Encyclopédie anarchiste/Légitime - Libéralisme

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Collectif
Texte établi par Sébastien Faure, sous la direction de, La Librairie internationale (tome 2p. 1205-1221).


LÉGITIME adj. (latin legitimus, de legis, loi). Qui a les qualités, les conditions requises par la loi ; qui est fait conformément aux prescriptions des lois (voir loi). Ceux qui emploient ce terme y enferment souvent le sens de juste.

Chateaubriand dit : « Il n’y a point de pouvoir légitime sans liberté. » Il conçoit ainsi un pouvoir qui s’exerce seulement sur ceux qui l’acceptent librement. Or tout pouvoir s’impose à quelqu’un, au nom de quelqu’un ou de quelque chose. S’il y avait — pour celui à qui on impose quelque chose — réellement liberté, il n’y aurait pas de pouvoir, ou seulement, en l’occurrence, un emploi abusif du terme. D’ailleurs, liberté suppose connaissance et conscience. En présence de ces deux facteurs se dessine justement la contestation de la légitimité du pouvoir. La reconnaissance du pouvoir et l’appui qui lui est donné s’entourent seulement des apparences de la liberté. De telles confusions ne sont au fond possibles que parce qu’on assimile, à tort, la loi à la justice.

Quand Taine dit : « Nulle autorité n’est légitime que par le consentement du public », s’il prend le public en bloc il peut certes s’exprimer ainsi, à la condition d’ailleurs d’identifier lui aussi légale et légitime et d’accorder à l’autorité des vertus de fait, sinon un blanc-seing de droit. Mais s’il entend : les individus composant le public, cette assertion s’effrite à l’analyse. D’une part, Taine, comme Chateaubriand, se contente ici de la fausse harmonie de l’acquiescement passif qui revêt parfois les dehors du vouloir éclairé. Et consentement ne peut être justification. Il est d’autre part évident qu’il y aura toujours, en fait, une minorité pour ne pas accepter cette autorité et, en justice, des arguments pour la condamner, d’où il appert qu’il n’y a pas, sur le terrain de l’équité et de la raison, d’autorité légitime. Trop souvent nous voyons comme disait Lamartine, « les forfaits couronnés devenus légitimes ». La force est par excellence celle qui légitime, et les préjugés et la peur soutiennent son empire. Chateaubriand, Taine et tant d’autres auraient pu méditer cette pensée de Boiste : « C’est tuer la justice avec son glaive que de dire : ce qui est établi est légitime ; il n’y a de légitime que ce qui est juste… »

Légitime se dit de l’union conjugale consacrée par la loi, et des enfants qui naissent de cette union : mari, époux légitime, fils légitime (voir mariage, union libre, etc.).

On voit ici, ce que le « légitime » a à voir avec la raison, la logique ou la liberté, ou le libre consentement public. Un homme et une femme sont unis par leur amour et leur estime réciproques ; leur cerveau a les mêmes aspirations, leur chair appelle leur chair. Tout simplement, ils vivent l’un près de l’autre : Leur union est illégitime.

Mais le bonhomme est vieux, usé, pourri de vices, esprit vil et cœur de pierre. Il a des « sous ». Elle, est jeune, belle, mais pauvre ; ou bien elle a des besoins que sa fortune ne lui permet pas de satisfaire. Pour ses « biens » elle épouse le vieux, accepte ses caresses, lui vend son corps et son geste d’amour. Seulement, elle a pris une garantie, elle s’est mariée ; elle a été se faire inscrire à la mairie. Elle n’est pas en carte, mais en livret, le livret de mariage. Sans cette inscription, elle n’est qu’une « fille de joie » et il n’est qu’un « vieux marcheur » ; leur union est illégitime et sévèrement jugée. Par contre, s’ils légalisent leur vie commune, leurs rapports fussent-ils monstrueux, disparate leur accouplement, leur liaison entachée de tares évidentes, leur union est légitime, la morale estompe leurs vices, la loi protège leurs « amours »…

Mais, du contact de ces deux êtres, des enfants sont nés. Pauvres petits êtres souvent indésirés que l’ignorance des parents a seule jetés dans la vie.

L’enfant de l’amour, appelé du fond de l’instinct, le fruit d’une tendresse réciproque, procréé dans les meilleures conditions de santé morale et physique : enfant illégitime, bâtard. Dès sa naissance, il est marqué au front : de père inconnu.

L’enfant du plus sordide marché, celui du deuxième couple, la société le reçoit avec tous les honneurs ; il est : l’entant légitime. Celui-ci a un père et il portera son nom. Comme si l’enfant, quelle que soit sa naissance, n’avait pas toujours un père et une mère ! Vieux relents de christianisme qui empoisonnent encore le vingtième siècle…

De grands esprits, des penseurs généreux, ont proposé de rayer des lois « le péché originel » en faisant tous les enfants égaux et en leur donnant le nom de leur mère. Des cœurs se sont émus, d’autres se sont révoltés ; et contre la loi, en dehors des lois, la grande cause humaine de l’amour libre et de la libre maternité est partout entendue et sonnera bientôt le glas du mariage, cette prostitution officielle. Il n’y aura plus alors d’enfants légitimes ou illégitimes, mais des amants et des enfants aimés.

— Qui se fait régulièrement et naturellement : Tirer des conséquences légitimes des faits allégués…

— Juste, permis, licite, fondé en raison : Une colère légitime, un légitime espoir.

Quand les dictionnaires, pour définir un mot, accolent : juste à : « permis, licite, fondé en raison », sans souligner l’abus du langage courant, on ne sait ce qu’il faut admirer le plus de leur manque d’esprit critique ou de leur servilisme vis-à-vis du pouvoir et des grands. En effet, si, en théorie, le licite, le permis, doit être toujours juste et fondé en raison, dans la pratique, ce qui est licite, permis, est toujours injuste envers quelqu’un, irraisonnable. Le prouvent d’ailleurs ces citations du Larousse :


Le temps souvent a rendu légitime
Ce qui semblait d’abord ne se pouvoir sans crime.

Corneille.


Quiconque a pu franchir les bornes légitimes
Peut violer enfin les droits les plus sacrés. (Racine).

La vertu n’exclut point une ardeur légitime
Quel cœur est innocent si l’amour est un crime. (Gresset).

En politique : Se dit en France des princes de la famille des Bourbons, que leurs partisans — légitimistes — considèrent comme ayant droit au gouvernement de la France. Avec les Orléanistes et les Bonapartistes, les légitimistes parlent encore le vieux langage des siècles écoulés. Paix à leurs cendres !

En jurisprudence : légitime défense, droit de se défendre contre un agresseur, sans égard aux conséquences qui peuvent en résulter pour ce dernier.

Pathologie : Se dit des maladies qui suivent le cours normal, prévu dans les traités médicaux : fièvre légitime.

Subst. masc. : Ce qui est légitime. « Dans les sociétés bien constituées, le légitime se confond avec le légal, et la loi locale avec la loi générale » (de Bonald). Dans les sociétés bien constituées, c’est le légal qui devrait se confondre avec le légitime, mais nous savons que jamais le légal ne peut être : le juste.

Subst. fém. : Portion que la loi donne à certains héritiers présomptifs dans des biens qu’ils auraient recueillis en totalité, sans les dispositions faites par le défunt à leur préjudice : Légitime des descendants, des ascendants. Ce terme du vieux droit français n’est plus guère usité et est remplacé par : réserve. — A. Lapeyre.


LÉGUMISTE. (Voir végétarisme, végétalisme, etc.)


LÉNINISME (Voir bolchevisme, communisme, marxisme, socialisme, soviets, etc.)


LÉGISTE n. m. (de lex, legis, loi). Celui qui connaît, qui étudie des lois. « De leur application aux lois dont ils se firent un métier, ils furent appelés légistes » dit Saint-Simon. La multiplication des légistes atteste l’importance de l’appareil législatif, son étendue, sa complexité. Elle souligne quelle place occupent dans les sociétés humaines ces constructions superfétatoires, et nocives au surplus, que sont les législations successives. « Il n’y a pas, disait Piron, de marque plus certaine de la mauvaise constitution des cités que d’y voir beaucoup de légistes et de médecins ». En effet, comme l’hygiène à l’individu, une ordonnance logique manque au corps social, et tous deux réclament la charge de soins qui les tuent…

Les légistes ont joué un grand rôle dans l’affermissement du pouvoir royal. Ils en ont, par leurs justifications, légitimé le principe et consolidé les assises. Imitant les glossateurs de l’École de Bologne qui, à ceux de l’ancienne Rome, assimilèrent les empereurs d’Allemagne, les légistes appliquèrent, chez nous, les mêmes textes au roi de France « empereur dans son royaume » Ils détournèrent au profit du roi, « souverain fieffeux », certaines prérogatives féodales, en firent le représentant de l’intérêt supérieur du bien public… Autant par leur habileté que par le prestige des armes, du domaine et de la hiérarchie, l’autorité royale se trouva reconstituée vers la fin du xve siècle. Il n’y manquait plus que la couronne de « droit divin » que lui réservait l’Église.


LÉNITIF [IVE] adj. (lat. lenitivus, de lenire, adoucir). Un lénitif est ce qui calme et adoucit, ainsi le miel par exemple. Ce terme fort utilisé en médecine s’applique dans le langage courant, à tout ce qui pacifie, tout ce qui atténue les différends, amoindrit les susceptibilités ou met du baume sur les plaies soit physiques, soit morales. Certaines personnes exercent naturellement une influence lénitive comme d’autres, sans même s’en rendre compte : blessent et irritent quiconque les approche. On recherche les premières, on fuit les secondes, vrais buissons épineux dont les fleurs mêmes sont entourées de piquants. Néanmoins gardons-nous des chattemites dont les gants de velours cachent des griffes bien aiguisées ; un ami, dont la franchise est brutale et déplaisante, vaut mieux qu’un flatteur qui, vous voyant côtoyer un gouffre, se garde de vous avertir. Éviter à autrui toute douleur inutile, mais sans vaine faiblesse et sans craindre la lutte lorsqu’elle est nécessaire, voilà probablement la meilleure attitude.

Comment n’être pas révolté par l’hypocrisie doucereuse du prêtre qui, par calcul, fait sienne la maxime de saint François de Sales : « On prend plus de mouches avec du miel qu’avec du vinaigre ». Assurément, les croyants sont des mouches de la plus sotte espèce généralement, et n’ayant aucun des mérites de l’abeille ; nous comprenons que le clergé les exploite, mais il nous répugne que ce même clergé place son exploitation sous l’enseigne du crucifié Jésus. Et notre indignation atteint son comble quand nous voyons les prêtres dresser des listes noires, qui seront communiquées discrètement aux patrons, aux propriétaires, aux politiciens bien pensants, à l’ombre du confessionnal, en persuadant les faibles d’esprit qu’ils iront rôtir en enfer s’ils ne dénoncent les mécréants. Pascal a flétri, dans les Provinciales, les procédés utilisés par les Jésuites afin de capter la confiance des souverains. Un père La Chaise n’hésitait pas à fournir de maîtresses Louis XIV, son royal pénitent, et presque tous les confesseurs des rois firent de même. Dieu, à les entendre, donnait toute licence aux têtes couronnées à condition qu’elles se laissent conduire par les disciples de Loyola. Défions-nous donc des gens qui, selon le proverbe populaire, sont trop polis pour être honnêtes. Ne soyons pas grincheux ; ne soyons pas flatteurs non plus. Ajoutons que les premiers sont plus nombreux que les seconds, en général, dans les milieux d’avant-garde.


LÉONIN [INE] adj. (latin leoninus, de leo, lion). Qui a rapport, qui appartient au lion, qui est de sa nature ou lui ressemble par quelque trait, par son caractère ou ses qualités : rugissements léonins ; tête, vigueur, mœurs léonines. En jurisprudence, signifie abusif, fondé sur le seul droit de la force. Se dit d’un partage, d’un marché où quelque stipulation réserve à une ou à plusieurs personnes favorisées la part du lion (allusion à l’apologie des animaux vivant en société avec le lion). Cette expression n’est guère usitée que dans les locutions : société léonine, contrat léonin, part léonine, que la clause ou les conditions visées soient formulées ou seulement tacites.

Ce sont justement ces acceptions qui nous incitent à nous étendre ici davantage. En effet, ce n’est pas seulement au point de vue individuel que se pratiquent dans la plupart des cas, les contrats, les marchés, les partages léonins, mais c’est encore au point de vue collectif. L’organisation actuelle de la société n’est-elle pas basée sur l’accaparement léonin des richesses de la terre par une classe d’individus aux dépens d’une autre classe ? C’est le contrat social qui est véritablement un contrat léonin. Tout le système de la propriété reposant sur l’exploitation de l’homme par l’homme s’apparente en son esprit avec, çà et là, des formes insidieuses, au raisonnement brutal du roi des animaux s’arrogeant, de par sa force, le droit à la proie la plus belle, au plus riche butin.

Il a donc fallu qu’à quelque moment, appuyés sur la ruse ou la brutalité, des hommes s’affublassent de la peau du lion pour persuader aux autres bêtes humaines qu’elles devaient s’incliner, trouver même équitable ce marché de maître à serviteur, un contrat de dupes. Mais à aucune époque les intéressés — esclaves, serfs, prolétaires — n’ont pu consentir en connaissance de cause et en toute liberté les conditions de travail et de vie qui comportent ce caractère léonin. Les nécessités vitales, compliquées de faiblesse et d’ignorance, l’absence d’une cohésion intelligente qui seule leur eût permis de résister à des empiètements tyranniques, leur ont fait à travers le temps une sorte d’obligation d’accepter des clauses qui consacrent leur infériorité. D’autre part la bourgeoisie, groupe social actuellement bénéficiaire de ce contrat, s’efforce d’en justifier l’existence, de l’abriter sous des principes moraux, de lui donner une armature légale inébranlable. Et c’est à en discuter la valeur, à en contester le principe, à en dénoncer l’arbitraire, à mettre en relief sa nocivité que visent les critiques socialistes, communistes, anarchistes.

Des utopistes ont opposé à ce système choquant par trop les principes les plus simples de liberté, d’égalité et de fraternité des systèmes plus en accord avec la justice sociale, sans parvenir à changer quoi que ce soit dans le désordre actuel des choses et dans le désaccord perpétuel des hommes entre eux. C’est qu’il est aussi difficile de faire admettre à un parasite, à un bénéficiaire de « l’ordre » social actuel, l’illégitimité de sa situation favorisée, qu’il est malaisé de faire lâcher prise au lion, campé sur son butin sanglant. Tout possédant, conscient ou non de la frustration qui est la base de son bien quand ce bien est le résultat du travail de ses semblables, défend ce bien férocement. L’accapareur, le profiteur, l’exploiteur, en un mot le voleur du bien d’autrui, s’appuyant sur « le Droit, la Légalité, la Justice », repousse tout raisonnement et se cramponne à son morceau de roi. Il crie « à la garde ! » si on conteste le bien-fondé de ses prétentions à la propriété qu’une législation millénaire a habilement consacrées.

Avant la Révolution du Tiers-État, ce qu’avaient monopolisé Roi, Nobles, Clergé, était de toute évidence privilège et accaparement. Et la révolte des spoliés consignant dans les Droits de l’Homme une reprise solennelle, était venue à point pour remettre les choses en place. Cela le bourgeois, héritier de 89, l’admet. Mais nanti à son tour de ce qui fut justement arraché à l’Ancien Régime, il n’admet pas qu’on lui dise aujourd’hui que sa classe doit rendre aussi ce qui ne lui appartient pas. Il ne veut pas croire (ou il feint d’ignorer) que la fortune acquise l’est toujours aux dépens du pauvre et que nul ne peut jouir de l’oisiveté sans que ce soit aux frais des besogneux.

