Encyclopédie anarchiste/Neutralité - Noël

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Collectif
Texte établi par Sébastien Faure, sous la direction de, La Librairie internationale (tome 3p. 1793-1805).


NEUTRALITÉ n. f. (neuter, ni l’un ni l’autre). On déclare neutre celui qui, dans un conflit entre personnes, entre nations, entre idées reste indifférent et ne prend point part à la lutte. Le problème de la neutralité scolaire est l’un des plus âprement discutés il notre époque ; nous laisserons à d’autres le soin d’en parler. C’est d’un point de vue général seulement et philosophique que nous traiterons de la neutralité.

Qu’elle soit politique, religieuse, philosophique, scientifique même, la neutralité peut résulter de causes multiples. La crainte qui paralyse, le désir de ne mécontenter personne en déterminent beaucoup à ne point manifester, en pratique, leurs secrètes préférences. Mais, dans ce cas, il ne s’agit que d’une neutralité extérieure, d’une neutralité dans le domaine de l’action, nullement d’une neutralité intime et qui reste vraie dans le plan mental. Chez les malheureux que des maîtres impitoyables surveillent et harcèlent, chez ceux qui se taisent pour ne point perdre la croûte quotidienne dont ils vivent, eux et leurs enfants, nous comprenons pareille attitude. Très peu ont l’énergie requise pour le martyre ; n’exigeons pas de tous les hommes qu’ils soient des héros. Mais cette neutralité pratique, elle devient le comble de l’hypocrisie chez les arrivistes qui guignent les hauts emplois ou chez le chef qui, pour se donner les allures d’arbitre impartial, fomente en sourdine des divisions chez ses administrés. Combien de savants, d’écrivains, de philosophes taisent la vérité et, par leur silence, laissent toute latitude au mensonge, escomptant avec raison que leur complaisance sera tarifée un haut prix. Quant aux politiciens, le nombre est incroyable de ceux qui, dans leurs poches, tiennent en réserve et un triangle et un chapelet ; aux franc-maçons ils sortent le triangle, aux catholiques le chapelet ; et certains sont si habiles qu’ils font miroiter les deux en même temps, l’un à gauche, l’autre à droite naturellement. Même duplicité dans la haute administration, où des fonctionnaires qui demeurent intangibles servent et trahissent tous les partis successivement. Peu importe les hommes au pouvoir, ces fines mouches grimpent sans arrêt les échelons hiérarchiques qui les séparent du sommet ; selon l’époque, ils fréquentent la loge ou la sacristie ; ils sont conservateurs aujourd’hui, radicaux demain, socialistes ou communistes en temps opportun. D’eux l’on ne peut dire qu’ils avancent toujours d’un quart d’heure ; leur unique règle c’est d’obéir au vent., si rapides, si imprévus que soient ses changements de direction. Cette neutralité, simple masque d’une veulerie insigne, un homme de cœur se doit de la mépriser.

