Encyclopédie anarchiste/Grève - Guillotine

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Collectif
Texte établi par Sébastien Faure, sous la direction de, La Librairie internationale (tome 2p. 875-886).


GRÈVE n. f. La grève est l’acte par lequel tous les travailleurs ou une partie d’entre eux signifient au patronat, à l’employeur : État ou particulier, leur volonté de cesser le travail, soit pour obtenir des conditions, matérielles ou morales, de vie meilleure ; soit pour protester contre l’arbitraire patronal ou gouvernemental ; soit encore pour déclencher une action de classe ayant pour but de transformer le régime par la voie révolutionnaire.

Il y a plusieurs sortes de grèves. Ce sont : la grève professionnelle, la grève de solidarité, la grève de protestation, la grève industrielle et inter-industrielle, la grève générale insurrectionnelle et expropriatrice.

Chacune de ces grèves peut revêtir les aspects suivants : local, régional, national, international, selon le cadre qui est fixé à son déroulement.

Grève professionnelle ou de métier. — Une grève de cet ordre est presque toujours locale. Encore qu’elle tende à disparaître, une telle grève n’englobe souvent que les ouvriers d’un même métier et travaillant pour un seul patron. Il peut se faire cependant que la grève professionnelle ou de métier intéresse la plupart ou tous les ouvriers d’un même métier, d’une même localité et, parfois, de plusieurs localités voisines.

La grève professionnelle est, généralement, motivée par une demande d’augmentation de salaire non satis-faite par le patronat, par une revendication d’ordre général non accueillie, par la violation d’une loi de protection ouvrière, par l’inapplication d’un règlement d’administration publique, etc.

Cette sorte de grève devient de plus en plus rare et difficile, en raison de la « cartellisation » et la « trustification » des entreprises patronales qui créent une solidarité très grande, parfois absolue, entre les exploitants d’une spécialité ou d’une industrie de base ou de transformation.

De toute évidence, la grève professionnelle est en voie de disparition, pour faire place à la grève industrielle et inter-industrielle.

Grève de solidarité — La grève de solidarité est déclenchée par tous les ouvriers d’une localité, d’une région, d’une industrie, d’un pays, de tous les pays, pour appuyer l’action qui se déroule dans l’un de ces cadres et qui intéressent un ou plusieurs métiers, une ou plusieurs industries, un ou plusieurs pays.

La pression exercée par les autres ouvriers pour amener le triomphe de leurs camarades engagés dans la lutte a généralement pour but de hâter la fin d’un conflit ou de démontrer au patronat intéressé, que tous les ouvriers sont décidés à lutter aux côtés de leurs frères des métiers, industries, régions ou pays en conflit.

Les grèves de solidarité sont le plus souvent limitées 24 ou 48 heures. Elles peuvent, cependant, être illimitées et ne prendre fin qu’avec le conflit initial.

Grève de protestation — La grève de protestation a pour but de protester contre un acte arbitraire, une injustice, une iniquité du pouvoir ou du patronat, contre une mesure draconienne ou une menace dangereuse dirigée contre une partie de la classe ouvrière ou contre cette classe tout entière.

Comme la grève de solidarité, la grève de protestation est généralement limitée à 24 ou 48 heures.

De même, elle peut être locale, régionale, nationale ou internationale.

Grève industrielle et interindustrielle. — Prolongement normal de la grève professionnelle de métier, la grève industrielle est relativement récente. Elle est devenue une nécessité par suite de la transformation des entreprises patronales.

En effet, sauf en ce qui concerne la petite et la moyenne industrie, les entreprises patronales de nos jours affectent la forme de firmes à succursales multiples tant pour l’extraction, la transformation que pour la vente.

C’est ainsi qu’une entreprise a des établissements dans toutes les régions qui dépendent d’un Conseil d’administration unique.

Cette nouvelle organisation de la production a nécessairement eu pour conséquences d’élargir, dans une même proportion, les conflits entre les ouvriers et les patrons. Les uns et les autres, obéissant à la loi d’association, défendent leurs intérêts au moyen de syndicats, qui sont à la fois des organismes de défense et d’attaque sur le terrain local, régional et national, dans le cadre industriel.

Il n’est pas rare que le patronat esquisse une bataille dans le Nord pour lutter dans le Nord, pour tenter de battre les ouvriers du Sud-Ouest ou de l’Est, et vice-versa. De leur côté, les ouvriers sont forcément obligés de pratiquer la même tactique.

Pour être victorieuse, la grève industrielle doit être sérieusement organisée par les Fédérations d’industrie et leurs Régions industrielles. C’est une grève de statistiques, de renseignements, autant que d’habileté et de cohésion !

Il faut, pour lutter avec chances de succès, qu’une Fédération connaisse l’ensemble des Firmes qui composent l’industrie, ainsi que toutes les filiales que ces firmes possèdent sur tout le territoire d’un pays.

Le temps n’est pas éloigné, s’il n’est déjà révolu, où les luttes sociales ne se livreront plus que sur le terrain international.

En effet, de même que l’industrie a éliminé le métier et donné aux conflits un caractère national, le cartel et le trust élimineront l’industrie. Et les ouvriers de Brest, par exemple, pourront avoir leur sort lié avec ceux de Varsovie ou de Hambourg, dans une même industrie et plus étroitement que les ouvriers d’une même région exerçant des métiers différents.

De toute évidence, une telle évolution du capitalisme, qui lui permet de faire effectuer ses commandes à tel ou tel endroit, si tel autre est en grève, — et sans que les ouvriers le sachent, — a complètement bouleversé toute la tactique des grèves employée jusqu’à ce jour.

De même qu’il faudra — qu’il faut déjà — envisager l’arrêt des entreprises d’une façon différente en paralysant la production par l’abandon du travail par les seuls ouvriers qualifiés et en laissant au compte du patron tout le personnel non qualifié, il faudra aussi envisager la lutte nationale et internationale contre le cartel et le trust.

La première condition du succès sera de connaître la composition exacte de ce cartel ou de ce trust, afin de faire porter l’action partout et, en premier lieu sur son entreprise de base, puis de grande transformation et, en dernier lieu, sur les firmes de finissage et de vente.

Une telle conception de la grève s’appliquera parfois sur des bases régionales ; d’autres fois, sur des régions voisines ou très éloignées l’une de l’autre ; parfois en des pays différents.

Dans tous les cas, le but essentiel à atteindre doit être double :

1° Paralyser complètement l’entreprise (cartel ou trust) dans toutes ses parties, par l’arrêt du travail effectué par les ouvriers qualifiés qui constituent l’armature du système patronal ;

2° Laisser à sa charge les frais les plus élevés possibles en ne débauchant pas les ouvriers et le personnel qui ne peuvent travailler et produire sans le concours des ouvriers et du personnel qualifiés.

Cette tactique nouvelle, que l’expérience seule permettra de mettre au point, suppose que les Fédérations internationales fonctionneront réellement et seront en mesure de renseigner les industries intéressées dans chaque pays et de coordonner l’action des Fédérations nationales.

C’est donc une véritable révolution qu’il faut effectuer en matière de grèves industrielles et inter-industrielles.

Avec les trusts en largeur, la tactique pourra être celle que j’expose ci-dessus. Avec les trusts en profondeur, c’est-à-dire avec les groupements de plusieurs industries différentes mais dépendant l’une de l’autre, qui vont souvent depuis le minerai jusqu’à la presse et la banque, il sera encore plus difficile d’organiser la lutte et une étude toute particulière de la question doit être, dès maintenant, envisagée par les organisations ouvrières.

Un adversaire de cette taille sera presque insaisissable et invulnérable, si on ne tonnait pas, dans toutes ses parties, son organisation, son fonctionnement et son point faible.

On voit par là, quelle besogne gigantesque incombe aux Fédérations nationales et internationales d’industrie.

Tant quelle ne sera pas menée à bien, toute méthode ne sera qu’empirique et tout succès demeurera problématique, presque impossible.

La grève industrielle peut se transformer en grève générale et englober toutes les industries d’un pays et s’étendre, même, à plusieurs pays.

Jusqu’à ce jour, ces grèves se sont, cependant, limitées à un seul pays, mais il n’est pas douteux que la forme nouvelle que prend chaque jour le capitalisme en voie de concentration définitive, sous la direction de l’état-major bancaire, va obliger les ouvriers à envisager très sérieusement la nécessité de recourir à des grèves générales industrielles ou générales internationales.

Il y a là toute une étude à faire par les organisations intéressées et je ne puis, au pied levé, aborder ici un tel problème dont l’examen et les solutions demanderont des années d’efforts et de nombreuses expériences, au cours desquelles, à la lueur des faits, des tactiques se modifieront et s’élaboreront.

Les grèves, les plus importantes furent, en France : la grève des postiers en 1909, celle des cheminots en 1910, puis encore des cheminots en 1920, suivie d’une grève générale déclenchée par la C.G.T. pour la nationalisation des chemins de fer.

En Angleterre, la grève des mineurs en 1922, et la grève des mineurs en 1926, transformée en grève générale par le Conseil général des Trade-Unions et rendue à sa première destination après l’abandon des mineurs par les autres corporations.

En Italie, en 1920, la grève générale aboutit à la prise des usines que les ouvriers durent abandonner par la suite.

En Espagne, à Barcelone, les grèves se succédèrent sans interruption de 1918 à 1923. Elles s’étendirent à toute l’Espagne.

En Suède, en Norvège, aux États-Unis, de très importants conflits eurent également lieu. Ils sont si nombreux qu’il est impossible de les relater.

En Allemagne, la grève générale fut déclenchée par la C.G.T., d’accord avec le gouvernement, pour barrer la route aux fascistes en 1923.

La grève générale — Examinons maintenant la grève générale insurrectionnelle et expropriatrice.

Avant tout, il importe de donner une définition aussi exacte que possible de ce moyen de lutte.