Les « Lions » de la société actuelle devront tôt ou tard, bon gré mal gré, se rendre à l’évidence et accepter la résiliation du contrat léonin dont ils bénéficient. Les autres animaux que sont les producteurs exploités ne seront pas toujours obtus et résignés… Déjà, n’ont-ils pas osé discuter leur état. Il ne faudra qu’un sursaut de révolte collective comme en sont capables les travailleurs quand ils sont organisés et qu’ils ne suivent pas de mauvais bergers, pour arracher le contrat, le détruire et imposer une forme nouvelle de société basée sur la production équitablement organisée pour les besoins de tous. — G. Y.


LETTRE n. f. L’étymologie de ce mot est incertaine. Il viendrait de littera (caractère d’écriture), de lictera (du radical sanscrit likh, graver, écrire), de linea (ligne) ou de linere, litum (enduire). Il désigne chacun des caractères qui composent l’alphabet dans sa forme, sa dimension, sa couleur, chez ceux qui emploient ce mode d’écriture pour la représentation du langage articulé. L’emploi des lettres, pour écrire les mots, est guidé par l’orthographe. « Otez de notre écriture les lettres que nous ne prononçons pas, vous introduirez un chaos en l’ordre de notre grammaire, et ferez perdre la connaissance de l’origine de la plus grande partie de nos mots. » (Livet). Les caractères employés pour l’écriture du langage musical sont appelés notes.

Le mot lettre désigne aussi ce qui a un sens littéral, étroit, renfermé dans un texte. Considérer une chose au pied de la lettre, c’est la voir exactement dans le sens rigoureux du mot. Juger selon la lettre, c’est s’en tenir à ce qui est écrit. Aider à la lettre, c’est interpréter en expliquant le sens. Ajouter à la lettre, c’est élargir le sens et aller au-delà. Suivant les circonstances, il convient de préférer l’esprit à la lettre. « La lettre tue et l’esprit donne la vie », a dit saint Paul, interprétant la prétendue loi divine ; mais lettre et esprit ont été si souvent falsifiés, surtout sur les questions divines et dans les buts les plus contradictoires bons et mauvais, qu’il est impossible de s’y reconnaître. Comme l’a dit Voltaire à propos de l’emploi des signes du langage : « L’univers fut abruti par l’art même qui devait l’éclairer. »

L’incertitude de l’étymologie du mot lettre est d’autant plus singulière que ce mot suppose en certains cas une absolue précision. Ce qui est non moins singulier, c’est que les hommes n’ont pas trouvé de nom à la réunion des lettres ou caractères du langage. « Comment s’est-il pu faire, a dit Voltaire, qu’on manque de termes pour exprimer la porte de toutes les sciences ? La connaissance des nombres, l’art de compter, ne s’appelle point : Un-deux. ». Les Grecs ont dit : alpha, bêta, etc… et du son des deux premières lettres de leur langue on a fait alphabet. Nous disons : l’a. b. c. Certains allant jusqu’à d ont fait abécédaire. On peut aller ainsi jusqu’à l’oméga des Grecs qui est le z français. A défaut d’un mot ayant un sens, on a appelé alphabet la réunion des lettres d’une langue disposée suivant une énumération conventionnelle. L’alphabet est la première partie de la grammaire ; la connaissance des lettres qui le composent est l’élément essentiel de celle du langage.

Les lettres, ou signes du langage d’après l’énumération alphabétique, auraient été trouvées par les Phéniciens qui les auraient transmises aux Grecs. Du grec est dérivé l’alphabet des latins employé aujourd’hui par leurs descendants (France, Espagne, Portugal, Italie, Roumanie), par les Scandinaves, les Germaniques et quelques autres peuples dont les langues sont étrangères à la famille indo-européenne. Les Hébreux avaient reçu aussi des Phéniciens leur alphabet. Ils le transformèrent peu à peu pour composer l’araméen. L’ancien alphabet phénicien n’a été conservé chez eux que par les Samaritains, d’où son appellation actuelle d’alphabet samaritain. L’Inde possède des alphabets. Ils sont dérivés de l’araméen et du grec par l’indo-bactrien. La Perse a un alphabet sorti de même de l’araméen, où sont conservées des traces égyptiennes. L’araméen a également produit les variétés arabes. D’autres très nombreux alphabets se sont formés sous des influences plus ou moins obscures et mélangées. Il n’y en aurait pas moins de cinquante-sept pour écrire les seules langues turques.

La parenté des signes de l’écriture ne comporte nullement celle du langage : mais comme les hommes ne peuvent émettre, quelle que soit leur langue, qu’un nombre déterminé de sons, il en résulte que les mêmes signes pourraient, à peu de choses près, servir aux besoins de toutes les langues. L’alphabet a rendu extrêmement aisée l’expression écrite du langage en réduisant ses signes à vingt-deux lettres dans l’italien, vingt-quatre dans le grec, vingt-cinq dans le latin, vingt-six dans le français, l’anglais et l’allemand, vingt-sept dans l’espagnol. Les peuples qui n’ont pas d’alphabet et ont des signes pour chaque mot, ont une écriture extrêmement compliquée, dont la vulgarisation est à peu près impossible. C’est ainsi que ces signes dépasseraient chez les Chinois le nombre de quatre-vingt mille ! Dans l’ancienne Égypte, il y avait autant d’écritures que de castes. On comprend les difficultés linguistiques qu’il y a pour s’entendre, non seulement entre ces peuples, mais aussi entre gens du même peuple.

Les lettres ont des formes très variées dans l’écriture. On les a beaucoup réduites depuis l’invention de l’imprimerie et l’usage courant de l’écriture développé par l’instruction. Mais aux temps où les livres n’existaient qu’en manuscrits, c’était un art important, chez leurs copistes, de multiplier la variété des lettres et de leurs ornementations. Il y avait les lettres armoriées, les lettres en broderie, les lettres capitulaires, les lettres en chaînettes, en treillis ou en mailles, les lettres tressées, entrelacées, enclavées ou éparses, les lettres de forme, de marqueterie ; les lettres onciales, les plus anciennes, qui remontent au temps des premiers Ptolémée ; les bénéventines, les pisanes, les lettres perlées, ponctuées, solides, tondues, barbues, tourneuses, tranchées, et une foule d’autres oubliées. Aujourd’hui, l’imprimerie emploie les lettres majuscules, capitales, ornées, blanches, grises, tranchées, à queue, etc… Les lettres de l’écriture alphabétique ont des formes diverses propres à chaque peuple. La forme la plus courante en Europe est celle de l’écriture latine. Les Allemands ont encore la forme gothique qu’ils abandonnent peu à peu après les Scandinaves. Il y a en outre les écritures arabe, grecque, russe, asiatiques.

On appelle encore lettre une communication par écrit adressée dans certaines circonstances à des personnes éloignées : lettre de faire-part, de condoléances, d’introduction, de recommandation, circulaire, etc… Dans le commerce, on fait usage de la lettre de change, la lettre de crédit, la lettre de gage, la lettre d’avis, la lettre de voiture, la lettre d’offre de service, etc…

La lettre est aussi la correspondance particulière entre personnes, sous forme d’épître, de missive. Elle est le genre épistolaire dans les Belles-Lettres (Voir ce mot).

Sous l’ancien régime d’avant 1789, un très grand nombre d’actes législatifs, de jurisprudence et de chancellerie, étaient appelés lettres royaux (de l’ancien pluriel royaux qui était le même pour le masculin royal et pour le féminin royale). Il y avait, entre autres, les lettres de cachet qui servaient à différents usages, mais surtout à envoyer les gens en prison, sans jugement, selon le bon plaisir des monarques ou de leurs favoris. Saint-Foix, montrant que les inventions malfaisantes ont été dues souvent à des gens d’église, a écrit dans ses Essais historiques sur Paris : « Un moine inventa la poudre à canon ; un évêque les bombes ; un capucin, le père Joseph, imagina les espions soudoyés par la police et les lettres de cachet ». Voltaire déplorait, que tant d’assassinats religieux et tant de lettres de cachet fussent le partage d’un peuple, celui de France, si renommé pour la danse et l’opéra-comique. Diderot a dit qu’on a pu compter quatre-vingt mille de ces lettres « décernées contre les plus honnêtes gens de l’État sous le plus doux des ministères ». D’après l’historien Montgaillard, on en lança plus de 150.000 pendant le règne de Louis XV. Michelet a dit qu’alors : « l’essence et la vie du gouvernement étaient la lettre de cachet ». Bien qu’abolies solennellement par la Révolution française, les lettres de cachet existent toujours sous des formes déguisées. En démocratie comme au temps de Mme de Maintenon, « on est persuadé qu’elles sont nécessaires » ! (Voir : Liberté individuelle). — Edouard Rothen.

LETTRES (BELLES-) — On dit aussi les Lettres. Elles sont la littérature et, particulièrement, la grammaire, l’éloquence, la poésie. Ce sont les « arts de la parole » et valent par l’expression que l’art fait prendre aux mots. Cette expression s’inspire des sentiments plus que de la clarté et de la précision nécessaires aux sciences. Lorsqu’une part de sentiment se mêle aux sciences, elle les fait appartenir aux lettres. L’histoire, la philosophie, la linguistique sont à la fois des sciences et des lettres. Pendant que les sciences recherchent des connaissances nouvelles, les lettres s’occupent de répandre des connaissances acquises. Elles forment le jugement des hommes, leur servent à l’exprimer. Leur objet est tout intellectuel et moral ; celui des sciences est tout expérimental.

Avoir des lettres, c’est posséder les connaissances que procure l’étude des livres. Descartes a dit : « J’ai été nourri aux lettres dès mon enfance, et, pour ce qu’on me persuadait que par leur moyen on pouvait acquérir une connaissance claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie, j’avais un extrême désir de les apprendre. »

En littérature, on appelle genre épistolaire la correspondance littéraire. On dit que ce genre est le plus répandu parce que « tout le monde écrit des lettres ». C’est comme si on disait que tous ceux qui « mettent la main à la plume » font de la littérature. Leur étonnement serait aussi légitime que celui de Monsieur Jourdain apprenant qu’il faisait de la prose lorsqu’il disait : « Nicole, apportez-moi mes pantoufles et me donnez mon bonnet de nuit. » (Molière : Le Bourgeois gentilhomme). Pour être de la littérature, la correspondance doit avoir les qualités de l’art de la parole tant par l’emploi de la langue que par le choix des expressions et des sentiments. Le genre épistolaire réclame en particulier du naturel, du tact et de la concision. Plus qu’en tout autre genre, la concision est, dans la correspondance, l’art de bien écrire, c’est-à-dire d’énoncer clairement ce qu’on a bien conçu. Il y faut plus de temps que pour écrire longuement et obscurément. Pascal terminait ainsi une de ses lettres : « Je n’ai fait cette lettre-ci plus longue que parce que je n’ai pas eu le loisir de la faire plus courte. » La clarté et l’aisance de la pensée, l’élégance de l’esprit, sont nécessaires dans la correspondance autant que dans la conversation. La lourdeur pédante y est aussi mal venue que l’affectation précieuse. Les deux se rencontrent souvent dans les Lettres des xviie et xviiie siècle, bien qu’ils aient été la période la plus brillante de la littérature épistolaire. Malebranche remarquait qu’ « il n’y a rien de plus ennuyeux et de plus désagréable que de philosopher par lettres », Voltaire disait : « D’ordinaire, les savants écrivent mal les lettres familières comme les danseurs font mal la révérence. » On n’en « pédantisait » et on n’en « philosophait » pas moins par lettre. La correspondance, facilitée par le service des postes que Richelieu avait organisé pour les particuliers, était devenue à la mode et permettait à tout le monde d’être littérateur. Quelle joie n’était-ce pas pour les Sévigné de raconter à leurs filles éloignées en province, et par elles à la « bonne société » de leur ville, des histoires de cour dont la nouvelle ne mettait plus que huit jours pour parvenir jusqu’à Marseille ! Les commérages aristocratiques de Paris et de Versailles couraient sur toutes les routes de France. Dans les petits billets comme dans les longues épîtres, on dissertait de tout : amours, potins et scandales de la cour et de la ville, littérature, religion, philosophie, sciences, etc… Les Lettres de Mme de Sévigné et de Voltaire sont les modèles du genre épistolaire des deux siècles. Elles caractérisent le ton du badinage qu’on prenait devant tous les événements, les plus graves comme les plus insignifiants. Plus que jamais, en ce temps-là, le plaisir de dire un bon mot et d’avoir une réputation de bel esprit l’emportait sur toute autre considération. N’entendait-on pas Louis XV lui-même dire après la bataille de Rosbach où le prince de Soubise avait été battu : « Tiens, ce pauvre Soubise ! Eh bien, il ne lui manque plus que d’être content. » Louis XV, lui, était content de toutes les façons et il lui importait peu que la France fût ruinée par la guerre. Dans ces temps « aimables », où toutes les affaires de l’État tournaient à la galanterie, ce furent surtout les femmes qui illustrèrent le genre épistolaire. Ce furent avec Mme de Sévigné, Mmes de Scudéry, de Sablé, Ninon de Lenclos, de Lafayette, la présidente Ferrand, de Maintenon, du Châtelet, d’Epinay, Necker, et un grand nombre d’autres. Toutes les femmes de la cour écrivirent durant ces deux siècles, soit des Lettres, soit des Mémoires, dans le ton des « précieuses » d’abord, dans celui des « philosophes » ensuite. M. Jean Lemoine a publié en 1911-1913 les Lettres sur la Cour de Louis XIV, par le marquis de Saint-Maurice.

Au xixe siècle, la vie nouvelle a tué peu à peu le genre épistolaire. La rapidité des communications, le télégraphe, le téléphone, les journaux qui concentrent et répandent les nouvelles du monde entier en quelques heures, ont supprimé les principaux motifs de correspondance. On est de plus en plus pressé, on a de moins en moins le temps d’écrire et surtout de bien écrire pour un échange désintéressé d’idées, pour le plaisir, et on écrit comme on vit, fiévreusement, en courant ; cinq mots sur une carte postale, illustrée d’un monument ou d’un paysage qu’on n’a pas eu le temps de regarder et sur lequel on a l’opinion interchangeable de tous les acheteurs de la carte postale. La lettre n’est plus qu’une forme employée par les littérateurs comme le roman, la nouvelle, et encore est-elle bien délaissée. La correspondance des hommes notoires n’intéresse plus que pour les renseignements historiques ou biographiques qu’elle fournit, comme document et témoignage.

Bien des écrivains ne se sont fait connaître ou n’ont révélé leur véritable caractère que par leur correspondance. Le nom de Mlle Aïssé serait demeuré inconnu sans ses Lettres Portugaises. L’impersonnalité des œuvres de Flaubert aurait toujours laissé ignorer l’auteur et sa vie si sa Correspondance n’avait montré l’homme qu’il fut. A ce point de vue les lettres des hommes du xixe siècle, plus personnelles, plus intimes, sont plus caractéristiques que dans les siècles précédents où l’on écrivait moins pour ses correspondants que pour le public.

