Encyclopédie anarchiste/Macération - Magistral

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Collectif
Texte établi par Sébastien Faure, sous la direction de, La Librairie internationale (tome 3p. 1345-1353).


MACÉRATION n. f. (lat. maceratio, de macerare ; certains le rattachent au grec massô, pétrir, de la racine sanscrite makch ou maks, broyer, amollir, d’où viendrait aussi masticare, mâcher). Au propre, c’est l’action de macérer, de plonger plus ou moins longtemps un corps dans un liquide pour qu’il s’en imprègne ou y perde, par dissolution, un ou plusieurs de ses composants. On a recours à la macération pour certains condiments (cornichons, concombres), pour les fruits (prunes, cerises, pêches, etc.), pour le gibier, le poisson et autres matières animales que l’on conserve ou prépare dans la saumure et aussi dans le vinaigre et l’alcool. Mélanges acides et liqueurs corrosives prennent, à la faveur de ce mariage, le chemin de l’organisme.

On substitue judicieusement à ces procédés – après l’utilisation « nature », la première à considérer – soit la dessiccation simple, la salaison ou le sucrage, la stérilisation à l’étuvée, la pasteurisation, soit l’entreposage, dans un local approprié et tenu à une température convenable, des légumes et des fruits dont on veut échelonner la consommation. Quant aux viandes, dont l’absorption fraîche est la moins nocive, le raffinement qui consiste à les faire macérer ou « faisander » accroît évidemment leur toxicité.

Par une macération de plusieurs mois dans un liquide à base de sublimé corrosif on met les cadavres à l’abri de la putréfaction et on évite l’altération des formes. En chimie, macérer a pour but de débarrasser un corps de ses particules solubles, à la température ambiante. La solution ainsi obtenue porte aussi ce nom. Cette opération est particulièrement fréquente en pharmacie, L’extrait de quinquina, par exemple, s’obtient par macération.

On a donné par extension le nom de macération aux pratiques ascétiques de certaines religions, aux passions pieuses qui recherchent dans la souffrance un agrément au Seigneur. Dans ce mépris de « l’enveloppe charnelle » excellent en particulier, avec quelques religieux solitaires, les ordres cloîtrés dans des monastères ou assujettis à des règles collectives rigoureuses. Jeûnes, disciplines, flagellations, mortifications, privations et austérités de toute nature viennent au secours d’une mystique qui regarde comme une monstruosité la portion tangible de « l’œuvre de Dieu ». Pour échapper au démon de la chair, à cet appel de la reproduction sans lequel la lignée des créatures divines serait vite affranchie de ses stériles hommages, frères mineurs et bénédictins, moines œuvrants ou contemplatifs imposent à leur corps un épuisement et des supplices qui leur valent, à défaut d’une victoire totale sur leurs sens, au moins des trêves partielles et une paix provisoire. Ils y goûtent, dans la prostration de l’être affaibli, dans les troubles de l’hypnose, le délire et l’extase, cette évasion anticipée qu’ils caressent comme un délice et sur l’heure de laquelle la Providence aux secrets desseins leur interdit d’anticiper par un geste décisif. Ainsi le fanatisme égare les êtres à amoindrir en eux, à résorber si possible les forces les plus légitimes de conservation et de vie.

L’homme sain, raisonnable et lucide ne peut voir dans ce refoulement une avance vers la perfection. Il n’entre en lutte avec lui-même que contre ses désordres maladifs et les obstacles que tares et préjugés obstinés accumulent devant l’être qui veut s’épanouir. Il tient pour absurde de s’insurger contre les poussées normales de sa vitalité. Il cherche seulement à accorder ses joies aux possibilités – d’ailleurs évolutives – de sa nature. Il en tâte l’harmonie permanente et sait qu’on ne rompt pas impunément d’ailleurs un impérieux équilibre. De la continence aux divagations sensuelles, de l’abstinence consomptive aux excès épuisants s’offre à sa jouissance une gamme sûre de plaisirs sans folie. Et s’il a, lui, la liberté du suicide, il n’y court pas davantage par la frénésie que par la macération… — L.


MACHIAVÉLISME s. m. (prononcez makiavélisme). Système politique que Machiavel, écrivain et homme d’État italien du xvie siècle (1468-1517) développe avec hardiesse dans le livre du Prince. Cette doctrine est regardée couramment comme celle du succès à tout prix, et justifiant le recours aux moyens les plus propres à y conduire, indépendamment de leur moralité. Mais elle a besoin, pour être bien comprise, d’être située dans son époque et entourée des circonstances qui firent un impie sans scrupule du disciple ardent de Savonarole. Vue de plus haut qu’en ses artifices ou sa brutalité, c’est aussi la doctrine athée de qui cesse d’en appeler à Dieu de l’iniquité invaincue pour ne plus mettre que la force au service de ses convictions.

Arme à deux tranchants, le machiavélisme commence par se considérer comme l’instrument de l’indépendance pour n’être en définitive, que celui du despotisme. Il manque à cette exaltation de l’énergie le contrôle de la raison, le scrupule à cette habilité, le respect de l’homme à une théorie affranchie de la sujétion divine. Une réprobation proverbiale, excessive comme tous les jugements sans appel, s’attache à l’homme qui se tourne vers les ressorts de l’homme pour le triomphe de ses visées, la réussite de ses combinaisons ; au système qui, délaissant les implorations stériles et renonçant aux réformations incertaines, entend se servir des vices eux-mêmes pour le salut public et tente de « faire sortir de la servitude générale le miracle de la liberté ». Autoritaire avant la lettre, convaincu que la tyrannie est un mal nécessaire, il lui demande le salut de la patrie. Au seuil du monde moderne, alors que, des siècles après lui, d’autres chercheront dans la force l’équilibre des sociétés, il remet au despote le soin d’assurer le bonheur commun. Et certains, qui aujourd’hui, fondent de bonne foi leurs espoirs sur la dictature, procèdent des mêmes illusions sans avoir les mêmes excuses…

Par extension : en parlant des affaires privées : perfidie, déloyauté.

Cependant, dans l’esprit de bien des auteurs et non des moindres, machiavélisme et jésuitisme se confondent. Or, voici ce que disait il ce sujet Edgard Quinet : « Je voudrais marquer ici la différence du machiavélisme et du jésuitisme, celui-ci est le complément nécessaire, indispensable de celui-là. Le premier n’atteint que l’homme extérieur ; le second s’empare de l’homme tout entier corps et âme. Après Machiavel la raison reste entière ; après Loyola, il ne reste que Loyola. Le machiavélisme est la doctrine des peuples vainqueurs, qui abusent de leur force en exploitant la faiblesse des peuples vaincus. Le jésuitisme est la doctrine des peuples vaincus qui acceptent la défaite en la couvrant du nom de victoire. »

Machiavel développe longuement la théorie de la servitude. Il permet à son prince, toutes les tromperies, toutes les vilenies, tous les crimes. Il ne met qu’une condition : qu’il soit fort, invincible, inexpugnable. « Lorsqu’il a ainsi formé de tous les vices, de tous les mensonges, et même de ce qui peut rester de vertu dans l’enfer, cette incroyable machine de guerre, ne croyez pas qu’il contemple stérilement l’œuvre de ses mains. Non, quand il l’a armée de toutes les puissances du mal, chargée de tous les crimes utiles, fortifiée de tout ce que peuvent la prudence, la dissimulation et la fraude empoisonnée de tous les venins de la terre, Il la soulève en face de l’Europe, et la précipite contre les invasions des étrangers. »

Puis Machiavel exhorte le Prince à délivrer l’Italie, en des pages puissantes de lyrisme et de colère qui font presque oublier l’ignominie des moyens préconisés.

Pour Machiavel, le but à atteindre est tellement au dessus des contingences, que les moyens importent peu. Pour le Jésuite, la règle « la fin justifie les moyens », ne s’applique pas qu’à la gloire de Dieu, mais à tous les faits de l’existence. Le Jésuitisme n’est qu’une généralisation du Machiavélisme. — A. Lapeyre.