Donc, qu’est-ce que la grève générale expropriatrice ?

C’est la cessation concertée, collective et simultanée du travail par tout le prolétariat d’un pays. Elle a pour but :

1°) de marquer l’arrêt total et la fin de la production en régime capitaliste ;

2°) de permettre à ce prolétariat de s’emparer des moyens de production et d’échange et de propagande ;

3°) de remettre en marche tout l’appareil de production et d’échange pour le compte de la collectivité affranchie ;

4°) d’abattre le pouvoir étatique et d’empêcher l’instauration de tout pouvoir nouveau.

La grève générale expropriatrice, premier acte révolutionnaire, sera nécessairement violente.

Elle peut être décrétée par les Syndicats soit :

1°) Pour déclencher eux-mêmes l’action révolutionnaire ;

2°) Pour répondre à un coup de force politique de droite ou de gauche ;

3°) Pour répondre à une tentative fasciste de prise du pouvoir.

La grève générale expropriatrice est une arme spécifiquement syndicaliste. Elle ne peut être maniée par aucun groupement politique.

Elle peut régler décisivement toutes les situations révolutionnaires, quels qu’en soient les facteurs initiaux.

Elle s’oppose directement à l’insurrection, seule arme des partis politiques.

Elle est, de beaucoup, plus complète que celle-ci. En effet, tandis que l’insurrection ne permet que de prendre le pouvoir, la grève générale donne la possibilité non seulement de détruire ce pouvoir, d’en chasser les occupants, d’en interdire l’accès à tout parti, mais encore elle prive le capitalisme et l’État de tout moyen de défensive en même temps qu’elle abolit la propriété individuelle pour instaurer la propriété collective.

En un mot, elle a un pouvoir transformateur immédiat et ce pouvoir s’exerce au seul bénéfice du prolétariat, auquel la possession de l’appareil de production et d’échange donne le moyen de modifier radicalement l’ordre social.

La grève générale expropriatrice, par l’usage forcé de la violence, est d’ailleurs nettement insurrectionnelle. Son action se fait sentir à la fois sur le terrain politique et sur le plan économique, tandis que l’insurrection ne permet d’agir que sur le plan politique.

Ceci suffit à expliquer que, de tout temps et dans tous les pays, les partis politiques ouvriers aient constamment tenté d’asservir les syndicats, afin que ceux-ci, commandés et dirigés par ces partis, appuient le mouvement insurrectionnel par une grève générale, sans laquelle toute insurrection est, désormais, irrémédiablement vouée à l’échec.

Les tentatives constantes de mainmise des partis sur les syndicats n’ont pas peu contribué à faire comprendre à ceux-ci qu’elle était la force qu’ils représentaient et la véritable puissance de cette force.

C’est ainsi que les syndicats, force essentielle, seule force véritable du prolétariat révolutionnaire, se sont trouvés conduits à revendiquer l’autonomie et l’indépendance du syndicalisme vis-à-vis dé tous les autres groupements politiques et philosophiques.

Aujourd’hui, malgré la réussite partielle et momentanée qui vient de couronner les efforts des partis socialiste et communiste, les syndicats révolutionnaires de tous les pays, groupés au sein de l’Internationale de Berlin (A.I.T.), ne se contentent plus de réclamer leur indépendance et leur autonomie. Ils affirment leur doctrine et l’opposent à celle des partis sur tous les terrains.

Il ne s’agit plus de « mendier » une neutralité plus ou moins bienveillante des partis vis-à-vis des syndicats, mais, pour ces derniers, de déclarer la guerre aux partis et de réaliser la formule de la Ire Internationale, fortifiée par l’expérience : la libération des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes.

De même que les syndicats opposent :

1°) L’action directe des masses au bulletin de vote ;

L’organisation sociale par les travailleurs au gouvernement des partis, ils ne pouvaient manquer d’opposer la grève générale expropriatrice et insurrectionnelle à l’insurrection.

La grève générale, arme syndicaliste et seulement syndicaliste, est l’acte suprême par lequel le prolétariat se libérera. Il lui suffit de le comprendre et de le vouloir.



Voyons, maintenant quelles sont les caractéristiques de la grève générale.

J’ai dit qu’elle marquait, d’abord et avant tout, la cessation de la production, l’arrêt du travail, en régime capitaliste.

Cela veut dire que les ouvriers, puis les paysans, doivent simultanément abandonner le travail ?

Ceci implique-t-il qu’ils doivent quitter le lieu du travail, l’abandonner aux patrons ? Non. A l’encontre de ce qui se passe généralement en cas de grève, les ouvriers devront, en même temps qu’ils cesseront le travail, occuper le lieu de production, en chasser le patron, l’exproprier et s’apprêter à remettre en marche l’appareil arrêté, mais au compte de la révolution.

La cessation du travail, l’arrêt de la production n’ont donc pour but que d’exproprier les possédants capitalistes et de prendre en mains les instruments de production et d’échange, en même temps qu’on se débarrassera du pouvoir étatique.

De la durée de cet arrêt dépendra, tout l’avenir du mouvement révolutionnaire.

Il conviendra donc :

1°) De réduire le temps d’arrêt au strict minimum ;

2°) De reprendre, aussi rapidement et aussi complètement que possible, les échanges entre les villes et les campagnes, et vice-versa.

Il ne faudra pas renouveler les expériences passées, perdre son temps à fêter la victoire. Il faudra l’organiser et immédiatement.

Du fait de la révolution, les besoins seront considérablement accrus. Il faudra les satisfaire aussi largement que possible.

De nos jours, une révolution qui ne permettrait pas d’augmenter rapidement la production, de réaliser un progrès tangible et presque instantané, serait infailliblement vouée à l’échec.

On peut en conclure que, selon que les syndicats seront ou non capables d’accomplir les tâches ci-dessus, la révolution vivra ou mourra. C’est toute la révolution qui se jouera donc dès les premiers jours.

Comment peut-on réduire au strict minimum le temps d’arrêt de la production et reprendre au plus vite les échanges ?

En utilisant immédiatement, sur le plan syndical, les forces conjuguées qui, de tout temps, ont assuré et assureront la vie de la société : les manœuvres, les techniciens et les savants.

Si cette conjugaison est opérée au préalable, toutes les forces de la production seront à pied d’œuvre et immédiatement — aussitôt la dépossession — la remise en marche de l’appareil de production et d’échange s’effectuera, sans à-coups, normalement, pour satisfaire les besoins de tous, pour donner à manger à la révolution.

Si cette concentration des forces n’est que partielle, le succès sera plus lent, plus difficile, moins complet. La vie de la révolution pourra être en danger. Si ces forces ne se soudent pas au plus tôt ; si, enfin, la conjonction n’est pas commencée, si les manuels, les techniciens et les savants n’opèrent pas, tout de suite, leur groupement au sein du syndicat, c’en sera fait de la révolution. L’insurrection politique triomphera et, avec elle, un nouveau pouvoir étatique.

Il n’y a, à ce sujet, aucun doute à garder, aucune illusion à conserver. Le peuple se sera donné de nouveaux maîtres. Sa libération ne sera pas encore pour cette fois.


En examinant la question des techniciens, j’ai déjà exposé les raisons essentielles qui devaient inciter tous les travailleurs : manuels, techniciens et savants, à réaliser étroitement et aussi rapidement que possible la fusion de tous les éléments de la production, sans attendre l’ouverture de la période révolutionnaire pratique.

J’y reviens avec la plus grande insistance et j’insiste avec plus de force que jamais auprès des éléments dont il s’agit pour que tous les travailleurs fassent au plus tôt leur unité de classe.

Cette unité de classe est le facteur décisif de la lutte qui s’engagera lors de la déclaration de grève générale insurrectionnelle et expropriatrice, premier acte de la révolution.

La suppression de la propriété individuelle qui permet, seule, de réaliser l’égalité sociale, par le nivellement des classes, obligera les travailleurs à jeter immédiatement les bases d’un nouveau système, dont le syndicat sera le fondement industriel et l’union locale (ou commune) le fondement social.

Le nouvel ordre social, comme tous ceux qui l’ont précédé, sera conditionné par le caractère de la production, par son organisation, sa répartition, son utilisation, son échange.

C’est donc essentiellement sur le plan du syndicat, dans son sein, suivant ses directives, que doit s’effectuer le groupement de tous les éléments qui concourent à la production, à l’échange.

Si l’on veut bien se rappeler que la révolution doit abolir la propriété individuelle dès le premier jour, on conviendra que tout individu valide, quel que soit le genre de son activité, doit trouver place dans un syndicat.

En période révolutionnaire, et longtemps après, toujours peut-être, le syndicat doit être et sera la cellule essentielle de l’ordre nouveau.

C’est lui qui aura charge, non seulement de provoquer l’arrêt du travail par la grève générale ; d’occuper, par ses membres, le lieu de la production ; d’organiser la production, sous le contrôle de l’Union locale ; mais encore de défendre les instruments de travail, par les armes, contre les entreprises réactionnaires.

Il est l’agent d’exécution permanent, dans tous les domaines, des décisions locales, régionales et nationales sur son plan particulier, dans toute l’étendue de sa sphère. C’est lui qui, pratiquement, organisera la grève générale, suivant les décisions prises. C’est donc un organe complet, qui doit continuer à être la base du système nouveau, comme il est la base de notre organisation ouvrière actuelle.

Les Conseils d’usine, les Comités d’ateliers ne doivent être que les agents du syndicat, constamment contrôlés par lui. C’est le syndicat qui coordonne l’action des Conseils d’usine et centralise leurs renseignements. Le syndicat est un organisme industriel. Le Comité d’atelier et le Conseil d’usine, de chantier, de magasin, de bureau, de gare, de port, etc., ne sont que des sous-organismes industriels, de métier. Cette différence suffit à assigner aux uns et aux autres leur véritable place dans l’ordre industriel et social.