On dut écrire beaucoup de lettres dans l’antiquité, mais il en est peu resté. Celles qui ont été conservées n’en ont que plus de valeur. Beaucoup sont malheureusement apocryphes ; on en a attribué faussement à Socrate, Diogène, Cratès, Pythagore, Eschine et d’autres. Parmi les Lettres tenues pour authentiques, les plus importantes sont celles de Cicéron, de Sénèque, de Pline. Elles nous renseignent sur l’histoire et les mœurs de leur époque. Les Lettres d’Aleiphron renferment des détails curieux sur les différentes classes d’Athènes, celle des courtisanes en particulier. On a conservé, du ive siècle, les Aristaneli epistolæ qui dépeignent la vie galante de ce siècle. Les Lettres de Synésius, de Libanius, de Symmaque, sont des documents importants sur les débuts du christianisme. Celles de Libanius contiennent de violentes accusations contre le vandalisme chrétien. Celles d’Ausone font connaître la vie de l’homme de lettres au ive siècle. Celles de Sidoine Apollinaire présentent un tableau de la société gallo-romaine du ve siècle. Il est resté des lettres d’empereurs romains, de Marc-Aurèle, de Trajan et surtout de Julien, dont l’édition complète et exacte n’a été produite qu’en 1924 par la « Collection des Universités de France ». Les lettres ont été la première forme de la littérature chrétienne. Elle a atteint immédiatement, avec celles de saint Cyprien et de saint Jérôme, une hauteur qu’elle n’a plus connue depuis. Saint Jérôme, en particulier, domine les temps troublés et barbares des premiers siècles du christianisme. Il en est peut-être le plus grand génie, sinon l’unique. Il a donné au christianisme la seule formule qui lui mérite de laisser un souvenir dans l’histoire des hommes, et cette beauté que des millions de parasites qu’il a fait vivre à travers les siècles ont traînée dans la boue mais n’ont pas réussi à effacer.

Après saint Jérôme, l’ignorance et la barbarie intellectuelle qui s’installèrent dans les mœurs supprimèrent généralement la correspondance ou la rendirent sans intérêt littéraire. Il faut arriver au xiie siècle pour retrouver une véritable éloquence épistolaire. Les Lettres d’Abélard et d’Héloïse, de Suger, de saint Bernard, de Jean de Salisbury, de Pierre le Vénérable, de Pierre de Blois, sont celles de vrais érudits et pleines de l’effervescence d’une pensée trop longtemps comprimée. Cette effervescence se renouvela avec la Renaissance, particulièrement en Italie. Petris de Vincis et le Dante ont laissé des lettres politiques et littéraires. Les papes et les princes italiens, devenus des lettrés, avaient d’illustres correspondants. Souvent l’Arétin, « condottiere de lettres », écrivit pour eux ou contre eux. Léon X, Julien de Médicis, Lucrèce Borgia, correspondaient avec Bembo, Raphaël et Bibienne.

La Renaissance vit en France les lettres de Rabelais, de Calvin, de la reine de Navarre. En Allemagne, celles de Jean Hus que préfaça Luther. En Espagne, celles passionnément mystiques de Thérèse d’Avila.

Par la suite, les lettres se multiplièrent. Leurs auteurs et leurs sujets furent des plus divers. En France, on a la correspondance de Marie Stuart, Etienne Pasquier, Malherbe, Descartes, Voiture, Balzac, Gui Patin ; celle des littérateurs du xviie siècle, des philosophes du xviiie. Le développement des idées philosophiques fut dû surtout aux très nombreuses lettres que les encyclopédistes Voltaire, J.-J. Rousseau, Diderot, d’Alembert, Grimm, etc., échangèrent avec les plus grands personnages d’Europe.

Les hommes de la Révolution ont laissé peu de lettres. Ils ont plutôt écrit des Mémoires, quand les événements leur en ont laissé le temps. Les lettres de Mme Roland, publiées sous le titre : Lettres de Mademoiselle Philipon aux demoiselles Cannet et antérieures à la Révolution, sont dignes de ses Mémoires par le style et la noblesse des sentiments. M. G. Michon a édité, en 1924 et en 1926, la correspondance de Barnave et celle de Maximilien et Augustin Robespierre. Dans les correspondances du xixe siècle, les lettres d’Edgar Quinet, de Michelet, de Carlyle, de Tolstoï et d’Élisée Reclus sont parmi les plus belles par l’élévation de la pensée.

En Allemagne sont remarquables les lettres de Herder, de Gœthe et de Schiller, de J. de Muller, de Humboldt.

En Angleterre, la correspondance est surtout politique et historique. On a celle, classique, de Bolingbroke, Chesterfield, Talbot, Franklin, Cromwell, Hyde, lady Montagne. Ensuite, les lettres de Thomas Moore, Hume, l’acteur Garrick, Horace Walpole, etc… Celles de lord Byron ont été traduites en français en 1911.

De nombreux ouvrages ont été écrits sous forme de lettres, tels les Épîtres des hommes obscurs, d’Ulrich Von Hutten, traduites par L. Tailhade ; les Provinciales, de Pascal ; les Lettres spirituelles, de Bossuet et de Fénelon ; les Lettres persanes, de Montesquieu ; les Lettres anglaises, de Voltaire ; les Lettres sur la musique et la Nouvelle Héloïse, de J.-J. Rousseau ; les Lettres d’Italie, du président de Brosses ; les Lettres de Jacopo Ortis, d’Ugo Foscolo ; les Liaisons dangereuses, de Laclos ; les Lettres d’une inconnue, de Prosper Mérimée, etc… — Edouard Rothen.

LETTRES (GENS de). Les gens de lettres, hommes et femmes, sont par définition les personnes « livrées à la culture des lettres » (Littré), celles « qui s’occupent de littérature, qui publient des ouvrages littéraires » (Larousse). Ce sont les littérateurs qui composent des ouvrages ou qui étudient ceux des autres. Mais, depuis que la littérature est devenue une industrie, le titre a été étendu à des gens vivant des besognes les plus singulières. Duclos disait déjà, au xviiie siècle : « Les lettres ne donnent pas précisément un état ; mais elles en tiennent lieu à ceux qui n’en ont pas d’autre. » Elles sont arrivées à fournir un état surtout à des gens qui n’ont aucun rapport avec elles ou qui n’en ont que pour les déshonorer.

Sur l’homme de lettres véritable, Duclos disait : « Ce qui constitue l’homme de lettres n’est pas une vaine affiche, ou la privation de tout autre titre ; mais l’étude, l’application et la réflexion. » Voltaire ne reconnaissait comme hommes de lettres que les lettrés. Il disait : « Les gens de lettres qui ont rendu le plus de service au petit nombre d’êtres pensants répandus dans le monde sont les lettrés isolés, les vrais savants renfermés dans leur cabinet, qui n’ont ni argumenté sur les bancs des universités, ni dit les choses à moitié dans les académies ; et ceux-là ont presque tous été persécutés. » Par contre : « Faites des odes à la louange de monseigneur Superbus Fadus, des madrigaux pour sa maîtresse ; dédiez à son portier un livre de géographie, vous serez bien reçu, mais vous ne serez pas un véritable homme de lettres. » Voltaire refusait aussi ce titre à celui qui « avec peu de connaissances ne cultive qu’un seul genre », et il ajoutait : « Celui qui n’ayant lu que des romans ne fera que des romans ; celui qui, sans aucune littérature, aura composé au hasard quelques pièces de théâtre, qui dépourvu de science aura fait quelques sermons, ne sera pas compté parmi les gens de lettres. » Il voyait dans l’homme de lettres le grammairien antique, dont les connaissances ne s’étendaient pas seulement à la grammaire mais embrassaient toutes les belles-lettres et même les sciences. On comprend que les voyant ainsi, il ait attribué aux gens de lettres les progrès de l’esprit humain, le développement de l’instruction, la destruction des préjugés et des superstitions. Ils étaient, à ses yeux, de son vivant, les philosophes encyclopédistes et il en séparait les « beaux esprits » dont la valeur est faite de qualité brillante plus que de connaissances.

Aujourd’hui, l’homme de lettre est devenu, comme « l’honnête homme », un personnage indéfini. Sa profession est non seulement celle des « plumitifs » de toutes sortes, mais elle s’apparente, en ce qu’elle est aussi vague et aussi louche, à celles d’ « agent d’affaires », de « chargé de mission », d’ « attaché à n’importe qui et n’importe quoi ». Elle s’agglomère particulièrement au journalisme et par lui à tous ceux qui en vivent. Si le publiciste — qui écrit sur le droit et la sociologie — a encore quelques rapports avec les lettres, le journaliste n’en peut avoir sans risquer de perdre son emploi où de n’y trouver qu’une vie misérable. La plupart des journalistes n’écrivent pas ; ils en seraient bien empêchés, et ce n’est pas leur fonction. La meilleure garantie de réussite dans cette profession est d’être illettré. L’homme de lettres qui s’y égare et qui ne rompt pas avec toute littérature, y demeure en situation inférieure et suspecte, même s’il occupe l’emploi de directeur de journal, la littérature qui se fait dans ces boutiques étant toujours subordonnée à des intérêts commerciaux qui lui sont contraires et ne se distinguent pas de ceux d’une entreprise de maçonnerie, d’une exploitation de tramways ou d’une maison de tolérance. La valeur d’un journal se juge non à la qualité de sa littérature, mais à son tirage, au cours de ses actions, à l’importance de sa participation aux fonds secrets et au rendement de sa publicité. Le métier d’homme de lettres est, grâce au journalisme, une fin pour une foule, d’aventuriers, d’escrocs, de banqueroutiers, venus de tous les milieux sociaux. Sortis de prison ou ayant réussi à y échapper, ils installent une de ces cavernes où se fabrique l’opinion sous le titre le plus ronflant qu’ils peuvent trouver et les affamés ne manquent pas pour y faire toutes les besognes. L. Tailhade a dit : « Les jeunes hommes qui n’ont pas d’assez bonnes façons pour être valets de chambre et qui ont les mollets trop exigus pour devenir valets de pied se « mettent » journalistes. A condition d’ignorer le français, de n’avoir pas de scrupules, de ne posséder ni cœur, ni esprit, ni rognons, il n’est pas malaisé de conquérir là-dedans une soupe quotidienne. » Grâce au journalisme, la profession d’homme de lettres va de l’Académie aux salons où M. Philibert arbore les palmes académiques au milieu de ses pensionnaires. M. Lechat, devenu directeur de journal, appelle un Anatole France : « Mon cher confrère !… » Les lettres font l’ornement des plus illettrés comme la légion d’honneur fait celui des plus tarés. Les deux vont d’ailleurs de plus en plus ensemble, les lettres aristocratisant la Légion d’honneur et la légion d’honneur démocratisant les lettres.

Lars et Corydon apportent au métier des lettres les aspects les plus imprévus. A côté des « bas-bleus », des « Centaures de la civilisation » (Chapus), des « Amazones », (Han Ryner), qui ne sont pas complètement dépourvues de littérature, il y a les dames de la galanterie active et retraitée. Aux temps de l’anarchisme intellectuel qui fleurissait au Jardin de Bérénice, il y avait les femmes botticellesques, échappées des brasseries et des ateliers, qui avaient appris l’esthétique en couchant, disaient-elles, avec Verlaine. On ne compte plus aujourd’hui celles qui sont deux fois de lettres, leurs amants les ayant enlevées à la machine à écrire pour les lancer au cinéma. Les retraitées prétendent continuer les traditions littéraires des Ninon de Lenclos et des Maintenon en publiant leurs Mémoires ; elles en confient la rédaction à des professionnels spéciaux qui ont appris à écrire en vidant leurs seaux de toilette.

De plus en plus, la caractéristique de la profession des lettres est d’être occupée par des illettrés. Déjà, dans son Vicaire de Wakefield, Goldsmith écrivait ceci : « Que dites-vous de débuter par être auteur, comme moi ? Vous avez lu dans les livres que les hommes de génie meurent de faim à ce métier ; mais je puis vous montrer par la ville une quarantaine de sots qui en vivent grassement ; tous honnêtes gens, trottant dans l’ornière d’un pas égal et lourd, écrivant de l’histoire et de la politique, et fort prônés ! Des hommes, Monsieur, qui, s’ils fussent nés savetiers, auraient toute leur vie raccommodé de vieux souliers sans jamais en faire un. »

Goldsmith ne soupçonnait pas l’immense variété de types que le progrès scientifique, à défaut du progrès social, et que l’instruction bourgeoisement distribuée, amèneraient à la profession des lettres. C’est ainsi qu’on a cette classe toute spéciale de ceux qui pillent les autres et, en particulier, travaillent dans le cinéma à désosser, vider de leur substance, tripatouiller, ridiculiser les œuvres dont ils s’emparent et de préférence les chefs-d’œuvre en raison de la célébrité qui leur est attachée. On a vu de tout temps des rapetasseurs tirer, pour le roman-feuilleton, des Mignon et des Roméo et Juliette des œuvres de Gœthe et de Shakespeare, découper en tranches pour le théâtre des Madame Bovary, « corriger » Racine et Molière à l’usage des séminaires ; mais jamais on n’avait vu « adapter » sur une si vaste échelle en récrivant les textes, en changeant les caractères et les situations, en se livrant au pillage littéraire le plus éhonté avec une triomphale impudence (voir Tripatouillage). C’est devenu une industrie universelle, et les sociétés de gens de lettres, les syndicats d’écrivains protègent ça !… Poursuivis par la haine des pontifes et des ratés, les vrais hommes de lettres, les plus grands : Hugo, Balzac, Baudelaire, Stendhal, Flaubert, Zola, Becque, Mirbeau ; les plus purs : P.-L. Courrier, Tillier, Vallès, Cladel, Villiers de l’Isle-Adam, Gérard de Nerval, Verlaine, Ch.-L. Philippe et cent autres proscrits des lettres, sont livrés en pâture aux goujats qui gâchent le mortier de la sottise souveraine. Un parvenu littéraire, M. Clément Vautel, a écrit dans un article contre H. Becque : « Le travail qui fait vivre est toujours honorable. » M. Vautel a évidemment besoin d’être indulgent pour son propre travail ; mais le cambrioleur, le pickpocket, le souteneur, vivent aussi de leur « travail » qui n’est pas, entre parenthèses, moins « honorable » que celui des pirates de la littérature, et il est plus dangereux. Dans sa haine du génie et de la pauvreté, M. Vautel n’a pas vu qu’il apportait l’adhésion la plus intégrale à l’illégalisme. A moins que l’illégalisme n’en soit plus lorsqu’il a pignon sur rue, de même que « le crime heureux fut juste et cessa d’être crime », comme l’a constaté Boileau. Dans une société où leur travail est « honorable », il est normal qu’un Becque ne laisse que des dettes à ses héritiers et qu’un Deubel en soit réduit à se jeter à la Seine.