MACHINATION. n. f. (rad. machiner). Intrigues, menées secrètes pour faire réussir quelque complot, quelque mauvais dessein.

Dans une société où tout est à vendre et à acheter, l’agio, le commerce, ne sont le plus souvent qu’une vaste machination pour enrichir le vendeur aux dépens de l’acheteur. Un tel, veut-il acheter un « commerce » ? Tous les coups de bourse, le débinage auprès des clients, parfois intervention de la police, ou en tous cas d’agents véreux qui, par chantage couvert ou par un jalonnement tortueux de menées légales, mettent le commerçant dans la nécessité de vendre à n’importe quel prix. Ou bien, désirant lui-même se débarrasser d’une maison qui ne rapporte pas, et au plus haut prix, le marchand cherche une « poire d’acheteur », machine contre lui, intrigue, pour l’amener à acheter dans les conditions prévues. Des amis, des agences interviennent pour vanter « l’affaire » ; des clients sont payés pour simuler un mouvement commercial qui n’existe pas, etc… D’autres fois, et presque en permanence, d’astucieux trafiquants font le vide sur le marché, machinant ainsi une hausse de denrées qu’ils ont en abondance et veulent écouler au tarif le plus élevé.

Des industriels pour obtenir des marchés, machinent de grandes hausses et baisses qui ruinent leurs concurrents. Ou bien, aidés des banquiers, contre leurs concurrents ils machinent une bonne petite guerre, appelant, au secours de leurs combinaisons, des principes qui ne sont eux-mêmes qu’une perpétuelle machination contre les peuples.

Tel homme est-il dangereux pour la tranquillité des privilégiés, vite, la police machine contre lui quelque traquenard où il faudra qu’il tombe coûte que coûte. L’histoire n’est qu’un long tissu de machinations, destinées à amener au pouvoir puis à y maintenir. Des guerriers, des forbans, des seigneurs, des rois, des politiciens, en usent tour à tour ou simultanément.

Les religions et les morales sont des machinations destinées à maintenir les peuples dans le servage, avec leurs sanctions extra-terrestres ; ciel, enfer ; ou terrestres : le gendarme.

Les lois sont des machinations concourant au même but. Et comme s’il n’était pas suffisant que religion et États tramassent d’ignobles machinations contre les individus ceux-ci se rendent la vie plus atroce encore, en machinant sans-cesse contre la liberté.

Législ. Parmi les « machinations » que la loi frappe de durs châtiments, mentionnons au passage celles qui constituent, d’après le Code, les « intelligences avec l’ennemi ». Nos gouvernants les ont souvent invoquées au cours de la guerre de 1914-18 et elles leur ont permis, non seulement d’envoyer au poteau ou de tenir en prison, les « traîtres » avérés, les « agents de l’étranger », les « espions », mais aussi de se débarrasser de leurs adversaires politiques, en même temps que des hommes demeurés fidèles à leurs convictions antipatriotiques, ainsi que les adeptes trop clairvoyants du pacifisme, à point baptisés « défaitistes ». — A. L.


MACHINE. n. f. (latin machina ; du grec méchané, proprement : ruse, art, puis instrument, de méchos engin). — On appelle ainsi, d’une manière générale « tout appareil combiné pour transmettre une force, soit d’une manière identique et intégrale, soit en la modifiant sous le rapport de la direction et de l’intensité ». (Larousse). Du levier primaire, adjuvant de la force humaine, aux puissantes machines modernes, de rythme presque autonome, qui la remplacent ou la multiplient, quel chemin parcouru et quelle complexité !

Peut-on dire, avec Eug. Pelletan, que « l’humanité rejette sur la machine la plus lourde partie de son travail » quand on sait quelle somme d’efforts exige sa fabrication et son entretien et surtout combien, par les besoins croissants qu’elle engendre ou favorise, elle ébranle de labeur nouveau ? N’est-ce pas plutôt le cercle vicieux de l’agitation humaine qui veut qu’une peine s’apaise par de nouveaux tourments ?… Sans caresser même l’espoir de modifier un cycle qui est peut être celui de la vie même, attachons-nous à accroître les joies recueillies et à en rendre possible une équitable distribution. Travaillons à sortir de cet état où, comme dit Proudhon, « le travailleur qui consomme son salaire est » – et n’est que cela – « une machine qui se répare et se reproduit ». Si nous les admettons, tâchons au moins de rendre positifs les avantages généraux de la machine : qu’ils soient répartis hors du privilège et du paradoxe et que l’accès en soit ouvert à toute l’humanité. Que qui fournit le plus cesse d’être le moins à recevoir, que l’effort animé – et non l’argent – devienne l’étalon de la tâche accomplie et que le besoin soit présent à la répartition.

D’autre part, « Non contente d’amener des crises dans les salaires, la machine abrutit l’ouvrier, lui enlève toute spontanéité, le réduit à l’état d’engrenage, et l’entasse par surcroît dans des ateliers malsains. » (Sismondi). Hâtons donc l’époque où l’hygiène pénétrera intimement les méthodes de production et où une participation généralisée permettra de réduire pour chacun le temps et le stade où il est l’esclave des monstres qu’il conduit. Et que l’intelligence du travailleur, pour ainsi dire inemployée dans le moment de l’effort productif, trouve, au sortir de l’usine ou du chantier où chacun verse au bonheur commun sa quote-part d’énergie, mille objets pour s’employer, pour s’éveiller et se parfaire. Sinon, ce que l’on appelle ordinairement le progrès risque de nous apporter, pour rançon, un abaissement du niveau général et de mettre une cohue de manœuvres en face de quelques cerveaux impulseurs… Il faut que rien dans l’avenir ne puisse justifier ce mot de Bonald, d’une vérité actuelle terriblement ironique : « Partout où il y a beaucoup de machines pour compléter les hommes, il y aura beaucoup d’hommes qui ne seront que des machines. »

Pour situer, en bref, l’angoissant problème posé par la machine, empruntons à Proudhon ce réquisitoire sévère qui, une fois encore, cloue au pilori une de nos plus troublantes contradictions économiques : « L’introduction des machines dans l’industrie s’accomplit en opposition à la loi de division, et comme pour rétablir l’équilibre profondément compromis par cette loi. Dans la société, l’apparition incessante des machines est l’antithèse, la formule inverse de la division du travail ; c’est la protestation du génie industriel contre le travail parcellaire et homicide. Qu’est-ce, en effet, qu’une machine ? Une manière de réunir diverses particularités de travail que la division avait séparées. Toute machine peut être définie « un résumé de plusieurs opérations une simplification de ressorts, une condensation de travail, une réduction de frais ». Sous tous ces rapports, la machine est la contre-partie de la division. Comme la découverte d’une formule donne une puissance nouvelle au géomètre, de même l’invention d’une machine est une abréviation de main-d’œuvre qui multiplie la force du producteur, et l’on peut croire que l’antinomie de la division du travail, si elle n’est pas entièrement vaincue, sera balancée, neutralisée. Les machines, se posant dans l’économie politique contradictoirement à la division du travail, représentent la synthèse s’opposant dans l’esprit humain à l’analyse ; et, comme dans la division du travail et dans les machines l’économie politique tout entière est déjà donnée, de même, avec l’analyse et la synthèse on a toute la logique, toute la philosophie. L’homme qui travaille procède nécessairement et tour à tour par division et à l’aide d’instruments ; de même celui qui raisonne fait nécessairement et tour à tour de la synthèse et de l’analyse, et rien de plus. Mais par cela même que les machines diminuent la peine de l’ouvrier, elles abrègent et diminuent le travail qui, de la sorte, devient de jour en jour plus offert et moins demandé. Peu à peu, il est vrai, la réduction des prix » – parfois provisoire et souvent enrayée avant qu’elle ne descende au niveau où elle s’équilibre au préjudice que la machine cause au travail – « faisant augmenter la consommation, la proportion se rétablit et le travailleur est rappelé ; mais, comme les perfectionnements industriels se succèdent sans relâche et tendent continuellement à substituer l’opération mécanique au travail de l’homme il s’ensuit qu’il y a tendance constante à retrancher une partie du service, partant à éliminer de la production les travailleurs ».