Après cette digression nécessaire, revenons à la grève générale elle-même.

Je déclare tout de suite qu’elle doit être préparée soigneusement par un Comité de grève générale, secret autant que possible, fonctionnant au sein de tous les organismes syndicaux : syndicats, Unions locales, Unions régionales et C.G.T.

Chacun de ces organismes, guidé par les décisions des Congrès et des Assemblées syndicales à tous les degrés, a pour mission de préparer, sur son plan, l’action générale du prolétariat.

A la C.G.T., il appartient de dresser le plan général et de le transmettre à l’Union régionale ; à l’Union régionale, il incombe de dresser le plan d’action de la région, en accord avec les directives confédérales ; aux Unions locales, il est dévolu d’organiser l’action locale, selon les indications du plan régional ; aux syndicats, est réservé le rôle d’exécuter l’action locale, en utilisant les moyens qui leur paraîtront les meilleurs.

C’est la deuxième partie du cycle du mouvement fédéraliste qui s’accomplit. A la discussion succède la décision et à celle-ci succède l’action. Cette dernière est la conséquence des délibérations des syndicats réunis en Assemblées générales et en Congrès, dont les Unions locales et régionales et la C.G.T. sont les organes d’exécution des décisions.

On comprendra aisément que je n’entre pas ici dans le détail de l’organisation, à tous les degrés de la grève générale insurrectionnelle et expropriatrice.

Je me borne à demander très instamment aux organismes qualifiés de préparer ce travail aussi activement que possible.

De la façon dont sera préparée la grève générale expropriatrice et insurrectionnelle dépend le salut de la classe ouvrière. — Pierre Besnard.


GRIMOIRE n. m. (de grammaire). Livre dont se servaient les sorciers et les magiciens pour se livrer à des opérations surnaturelles et évoquer les démons. Les charlatans ont existé de tous les temps et les sorciers des siècles passés prétendaient, en consultant leurs grimoires, composés avec des signes cabalistiques et des mots étranges, dévoiler le présent, le passé, et l’avenir. Les naïfs et les ignorants se laissaient influencer par cette comédie.

Il ne faut pas trop se moquer de nos ancêtres qui croyaient en la puissance révélatrice des magiciens. Nous assistons, de nos jours, à des stupidités aussi grossières et les gens qui consultent les cartomanciennes pour connaître leur destinée, ne sont nullement supérieurs à leurs aînés qui consultaient les sorciers. Et puis, toutes les paroles prononcées dans les églises par les prêtres de toutes les religions, et auxquelles une foule de gens accordent une certaine vertu, ne sont-elles pas dignes de figurer au grimoire, qui est l’évangile de tous les imbéciles ?

Au figuré, on appelle grimoire une écriture ou un texte difficile à déchiffrer. Les lois que votent nos parlementaires sont généralement de véritables grimoires. Les textes en sont si obscurs, que les magistrats qui sont obligés de les appliquer ne sont jamais d’accord sur l’interprétation qu’il faut leur donner, et tout naturellement c’est le peuple qui a à subir ces lois, qui en est victime.


GRIPPE-SOU n. m. Autrefois, on donnait ce nom à celui qui recevait les rentes moyennant une petite remise. Aujourd’hui, ce terme s’adresse à l’individu, homme ou femme, qui cherche à gagner, à soutirer, à dérober de l’argent en employant de petits moyens sordides. II ne faut pas confondre le grippe-sou et l’avare. L’avare a un amour immodéré de l’argent et, lorsqu’il en a en sa possession, il ne le laisse pas échapper, mais il n’usera pas forcément de moyens condamnables pour s’en procurer. Au grippe-sou, tous les moyens sont bons. Le mendiant qui use de subterfuges, de tromperies, de ruses, pour apitoyer le passant et lui soutirer quelques pièces de monnaie, est un grippe-sou.


GRISERIE n. f. (de griser). La griserie est une demi-ivresse. Lorsqu’un individu n’est plus dans son état normal par suite d’une consommation excessive de boissons alcoolisées, sans pour cela avoir perdu conscience de ses actes, on dit de lui qu’il est gris. L’état dans lequel il se trouve est la griserie.

La griserie est souvent accidentelle ; si elle se répète trop fréquemment, elle devient de l’ivresse, et l’individu qui s’y livre est un ivrogne. On ne se grise pas seulement avec des boissons alcooliques. L’emploi de certains soporifiques, tels l’opium, la morphine, la cocaïne, vous jette également dans un état de griserie. Un grand nombre d’êtres faibles et désabusés se laissent entraîner à la griserie pour les sensations qu’elle procure, sans s’apercevoir que, petit à petit, ils s’orientent vers la folie et la mort.

Le mot griserie s’emploie aussi au figuré pour désigner l’état de surexcitation et d’exaltation morale dans lequel se trouve un individu. La griserie du succès ; la griserie de l’espérance. C’est une véritable griserie qui s’empare d’une population au moment des élections et qui lui fait accomplir, malgré l’expérience et l’exemple du passé, l’acte ridicule et inutile du vote. Faut-il tant s’en montrer surpris lorsque l’on sait tous les procédés employés par les candidats pour griser les foules ? Espérons que l’heure est proche où les peuples, enfin dégrisés, ne seront plus composés que d’hommes sains d’esprit, débarrassés du narcotique politique, et qu’ils pourront poursuivre ainsi la marche ascendante de la civilisation.


GRISOU n. m. (nom wallon). Le grisou est un gaz hydrogène carboné, mélangé plus ou moins d’azote et d’acide carbonique. Il est moins combustible que tous les autres gaz, mais il devient explosif lorsque, dans un certain espace, il forme plus que la treizième partie de l’air atmosphérique auquel il est mélangé.

Formé dans les pores de la houille par la décomposition de matières végétales, le grisou s’accumule et séjourne dans des poches naturelles existant au sommet des couches de charbon. Lorsqu’une de ces poches crève, le grisou s’en échappe et le moindre contact avec la flamme produit l’explosion.

Comme il est impossible au mineur de travailler sans lumière, on comprend tout le danger que comporte ce métier. Des milliers et des milliers de malheureux esclaves du sous-sol ont déjà laissé leur vie au fond de la mine et chaque jour la liste macabre s’allonge. Le grisou fait à chaque moment de nouvelles victimes malgré la lampe inventée en 1815 par Davy et qui, dans une certaine mesure, met le mineur à l’abri des coups du grisou.

Il faut dire que, bien souvent, les catastrophes minières sont dues à la négligence coupable et intéressée des compagnies exploitantes. Les bénéfices scandaleux réalisés par les possesseurs du sous-sol devraient permettre de donner aux travailleurs le maximum de garanties ; mais les compagnies minières ne sont touchées que par les sommes de profit réalisé et n’hésitent pas à pousser la production au point de mettre en danger l’existence du personnel. Chaque fois qu’un coup de grisou se produit au fond d’une mine, jetant sur le pavé veuves et orphelins, des promesses sont faites assurant les travailleurs que, dans l’avenir, toutes précautions seront prises pour que de semblables catastrophes ne se reproduisent plus. Mais le temps passe, l’oubli aussi, et les morts s’ajoutent aux morts. Le grisou poursuit ses ravages.

Quand donc les progrès de la science seront-ils mis au service de la collectivité ? La houille blanche pourrait de nos jours, si des intérêts particuliers n’entraient pas en jeu, répondre aux besoins des populations et ainsi se terminerait l’effrayant cauchemar du grisou. Notre société bourgeoise et capitaliste, conservatrice à l’excès, semble ignorer toutes les richesses naturelles qui, sagement exploitées, n’obligeraient plus le mineur à travailler dans la profondeur de la nuit, pour arracher à la terre, la lumière et la chaleur.

C’est justement parce que la société moderne, mue par des intérêts particuliers, ne veut pas mettre au service de la collectivité tout ce qui pourrait être utile aux humains, que nous sommes des révolutionnaires. Il serait, certes, fou de prétendre que, dans les conditions présentes, au lendemain d’une révolution victorieuse, la nouvelle société serait immédiatement à l’abri de toutes catastrophes minières et que le grisou ne ferait plus de victimes. Mais nous pensons que, dans une société organisée sagement, les catastrophes seraient de moins en moins fréquentes, tous les progrès de la science étant mis au service du travailleur et toutes les précautions étant prises pour garantir la vie de ceux qui œuvrent péniblement pour assurer le bien-être de l’humanité.


GROTESQUE adj. (de l’italien grottesco ; de grotta, grotte). Caractère de ce qui est inharmonique et incohérent. Image ou figure qui rend risible la nature en la contrefaisant. Une peinture grotesque ; un dessin grotesque.

Au figuré, le mot grotesque s’emploie comme synonyme d’extravagant ou ridicule. Un homme grotesque ; une idée grotesque.

Tout ce qui est grotesque ne porte pas toujours à rire. En ce triste monde, il y a une foule de personnages grotesques émettant des idées stupides et dangereuses pour le bien de l’humanité, qui sont pris au sérieux par le pauvre peuple ignorant. Les grotesques ne se rencontrent pas seulement sur la piste du cirque ou sur la scène du théâtre. On les trouve aussi dans les couloirs et sur les bancs des parlements ; on peut les voir dans les prétoires et dans les chambres de justice où ils jouent la plus sinistre des comédies humaines ; on les rencontre dans toutes les armées, chamarrés d’or, de médailles et de galons, travaillant à préparer les futures boucheries. Et lorsque l’on songe à tout le mal qu’ils ont fait, qu’ils font et qu’ils feront encore, le sourire se traduit par des larmes amères.

« Le ridicule tue », dit un proverbe. Si cela était vrai, il y a longtemps déjà que nous serions débarrassés de tous les grotesques qui nous entourent et que nous pourrions vivre heureux dans un monde régénéré et libre.