Il faut donc distinguer parmi les gens de lettres, d’abord, ceux qui méritent véritablement ce titre par leurs connaissances : ce sont les lettrés. Ensuite, ceux qui servent les lettres par amour pour elles et n’en font un métier ou qui, s’ils en vivent, le font avec dignité et avec le respect de la pensée qu’ils ont l’honneur de servir. Car, quoi qu’en puissent dire les « prolétaires des lettres » qui gémissent à jet continu sur les « duretés de la vie littéraire » et importunent le monde de revendications saugrenues, personne n’est obligé de se faire écrivain. Si on ne voit pas dans l’art, comme dans les idées, un apostolat, si on n’est pas prêt à se dévouer à eux avec un amour absolument désintéressé, on sera plus utile à soi-même et à la société en se faisant maçon ou laboureur. J.-J. Rousseau écrivait à M. de Malesherbes : « Vos gens de lettres ont beau crier qu’un homme seul est inutile à tout le monde et ne remplit pas ses devoirs envers la société ; j’estime, moi, que les paysans de Montmorency sont des membres plus utiles de la société que tous ces tas de désœuvrés payés de la graisse du peuple pour aller six fois la semaine bavarder dans une académie, et je suis plus content de pouvoir, dans l’occasion, faire quelque plaisir à mes pauvres voisins que d’aider à parvenir à ces foules de petits intrigants dont Paris est plein, qui tous aspirent à l’honneur d’être des fripons en place et que, pour le bien public comme pour le leur, on devrait tous envoyer labourer la terre dans leurs provinces. »

Seuls, ceux qui servent l’art et les idées avec désintéressement peuvent leur apporter cette liberté qui est leur première condition. Ceux qui en vivent s’en servent plus qu’ils ne les servent, et cela en raison directe du profit qu’ils en attendent. De là cette dualité des fonctions des gens de lettres comme de tous les artistes ou propagandistes. Il arrive que l’artiste sert l’art tout en rencontrant la faveur publique ; c’est exceptionnel, tant le goût public et l’intérêt de ceux qui le dirigent sont étrangers à l’art. M. M. Barrès disait : « La littérature donne parfois tout ce qu’elle a de plus beau au monde, elle ne donne jamais le pain et l’abri à ceux qui les demandent ; c’est tout ou rien ». Presque toujours l’artiste dessert l’art pour gagner la faveur publique ; il en résulte la corruption et l’asservissement de l’art livré à des charlatans qui n’ont de l’artiste que le titre. D’après Voltaire, le public de son temps se composait de 40 à 50 personnes pour un livre sérieux, de 400 à 500 pour un ouvrage plaisant, de 1.100 à 1.200 pour une pièce de théâtre. Aujourd’hui le nombre est resté à peu près le même pour l’ouvrage sérieux, livre ou pièce, c’est-à-dire pour la littérature et le théâtre qui sont de la pensée et de l’art. Le nombre a décuplé pour la gaudriole livresque et théâtrale. Jean-Jacques Rousseau disait : « J’ai toujours senti que l’état d’auteur n’était et ne pouvait être illustre et respectable qu’autant qu’il n’était pas un métier. » Et Flaubert : « Il n’y a rien de plus vil sur la terre qu’un mauvais artiste. Faire de l’art pour gagner de l’argent, flatter le public, débiter des bouffonneries joviales ou lugubres en vue du bruit ou des monacos, c’est là la plus ignoble des professions. » L’art, comme la religion, a ses apôtres et ses martyrs, mais il a surtout sa multitude de boutiquiers simoniaques qui en font des falsifications et un commerce impudent.

« Les lettres, pour qui en est digne, ne sont pas un métier, mais la vocation impérieuse de manifester sa pensée, avec la jouissance de lui donner sa forme la plus parfaite. » (G. d’Avenel). L’honneur de l’écrivain est d’être indépendant, de ne travailler à composer son œuvre que dans l’absolue liberté de sa pensée. On n’est pas indépendant lorsqu’on aspire à la richesse, à des décorations, à l’Académie. M. H. Rosny ainé se plaignait un jour qu’on décorait les littérateurs au compte-gouttes. Croit-il que les littérateurs ont encore trop de véritable dignité ? « Les honneurs déshonorent », disait Flaubert, et M. Gaston Chérau, qui refusa la Légion d’honneur, a écrit : « A voir l’usage qu’on a fait depuis longtemps de la Légion d’honneur, j’ai pensé que si un jour on me proposait de me comprendre dans une promotion, je refuserais l’honneur qu’on me ferait de me placer près de certains anciens, dans la compagnie de gens qui ne doivent leur ruban qu’à l’intrigue. » Mme Suzanne Després a répondu : « Garde ta mercerie ! » au ministre, M. Herriot, qui voulait la décorer. Mais pour certains qui se respectent et ont le respect de leur pensée, combien qui ne sont, bassement, que des valets ! On lit tous les jours des choses comme ceci dans des journaux où les gens de lettres mettent leur plume à l’encan : « L’administration des Finances obtiendra des écrivains ce qu’elle voudra, surtout si elle les traite, ce dont on ne veut pas douter, avec les égards dus à ceux qui dirigent l’opinion et qui sont naturellement des auxiliaires précieux pour le gouvernement dans toutes les initiatives et mesures d’ordre financier. » (Comœdia, 30 juillet 1925). Et ceux qui écrivent ces choses s’indignent, au nom de la morale, contre la prostitution qui s’étale effrontément et fait une publicité tapageuse !…

Stendhal voulait qu’un homme de lettres se contentât de six mille francs de revenu par an. En vingt-deux ans, ses œuvres ne lui rapportèrent pas dix mille francs. On gagne plus aujourd’hui en écrivant plus mal. Ces cinq cents francs par mois qui auraient suffi à Stendhal en font deux mille cinq cents de nos jours. Beaucoup qui savent rester libres ne les gagnent pas. Mais comment les hommes de lettres qui désirent la vie de « palace » s’en contenteraient-ils ? On comprend qu’ils préfèrent rester avec la bourgeoisie bien que, disent-ils, « ils n’en sont pas plus fiers pour ça ». Elle les nourrit mieux que ne ferait la révolution. Ils n’en gémissent pas moins sur la situation précaire des écrivains et des artistes. Ils y trouvent l’occasion de dénigrer la « démocratie béotienne » et d’épancher leur aristocratisme en rappelant les temps où « les rois protégeaient les lettres et les arts », ce qui n’est pas une des moindres mystifications de l’histoire (Voir Plutarquisme). Ils plaignent le sort de cette « pauvre et sublime noblesse », réduite à « apprivoiser le manant » depuis que ce vilain bougre a mis dans sa caboche de ne plus se laisser rosser, estropier et piller par elle, et à cultiver littérairement « l’art d’être pauvre » lorsque les héritiers des marchands de cochons de Chicago en ont assez d’entretenir son parasitisme armorié. Ils vont même jusqu’à trouver préférable à la condition d’écrivain celle des ouvriers de l’usine et des champs qui gagnent de « hauts salaires ». Que ne vont-ils à l’atelier et à la moisson les gens de lettres que leur état ne nourrit pas ? Mais on préfère les petits métiers des bars et des dancings, parmi les « gigolos » non seulement sans profession mais aussi sans sexe qui font l’ornement de ces établissements essentiellement moralisateurs ; ceux des journaux et de toutes les boîtes à potins et à scandales, ceux de flagorneur, d’écornifleur, de maître-chanteur, et nombre d’autres qui sont plus d’aventure que de lettres. C’est moins fatigant, mais est-ce plus digne ? M. Forain, de l’Institut, a représenté dans un dessin célèbre un ouvrier soulevant une « demoiselle » et disant à un valet de grande maison : « Hein ! C’est plus lourd qu’un pot de chambre. » Oui, mais c’est encore bien plus lourd qu’une plume vénale. Un valet de chambre ne vend que les services de ses mains ; dans l’impassibilité de sa fonction, il peut garder sa pensée intacte et rester un homme. Un valet de plume vend sa pensée et sa conscience ; il s’oblige à toutes les grimaces et n’est plus rien. Entre vider le pot de chambre de M. Lechat ou être son collaborateur, son « cher confrère », la question ne se pose pas lorsqu’on possède encore un peu de dignité. On choisit le pot de chambre. « Quelque infâme que soit, pour tout le monde, la vénalité, pour un écrivain elle l’est encore davantage », disait Claude Tillier. « Qui m’appartiendra donc si ma pensée n’est pas à moi ? » demandait L.-Sébastien Mercier. Il y a deux mille ans que l’Évangile dit : « À quoi vous servirait de gagner le monde si vous veniez à perdre votre âme ? » Depuis deux mille ans les « vendus » répondent en ricanant : « À en acheter une autre. » Et les boutiquiers de l’Évangile les entretiennent dans ce sentiment. Mais ils savent bien que l’âme, c’est-à-dire la liberté de la pensée, la dignité de l’individu, ne se perd pas impunément. Il faut bien qu’ils s’en aperçoivent lorsque après une vie de servilité, devant le néant de leur existence et en présence de la mort, ils demandent avec épouvante à un prêtre de leur rendre leur innocence première. Ceux qui ont défendu leur âme et bien accompli leur vie n’ont pas besoin de cette fallacieuse intervention d’un sorcier pour conserver une auguste sérénité à leur dernière heure.

On a entendu M. Maurice Rostand, qui mène une vie de cabotin élégant dans tous les lupanars à la mode, se plaindre que « la République n’avait rien fait pour sa famille ! » La République fit moins encore pour un Vallès, un Villiers de l’Isle-Adam, un Verlaine, un Deubel et tant d’autres, qui auraient mérité autrement que la famille Rostand qu’elle s’occupât d’eux, mais qui ne lui demandèrent rien, sachant qu’elle était incapable de leur donner la seule chose qu’ils désiraient : la gloire. M. Maurice Rostand ne comprendra jamais ce mot sublime de Villiers de l’Isle-Adam : « Celui qui, en naissant, ne porte pas dans sa poitrine sa propre gloire, ne connaîtra jamais la signification réelle de ce mot. »

La mendicité auprès des puissants et des riches révèle une bassesse de caractère qui ne peut ennoblir l’œuvre d’art. Si « ingrat » qu’ait été le « mendiant » Léon Bloy, son œuvre n’a pas gagné à sa mendicité. C’est Huysmans qui avait raison lorsqu’il écrivait sur L. Bloy : « Il a peut-être raison. Il croit que les gens riches sont uniquement créés et mis au monde pour aider les artistes. Il est d’accord avec ceux du xviie siècle qui mettaient leur orgueil à tirer, de leurs protecteurs, les plus larges subsides. Chacun son goût ! Je ne blâme pas ceux qui attendent tout des mécènes. Moi j’aime mieux me suffire avec mes appointements, aussi maigres soient-ils. »

La dépendance est le salaire
Des présents que nous font les cieux.

a dit J.-B. Rousseau. Jamais les mécènes n’ont fait un homme de génie. S’ils ont aidé parfois le génie, ils n’ont fait que des courtisans plus ou moins avilis par l’enchaînement de leur liberté. Napoléon aurait voulu faire un Corneille par ses libéralités ; il n’a fait que des Luce de Lancival. Le génie a besoin d’indépendance plus que d’argent ; il a été souvent écrasé par la privation de la liberté, il ne l’a jamais été par l’infortune. La « servitude volontaire » est la pire de toutes quand elle est celle de l’esprit. On peut être esclave, torturé, emprisonné et demeurer un Diogène, un Galilée, un Blanqui. On peut être comblé de richesses, d’honneurs, et n’être qu’un valet de plume, valet plus méprisable que celui qui vide des pots de chambre car on n’a pas l’excuse de la faim. Des hommes n’ont fait qu’une œuvre médiocre ; ils sont au-dessus de tous les mépris parce qu’ils gardèrent leur indépendance d’individus et d’artistes. Ducis fut un des rares hommes de lettres qui refusèrent de se laisser acheter par Napoléon. Il préféra « porter des haillons que des chaînes », celles-ci fussent-elles dorées. L’orientaliste Anquetil résista lui aussi aux séductions impériales. Il n’avait que cinq sous par jour de revenu et trouvait moyen d’en donner deux à plus pauvre que lui. Lorsqu’on lui disait : « Louez l’empereur, comme tant d’autres ; vous avez besoin de lui pour vivre. » Il répondait : « Je n’en ai pas besoin pour mourir. » Béranger refusa même les faveurs de ses amis politiques arrivés au pouvoir en 1848, et il put dire fièrement : « A aucune époque de ma vie de chansonnier, je ne donnais droit à personne de me dire : Fais ou ne fais pas ceci ; va ou ne va pas jusque là. » Tout le tapage que font les gens de lettres au nom de leur « dignité », lorsqu’ils se plaignent de leur condition, sonne aussi faux aux oreilles que ces cloches de couvents qui chantent, disait P.— L. Courier : « Donnez, donnez, donnez ! »

Les gens de lettres qui ont une dignité, ceux qui forment la véritable élite, savent qu’il n’y a rien à gagner d’honorable pour eux et pour leur œuvre dans le bruit de la « foire sur la place » où paradent les histrions et où l’on fait les poches aux badauds. Roucher nourrissait sa sensibilité dans la retraite. Il disait : « J’avoue que je suis encore à concevoir comment on a pu conseiller aux gens de lettres de se répandre dans le monde… ils y mettent beaucoup et n’en rapportent rien. Comment veut-on que le nombre des grandes idées s’augmente dans des cercles où presque personne ne pense faute d’idées ; que le jugement devienne plus solide au milieu de la frivolité ?… Ce qu’on perd surtout dans le monde, c’est la sensibilité qui fait peut-être tout le génie des grands poètes. Elle s’évapore, pour ainsi dire, au milieu de la dissipation. » Ce qu’ils donnent surtout dans le monde c’est l’étalage de leur vanité, le spectacle de leurs querelles. Ces « cerveaux de la nation », ces « éducateurs de la démocratie », ces surhommes de qui la tête est voisine du ciel ; comme celle du chêne de La Fontaine, ont les mêmes appétits que les bruyants tire-laines de la Bourse, les grippe-suffrages des réunions électorales. Bien qu’à la façon des héros d’Homère ils revêtent la chlamyde et chaussent les cothurnes pour « s’engueuler » académiquement, ils le font parfois dans des termes à faire rougir Mme Angot. De tout temps le monde a été occupé de leurs querelles. Sans avoir pour cela plus de courage, ils ont l’épiderme extrêmement sensible. En outre, ils résistent difficilement au plaisir de faire un bon mot, d’être « rosses » même contre le meilleur de leurs amis. Volontiers, ils :

« Pissent au bénitier, afin qu’on parle d’eux. »

(Mathurin Régnier).

Mais tous n’ont pas l’esprit qui animait les escarmouches des Voltaire et des Piron. Roucher disait : « Je suis désolé du spectacle qu’offrent les gens de lettres qui se déchirent entre eux. Les écrivains estimables par leur conduite et leurs talents devraient faire une association pour se défendre. J’ai l’âme flétrie en voyant la haine et les partis déchirer les succès et les membres les plus éclairés de l’humanité devenir des tigres en cultivant tout ce qui devrait adoucir les mœurs. » Huysmans avait les raisons suivantes de les éviter : « Fréquenter ces trabans de l’écriture et rester propre, c’est impossible. Il faut choisir : eux ou de braves gens ; médire ou se taire ; car leur spécialité est de vous élaguer toute idée charitable, c’est de vous guérir surtout de l’amitié, en un clin d’œil. »

Ignorance, servilisme, puffisme ; voilà ce que nous représentent trop souvent les gens de lettres. Il n’y aurait qu’à hausser les épaules, et garder devant eux ce silence qu’ils redoutent tant, s’ils n’avaient une part si directe et si lourde de responsabilité à l’organisation de l’exploitation humaine, par l’influence qu’ils exercent sur la vie sociale, surtout, depuis la Création et le développement de la presse (voir ce mot) qui leur a permis de donner leur avis sur toutes les questions publiques et d’exercer, on peut dire, une véritable dictature sur l’opinion. C’est d’eux que se servent les maîtres du monde chaque fois qu’ils ont un mauvais coup à accomplir contre les peuples, une guerre à préparer, une escroquerie à lancer, un poison à débiter en pilules ou en bouteilles. Ils sont les intermédiaires de tous les malfaiteurs qui exploitent la confiance publique, de tous les coquins qui s’engraissent de la naïveté des foules. Plus les mauvais coups sont importants plus la gendelettrerie haut placée y participe au lieu de s’y opposer. Les grands pontifes de la corporation sont comme ces ministres du roi de France qui, disait Barbier, « ne devaient friponner que dans le grand, quand c’était leur caractère ». A l’occasion de la guerre de 1914, on a vu comment, dans tous les pays, les « grands intellectuels » se sont faits les Tyrtées de l’ignoble boucherie. M. Bergson est descendu des hauteurs philosophiques pour préfacer un livre de guerre du ministre Viviani. Dans l’indignité de leur avilissement, ils prétendirent accabler de leur mépris un Romain Rolland demeuré courageusement « au-dessus de la mêlée » ; eux, à côté, présidaient à l’assassinat de millions d’hommes les plus obscurs. On les a vus remplir tous les emplois, les plus ténébreux et les plus honteux, pourvu qu’ils fussent « loin des balles ». Ils ont pullulé dans les services de la censure, de l’espionnage, du « moral », partout où le mensonge et la délation étaient devenus des exercices patriotiques. Ayant abondamment profité de la guerre, ils exploitent encore la « gloire » de ceux d’entre eux qu’ils ont eu l’inconscience et la lâcheté de faire tuer, et ils préparent les prochaines hécatombes en refusant d’établir publiquement les véritables responsabilités de la « dernière », en entretenant les haines nationales qui séparent les peuples. G. Demartial a montré « Comment on mobilisa les consciences », en 1914, les consciences sorbonistes, académiques, journalistiques. Dans un livre d’une portée plus vaste, La Trahison des clercs, M. Julien Benda a étudié le processus de barbarie intellectuelle et de décrépitude morale qui aboutit à cette mobilisation des gens de savoir et de pensée, religieux ou laïques, savants ou artistes, traîtres à l’esprit humain.

