Encyclopédie anarchiste/Attraction - Avortement

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Collectif
Texte établi par Sébastien FaureLa Librairie internationale (tome 1p. 192-202).


ATTRACTION. n. f. (du latin attractio, de ad, et trahere, supin, attractum, tirer). Action d’attirer, aussi bien au sens propre qu’au sens figuré.

En Physique : loi de l’attraction universelle ou loi de Newton, loi par laquelle tous les corps de la nature s’attirent mutuellement, en raison directe de leurs masses et en raison inverse du carré de leurs distances (cette loi permet d’expliquer les mouvements des astres) ; Attraction moléculaire ou force de cohésion : attraction qui s’exerce entre les parties d’un même corps par le contact immédiat ; Attraction magnétique : attraction par laquelle les aimants attirent le fer. (Voir Magnétisme) ; Attraction électrique, attraction par laquelle les corps électrisés attirent les corps légers ou s’attirent : entre eux (Voir Électricité). — Au figuré, on dit que quelque chose exerce une attraction sur quelqu’un lorsque ce quelqu’un est particulièrement attiré et intéressé par ce quelque chose. On dira par exemple : Le mirage politique exerce une souveraine attraction sur les ambitieux ; ou bien : les cérémonies religieuses et les fables cléricales exercent une redoutable attraction sur les âmes faibles ; et aussi : l’anarchisme exerce une invincible attraction sur l’esprit des hommes libres. Les sujets de l’attraction changent naturellement avec le caractère et la mentalité des humains. Le propagandiste anarchiste doit être assez psychologue pour savoir en tenir compte et faire vibrer la corde sensible : particulière à chaque individu. Il doit combattre et ruiner par tous les moyens, dans les esprits simples et influençables, les attractions néfastes, telles celles de la religion ou de la gloire militaire. Sa tâche est de faire naître ― ou de cultiver lorsqu’elles existent déjà ― les attractions régénératrices que tout homme sincère et évolué doit éprouver pour une société future d’où seront balayés l’autorité, le mensonge et l’inégalité.


AUTODIDACTE. adj. et n. (du préf. auto et du grec : didaskein, enseigner). On dit d’une personne qu’elle est autodidacte quand elle s’est instruite elle-même, sans professeur. Dans la société actuelle, c’est un des plus beaux éloges que l’on puisse faire d’un homme de dire que c’est un autodidacte. Car il faut une volonté bien trempée et une intelligence de premier ordre pour triompher des difficultés sans nombre que rencontre celui qui, né de famille humble, veut enrichir son esprit de quelques connaissances humaines. On sait, en effet, la déplorable pauvreté des connaissances que l’École primaire met à la disposition des enfants pauvres. On y enseigne à l’écolier juste assez pour que, devenu homme, il fasse un ouvrier point complètement illettré mais ignorant toutefois des plus passionnantes activités de l’esprit. Celui qui ne veut pas se résigner à rester toute sa vie un outil passif aux mains des classes possédantes, doit donc continuer ― ou plutôt commencer ― à s’instruire au sortir de l’école. Mais il lui faut lutter contre les obstacles d’ordre matériel et contre les obstacles d’ordre moral. Il lui faut disputer les heures d’études aux heures du travail pour le pain de chaque jour, et il lui faut défendre sa personnalité naissante contre le dédain haineux des privilégiés de l’Instruction. Mais aussi, quelle différence avec les mécaniques étudiants, lorsque l’autodidacte a pu arracher quelques-unes des précieuses connaissances ! Désormais, l’autodidacte sera armé pour la lutte des idées et pourra prendre avec succès la défense de ses frères de misère. Il faut que le peuple apprenne à s’instruire par lui-même. Là seulement est son salut. Beaucoup, hélas ! reculent devant l’effort qu’il faut fournir. Mais ils auraient tort de se décourager. L’épreuve est ardue, mais elle n’est pas impossible. Et chaque pays fournit des exemples qui en disent plus long que toutes les exhortations. N’a-t-on pas vu, en France, le jeune J.-H. Fabre, commencer ses études en vendant des oranges sur le marché de Beaucaire ? Armé de son seul courage, il a pu cependant conquérir diplômes et connaissances plus vite que tous les privilégiés des collèges ; et il a pu, par la suite, devenir un de nos plus remarquables savants. En littérature, n’a-t-on pas vu Pierre Hamp, ancien gâte-sauce, devenir un de nos meilleurs écrivains ? À l’étranger, faut-il citer le cas de Jack London, tour à tour débardeur, chercheur d’or, docker, et, finalement, un des plus célèbres romanciers du globe ? Faut-il rappeler la vie mouvementée et miséreuse de Maxime Gorki, en Russie, et de Panaït Estrati, dans les Balkans ? Les exemples ne manquent pas, comme on le voit, d’hommes qui, par leur énergie, sont arrivés non seulement à une profonde culture mais encore sont parvenus à bâtir une œuvre personnelle. Ceux que la destinée a fait naître pauvres ne doivent donc pas désespérer. Avec du courage ils vaincront l’adversité, ils deviendront des hommes dignes de ce nom. Par un labeur régulier et fécond, ils acquerront ― parce que trempés par la vie ― plus de richesses intellectuelles que n’en pourront jamais acquérir toutes les marionnettes de Facultés.

Georges Vidal.


AUTOMATE. n. m. (du préfixe auto et du grec maomai, je me meus). Machine organisée qui, par le moyen de ressorts, imite le mouvement d’un corps animé. Par extension, on désigne sous le nom d’automate une personne qui ne sait ni penser ni agir par elle-même. Exemple : Beaucoup de citoyens sont de simples automates qui obéissent aux suggestions et aux ordres venus d’en haut, qui votent, qui travaillent et qui applaudissent ceux qui les grugent. Le rêve des gouvernants est de régner sur un peuple d’automates. C’est pour cela que les gouvernants font impitoyablement poursuivre ceux qui essaient d’ouvrir les yeux de la masse, qui essaient de transformer ces automates en individus conscients. C’est pourtant là qu’est la tâche des anarchistes. La société future sera une société d’hommes et non une société d’automates.


AUTOMOBILISME. L’automobilisme est né avec le moteur à combustion interne. On connaissait bien, il est vrai, avant l’apparition du dit moteur, les machines à vapeur ; et les trains à chemins de fer roulaient depuis longtemps déjà quand il est apparu.

On avait même essayé de réaliser avec la vapeur, des véhicules automobiles à l’usage des particuliers, mais les inconvénients de ce système, notamment la mise sous pression, les manipulations malpropres, en rendaient l’emploi tellement long et désagréable, que les appareils de ce genre ne trouvèrent que peu d’amateurs.

Au contraire, dès que le moteur à explosion fut au point, l’automobilisme se développa avec une rapidité inouïe. Si l’on songe que les premières voitures sans chevaux apparurent vers 1895, on voit le peu de temps nécessité pour expérimenter, perfectionner, et implanter dans les mœurs, ce mode de locomotion qui est actuellement répandu par toute la terre, même dans les régions les plus reculées. C’est par millions que se chiffrent les automobiles en circulation, et il n’est pas d’exemple dans l’industrie d’aussi fabuleux développements.

C’est pourquoi il est permis d’attribuer à cette branche de l’activité humaine une grande importance au point de vue social, car elle doit, selon nous, déterminer à brève échéance des modifications profondes aux conditions de la vie.

Sans entrer dans des détails techniques complets, il nous a semblé utile de rappeler en quoi consiste l’automobile et ce qu’il est nécessaire de savoir concernant cet instrument de travail et d’agrément, si moderne.

L’automobile (et sous ce vocable ; nous entendons désigner tout véhicule automoteur, qu’il soit à 2, 3 ou 4 roues), est caractérisée essentiellement par : le moteur, l’appareil de changement de vitesse et les pneumatiques. Sans la réalisation de ces trois éléments, il n’est pas d’automobilisme possible. En ce qui concerne le moteur, inutile d’insister ; c’est le cheval de la voiture. Sans le changement de vitesse, il n’est pas de démarrage, ni de côte possible. Sans les pneus, pas de vitesse, pas de douceur et par contre détérioration rapide des machines. On a pu changer, depuis l’origine, les principes des carrosseries, des procédés de transmission, le moyen de la suspension ; on n’a pu rien changer, sauf certains détails de construction, tant au moteur qu’au changement de vitesse et à la suspension pneumatique.

Le moteur. ― Chacun sait que les corps, d’une façon presque générale, ont la propriété de se dilater à la chaleur ; les gaz n’échappent pas à cette loi naturelle. Si l’on fait brûler un gaz en vase clos, on comprend que l’élévation de température augmentant le volume de ce gaz déterminera une pression sur les parois du vase, d’autant plus grande que la température sera plus élevée. C’est cette propriété qui est utilisée dans les moteurs actuels. Un moteur est une sorte de pompe qui aspire d’abord des gaz d’essence mélangés à de l’air (gaz carburé) puis les comprime au retour du piston ; à ce moment, une étincelle électrique détermine l’inflammation des gaz qui se détendent en chassant devant eux le piston. Comme ce piston est relié au moyen d’une bielle et d’un maneton à un volant, le mouvement rectiligne du piston se trouve transformé en mouvement de rotation et régularisé par le volant.