GROUPEMENT n. m. (du mot italien groppo). On appelle groupement un ensemble d’individus partageant les mêmes opinions ou liés par les mêmes intérêts. Un groupement politique ; un groupement industriel ; un groupement social.

De plus en plus, à la faveur des événements, par l’étude et par l’observation, et cela dans toutes les branches de l’activité humaine et sociale, les individus se rendent compte que l’isolement leur est néfaste et que, seule, l’association peut leur permettre de soutenir et défendre les intérêts qui leur sont propres. Que ce soit politiquement, socialement ou économiquement, l’individu est sacrifié à la collectivité et, à mesure que se développeront les progrès de la science et de l’industrie, cette immolation s’accentuera et s’intensifiera démesurément.

Nous n’en sommes plus à l’époque légendaire où l’homme partait seul à la conquête du monde. L’âge est passé où l’individu, travailleur, négociant ou artisan, pouvait, dans une certaine mesure, vivre entouré uniquement de sa famille, détaché de toute l’ambiance. Le siècle du travail individuel est passé. Les découvertes nombreuses qui ont enrichi l’humanité depuis une centaine d’années, leur application à l’industrie, le développement du commerce, ne permettent plus à l’individu d’ignorer ses semblables. Il est obligé, à moins de se laisser écraser, de rentrer dans la grande association humaine et de participer au concert collectif.

Le capitalisme, le premier, fut obligé d’avoir recours au groupement pour se développer. Quel serait, aujourd’hui, l’homme assez puissant, assez riche, pour financer à lui seul les immenses réseaux de chemins de fer qui sillonnent le monde ; où trouverait-on le Crésus qui serait susceptible d’entreprendre l’exploitation de toutes les richesses souterraines : charbon, fer, pétrole, dont l’intensité de la vie moderne a développé les besoins ? Les grandes compagnies, les sociétés anonymes, ont remplacé le patronat isolé, le patronat individuel, car aucun homme n’est assez grand pour entreprendre seul, et à son seul profit, l’exploitation de toutes les richesses sociales.

Nous savons que la situation économique d’une puissance influe directement sur sa situation politique ; nous avons dit, d’autre part, que les parlements n’étaient que des institutions subordonnées à la ploutocratie financière et industrielle d’une nation, et de même que le capitalisme fut obligé de se former en groupements, le parlement se divise en groupes, chacun d’eux représentant une fraction du Capital.

Cette situation de fait a automatiquement déterminé tous ceux qui souffrent de l’ordre social établi à rechercher les moyens propres à lutter contre les forces d’exploitation qui ne se présentaient plus sous le même angle que dans le passé. On ne bataille pas contre le patronat organisé et groupé, de la même façon qu’on bataillerait contre un patronat individuel. A une force organisée, il faut opposer une force organisée, et c’est ce qui a entraîné le prolétariat à fonder sur le terrain économique, c’est-à-dire dans les cadres de la corporation, des syndicats groupant, à quelque tendance qu’ils appartiennent, les travailleurs qui, individuellement, seraient incapables de se dresser contre les prétentions de ceux qui, non seulement détiennent la richesse économique, mais qui dirigent aussi tous les rouages des sociétés modernes.

Nos lecteurs trouveront par ailleurs (voir Confédération générale du Travail, etc., etc.) tout ce qui peut les intéresser et les initier sur les différentes formes de groupements de travailleurs. Nous ne pouvons, une fois de plus, que déplorer que les divisions politiques, qui sont nées au sein de la classe ouvrière, ne permettent pas l’union de toutes les forces travailleuses en un vaste groupement unique, capable de résoudre en une formule lapidaire les buts qu’il se propose et les moyens dont il dispose pour les atteindre.

Le groupement, en une seule organisation, de toutes les forces prolétariennes, n’empêcherait du reste pas l’existence d’autres groupements d’avant-garde, luttant pour un but précis et bien déterminé. Pour les libertaires communistes, qui considèrent le syndicalisme comme un moyen et non comme un but, l’unification des forces ouvrières ne serait pas une raison suffisante pour dissoudre leurs groupements. Nous avons, à maintes reprises, déclaré que les groupements syndicaux ne pouvaient s’étendre et se développer que s’ils ne se couvraient d’aucune étiquette politique et philosophique, de façon à ce que chaque adhérent se sente bien chez lui, quelles que soient ses opinions politiques ou philosophiques. Chaque travailleur, s’il est exploité et, par conséquent, victime de la forme économique arbitraire de notre société, a sa place dans le groupement syndical. Le syndicalisme, à nos yeux — et nous l’avons déjà dit — est d’essence réformiste ; il devient révolutionnaire à la faveur des événements, parce que les événements sociaux sont déterminés par la situation économique qui évolue de façon méthodique ; quant à donner une couleur révolutionnaire, un esprit révolutionnaire au syndicalisme, ce fut une erreur qui se perpétue encore de nos jours et qui entrave le développement du syndicalisme mondial.

Et c’est précisément parce que nous ne prêtons aux groupements syndicaux aucun principe révolutionnaire, mais seulement une valeur révolutionnaire, que nous sommes des anarchistes communistes et que nous considérons que, quelle que soit l’activité bienfaisante du syndicalisme, il nous faut intensifier notre propagande pour former, plus nombreux toujours, des groupements d’anarchistes.

Il en est de l’anarchisme comme de toutes les autres opinions philosophiques, économiques, politiques ou sociales. Il fut un temps où certains paradoxes trouvaient chez nous une oreille sympathique. La formule : « l’homme fort, c’est l’homme seul », ne fera plus maintenant de ravages dans nos rangs. Les anarchistes qui, plus que tous autres peut-être, étudient les problèmes de la vie, se sont rendu compte que ce n’était que par le groupement de leurs forces qu’ils pouvaient espérer exercer une influence, et ils ont entrepris, ces dernières années, de s’organiser sérieusement et méthodiquement.

Certes, il y a un certain flottement qui se manifeste encore au sein des groupements anarchistes. L’anarchisme sort à peine de son stage philosophique et idéologique ; il a cherché sa voie ; il s’est trouvé en butte à une foule de difficultés qu’il a cependant réussi à surmonter et, maintenant, il n’est pas un mouvement d’avant-garde qui ne soit obligé de compter avec les forces de l’anarchisme qui s’organise.

La peur des mots et des formules nuit encore présentement au développement des groupements anarchistes. Ceux qui n’ont rien appris de la catastrophe de 1914, les « en dehors », ceux qui perpétuent la confusion et se refusent à reconnaître à l’anarchisme un rôle social et révolutionnaire, rendent difficile la besogne à laquelle se livrent les libertaires communistes, en interprétant d’une façon erronée leurs gestes et leurs paroles.

On prétend que l’organisation est une forme de l’autorité et qu’il ne peut y avoir organisation s’il n’y a pas autorité. Cela est une profonde erreur et tous les anarchistes communistes se refuseraient à participer à un mouvement élaboré sur des bases unitaires. Mais nous pensons cependant qu’un groupement anarchiste ne peut pas être le refuge de tous les dévoyés, de tous les mécontents, de tous les rebuts de la société bourgeoise, vomis de toutes les autres organisations.

La vie d’un groupement n’est possible que si chacun accepte un minimum de discipline sans laquelle il est matériellement impossible de faire œuvre utile. Nous avons cru, un moment, qu’un groupement composé d’éléments anarchistes de différentes tendances était viable ; nous nous sommes trompés et nous reconnaissons notre erreur. Que les anarchistes se groupent ; une fois bien déterminé le genre d’action et de propagande auxquelles ils veulent se livrer, que rien ne les arrête, puisque les décisions sont prises en commun. Est-ce là faire de l’autorité ? Nous ne le pensons pas. Personne n’est contraint par la force d’entrer dans un groupement anarchiste ; mais une fois qu’un membre adhérent a pris un engagement, il est de son devoir de le tenir, ou de se retirer de l’organisation, du groupement avec lequel il n’est plus en accord.

Personne ne conteste plus aujourd’hui l’utilité du groupement, et le plus farouche individualiste se trouve lui-même désorienté lorsqu’il est seul. Le groupe est le pilier sur lequel reposent les sociétés autoritaires, parce que les puissants ont compris qu’il était de leur intérêt de s’unir pour retarder le plus possible le démembrement et l’écroulement de la société bourgeoise. Il nous faut, si nous voulons vaincre, et si le révolutionnarisme n’est pas qu’un vocabulaire utilisé par les politiciens pour tromper le peuple, que nous nous groupions pour organiser la société de demain.

L’individu libre dans son groupe et le groupe libre dans la société, ce n’est pas, que nous sachions, une formule autoritaire ; mais pour pouvoir réaliser cela demain, il nous faut aujourd’hui avoir le moyen de diffuser nos idées, de les faire comprendre, de les faire admettre par le plus grand nombre d’individus, et c’est pourquoi il est indispensable que les anarchistes communistes se groupent, pour trouver, en joignant leurs efforts, les ressources financières et morales que nécessite un tel travail.

Ayons confiance en l’avenir ; les groupements anarchistes deviendront de plus en plus nombreux, de plus en plus féconds. A mesure que la faillite des partis politiques se développe, que les politiciens perdent la confiance que le peuple leur accordait, l’anarchisme gagne en surface et en profondeur et sera demain maître du monde, parce que seule la forme communiste anarchiste d’une société peut assurer à l’humanité la stabilité et la paix. — J. Chazoff.