Mais la neutralité s’impose lorsqu’on ignore tout d’une affaire, d’un problème ; jamais l’esprit critique n’est de trop. Parce qu’il oublie de réfléchir, le peuple, éternelle dupe, donne dans les panneaux que lui tendent les intrigants, soit de droite, soit de gauche. Et la grande presse se charge de lui fournir des opinions toutes faites, conformes, cela va sans dire, à l’intérêt des maîtres qu’elle sert. « Imiter, telle est la loi des cités humaines ; celle du peuple des roseaux, c’est de ployer devant l’aquilon. Et rien n’échappe à l’empire de la mode, ni les habits, ni les idées, ni la coiffure, ni les sentiments. Quel éphèbe de bonne famille porterait plumage bistre, si la vogue est au bleu ou à l’incarnat ! Quelle fille nubile s’affublerait d’une traîne digne d’un cardinal, quand les élégantes ne veulent que des jupes écourtées ! Sans rechigner, messieurs chics, dames à la page obéissent aux ukases des grands couturiers ; le pantalon à pattes d’éléphant succède à la culotte étriquée, la robe capable d’abriter un régiment au cache-sexe long de dix doigts. En matière d’ameublement comme de chiffons, d’usages mondains connue de vaisselle, l’imitation règne du haut en bas. » (Vouloir et Destin.) Le comportement de la majorité des hommes témoigne d’une complète absence de réflexion ; ils ne savent pas douter, plutôt que de rester dans l’expectative, ils adoptent l’attitude ou l’opinion de ceux qui les entourent, sans préalable examen. Pourtant aucun progrès scientifique ne serait possible, si les chercheurs sérieux ne mettaient pas en doute les croyances, même universellement admises, ou s’ils n’exigeaient point de toute affirmation qu’elle s’étaye de preuves irréfutables. C’est la neutralité qui s’impose, dans le domaine théorique, à l’égard des hypothèses que rien n’infirme ni ne vérifie ; et, dans le domaine pratique, à l’égard des affaires ou des problèmes dont les données nous échappent complètement. Le grand mérite de Descartes fut d’insister sur l’importance du doute méthodique, et sur la nécessité d’atteindre à l’évidence avant de prendre parti. « Je résolus,a-t-il écrit, « de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ; c’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute. » Cette règle, qui dénie toute valeur à la foi et à l’autorité, s’est révélée féconde en conséquences que Descartes n’avait pas prévues et qui l’auraient probablement épouvanté. L’irréligion et l’anarchie s’en inspirent, non moins que la science et la philosophie digne de ce nom. Mais, parmi les causes d’erreur, Descartes oublie de signaler l’imitation, l’esprit grégaire, plaie des sociétés et des groupements autoritaires. Il oublie aussi le sentiment, auquel bien des modernes accordent, à tort, une place comme mode de connaissance. « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas », disait Pascal, l’un des responsables de la confusion aujourd’hui courante entre savoir et sentir. Confusion qui permet aux mystiques de légitimer leurs plus extravagantes rêveries et de parler, avec assurance, de questions dont ils ne connaissent pas le premier mot. James, Bergson, et les autres anti-intellectualistes ont, de leur côté, fait chorus contre la science, au profit du sentiment. Peine perdue, il appert clairement qu’il n’est point de vraie lumière hors du domaine de la raison, et qu’il faut écarter, en règle générale, les suggestions sentimentales, que ne confirme ni l’expérience, ni la déduction mathématique. Loin de condamner la neutralité, nous estimons donc qu’elle convient quand nous ignorons tout du problème envisagé, ou quand les arguments pour ou contre sont également incapables d’engendrer une conviction solidement raisonnée. Même si la pleine lumière est possible, elle reste légitime quand la question ne présente pour nous aucun intérêt. Il m’indiffère que le vainqueur de la Marne soit Joffre ou Galliéni, ces deux galonnés m’inspirant une aversion identique ; et je n’éprouve nul besoin de prendre parti soit pour Foch, soit pour Clémenceau, l’un et l’autre méritant des malédictions pareilles. Récits de guerre, biographies des souverains, généalogies princières, etc., disparaîtraient de l’histoire sans que je proteste, bien au contraire ; c’est la tradition écrite qui confère un prestige, si dangereux pour la paix du monde, aux chefs d’État et aux militaires. Dans les luttes que se livrent les requins du commerce ou de l’industrie, les rois de la banque, pourquoi le pauvre interviendrait-il, lui qui, dans tous les cas, sera sacrifié par le vainqueur. Même remarque concernant les campagnes politiques, toujours fructueuses pour les meneurs, jamais ou presque pour le populaire. Le pouvoir reste aussi tyrannique, aussi opposé au libre développement de l’individu, qu’il soit aux mains des bolchevistes ou des fascistes, des bien-pensants ou des francs-maçons. De la farce électorale, le vulgaire électeur s’avère toujours le dindon, qu’il vote blanc, bleu ou rouge ; seule diffère la couleur de la sauce, à laquelle députés et sénateurs le mangeront. Néanmoins, j’admets des degrés dans la nocivité des gouvernements, comme aussi dans celle des religions ; ce qui peut nous décider à intervenir, en pratique, dans quelques cas bien étudiés. Plus les États ou les Églises sont solidement hiérarchisés, plus ils se réclament du principe d’autorité, plus il convient de mener contre eux une lutte sans douceur. La bienveillance relative, que j’ai témoignée à certains spiritualistes, n’eut jamais d’autre but, je l’avoue, que d’affaiblir les grandes confessions religieuses qui se partagent l’empire des esprits. Mais la neutralité s’impose lorsqu’il s’agit de combats qui laisseront intactes les forces de nos adversaires.