Il existe des moteurs à 2 et 4 temps.

Leur principe ne varie guère, sauf que dans le 2 temps on fait travailler les deux faces du piston pour accomplir les fonctions nécessaires au cycle moteur qui sont nécessairement : aspiration, compression, explosion et échappement.

Le changement de vitesse est un appareil constitué par des trains d’engrenages de différents diamètres s’engrenant entre eux et que le conducteur commande au moyen d’un levier, suivant les exigences du profil de la route. On saisit ce fonctionnement en pensant à un cric qui permet à un homme, par la démultiplication de l’effort, de soulever des poids énormes ; ou bien à un vélo dont le rapport du pignon du pédalier à celui de la roue détermine plus ou moins de force ou plus ou moins de vitesse.

Quant aux pneumatiques que chacun connaît, ce bourrelet d’air qui entoure les roues, c’est bien une des plus belles inventions qui soient. La légèreté et la souplesse du pneu en font un élément sans lequel l’automobilisme n’existerait pas et qui, malgré de légers inconvénients bien connus, n’est pas près d’être remplacé par mieux.

Si pendant longtemps on a pu, à bon droit, considérer l’automobile comme un instrument de luxe à l’usage exclusif des classes riches, à présent il n’en va plus ainsi et peu à peu cet outil merveilleux se simplifie, se perfectionne, de telle sorte que son emploi se généralise partout de plus en plus ; c’est au point que, dans certains pays des États-Unis, on compte jusqu’à une auto par quatre habitants. Le vieux continent certes, est loin d’avoir atteint ce chiffre, mais tout laisse espérer qu’on y viendra. Les constructions en grandes séries qui permettent de diminuer les prix de revient, les améliorations incessantes apportées à la conception même des véhicules, autorisent à penser que dans très peu d’années chacun pourra posséder son auto grande ou petite, et ce pour le plus grand bien de tous. L’affranchissement relatif des distances permettra aux hommes de se rapprocher de la nature. Ils n’auront plus besoin de s’empiler pour vivre dans des villes énormes et malsaines, et le paysan, muni de cet instrument, ne songera plus dès lors à déserter pour toujours une terre près de laquelle il aura cessé d’être captif. — Charles Mochet.


AUTONOMIE. (du préf. auto, et du grec nomos, loi). Droit de s’administrer ou de se gouverner librement, dit le dictionnaire. Socialement, ce mot a une signification moins étendue. Cette signification a d’ailleurs besoin de précisions sérieuses, si on veut arriver à s’entendre sur la valeur exacte de ce terme social particulièrement usité et discuté en ce moment.

Depuis que les partis politiques et particulièrement le parti communiste ont tenté leur dernière et puissante offensive contre le mouvement syndical de tous les pays, offensive qui a d’ailleurs presque partout atteint son but, le mot « autonomie » a donné lieu à d’interminables controverses. — Selon qu’il est employé par les syndicalistes ou par les communistes, il a une signification ou une autre signification.

Fidèles à leur doctrine, interprétant dans son sens le plus complet et le plus large la charte constitutive de leur mouvement, les syndicalistes déclaraient et continuent à affirmer plus fortement que jamais, que le « Syndicat, aujourd’hui groupement de résistance et, demain, groupement de production, base de réorganisation sociale » doit être autonome et indépendant.

Si les syndicalistes ont constamment accouplé ces deux termes, c’est, indiscutablement, parce que, dans leur esprit, ils n’ont pas la même signification, parce que l’un a certainement une portée plus considérable que l’autre. Et c’est vrai.

En effet, « autonomie » signifie, pour les syndicalistes : droit, pour le syndicat, de s’administrer à son gré, tandis qu’indépendance veut dire : droit d’agir librement en toutes circonstances.

Ceci revient à dire qu’un groupement peut être autonome, tout en étant dépendant d’un autre. Il en est d’ailleurs de même d’un pays. Les Franco-Espagnols veulent bien, par exemple, reconnaître l’autonomie du Riff, mais se refusent à lui accorder l’indépendance.

Le Riff, autonome, continue à faire partie de l’empira marocain, tandis qu’indépendant, il devient un État qui ne doit plus au Sultan ni obéissance spirituelle, ni obéissance temporelle.

Il en est de même pour le syndicat et la C. G. T. Autonomes : les syndicats, la C. G. T., s’administrent librement, mais leurs actes n’en sont pas moins inspirés par le parti politique dont ils dépendent, dont ils doivent appliquer les décisions.

De tout temps, les partis politiques ont été disposés, pour sauver la face, à reconnaître l’autonomie des syndicats, mais ils firent toujours l’impossible pour rendre vaine leur indépendance.

De 1873 à 1906, les partis politiques, en France, n’eurent pour unique préoccupation, que de placer sous leur tutelle les syndicats, tandis que ceux-ci surtout sous l’influence de Pelloutier, de Merrheim, de Griffuelhes, mirent tout en œuvre pour affirmer leur indépendance et la conserver.

On pouvait croire que cette question était tranchée depuis le Congrès d’Amiens, en 1906, où les guesdistes, marxistes de l’époque, furent écrasés par les partisans de l’indépendance du syndicalisme. Il n’en fut rien. Il convient d’ailleurs de dire que le mouvement syndicaliste international, sauf l’Union syndicale italienne, la Confédération Nationale d’Espagne et l’Union des Travailleurs libres d’Allemagne, était partout lié étroitement avec le Parti Social-démocrate dont il dépendait réellement.

L’affaiblissement du mouvement syndical, la naissance d’un fort mouvement politique marxiste remirent tout en question, en 1919. — Les premières tentatives prirent un caractère sérieux, offensif, au Premier de l’Internationale syndicale rouge, à Moscou, en 1921. La majorité, acquise aux vues de Lénine, Boukharine, Trotski, Zinoviev et Lozovsky, vota une résolution dite : Tom Mann-Rosmer, qui indiquait que les syndicats, dans chaque pays et l’Internationale, sur son plan, étaient placés sous la direction politique du parti communiste ou de l’Internationale communiste.

Il n’était pas même question de l’autonomie du mouvement syndical, qui devenait ainsi un appendice du parti communiste.

Devant les protestations soulevées par cette décision, les partisans de la subordination totale des syndicats durent biaiser. C’est à ce moment qu’ils joignirent leurs protestations aux nôtres et réclamèrent l’autonomie, pendant que nous insistions pour que l’autonomie et l’indépendance fussent reconnues au mouvement syndical.

Les militants, en général, ne faisaient pas, entre, ces deux mots, la distinction nécessaire. La plupart demandaient l’autonomie, tout en croyant réclamer l’indépendance. Les communistes exploitèrent habilement cette erreur. C’est ce qui leur permit de triompher au Congrès constitutif de la C. G. T. U., en juillet 1922 à Saint-Étienne. C’est ce qui leur permit aussi de violer leur mandat au Deuxième Congres de l’Internationale syndicale rouge, la même année, à Moscou et de voter — ce qu’ils nièrent d’ailleurs — la fameuse résolution Dogadow, copie exacte de la résolution Tom Mann-Rosmer, laquelle consacrait la subordination des syndicats au Parti politique communiste, nationalement et internationalement.

Si les militants syndicalistes, et aussi libertaires, avaient su distinguer entre « autonomie et indépendance », le mouvement ouvrier ne serait peut-être pas asservi, aujourd’hui.

Personnellement, j’ai toujours affirmé cette différence. La résolution minoritaire de St Etienne en porte la trace évidente. Celles qui furent présentées ou votées par la suite, par nombre de Congrès régionaux, fédéraux et confédéraux, en apportent la confirmation certaine.

C’est sur la valeur de ces deux termes, trop longtemps considérés comme synonymes, qu’il faut éclairer les camarades, si on veut recréer d’abord le véritable esprit syndicaliste, éviter d’aussi funestes erreurs, plus tard.

L’autonomie d’un groupement, d’un mouvement, c’est une chose précise. L’indépendance de ce groupement, de ce mouvement en est une autre, non moins précise, mais très différente.

Et tous les militants, tous les ouvriers doivent savoir distinguer l’une de l’autre.

Ce sont des questions importantes qui se poseront demain avec une acuité beaucoup plus considérable. Il importe de les bien connaître afin de ne pas retomber dans cette erreur considérable, puisqu’elle a eu pour résultat la dissociation et la domestication du mouvement syndical dans tous les pays. — Pierre Besnard.


AUTORITÉ. n. f. Malgré l’usage constant et aisé de ce terme, ou plutôt grâce à cet usage précisément, on l’applique avec une légèreté déconcertante, comme d’ailleurs tant d’autres (domination, dictature, violence, etc…), à des notions et des phénomènes de nature très différente, ce qui mène à de multiples confusions, malentendus, contradictions et erreurs.

Nous lisons dans un grand dictionnaire : « Autorité. Droit ou pouvoir de commander, de se faire obéir ». Cette définition est suivie de plusieurs autres qui correspondent à différents emplois de ce terme. Dans d’autres dictionnaires, les définitions varient sensiblement.