GUERRE n. f. On fait la guerre « pour gaigner », disait Blaise de Montluc. Ces paroles résument les causes de toute guerre. Chez les primitifs, disséminés en tribus isolées, ce sont des coups de main organisés par des jeunes gens aventureux dans le dessein de piller. Les montagnards, vivant chichement dans leurs rochers, descendent en plaine, après les moissons, pour razzier les récoltes, amassées par les cultivateurs. Les nomades du désert, les pirates de la mer, font aussi des incursions rapides dans les territoires civilisés et riches, et s’enfuient en emportant leur butin. La guerre d’aventure s’est perpétuée à travers les âges ; mais dans les temps modernes elle devient de plus en plus difficile ; la guerre est maintenant une industrie officielle, réservée aux grandes puissances.

Il y a aussi, chez les primitifs, de grandes guerres d’émigration. La surpopulation oblige une partie d’un peuple à essaimer ; ou bien une tribu ou un ensemble de tribus, vivant sur un sol appauvri, part à la conquête d’un territoire fertile en vue d’un nouvel établissement. Les peuples primitifs ont chacun leur religion strictement nationale, avec des rites et des initiations qui interdisent toute assimilation, tout mélange. Ils sont férocement xénophobes. Ils refoulent les autochtones, ou, comme les anciens Israélites, les massacrent jusqu’au dernier.

D’autres asservissent les populations conquises. Le mode de conquête dépend d’ailleurs de la masse des envahisseurs, ou plus précisément, du rapport des densités des populations aux prises. S’il s’agit d’une émigration en masse, elle fait territoire net. Si les conquérants sont peu nombreux, ils deviennent parasites des vaincus, tout en conservant leurs dieux, leurs coutumes, leurs totems particuliers ; ils forment une caste privilégiée et rejettent les vaincus dans une caste inférieure avec laquelle il est interdit de se mélanger par mariage. Pourtant, si les vaincus ont une civilisation supérieure, les nouveaux maîtres se contentent d’imposer leurs dieux au-dessus des divinités indigènes, et finissent assez souvent par s’amalgamer à la population conquise, tout au moins par en prendre les mœurs.

Dans les temps modernes, lorsque les conquérants européens arrivent dans un territoire habité par une population dense et industrieuse, ils en font une colonie d’ « exploitation ». Quand ils se trouvent en présence d’une population clairsemée et arriérée, ils la refoulent peu à peu, comme il est arrivé des Peaux-rouges et des Australiens, et s’installent à sa place. Il faut toutefois tenir compte du facteur climatique ; les régions équatoriales ne peuvent pas être des colonies de peuplement, elles restent colonies d’exploitation.

Lorsque, dans l’histoire des peuples, les royaumes se sont constitués, que les populations, fixées au sol, ont acquis une technique leur permettant de vivre de la culture, la guerre devient affaire de princes. Les seigneurs et les rois font la guerre pour acquérir profit d’abord, et gloire ensuite. Si, parfois assez longtemps, subsistent les mœurs primitives, mœurs effroyables, sans merci pour les vaincus, condamnés en bloc à mort ou à l’esclavage, les conquérants arrivent à comprendre que leur intérêt bien entendu est de laisser travailler les populations librement, au moins en apparence, et de leur imposer redevance. Les rois cherchent à tirer rançon de leurs rivaux et, mieux encore, à les réduire en vassaux et tributaires. La classe noble vit, elle aussi, de la guerre. Elle la considère comme le seul métier qui lui convienne. Elle tire profit du pillage, elle tire aussi profit des rançons obtenues des adversaires de son rang. Le métier des armes arrive à être pratiqué comme un sport, avec une règle de jeu, mais seulement entre gens de la même caste, et de caste aristocratique. La période féodale, chez presque tous les peuples, a donné des récits de défis, de combats singuliers, de prouesses individuelles. Gentillesse, courtoisie, loyauté sont l’apanage des chevaliers bien nés, à quelque nation qu’ils appartiennent — vertus, bien entendu, idéalisées par les poètes. Le pauvre peuple, exposé aux massacres, aux violences et au pillage, aux dépens duquel se fait la guerre, qui paye rançons, tributs et redevances, dus par ses maîtres, est considéré comme un vil bétail. Quant aux soudards et simples gens de pied, qui font le gros des armées, ce sont, pour la plupart, individus sans aveu et voleurs professionnels.

Le résultat de toute conquête est d’augmenter les ressources du roi vainqueur, en augmentant le nombre de ses tributaires. L’impôt n’est pas autre chose qu’un tribut dû au monarque, au seul usage du monarque, d’essence divine, et destiné à l’entretien et à la splendeur de la maison royale, un gouffre. Un roi n’est jamais rassasié de richesses. Il conquiert pour l’agrandissement de sa puissance et de son faste. Un conquérant heureux crée un empire qui s’écroule un jour, disloqué par la coalition des peuples menacés ou par la révolte des peuples asservis.

Les empires tiennent plus longtemps, au fur et à mesure qu’ils s’appuient sur une civilisation plus développée et une administration mieux comprise. Quand la République romaine a étendu sa domination, les conquêtes se sont faites non d’après le caprice d’un roi, mais soi-disant dans l’intérêt du peuple, au début intéressé directement aux guerres d’offensive ou de défense, en réalité d’après la politique et le profit d’une aristocratie. L’assimilation a suivi la conquête. Le soutien et le maintien de l’empire romain reposent sur cette assimilation et sur la participation des classes moyennes et des classes riches de toutes les provinces à la civilisation gréco-romaine. L’empire s’est écroulé plus tard par l’effet d’une inégalité sociale excessive, devant l’invasion des Barbares.

Il ne pouvait guère y avoir de sentiment national, ni de patriotisme, dans un tel empire étatisé, ni même de rivalités provinciales, puisque l’assimilation était générale. Le patriotisme et le sentiment national ont continué à faire défaut sous la féodalité, où la religion était individuelle et universelle à la fois, où les guerres étaient affaires de princes et non du peuple. La renaissance du sentiment national et du patriotisme s’est faite avec la Révolution française, avec la formation des démocraties modernes. Ce sont les guerres de Napoléon qui ont fait surgir les nationalismes actuels, avec ce sentiment de supériorité sur les autres peuples qui est une reviviscence de la mentalité des primitifs.

Le sentiment patriotique a été un admirable instrument pour l’ambition politique des rois, ou, dans les pays constitutionnels, pour la cupidité des oligarchies capitalistes gouvernantes. De nouveaux impérialismes sont nés. Mais ils ont pu difficilement se développer et s’étendre en Europe même, à cause de l’existence et de la résistance des nationalismes voisins et concurrents, surtout dans l’occident du continent. Ils se sont en grande partie développés sous forme d’empires coloniaux. Cette sorte d’impérialisme a d’ailleurs existé à différentes époques de l’histoire humaine, mais à des époques relativement modernes. Une oligarchie de marchands a entrepris des conquêtes, souvent fort éloignées de la métropole, pour s’assurer des monopoles de matières premières, des marchés et des débouchés. Sa politique s’est affirmée avec autant de cruauté et de mauvaise foi, mais avec moins de brutalité et plus d’habileté que celle des conquérants de caste guerrière. Carthage dans l’antiquité, Venise et Gênes au Moyen-Âge, l’Angleterre et la France dans les temps modernes, sont des exemples de cet impérialisme.

Les conquêtes coloniales ont heurté les peuples dans l’antiquité (Carthage et Rome), au Moyen-Âge (Venise et l’empire d’Orient). Elles sont une possibilité de conflit général à l’époque moderne. Les Etats-Unis d’Amérique et les grandes puissances européennes affrontent leurs impérialismes. Et il faut compter maintenant avec l’éveil des populations asservies. Déjà celles d’Asie paraissent vouloir conquérir leur indépendance.

La guerre de 1914. — La guerre de 1914 est justement née du heurt des impérialismes, s’efforçant d’imposer leur hégémonie à leurs rivaux. Nous n’avons pas souhaité cette guerre, nous avons fait toute la propagande possible contre le militarisme et le nationalisme. Mais devant le fait accompli, quelle attitude convenait-il de prendre ? celui des tolstoïens, celui des individualistes ou celui des ouvriéristes à la façon marxiste ? Je dirai ici le point de vue de Kropotkine, qui apparaîtra dans cette encyclopédie comme un point de vue hérétique. Les idées de Kropotkine ne sont pas des idées de circonstances, il les avait depuis longtemps exprimées et notamment lors de son dernier voyage à Paris en 1913.

« Ce serait un recul pour toute la civilisation européenne que le triomphe du militarisme allemand, militarisme modèle, que s’efforcent d’imiter les militarismes rivaux et qui est, sinon leur raison d’être, du moins la raison de leur force et de leur splendeur. Le triomphe du militarisme allemand serait celui de l’Autorité et la prédominance de l’esprit d’obéissance et de discipline, qui règnent en Allemagne, même chez les social-démocrates. C’est l’Allemagne qui est la citadelle de la réaction en Europe. Son progrès technique couvre une véritable servitude morale ; les conquêtes morales de la grande Révolution ne l’ont pour ainsi dire pas entamée. Or le facteur moral a une importance énorme pour le progrès humain. C’est pourquoi la France doit être défendue. — Le tzarisme, tout aussi réactionnaire que l’autocratie allemande, est beaucoup moins à craindre, car il ne dispose que d’une civilisation technique très arriérée, et il ne peut vaincre que grâce à l’appui des démocraties occidentales. Même victorieux, il sera fortement ébranlé et il ne peut rien imposer. Mais ce serait un danger immense pour l’Europe que la Russie passât sous la tutelle allemande. La victoire germanique restaurerait l’autorité tzariste et le régime des hobereaux avec une administration plus serrée, plus stricte, plus méthodique, avec une organisation technique moderne au service de la réaction féodale, qui scelleraient pour des siècles la servitude des moujiks et le silence effrayé du monde entier. »

Les rivalités impérialistes n’ont pas disparu après la guerre de 1914-1918. Mais sans doute ne pourront-elles pas reproduire un tel cataclysme. Certes, les expéditions coloniales continueront, tant que les peuples exotiques ne seront pas arrivés à l’esprit d’émancipation. Mais les grandes guerres demandent argent et crédit, un crédit énorme. Elles ne payent pas. Elles sont un j eu dangereux. Elles obligent les gouvernements à armer la nation toute entière. En cas de démoralisation, c’est-à-dire en cas où le sentiment d’obéissance faillirait (ce qui se produit avec la défaite), les gouvernements risquent d’être balayés, et le régime capitaliste en même temps. Voilà pourquoi le risque des grandes guerres parait écarté en Europe.