Le scepticisme, qui enlève tout espoir de certitude, peut aussi conduire à la neutralité. Montaigne estime que le doute est la seule sagesse possible ; c’est un « mol oreiller pour une tête bien faite ». Renan semble croire parfois que tout comprendre, tout goûter, sans mépriser aucun système philosophique, sans en adopter aucun non plus, voilà l’idéal du sage et le plus noble emploi que l’on puisse faire de l’existence. Son dilettantisme trouva des partisans nombreux, à la fin du xixe siècle, parmi les intellectuels. Certains ouvrages, d’ailleurs très remarquables, de notre bon Han Ryner exhalent aussi un délicat parfum de souriante ironie et de doute philosophique. Volontiers nous reconnaissons qu’il faut un esprit fort pénétrant et de longues recherches pour atteindre à cette attitude, qui est l’une des formes essentielles de la sagesse ; et les trois noms cités suffisent à démontrer que les sceptiques de ce genre auront des génies de premier ordre pour compagnons. Mais l’on m’accordera que ce doute transcendant ne convient qu’à des esprits très clairsemés ; sans un peu d’enthousiasme pour la vérité, les chercheurs n’auraient pas le courage de poursuivre des travaux fatigants. L’œuvre d’un Renan, d’un Han Ryner témoigne, d’ailleurs, à mon avis, qu’ils sont bien moins sceptiques que certains le supposent ; car, en bonne logique, c’est à une totale inertie que l’incertitude complète aboutirait. Au doute universel, à l’aveu d’impuissance qui fut la conclusion suprême de la pensée grecque, le lent et sûr effort des savants modernes oppose l’existence de connaissances positives sur lesquelles tous les esprits peuvent s’accorder, Réduites encore à quelques points, ces connaissances deviennent chaque jour plus nombreuses, Dans le domaine pratique, le rythme de l’évolution humaine s’en trouve accru d’une façon inouïe. Dans l’ordre spéculatif, une représentation commune du monde se dégage lentement, qui n’est plus celle d’un temps, ni d’un peuple, ni d’un individu, mais celle de l’humanité entière, consciente de son milieu. Sans doute les tenants des formes anciennes de la pensée ont proclamé, avec Brunetière, que la science avait fait faillite, sans doute des déceptions ont succédé aux espoirs trop grandioses du début et le pragmatisme américain a même prétendu que le savoir positif n’était qu’une réussite dans le domaine pratique. Du creuset de la critique, la science, néanmoins, ne sortit pas amoindrie ; elle a seulement pris conscience d’elle-même, de sa valeur et. de son sens profond. Le plus grand reproche qu’on puisse lui adresser, c’est. de n’avoir pas rendu les individus meilleurs, c’est d’avoir été souvent, dans la dernière guerre par exemple, une source de malheurs pour l’humanité. Reproche, d’ordre moral, absolument légitime, et qui restera vrai aussi longtemps qu’une troupe d’exploiteurs sera maîtresse du globe. Reproche qui vaut toutefois plus contre la sottise humaine que contre la science, puisque les méfaits de cette dernière résultent, en définitive, du servilisme populaire. Ainsi nous prisons fort cette neutralité transcendante, qui permet à de grands esprits de planer au-dessus des doctrines, des chapelles et des partis, mais nous croyons qu’elle ne saurait convenir aux intelligences avides de vérité. A ces dernières ce n’est pas le scepticisme que nous conseillerons, c’est l’impartialité, qui s’avère, elle aussi, une forme supérieure de la neutralité. Rester prêt toujours à abandonner ou à modifier les idées que nous aurons reconnues fausses, en totalité ou en partie, voilà une attitude mentale dont il convient de ne se départir jamais. Nos théories les mieux fondées, n’ont qu’une valeur transitoire et relative ; n’hésitons pas à les rejeter, quand elles sont contredites par l’expérience ou le calcul. La réalité s’avère trop complexe, trop fuyante pour qu’on la définisse et la catalogue sans appel ; c’est en vain qu’on veut la condenser en formules intangibles. Résultats d’une ignorance présomptueuse, les dogmes, qu’ils soient laïcs ou religieux, s’opposent aux recherches libres et impartiales ; ce ne sont pas des régulateurs, comme on l’a prétendu, mais des tyrans. Le catéchisme des Églises n’est qu’un moyen de domination temporelle, sous le couvert du dogmatisme spirituel ; le catéchisme laïc n’est. qu’un moyen d’instaurer le culte de l’État et d’affermir son omnipotence. En son genre, Durkheim fut un pape comme celui de Rome ; et sa morale ouvertement prônée dans les établissements universitaires, vise à façonner des esprit serfs. Point de dogmes intangibles, point. d’idées préconçues, un seul désir, celui de voir clair, une seule crainte, celle de se tromper, voilà qui résume la neutralité que le savant observe dans la recherche de la vérité. Quant à la prétendue neutralité de l’État, nous n’y croyons point, qu’il s’agisse d’éducation, de justice, de finance ou de tout autre domaine livré à des fonctionnaires. La raison d’être de l’État moderne, ce n’est pas de maintenir égaux les droits des individus, c’est uniquement de perpétuer la domination d’un groupe de privilégiés. Tout homme de bonne foi le reconnaîtra, s’il étudie la situation présente sans parti pris. Dès lors, la neutralité de l’État s’avère logiquement impossible : les hommes juchés au pouvoir doivent servir les intérêts des mandants qui leur livrèrent les leviers de l’action administrative, sous peine de tomber rapidement. L’histoire confirme absolument ce que nous disons. — L. Barbedette.


NEUTRALITÉ (scolaire). Par la volonté des hommes au pouvoir, l’École est un instrument de conservation du régime. Au moment où nous écrivons ces lignes, l’école italienne magnifie le fascisme, l’école russe s’efforce de coopérer à l’instauration d’un régime communiste et notre école française est soi-disant neutre, mais cependant républicaine et laïque.

Que faut-il entendre par neutralité scolaire ?

Jules Ferry disait : « Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait, de bonne foi, refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire. » Le grand maître de l’Université ayant frappé Thalamas, coupable de ne pas avoir cru au dogme de la mission divine de la Pucelle, disait au Parlement : « Le Professeur ne doit pas tout apprendre ! »

Ainsi conçue, la neutralité consiste dans le choix des matières à enseigner plutôt que dans l’esprit. qui préside à l’enseignement.