Dans le langage commun, écrit ou oral, on évoque couramment l’Autorité de Dieu, de la Loi, du Père, du Chef, etc… On discerne : l’autorité suprême, l’autorité civile, l’autorité militaire, et ainsi de suite. — On dit représentant de l’Autorité. — On dit encore : autorité publique ; autorité maritale ; autorité naturelle. — On parle souvent de l’autorité de la chose jugée, de l’autorité des mots, etc. — On parle aussi de l’autorité morale. — On dit, fréquemment d’un homme : c’est une grande autorité dans telle ou telle branche de la Science ou de l’Art… Bref, on marie le terme Autorité avec une quantité de mots et de notions, comme si ce terme était absolument précis et communiquait la même précision à d’autres termes et expressions. Or, ce n’est nullement le cas. Au contraire, à force d’être employé à tort et à travers, le mot Autorité a perdu tout sens défini, s’il en a jamais eu un.

Il est donc impossible, aujourd’hui, de répondre d’une façon générale à la question : Qu’est-ce que l’Autorité ? Pour obtenir une idée plus ou moins nette de cette notion, pour définir clairement notre attitude vis-à-vis de ce phénomène, il faut procéder à une analyse séparée des différentes applications du mot.

1. L’autorité de Dieu. — À notre époque, il n’est plus possible de parler de l’autorité de Dieu, qui se manifesterait de façon directe. Les bons vieux temps où Jéhovah aurait dicté sa volonté de vive voix à Moïse, les temps plus rapprochés où, par exemple, quelques saints soufflaient les désirs du bon Dieu national à Jeanne d’Arc, sont irrévocablement passés. Dieu ne parle plus aux hommes. Ce n’est plus lui, c’est l’Église qui, actuellement, s’occupe sur la terre des affaires des cieux. C’est donc de l’autorité de I’Église que nous pouvons parler de façon concrète.

Qu’est-ce que cette autorité, et quelle peut être notre attitude envers elle ?

2. L’autorité de l’Église (indirectement, celle de Dieu). — Elle peut s’exercer de deux façons : 1° concrètement, c’est-à-dire, usant de moyens réels, « physiques », pour se faire obéir, punissant corporellement ceux qui lui désobéissent ; 2° platoniquement, c’est-à-dire n’usant que de moyens spirituels, « moraux », d’influence, de contrainte ou de répression.

Quant à la première manière, elle a fait suffisamment ses preuves depuis le xiiie jusqu’au xixe siècle. Il serait superflu, aujourd’hui, d’insister sur les horreurs de cette autorité, la plus cruelle, la plus exécrable de toutes. La fameuse Inquisition fut son expression vivante. Comme autorité réelle, l’Église s’est déshonorée à jamais, ceci non seulement dans les pays classiques de l’inquisition, mais, de façon différente, dans tous les pays du monde. Actuellement, elle n’exerce nulle part aucune autorité « matérielle ». Non seulement les libres penseurs et les athées de tout genre lui échappent, mais l’humanité tout entière n’en veut plus.

Quant à l’autorité « morale » de l’Église, qui existe encore pour pas mal de gens, elle serait, certes, une chose relativement inoffensive, si toutefois elle n’était pas étroitement liée à la pire réaction générale, aux forfaits les plus abominables des autorités de tous temps et de toute espèce, aux systèmes d’esclavage de toutes les époques, à la plus néfaste dépression intellectuelle et, précisément, morale des humains.

L’Église, avec son autorité spirituelle, a été de tous temps, et reste encore de nos jours, le soutien le plus précieux de tous ceux qui dominent, qui oppriment, qui étouffent, qui exploitent. Elle se rangeait toujours du côté des « forts », ce qui permettait à ses princes de jouir des biens de ce monde, en réservant aux « faibles » la jouissance de ceux du monde futur. Elle sanctionnait, elle bénissait, elle appuyait invariablement de son « autorité morale » les régimes politiques les plus abjects, les crimes « légaux » les plus horribles : guerres, massacres, assassinats… L’Histoire humaine abonde de faits de ce genre.

Les époques les plus sombres de l’Histoire furent précisément celles où tout pliait sous la lourde autorité de l’Église. Au contraire, les périodes où l’humanité faisait quelques grands pas en avant au point de vue culture, progrès général, justice, innovation, mœurs, science, art, etc., coïncidaient avec les moments d’une lutte morale active contre l’Église, contre son autorité mortifère.

Le pire de tout est que cette autorité est entièrement basée sur le mensonge, sur l’hypocrisie, sur l’imposture la plus écœurante qui puisse exister. Ce ne sont que l’ignorance profonde des masses et les restes des superstitions des temps passés, qui permettent encore aux millions de gens de ne pas s’en rendre compte. Se cramponnant justement à cette ignorance et à ses restes, l’Église les soutient, les favorise, les éternise.

La conclusion est tout indiquée : l’autorité spirituelle de l’Église est une des plus néfastes pour le progrès humain. Elle est un des obstacles les plus sérieux au développement moral de l’humanité, à l’affranchissement des millions d’êtres-esclaves qui souffrent et périssent sous le joug des jouisseurs de toute espèce, appuyés considérablement par cette autorité. Son existence au xxe siècle est une honte. Non seulement les anarchistes, mais tout homme d’esprit plus ou moins sain, juste et franc a le devoir de lutter activement contre ce genre d’autorité. On ne peut pas, comme certains le pensent, rester neutres vis-à-vis de cette plaie. Car il faut arracher, le plus rapidement possible, les millions d’êtres trompés et abrutis par cette autorité malfaisante, une des causes principales de leur asservissement. (Voir : Église, Religion.)

3. L’autorité de la Loi. — Plus exactement, l’autorité de ceux qui établissent les lois, les font appliquer, qui surveillent leur application et punissent les infractions. (Quant à la Loi comme telle, on s’adressera au mot correspondant.) Les porteurs formels de cette autorité sont les personnes et institutions chargées de son exercice. Ses porteurs réels sont ceux qui ont le « droit », la faculté, la possibilité et la puissance matérielle de créer les lois, de les imposer, de les faire appliquer, de faire surveiller leur exécution, de faire punir leur inexécution. — Quand on dit : autorité suprême, autorité publique, civile, militaire, etc., on y suppose, en premier lieu, les personnes et institutions qui sont les porteurs formels de l’autorité, et en second lieu, ceux qui, de « droit » ou de force, détiennent la faculté réelle de créer les lois, de les faire appliquer, et ainsi de suite. C’est de leur autorité qu’il s’agit en réalité. — L’autorité du Chef qui, en cette qualité, est supposé comme agissant conformément aux lois, a la même base générale. — Nous pouvons, par conséquent, réunir toutes ces notions séparées en une seule plus vaste : autorité publique ou administrative. En généralisant et en précisant encore, nous pouvons désigner ce genre d’autorité comme autorité sociale (et laïque, par opposition à l’autorité religieuse que nous venons de traiter).

Le grand problème de l’Autorité sociale est celui qui, ici, nous intéresse le plus. Il est le point capital, le noyau même de la pensée, de la conception anarchiste (ce qui veut dire justement antiautoritaire). Ce sont les deux solutions opposées de ce problème capital, qui, précisément, divisent l’idée émancipatrice en deux courants fondamentaux, et les masses travailleuses en deux camps ennemis.

Le problème se confondant intimement avec celui de l’État, du Pouvoir, du Gouvernement, de l’Administration, de la Bureaucratie, de la Société, des Classes, il faut voir tous ces mots. C’est surtout au mot État qu’il est traité à fond. (Voir aussi : Anarchie, Anarchisme, Marxisme, Bolchevisme, etc.).

C’est au mot État également qu’on traite la question des origines et des raisons du développement ultérieur de l’autorité sociale.

Ici, nous la prenons comme chose donnée, et nous nous bornons à exposer l’essentiel du problème tel qu’il se pose dans notre actualité.

Le premier trait caractéristique de l’Autorité sociale, telle que nous la connaissons depuis des siècles, est la contrainte : 1° d’accomplir ; 2° de ne pas accomplir ; et 3° d’accomplir de la façon prescrite tels ou tels autres actes ou gestes.

Son second trait typique est que le prétendu « droit » d’exercer cette contrainte « légale » se trouve constamment, infailliblement entre les mains d’une minorité privilégiée, possédante, qui, à l’aide justement de cette autorité, de cette contrainte, assujettit et exploite l’énorme majorité laborieuse et dépossédée.

Il est tout à fait naturel que les classes possédantes, que ceux qui s’installent en maîtres, qui subjuguent, dominent, gouvernent et exploitent le peuple, que tous ils préconisent la nécessité de l’Autorité « pour la société humaine », pour le maintien de l’ « ordre », etc. Ils en ont, certes, besoin, de cette Autorité. Sans elle, sans la contrainte légale et organisée, comment auraient-ils pu maintenir leurs privilèges, leur domination ?

Ce qui est moins compréhensible, c’est que les socialistes, qui prétendent lutter pour l’affranchissement total des classes exploitées, ne voient pas, eux non plus, la possibilité de se passer de l’Autorité.