Que reste-t-il au bénéfice de la guerre, en général ? Peut-être celui d’avoir brassé les peuples et d’avoir aidé aveuglément à la disparition des vieilles coutumes et à la suppression de quelques barrières. Le progrès humain peut désormais utiliser consciemment d’autres moyens. — M. Pierrot.

GUERRE. Nous entendons, par le mot « guerre », un état d’hostilité déclarée, entre deux peuples, ou groupes de peuples, et qui comporte des luttes armées.

Ce mot désignait, dans le passé, deux sortes de conflits armés : les uns, entre nations différentes, appelés guerres étrangères, ou guerres internationales ; les autres, entre deux fractions importantes d’une même population, appelés guerres civiles.

Autrefois, les guerres entre provinces avaient, en effet, les mêmes caractéristiques que les guerres entre nations, l’organisation féodale ne comportant pas la centralisation ni l’unification des pouvoirs. Chaque seigneur pouvait lever une armée, sa vassalité à l’égard du souverain n’entraînant pas sa sujétion ou sa subordination complètes.

Mais, aujourd’hui, la guerre civile se distingue très nettement de la guerre internationale, tant par son caractère intrinsèque que par la nature des groupes qu’elle met en présence. Elle exprime, le plus souvent, des conflits entre classes sociales. C’est donc, à présent, la guerre internationale, la guerre entre peuples, qui est la guerre proprement dite, et que doit désigner le mot guerre lorsqu’il n’est accompagné d’aucun qualificatif.

Remarquons qu’au sens juridique du mot, il n’y a guerre que lorsqu’il y a un état d’hostilité entre États.

Nous ne pouvons accepter cette définition, qui a notamment comme résultat de ne pas faire considérer comme guerres les actes de brigandage colonial contre des peuples non reconnus comme nations.

C’est pourquoi nous faisons remarquer que, pour nous, la guerre est l’état d’hostilité et de lutte armée entre peuples.

Notons aussi que le mot guerre est pris quelquefois dans un sens figuré et qu’il signifie alors un état d’hostilité durable entre individus ou entre petits groupes, alors même qu’aucun acte de violence ne se manifeste.

C’est par la confusion, parfois involontaire, et parfois volontaire, entre ces deux acceptions du même terme, que certains détracteurs des idées pacifistes nient la possibilité de supprimer la guerre entre les nations, tant qu’elle existera entre les individus et les familles.

Ajoutons, enfin, que le terme guerre de classe désigne soit une guerre civile, c’est-à-dire un état de discorde entre deux classes sociales d’une même population, comportant des combats à main armée, soit simplement la lutte de classes se manifestant avec un certain degré de violence.

La guerre, au sens propre du mot, c’est-à-dire le violent conflit international, est devenue aujourd’hui le pire des fléaux, dépassant considérablement en horreur toutes les formes de guerres aux sens dérivés ou figurés.

Une nouvelle grande guerre européenne, avec les moyens nouveaux de destruction (gaz asphyxiants, microbes, tanks, avions, canons géants à longue portée), pourrait causer la mort de 80 millions d’êtres humains et entraîner la ruine de notre civilisation.

En face de la guerre, trois attitudes morales sont possibles.

La première tend à justifier la guerre en général, la prétendant moralisante et bienfaisante.

M. de Vogüé écrivait, à la fin du dernier siècle : « Je crois, avec Darwin, que la lutte violente est une loi de nature qui régit tous les êtres ; je crois, avec Joseph de Maistre, que c’est une loi divine ; deux façons différentes de nommer la même chose. Si, par impossible, une fraction de la société humaine — mettons tout l’Occident civilisé — parvenait à suspendre l’effet de cette loi, des races plus instinctives se chargeraient de l’appliquer contre nous : ces races donneraient raison à la nature contre la raison humaine ; elles réussiraient, parce que la certitude de la paix — je ne dis pas la paix, je dis la certitude de la paix — engendrerait avant un demi-siècle une corruption et une décadence plus destructives de l’homme que la pire des guerres. J’estime qu’il faut faire pour la guerre, loi criminelle de l’humanité, ce que nous devons faire pour toutes nos lois criminelles : les adoucir, en rendre l’application aussi rare que possible, tendre tous nos efforts à ce qu’elles soient inutiles. Mais toute l’expérience de l’Histoire nous enseigne qu’on ne pourra les supprimer, tant qu’il restera sur la terre deux hommes et du pain, de l’argent, et une femme entre eux. »

Rares sont ceux qui osent soutenir de telles idées sous une forme aussi accentuée, depuis la guerre de 1914, qui a montré expérimentalement le caractère profondément démoralisant des boucheries humaines, ce que les autres guerres, plus courtes, avaient moins fait ressortir.

Aujourd’hui même, les nationalistes prétendent considérer la guerre comme un mal, mais employer, pour l’éviter, de meilleurs moyens que les pacifistes.

La deuxième attitude morale, est celle qui condamne certaines guerres et en admet d’autres :

a) La théologie catholique distinguait entre les guerres justes et les guerres injustes.

Selon saint Augustin, « on a coutume d’appeler guerre juste, celle qui a pour but de venger des injustices, lorsqu’il faut châtier une ville ou une nation qui n’a pas voulu punir une mauvaise action commise par les siens, ou restituer ce qui a été pris injustement ».

b) Le mouvement pacifiste d’avant-guerre proclamait que les nations n’ont pas le droit, plus que les individus, de se faire justice elles-mêmes, mais affirmaient leur droit de légitime défense. C’est aussi l’idée d’une très grande partie des socialistes et des démocrates.

En conformité avec ces derniers principes, l’assemblée des délégués de la Société des Nations de 1927 a proclamé que toute guerre d’agression était un crime.

c) Les communistes et certains socialistes révolutionnaires condamnent les guerres de défense en régime capitaliste, mais acceptent de prendre les armes pour défendre un régime prolétarien. Ils admettent aussi les guerres de libération de populations coloniales opprimées par les impérialismes.

La troisième attitude morale consiste à condamner toute guerre, quels que soient son but et son motif, à proclamer que tous les combats meurtriers sont criminels.

Ceux qui pensent ainsi sont aujourd’hui de plus en plus nombreux. En France, notamment, une évolution importante s’est produite depuis la grande guerre.

Autrefois, seuls étaient intégralement antimilitaristes les anarchistes, certains socialistes révolutionnaires antipatriotes, et quelques rares chrétiens tolstoïens, interprétant selon leur lettre les principes évangéliques.

Aujourd’hui, on trouve des démocrates, des socialistes réformistes, qui sans nier la nécessité et l’importance de l’indépendance nationale, n’admettent plus la guerre comme moyen de la défendre ; ils considèrent qu’à présent, les guerres défensives causent au peuple même qui se défend, un préjudice plus grand que celui qu’elles ont pour but d’éviter. De plus, l’expérience de la dernière guerre a également confirmé la difficulté de reconnaître l’agresseur et de départager les responsabilités au moment même où se déchaîne le conflit.

Nous affirmons qu’il est possible de supprimer les guerres, mais nous considérerions comme chimérique d’espérer, à bref délai, l’universalisation du refus de combattre, malgré l’évolution que nous signalons plus haut. La nécessité s’impose donc d’apporter des solutions positives au problème de l’organisation de la paix ; ces solutions, en tant qu’elles comportent le désarmement des Etats et la Fédération des Peuples, doivent avoir toute la sympathie des adversaires de l’autorité, puisqu’elles enlèveront aux pouvoirs nationaux une grande partie de leurs moyens d’oppression.

Tout transfert de souveraineté du national à l’international doit être approuvé, même par ceux dont l’idéal est l’abolition de toute souveraineté.

Pour rendre les guerres impossibles, les uns disent qu’il suffit d’obliger les nations à soumettre leurs conflits à un règlement juridique ; les autres disent qu’il faut supprimer complètement toutes les causes de conflit. Nous croyons que c’est à une solution moyenne qu’il faut tendre.

Rendre obligatoire la soumission de tous les différends entre nations à un arbitrage et enlever aux États le moyen de se faire justice eux-mêmes, constituerait, certes, un grand progrès ; mais la vraie paix devra être surtout fondée, non sur la force, même pas celle d’une puissance internationale, mais sur l’apaisement et le consentement. La garantie suprême du désarmement matériel, ce sera le désarmement moral, et celui-ci ne pourra être complet que lorsque, par l’organisation de la solidarité politique et économique des peuples, les causes essentielles des conflits auront disparu.

Tous les moyens doivent être mis en œuvre pour nous l’approcher du jour où tous les peuples du monde seront unis en une Fédération Politique, Economique et Intellectuelle. — René Valfort.