« Or il en est ici de l’ordre économique comme il en est, pour le dogmatisme, dans l’ordre spirituel ; hors de l’Église, point de salut… hors du travail, point de subsistance ! La société et la nature, également impitoyables, sont d’accord pour exécuter ce nouvel arrêt. Il ne s’agit pas ici d’un petit nombre d’accidents, arrivés pendant un laps de trente siècles par l’introduction d’une, deux ou trois machines ; il s’agit d’un phénomène régulier, constant et général. Après que le revenu, comme a dit J.-B. Say, a été déplacé par une machine, il l’est par une autre, et toujours par une autre tant qu’il reste du travail à faire et des échanges à effectuer. Voilà comme le phénomène doit être envisagé et présenté ; mais alors convenons qu’il change singulièrement d’aspect. Le déplacement du revenu, la suppression du travail et du salaire est un fléau chronique, permanent, indélébile qui tantôt apparaît sous la figure de Gutemberg, puis qui revêt celle d’Arkwright ; ici on le nomme Jacquart, plus loin James Watt ou Jouffroy. Après avoir sévi plus ou moins de temps sous une forme, le monstre en prend une autre ; et les économistes, le croyant parti, de s’écrier : « Ce n’était rien ! » Tranquilles et satisfaits, pourvu qu’ils appuient de tout le poids de leur dialectique sur le côté positif de la question, ils ferment les yeux sur le côté subversif, sauf cependant, lorsqu’on leur reparlera de misère, à recommencer leurs sermons sur l’imprévoyance et l’ivrognerie des travailleurs. »

« Personne ne disconvient que les machines aient contribué au bien-être général, mais j’affirme, en regard de ce fait irréfragable, que les économistes manquent à la vérité lorsqu’ils avancent, d’une manière absolue, que la simplification des procédés n’a eu nulle part pour résultat de diminuer le nombre des bras employés à une industrie quelconque. Ce que les économistes devraient dire, c’est que les machines, de même que la division du travail, sont tout à la fois, dans le système actuel de l’économie sociale, et une source de richesse et une cause permanente et fatale de misère. J’ai assisté à l’introduction des machines à imprimer. Depuis que les mécaniques se sont établies, une partie des ouvriers s’est reportée sur la composition » (que refoule aujourd’hui la linotypie), « d’autres ont quitté leur état, beaucoup sont morts de misère : c’est ainsi que s’opère la réfusion des travailleurs à la suite des innovations industrielles. Autrefois, quatre-vingt équipages à chevaux faisaient le service de la navigation de Beaucaire à Lyon tout cela a disparu devant une vingtaine de paquebots à vapeur. Assurément le commerce y a gagné ; mais cette population marinière, qu’est-elle devenue ? S’est-elle transposée des bateaux dans les paquebots ? Non, elle est allée où vont toutes les industries déclassées : elle s’est évanouie. »

« Un manufacturier anglais a dit et écrit : « L’insubordination de nos ouvriers nous a fait songer à nous passer d’eux. Nous avons fait et provoqué tous les efforts d’intelligence imaginables pour remplacer le service des hommes par des instruments plus dociles, et nous en sommes venus à bout. La mécanique a délivré le capital de l’oppression du travail. Partout où nous employons encore un homme, ce n’est que provisoirement, en attendant qu’on invente pour nous le moyen de remplir sa besogne sans lui ». Quel système que celui qui conduit un négociant à penser avec délices que la société pourra bientôt se passer d’hommes ! La mécanique a délivré le capital de l’oppression du travail ! C’est exactement comme si le ministère entreprenait de délivrer le budget de l’oppression des contribuables. Insensé ! Si les ouvriers vous coûtent, ils sont vos acheteurs. Que ferez-vous de vos produits quand, chassés par vous, ils ne consommeront plus ? Ainsi le contrecoup des machines, après avoir écrasé les ouvriers, ne tarde pas à frapper les maîtres ; car si la production exclut la consommation, bientôt elle-même est forcée de s’arrêter. L’influence subversive des machines sur l’économie sociale et la condition des travailleurs s’exerce en mille modes, qui tous s’enchaînent et s’appellent réciproquement : la cessation du travail, la réduction du salaire, la surproduction, l’encombrement, l’altération dans la fabrication des produits, les faillites, le déclassement des ouvriers, la dégénération de l’espèce, et, finalement les maladies et la mort. »

« Mais il faut pénétrer plus avant encore dans l’antinomie. Les machines nous promettaient un surcroît de richesse ; elles nous ont tenu parole, mais en nous dotant, du même coup, d’un surcroît de misère. » – elles ont accentué l’écart des situations, hissé plus haut le détenteur des mécaniques de remplacement, enfoncé davantage et avili le producteur – « Elles nous promettaient la liberté ; elles nous ont apporté l’esclavage. Qui dit réduction de frais, dit réduction de services, pour les ouvriers de même profession appelés au dehors, comme aussi pour beaucoup d’autres dont les services accessoires seront à l’avenir moins demandés. Donc, toute formation d’atelier correspond à une éviction de travailleurs : cette assertion, toute contradictoire qu’elle paraisse, est aussi vraie de l’atelier que d’une machine. Les économistes en conviennent, mais ils répètent ici leur éternelle oraison : qu’après un laps de temps, la demande du produit ayant augmenté en raison de la réduction du prix, le travail finira par être, à son tour, plus demandé qu’auparavant. Sans doute, avec le temps, l’équilibre se rétablira ; mais, encore une fois, il ne sera pas rétabli sur ce point que déjà il sera troublé sur un autre, parce que l’esprit d’invention, non plus que le travail, ne s’arrête jamais. Or quelle théorie pourrait justifier ces perpétuelles hécatombes ? « On pourra, écrivait en substance Sismondi, réduire le nombre des hommes de peine au quart ou au cinquième de ce qu’il est à présent ; on pourra même les retrancher absolument et se passer enfin du genre humain ». Et c’est ce qui arriverait effectivement si, pour mettre le travail de chaque machine en rapport avec les besoins de la consommation, c’est-à-dire pour ramener la proportion des valeurs continuellement détruites, il ne fallait pas sans cesse créer de nouvelles machines, ouvrir de nouveaux débouchés, par conséquent multiplier les services et déplacer d’autres bras. En sorte que, d’un côté, l’industrie et la richesse, de l’autre la population et la misère s’avancent, pour ainsi dire, à la file, et toujours l’une tirant l’autre… »

Sans préjuger, encore une fois, du rôle futur de la machine (bienfaits croissants ou course sans fin) retenons pour l’instant, avec Proudhon, que « dans l’état actuel de la civilisation » et sous l’économie que nous subissons, « les machines sont des engins de misère et de servitude » et que « leur introduction a été funeste aux travailleurs ». Et que, s’ils ne sont pas fondés à les haïr en droit, ils ne peuvent accepter qu’elles engendrent une prospérité unilatérale – au reste précaire – et les malheurs présents qu’elles leur apportent justifient leur colère. Tant que les fruits de la machine ne seront pas versés dans le bien commun et n’alimenteront pas l’aisance générale, tant que le gain de temps et le soulagement direct de l’organisme suppléant, qui se répercutent aujourd’hui en chômage et en privations pires que les maux épargnés, n’auront pas leur corollaire logique de santé préservée, de loisir élargi et de bien être accru, il ne pourra être question d’une machine prodigue et adoucisseuse. Et le machinisme ne sera, pour qui ne mange qu’autant qu’on appelle ses services et qu’on monnaie l’usure de ses bras, qu’un rival sans entrailles et un affameur grandissant.

(Voir les articles suivants sur machine et machinisme et aussi production, progrès, travail, besoin, etc.).



