelle de l’enfant, semble devoir passer avant toutes les autres émancipations. Quand on serre la question d’un peu près, il n’est pas difficile de s’apercevoir que l’émancipation réelle de la femme dépend de son émancipation religieuse absolue et de son émancipation sexuelle. C’est seulement quand elle s’est débarrassée de la notion Dieu et de la notion moralité qu’elle est délivrée de la superstition et de l’ascétisme, de l’autel et du trône, du prêtre et du mari. La femme qui « a de la religion » et la femme qui « a des mœurs » sont les deux piliers de l’esclavage féminin individuel et du conservatisme social féminin. Elles le sont par surcroît de l’ignorance et de l’exploitation où croupissent la généralité des hommes. — E. Armand.

AMOUR — Le vocable le plus incompris, ayant subi le plus d’humiliations, de déformations, de falsifications. On lui fait exprimer le contraire de ce qu’il signifie. Le vocable — victime par excellence, souillé, sali par les moralistes, les bourgeois et les cuistres. Exploité par les tenanciers de l’adultère au théâtre, les pornographes du roman naturaliste et psychologique ; se traduisant dans la vie par le fait-divers banal, le « crime passionnel » que la— justice absout. Accaparé par les eunuques. Souverain dépossédé auquel il sied de rendre son royaume. Ce qui existe, ce n’est pas l’amour, c’est la caricature de l’amour. L’amour est le privilège d’une élite. L’amour est l’âme de l’art, de la poésie, de la vie, de toute passion noble et généreuse ; la source des œuvres vraiment spontanées, des libres créations originales et personnelles, des beaux gestes, des belles pensées. Foyer perpétuel d’enthousiasme, de sincérité et d’héroïsme. La condition de toute survie. Quand on voit les imbéciles semer la haine, on est tenté de leur crier : « Misérables ! vous ne voyez donc pas que vous tuez la pensée, l’art, le génie, tout ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. Vous accomplissez là la plus stérile des besognes ! » Ils ne comprendraient pas. — N.-B. Ne pas confondre l’amour avec la philanthropie, l’indulgence, la résignation, la pitié, la bonté, l’aumône, la charité « officielle » ou mondaine, le sentimentalisme, l’altruisme, le socialisme. Ce sont là des formes d’égoïsme, et l’amour est l’adversaire de l’égoïsme. Il est l’action et le sentiment régénérés, embellis, magnifiés. Ce qui manque le plus à l’humanité actuelle, ce dont elle aurait tant besoin, ce qui pourrait la sauver, et ce dont elle ne veut pas entendre parler, sous aucun prétexte. — Aimez-vous les uns les autres. Précepte de l’Évangile, méconnu en tous temps, et en particulier dans le nôtre, que les disciples du Christ traduisent par ces mots : Haïssez-vous les uns les autres. C’est la plus colossale mystification qui ait jamais eu lieu dans l’humanité, c’est l’exemple le plus frappant de la déformation que la médiocrité fait subir aux idées, afin d’en tirer parti dans un but diamétralement opposé à celui que poursuivent initiateurs et précurseurs. — G. De Lacaze-Duthiers


ANABAPTISTES (du grec ana, de nouveau, et baptizein, plonger dans l’eau). On appelle anabaptistes les membres d’une secte religieuse et politique du seizième siècle. Les anabaptistes, issus du protestantisme, rejetaient le baptême des enfants comme inefficace, et soumettaient à un second baptême ceux qui embrassaient leurs doctrines. Thomas Münzer fut leur principal chef. La secte des anabaptistes recruta parmi les paysans le plus grand nombre de ses adhérents, que la noblesse protestante d’Allemagne, conduite par Luther, vainquit à Frankenhausen (1525). Chassés de toutes parts, les anabaptistes se dispersèrent, répandant leurs doctrines le long du Rhin et des Pays-Bas. En 1534, Munster devint leur centre d’action, avec le prophète Jean de Leyde, qui périt à son tour, ainsi que ses principaux partisans, lorsque l’évêque de Munster eût repris possession de la ville. Leurs sectateurs, appelés baptistes, se trouvent encore en Angleterre et en Amérique. C’est en somme un charlatanisme qui n’a pas réussi et qui a fait couler beaucoup de sang, surtout chez des malheureux paysans ignares que des aventuriers bernaient à leur guise.