GUERRE (La guerre et le point de vue anarchiste). Du 17 au 22 août 1926, s’est tenu, à Bierville (France), un Congrès dit : « Congrès sur la Paix par la Jeunesse ». Trente nations y étaient représentées par cinq mille délégués. Mais, hormis quelques rares délégués appartenant aux partis et groupements d’avantgarde révolutionnaires, tous les délégués appartenaient à la bourgeoisie capitaliste. Des vœux fervents en faveur de la Paix y ont été déposés et acceptés. De vibrants réquisitoires contre la Guerre y furent prononcés et accueillis de façon enthousiaste. Quelques moyens favorables à la lutte contre la Guerre y ont été proposés et votés. Diverses mesures destinées à favoriser l’avènement de la Paix y ont été proposées et consenties. Mais le fond même du débat n’a point été abordé ; on peut même affirmer que pas un délégué n’a prononcé sur les causes fondamentales et profondes de tout conflit armé, en cette époque d’Impérialismes rivaux et déchaînés, les paroles décisives qu’il fallait à tout prix taire entendre. Tous ces pacifistes purement sentimentaux se sont plus ou moins bornés à stigmatiser les horreurs de la Guerre et à célébrer les beautés de la Paix. Pas un n’a exprimé la conviction que la Guerre est inhérente au régime politique, économique et moral découlant du principe d’Autorité. C’est cette vérité que j’ai tenu à mettre en lumière, c’est cette impardonnable lacune que j’ai voulu combler, dans la lettre suivante, que j’ai adressée, le 20 août 1926, aux cinq mille congressistes :

xxx « Messieurs,

« Vous vous proposez de jeter les bases de la Paix par la Jeunesse.

« Travailler pour la Paix est une des œuvres les plus augustes et les plus urgentes qu’il soit possible d’imaginer, et faire appel à la Jeunesse, c’est confier sagement à l’avenir le soin de réaliser cette œuvre magnifique.

« Comme l’enfer, Messieurs, vous êtes pavés d’excellentes intentions et il ne peut venir à personne l’idée de vous refuser l’hommage que méritent ces intentions admirables.

« Mais permettez à un homme qui possède quelque expérience et qui, depuis de nombreuses années, se penche, fervent et angoissé, sur le problème de la Paix, de vous faire connaître, loyalement et sans ambages, le résultat de ses longues cogitations.

« Et d’abord, vous apprendrai-je quelque chose en vous disant que je n’ai jamais rencontré quelqu’un —homme ou femme — se déclarant, en principe, pour la Guerre ? Je ne pense pas et je ne dis pas que personne ne veut, n’appelle, ne désire la Guerre ; je dis simplement que personne n’ose, en temps de paix, s’affirmer ennemi de la Paix et partisan de la Guerre.

« Il serait, au surplus, plus que jamais prodigieux qu’il en fût autrement : la Guerre maudite de 1914-1918 a laissé dans toutes les mémoires des souvenirs si horribles que, d’instinct, la conscience de chacun envisage comme une épouvantable calamité le retour d’une telle catastrophe et que, d’instinct aussi, tous forment des vœux en faveur de la paix.

« Haine de la Guerre ; amour de la Paix » ; si on fouillait dans les cœurs, ce sont deux sentiments qu’on trouverait à peu près dans tous.

« Il serait donc banal et inutile de vous réunir en Congrès par centaines et par milliers, si vous deviez vous borner à vous affirmer partisans de la Paix, à pousser des acclamations, à chanter des hymnes, à organiser, en faveur de la Paix, de solennelles et grandioses cérémonies.

« Je ne vous fais pas l’injure, Messieurs, de penser que ce soit là tout votre programme.

« Votre programme doit avoir, il a certainement pour but d’étudier et d’arrêter les moyens pratiques propres : 1° A empêcher la Guerre ; 2° A fonder un régime de Paix stable et, si possible, définitif.

« C’est ainsi, Messieurs, que se pose le problème de la Paix : tout le reste n’est que mise en scène, décor, solennité, faconde, attitude et pose sans sincérité, sans courage, sans signification précise, et sans influence sur le cours des événements d’où sortira demain ou la Guerre ou la Paix.

« Il s’agit donc avant tout, et même uniquement, d’empêcher la Guerre. Un seul moyen s’offre à toute personne sensée. Ce moyen consiste à rechercher loyalement la cause véritable, profonde, essentielle, fondamentale des guerres et, cette cause étant découverte, à travailler de toutes ses forces à sa suppression.

« Il est évident que, tant que ne sera pas abolie la cause, l’effet persistera.

« Il sera possible, en certaines circonstances, de prévenir un conflit imminent et d’en ajourner le déclenchement ; mais cette victoire, purement occasionnelle, n’aura en aucune façon fortifié la cause de la Paix, celle-ci restant à la merci du lendemain.

« Il est donc tout à fait indispensable, et avant toutes choses, de découvrir la cause véritable et essentielle d’où sort la Guerre, afin de dénoncer publiquement, de combattre et d’abattre cette cause.

« Eh bien ! Messieurs, cette cause est aujourd’hui connue et, depuis plus d’un demi-siècle, les Anarchistes la dénoncent sans se lasser et sans qu’il ait été possible d’en nier sérieusement l’exactitude.

« Cette cause, c’est le principe d’Autorité : principe qui, d’une part, fait surgir les conflits et, d’autre part, les résout et, au demeurant, ne peut les résoudre que par la force, la contrainte, la violence, la Guerre, indispensables corollaires de l’Autorité.

« Car c’est l’Autorité, dans sa forme économique présente : le Capitalisme, qui suscite les convoitises, exaspère les cupidités, déchaîne les compétitions et dresse en bataille les impérialismes effrénés et rivaux.

« Et c’est l’Autorité, dans sa forme politique actuelle : l’État, qui, ayant partie liée avec le Capital, manœuvre diplomatiquement et agit militairement sur le plan tracé par la Finance Internationale ; puis, l’heure venue, prépare, chauffe, entraîne les esprits, décrète la mobilisation, déclare la Guerre, ouvre les hostilités, établit la censure, réprime l’insoumission, emprisonne ou fusille les hommes courageux qui, s’étant affirmés contre la Guerre en temps de Paix (ce qui est fréquent et sans risque) persistent à se déclarer contre la Guerre en temps de Guerre (ce qui est rare et périlleux).

« Je vous le répète, Messieurs, la cause de toutes les guerres, à notre époque, c’est l’Autorité : c’est le Capital et l’État.

« Aussi, de deux choses l’une : ou bien, franchement, loyalement, vaillamment, inlassablement, vous pousserez vos recherches jusqu’à la découverte de la cause que les Anarchistes vous signalent et, dans ce cas, vous ne vous séparerez pas sans avoir pris l’engagement d’honneur de dénoncer publiquement cette cause et de la combattre par tous les moyens en votre pouvoir jusqu’à ce qu’elle ait été totalement et définitivement anéantie.

« Ou bien, reculant devant l’immensité, les difficultés, les périls et les conséquences de la lutte implacable à entreprendre contre l’Autorité, vous vous arrêterez à mi-chemin, peut-être même dès les premiers pas ; et, dans ce cas, je vous le dis tout net, Messieurs, et sans la moindre hésitation, tellement j’ai la certitude de ce que j’avance : vous quitterez Bierville sans avoir rien fait et, par la suite, vous ne ferez rien qui soit de nature à empêcher la Guerre de demain et à fonder la Paix sur des assises de quelque solidité.

« Au surplus, Messieurs, si vous êtes réellement et sincèrement des adversaires résolus de la Guerre, et des partisans irréductibles de la Paix, si vous ne l’êtes pas seulement en paroles et du bout des lèvres, mais en fait et du fond du cœur, vous ne vous séparerez pas sans que chacun de vous ait signé le serment que voici : « Je jure, en toute conscience, de consacrer désormais au triomphe de la Paix le plein de mes efforts et si, pourtant, la Guerre vient à éclater, je prends l’engagement sacré de répondre à l’ordre de mobilisation par un refus formel ; je jure de ne prendre, ni au front ni à l’arrière, ni directement, ni indirectement, une part quelconque aux hostilités ; et je m’engage à lutter, quels que soient les risques courus, contre la continuation de la tuerie et en faveur d’une paix immédiate.

xxx « Messieurs,

« Si, de votre Congrès, sortait la double décision dont je viens de parler : lutte contre l’Autorité (l’Etat, le Capital), source de toutes les guerres ; et serment unanime et sacré de se refuser catégoriquement à prendre une part quelconque aux hostilités ; ah ! Messieurs, quel retentissement auraient, aux quatre points cardinaux, vos assises de Bierville ! Et, d’ores et déjà, quel coup mortel vous porteriez à la Guerre infâme et quel pas immense vous feriez faire à la cause de la Paix ! »

« Sébastien Faure. »

Plusieurs camarades anarchistes firent le voyage de Paris à Bierville pour y distribuer aux congressistes cette lettre, tirée à un grand nombre d’exemplaires. Mais les faux apôtres du pacifisme bourgeois interdirent cette distribution et firent expulser les distributeurs. Nous présumions qu’il en serait ainsi ; car nous savions que prenaient part à ce Congrès nombre d’hommes d’État et de chefs de partis politiques, de curés et de pasteurs, de mercantis et d’industriels, peut-être même — ô formidable hypocrisie ! — des fabricants de canons, de munitions et d’outillage de guerre. Nous étions certains d’avance que, en dépit du battage de la presse mondiale, il ne sortirait de ce Congrès que comédie, verbiage, mariage symbolique de drapeaux de toutes nationalités, pompes oratoires, congratulations, accolades et balivernes de même insignifiance pratique. L’événement a confirmé nos prévisions.

La Paix ne viendra pas d’en haut, mais d’en bas. L’intérêt des classes possédantes et gouvernantes de tous les pays, la sauvegarde des privilèges qu’elles détiennent, le maintien du régime social dont elles sont les cyniques bénéficiaires exigent que persiste le régime de paix armée d’où sort fatalement et périodiquement la Guerre.

L’abolition du principe d’Autorité, cause de la Guerre est, seule, de nature à en faire cesser l’effet. Les peuples commencent à comprendre que la Guerre est une folie et un crime : folie de la part des peuples qui consentent à la faire, bien qu’ils ne peuvent qu’en mourir ; crime, de la part des Gouvernants qui en vivent.