Dans la Grèce antique, celle qui fut grande et qui répandit sur le monde un rayonnement impérissable, les lettres n’étaient pas un métier et personne n’en vivait. Des magistrats, généraux, hommes d’État, de simples artisans étaient poètes, écrivains, orateurs, philosophes, historiens et ne recherchaient que la gloire : Prœter laudem, nullius avari, comme a dit Horace. Sophocle fut amiral ; Cléanthe, poète stoïcien, fut porteur d’eau chez un jardinier. On ne faisait pas plus profession de génie que de vertu et le travail était honoré dans toutes les classes, selon la loi de Solon voulant que tout citoyen eût un métier. L’homme de lettres ne réclamait pas une existence privilégiée ; il n’aspirait pas à vivre en escargot dans une « tour d’ivoire », d’où il ne sortirait « que pour se présenter à la caisse des pensions les jours d’émargements » (E. Despois), pas davantage au parasitisme cabotin des « hommes du jour ». Il n’avait pas encore découvert sa place parmi « les lis qui ne travaillent ni ne filent » de l’Évangile. Il méprisait le frelon qui dévore, sans rien faire, le miel des abeilles et, avec Hésiode, il le vouait à « la haine des hommes et des dieux ». Il était l’homme complet, le citoyen qui servait la cité de toutes les ressources de son intelligence et de son activité. Le repas gratuit du Prytanée et la place d’honneur dans les assemblées étaient réservés à la fois au plus grand poète et au meilleur artisan. Pas plus que l’artisan, le poète ne résignait sa dignité pour geindre sur sa misère ; il ne réclamait pas alors de propriété littéraire. Thucydide offrait « l’éternelle propriété » de son œuvre à la postérité. La plus grande époque d’art et de pensée de l’humanité, celle de Périclès, ne fut pas le protectorat d’un tyran sur des flagorneurs, comme le furent celles d’Auguste, de Louis XIV, de Napoléon Ier. Périclès n’eut qu’un protégé, Anaxagore, et l’aventure réussit aussi mal à l’un qu’à l’autre. Les artistes et les poètes étaient libres, ne subissant pas plus les lois d’un Aristote que les caprices d’un Louis XIV et de sa cour ; leur seul juge était le peuple, l’assemblée tout entière de la cité. On a évalué à 17 millions de livres françaises les sommes qui furent dépensées pour les monuments d’Athènes au temps de Périclès. Ces monuments étaient au peuple, élevés pour sa gloire et pour sa joie ; ils n’étaient pas comme un Versailles l’image orgueilleuse de son écrasement et de sa misère. Il en fut ainsi tant que dura la liberté d’Athènes ; les gens de lettres, parmi tous les citoyens, goûtaient et défendaient cette liberté. Les choses changèrent lorsque l’esprit de conquête et d’enrichissement amena l’esclavage et la corruption. On vit alors paraître les rhéteurs et les sophistes qui mirent leur plume au service des puissants et amenèrent, avec l’asservissement de la pensée, la décadence littéraire.

Le caractère prétorien de la puissance romaine empêcha la formation de véritables artistes. Le seul grand poète qui naquit à Rome, Lucrèce, fut plus grec que romain, admirant tout ce que détestait sa patrie et particulièrement la paix ! Rome n’aimait pas les lettres et méprisait comme étrangers (hostis, ennemis) et esclaves ceux qui les pratiquaient. Elle n’offrait aucune sécurité aux étrangers s’ils n’étaient pas protégés par des grands à qui ils s’attachaient. Ainsi s’établirent pour les gens de lettres les rapports de protégés (clientis) et de protecteurs (patronus). Même nés libres, ils se pliaient à cette domesticité. On doit attribuer à ces conditions serviles « la bassesse dont les plus grands écrivains et les meilleurs poètes latins n’ont laissé que de trop honteux monuments » (Larousse). Térence, protégé de Scipion, se vit contester sa gloire par son protecteur qui s’attribuait volontiers ses œuvres et finalement le laissa mourir de faim. Ennius, quoique homme libre, s’attacha à Scipion et lui rendit l’hommage du « bon client » soumis au « bon patron ». Horace, dont on vante l’esprit indépendant, pratiqua « l’art de flatter délicatement ». Mécène, à qui il disait : « Mets-moi au nombre des poètes lyriques et mon front superbe ira toucher les cieux ! » Virgile, que la guerre avait dépossédé de ses biens, chanta la gloire d’Octave et le proclama un dieu lorsqu’il lui eut fait rendre ses propriétés. Avec Horace, il flatta la mégalomanie d’Auguste ; ils assurèrent ainsi leur sécurité et cette indépendance qui leur permit de vivre à l’écart de Rome. En ce temps-là, seul le théâtre pouvait fournir aux poètes des moyens d’indépendance dans l’exercice de leur profession. On connut alors des « droits d’auteur » supérieurs à ceux que touchèrent Corneille et Racine. Térence eût pu vivre de leur produit. Plaute, qui avait tourné la meule d’un moulin à farine avant ses succès d’auteur, réalisa au théâtre une véritable fortune ; il la gaspilla et dut se remettre à travailler de ses mains. Les satiristes latins se sont bien vengés de la servilité où ils étaient tenus, bien qu’ils l’acceptaient parfois trop complaisamment, tel Martial « gueusant un écu pour un madrigal à l’adresse de Domitien ». Les plus grands : Perse, Lucain, Sénèque, Juvénal, Tacite, Suétone, etc…, résistaient mal parmi la tourbe des rhéteurs qui faisaient bassement leur cour aux Caligula et aux Néron et les flétrissaient après leur mort. Leur procédé est dépeint dans ces deux vers de Joseph Chénier :

Bravons les tyrans abattus
Et soyons aux gages des autres.

Les empereurs avaient trop besoin de flagorneurs pour ne pas employer à leur égard toutes les séductions et, au besoin, toutes les violences. Le stoïcien Pœtus Thraséa fut peut-être le seul qui resta digne. La profession d’homme de lettres permettait alors d’arriver aux fonctions publiques ; elles rapportaient d’autant plus qu’elles réclamaient moins de vertu. Quintilien, qui fut consul, fut aussi nommé professeur d’éloquence par Domitien, qui lui alloua 100.000 sesterces (22.500 francs) d’appointements. Plus les gens de lettres arrivaient à la richesse et aux honneurs, plus la littérature s’affaiblissait pour s’éteindre dans des œuvres méprisables. C’est ce qui s’est produit à toutes les époques où les écrivains, abdiquant leur liberté, se sont faits les domestiques du pouvoir et les complices de la tyrannie.

La décadence latine se prolongeant dans le moyen âge avec les invasions barbares, et les travaux de la pensée étant rejetés officiellement par l’Église, cette époque ne connut guère les gens de lettres jusqu’à la pré-Renaissance. Il y eut alors les lettrés qui, dans une solitude prudente, réapprirent l’œuvre de la pensée humaine et préparèrent la Renaissance. En même temps parurent les poètes, trouvères et troubadours, amateurs aristocratiques ou professionnels populaires, ceux-ci plus ou moins jongleurs, ménestrels, saltimbanques, coquillards, trucheurs, coupeurs de bourses, crocheteurs, truands, goliards, vauriens amateurs de repues-franches, chevaliers de la Guille, arquins, etc… Déjà ils se plaignaient que le métier ne nourrissait pas son homme. « A gens de lettres honneurs sans richesses », disait un proverbe du temps. Si certains réussissaient, comme ce chevalier carcassonnais qui put acquérir la seigneurie de Myrevaux « au moyen de sa riche et belle poésie », ou menaient une douce vie dans les châteaux et les couvents, beaucoup étaient gueux, par indépendance de caractère, par malchance ou par débauche. Rutebeuf, qui a dit le plus éloquemment les misères de son temps, les a subies plus que quiconque. Il est le type du poète des gueux, Villon est celui des « mauvais garçons ». Si certains ménestrels recevaient 11.000 francs pour avoir joué au couronnement de Saint Louis, ou touchaient 5.700 francs d’appointements par an du comte de Roussillon, d’autres se plaignaient d’être pauvres comme Job, et le poète Deschamps avait toutes les peines à obtenir une houppelande du duc de Bourbon et un cheval du duc de Bar.

La Renaissance vit reparaître les gens de lettres plus ou moins attachés à des protecteurs. L’indépendance de Dante, de Pétrarque, de Rabelais, de Bonaventure des Périers, d’Erasme, et d’autres parmi lesquels les écrivains qui propagèrent la Réforme, fut pleine de périls. Pour ne pas écrire contre leur pensée, ils durent la déguiser, lui donner des formes allégoriques. C’est d’eux que Pascal a dit : « Vous cherchez un écrivain et vous trouvez un homme ». L’homme se cachait moins chez ceux qui vivaient de faveurs princières, tels Ronsard et Marot à la cour de France, Le Tasse et l’Arétin auprès des cours italiennes. Ronsard vivait en grand seigneur; il avait des pensions, une cure, deux abbayes, plusieurs prieurés, bien qu’il fut parfois fort dur pour les gens d’église. Marot, secrétaire de Marguerite de Valois, puis valet de chambre du roi, tirait 4.000 francs d’appointements de cet emploi. François 1er lui avait donné une maison au faubourg Saint-Germain et il avait reçu 13.000 francs de Charles-Quint pour sa traduction en vers des trente premiers psaumes. Mellin de Saint-Gellais détenait plusieurs charges importantes. Desportes tirait 50.000 francs de rente de ses bénéfices. Dorat, Budé, Baïf étaient aussi de grands seigneurs. Par contre, Rabelais fut très pauvrement pourvu et ses œuvres, malgré leur succès, ne lui rapportèrent rien. Pas plus que Mathurin Régnier, cinquante ans après lui, il ne savait « sucrer sa moutarde » pour plaire aux grands. Régnier, qui eût pu devenir riche et important en héritant de la fortune et de la situation de son oncle Desportes, était un indiscipliné, disant :

Il m’est, comme aux putains, mal aisé de me taire.

Il demeura parmi les poètes pauvres dont il a dit :

Nous n’eusmes sur le dos jamais un bon manteau.
Aussi, lorsque l’on voit un homme par la rue,
Dont le rabat est sale et la chausse rompue,
Ses grégues aux genoux, au coude son pourpoint,
Qui soit de pauvre mine, et qui soit mal en point,
Sans demander son nom, on le peut reconnaître:
Car si ce n’est un poète, au moins il le veut estre.

Tant que les gens de lettres furent peu nombreux, la besogne fut facile à ceux qui vivaient des faveurs des grands. Leur multiplication et la concurrence qui en résulta les obligèrent à outrer leurs flagorneries. Au xviie siècle ils atteignirent à une servilité qui devint, dit Larousse, une « plaie sociale ». Le besoin de domination, de flatterie, d’une royauté de plus en plus absolue encouragea, à côté des gens de lettres, le pullulement et la bassesse de plumitifs parmi lesquels les vrais lettrés furent de moins en moins nombreux. La servilité fut d’ailleurs la caractéristique des mœurs du temps et atteignit son maximum sous Louis XIV. Elle passait bien avant le talent, quoi qu’on ait voulu dire en l’honneur de « Louis le Grand ». Louvois, son plus grand ministre, fut un des plus exécrables que la France ait eus ; bien peu lui ont fait autant de mal, mais il était un parfait courtisan. Enrégimentés dans les académies, gens de lettres et artistes furent surtout des courtisans; aussi les plus plats furent les plus favorisés, tels les Colletet, Scudéry, Clavelet, auteur d’une Lettre contre le sieur Corneille prétendu auteur du Cid, l’abbé Cassagne, chapelain et nombre d’autres. Chapelain, lui, se donnait modestement le titre de « plus grand poète français », mais que Boileau « décoiffa » si justement, était aussi avare que riche. Sa Pucelle lui avait procuré une vingtaine de mille francs d’éditions et une pension de 2.000 livres de la famille de Longueville en récompense des éloges décernés à Dunois, ancêtre de la maison. Une pension royale de 3.000 livres lui fut payée jusqu’à sa mort. C’est lui qui appelait Corneille : « poète mercenaire », parce que Corneille prétendait tirer des droits d’auteur de ses œuvres et vivre de sa plume. On fit à Corneille la réputation d’un accapareur. Or, sans être tombé dans la misère dont on a parlé, il ne tira jamais de son œuvre qu’un revenu médiocre et ne reçut qu’une pension de 2.000 livres qui lui fut retirée dix ans avant sa mort. Il était plus pauvre à la fin de sa vie qu’au début de sa carrière. Chapelain, lui, laissa une fortune d’un million et demi. Voiture s’était assuré 75.000 francs de rentes. Guez de Balzac n’était pas moins favorisé. De médiocres et souvent ridicules auteurs, qui furent, pour la plupart, les premiers académiciens, les Colomby, Gombauld, Godeau, Porchères-Laugier, Saumaise, Dupuy, Conrart, Le Clerc, l’abbé Pure, Boyer, le père Lecointe, Godefroi, Huet de Caen, Charpentier, Sorbière, Cottin, Ogier, Vallier et maints autres, Dauvrier, « savant ès-lettres humaines », mais dont les œuvres sont à jamais oubliées ; recevaient des pensions de 10.000 à 30.000 francs. A côté des faveurs dont jouissaient ces « grands hommes », La Fontaine n’avait que 3.250 francs de Fouquet. Boileau et Racine, tant qu’ils ne furent que poètes, n’atteignirent qu’à 4.000 francs. Ils ne participèrent véritablement aux faveurs que lorsqu’ils furent nommés historiographes du roi. Molière n’eut pas une pension plus élevée, mais il gagna une fortune au théâtre. Les pensions royales, médiocres quoi qu’on en ait dit, car elles ne dépassèrent pas pour les gens de lettres 400.000 francs par an, étaient parfois fastueusement complétées par les largesses des princes et des financiers qui puisaient scandaleusement dans les caisses de l’État pour des pensions cent fois supérieures. Les bénéfices ecclésiastiques allaient aussi largement aux gens de lettres. Au xviiie siècle, ces gens furent nombreux parmi les abbés de cour que la galanterie occupait plus que la religion. Ils vivaient de ces bénéfices en même temps que des subsides qu’ils tiraient des comédiennes dont ils étaient les greluchons, et l’on disait :

Ils dînent de l’autel et soupent du théâtre.