La bourgeoisie républicaine qui a instauré en France le régime de l’école neutre et laïque — la laïcité n’est d’ailleurs que la neutralité religieuse — a voulu que la grosse majorité, sinon la totalité, des enfants puisse fréquenter les écoles officielles et, pour cela, qu’on donne en ces écoles un enseignement conforme aux opinions de la majorité des pères de famille. Elle a conçu la neutralité religieuse, ou laïcité, comme l’enseignement d’une morale commune, indépendante des religions. Cette neutralité religieuse, cet enseignement qui voulait laisser de côté tout ce qui divise, ne pouvait donner satisfaction aux croyants passionnés. « Qui n’est pas avec moi est contre moi », lit-on dans l’Évangile et les textes pontificaux qui proclament que la morale est subordonnée à la religion, en concluent que l’école neutre « est contraire aux premiers principes de l’éducation ». Elle ne pouvait satisfaire non plus les libre-penseurs et les athées qui dirent : « enseigner, c’est remplacer l’ignorance et l’erreur par la connaissance » et qui, naturellement, ne peuvent concevoir que certaines idées, certains faits d’observation ou d’expérience demeurent tabous.

Ainsi donc, à propos de la laïcité, forme religieuse de la neutralité, nous constatons l’impossibilité de donner satisfaction à tous. Dans une publication récente, nous lisons : De même que l’État républicain « enseigne une morale commune, indépendante des religions, il doit enseigner un civisme commun, et celui-ci ne peut avoir pour base que les principes mêmes du régime (c’est nous qui soulignons) ». On ne raisonne pas autrement en Russie où l’on enseigne la lutte de classe, qu’en France où il est défendu d’en parler. L’école neutre, telle que la conçoivent ses dirigeants, n’est pas vraiment neutre ; elle a pour fin d’assurer le conservatisme religieux et social des majorités. La neutralité est une hypocrisie. Ce n’est qu’une fausse neutralité.

La neutralité, la vraie, ne se soucie ni des opinions ni des croyances des pères de famille et électeurs.

L’école n’est point faite pour les pères, mais pour les enfants, pour des enfants auxquels il faut former l’esprit et le cœur non pas seulement en vue de la vie d’aujourd’hui, mais aussi de celle de demain. Avoir un enseignement neutre, ce n’est pas choisir des sujets neutres, établir des programmes neutres, en laissant de côté tout ce qui passionne les hommes et qui est nécessaire à la virilisation de l’enseignement. Un enseignement neutre par sa matière est un enseignement d’eunuques.

Ce que nous voulons, c’est un enseignement neutre par son esprit. Nous voulons que celui qui enseigne distingue ce qui est vérité scientifiquement démontrée de ce qui est opinion et croyance personnelle. Sans doute, ce sont ces opinions, ces croyances qui nous sont les plus chères : les hommes ne se sont jamais passionnés pour les vérités scientifiques, ils se sont battus pour des croyance. Cependant, celui qui enseigne doit faire violence à son sentiment personnel pour ne pas violer la personnalité des enfants et exposer, impartialement, des croyances contraires aux siennes. Nous ne voulons ni faire accepter aux enfants leur milieu social, ni les dresser contre ce milieu, mais former leur esprit, c’est-à-dire les habituer à se former des opinions personnelles, des jugements, après avoir douté, observé, expérimenté à l’occasion, puis raisonné.

Ajoutons que ce travail de l’esprit doit s’appliquer à tous les sujets qui intéressent les enfants et sont à leur portée. Il est bien évident qu’il faut une certaine maturité d’esprit pour aborder certains sujets. Mais, à part. cette exception nécessaire, les éducateurs devraient, après avoir instauré dans leurs classes un régime de confiance mutuelle, considérer leur enseignement comme une réponse aux curiosités enfantines. Au dogmatisme de l’enseignement nous voulons substituer le libéralisme de l’enseignement, le pédagogue cessant d’être le Maître pour devenir l’aide.

Certains révolutionnaires trouveront de tels buts insuffisants. Ont-ils si peu de confiance en leur idéal pour penser que des enfants, habitués à observer les injustices comme le reste, et à raisonner, et dont le cœur et la volonté auront été formés comme nous l’avons indiqué ailleurs, ne deviendront pas d’eux-mêmes les meilleurs révolutionnaires ?

En résumé, la tâche des révolutionnaires est double : d’abord combattre cette fausse neutralité scolaire qui est le masque du conservatisme social ; ensuite défendre la vraie neutralité, c’est-à-dire, en définitive la meilleure éducation possible de l’enfant. — K Delaunay.


NÉVROPATHIE n. f. (du grec neuros, nerf, et pathos, souffrance). Il n’est pas possible de rencontrer dans la langue médicale un mot plus imprécis, ni plus difficile à définir, dans ses origines et dans son objet. Une telle appréciation est toujours un indice d’ignorance. Le médecin, dans son langage courant qui ne tarde pas à déborder du côté profane, use de termes très généraux pour étiqueter des tiroirs où il emmagasine au petit bonheur dans l’attente de mieux faire tout ce qui reste en deçà de sa connaissance.