En mécanique (voir ce mot), on appelle machine simple (ou élémentaire) « l’appareil au moyen duquel l’effet se transmet directement de la force à la résistance » comme dans le levier, le coin, la poulie, le treuil, les cordes, la vis, le plan incliné ; et machine composée l’appareil formé d’organes combinés qui se transmettent la force de proche eu proche ». Les machines ont des dénominations appropriées à leur principe moteur, ou à leur technique, ou à leur fonction. On dit machine à vapeur (à haute et basse pression, à simple et double effet, etc.), machine hydraulique, pneumatique, électrique, architectonique, machine à compression, machine arithmétique, machine à calculer, à diviser, machine parallactique (astronomie), etc…

Au théâtre, on appelle machine l’appareil servant à mouvoir les décors, à les substituer les uns aux autres ; machines de théâtre désignent aussi « les moyens mécaniques employés pour entretenir l’illusion de la vue dans les changements de décorations, le vol des acteurs qui s’élèvent dans les airs, la descente de nuages sur le plancher de la scène, l’animation d’animaux en carton, de reptiles en étoffe, au moyen de poids et de contre poids, etc. ». D’où le nom de machinistes donné au personnel affecté à cette manœuvre. Des pièces à machines : celles qui usent de ficelles scéniques exagérées, d’effets dramatiques grossiers et qui visent davantage à l’impression visuelle. Parlant du champ propre à l’art théâtral et de ses ressorts limités, Piron disait : « Notre machine tragique ne tourne guère que sur ces trois grands pivots ; l’amour, la vengeance et l’ambition. »

En littérature, les xviie et xviiie siècle usaient volontiers de cette métaphore poétique : la machine ronde, la machine de l’univers : « On ne va qu’à tâtons sur la machine ronde. » (Voltaire). « En est-il un plus pauvre en la machine ronde ? » s’exclame le bûcheron de La Fontaine implorant la mort. « Sénèque, écrit Diderot, se charge de la cause des dieux ; il ouvre leur apologie par un tableau majestueux de la grande machine de l’univers. »

Le mot machine s’emploie, par analogie, pour désigner l’assemblage des organes qui constituent notre corps et celui des animaux. « La machine de notre corps est composée de mille ressorts cachés… » dira Nicole. Et même (Jean Macé) : « Le cœur est la machine qui fait circuler le sang ». Bossuet, agitant, au bénéfice de l’âme, l’orgueilleux désir d’immortalité qui tourmente les humains, s’écriait : « Ne verrons-nous dans notre mort qu’une vapeur qui s’exhale, que des esprits qui s’épuisent, qu’une machine qui se dissout et qui se met en pièces ? »

L’appellation s’étend aussi à ce qui concourt à un but d’ensemble : la machine de l’État par exemple (le char de l’État est une licence du même ordre). On dira que, « pour le paysan, le gouvernement n’est qu’une machine administrative » (Stern). Déjà La Bruyère observait qu’ « il y a des maux qui affligent, ruinent ou déshonorent les familles, mais qui tendent au bien et à la conservation de la machine de l’État et du gouvernement ».

On donne également ce nom à tout objet considérable exécuté par la main de l’homme (tour Eiffel, Obélisque, etc.), architectures monumentales (Saint-Pierre de Rome, etc.) vastes œuvres d’art (la Cène de Véronèse, etc., etc.)

Au figuré, machine a aussi le sens de machination que nous avons vu défini plus haut : « Je soupçonne, dessous, encor quelque machine » dira la gent trotte-menu dans une fable du Bonhomme. George Sand appelait le mysticisme « une grande machine à mutilation morale. » L’être impersonnel et sans volonté, le sot, le faible, l’ignorant qu’autrui ou les événements dirigent à leur fantaisie, que pétrissent les mœurs ambiantes et les préjugés, est aussi pitoyable machine. « L’homme ignorant, dira Lamennais, est une machine entre les mains de ceux qui l’emploient pour leur intérêt personnel » ou pour servir leurs ambitions. Et Voltaire : « Les hommes sont comme des machines que la coutume pousse comme le vent fait tourner les ailes d’un moulin. » Les masses travailleuses ne sont, pour l’homme politique, que de machines à voter. Elles sont aussi des machines pour ceux qui n’estiment en elles que le produit matériel du travail et le profit qu’il leur assure, et demeurent indifférents devant leur qualité humaine. Tels, dans le passé, furent les peuples, et tels, nous le redoutons, ils seront encore demain : « Dans tous les âges, les hommes ont été des machines qu’on a fait s’égorger avec des mots. » (Chateaubriand). Et aussi le pauvre, le besogneux, la foule déshéritée :

Quel fruit tirons-nous des labeurs
Qui courbent nos maigres échines ?
Où vont les flots de nos sueurs ?
Nous ne sommes que des machines…

clamait Pierre Dupont dans « le Chant des ouvriers ». Ils le seront tant qu’ils ne se seront pas élevés à cette résolution qu’il faut pour accomplir (et à la conscience et au savoir nécessaires pour en rendre durable le geste) l’exhortation de cet autre chansonnier :

Ouvrier, prends la machine,
Prends la terre, paysan !

Par assimilation aux outils ou instruments servant à mettre en œuvre les matériaux ou agents naturels, un cheval, un ouvrier sont des machines dans le langage de l’économie politique. L’art de la guerre, que le journalisme a enrichi d’une terminologie savoureuse, a fait de ces machines le « matériel humain » poussé sur les charniers… Pour conclure en reprenant à la base notre désir ardent d’élever les hommes au-dessus de cette condition d’automate qui les prédispose à toutes les servitudes, nous rappellerons, avec Paul Janet que l’éducation qui nous est chère a pour objet « non de faire des machines, mais des personnes »… — Stephen Mac Say.

MACHINE. On ne conteste plus, aujourd’hui, les bienfaits dont nous sommes redevables à la machine mais on commet souvent une erreur sur la nature des services qu’elle nous rend. On admet volontiers, sans examen suffisant que la machine fournit du travail, produit de l’énergie, alors qu’en réalité elle en consomme. Paul Lafargue exaltait, jadis, ces esclaves d’acier qui, un jour, affranchiront l’homme de la plus grande partie de son travail. Un écrivain socialiste contemporain a caressé le même espoir illusoire.

Or, cette erreur n’est pas sans conséquence. L’homme produit plus qu’il ne consomme, son labeur donne naissance à une plus-value. Il nous paraît équitable qu’il bénéficie intégralement du produit de son travail, soit directement, soit en échangeant des services contre des services équivalents, des produits ayant exigé l’apport d’une certaine énergie contre d’autres ayant requis un apport égal. Si la machine, collaborant à l’œuvre des hommes, produit, elle aussi, plus qu’elle ne consomme, celui qui en a fait la fourniture ne va-t-il pas, au jour du partage des fruits, avoir le droit de réclamer en sus de ses frais de construction, une part de la plus-value due à son matériel. Ainsi serait justifié l’intérêt dû au capital, ou plus exactement au capitaliste détenteur des moyens de production.

Quand la machine est réduite à sa plus simple expression, outil ou engin mu par le bras de l’ouvrier, chacun voit bien qu’elle ne fournit par elle-même aucun travail, qu’elle reste inerte tant qu’une volonté ne lui a pas infusé sa vigueur. Elle donne au travailleur la possibilité d’exécuter des besognes dont sans elle il n’aurait pu venir à bout, mais elle lui emprunte son énergie et, même, ne lui rend pas tout ce qu’elle a reçu. Uri homme qui élève, à la hauteur d’un mètre cinquante pierres de 10 kilos dépense 500 kilogrammètres ; avec un palan, il soulèvera à la même hauteur un fardeau de 500 kilos et il aura fourni le même nombre de kilogrammètres et même un léger supplément pour vaincre les frottements et la raideur des cordes.

Mais il n’y a pas que des machines-outils ; il y a celles qui sont mues par la vapeur, l’eau, le vent. Eh bien ! celles-là aussi sont consommatrices et non productrices d’énergie. Le bénéfice qu’elles nous apportent vient de ce qu’elles nous permettent d’utiliser des forces naturelles, celles qui proviennent des combustibles tirés des entrailles de la terre où des causes fortuites les avaient mises à l’abri de la dégradation inévitable des matières organiques, ou des agents actuels, courants aériens ou chute de l’eau, qui revient à son niveau après un cycle souvent décrit.