Voltaire jouissait d’une très grosse fortune due à des spéculations financières étrangères aux lettres. Il pouvait être ainsi un grand seigneur de la littérature généreux pour ses confrères. S’il affamait le peuple en participant au pacte de famine, il ne faisait pas payer ses écrits. Il travaillait ainsi doublement pour la Révolution. J.-J. Rousseau, dont on a raillé la prétendue âpreté au gain parce qu’il se défendit contre ses éditeurs ne leur demandait qu’une rente viagère de 3.600 francs, ce qu’il lui fallait strictement pour vivre. Il n’en obtint que 1.400. Les vingt-deux éditions que l’Esprit des Lois eut en dix-huit mois ne furent guère productives pour Montesquieu. Gil Blas et Manon Lescaut rapportèrent bien peu à Le Sage et à Prévost. Condillac ne vendit que 675 francs l’Essai sur les connaissances humaines. La traduction des Géorgiques produisit seulement 900 fr. pour Delille, et Bernardin de Saint Pierre fut très heureux de vendre son Voyage à l’Ile de France 2.250 francs. Dans le même temps, les éditeurs de l’Encyclopédie s’enrichissaient aux dépens de ses rédacteurs, et l’Almanach Royal procurait 65.000 francs de rente à l’éditeur Lebreton (Voir Livre).

Ce fut au xviiie siècle que les hommes de lettres, entrant directement en rapports avec le public, sans passer par des intermédiaires protecteurs, commencèrent à avoir une situation indépendante et à exercer une action sociale véritable. Les Encyclopédistes, en répandant la profession d’hommes de lettres lui firent prendre, sur l’opinion publique, une influence qui ne devait cesser de grandir. Certes, il ne faut pas s’exagérer leur indépendance. Il y eut beaucoup de courtisans parmi les écrivains du xviiie siècle. Il ne faut pas s’exagérer non plus leur servilité d’après leurs manifestations littéraires. A cette époque de fausses apparences, où rien ne se disait et ne se faisait simplement et où l’on enrubannait la nature, l’habitude de l’hyperbole, du grand, du noble, faisait perdre le sens des réalités et rendait excessive l’expression des sentiments. On l’a vu pendant la Révolution, où l’on fut plus romain que ne le furent jamais les Romains. Lorsque, par exemple, Duclos appelait Louis XV : « héros supérieur à la gloire même », l’exagération manifeste de ces mots en faisait une raillerie que seule le vaniteux monarque à qui ils étaient adressés pouvait prendre au sérieux. On ne pouvait, à cette occasion, taxer Duclos de flagornerie alors qu’il donna si souvent des preuves d’indépendance. L’intéressant est dans l’importance que les gens de lettres avaient prise. Ils occupèrent tellement le public qu’ils firent œuvre féconde en développant les idées qui étaient dans l’air et naissaient de l’état de la société. Elles les portaient, on peut dire, malgré eux. Un Beaumarchais, entre autres, ne se doutait nullement de la portée révolutionnaire de ses pamphlets et de son Mariage de Figaro. Ils auraient été peut-être épouvantés s’ils avaient prévu l’aboutissement de leurs écrits dans les événements de 1789-93. Leur influence était si irrésistible qu’elle faisait désirer et surtout préparer la Révolution par ceux-là mêmes qui devaient en être les victimes. L’homme de lettres, échappant à la tutelle du pouvoir et tirant un profit légitime du travail de sa plume, pouvait devenir l’animateur d’un nouveau monde. Il était de toute façon une force redoutable. Comme disait alors Duclos : « Les hommes puissants n’aiment pas les gens de lettres ; ils nous craignent comme les voleurs craignent les réverbères. » Malheureusement, les gens de lettres sont corruptibles, autant sinon plus que quelconque, et pour un Rousseau ou un Proudhon, qui préférèrent copier de la musique ou se faire imprimeur afin de conserver l’indépendance de leur pensée, des centaines d’autres la vendent pour en vivre le mieux possible. C’est ainsi que les réverbères sont éteints par les voleurs pour la réussite de leurs mauvais coups. Le mal n’a fait qu’empirer durant le xixe siècle, et depuis, malgré le perfectionnement des réverbères. Sous Napoléon 1er, mégalomane encore plus excité que Louis XIV, tyran encore plus ennemi de la liberté et plus corrupteur, presque tous se laissèrent acheter, hors les seuls qui marquèrent l’époque de quelque lustre littéraire.

Jamais les écrivains n’ont gagné autant d’argent qu’aujourd’hui ; jamais ils n’ont tant gémi sur leur sort. C’est qu’ils sont en France plus de six mille romanciers. Il y a autant d’auteurs dramatiques et on ne sait combien travaillent dans les autres genres. Alphonse Karr constatait, aux environs de 1848, que la littérature commençait à manger. Que dirait-il s’il la voyait si confortablement installée à la table des profiteurs de la Grande Guerre ? En réalité, comme de tout temps, ce sont les plus médiocres, mais les plus hardis, les moins scrupuleux qui, généralement, connaissent les plus gros tirages et gagnent le plus d’argent. Alors que Chapelain tirait 2.000 livres de la première édition de sa Pucelle, Boileau n’en avait que 600 de celle du Lutrin et Racine 200 de celle d’Andromaque. La Bruyère ne recevait pas un sou pour les Caractères, mais cet ouvrage procurait cent mille francs de dot à la fille de son éditeur Michallet. Si Chateaubriand vendit le privilège de ses publications 550.000 francs, Thiers réalisa, avec son Histoire du Consulat et de l’Empire, plus d’un million. Stendhal retira exactement 9.260 francs de ses œuvres. George Sand vendit 600 francs son Indiana et Madame Bovary fut payée à Flaubert 400 francs pour dix ans d’édition après dix ans de travail. Dans le même temps, Castil-Blaze tirait mille écus de chaque vers de son Robin des Bois, Alexandre Dumas un centime de chaque lettre de son roman le San Félice et Richebourg, pour qui Victor Hugo était « indigne de l’Académie Française », gagnait un million et demi avec ses infâmes feuilletons. Pendant que les Scribe, Dumas fils, Sardou et tous ceux qui ont « déshonoré » le théâtre de France, selon le mot de Villiers de l’Isle-Adam, sont devenus millionnaires, Henri Becque a vécu dans une gêne constante. Des écrivains qui ne servent que l’art, des poètes qui n’accordent pas leur luth au ton du snobisme, meurent toujours de faim, mais on n’a jamais vu tant de gros tirages et tant d’insanités triomphantes. Les cabotins des lettres arrivent à gagner autant qu’un fort ténor un boxeur, un toréador, une danseuse nègre, une « gueule photogénique » de cinéma, et ces messieurs continuent à se plaindre !…

Plus que quiconque, l’homme de lettres est la proie de cette maladie de la personnalité qui crée l’histrionisme et qui a besoin, disait Barbey d’Aurevilly, « d’espaliers pour sa vanité ». Cette maladie a pris aujourd’hui une telle intensité qu’elle fait souvent des gens de lettres les plus encombrants et les plus ridicules des cabotins. Les « m’as-tu lu » en sont arrivés à dépasser les « m’as-tu vu ». Une lourde responsabilité pèse à ce sujet sur la mémoire de deux écrivains, les frères Goncourt. Leur fortune leur aurait permis, encore mieux qu’à un Flaubert, de conserver à la dignité de l’homme de lettres toute son intégrité ; mais l’aveuglement de leur vanité était plus forte que la clairvoyance de leurs scrupules. Ils l’ont révélé en écrivant dans leur Journal : « Notre plaie, au fond, c’est l’ambition littéraire insatiable et ulcérée, et ce sont toutes les amertumes de cette vanité des lettres où le journal qui ne parle pas de vous vous blesse et celui qui parle de vous vous désespère. » Ils souffraient du silence organisé « contre tous ceux qui veulent manger au gâteau de la publicité » ; ils voulurent assurer une publicité posthume moins à leur œuvre qu’à leur nom, et c’est à elle qu’ils consacrèrent leur fortune en fondant l’Académie et le Prix Goncourt. Ils n’ont réussi qu’à déterminer le courant de la plus malfaisante et scandaleuse exploitation littéraire qu’on ait jamais vue. Non seulement leur œuvre n’y a rien gagné, mais leur nom est de plus en plus compromis dans des aventures dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont loin de relever la dignité des gens de lettres. Le besoin qu’on parle d’eux est tel pour les gens de lettres que certains, ce fut le cas de Léon Bloy, préfèrent les injures au silence. Ils sont comme les femmes à qui les coups sont plus agréables que l’indifférence de leurs maris. Il y a dans ce besoin une sorte de sadisme qui s’apparente à celui de tous les individus que pousse l’ambition de paraître (voir ce mot) et qui les conduit aux pires excentricités, parfois jusqu’au crime. Que n’a pas fait contre l’humanité la mégalomanie de ses maîtres l’entraînant dans des guerres et la condamnant à toutes les misères ! Si ce besoin de la vanité ne conduit pas les gens de lettres jusqu’au crime, il leur fait perdre trop souvent toute fierté, tout sens du ridicule, tout scrupule et toute pudeur. Entre confrères, ils échangent publiquement la casse et le séné et, comme leurs travaux ne suffiraient pas à des motifs de congratulations assez fréquentes, ils entretiennent les badauds qui font leur clientèle de leurs histoires ménagères, de leurs amours, leurs maladies, leurs voyages, leurs chiens, le nombre de leurs maîtresses, la couleur de leurs chaussettes et la circonférence du bas de leur pantalon. Ils en attendent une notoriété qui est peut-être une condition de vie pour certains mais qui n’est, à coup sûr, d’aucun profit pour les lettres. Il en est parmi eux qui se disent « stendhaliens » ; que n’ont-ils les sentiments de Stendhal lorsqu’il disait : « Mes compositions m’ont toujours inspiré la même pudeur que mes amours. Rien ne m’eût été plus pénible que d’en entendre parler. » Il n’y a là rien de pénible pour eux ; au contraire, Gobineau écrivait à un ami : « Mon Don Juan va paraîtra dans quinze jours au plus tard… Pas un mot d’annonce et de réclame ne sera mis par moi dans les journaux ; je n’en donnerai même pas un exemplaire à La Quotidienne, sinon par politesse à deux ou trois rédacteurs, avec prière de ne rien écrire sur mon livre. J’ai l’horreur de ce tripotage des journaux autour d’une œuvre d’art qui, à mon sens, ne saurait être jamais trop pudique ou trop orgueilleuse, comme tu voudras… Je crois qu’on ne fait sérieusement toute œuvre d’art qu’avec des sentiments détachés du monde et du désir de succès ». Les Gobineau sont de plus en plus rares. Un ministre, M. Léon Bérard, un jour qu’il discourait sur le musicien César Franck, s’étonnait de « l’étrange application » qu’il mit à ne pas faire parler de lui. On ne peut comprendre une telle application chez les affamés de publicité, chez les artistes et les gens de lettres en particulier. C’est tout juste si on ne l’accuse pas de dissimuler une monstruosité congénitale ou des vices contre nature. Comment des gens dont toute l’ambition est d’entretenir autour d’eux le bruit et l’adulation pourraient-ils admettre la discrétion de ceux qui fuient ces satisfactions aussi vaines que grossières ? C’est faire injure à leur vanité que de ne pas la partager.

Ch.-L. Philippe a écrit à propos du Prix Goncourt : « N’êtes-vous pas d’avis que nous devrions tous nous unir et faire quelque chose pour nous défendre contre l’Académie Goncourt, qui nous fait à tous le plus grand tort ? Nous devrions nous voir. Il ne s’agit plus aujourd’hui, pour les écrivains, d’avoir du talent, mais d’avoir le Prix Goncourt. » Or, les prix littéraires se sont multipliés depuis le Prix Goncourt. Des éditeurs ont vu quel moyen de réclame ils constitueraient auprès de la foule qui suit le snobisme. Mme Rachilde a dépeint ainsi la situation : « Si on connaissait comme moi — qui entends les cris et les réclamations des jeunes gens dupés — le fond vaseux que remue la trombe des prix littéraires, on serait absolument épouvanté du résultat obtenu. Ah ! Que ne les a-t-on laissés œuvrer en silence ! Et leurs éditeurs, crocodiles versant des larmes d’attendrissement quand ils n’ont pas édité… l’autre ! Quelle poussée de furoncles ! Quelle ruée de névroses et quelle mêlée de bandits au coin du bois sacré ! » Les éditeurs ont constitué des « écuries » d’auteurs qui sont leurs « poulains » et qu’ils font « courir ». C’est à celui qui arrivera le premier au poteau. Sur ce « turf » d’un nouveau genre, tous les maquillages, toutes les intrigues, tous les chantages, toutes les filouteries se pratiquent au nom de la littérature. On lance des « favoris », il y a des « handicaps » et des « outsiders » l’emportent pour la joie ou la colère des « parieurs ». Un bluff cynique est organisé. Des prospectus vantent des « chefs-d’œuvre » qui sont encore dans les limbes ; les « génies » poussent comme les mauvaises herbes et encombrent la littérature de leur chiendent. Dans cette époque extraordinaire où nous vivons, les gens « unique au monde » sont plus nombreux que les simples mortels qui sont comme tout le monde, et ce n’est pas un des moindres miracles de la démocratie. Des sociétés en commandite se forment pour le lancement d’un « producteur » littéraire. On met des écrivains en « actions ». Les boutiques rivales se font la concurrence la plus déloyale. La littérature industrialisée se fabrique en série et se vend comme les produits interchangeables de la mécanique et de la pharmacie. Elle parcourt les routes et le ciel à des centaines de kilomètres à l’heure. Elle salit les paysages de ses poteaux réclames. Elle est taylorisée, stabilisée, revalorisée, rationalisée, contingentée, positionnée, compartimentée, stockée, warrantée suivant le jargon du jour et suivant toutes les formules que les mercantis, triomphants dans tous les domaines, ont inventées pour exploiter le travail humain et piper la clientèle.

Les jeunes gens de lettres, emportés dans ce mouvement qui leur vide le cerveau, le cœur et les entrailles, sont, disent-ils, « pour l’action ». Ils agissent suivant le courant du jour qui soumet un monde de plus en plus détraqué à l’exploitation capitaliste, à la dictature prétorienne, à la pourriture politicienne et au gâtisme néo-catholique. Il leur faut des réalisations. Leurs syndicats veulent « réunir tous les moyens pratiques destinés à les imposer à l’attention de l’opinion et des pouvoirs publics ». Dans l’industrie usinière, où l’on pratique l’exploitation du « matériel humain » suivant les méthodes américaines adoptées par le « collaborationnisme » syndicaliste, on n’accepte déjà plus de travailleurs au-dessus de quarante ans. Les vieux ouvriers n’ont plus qu’à « débarrasser le plancher » devant les jeunes qui les poussent. Dans l’industrie littéraire il en est de même. Un des « capitaines » actuels de cette industrie, M. Mauriac, a écrit : « Qu’attendre d’un homme de cinquante ans ? Nous ne nous y intéressons que par politesse et nécessité ». La politesse est encore superflue, elle n’est plus que l’hypocrisie du muflisme (voir ce mot).