Il ne faut pas en vouloir aux sciences expérimentales d’être imparfaites. Ne pouvant bénéficier de l’intuition ni surtout de la révélation réservée aux mystiques, elles regardent fatalement l’avenir et leurs précisions sont en proportion de leurs conquêtes sur l’inconnu.

Tout ce qui touche au fonctionnement normal ou pathologique du système nerveux sort à peine des limbes. Ce système, qui est à coup sûr le plus compliqué de ceux qui constituent les organismes animaux dont il représente le perfectionnement maximum actuel est assez bien connu dans son anatomie, mais sa physiologie laisse encore grandement à désirer. Quant à sa pathologie, elle est plus vague encore. Physiologie et pathologie sont corrélatifs. C’est par le morbide que l’on accède le plus souvent au physiologique et l’on sait que ce fut le cas dans la sphère nerveuse. Un grand progrès vit le jour quand Charcot tenta de jeter un peu de lumière sur la vie de la Psyché en partant des observations cliniques recueillies dans le vaste laboratoire de la Salpêtrière. C’est par la lésion cérébrale qu’il parvint à la découverte des localisations. Encore est-il qu’aujourd’hui nombre d’entre-elles sont contestées. Le célèbre centre de Broca relatif au langage articulé, localisation dont on fut longtemps si fier, n’est-il pas aujourd’hui battu en brèche ? Tout semble à recommencer. Et il s’agissait là de cas ou l’objet observé tombait, en quelque sorte, sous les sens. Que dire alors du domaine de la folie ou de ces névroses que nous allons rencontrer plus loin ?

Ici n’existe aucun point d’appui matériel dans la plupart des cas. C’est le triomphe de ce qu’on a appelé les maladies sine materia, ce qui est logiquement une absurdité, mais c’est tout au moins l’aveu d’une profonde ignorance.

Nous abordons en conséquence un chapitre où, tant du point de vue physiologique que du point de vue pathologique, nous serons obligé de disserter dans l’inconnu. Mais une encyclopédie est une étape et non pas une conclusion : une étape dans la marche à l’étoile de vérité ; c’est malgré tout quelque chose.



Dans le langage banal le mot névropathe désigne un sujet qui souffre des nerfs. Névropathie englobera tous les états pathologiques frappant le système nerveux. C’est formidable et cela demande tout de même à être un peu délimité.

Le système nerveux comprend trois parties : 1° centre, lequel comporte lui-même l’écorce cérébrale, la moelle et ce qui les relie, le mésencéphale ;

2° les nerfs périphériques ou voies de communications. centrifuges et centripètes entre le centre et le dehors.

3° Enfin le système sympathique qui tend à jouer un rôle de plus en plus prépondérant dans la compréhension de la vie nerveuse. C’est le système de la vie végétative ; ce sera le vaste territoire des émotions, celui que sous la dénomination de névropathie nous étudions surtout ici.

Éliminons d’emblée les affections des nerfs périphériques en tant qu’elles se traduisent par des désordres anatomiques connus, telles que les névrites (toxiques, syphilitiques, etc.), les névralgies (sciatique). Ces nerfs pourront être mêlés à l’histoire des névropathies, mais à titre secondaire.

Éliminons ensuite les maladies du système nerveux central dont les lésions anatomiques sont connues ou en voie de l’être, comme l’ataxie locomotrice, la sclérose en plaques, les hémorragies cérébrales, la paralysie générale. Cantonnées dans la moelle (myélopathie) ou dans le cerveau (cérébropathie), elles forment un ensemble assez délimité par l’existence même d’une base matérielle.

Tout le reste, comprenant les affections centrales sans lésions connues, par conséquent simplement fonctionnelles jusqu’à nouvel ordre, et tout ce qui rentre dans le territoire du sympathique, constituera le domaine de la névropathie. Ce sont, autrement dit, des états morbides atteignant le système nerveux dans son ensemble. Bien que le mot de névropathie indique que l’élément morbide principal est le « nerf » il apparaît déjà clairement qu’il s’agit d’états ressortissant par essence au fonctionnement psychique et que le terme qui conviendrait mieux serait celui de cérébropathie.

Disons que, si nous envisageons l’élément purement nerveux, il s’agira ici de ce qu’on a appelé névroses et, si nous visons aussi le cerveau, il s’agira de ce qu’on a appelé psychonévroses et cérébropsychoses, états essentiellement chroniques où cerveau et sympathique sont intéressés ensemble.

C’est tout ce que nous pouvons dire en l’état de la science neuro-psychiatrique.

Pour objectiver pratiquement le sujet, je passerai en revue les plus communs de ces états.



Les nerveux. — Rien n’exprime mieux que ce mot qui fait partie du langage courant l’état névropathique dans sa forme impalpable, état qui se sent qui se devine, mieux qu’il ne se définit. Le flair et l’observation populaire suffisent à bien des cas. A nous de préciser si faire se peut.