Cette vérité qui, de nos jours, atteint l’éclat de l’évidence, les prolétaires de toutes les nationalités sont appelés à la percevoir de plus en plus nettement. Quand cette vérité pénétrera assez profondément la conscience des foules odieusement immolées sur les champs de carnage, alors, mais alors seulement, la Guerre disparaîtra, parce que la colère des masses laborieuses, en tuant l’Autorité, tuera du même coup la Guerre. — Sébastien Faure.


GUET-APENS n. m. (de l’ancien français guet apensé, guet prémédité). Action d’épier, d’attendre, durant un temps plus ou moins long, le moment propice d’accomplir une mauvaise action au détriment d’un ou de plusieurs individus. Action de dresser des embûches pour voler ou assassiner quelqu’un. Le guet-apens suppose donc la préméditation et est un crime puni par la loi.

Tous les guets-apens, ou plutôt ceux qui les organisent, ne sont cependant pas toujours déférés devant la justice. On pourrait même dire qu’ils se dressent avec la complicité de la magistrature. Le guet-apens, tout comme le complot, est une arme fréquemment utilisée par les agents de la bourgeoisie pour écraser, au moment opportun, la révolte ouvrière. Les provocations honteuses auxquelles se livrent les policiers au service du capitalisme, ne sont que des guets-apens que ne savent pas éviter toujours ceux qui en sont les victimes.

Il n’y a pas lieu de s’étonner que ce soient toujours contre les organisations d’avant-garde et contre leurs militants les plus actifs que s’échafaudent des guets-apens ; nous devons donc veiller à ne pas tomber dans les embûches qui nous sont tendues et à nous méfier de ceux qui cherchent à nous entraîner dans des aventures douteuses.

Que les opprimés fassent le guet et ils tomberont moins souvent victimes des guets-apens de la bourgeoisie et du Capital.


GUEUX n. et adj. (mot d’origine argotique). On appelle gueux, le malheureux, le misérable, le nécessiteux qui ne trouve pas de quoi satisfaire aux besoins les plus élémentaires de l’existence et qui en est réduit, pour vivre, à avoir recours à la charité publique. Sans foyer et sans famille, le gueux traîne sa lamentable personne dans les coins obscurs des grandes villes ; il est l’hôte habituel des asiles de nuit, lorsque ceux-ci veulent bien, pour quelques heures, lui donner l’hospitalité ; sans quoi on le retrouve sous les ponts, déguenillé et sale, cherchant dans le sommeil un peu d’oubli à ses misères.

Le jour il vagabonde, espérant trouver au hasard du chemin la croûte de pain qui lui permettra de ne pas crever de faim. Sous le soleil brûlant, sous le froid glacial, ou sous la pluie qui pénètre ses pauvres hardes en loques, il attend, durant des heures, à la porte des soupes populaires, pour consommer le bol d’eau grasse que l’assistance publique lui accorde quotidiennement. Véritable déchet humain, animé par aucune espérance, car son sort ne peut pas changer, chaque jour se répète pour lui aussi misérable, aussi terriblement vide. Les gueux ne se révoltent pas ; ils ne peuvent pas se révolter ; ils sont tombés trop bas ; ce ne sont plus des hommes.

La société ne devrait-elle pas rougir de comprendre en son sein de tels êtres ? Quoi ! la terre est fertile et capable de nourrir tous ceux qui l’habitent ; les magasins regorgent de vivres et, chaque jour, se perdent des millions de tonnes d’aliments, et il est encore des êtres humains qui crèvent littéralement de faim ! Et c’est cela que l’on voudrait nous faire accepter comme une manifestation de l’ordre ?

Qui donc ne s’est pas senti profondément émotionné à la lecture de la belle œuvre du poète qui a mal tourné : Jean Richepin, La chanson des gueux ? Qui n’a pas senti monter en lui un ferment de colère, de pitié et de révolte en lisant les poèmes si vivants de Jehan Rictus ? Mais ceci est de la vie pourtant, de la vie vraie, de la vie vécue, et ce n’est pas une légende qu’en notre vingtième siècle il existe des hommes qui ne mangent pas, qui ne dorment pas, qui n’ont rien, qui ne possèdent rien et qui ne posséderont jamais rien.

Non, il n’est pas possible que cela dure ; une organisation sociale qui permet une telle inégalité, qui accepte que des êtres vivants n’aient pas le nécessaire, l’indispensable, alors que d’autres se vautrent dans l’opulence et le superflu, une telle société est appelée à disparaître.

Il ne faut pas croire que les gueux sont tous des êtres ignorants et incapables de se rendre utiles. Ce sont presque toujours des faibles. Il faut savoir jouer des coudes dans notre belle société, et celui qui ne sait pas se faire valoir est impitoyablement écrasé. Et c’est pourquoi les gueux sont nombreux. Pauvres errants, ils n’ont rien à attendre de l’organisation sociale actuelle, sinon la mort. La philanthropie et la charité ne sont que des pis-aller qui, loin d’adoucir le sort des gueux, perpétuent leur calvaire, et ce n’est que dans la transformation totale de la société que l’on peut trouver un remède à ce mal social.

La bourgeoisie, qui est responsable de cette gueuserie, prétend que les gueux ne sont que les victimes de la paresse et de l’ivrognerie ; c’est une lâche calomnie à laquelle il n’est même pas utile de répondre, car la bourgeoisie se sent bien incapable d’ouvrir une porte aux gueux qui peuplent la terre. Et lorsque nous assistons à toute cette misère qui s’étale pitoyablement, lorsque nous rencontrons sur notre route, ces gueux qui sont nos frères, nous sentons se développer en nous, plus intensément encore, notre désir de révolte, puisque c’est par la révolution seulement que l’on pourra mettre un terme à ce régime d’injustice et d’inégalité qui nous étreint.


GUIDE n. m. (du latin guida, même signification). Ce qui sert à guider. Celui ou celle qui dirige, qui conduit, qui montre le chemin. Un bon guide ; un guide expérimenté ; un guide fidèle. Dans les excursions, dans les ascensions dangereuses, on emploie des guides qui connaissent le pays que les voyageurs veulent explorer.

Pour s’orienter sur la voie de sa libération et de son émancipation, le peuple a, lui aussi, besoin de guides. Malheureusement il ne sait pas toujours les choisir, et c’est l’unique raison pour laquelle il s’égare et s’éloigne si souvent de la bonne route. La plupart de ceux qui acceptent de servir de guides au peuple ne cherchent, en réalité, qu’à devenir leurs maîtres pour profiter de son ignorance. Mais le peuple a si souvent été trompé qu’il s’aperçoit à présent de ses erreurs et se détache petit à petit de ses mauvais guides.

A force d’emprunter les mauvais chemins où le conduisaient des guides intéressés, il a trouvé la bonne route et n’a plus maintenant qu’à la poursuivre. Qu’il se détache de la politique et, bientôt, ses efforts seront couronnés de succès.


GUILLOTINE n. f. Instrument de supplice utilisé en France pour les exécutions capitales. Empruntons au Larousse sa brève description de la guillotine : « L’échafaud se compose essentiellement de deux montants élevés sur des madriers posés en croix sur le sol. Entre les deux montants descend une lame triangulaire, dont la chute est commandée par un simple bouton. Le corps du patient, posé sur une planche, est amené sous le couteau, de façon que le cou soit pris et maintenu entre deux planches dont la supérieure est mobile et qui, au moyen d’un évidement semi-circulaire de chacune d’elles, forment un trou (la lunette). »

C’est bien à tort que l’on attribue à Guillotin l’invention de la guillotine. Le médecin Guillotin était membre de l’Assemblée Constituante et proposa, le 10 octobre 1789, de soumettre tous les condamnés à mort au même supplice, et demanda qu’une machine simple et rapide soit substituée au bourreau. Il ne fournit aucune description de cette machine.

La guillotine était déjà utilisée depuis le début du xvie siècle dans certaines contrées du Midi de la France et en Italie. Ce n’est que vers la fin de 1791 que l’ordre fut donné à un célèbre chirurgien de l’époque, le docteur Antoine Louis, de faire construire une machine pour trancher les têtes. Ce dernier adapta la machine en usage dans le Midi de la France et que l’on appelait la mannaja et commença ses expériences.

Le 19 avril 1792, le docteur Louis écrivait au ministre Rolland : « Les expériences de la machine de Schmitt ont été faites à Bicêtre sur trois cadavres, qu’elle a décapités si nettement qu’on a été étonné de sa force et de la célérité de son action. » Ajoutons que c’est un facteur de pianos, nommé Schmitt, qui avait fourni le modèle rénové de la guillotine. La première exécution eut lieu à Paris, le 25 avril 1792.

Combien de pauvres diables ont, depuis, mis la tête sous le couperet ? Nous n’insisterons pas sur la nécessité brutale des exécutions en période révolutionnaire. Nous savons, et nous le regrettons, qu’une révolution ne se fait pas sans effusion de sang. La révolution est une manifestation violente de l’évolution, et il ne tient qu’à ceux qui détiennent arbitrairement toutes les richesses sociales, de ne pas pousser les opprimés à la violence.

Mais en période de calme, et non pas seulement en nous plaçant au point de vue anarchiste, mais seulement au point de vue humain, la peine de mort est une iniquité sans nom.

Qu’importent les moyens employés pour arracher la vie d’un individu. Certains semblent glorifier la guillotine, prétendant que trancher la tête avec une machine est moins barbare que de la couper avec une hache. Ce n’est simplement qu’une question visuelle, que nous ne voulons même pas discuter, car nous voyons plus haut. Nous disons que personne n’a le droit de disposer de la vie d’autrui ; qu’il n’appartient pas à un individu, quel qu’il soit, d’ordonner la mort d’un de ses semblables, et si un crime est horrible, le châtiment qui se traduit par un autre crime n’est pas moins horrible. Et les peuples feraient bien de penser à faire abolir, dans leurs pays respectifs, la peine de mort, qui est une honte pour une humanité qui se targue d’être civilisée.