Ce qui est tout à fait incompréhensible, c’est que même les socialistes révolutionnaires de l’aile gauche : les « communistes » (bolcheviks), les socialistes-révolutionnaires de gauche, les « maximalistes », etc., reconnaissent la nécessité de l’Autorité, dans telle ou telle autre mesure, sous telle ou telle autre forme, du moins pour la « période transitoire » entre la chute du capitalisme et l’instauration du véritable communisme.

Si l’on dressait un tableau exposant l’attitude de tous les courants d’idées par rapport au principe de l’Autorité, l’aspect en serait curieux : sauf l’Anarchisme, tous ces courants, comme admettant plus ou moins le principe d’Autorité, se verraient placés ensemble, d’un côté du tableau ; l’Anarchisme, comme rejetant résolument et entièrement ce principe, se trouverait tout seul de l’autre côté.

Le problème essentiel et plein d’actualité se pose donc ainsi :

Dans la vie sociale, vu surtout la transformation imminente de la société, faut-il s’apprêter à conserver, à utiliser au moins un minimum d’Autorité politique, ou faut-il penser dés à présent à éliminer entièrement le principe autoritaire, en lui substituant d’autres moyens de maintenir l’ordre, de sauvegarder la liberté, de satisfaire les besoins vitaux de la population, d’assurer la justice, l’égalité, l’entente ?

Tous les socialistes répondent : « Il est indispensable, au moins pour quelque temps encore, de conserver le principe autoritaire. Les hommes y étant trop habitués, les masses n’étant encore ni suffisamment cultivées ni, par conséquent, capables de s’orienter, de s’administrer elles-mêmes, on ne saurait se passer de l’Autorité d’un seul coup ». — « Il faudra, longtemps encore, avoir recours à l’Autorité comme à un mal inévitable, affirment certains. Car l’autorité, hélas !, n’a pas d’équivalent. »

Et quant aux socialistes de gauche, de tendance bolcheviste surtout, ils ajoutent encore : « Même après une révolution victorieuse, la lutte contre la bourgeoisie vaincue devra continuer. La bourgeoisie ne se résignera pas facilement ni sans résistance au nouvel état des choses. Elle tentera de rétablir l’ancien ordre. Elle complotera, elle préparera la revanche. Il faudra être vigilant, organiser la défense de la révolution, combattre, écraser les tentatives contre-révolutionnaires. Comment le faire sans Autorité ? »

Seuls les anarchistes affirment : « Il faut éliminer le principe autoritaire dès à présent et totalement. »

Pourquoi, précisément ? Et surtout : Comment serait-ce possible ?

Telles sont les questions qu’on nous pose aussitôt.



La littérature anarchiste est, naturellement, très riche par rapport à la négation de l’Autorité qui est la pierre fondamentale de notre doctrine. Il suffit de parcourir nos œuvres classiques pour y trouver une argumentation copieuse à ce sujet.

Dans les colonnes mêmes de ce dictionnaire, on trouvera, surtout aux mots Anarchie et Anarchisme, des idées et des précisions intéressantes concernant l’Autorité. Le problème est, d’autre part, étroitement lié à quelques questions autonomes, par exemple : 1° à celle des capacités, du rôle et de l’action des masses ; 2° à celle de la défense de la révolution victorieuse. Ces questions sont traitées aux mots : Masse, Révolution, Dictature.

Je voudrais, pour ma part, souligner ici un argument qui me parait être un des plus concluants.

Le principe autoritaire est en contradiction flagrante et entière avec l’idée socialiste en général.

Pas un socialiste ne niera que la construction de la société nouvelle devra être un acte créateur, une œuvre de création sociale immense. Autrement dit, l’œuvre formidable de la reconstruction sociale exigera une vaste action créatrice des millions d’hommes ayant, enfin !, la possibilité de s’entendre, de s’organiser, de coopérer librement, de chercher, d’essayer, d’appliquer leurs initiatives et leurs énergies, d’agir en toute liberté, de construire, de rectifier les erreurs, de faire, de défaire et de refaire, en un mot : de créer. C’est la condition sine qua non du succès. Ceci veut dire que si une telle action n’est pas possible, le socialisme lui-même s’avère, du même coup, impossible. Autrement dit : toute voie qui ne serait pas celle d’une vaste et libre action créatrice des masses humaines, n’aboutirait à rien.

Or, l’Autorité (au sens social du mot), — comme le terme lui-même l’indique, — demande, exige même, non pas la création ni l’action libre, mais, au contraire et précisément, la soumission, l’obéissance aux ordres donnés, l’exécution des instructions et des commandes dictées.

Donc, l’action créatrice et l’Autorité sont deux principes diamétralement opposés qui s’excluent l’un l’autre. Voilà pourquoi, à notre avis, le principe autoritaire doit être absolument éliminé.

Ajoutons quelques détails qui ont leur importance :

1° L’Autorité est exercée par des hommes. Disons plus : elle n’est exercée, au fond, que par quelques hommes, car même parmi ceux qui l’exercent, l’immense majorité ne sont que de simples exécuteurs. Il est évident que si même ces quelques hommes déployaient une certaine activité créatrice, cette activité ne saurait remplacer le millionième de l’énergie créatrice exigible.

2° L’homme n’étant jamais content de ce qu’il possède, l’Autorité qui est exercée par des hommes est, psychologiquement, un phénomène qui se dilate, se gonfle, cherche à s’immiscer partout, à assujettir le plus d’hommes possible, à accaparer, autant que possible, la vie entière de la société et des individus. C’est un poulpe à mille tentacules.

3° Incapables, bien entendu, de remplir le millionième de l’activité sociale exigible, les hommes exerçant l’Autorité ne sont, cependant, pas du tout de cet avis. Leur situation leur fait croire que ce sont justement eux qui sont appelés à créer, à organiser, à construire. Ils se sentent, faussement, chargés d’immenses obligations, revêtus de toutes les responsabilités. De là, en partie, leur conservatisme, leur timidité, leur incapacité fabuleuse.

Cette petite analyse démontre, entre autres, l’erreur fondamentale de beaucoup de socialistes qui supposent que l’Autorité, ce « mal provisoire et inévitable », pourra dépérir, s’éteindre, mourir graduellement d’elle-même, au fur et à mesure que les hommes deviendront capables de s’en passer. Mille fois non ! L’Autorité ne prend jamais un chemin descendant : elle suit toujours la ligne ascendante. L’Autorité n’est pas une boule de sable qui se réduirait en un grain de poussière et finirait par disparaître : c’est une boule de neige qui grandit à l’infini, en vertu de son propre mouvement. Nous, les « utopistes », sommes obligés d’apprendre cette vérité aux « réalistes » autoritaires !

Les anarchistes condamnent l’Autorité intégralement, sans aucune concession, car la moindre autorité, avide de s’affermir et de s’étendre, est aussi dangereuse que la plus développée ; car toute autorité acceptée comme un « mal inévitable » devient rapidement un mal inéluctable.

On dit, cependant, que les masses travailleuses ne sont pas encore aptes à se passer de l’Autorité, à organiser elles-mêmes la vie nouvelle.

Après ce qui précède, la réponse peut être brève cette méfiance provient de l’incapacité de se représenter clairement, concrètement l’immense mouvement créateur, libre et vif, des masses humaines, dès qu’elles auront, enfin !, la possibilité de le réaliser, et qu’elles auront compris, enfin !, à force d’expériences historiques ratées, quelle est la véritable voie de leur action émancipatrice. La base de cette méfiance, c’est l’incapacité de « palper » à l’avance ce processus gigantesque, toute cette ambiance nouvelle, pleine de mouvement enthousiaste, d’énergie créatrice, d’activité fiévreuse, vive, indépendante des millions d’êtres humains en action. Personnellement, j’ai eu le bonheur unique, inoubliable, de voir, lors de la révolution russe, bien que pendant une courte période et en miniature, un mouvement de ce genre (en Ukraine, en 1919). Ce que j’ai vu et vécu alors, a confirmé expérimentalement et à jamais mes convictions là-dessus.

Combien de parents ou de mauvais éducateurs se trouvent surpris des exploits de leurs enfants, tenus pour incapables de les accomplir, dès que ces enfants obtiennent la possibilité entière, la joie et la fierté d’agir en liberté !

On dit encore que, sans Autorité, les masses seraient incapables de défendre avec succès la révolution.

La réplique sera ici la même que celle qui vient d’être faite. Il faut savoir se représenter l’action réellement libre, vivante, créatrice des masses travailleuses en révolution, pour comprendre que cette action, que toute cette ambiance permet au peuple d’organiser, de poursuivre la défense de son œuvre, la résistance à la contre-révolution, avec un succès beaucoup plus grand que celui d’une organisation et d’une action autoritaires. C’est cette action créatrice même qui s’en porte garante. Plusieurs événements de la révolution russe (en Ukraine, en Sibérie et ailleurs) en témoignent. Le fait historique, qui sera établi plus tard incontestablement, est que ce fut l’action libre des masses travailleuses, et non pas l’armée rouge, qui brisa la contre-révolution et sauva la cause révolutionnaire en Russie.