Ce qu’entend le vulgaire par nerveux est l’état de celui qui réagit en toutes circonstances par des manifestations où les fonctions nerveuses jouent le principal rôle. Acceptons comme antonyme l’apathique, l’homme mou, naturellement inactif, l’insensible, le difficile à ébranler. Le nerveux sera vif, impétueux, susceptible, irritable, violent, bavard, désordonné, déséquilibré, ultra-sensible.

L’un et l’autre état évoquent, des tableaux très nets du point de vue intellectuel. Le premier sera l’état de l’individu équilibré, réfléchi, mais parfois aussi d’une intelligence peu vive ; l’apathique est souvent un esprit inerte et pauvre.

Le second donne l’impression de l’agité, parfois insupportable, mais dont la nervosité le dispose, comme tous les expansifs, à des opérations cérébrales d’une envergure importante, à des sensations d’art, à des sentiments exaltés, On se représente mal un génie apathique. La nervosité le caractérise plutôt.

On pressent qu’il est fort difficile de décrire ici le type parfait tenant le milieu entre les deux extrêmes. Mais on conçoit que la nervosité est déjà quelque chose de morbide. Elle constitue en fait la prédisposition, le tempérament.

Il y a un tempérament nerveux dont les manifestations exagérées seront précisément la névropathie. Celle-ci aura comme signes essentiels des troubles de l’humeur et du caractère, de la sensibilité morale, un déterminisme reposant presque exclusivement sur des facteurs d’ordre sentimental, passionnels on sensitifs et beaucoup moins le raisonnement et la logique, La vie moderne, entraînant par ses excès multiples un détraquement du système nerveux, est justement l’âge d’or de la névropathie. Rien n’escompte plus que le surmenage les divers modes de la sensibilité. La névropathie sera, par essence, la grande névrose de la sensibilité. Le commerce avec le névropathe, continuons à dire le nerveux, est l’une des conjonctures les plus pénibles de la vie en commun. La nervosité est un état qui se multiplie de jour en jour. Il est un humus sur lequel viendront germer d’autres états aux contours cliniquement plus déterminés, déjà étiquetés soit par le médecin soit par le profane.

La névropathie n’est donc pas le fait de quelques victimes seulement ; on peut dire qu’elle est une maladie collective et caractéristique de la régression des masses. Ce qu’on a appelé dégénérescence et qui existe sans conteste, a pour syndrome dominant la névropathie, prélude, on le conçoit, des grandes névroses cérébrales qui sont sur le chemin de la démence, laquelle démence équivaut à la mort sociale.

Toutes les complications de la vie sociale qui rendent celle-ci insupportable parce qu’elle traduisent une impuissance absolue d’adaptation, ont pour terrain commun un système nerveux spécifiquement irritable. Ce qu’on y voit dominer, c’est la puissance exagérée du réflexe : d’abord des centres sensitifs presque —douloureusement hyper-esthésiques, puis un temps de réaction très court qui donne l’impression de l’impulsivité où l’inhibition volontaire n’a pas le temps d’intervenir ou intervient trop tard.

Ces sensibilités morbides sont à la base de tous les états passionnels qui défraient les chroniques de la vie journalière. C’est le terrain où germent tous les attentats à la paix publics ou privés. Que de situations internationales, nationales, familiales, dépendent des nerfs de ceux qui tiennent le volant de notre char !

La névropathie est une complication des civilisations ou de ce que l’on désigne sous ce nom. C’est dire qu’elle engendre les situations les plus contraires : splendides dans le cadre des arts et des sciences ; absurdes clans le cadre des créations de l’imagination ; magnanimes ou atroces dans le cadre de la vie sociale. De l’exaltation charitable de certains mystiques aux atrocités de la guerre il y a toute une gamme, vers le milieu de laquelle trouvera place l’homme moyen, conventionnellement normal. Il y a des héros dans tous les sens.

La névropathie, alliée fréquemment à d’autres manifestations d’une biologie morbide est bien une maladie héréditaire, constitutionnelle. La famille névropathique compte tous les ralentis et déséquilibres de la nutrition, tous les sujets à métabolisme perturbé : les arthritiques (mot aussi vague que névropathie), obèses, goutteux, diabétiques, eczémateux, lithiasiques, etc., etc.

Où localiser un tel mal ? Partout et nulle part. C’est toute la mécanique qui souffre, sous l’empire cependant d’un système nerveux central qui souffre davantage. Plus spécialement le système sympathique semble devoir être l’irrégulateur de cette désorganisation.

La cause ? Elle est lointaine et polymorphe, car elle ressortit à toute les influence pernicieuses qui s’abattent sur l’ensemble de la population : tuberculose, syphilis ; surtout les grandes intoxications alimentaires ou autres.

Les alcooliques, les nicotinisés, les coktailisés, les opiomanes, les carnivores font souche de névropathes.



Émotivité. — Le terrain commun étant déblayé, voyons quelques végétations.