ANACHRONISME n. m. (du grec ana, en arrière, et khronos, temps). Faute contre la chronologie ; erreur dans la date des événements. Les anachronismes sont fréquents en littérature. Par exemple, Shakespeare faisant tirer le canon dans son Jules César, ou Victor Hugo, dans Aymerillot, faisant dire à Charlemagne : « Tu rêves, dit le roi, comme un « clerc en Sorbonne. », et oubliant que la Sorbonne date seulement de Saint-Louis. Dans les beaux-arts également on rencontre maints anachronismes qui consistent alors soit à grouper dans une même composition des personnages ayant vécu à des époques différentes, soit à modifier l’ordonnance d’une scène historique, soit enfin à ne tenir aucun compte de la couleur locale. Ainsi Véronèse représente les Noces de Cana ou le Repas chez le pharisien dans des édifices de son époque et avec des personnages vêtus comme l’étaient ses contemporains. — On emploie aussi le mot anachronisme pour désigner une chose non conforme aux mœurs d’une époque. Exemple : la royauté commence à paraître un anachronisme.


ANALOGIE n. f. (du grec analogia, rapport). Une analogie est une ressemblance, une similitude partielle d’une chose avec une autre. Exemple : les discours des politiciens présentent tous une analogie, c’est que, tous, ils font des promesses que leurs auteurs sont bien décidés à ne pas tenir. La vie fourmille d’analogies et de ressemblances, mais il faut que l’esprit soit assez clairvoyant pour ne pas se laisser aller à des confusions qui pourraient être souvent regrettables dans le domaine des idées.


ANALYSE n. f. (du grec nalusis, décomposition). En philosophie, l’analyse est la méthode qui va du composé au simple. Analyser un raisonnement c’est en étudier séparément chaque argument pour mieux en connaître la valeur. Il est utile, sinon indispensable, d’avoir recours à l’analyse pour éprouver la véracité et le bien-fondé d’un jugement ou d’une opinion. C’est pour cela que les propagandistes anarchistes, aussi bien pour critiquer la thèse de leurs adversaires que pour bâtir solidement leur thèse propre, doivent employer la méthode analytique. Leurs raisonnements en seront plus puissants et plus persuasifs. — Le mot analyse est également très employé en chimie : l’analyse chimique a pour objet de déterminer la nature des éléments qui forment un corps composé (analyse qualitative ; et aussi les proportions en poids et en volume, suivant lesquelles chacun d’eux entre dans la composition (analyse quantitative). Dans une analyse chimique, tantôt on opère sous l’influence de la chaleur et avec des réactifs à l’état sec, tantôt on se sert de réactifs liquides : dans le premier cas, l’analyse est dite par voie sèche ; dans le second, par voie humide. On utilise aussi pour certaines analyses le spectre (analyse spectrale), le microscope (analyse microscopique). — L’analyse est aussi usitée dans les mathématiques ; analyse mathématique : algèbre pure ou toute autre partie de la science : géométrie, mécanique, etc… soumise aux calculs algébriques ; analyse transcendante, analyse infinitésimale : le calcul différentiel et intégral. — En grammaire, on distingue l’analyse logique (analyse qui consiste à décomposer la phrase en propositions et chaque proposition en sujet, verbe et attribut) et l’analyse grammaticale (analyse qui prend les mots un à un pour en indiquer l’espèce, le genre, le nombre, la fonction, etc…).— Le contraire de l’analyse est la synthèse.