C’est donc cette action formidable, vive, libre et créatrice des masses laborieuses, qui devra être substituée à l’Autorité, brisée par les premiers coups de la Révolution, et qui ne doit être reconstituée sous aucun prétexte, sous aucune forme.

Il est absolument incompréhensible que tant de gens aient foi en l’Autorité sociale. Si encore cette Autorité avait pu compter des bienfaits, de beaux résultats à son actif historique ! Mais c’est juste le contraire que nous constatons, en étudiant l’histoire passée ou contemporaine. Incapacité, impuissance, violences, iniquité ; ruse, mensonge, guerres, misère, gâchis économique, dépression intellectuelle, décadence morale, tel est le bilan effrayant de l’Autorité au bout de milliers d’années d’existence. L’époque actuelle qui démontre clairement, et d’un seul trait, la faillite absolue de toutes les formes de l’Autorité (démocratie, dictature, fascisme, bolchevisme, etc., etc.), devrait enfin amener la condamnation définitive et entière du principe autoritaire lui-même.



On dit, pourtant que, même dans une société libre, on ne pourrait se passer d’une certaine Autorité ; qu’infailliblement, les hommes n’étant pas égaux de par leur nature, les plus forts, les mieux doués, les plus intelligents exerceront toujours une autorité, une influence décisive sur les faibles, les incapables, les peu intelligents et ainsi de suite.

Cette réflexion appartient au domaine de l’Autorité morale qu’il nous reste à étudier brièvement.

L’Autorité morale. — L’Autorité « morale » ne peut être individuelle ou celle de certains groupements, organisations, institutions, de telles ou telles autres collectivités humaines (comme, par exemple, celle de l’Église, étudiée plus haut). Ce n’est pas, cependant, cet élément purement formel qui nous intéresse ici. Ce qui nous importe, c’est le fond du problème.

L’Autorité dite « morale » peut s’exercer de trois façons très différentes : 1° elle peut, tout en étant d’ordre moral, s’appuyer sur une certaine contrainte ou sur une loi (ou coutume) stupide ; 2° elle peut avoir pour base l’ignorance, la faiblesse, la crédulité, la peur, des circonstances malheureuses, etc. ; 3° elle peut s’exercer librement, en pleine connaissance de cause, étant basée sur une véritable force et hauteur morale, étant acceptée de plein gré, produisant ainsi un effet positif, louable, heureux.

Il est de toute évidence que non seulement un anarchiste, mais aussi tout homme sain et raisonnable doit condamner et rejeter l’autorité morale des deux premiers genres. Il est tout aussi clair que tout homme, anarchiste ou non, peut accepter, peut admettre l’autorité du troisième genre. Cette dernière est la seule admise par les anarchistes. Il est à regretter que cette sorte d’influence soit exprimée par le même terme — « autorité » — que les phénomènes abjects dont nous venons de parler, et qui, au fond, n’ont rien de commun avec la véritable, la positive influence morale.

Prenons quelques exemples afin de préciser.

L’autorité du père ou, généralement, des parents (autorité dite « paternelle » ou « naturelle »), peut se baser sur la contrainte, sur la force physique, sur la peur. Une telle sorte d’autorité est une lourde faute. Elle est simplement écœurante. Elle ne donne pas de résultats véritables, durables. Elle n’agit que superficiellement, momentanément. Au fond, ce n’est pas une autorité morale, mais physique et amorale. Elle doit être sévèrement condamnée. Au contraire, une véritable autorité morale exercée par des parents intelligents, consciencieux et conscients de leur tache éducative, est non seulement acceptable, mais indispensable.

La même chose peut être dite de l’autorité morale exercés sur les enfants, sur les élèves, par les éducateurs et les professeurs dans les écoles et ailleurs. En matière d’éducation, la seule autorité admise et même indispensable, est celle, purement et véritablement morale, d’un éducateur conscient de sa tache délicate et sachant appliquer dûment l’arme de l’autorité. La libre influence, la persuasion, le bon exemple, le raisonnement sérieux, une réprimande raisonnable et affectueuse, tels sont les moyens acceptables de cette autorité.

L’autorité dite « maritale », est une loi (ou une coutume) stupide, d’après laquelle le « mari » est appelé à exercer une autorité (?) sur sa « femme ». Loi ou coutume vieillie, mais qui, hélas !, trouve encore pas mal d’adeptes dans la vie quotidienne. Un mari qui frappe sa femme en exerçant ainsi sur elle son autorité « morale », est loin d’être une rareté dans les pays les plus civilisés. C’est une honte qui doit être condamnée. La seule « autorité » qui puisse être admise entre homme et femme vivant ensemble, comme du reste entre tous les humains en général, est une influence morale qui peut être exercée réciproquement et également par l’un et l’autre. D’ailleurs, la stupidité de l’ « autorité maritale » tient à l’absurdité générale du « mariage ».

Arrêtons-nous succinctement à quelques autres genres d’autorité morale, énumérés au début de la présente étude.

L’autorité de la chose jugée, de même que toutes sortes d’influences ayant pour base l’ignorance, la faiblesse de la volonté, le non-désir de réfléchir indépendamment, librement, sont des phénomènes négatifs et condamnables. Un homme sain d’esprit ne doit rien accepter à la légère, sans vérification personnelle, sans raisonnement. Il n’y a rien de plus écœurant que de voir un homme accepter et affirmer une chose parce qu’ « on le dit », parce que « tout le monde le fait », parce qu’un tel l’affirme, etc… Ce n’est que la propre conscience, un raisonnement personnel, indépendant, approfondi, une conviction acquise dans son for intérieur, indépendamment des jugements et des paroles des autres, qui doivent être « autorité » pour l’homme.

Sous l’autorité des mots on comprend l’influence qu’exercent sur nous de simples paroles, sans que nous réfléchissions à leur véritable sens. La mauvaise habitude de parler, de raisonner, même de penser avec des mots, souvent vides de tout sens, est très répandue à notre époque. Il faut tâcher de s’en défaire, d’analyser les mots et les notions qu’ils expriment, de ne se servir que de paroles sensées, précises, de ne jamais tomber sous l’influence des mots.

Quant aux soi-disant autorités dans le domaine de la Science, de l’Art, de la Pensée, etc., on peut les accepter dans une certaine mesure, avec une certaine réserve. Il ne faut jamais ni se dépêcher de reconnaître les « autorités » facilement fabriquées par la foule ou sciemment lancées par les milieux bourgeois, ni imiter en esclave ou accepter sans critique celles reconnues en toute justice. Il faut toujours scruter, vérifier, analyser, réfléchir soi-même ; il faut savoir garder l’indépendance entière de son propre jugement ; il faut créer personnellement, librement ; bref, il ne faut se soumettre, se plier à aucune autorité, quelle qu’elle soit. Ce n’est qu’une certaine influence d’un savant, penseur ou artiste réellement puissant et valeureux, influence libre, sciemment acceptée dans une mesure raisonnable, qui peut être précieuse, utile et profitable.

Pour conclure ; disons quelques mots sur la réflexion citée plus haut : notamment, que dans aucune société, même la plus libre, on ne pourrait se passer d’une certaine autorité exercée par les plus forts, les mieux doués, les plus intelligents, etc. Dans les usines, dans les ateliers, dans les administrations les plus librement organisées, — dit-on, — il y aura toujours des chefs, des individus qui, sachant faire mieux, exerceront une certaine contrainte, une autorité. Il y aura toujours des gens qui dirigeront, qui guideront, qui organiseront, qui commanderont, qui diront : il faut faire ceci, il faut faire cela, tu feras ainsi, etc. L’élément de la contrainte ne pourra donc jamais disparaître totalement.

Un tel raisonnement démontre une fois de plus l’incapacité de voir à l’avance l’ambiance entière d’un travail libre, d’une action vive, indépendante, fraternelle. Il va de soi que dans toutes les branches de l’activité humaine, il y aura des hommes plus capables, plus intelligents, en un mot plus forts que les autres. Mais dans un travail, dans une activité en camarades, dans une société normale, cette supériorité naturelle sera acceptée par tous comme une chose donnée, entendue, légitime. L’autorité des uns sur les autres sera une autorité purement morale, autorité du métier et de la compétence, autorité momentanée, qui ne s’exercera qu’à l’instant même de l’action, du labeur en marche.

Cette autorité sera librement acceptée, comme saine et utile, en pleine connaissance de cause, par tous ceux qui, dans cette branche, ne possèdent pas les mêmes aptitudes. Ce sera l’autorité d’un camarade plus expérimenté, plus habile, plus intelligent dans ce domaine. Jamais, dans une telle société, le plus fort n’aura la moindre idée de gouverner, de devenir un chef, de subjuguer, etc. Jamais non plus, les plus faibles ne se considéreront comme des sujets, des esclaves, des gouvernés. Cette autorité s’exercera d’un commun accord, à force de reconnaître son utilité, sa nécessité. Cette autorité, exercée dans un milieu sain, au moment et à l’occasion d’un travail vif, agréable, conscient, fraternel, libre, ne pourra jamais blesser personne. Elle n’a rien à voir avec l’autorité malfaisante de nos chefs et contremaîtres. C’est d’une façon naturelle, pendant le travail commun, que certains hommes se montreront plus capables et prendront de ce fait, et de façon également naturelle, les fonctions d’organisateurs du travail, etc. Et puis, les hommes qui seront peu capables dans un métier quelconque, auront eux-mêmes des aptitudes au-dessus des moyennes dans une autre branche d’activité. Celui qui ne réussit pas, qui doit être guidé aujourd’hui (de son plein gré), réussira demain ; celui qui ne fait pas grand’chose ici, accomplira des merveilles là. En tout cas, il s’agira alors non pas d’une contrainte, mais d’une libre entente ; non pas d’une autorité brutale, mais d’une influence normale, variée et réciproque, des uns sur les autres.