Les émotifs forment un groupe à part. La constitution émotive si joliment décrite par le docteur Dupré après le docteur Morel qui a fait en 1860 du délire émotif une maladie autonome, dont il localisa même l’origine, en vertu d’une intuition clinique tout à fait géniale, dans le système des ganglions sympathiques viscéraux, cette constitution est une des formes les plus répandue de la névropathie. Elle est essentiellement caractérisée par une prédominance des états émotionnels qui gouvernent tout le psychisme.

On sait le rôle énorme que jouent les les émotions dans la vie morale. Normalement subjuguées, sauf rares exceptions, par la raison qui les canalise, les règle, les inhibe et les maintient dans un juste équilibre. Les émotions peuvent inversement devenir tyranniques. Autant elle pimentent et charment la vie quand elles sont le reflet d’un bonne santé morale, autant leur dérèglement peut devenir une torture. Ce n’est pas seulement dans les circonstances solennelles de la vie qu’elles débordent et qu’elles déchaînent les passions les plus redoutables, mais il advient qu’elles empoisonnent la vie mentale pour des futilités. Elles prennent très vite la forme très pénible de l’obsession. On sait combien ce phénomène est tyrannique. Il est justement harmonie avec l’état de la conscience dont la lucidité permet au sujet, à son grand désarroi, de se sentir en quelque sorte dédoublé. Il assiste impuissant à la répétition automatique de l’obsession (voir ce mot), qu’il ne saurait vaincre de par sa volonté libre et dont il est obligé, haletant, d’attendre l’épuisement.

Le nombre des servitudes que les névropathes se créent ainsi est fabuleux. L’obsession est un tic mental dont très peu de sujets sont affranchis. Ils résistent de façon variable : c’est entre tous les hommes la seule différence. En temps normal, l’obsédé ne fait que sourire de ce phénomène qui le possède quelques instants sans le faire souffrir ; mais, dès que le terrain émotif existe, la lutte devient fatale avec son corollaire, la souffrance physique et morale, et la blessure d’amour-propre née de la défaite.

Certains obsédés ont la vie littéralement hachée par des troubles de cet ordre, au point qu’ils n’ont plus de répit, hantent les consultations des charlatans, car les émotifs sont, par surcroît, des superstitieux. Leurs pratiques ne font, en général, qu’aggraver leur cas et la névropathie sous toutes ses formes est une vraie infirmité.

L’émotivité minimum se traduit par la disposition qu’offrent les sujets à sentir violemment et à être profondément affectés par des conjonctures d’importance minuscule. Les impressions sont de longue durée ; joies ou peines prennent des proportions exagérées et les sujets ne sont préoccupés que de se tenir en garde contre eux-mêmes.

L’émotion morbide a des signes physiques qui accusent nettement la participation du sympathique. Ces signes sont l’exagération des signes normaux de l’émotion ; pâleur, rougeur de la face, tachycardie, sentiment d’oppression, sentiment d’inquiétude, affolement, rires et pleurs faciles, etc…

L’exagération peut aller jusqu’à produire l’angoisse. Les anxieux sont des sur-émotifs. Il suffit d’avoir, dans une circonstance dramatique quelconque, éprouvé la sensation de l’angoisse pour imaginer les souffrances du névropathe émotif, voué par nature à l’anxiété.

Les terreurs morbides, le trac des artistes et des orateurs, troubles émotionnels parfois insurmontables, brisent certaines carrières.



Les mélancholiques et hypocondriaques forment une autre catégorie de névropathes qui, unis aux précédents, constituent le grand groupe de ce que le vulgaire englobe sous la rubrique de neurasthénie ou de psychasthénie.

La surémotivité, le déséquilibre émotionnel, si coquettement porté par une rare collection de nerveux, dissimulant sous le terme avoué de neurasthénie de véritables psychoses, peuvent aller jusqu’à produire un état, habituel ou périodique, de tristesse invincible. Il est même admis aujourd’hui que cette dépression morale, expression d’une fonction sympathique déviée, préexiste à la mélancolie. Cette psychonévrose ne serait point primitive, mais secondaire. On ne pleure pas parce qu’on voit les choses en noir ; on pleure d’abord et c’est parce qu’on pleure qu’on voit les choses en noir. Ainsi en va-t-il de l’émotion contraire, celle de la joie : on rit d’abord, on est joyeux ensuite.

La mélancolie est un état objectivement psychique, mais subjectivement sensitif. Le triste échafaude tout un délire de misère physique et morale sur un fond d’émotivité et sur des troubles de l’innervation sympathique. La mélancolie est volontiers périodique, alternant même avec des états d’expansion euphorique. Cela constitue la folie à double forme et la folie circulaire.

Mais une mention toute spéciale doit être accordée à la mélancolie affectant la forme de l’hypocondrie. Cette forme de l’émotivité basée sur des états morbides imaginaires des différentes parties du corps nous fournit le tableau bien connu du malade imaginaire. On le rencontre à tous les coins de rue, chez tous ces malades de salon qui, n’ayant rien à faire, tournent sans cesse leur attention du côté de leur organisation physique, pensent y découvrir maintes irrégularités à la moindre sensation qui leur paraîtra anormale et, désormais, deviennent les esclaves du moindre bobo, dont la manie encourage les réclames pharmaceutiques, peuple les officines de tous les diseurs de bonne aventure et de tous les rebouteurs.