Considérons, par exemple, le charbon. Si d’un puits de 500 mètres nous avions extrait une pierre de 1 kilo, nous aurions, en l’y laissant retomber récupéré les 500 kilogrammètres que nous a coûté son élévation. Sa combustion, au contraire, produira 8.000 calories, soit 8.000 x 425 kilogrammètres soit 3.400.000 kilogrammètres. Déduction faite des frais d’extraction, de transport, etc., équivalant au plus aux 9 dixièmes du total, il nous testera 340.000 kilogrammètres. Or, la machine à vapeur ordinaire ne nous en rend que 10 à 11 % soit 34.000. Le profit est important malgré tout, car il correspond à une heure de travail d’un manœuvre. Des calculs analogues nous renseigneraient sur le rendement des autres forces naturelles.

Mais ces richesses, ce n’est pas le capitaliste qui en est l’auteur. De quel droit vient-il donc en réclamer la jouissance ?

Ainsi les machines-outils accroissent l’empire de l’homme sur son milieu, elles étendent son rayon d’action, multiplient les biens dont il jouira, mais n’ajoutent rien à la somme de travail qu’il met en œuvre, et par conséquent à leur valeur, si nous faisons du travail la mesure de la valeur.

Les machines motrices consomment plus d’énergie qu’elles n’en restituent, mais cette énergie est empruntée à la nature et il y a là un enrichissement évident de l’humanité. Par contre nul n’a de titres à l’appropriation de ce dont la nature nous a gratifié. Le capitaliste constructeur ou fournisseur de l’outillage mécanique a droit, comme chacun au remboursement du travail qu’il a apporté à la masse. Une fois cette compensation perçue, tout prélèvement périodique sur les résultats d’une activité à laquelle il ne participe pas est illégitime. Rien ne justifie l’intérêt du Capital. — G. Goujon.


MACHINISME. n. m. (de machine). Ce mot désigne l’emploi régulier, l’utilisation systématique des machines pour alléger, diminuer ou supprimer même le travail humain. Il est devenu, grâce au développement toujours plus grand de la science appliquée et de la mécanique, synonyme d’un vaste et profond mouvement de transformation des anciennes méthodes de travail. Par l’introduction de procédés mécaniques de plus en plus puissants, perfectionnés, complexes et rapides, se trouve multiplié et intensifié dans des proportions formidables le rendement de l’effort.

Le mot de machinisme est assez moderne. Il date surtout de l’emploi des moteurs mécaniques, des machines à vapeur. Car c’est de l’époque où elle n’exigea plus la force musculaire humaine pour être mise en mouvement que la mécanique a pris un essor considérable. Tant que la machine devait être manœuvrée par les bras humains et qu’il n’était guère possible d’augmenter à son gré le chiffre des hommes à son service, la mécanique se trouvait limitée dans son extension. Mais dès que la vapeur permit de concentrer une force illimitée, pouvant égaler celle de milliers d’hommes en certains cas, et pouvant tourner à des vitesses que le muscle humain ne pourrait soutenir, le machinisme est entré dans une phase nouvelle, et il va sans cesse s’accroissant et se perfectionnant. Après la vapeur, le pétrole et l’électricité sont devenus des puissances motrices, plus légères, souples, rapides et délicates, et ce fut une poussés accélérée du machinisme. A tel point que tous les espoirs sont permis aujourd’hui, et que nul ne pourrait dire où s’arrêtera le progrès mécanique, ni s’il s’arrêtera jamais.

Avec la vapeur d’abord, le pétrole, l’alcool industriel, l’électricité ensuite, nous sommes entrés dans l’ère propre du machinisme. Il est à l’ordre du jour partout ; il est au premier plan des préoccupations de tous ceux qui s’intéressent à l’industrie, à l’agriculture, aux transports, à toutes les modalités du travail humain.

Toutefois, bien avant l’introduction des machines à vapeur, on se servait de machines, de mécaniques plus ou moins rudimentaires et grossières. Le premier homme qui imagina de se servir d’un bâton pour frapper et décupler sa force, celui qui découvrit les propriétés tranchantes et contondantes d’un silex, inventèrent les premiers outils, et un outil est une machine à l’état simple.

On trouve, dans l’histoire économique de la Chaldée, de l’Assyrie, de l’Égypte, des descriptions de machines à élever l’eau du fleuve pour faciliter l’irrigation, ainsi que des instruments aratoires assez rudimentaires, mais constituant de gros progrès pour l’époque.

L’invention de la roue, des chars et des voitures vint soulager beaucoup les transports. Pour faire la guerre, le siège principalement, Grecs, Égyptiens, Carthaginois et autres se servirent de machines spéciales. Les blocs de pierre, servant à écraser le grain, devinrent des meules, que l’on fit mouvoir par les courants d’eau. On peut suivre ainsi les progrès lents et séculaires du machinisme bien avant l’utilisation de la vapeur comme force motrice.

Mais c’est à partir de l’invention de la machine à vapeur que la mécanique, disposant d’une force motrice illimitée, fit des pas de géant. Ce fut surtout l’œuvre du xixe siècle. La première moitié de ce siècle voit apparaître l’application du machinisme à l’industrie textile et aux transports. De nombreuses usines de filature et tissage se montent et s’agrandissent. (Depuis que les fileuses mécaniques d’Arwright et de Watt ont remplacé les ouvriers fileurs, cinq personnes suffisent pour surveiller deux métiers de 800 broches). Les chemins de fer apparaissent, puis la navigation à vapeur laissant rapidement derrière eux, d’une part les diligences et les lents convois routiers, d’autre part les bateaux à traction animale sur les cours d’eau, et, sur les mers, la voile encombrante et aléatoire.

Il serait trop long de faire ici un historique du développement du machinisme. Disons brièvement que, peu à peu, toutes les industries ont été conquises et transformées par la machine. En moins d’un siècle, les conditions de travail ont été radicalement transformées. Avec le même personnel, l’industrie aujourd’hui transforme, fabrique, manipule et transporte dix fois plus de produits qu’il y a cent ans. Le rendement de la production, par tête d’ouvrier, a pour le moins décuplé depuis cette époque. Comparez les métiers à filer le coton ou la laine, dont nous parlions tout à l’heure, avec leurs mille broches tournant à une vitesse vertigineuse et surveillées seulement par trois ou quatre personnes, avec l’archaïque rouet. Voyez l’antique métier à tisser à la main, un bon ouvrier produisant 4 ou 5 mètres de tissu par jour, en regard des métiers mécaniques, et des 100 à 150 mètres de tissu par jour et par ouvrier.

Dans la métallurgie, les progrès sont encore plus considérables. Il eut été complètement impossible, avec le travail à la main, le marteau et l’enclume, d’arriver à la centième partie de la production moderne, ni surtout de fabriquer des machines, des outils et des objets aussi perfectionnés et délicats que ceux qui sont devenus d’usage courant.

Dans les cuirs et peaux, dans l’imprimerie, l’industrie du bois, le bâtiment, dans le commerce même, partout la machine a pénétré, accélérant le travail, la fabrication et les échanges.

L’agriculture qui, routinière, a été plus lente à prendre le chemin des progrès techniques, s’est tournée résolument vers le machinisme, surtout depuis que les cours élevés de leurs produits a permis aux patrons agricoles d’avoir à leur disposition des capitaux importants.

De tout ce travail accru et précipité, est sorti un flot de production qui aurait bouleversé nos aïeux. Les produits ne manquent plus ; ils sont en abondance, et si le régime social était mieux constitué, la production apparaîtrait pléthorique. Elle provoque aujourd’hui le chômage, la société mal organisée ne permettant pas aux populations de consommer tout ce qui est produit.

C’est surtout dans les moyens de transport que les progrès sont fantastiques : trains rapides, paquebots puissants, automobilisme, aviation. A tout cela vient s’ajouter la poste, le télégraphe, le téléphone, la T. S. F. Les distances ne sont pas encore supprimées, mais considérablement diminuées. On se déplace avec facilité et rapidité ; les nouvelles du monde entier circulent en quelques minutes et sont mises quotidiennement, par la presse, à la portée de tous.