On nous dira, peut-être, que, au commencement, en tous cas, certains restes de l’Autorité seront inévitables. Nous ne disons pas le contraire. Ce que nous affirmons, c’est qu’il faut, dès l’origine, lutter activement contre ces restes, au lieu de les accepter ; qu’il faut commencer à marcher tout de suite dans la direction voulue et désirable. La nouvelle ambiance sociale ne fera que favoriser considérablement cette lutte et cette marche, dès le début.

Une influence naturelle, librement acceptée, une autorité purement morale, dans le véritable sens du mot, exercée d’un commun accord, dans un but concret, dans une ambiance de camaraderie générale, autorité basée sur une supériorité ou une expérience reconnues par tous, autorité utile, indispensable pour le succès de la tâche et pratiquée dans l’intérêt de tous, de façon désintéressée, amicale, fraternelle, — telle est la seule Autorité acceptable, non seulement pour un anarchiste, mais pour tout homme libre et digne. Cette autorité-là, nous la désirons même en toute tranquillité, nous l’admettons, nous la prévoyons, nous l’attendons, en toute connaissance de cause. — Voline


AVATAR. n. m. (sanscrit : avatdra), Avatar est le nom donné, dans l’Inde, aux incantations d’un dieu, surtout à celles de Vichnou. Par analogie, le mot avatar en est venu à désigner une transformation, une métamorphose. Ex : Les avatars d’un homme politique. Comme l’apostasie, l’avatar est une chose très courante en politique ; quel politicien n’a pas eu ses avatars ? Il suffit, en général, pour les provoquer, d’un manque d’argent, d’une chute de ministère ou d’un poste rémunérateur à obtenir. Ce sont là, en effet, des contingences qui ne sauraient laisser indifférent un politicien, et qui ajoute régulièrement un avatar de plus à son actif. Les anarchistes n’admettent pas les avatars en matière de politique, et savent les châtier à l’occasion. (Se reporter à apostasie.)


AVIATION. n f. (du latin avis, oiseau). Système de navigation aérienne, au moyen d’appareils plus lourds que l’air et imitant le vol des oiseaux.

Les hommes ont cherché depuis les temps les plus reculés, à voler comme le font les oiseaux, et les historiens grecs et latins nous rapportent les fabuleuses légendes de Dédale et d’Icare. Mais ces rêves n’ont pu être réalisés qu’au cours des deux ou trois dernières décades. Les premiers qui voulurent en faire l’expérience furent considérés comme des fous, des illusionnés, et la foule les tourna en dérision.

On peut diviser l’historique de l’aviation en trois périodes principales : 1° La période s’étendant du début de la civilisation à 1890 ; 2° De 1890 à 1905 ; 3° De 1905 à nos jours.

Première période. — Jusqu’au xixe siècle, on ne cite que des projets d’appareils dus à l’imagination de poètes ou de rêveurs.

On attribue à Léonard de Vinci, l’idée de l’hélicoptère et du parachute. Quelques audacieux eurent, par la suite, le courage de se lancer dans le vide, mais se tuèrent ou furent victimes de graves blessures.

Nous devons mentionner les essais laborieux de Henson (1843), Wenham (1866), Tatin (1879). Malheureusement, les moyens mécaniques faisaient défaut. En 1846, on assiste à une première tentative d’essais expérimentaux sur le vol à voile. Ces essais dus au marin breton, Le Bris, ne furent pas poursuivis, faute de moyens, mais ils devaient être repris 50 ans plus tard, par l’allemand Lilienthal, qui en tira des enseignements qui furent à la base de l’aviation actuelle.

En 1871, Alphonse Penaud construisit un petit aéroplane de stabilité remarquable, et qui fut le premier appareil ayant pu s’envoler. Ses études furent primées par l’Académie des Sciences, en 1873. La mort prématurée de cet inventeur, survenue en 1876, arrêta les travaux en cours.

On était à cette époque, en possession :

1° D’une théorie exacte de l’aéroplane, due à Alphonse Penaud ;

2° D’une méthode expérimentale, due à Le Bris, dont Lilienthal s’inspirera et qui assurera le succès quand les moteurs auront réalisé un poids minimum pour une puissance donnée.

Deuxième période (1890-1905). — L’aviation s’oriente dans sa voie définitive.

Rappelons les essais de l’ingénieur Clément Ader, qui réussit, en 1891, un vol de 300 mètres, au plateau de Satory, sur son avion l’ « Eole », actionné par un moteur à vapeur. C’est le premier qui se soit élevé de terre par ses propres moyens, sans appareil de lancement. En 1896, le professeur Langley, de Washington, qui avait publié un mémoire important d’aérodynamique, indiqua qu’il y avait à faire un apprentissage spécial du vol pour que l’homme puisse s’élever et se maintenir dans l’air. Partant de ce principe et des procédés employés par Le Bris, Lilienthal imagina une nouvelle méthode. Il construisit un planeur, qui, y compris son poids, ne dépassait pas 100 kilos et mesurait 15 mètres de surface, réalisant ainsi les mêmes proportions que chez l’oiseau.

Il utilisait de petites collines pour prendre son vol et guidait et modifiait l’inclinaison de son appareil par ses jambes restées libres.

Il réussit à voler sur un parcours de 300 mètres. Malheureusement, il se brisa les reins, en 1896.

Un peu plus tard, les frères Wright découvrirent le secret du vol mécanique, après de nombreux essais de vol sans moteur. En 1903, ils réussirent, avec un appareil de 50 mètres carrés et un moteur de 22 HP, à voler près d’une minute. Les essais se continuèrent en progressant, jusqu’en 1908.

Troisième période. — Pendant que les frères Wright travaillaient en secret, le capitaine Ferber, en France, cherchait à réaliser un appareil stable. Il réussit, en 1908, à survoler le champ d’Issy-les-Moulineaux. Ferber périt au cours d’une expérience.

Nous devons mentionner également les essais de Santos-Dumont, célèbre par ses tentatives de dirigeabiIité des ballons. Il réussit, en 1906, à Bagatelle, un vol de 220 mètres. Citons aussi Archdeacon, Farman, Esnault-Pelterie, puis Blériot, qui réussit, en 1909, sur un monoplan de son invention, la traversée de la Manche.

1908 fut l’année pendant laquelle fut faite la démonstration mondiale du vol mécanique.

1909, avec le concours de Reims, allait être l’apothéose et le couronnement des efforts des inventeurs.

Par la suite, les performances se multiplient. Citons le parcours de Paris Madrid, par Védrines ; Paris Rome, par Beaumont (1911) ; Paris Petrograd Stockholm Paris, par Brindejonc des Moulinais (1913).

Ces performances qui soulevaient l’enthousiasme des gens épris de progrès nous paraissent bien faibles à côté des résultats obtenus aujourd’hui.

Certes, l’aviation en est encore à la période de l’enfance, et il s’écoulera sans doute bien des années avant qu’elle devienne un moyen de locomotion courante ; il faut reconnaître cependant qu’elle a marché durant ces dix dernières années à pas de géants. La puissance des moteurs, s’est accrue considérablement. On est arrivé aujourd’hui, à des vitesses fantastiques, plus de 300 km à l’heure. Un aviateur a réussi à s’élever à plus de 12.000 mètres d’altitude. On est parvenu à faire le circuit de Paris Constantinople Moscou Copenhague Paris, en trois jours. L’aviateur espagnol Franco a atteint le Brésil en survolant l’Atlantique.

On expérimente depuis quelque temps des appareils légers, actionnés par des moteurs de faible puissance (25 C.V. environ), et auxquels on a donné le nom d’avionnettes.

Le but de ces recherches est de réduire la consommation en essence et en huile et de ne pas dépasser sensiblement le prix de revient kilométrique de l’automobile, tout en conservant des vitesses très supérieures. C’est sans doute la solution pratique de l’aviation pour l’avenir.

Les lignes aériennes s’étendent chaque jour dans le monde entier. Grâce aux aérobus, Paris est à 2 h. ½ de Londres et de Strasbourg, à 6 heures de Prague, à 9 heures de Varsovie. Le nombre des voyageurs et des correspondances transportés augmente sans cesse. L’aviation est entrée, enfin, dans la voie des réalisations pratiques. Pourquoi, faut-il que cette œuvre admirable soit mise au service de la guerre et destinée à massacrer des milliers d’innocents ?