Voilà les « réalisations » de la « jeune industrie littéraire ». La plupart de ces messieurs ont vu leurs pères à l’œuvre, dans la cynique curée des profits de guerre ; ils ont été à bonne école. Faire une œuvre d’art est aujourd’hui « une perte de temps, une erreur », et M. de Montherlant, qui dit cela, ajoute : « Balzac, Flaubert, nobles poussahs, vrillés à vos tables, vous avez manqué la vie. » Eux, paraît-il, ne la manquent pas, surtout lorsqu’ils tirent sur celle des autres. Réussir la vie, c’est être un « as » dans une des formes infinies d’escroqueries qui font la vie sociale. C’est bousculer, piller, être sans pitié et sans scrupules, c’est avoir du tempérament au lieu de conscience, de l’estomac au lieu de cœur ; c’est savoir vaincre la raison par la brutalité, l’argument par le coup de poing. On verra ce qu’elle aura été « leur vie » lorsqu’ils auront cinquante ans, si d’ici là ils n’ont pas fait la justicière culbute avec le vieux monde tourneboulé. Car ce n’est pas la première fois qu’on voit l’insolence d’une époque où la dictature du sabre, la fourberie politicienne, religieuse et mercantile, la stupidité de l’argent, s’imposent à toutes les formes de la vie et écrasent la pensée. On les a déjà vues ces choses dans le passé, et chaque fois elles se sont écroulées sur les « surhommes » qui les avaient produites, elles ont mis au tombeau les prétendues civilisations où elles s’étaient manifestées.

Les hommes qui sont ou veulent être d’action devraient méditer cette grande pensée de Gœthe : « Agir est facile, penser est difficile, agir selon sa pensée est encore plus difficile. » Il est toujours facile de faire des gestes sans conscience, des gestes d’hurluberlu ou d’automate ; on n’a qu’à suivre le troupeau qui va aux urnes, à la messe, à l’abattoir. Il est moins facile de penser, surtout par soi-même, d’observer, de réfléchir, d’apprendre à donner personnellement une direction intelligente à ses actes. Et il est plus difficile d’accorder des actes avec sa pensée parce qu’il faut marcher à l’encontre du troupeau qui ne pense pas lutter contre ceux qui font fonction de penser pour lui et contre lui. Si chaque individu apprenait à penser avant d’agir, il accomplirait moins d’actes stupides et malfaisants dus à l’habitude, l’ignorance, l’obéissance passive. Il comprendrait que la véritable action, productrice de bien-être et de bonheur, est en dehors de ceux qui agissent sans penser ou en pensant d’après les autres. Si chacun pensait ainsi, il lui deviendrait plus facile d’agir selon sa pensée, car il trouverait dans celle solidaire des autres la volonté du bien-être et du bonheur de tous. « La grandeur des actions humaines se mesure à l’inspiration qui les a fait naître », a dit Pasteur. Ce n’est pas pour rien que la religion interdit à l’homme de penser et de discuter, qu’elle exige une obéissance aveugle perende ac cadaver. Ce n’est pas pour rien non plus que la même soumission est imposée dans l’armée. Un roi de Prusse disait, à la vue de ses soldats alignés : « Heureusement qu’ils ne pensent pas !… » C’est parce que religieux et soldats ne pensent pas qu’il est si difficile à ceux qui pensent d’agir selon leur pensée. Le jour où ils seraient capables de penser, ils comprendraient la malfaisance de leur rôle contre la pensée qui veut agir et ils rendraient l’action de cette pensée facile en jetant leurs souquenilles et leurs armes aux orties pour travailler avec elle à l’œuvre de libération humaine. Les gens de lettres ne peuvent trouver cette libération que dans la forme indiquée par Panaït Istrati, disant : « Fi de l’art payé ! L’art, cri du cœur, élan pur et généreux, la société l’offense en en faisant un objet mercantile… Lorsque chacun, comme il se doit, aura du pain et un logis, lorsque chacun, comme il se doit, travaillera quatre heures par jour à un travail bien rétribué alors on connaîtra les vrais artistes, ceux qui écrivent, peignent, sculptent, composent, non pour le besoin de leur ventre, mais parce que l’art est en eux ». Il en sera ainsi le jour où, ayant appris eux aussi à penser, les gens de lettres agiront selon leur pensée. Ils apporteront alors aux lettres, non les grâces flétries et maquillées du putanat intellectuel, mais la véritable gloire. — Edouard Rothen.

LETTRES (Société des gens de). La fondation de cette société date de 1838 et avait été précédée de celle de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, en 1829. Les deux ont pour objet d’assurer aux auteurs la propriété de leurs œuvres, de percevoir leurs droits de représentation et de reproduction. Elles sont aussi des organisations de secours mutuels pour venir en aide à leurs membres et leur procurer une pension de retraite.

Dans un état social où l’art est détourné de sa véritable destination et considéré comme une marchandise soumise à la façon de toute autre à la loi de l’offre et de la demande, il paraît normal que ceux qui le produisent défendent leurs intérêts professionnels et veuillent s’assurer par lui la sécurité de leurs vieux jours ainsi que des boutiquiers ou des ouvriers. Il n’y aurait rien à redire dès lors à l’existence de ces sociétés si elles se cantonnaient dans les buts qu’elles se sont donnés. Mais elles sortent parfois de leur rôle pour des manifestations regrettables qui montrent trop leur défaut d’indépendance en face des puissances officielles et leur état de sujétion aux dispensateurs de finance et de notoriété. Elles aggravent ainsi la situation de l’art au lieu de la relever.

La Société des Gens de Lettres, comme l’Académie, prend trop souvent un parti peu reluisant pour elle dans les cas où l’honneur de la pensée en général, celui des lettres en particulier, exigerait plutôt le parti contraire, tout au moins l’abstention et le silence, Elle est trop préoccupée de flatter le pouvoir, de considérer le faux mérite à la place du vrai, de favoriser l’arriviste aux dépens du véritable artiste et de lancer le coup de pied de l’âne au lion malade.

Si elle ne suivit pas le grotesque Xavier de Montépin demandant la radiation de Victor Hugo parce qu’il avait offert l’hospitalité aux proscrits de la Commune elle renia ceux de ses membres qui furent de ces proscrits : Razone, Paschal Grousset, Félix Pyat, Jules Vallès. Elle prit parti à sa façon, celle du pouvoir, dans l’affaire Dreyfus en examinant s’il n’y avait pas lieu de chasser Zola de son sein. Pudiquement, elle laissa coller un pain à cacheter à l’endroit de la Légion d’honneur sur le portrait de l’auteur de : J’accuse ! … Séverine a raconté ces choses et elle les a complétées par un jugement de Vallès où il a flétri comme il convient tant de domestiques et de tripoteurs de lettres au milieu desquels se trouvent de trop rares consciences. Nous en extrayons ces lignes à propos de sa réintégration dans la Société des Gens de Lettres, lorsqu’après l’amnistie officielle la Société ne risquait plus d’indisposer contre elle les dispensateurs de croix, et de faveurs. Elles complètent ce que nous avons écrit au sujet des gens de lettres : « …Vallès a été réintégré dans les cadres, Grousset le serait fin courant, s’il y tenait, et ils verraient accourir à eux, la lèvre souriante, ceux qui s’écartaient jadis en criant : Raca !

« C’est pour cela que je n’ai point pris aujourd’hui le chemin de la rue Geoffroy-Marie. Il est dur de refuser la main à de certaines gens ; plus dur encore de l’accepter de certaines autres. Il y a des offres de raccommodement qui font rougir pour qui les tente. C’est celui-là même souvent qui fêla le verre du camarade exilé et cracha dedans. Il a beau, maintenant, essuyer du doigt et de la langue le verre rapiécé, je ne veux pas de ce verre-là pour trinquer… On est fier d’avoir excité tant d’envies, d’avoir provoqué tant de haines ! Il s’y mêle de la gaieté. Ceux qui ont commis une lâcheté doivent garder cela comme de la vermine sur la peau, comme les poux dans la couture des culottes. Ils se cachent pour se gratter, mais on sent tout de même qu’ils ont le derrière en feu. Allons ! Mieux vaut avoir été visé à la tête et avoir traîné une croix pesante sur un grand Calvaire »… Oh ! oui ! comme concluait Séverine. — Edouard Rothen.


LEVIER n. m. (rad. lever). La valeur du travail étant égale au produit de la force par le déplacement, on a cherché, à l’aide de machines simples, à transmettre l’action des forces de manière à rendre le travail plus aisé. Le levier, qui suppose essentiellement un point d’appui, une puissance et une résistance, est la principale de ces machines simples. On en distingue de trois genres, selon la disposition des éléments. Son importance est considérable en mécanique, qu’il s’agisse d’appareils primitifs ou d’appareils très compliqués ; les organismes vivants comportent eux aussi tout un ensemble de leviers.

Du domaine physique, le terme levier est passé dans le domaine moral où il désigne l’adjuvant fondamental, le ressort essentiel d’une entreprise ou d’une affaire….

On connaît l’exhortation fameuse de Danton : « Quoi ! Vous avez une nation entière pour levier, la raison pour point d’appui, et vous n’avez pas encore soulevé le monde ? » L’inspiration, l’enthousiasme le sentiment, sont les puissants leviers des œuvres d’art et des actions généreuses : talents et vertus y trouvent, avec l’élan, des possibilités de réalisation et une puissance de pénétration multipliées… Ceux-là qui virent les jours naissants de la démocratie, et mirent en elles d’ardentes et loyales espérances, seraient aujourd’hui navrés de ses déviations et de ses chutes, du ravalement de son idéal à un étal grouillant d’affaires et d’exhibitions vaniteuses. Ils y verraient le peuple, levier primaire et qui devait sortir grandi, magnifié par son effort, redevenu l’inconscient pavois de castes nouvelles. Ils rediraient avec quelque mélancolie la proclamation, riche de promesses, mais qu’un demi-siècle a suffi pour jeter au tombeau, d’Anatole de La Forge : « La démocratie que nous servons n’a qu’un levier, le travail ; qu’un but, la liberté ». Ils trouveraient, sur le travail toujours enchaîné, la jouissance triomphante du parasite, encore roi !

La presse est devenue à notre époque le levier permettant de soulever l’opinion ; et ce levier malheureusement est réservé, dans l’ensemble, aux entreprises de réaction. L’église, l’école, les divers moyens de diffusion de la pensée en sont d’autres, aux mains de nos adversaires. Car l’or est devenu l’objet des convoitises universelles, et ceux qui le possèdent en abondance sont les vrais maîtres du monde contemporain. La chose est manifeste en Amérique où le confort matériel et la religiosité de mode cachent mal la royauté des milliardaires ; elle n’est pas moins certaine en Europe où elle se colore de patriotisme, de moralité et de mille prétextes inventés par les larbins des puissants. Aucun des leviers du monde actuel n’est entre les mains d’esprits libérés ; ces derniers n’ont pour eux que la justice et la vérité, choses de peu de valeur aux yeux de nos potentats, mais qui possèdent assez de force latente espérons-le, pour vaincre les tortionnaires du genre humain dans un avenir lointain ou proche.


LIBELLE n. m. (latin libellus ; diminutif de liber, livre). On appelle ainsi un petit écrit, injurieux et diffamatoire. Cette caractéristique le distingue du pamphlet (voir ce mot) dont il n’a ni le désintéressement, ni l’envergure. Le libelle est toujours dirigé contre les personnes dont il attaque la vie privée, et il vise au scandale et à la déconsidération. Les Romains lui donnaient déjà ce sens que notre langue a conservé : il continue en effet à être pris en mauvaise part, et les qualités littéraires dont il peut s’orner, sa valeur satirique ne changent rien à son caractère et à la réprobation qui, d’ordinaire, l’accompagne. « Ce mot Ch. Nodier, a un peu varié depuis le latin, où il signifiait communément petit écrit ; le libellus famosus, de Suétone ne signifie proprement qu’ « une brochure qui a fait du bruit ». Tous les petits écrits ne sont pas essentiellement méchants et tous les écrits méchants ne sont pas essentiellement petits… Ces mots un gros libelle, qu’on a souvent occasion d’employer, sont un solécisme étymologique, mais bien consacré par la langue… »

Depuis longtemps, les écrivains courageux et propres ont fustigé les faiseurs de libelles. Voltaire disait : « La vie d’un forçat est préférable à celle d’un faiseur de libelles ; car l’un peut avoir été injustement condamné aux galères, et l’autre les mérite. » Benjamin Constant voyait leur multiplication dans la condition de servitude où était tenue la presse. « C’est l’esclavage de la presse qui produit les libelles et qui assure leur succès », écrivait-il. Et encore : « Plus on aime la liberté de la presse, plus on méprise les libellistes… »

Mais l’amour-propre irritable des écrivains leur faisait assimiler parfois à la légère aux libellistes des critiques malins qui, lançant ouvertement leurs pointes, ne fuyaient pas la discussion, favorisaient même la riposte. D’autre part, les compressions de la pensée, plus pénibles encore sous l’ancien régime, et qui obligeaient à se cacher les écrivains audacieux, provoquaient ces aigres élans, exacerbés dans la concentration. Et l’atmosphère expliquait le pullulement du libelle si elle ne justifiait pas ses moyens. Le clergé n’était pas le dernier à user de ses flèches et le P. Garasse est demeuré le type des libellistes cléricaux…

Les législations antiques poursuivaient les libelles avec sévérité. La loi des Douze-Tables à Rome, les assimilait aux délits punissables des derniers supplices. Tibère en fit un crime de lèse-majesté… Avant la Révolution, en France, des peines sévères atteignaient les libelles. Un édit de 1561 proclame : « Voulons que tous imprimeurs, semeurs et vendeurs de placards et libelles diffamatoires soient punis pour la première fois du fouet et pour la seconde fois de la vie. » Les libelles, néanmoins, foisonnaient à cette époque et leur vogue s’étendit jusqu’à la fin de la Fronde. Citons, comme exemples de châtiments infligés, celui qui frappa Chavigny, auteur du Cochon mitré, libelle dirigé en 1689, contre l’archevêque Le Tellier : arrêté, il fut, pendant trente ans, enfermé au mont Saint-Michel dans une cage de fer. En 1694, un imprimeur et un relieur furent pendus en place de Grève pour avoir imprimé et vulgarisé des libelles contre Louis XIV à l’occasion de son mariage avec Mme de Maintenon. Le xviiie siècle eut aussi de nombreux auteurs de libelles, malgré les lettres de cachets et la rigueur des lois. Les Fréron, les La Baumelle, les Linguet lui donnèrent même par leur talent une certaine célébrité. De nos jours, le libelle est passible des peines prévues pour la diffamation. Dans une humanité où l’hostilité et l’entredéchirement n’ont pas cessé d’illustrer les mœurs le libelle a la vie dure, comme la calomnie elle-même. L’envie, la haine, les passions, l’esprit de dénigrement, les rivalités et les rancunes politiques y cherchent toujours leur assouvissement. Et l’anonymat dont il use le plus souvent, s’il sert sa méchanceté et favorise ses desseins, ne grandit pas le libelle, arme perfide.

La théologie appelait libelles des martyrs, la requête par laquelle des martyrs, ayant souffert pour leur foi, suppliaient l’évêque de remettre au pécheur une partie de la peine qu’il devait subir. Par libelles, elle désignait aussi les certificats, attestant qu’ils avaient sacrifié aux dieux, à l’aide desquels certains chrétiens se mettaient à l’abri des persécutions. Ce nom s’étend aux ouvrages hérétiques écrits sur quelque matière relative à la foi catholique : libelle d’Arius, de Pélage, etc. Il s’applique même à tout acte, signifié par écrit, en matière ecclésiastique : libelle d’excommunication, d’absolution, de pénitence, etc.

En jurisprudence, le droit ancien donnait à libelle le sens de requête, de signification. On disait libelle de fidélité, serment écrit de fidélité ; libelle de proclamation : action intentée en justice pour obtenir réparation ; libelle de divorce, dans les pays de droit romain, pour l’acte par lequel un époux annonçait à l’autre son intention de divorcer, etc. — L.