Presque chaque jour apporte son invention nouvelle, un perfectionnement à quelque machine plus ancienne. Nul ne peut prévoir jusqu’où ira cette fantastique expansion du machinisme. Une nouvelle mentalité se dégage. Jadis, on croyait facilement au miracle divin. Aujourd’hui, on ne s’étonne plus du progrès. L’humanité attend, comme une chose toute naturelle, la réalisation de progrès techniques toujours plus merveilleux. Le miracle humain est devenu normal. Les hommes ont la foi dans la science technique. Certains écrivains ont même affirmé que la solution de la question sociale se trouvait dans le développement du machinisme qui, fabriquant des produits à profusion, permettrait de donner à tous des moyens d’existence supérieurs même à ceux qu’ils pourraient rêver dès maintenant.

Malheureusement, cette mystique du progrès technique est souvent démentie par les faits. Le machinisme et la puissance de production se développent toujours, intensément, mais on ne saurait, sans mentir, affirmer que les conditions d’existence du peuple s’améliorent avec le rendement de la production.

L’organisation sociale actuelle s’oppose à cela. Le machinisme, comme tous les progrès, sert les intérêts de la classe dirigeante et possédante, mais ne profite que très peu au prolétariat. Quand un procédé nouveau est introduit dans une industrie, le patronat en garde presque exclusivement tout le bénéfice n’accordant à ses ouvriers que des améliorations ne représentant pas la dixième ou la vingtième partie des économies réalisées. Que l’on compare les moyens d’existence des prolétaires d’aujourd’hui avec ceux de leurs aïeux d’il y a un siècle. Malgré une production intensément multipliée, c’est à peine si leur possibilité de consommation a augmenté de 40 à 50 p. 100. Tout le reste a été gardé par la classe qui détient le capital, laquelle gaspille sans vergogne la plus-value due au machinisme. Le machinisme a surtout contribué à augmenter le luxe des hautes couches sociales, et n’a guère profité au prolétariat. Si des ouvriers en ont retiré quelques bribes, combien lui ont dû — et lui doivent — les angoisses du chômage, l’incertitude du lendemain, l’instabilité et l’insuffisance de leurs ressources.

Henry Ford, le grand industriel américain, a soutenu, en deux ouvrages, que le machinisme et la rationalisation, auraient pour effet de diminuer les prix de revient, et partant les prix de consommation, et qu’ils pousseraient ainsi celle-ci à se développer. C’est là une théorie que la pratique de la vie dément. Les prix de vente sont loin d’avoir diminué dans la proportion des économies réalisées. Et encore, les diminutions furent provisoires, jusqu’au jour où un cartel de gros Industriels y mit le hola ! En réalité, le machinisme a permis aux détenteurs de la richesse d’augmenter leurs bénéfices, donc leur consommation, mais n’a transformé qu’isolément et exceptionnellement les conditions d’existence des travailleurs.

Les bénéfices du machinisme ont été accaparés par une caste sociale. Et il en sera ainsi tant que l’organisation sociale ne se transformera point pour permettre à tous de profiter des progrès. Il ne suffit point de perfectionner la technique du travail, il faudrait aussi que parallèlement, la société se transformât, et que le progrès social accompagnât le progrès de la mécanique.

Tel n’est pas le cas. Il est même à craindre que le machinisme, en versant abondamment des richesses aux capitalistes, ne renforce leur puissance, ne leur permette une corruption plus facile des meilleurs éléments ouvriers, ne leur facilite la défense de leur régime par un asservissement toujours plus complet de la presse, par une pression plus énergique sur le pouvoir, par la constitution d’une garde ou armée mercenaire, bien outillée, que les économies réalisées sur la main-d’œuvre leur permettront d’entretenir.

Le machinisme a créé, socialement, et amplifié cette plaie de notre époque : le chômage. Aussi paradoxal que cela puisse apparaître en pure logique, l’abondance de la production, l’accumulation des denrées et objets, réduit une portion de plus en plus forte du prolétariat à la plus profonde misère. La machine remplace les bras. Ceux-ci sont inemployés. Et le travailleur sans ouvrage n’a point de salaire. Dans les pays fortement industrialisés, où le machinisme est poussé à son maximum, le nombre des chômeurs s’accroît sans cesse ; des millions aux États-Unis, en Angleterre, et en Allemagne. Le problème du chômage est devenu un problème social de premier ordre, singulièrement angoissant. Un ordre social quelconque ne peut laisser long. temps, sans être en danger, des millions d’hommes inoccupés et sans moyens d’existence. D’autre part, le chômage aura sa répercussion inévitable sur la natalité.

C’est un problème assez complexe. Il est dû surtout au déséquilibre qui règne par suite de l’introduction brusque du machinisme dans un cadre qu’il déborde. En examinant le mécanisme social actuel on s’aperçoit que le machinisme introduit sur un point, ne provoque pas inexorablement le chômage, mais des ondes qui tendent à se fondre dans une nouvelle dispersion. Si les prix de revient sont abaissés, les prix de vente baissent ; la population, ayant les mêmes capacités d’achat, peut augmenter sa consommation de la quantité d’économie réalisées sur un produit. Si ce sont les patrons et intermédiaires qui gardent tout le bénéfice, ils le dépensent ailleurs et font ainsi vivre d’autres industries. La main-d’œuvre supprimée en une industrie trouve à s’occuper ailleurs. Le chômage correspond surtout à la période de recherche et de réadaptation de la main-d’œuvre. Seulement, comme de nouveaux perfectionnements viennent sans cesse révolutionner la technique, et que cette course à un machinisme toujours plus rapide va sans cesse s’aggravant l’équilibre na pas le temps de s’établir. A peine les travailleurs d’une industrie ont-ils trouvé un remplacement, qu’une autre, ou plusieurs autres industries, en licencient à leur tour. Le nombre de chômeurs et le malaise qui en résulte dans une nation indique donc la rapidité de transformation du machinisme dans cette nation. A cette cause principale peuvent venir s’ajouter d’autres causes dues à la concurrence d’autres pays, etc., mais le machinisme est le facteur essentiel de cette perturbation.

On a cru que le machinisme libérerait l’ouvrier, le salarié ! Ce pourrait être vrai si la machine appartenait au travailleur, isolé ou associé. Ce ne l’est point dans la société actuelle. Comme l’a proclamé un jour, brutalement — on l’a rappelé ici tout à l’heure — un industriel. « La mécanique a délivré le capital de l’oppression du travail. » C’est une boutade, mais elle contient des vérités. Jadis, il fallait plusieurs années d’apprentissage pour faire un bon ouvrier manuel, connaissant bien son métier. Un bon ouvrier ne se remplaçait pas facilement. Ce qui constituait, pour le travailleur qualifié, à la fois une fierté professionnelle et une garantie de stabilité et de placement aisé. Certes, l’ouvrier était lié pour toute sa vie à la même corporation, mais le patron subissait lui aussi cette dépendance, car on n’improvisait pas un bon travailleur en quelques jours.

Avec le machinisme, transformation profonde des mœurs corporatives. A l’exception de quelques professionnels, de plus en plus rares, les machines les plus délicates peuvent être conduites par les plus ignorants, après quelques jours ou même quelques heures de mise au courant. Les patrons peuvent « fabriquer », des ouvriers en série, en un temps très court. Il leur suffit de quelques contremaîtres avisés pour régulariser l’effort d’ensemble. Cette rapidité d’initiation, qui serait précieuse dans une société autrement organisée et où le travailleur serait appelé, selon ses goûts, à changer plus souvent d’occupation, donne seulement aujourd’hui à l’industriel toutes facilités pour licencier les travailleurs trop fiers, fortes têtes, meneurs et mécontents. On les remplace aisément. Le temps n’est plus où un ouvrier, fort de ses capacités pouvait encore, appuyé sur elles, tenir tête, dans une certaine mesure, à l’employeur. Certaines grandes usines licencient tout ou partie de leur personnel quand les commandes se raréfient, pour réembaucher dès que la demande afflue de nouveau. Ce lock-out plus ou moins déguisé est devenu de pratique normale dans certaines corporations, notamment aux États-Unis, et dans la grosse industrie du monde entier. Le personnel devient un troupeau — mécanique lui aussi — qu’on fait entrer ou sortir suivant les besoins, sans se soucier de ce qu’il peut devenir.