Pendant la dernière tuerie, des centaines d’appareils survolaient les champs de bataille et les villes ouvertes pour y déverser des tonnes de mitraille. Ce merveilleux instrument de progrès qui, en supprimant les distances, devait servir à rapprocher les peuples fut consacré à les détruire avec plus de certitude et de précision. Dans les guerres coloniales, on en fait un usage quotidien et les aviateurs galonnés ― missionnaires d’un nouveau genre ― vont semer la terreur et la mort parmi des populations sans défense.

On peut dire que l’intérêt porté par l’État aux progrès de l’aviation est exclusivement un intérêt d’ordre militaire. On ne veut voir dans un nouvel appareil, que l’usage qui pourra en être fait par l’armée et les avantages que celle-ci pourra en tirer en cas de nouveaux conflits. C’est pourquoi elle appelle l’aviation la cinquième arme, et en escompte les meilleurs résultats.

Alors que nous considérons l’aviation comme un agent idéal d’internationalisme et de suppression des frontières, nos gouvernants ne voient en elle qu’un moyen plus sûr et plus rapide de vaincre l’ennemi en cas de nouvelle conflagration.

Espérons que ce monde corrompu disparaîtra avec toutes les forces d’oppression qui le dominent et que les progrès de la science ne seront plus destinés comme aujourd’hui ― à semer la ruine et la misère sur le globe, mais au contraire contribueront à embellir la vie de bien-être et d’harmonie vers laquelle tendent tous nos efforts.


AVORTEMENT. La plupart des nations dites civilisées considèrent et punissent comme un crime, l’avortement non spontané, et la médecine légale le définit : « L’expulsion prématurée et violemment provoquée du produit de la conception, indépendamment de toutes les circonstances d’âge, de viabilité et même de formation régulière du fœtus. (Tardieu) » Une législation spéciale s’efforce de le réprimer.

En France, la loi du 31 juillet 1920 châtie la simple provocation « au » crime d’avortement d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de cent à trois mille francs. L’article I spécifie les divers modes de provocation : « discours proférés dans les lieux ou réunions publics ; vente, mise en vente ou offre même non publique, exposition, affichage, distribution sur la voie ou dans les lieux publics, distribution à domicile, remise sous bande ou sous enveloppe fermée ou non fermée à la poste ou à tout autre agent de distribution, de livres, d’écrits, d’imprimés, d’annonces, d’affiches, dessins et emblèmes ; publicité de cabinets médicaux ou soi-disant médicaux. »

Contre la provocation « de » l’avortement, l’ancien article 317 du Code Pénal n’a pas paru assez efficace. Il déférait les accusés à la Cour d’Assises. Les jurés, cependant triés sur le volet par une commission de conseillers généraux et de juges de paix dirigée par le président du Tribunal Civil, ces jurés délégués par la bourgeoisie acquittaient parfois et accordaient souvent les circonstances atténuantes. Ce scandale d’indulgence, de faiblesse devint intolérable. Aussi les pouvoirs publics cessèrent-ils de soumettre cet ordre de délits à une juridiction entachée d’éventuelle humanité pour en confier l’inexorable répression aux juges correctionnels, professionnels inaccessibles à la pitié. La loi du 29 mars 1923 en décide ainsi et fixe les pénalités : « Quiconque, par aliments, breuvages, médicaments, manœuvres, violence ou par tout autre moyen, aura procuré ou tenté de procurer l’avortement d’une femme enceinte, soit qu’elle y ait consenti ou non, sera puni d’un emprisonnement d’un an à cinq ans et d’une amende de cinq cents francs à dix mille francs. Sera punie d’un emprisonnement de six mois à deux ans et d’une amende de cent francs à deux mille francs, la femme qui se sera procurée l’avortement à elle-même, ou qui aura consenti à faire usage des moyens à elle indiqués ou administrés à cet effet, si l’avortement s’en est suivi ».

Pour justifier ces rigueurs, le législateur affirme que, tout d’abord et surtout, l’avortement provoqué constitue un assassinat ou « attentat, de dessein formé, à la vie de quelqu’un ». un meurtre ou « homicide commis avec violence » ( « Dictionnaire de l’Académie Française », 1879). Cette thèse reconnaît dans un fœtus, quel que soit son âge, une personne, homme ou femme, douée d’une vie propre et absolument distincte, indépendante de celle de la mère. En tant que personne particulière, être à la fois matériel et spirituel, le fœtus possède un droit naturel, imprescriptible à l’existence. Il jouit même de la personnalité civile, du droit légal de propriété, puisqu’il transmet à l’enfant posthume, le pouvoir d’hériter des biens de son père. C’est pourquoi, devant la nature comme devant la société, la suppression violente, pendant la vie intra-utérine, au produit de la conception, présente le même caractère criminel que l’infanticide, le meurtre du nouveau-né.

La doctrine ne se montra pas toujours aussi intransigeante ni aussi extensive. Dans la Grèce ancienne, l’avortement n’était considéré comme criminel que durant la deuxième période de la gestation. La théologie catholique établissait aussi une distinction analogue entre le fœtus non animé et le fœtus animé ; dans le premier cas, la suppression de part entraînait une simple amende, dans le second cas, la peine de mort. Mais la difficulté résidait dans la détermination exacte de l’époque où l’embryon entrait en possession de son âme. Quelques pères de l’Église opinaient pour le quarantième jour, d’autres pour le soixantième, d’autres pour le quatre-vingt-dixième. La question resta en suspens, faute sans doute, de moyens de contrôle de l’entrée en scène de ce principe immatériel.

Pour les successions, testaments, donations, la jurisprudence fixe la viabilité légale au cent-quatre-vingtième jour après le dernier rapport sexuel. Mais ce terme ne coïncide pas avec la viabilité physiologique, médicale, ou « aptitude à vivre de la vie extra-utérine ». En réalité, le produit de la conception prend vie seulement à l’instant où, venant à quitter les flancs de la mère, il peut accomplir, par ses propres forces, les diverses fonctions nécessaires à l’entretien de son être : respiration, digestion, nutrition. Et ce moment se trouve à la fin du septième mois de la grossesse. Mais combien précaire le sort des prématurés, nés avant terme ! La plupart succombent immédiatement à la faiblesse congénitale causée par l’insuffisance de leur développement organique. Les autres ne survivent qu’au prix de minutieuses précautions : mise en couveuse, pour pallier au défaut de calorification naturelle ; gavage à la sonde, pour remédier à l’impossibilité de la succion et de la déglutition spontanées. Qu’il y a loin de cette débile fausse couche à la moins brillante des naissances à terme !

En fait, après les plus subtiles et les plus amples discussions byzantines, scolastiques, académiques, parlementaires sur la monstruosité du crime d’avortement, le législateur ne put aller contre l’évidence et assimiler, dans la répression, l’interruption volontaire de la grossesse et l’infanticide. Il adopta l’opinion ainsi exprimée par d’Aguesseau : « L’infanticide fait mourir un homme déjà formé, l’avortement l’empêche de se former ; le premier est un véritable homicide, le second un infanticide anticipé. La destruction de l’existence obscure de l’être encore inconnu que la femme porte dans son sein n’implique pas au même degré que l’infanticide, la perversion des sentiments naturels ; et du reste, il n’est pas certain que même sans l’avortement, le produit de la conception serait arrivé à terme (cité dans l’article « Avortement ». « Grande Encyclopédie ») ». Aussi la loi punit-elle l’avortement de trois à cinq ans de prison et l’infanticide des travaux forcés à perpétuité. Cette énorme disproportion de châtiment entre deux délits affirmés a priori identiques, prouve bien la fragilité, aux yeux mêmes de ses promoteurs, de la thèse de l’avortement-assassinat.

En second lieu, et au fond, beaucoup plus que l’attentat à une hypothétique personne, la loi spéciale entend frapper l’atteinte portée à la société par la diminution de la natalité. On connaît l’antienne chère aux gouvernements de toutes formes : il faut des enfants, beaucoup d’enfants pour défendre la patrie contre les attaques des ennemis héréditaires ; pour assurer la suprématie de son incomparable génie ; pour imposer aux tribus de primitifs les bienfaits d’une civilisation supérieure. Plus les cadavres joncheront en foule les champs de bataille, plus la nation victorieuse grandira en gloire et en beauté ! Durant la guerre récente, la société bourgeoise imita allègrement l’exemple d’Ugolin le Pratique, et immola sans compter le meilleur de ses peuples afin d’assurer sa propre conservation. Pour rétablir ses effectifs décimés, elle veut, par la force, imposer la gestation ininterrompue aux flancs fécondés à leur ou contre leur gré et d’où sortiront au terme fatidique chair à canon, chair à travail, chair à plaisir.

Mais alors, devant l’urgente nécessité de la repopulation, elle devrait aller aux conséquences extrêmes de ses conceptions, exiger que nulle semence ne se perde. Car si chaque ovule féminin véhiculé par la menstruation ne rencontre pas, à point nommé et après un rapprochement intégral, le spermatozoïde issu de l’organisme masculin, il se produit une soustraction coupable à la fonction reproductrice, une véritable fausse couche avant la lettre. La lutte contre les avortements de toute nature ne saurait être efficace que le jour où l’on aura décrété : le coït forcé dès la puberté ; le mariage obligatoire, sans exception pour aucune catégorie de citoyens ; la légalisation de la polygamie, entrée si avant dans les mœurs ; le contrôle officiel et direct des copulations pour la répression des fraudes conjugales. À ce moment seulement la classe dirigeante pourra prétendre sa dictature oppressive dictée par un souci sincère du bien public et non par le désir de manifester sa vaine autorité.