LIBÉRALISME n. m. (du latin liberalis). Idées généreuses, tendance bienveillante au bonheur de toutes les classes de la société ; doctrine favorable aux libertés politiques, ensemble des opinions libérales, attachement aux idées libérales. « Les souverains sont persuadés que le libéralisme est un masque pour conspirer contre les autorités légitimes. » (Fourier). — Ensemble de ceux qui professent des idées libérales : « Le libéralisme fera un pas et arrivera à la démocratie. »

Le libéral — à l’origine — était celui qui réclamait le progrès par la liberté et s’opposait à l’autorité plus ou moins absolue de la Royauté ou de l’Église.

Après la lassitude et l’épuisement qui suivirent la grande tourmente révolutionnaire et ramenèrent le despotisme de l’Empire, les principes de liberté proclamés en 1789, appliqués et suspendus alternativement pendant la Révolution, avaient disparu de la vie nationale. Éteinte la grande voix des précurseurs de la fin du siècle passé, noyées dans le sang les énergies créatrices qu’avait galvanisées une période de dévouement sans exemple à la cause du bien public, subjugués sous la crainte les esprits libres survivants, les publicistes rivés au silence, il fallut la chute de l’Empire pour délivrer les forces de liberté terrées ou assoupies et rendre son cours au grand mouvement qui avait tenté d’affranchir le monde et sur lequel un homme avait traîné ses bottes malfaisantes de conquérant…

Le parti libéral acquit toute son importance dans la première moitié du xixe siècle, quand la Restauration ramena en France l’ancienne noblesse, avide de pouvoir, de richesses et de vengeance.

« La nation, qui se sentait jeune et forte, lutta courageusement contre ceux qui voulaient l’envelopper dans les haillons d’un régime décrépit. En face du parti théocratique et féodal de la cour, on vit s’élever un parti qui prit pour devise la liberté et reçut de ses ennemis mêmes le nom de libéralisme. » (Lachàtre) Chansons d’abord, épigrammes, sociétés secrètes, inspirées du « carbonarisme » italien, courant d’opinion alimenté intellectuellement par les philosophes et les historiens sympathiques (les Guizot, les Villemain, les Cousin), lutte ouverte à la Chambre même contre le parti du pouvoir, telles furent les multiples formes de l’activité du nouveau parti. Guidés par des chefs valeureux, savants, éloquents, s’exprimant du haut des tribunes et par l’organe d’une presse brillante et combative, les libéraux furent le parti qui sut acquérir le plus de prestige et sauver quelques parcelles du patrimoine si meurtri de la Révolution.

Ils n’avaient que 6 députés à la Chambre de 1815, mais leur action s’appuyait sur la bourgeoisie commerçante et industrielle, et sur le peuple cherchant encore sa voix vers la liberté et l’égalité économique. Les ordonnances du 5 septembre 1816, brisèrent la Chambre ardente, d’où une nouvelle loi électorale plus large. Les chefs de l’opposition prennent alors le titre d’ « indépendants ». Ce sont : Le général Foy, qui avait servi sous l’Empire ; Benjamin Constant ; La Fayette, le père du libéralisme ; Dupont de l’Eure ; Casimir Périer ; Emile Jordan ; Royer-Collard ; le banquier Laffitte, etc.

De brillants avocats (Dupin, Mauguin, Barthe, Berville, etc.) défendaient avec éclat les causes politiques. Des brochures véhiculaient les théories que les journaux, enchaînés par la censure, n’osaient imprimer. On revenait aux philosophes du xviiie siècle, on publiait de nouveau leurs œuvres. Pamphlets, livres, publications frondeuses trouvaient leur chemin dans un terrain propice. Le passage, après la mort de Louis XVIII, des rênes de l’État aux mains des ultra-royalistes, travaillés de leur côté par la Congrégation, accrut la popularité de l’opposition et précipita ses progrès. Déjà, à la Chambre, où ses forces grandissaient, le libéralisme s’appuyait sur des fractions influentes de la bourgeoisie et de la banque. La presse, le barreau, des hommes remuants des professions libérales et du monde des affaires, une jeunesse ardente, soutenaient activement ses campagnes.

Les chefs du parti libéral sentirent bientôt que, prises aux espérances de leurs diatribes enflammées, attirées dans le remous de leur mouvement passionné, des masses impatientes, agitées par des revendications inattendues, menaçaient de les entraîner au-delà de leurs buts modérés. Leurs aspirations n’avaient rien de révolutionnaire et un Martignac put un instant canaliser leurs vœux dans les cadres de la dynastie régnante. Une monarchie mitigée de libéralisme et faisant à la bourgeoisie sa part d’influence eût satisfait des intérêts qui redoutaient les perturbations des grandes vagues populaires. Leurs troupes cependant, accentuant, dépassant la portée d’une opposition parlementaire déjà vigoureuse, avancèrent leur évolution. Le libéralisme trouva dans le peuple un élément de victoire définitive aux « trois glorieuses de 1830 ». Les libéraux furent maîtres du pouvoir…

Ils y devinrent ce que leur position fait invariablement de ceux qui règnent sur les peuples. « Ils renièrent leur passé et, comme ils devaient à leur tour profiter des abus, ils mirent toute leur adresse à les maintenir ». Majorité, les opposants d’hier devinrent les pires conservateurs. Ils reprirent le sillage de la Restauration, écartant et frappant ceux qui réclamaient le prix de quinze ans de lutte et des sacrifices de juillet appuyant de leurs lois et de leur propagande l’état de choses établi. C’est l’heure où le socialisme élabore ses théories sociales, s’attaquant à la base même de l’ordre : la propriété individuelle. Et les masses déçues reporteront vers lui leurs espoirs…

Les économistes libéraux, dans tous leurs ouvrages d’Economie Politique, s’appliquent à disqualifier le socialisme, à soutenir le bien-fondé de l’ordre actuel. « Sa doctrine (École libérale) est fort simple et peut se résumer de la façon suivante :

« Les sociétés humaines sont gouvernées par des lois naturelles que nous ne pourrions point changer, quand même nous le voudrions, parce que ce n’est pas nous qui les avons faites, et que du reste nous n’avons point intérêt à modifier, quand même nous le pourrions, parce qu’elles sont bonnes ou du moins les meilleures possibles. Le rôle de l’économiste se borne à découvrir le jeu de ces lois naturelles et le rôle des hommes et des gouvernements est de s’appliquer à régler leur conduite d’après elle.

« Ces lois ne sont point contraires à la liberté humaine : elles sont au contraire l’expression de rapports qui s’établissent spontanément entre les hommes vivant en société, partout où ces hommes sont laissés à eux-mêmes et libres d’agir suivant leurs intérêts. En ce cas il s’établit entre ces intérêts individuels, antagoniques en apparence, une harmonie qui constitue précisément l’ordre naturel et qui est de beaucoup supérieure à toute combinaison artificielle que l’on pourrait imaginer.

« Le rôle du législateur, s’il veut assurer l’ordre social et le progrès, se borne donc à développer autant que possible ces initiatives individuelles, à écarter tout ce qui pourrait les gêner, à les empêcher de se porter préjudice les unes aux autres, et par conséquent l’intervention de l’autorité doit se réduire à ce minimum indispensable à la sécurité de chacun et à la sécurité de tous, en un mot à laisser-faire. » Ch. Gide (Éc. Pol.)

La Révolution de 1789 avait brisé le servage et le pouvoir absolu des rois. Elle avait donné tout ce qu’elle pouvait donner. Les principes qu’elle avait jetés de par le monde pouvaient germer, la Révolution leur demeurerait étrangère. Le peuple avait cru trouver plus de liberté, plus de bien-être, plus d’égalité ; or, cela s’était traduit dans les faits par la liberté absolue d’exploitation, par l’enrichissement rapide de la bourgeoisie, par la naissance d’un prolétariat miséreux moralement et matériellement.

Les grands courants qui avaient soulevé le peuple, socialistes dans leur essence, étaient déjà bien indiqués dans la conspiration de Babeuf. « Une réforme est toujours un compromis avec le passé, elle se borne à le modifier plus ou moins ; tandis qu’une révolution plante toujours un jalon pour l’avenir : si petit qu’il soit, le progrès accompli par la voie révolutionnaire est une promesse d’autre progrès. L’une se retourne en arrière, l’autre regarde en avant et dépasse son siècle. Toute l’histoire est là pour le prouver, et c’est précisément ce qui arriva lors de la Révolution de 1789-93.

Si bourgeoise que fut cette révolution quant à ses résultats, c’est elle qui féconda le germe du communisme et de l’Anarchie au sein de la société moderne. Ceux qui veulent nous faire croire aujourd’hui que la Révolution n’avait d’autre but que d’abolir les derniers vestiges du féodalisme et de restreindre l’autorité royale, font preuve d’ignorance ou de mauvaise foi. Un peuple entier ne se soulève pas pour si peu de chose : il ne se met pas en révolte ouverte pendant quatre ans, avec le seul but d’abolir une institution moribonde ou de changer de gouvernement. Pour qu’une révolution aussi considérable que celle du siècle passé vienne à éclater, il faut qu’un flot d’idées nouvelles circule dans les masses, qu’un monde nouveau se dessine dans les esprits, basé sur des rapports nouveaux, une morale nouvelle, une vie nouvelle. » (P. Kropotkine : Un siècle d’attente).

Avec Robert Owen, Fourier, Saint-Simon, etc., le socialisme s’inscrit en lettres d’or au fronton du xixe siècle (Voir Familistère). Les libéraux au pouvoir, maintiennent le suffrage restreint, s’essayent à consolider l’œuvre de la Révolution bourgeoise. Mais le peuple conscient de la duperie du nouvel ordre social, affirme de plus en plus son désir de justice distributive des richesses et de la liberté ; il se soulève en 1848 et chasse Louis-Philippe, roi libéral.

Un instant débordés, les libéraux se reprennent, font alliance avec la réaction et les Jésuites, et en juin massacrent les ouvriers parisiens, qui demandaient du pain, les ateliers nationaux venant d’être fermés par ordre du gouvernement libéral. Le général Cavaignac « républicain libéral », dont la mère était pénitente du Jésuite fameux, le R. P. de Ravignan, se chargea de cette odieuse répression.

A genoux devant l’Empire, les libéraux n’acceptèrent la République que lorsqu’ils furent assurés que leurs privilèges ne seraient pas touchés. C’est eux, avec Thiers, de sinistre mémoire, qui écrasèrent la Commune, en 1871, et massacrèrent 35.000 hommes, femmes et enfants.

Harcelés par les diverses écoles socialistes, syndicalistes et anarchistes, les libéraux ne se distinguent plus des autres écoles de conservation sociale. Le temps a passé d’ailleurs des solutions ambiguës du libéralisme. Les préoccupations superficielles des monarchies constitutionnelles, voire des républiques démocratiques, aux retours décevants, les aspirations politiques, même teintées de socialisme utopique, se sont, dans le sang vain des émeutes et les tentatives avortées révélées insuffisantes. La générosité du sentiment, jugulée par la hiérarchie tenace des conditions, s’est avérée impuissante à asseoir, par ses propres moyens, l’équité au conseil des peuples. Un souci plus profond, davantage averti — au contact de l’industrialisme — des maux qui rongent la société, va porter vers l’économie sociale l’attention des philosophes et des économistes. Et la sociologie fera ses premières études, sondera les causes du déséquilibre général, lancera ses premiers manifestes, proposera aux penseurs désintéressés et aux victimes permanentes du travail, la révision des valeurs sociales et le bouleversement d’une économie faussée à la base… Le libéralisme appartient au passé incapable et timide : il n’a plus qu’à mourir !

« Tout a été essayé, et tout a échoué dit Kropotkine dans Un siècle d’attente. C’est alors que renaît dans les esprits cette philosophie du xviiie siècle — germée dans les masses, énoncées par les penseurs anglais et français, essayée dans ses ébauches d’application par la France de 1793 — et qui, se développant depuis, s’élargissant, gagnant en profondeur, s’appelle aujourd’hui le communisme anarchiste.

« Ses principes sont bien simples : — Ne cherchez pas à baser votre bien-être et votre liberté sur la domination d’autrui ; en maîtrisant les autres, vous ne serez jamais libre vous-mêmes. Augmentez vos forces productives en étudiant la nature : ses forces mises au service de l’homme sont mille fois supérieures à celles de toute l’espèce humaine. Affranchissez l’individu ; car, sans la liberté de l’individu, il n’est point de société libre. N’ayez confiance, pour vous émanciper, en aucune aide spirituelle ou temporelle : aidez-vous vous-mêmes. Et, pour y arriver, débarrassez-vous au plus tôt de tous vos préjugés religieux et politiques. Soyez hommes libres, et ayez confiance en la nature de l’homme libre : ses plus grands vices lui viennent du pouvoir qu’il exerce sur ses semblables ou du pouvoir qu’il subit. » (Kropotkine, Un siècle d’attente)

L’État, qu’il soit de « droit divin » ou issu des majorités, est toujours le mécanisme d’oppression de la classe possédante. Il n’a d’autre but que de garantir l’exploitation des richesses et des individus par ceux qui se sont approprié le sol et les instruments de travail.

La liberté du pauvre, du prolétaire, n’est que la liberté de crever de faim. L’égalité devant la loi n’est que la puissance policière et armée au service des possédants, ceux-ci faisant seuls les lois.

L’économie politique (V. Leroy-Beaulieu, Bastiat, etc.) étudiait les phénomènes de la production des richesses et de leur répartition en partant de ces prémisses « libérales » que cela est de droit naturel, que cela est très bien, et qu’il n’y a qu’à « laisser-faire » ; devant l’absurdité de ces méthodes et le néant des résultats devant le paupérisme moral et matériel persistant la science sociale est née, qui ne se contente pas d’étudier les phénomènes sociaux, mais qui en dénonce les erreurs et propose une nouvelle économie plus rationnelle, plus humaine, tendant à réaliser les aspirations vers le bonheur, qui propulsent l’effort des individus.

Contre le nationalisme des libéraux, la science sociale dresse l’internationalisme, l’antipatriotisme, faisant ainsi disparaître les guerres et annulant la grande dispute des « protectionnistes et libre-échangistes ». Face à l’appropriation individuelle du sol et des instruments de travail, source de privilège et d’oppression, elle propose l’appropriation collective du sol et des instruments de travail, laissant au producteur la libre disposition de ses produits. A la réglementation politique des nations, à l’Etat, elle entend substituer le libre contrat des individus, l’association. Enfin, aux vieilles métaphysiques, elle oppose la libre recherche des cerveaux dans tous les domaines : la science. « La civilisation qui naquit en Europe après la chute des civilisations imprégnées du despotisme asiatique, a mis quinze cents ans pour se débarrasser des entraves que l’Orient lui a laissées.

« Non seulement elle eut à repousser les invasions armées de l’Orient, à arrêter le flot des Huns, des Mongols, des Turcs et des Arabes qui envahissaient ses plaines et ses presqu’îles, elle eut aussi à combattre les conceptions politiques de l’Orient, sa philosophie, sa religion. Et, dès qu’elle commença à s’en affranchir, elle créa d’un bloc cette science moderne qui lui permit en un siècle de changer la face du monde, de centupler ses forces, de trouver la richesse dans le sol, de contempler l’univers sans crainte. Elle a brûlé les fétiches importés de l’Orient : Dieu, gouvernement, propriété privée, loi imposée, morale extérieure. La pensée affranchie ne les reconnaît plus.

« Reste maintenant à les brûler en réalité, après les avoir brûlés en effigie. Reste à démolir cet échafaudage qui étouffait la pensée, qui empêche encore l’homme de marcher à la liberté. Et ce problème, l’histoire nous l’a imposé, nous, hommes de la fin du xixe siècle.

« Les siècles ont travaillé pour nous. Forts de leur expérience, nous pouvons, nous devons, nous montrer à la hauteur de notre tâche historique. » (Kropotkine, op. c.). — A. Lapeyre.