Autre conséquence du machinisme, morale celle-là, c’est la dégénérescence intellectuelle qu’il provoque. A rester pendant des heures à servir une machine, à répéter le même mouvement machinal, un engourdissement intellectuel envahit le cerveau du travailleur. Plus d’amour du métier, plus de conscience ni de dignité professionnelle, plus de repos de l’esprit se délassant par la variété des occupations, plus d’initiative et d’enrichissement technique : l’ouvrier est réduit à l’état de machine. Si l’on y ajoute les conséquences de la rationalisation, qui exige une tension concentrée pour parvenir à accompagner la rapidité d’une machine, on se rend compte que le machinisme éteint, pendant 8 ou 9 heures par jour, l’activité intellectuelle du travailleur « mécanisé ». Ainsi compris, le machinisme, déjà perturbateur de l’économie loin de libérer l’esprit, conduit à l’abrutissement.

Proudhon a jeté l’anathème sur la machine. On a lu par ailleurs son jugement. Mais il est évident que la réprobation dont il frappe le machinisme atteint avant tout l’organisation sociale qui en fausse le rythme et le caractère. La machine, ennemie momentanée de l’ouvrier dans la condition du salariat, pourrait être au contraire génératrice de loisirs et de biens.

Le machinisme a contribué à l’unification de l’espèce humaine, en rapprochant les peuples. Le machinisme en intensifiant dans des proportions fantastiques le rendement du travail et la production permet à nos aspirations vers une meilleure société de devenir des réalités, de prendre corps positivement. Le véritable communisme libertaire n’est possible que par l’abondance des produits. En diminuant la fatigue nécessaire au travail, le machinisme permet de le rendre plus sain, plus agréable, plus acceptable par tous.

Certes, dans l’état actuel de la civilisation, il est gros de crises, de souffrances et de dangers. Mais dans une autre civilisation, ses avantages comprimés s’épanouiraient, Par le machinisme, l’homme a réalisé des miracles techniques, qui auraient ébloui nos ancêtres. Par le machinisme, l’homme pourrait réaliser ce qui jusqu’à présent a paru une chimère « l’égalité de tous dans le bien-être et la liberté », sinon dans le bonheur.

Personne ne songe plus sérieusement à détruire les machines mais il convient d’en dégager les profits sociaux. La question qui se pose, c’est que le machinisme ne soit plus à la disposition d’une caste sociale mais devienne la propriété commune d’une humanité libre, égale et associée. — Georges Bastien.


MAGASIN. n. m. (de l’italien magazzino, dérivé du pluriel arabe makhasin, même sens). Pièce d’appartement, de maison qui sert à faire du commerce. Dans ce local se trouvent plusieurs articles et produits destinés au négoce, vaguement annoncés par l’enseigne commerciale. Dans les villes et localités quelque peu importantes, certains quartiers et rues sont particulièrement occupés par des magasins. Ainsi, dans un certain rayon et dans les magasins, se trouvent les marchandises les plus variées.

Dans notre société, c’est généralement par les magasins particuliers que se fait la distribution des richesses mobilières aux individus.

Le magasin est une espèce de petit marché, un lieu où s’opère soit le troc, soit la remise des produits contre monnaie conventionnelle. L’échange direct est de plus en plus rare et l’on pratique surtout communément l’achat ou la vente des objets et des denrées qui font du producteur au consommateur un chassé-croisé parfois complexe (voir commerce, négoce, trafic, etc.).

Si dans la société actuelle tous les magasins (ou à peu près), appartiennent au domaine privé, et par là se prêtent à la spéculation pour l’avantage exclusif des négociants, il devrait en être autrement dans une société rationnellement organisée.

Sans entrer dans le fonctionnarisme commercial il devrait y avoir – dans le système auquel je marque ma préférence – des magasins-types et de contrôle indicateur comme prix maximum pour chaque produit, en laissant la liberté à chacun de pouvoir faire du commerce en quelque sorte moralisé par l’impossibilité de l’exploitation abusive. Ainsi la spoliation du travail à l’avantage du capital se trouverait endiguée par un bénéfice qui n’aurait rien de commun avec ce qui se produit actuellement sous la domination du capital. Les magasins abriteraient des travailleurs sérieux et honnêtes qui ne compteraient plus sur la spéculation pour s’enrichir, mais sur le travail.

Dans d’autres systèmes, à base communiste notamment (voir coopérative, communisme, socialisme, répartition, etc.), les magasins seraient représentés, d’une part, par des entrepôts généraux, de préférence régionaux, qui centraliseraient les principales productions, et d’autre part, par les magasins particuliers – ou de répartition – plus ou moins spécialisés, qui recevraient des premiers l’approvisionnement et tiendraient produits ou objets manufacturés à la disposition des consommateurs. Quel que soit ici le mode d’échange adopté (entièrement libre ou avec bons soumis à un barème de contrôle ou selon toute autre modalité regardée comme plus équitable ou plus sûre), il n’y aurait pas davantage de place pour la spéculation qui caractérise le commerce actuel et fait des magasins des antres perfides où l’on détrousse, légalement et avec le sourire, le chaland qui s’approvisionne.



Par analogie : lieu où l’on serre certains objets en grande quantité : « C’est dans l’eau que les castors établissent leur magasin » (Buffon). On donne aussi ce nom à une des parties d’une usine où se trouve un approvisionnement de circonstance ; à un ensemble de ressources personnelles ; à un entassement de choses inutiles ou disparates, etc. Par extension, en littérature, on appelle ainsi certains recueils périodiques : le « magasin pittoresque ». Dans ce sens se généralise l’usage du terme étranger : magazine.

Les magasins généraux, fondés en France par un décret du 21 mars 1848 « sont régis par une loi du 28 mai 1858, un décret du 12 mars 1859 et une loi du 31 août 1870 ». Depuis cette dernière loi, toute personne peut ouvrir un magasin général ; mais l’autorisation du préfet et un cautionnement sont exigés.

Ces magasins, recevant les marchandises que tout négociant ou industriel veut y déposer, ont pour but de faciliter les ventes et les prêts sur gages.

« Celui qui fait un dépôt dans un magasin général, reçoit deux titres : le récépissé et le bulletin de gage ou warrant. Le premier est destiné à transférer la propriété de la marchandise ; l’autre doit servir à placer la marchandise, à titre de gage, entre les mains du prêteur. Ces deux titres sont transmissibles par voie d’endossement. Le magasin général détient la marchandise soit pour le compte du propriétaire, porteur du récépissé, soit pour celui du créancier, porteur du warrant » (Larousse). — E. S.

MAGASINS COOPÉRATIFS. La plupart des gens considèrent les magasins coopératifs comme des boutiques de vente de marchandises à bon marché. C’est une conception étroite, étriquée, et en désaccord avec le caractère même de la coopération.

Dans les pays musulmans, où l’on a souffert comme ailleurs de la crise de vie chère, les Arabes appellent volontiers magasin coopératif, ou « coopérative », toute boutique (privée ou capitaliste) qui vend, ou a la réputation de vendre, à bon marché. Et même, dans les pays à population évoluée, combien de ménagères et d’hommes, appellent « coopératives » des succursales de maisons d’alimentation à succursales multiples, lorsque ces succursales vendent, ou ont la réputation de vendre, à bon marché…

Ceux qui envisagent le problème coopératif de ce point de vue ont une lamentable mentalité. Certes, dans l’ensemble, les magasins coopératifs ont l’avantage de débiter des marchandises bonnes, à bon marché et au juste poids. Certes, dans l’ensemble, ils répartissent en fin d’année à leurs sociétaires des trop-perçus intéressants et soutiennent des œuvres sociales recommandables. Mais tout cela n’est rien par l’apport à l’action organique déterminée par la création et le fonctionnement de ces magasins.