Il est compréhensible que les anarchistes, eux, n’aient cure de remplir les casernes, les usines ou les lupanars ; et on sait qu’au contraire ils souhaitent de toute leur âme et activent de tout leur pouvoir la disparition d’une société fondée sur l’iniquité, nourrie dans la haine, asservie par la force des armes et l’astuce des mensonges, pour faire triompher sur ses ruines la justice, la bonté et l’amour.

Une expérience ardente, puis une conviction réfléchie leur démontrent que nul bonheur ne l’emporte sur celui de procréer avec la femme aimée une belle et vigoureuse postérité. Les meilleurs brûlent de se survivre et de transmettre leur flamme libertaire à une génération rénovée par le savoir et la sagesse. Mais, à l’instar des éleveurs intelligents, ils entendent procéder par judicieuse et rigoureuse sélection ; éviter la fécondation si l’un ou l’autre des géniteurs ne se trouve pas en bonne forme physique ou intellectuelle ; la remettre au moment propice après une cure adéquate ; choisir l’époque de la conception en vue de la naissance en saison favorable ; s’abstenir d’augmenter la famille dans les temps de difficultés pécuniaires ; ne pas imposer à la compagne une maternité non désirée ; en résumé n’avoir d’enfant qu’après entente préalable et décision mûrement réfléchie. L’anarchiste ne se conçoit qu’hygiéniste : il pratique la prophylaxie et non le traitement, la prévention et non la répression ; il ne provoque pas d’avortement parce qu’il n’inflige pas de grossesse inopportune.

Dépourvue de toute signification morale, l’interruption forcée de la gestation présente pour la femme des risques graves : la maladie souvent, la mort quelquefois. Ces dangers démontrent, à l’encontre de la théorie officielle, combien la mère et le fœtus vivent dans une étroite dépendance réciproque, constituent une unité si intimement scellée que la séparation intempestive et brusque se trouve souvent nuisible à l’une, toujours fatale à l’autre. La fusion des deux organismes cède à la seule violence exercée dans la matrice.

En effet, contrairement à une opinion assez répandue, il n’existe pas de moyens de provoquer l’avortement sans intervention directe sur l’utérus ; il n’y a pas de substances qui, ingérées à quelque dose que ce soit, puissent reproduire le mécanisme de l’évacuation spontanée en déterminant des contractions utérines capables de décoller et d’expulser progressivement l’œuf. La rue, la sabine, le seigle ergoté, l’armoise, de réputation mondiale mais usurpée, n’ont jamais causé la moindre interruption de grossesse. L’affirmation contraire provient d’une erreur d’interprétation. Une femme voit ses règles s’arrêter, ingurgite une quantité plus ou moins abondante de l’un des ingrédients énumérés ci-dessus, obtient ainsi le retour des menstrues. Elle croit et affirme avoir fait une fausse couche. Était-elle bien enceinte ? Dans un autre cas, une personne possède, sans le savoir, un utérus inapte par sa nature particulière à mener à terme le produit de la conception. Dès le début d’une grossesse réelle, elle prend de la tisane de rue, expulse un embryon bien formé. De bonne foi, elle attribue le résultat au remède absorbé, sans se douter qu’une infusion de tilleul en eût fait autant dans un organisme en imminence d’avortement spontané. S’il suffisait d’avaler une drogue quelconque, toujours facile à se procurer, on n’aurait jamais besoin de pratiquer des manœuvres dans la matrice elle-même. Et le nombre des interventions dites criminelles atteste la faillite de la pharmacopée spéciale. Les déclarations, faites parfois à la justice par quelques inculpées, semblent infirmer cette thèse ; en réalité ces pseudo-aveux sont destinés à obtenir, pour la buveuse de tisanes, une indulgence refusée à la manipulatrice d’une sonde ou d’un crochet.

L’utérus gravide ne se laisse donc vider de son contenu que sous l’effort direct soit d’une violence exercée à l’instigation ou par la main d’un amant anxieux de réparer les conséquences de son égoïsme imprévoyant, soit d’une violence exercée par le médecin dans un but thérapeutique. Par les conditions même de sa réalisation, la première est le plus souvent aveugle, septique, dangereuse. L’amateur ou l’empirique se trouvent en général dépourvus de toute notion anatomique précise ; ignorent la situation exacte de la matrice à forcer ; utilisent des instruments de fortune, trop gros ou trop minces, trop pointus ou trop mousses ; les introduisent sans précaution suffisante ; les poussent dans une mauvaise direction ; déchirent les lèvres du col utérin ; provoquent une péritonite par perforation. D’autres fois, si la pénétration se fait par hasard correctement, l’instrument n’a pas subi la minutieuse stérilisation nécessaire ; manié avec une propreté relative dans un vagin mal désinfecté, il déclenche une infection puerpérale très grave, dont les conséquences ne peuvent être palliées que par un traitement chirurgical précoce et complet. Enfin, même l’opérateur heureux, après une pénétration correcte et facile, peut provoquer une hémorragie par évacuation incomplète de l’utérus, que des fragments de placenta maintiennent béant, saignant, ouvert à toutes les infections secondaires.

On pourrait objecter les aléas entraînés aussi par l’accouchement à terme, durant lequel peuvent se produire perforations, hémorragies, infections. Oui, c’est vrai ; mais les accidents arrivent, alors dans une bien moindre proportion. Ainsi une statistique relevée à la Clinique Baudelocque à Paris enregistre une mortalité de 6 p. 100 après l’avortement et de 3 p. 100 pendant et après l’accouchement. Et il faut noter que cette statistique comprend seulement les femmes ayant succombé à des complications post-abortives et non celles qui sont mortes pendant l’expulsion, le plus souvent en leur domicile.

Même pratiquée dans une clinique par un chirurgien avec les garanties de compétence professionnelle, de matériel approprié, d’asepsie rigoureuse, l’interruption de grossesse ne va pas sans danger pour la mère. Témoin, l’affaire Boisleux-Lajarrije, qui défraya il y a quelques années, la chronique judiciaire parisienne : une jeune femme décéda des suites d’un avortement provoqué dans une maison de santé par deux médecins expérimentés. Toute intervention sur les organes génitaux féminins comporte des risques d’hémorragie, d’infection, d’embolie consécutive, que nul ne cherchera à encourir inutilement.

Dès lors, devant le problème de l’avortement, la position de l’anarchiste apparaît très nette : ne jamais se mettre dans le cas d’avoir besoin d’y recourir, s’abstenir d’occasionner une grossesse dont l’arrêt violent recèle de gros dangers. Par définition, l’anarchiste est un homme soucieux du bonheur d’autrui comme du sien : sinon, en quoi se distinguerait-il d’un vulgaire bourgeois prêt à sacrifier la santé et même la vie des autres pour la satisfaction de ses intérêts et de ses plaisirs ? Sous le prétexte de ne diminuer sa jouissance érotique ni d’une minute ni d’un spasme, il n’a pas le droit d’exposer l’être aimé à une fécondation inopportune, non désirée, aux suites si graves ; au contraire, il a le devoir de faire le nécessaire pour garantir à sa compagne, une absolue sécurité sexuelle.

La République Soviétique de Russie a reconnu le droit à l’avortement, en a codifié la pratique et l’a confiée aux médecins des hôpitaux et cliniques qui, dans chaque cas particulier, déterminent la légitimité de l’intervention, réclamée soit pour des motifs pathologiques, tuberculose latente révélée et activée par la grossesse, syphilis avérée d’un ou des deux parents, vomissements incoercibles, albuminurie grave ; soit pour des motifs moraux, fécondation après viol, abandon par le séducteur, veuvage et misère. Une telle législation présente le gros avantage de soustraire une catégorie de malheureuses victimes de l’homme à la maladresse des empiriques, des opérateurs improvisés, et de leur assurer une assistance professionnelle compétente. Elle n’offre aucune utilité pour les libertaires qui, s’ils se trompent parfois, ne violent, ne séduisent, ni n’abandonnent personne.

Reconnaissant le droit à l’avortement comme à l’auto-amputation ou au suicide, mais sachant les dangers d’une intervention même médicale, l’anarchiste n’y expose jamais sciemment sa compagne. ― Dr Elosu.

Bibliographie : — Dr Klotz-Forest : De l’avortement. Est-ce un crime ?

Dr Darricarrère : Le droit à l’avortement (roman). Dr J. Vidal : Le droit à l’avortement.

Drs Ribemont, Dessaigne et Lepage : Précis d’obstétrique.

Brouardel : L’avortement.

Médecine sociale (Tome XXXIII du « Traité de Pathologie médicale et de Thérapeutique appliquée ». Edit. Maloine). Article « Obstétricie sociale ». Dr Couvelaire.