D’abord, ils opposent un frein aux appétits déchaînés du capitalisme (petit ou grand), des mercantis et même des marchands. Et, mieux que cela, qui n’est pas mince, ils groupent organiquement, pour des entreprises collectives concrètes, la poussière des consommateurs qui, isolés, ne seraient rien, mais qui, unis, disposent de la plus grand puissance qui soit au monde, celle devant laquelle s’inclinent respectueusement les plus grands capitaines du commerce, de l’industrie, de la banque, du Capitalisme, en un mot : la puissance d’achat des consommateurs.

Supposez cette puissance d’achat groupée dans les succursales des coopératives régionales ; celles-ci groupées dans leur Fédération nationale, leur Magasin de Gros, leur Banque et toutes ces institutions groupées dans leur Alliance coopérative internationale, dans leur Banque internationale, dès lors, c’est la Société coopérative, avec toutes ses possibilités.

Les consommateurs sont groupés d’abord comme nous venons de le voir. Ils savent de combien de tonnes de marchandises ou denrées ils auront annuellement besoin. Dès lors, avec leurs capitaux propres, collectifs dans leurs magasins coopératifs, ou avec leurs réserves, ils dirigent les productions, qui seront absorbées par leurs sociétaires, en créant des usines ou des ateliers coopératifs. Ils croissent. Ils se trouvent en présence des trusts et, par la force des circonstances, ils entrent en lutte et les expériences qui ont été faites en Allemagne, en Angleterre, en Suède, en Finlande, en Suisse et même en France prouvent que les trusts, même les plus puissants, ne sortent pas victorieux de leur lutte contre les consommateurs groupés dans leurs magasins coopératifs.

Cette poursuite de l’idéal coopératif a pour effet certain de faire participer à une action organique concrète et profondément révolutionnaire, sur le plan économique, des gens que rien n’avait, jusque-là, préparés à une action sociale profonde et qui se laissaient, jusque-là, emporter, comme des bâtons flottants, par les eaux du capitalisme.

L’avantage aussi de cette action organique des magasins coopératifs est qu’ils constituent, par l’association libre et volontaire des individus, dans l’actuelle société, un capital collectif et impersonnel, qui va grandissant sans cesse et qui se transmet de générations en générations et, par ce fait même, crée des habitudes de pensée et une moralité nouvelles, dégagées de l’emprise capitaliste. Et, à cause de leurs mérites actuels et futurs, les magasins coopératifs sont des instruments éminents d’une Révolution sociale profonde ; tandis que les myopes intellectuels les ont considérés (v. Karl Marx) et les considèrent encore (les « révolutionnaires » verbaux) comme de simples boutiques commerciales perfectionnées… — A. Daudé-Bancel.


MAGIE. (du grec : mageia). Art prétendu de produire des phénomènes merveilleux, grâce à l’évocation de puissances invisibles, et l’utilisation de forces mystérieuses. La magie est aussi ancienne que les sociétés humaines, et l’on trouve des traces de ses rites dans les annales de tous les peuples. Là où elle n’est pas toute la religion, elle s’exerce, d’une façon plus ou moins clandestine, à côté de la religion reconnue par les classes dirigeantes. La haine du clergé à l’égard des pratiques magiques semble due, principalement, à ce qu’elles représentent pour la profession ecclésiastique une concurrence. Au moyen-âge l’Église faisait brûler vifs ceux qui étaient soupçonnés de s’y livrer, sous prétexte qu’ils faisaient commerce avec les démons et Satan lui-même, dans des intentions criminelles. Mais, pour s’adresser à Dieu, à la Vierge, et aux Saints, les cérémonies du culte, avec leurs prières chantées, leurs fumigations d’encens, leurs accessoires et leurs symboles, n’en ont pas moins avec les cérémonies magiques de si frappantes ressemblances, qu’il est impossible de ne point découvrir entre elles une parenté.

Dans l’antiquité, la magie a été en honneur principalement dans l’Inde, en Égypte et en Perse, où étaient dénommés « mages » les prêtres de la religion de Zoroastre. On attribuait aux magiciens la faculté de prédire l’avenir, de converser avec les âmes des morts, de voir et d’entendre ce qui se passait dans des lieux éloignés, de créer des illusions collectives, de guérir miraculeusement des malades, d’influencer à leur gré les événements, etc… Le charlatanisme et la prestidigitation se sont d’ailleurs inspirés de ces légendes pour amuser les foules ou exploiter la crédulité publique. De même que les religions, la magie tend à disparaître devant les progrès de la science et la généralisation de l’enseignement. Cependant, il semble que, dans les traditions que la magie nous a léguées, il ne soit pas que rêveries absurdes et superstitions grossières. Sous les noms d’hypnotisme, suggestion, auto-suggestion, télépathie, etc…, la science expérimentale a étudié et soumis à son contrôle diverses catégories de faits étranges qui, jadis, faisaient partie du domaine du merveilleux. De même que l’alchimie, pleine d’obscurités et de formules effarantes, a donné naissance à la chimie, les antiques pratiques des mages paraissent sur le point de nous doter, à défaut de pouvoirs surnaturels, de connaissances physio-psychologiques très précieuses, et de méthodes thérapeutiques non négligeables.

Par extension, le mot magie est employé comme synonyme de charme ou de séduction. On dit, par exemple : la magie du style pour indiquer la puissance d’évocation d’une bonne littérature ; on dit aussi : la magie de l’éloquence, pour désigner le pouvoir de suggestion que l’éloquence exerce fréquemment sur les foules, et qui les dispose à des actes qu’elles n’auraient jamais accomplis d’elles-mêmes sans cette circonstance. C’est une manière de sortilège dont l’homme raisonnable et averti se défie particulièrement. L’art de la parole est digne d’estime à maints égards, et il acquiert dans la propagande des idées une importance considérable. Il n’en est que plus dangereux lorsqu’il est mis au service du sophisme ou de l’erreur. Nul n’est plus que lui, en effet, apte à farder agréablement la vérité, ou nous lancer à la poursuite de mirages. Méfions-nous donc des enthousiasmes irréfléchis, des effets de tribune qui s’adressent plus à notre sensibilité nerveuse qu’à notre conscience. Avant d’accepter comme justes, définitivement, les thèses révélées dans le feu des tournois oratoires, ayons cette sagesse de les passer au crible de la critique, dans cette atmosphère de paix et de clarté qui se dégage de la solitude et du silence. ‒ Jean Marestan.

À CONSULTER : Apologie pour les grands personnages accusés de magie (G. Naudé, 1625) ; De la magie transcendante (M. Brecher, 1850) ; La magie et l’astrologie dans l’antiquité et au moyen-âge (Alfred Maury, 1860), ce dernier ouvrage particulièrement sérieux et instructif ; etc.


MAGISTRAL (E, AUX). adj. Pédant. Qui convient au maître (magister) ; qui tient du maître : allocution prononcée d’un ton magistral. Autorité magistrale. Sévérité magistrale. Air solennel, important : Les petits esprits affectent volontiers la dignité magistrale.

Dessin, style magistral : qui a de l’ampleur, qui rappelle la manière des maîtres. Prébende magistrale : dans certaines églises cathédrales, on donnait ce nom à la prébende qui, dans d’autres, s’appelait : préceptoriale. Dans l’ordre de Malte : Commanderies magistrales, celles qui étaient annexées à la dignité de grand-maître.

En géométrie : ligne magistrale ; la ligne principale d’un plan, tracée par l’ingénieur. — En fortifications : magistrale, crête extérieure d’un mur d’escarpe. Médecine et pharmacie : médicament magistral, que l’on prépare seulement au moment de l’emploi, selon la formule du Codex ou que donne le médecin ; contrairement aux médicaments officinaux qui, pouvant se conserver, sont préparés à l’avance. — S. M. (T. de métallurgie) : le magistral est un mélange de sulfate de fer et de cuivre employé avec le mercure comme agent amalgamation de certains minerais d’argent.