La grande hystérie. — C’est le triomphe de la névropathie. Elle a occupé dans l’histoire une place phénoménale par son immixtion dans la vie politique ou religieuse. Elle a été la psychonévrose des grands drames du Moyen âge, Elle a valu le supplice et la mort à une foule de malheureux surcroyants, mystiques dans le sens précaire du mot (voir Mysticisme).

L’hystérie est, en fait, une maladie mentale à manifestations extérieures protéiformes, relevant toutes de la suggestion, de l’auto-suggestion et de l’imitation ; Elle suppose, par conséquent, une sensibilité physique tout à fait anormale et une imagination désordonnée, disons même délirante. La mythomanie résume toute l’histoire clinique de l’hystérie, ainsi que le besoin de mentir, de tromper et de se tromper soi-même, avec croyance folle à ce que l’on dit et fait.

L’hystérie s’exprime par des crises convulsives à grand spectacle, excentricités en grande partie combinées pour intéresser la galerie. Elles cessent quand la galerie disparaît. On éduque un hystérique à volonté et tout hystérique est prêt à la représentation théâtrale. C’est une maladie suggérée qui suppose une suggestivité anormale et une passivité démesurée. La Salpétrière ressuscita, pendant le règne de Charcot, les grands drames du Moyen âge. Quand cette école d’entraînement ferma ses portes, la grande hystérie disparut comme par enchantement.

Convulsions, somnambulisme, attitudes passionnelles, léthargie, catalepsie, dédoublement de la personnalité, délire hallucinatoire, voilà pour le mental ; paralysies diverses, sensorielles ou autres, contractures, hyperesthésies, voilà pour le côté physique. Le programme est vaste et l’on pourrait dire an gré de l’opérateur.

Greffons sur ce paragraphe de l’hystérie tout ce qui ressortit à l’hypnotisme, au magnétisme, à la suggestion physiologique ou morbide, et nous aurons facilement grossi le bagage de la névropathie, car tous ces phénomènes sont amplement favorisés par le terrain foncier décrit plus haut.



Hystéro-traumatisme, sinistrose. — Sans prétendre être complet, il faut toutefois greffer sur cette description une des manifestations les plus modernes de la névropathie, qui donne bien la preuve que cette maladie gît tout entière dans un terrain spécial d’où l’on voit sortir des végétations multiples, richement variées. Elles n’existeraient pas sans ce terrain.

Je vise ici maints incidents morbides nés du machinisme moderne, maints accidents professionnels et plus spécialement les traumatismes issus de là grande guerre.

Qui dit machinisme dit multiplication de circonstances où se rencontrent fortuitement une possibilité de traumatismes et un sujet traumatisable, qui sera, dans l’espèce, le travailleur. Cette rencontre sera l’accident, avec ses suites ordinaires, mais aussi avec ses suites extraordinaires, s’il advient que l’accident affecte un sujet prédisposé, un nerveux, un névropathe.

Tout accident produit un choc matériel, mais aussi un choc moral, une émotion-choc. D’importance négligeable chez un sujet bien équilibré et quasi normal, cette émotion produit des désordres inattendus chez le prédisposé, désordres qui entraînent chaque jour des conflits entre blessés, assureurs, médecins, magistrats et qu’on a dénommés hyétro-traumatisme ou sinistrose.

A l’occasion d’une blessure, voici un malade nerveux, réagissant par des symptômes qui n’ont aucun rapport direct avec la blessure, mais qui sont l’œuvre d’un psychisme malade. traumatisé lui-même. puisque l’émotion est un choc. Ces séquelles, complications inusitées du traumatisme sont toutes à porter au compte de la névropathie. Elles sont du domaine exclusif de l’auto-suggestion et des maladies imaginaires, Méconnues comme telles, elles entraînent des conséquences déplorables et coûteuses tant pour le blessé que pour son assurance. Démasquées, au contraire, elles guérissent comme au souffle du vent, au grand ébahissement de la foule, aussi naïve ici qu’elle l’est à Lourdes.

J’en dirai autant des séquelles imaginaires. des traumatismes de guerre qui, par milliers, sont, venus encombrer la clinique nerveuse et chirurgicale. Souvent prises pour des faits de simulation intentionnelle pour échapper aux affres du front. elles furent le plus souvent sincères et filles de terribles circonstances qui exaltèrent bien naturellement une grande émotivité congénitale que les blessés eux-mêmes ignoraient de bonne foi.



Conclusion. — On le voit : la névropathie est un vaste domaine. On peut dire que, en général, quand elle est bien diagnostiquée, elle n’est grave que par ses manifestations toujours récidivantes et par sa signification dégénérative.

On pourrait compliquer ce chapitre en mentionnant bien d’autres syndromes nettement étiquetés déjà, comme l’épilepsie, la chorée, où fourmillent les névropathes, mais il est mieux de renvoyer le lecteur aux articles de cette Encyclopédie, où ces sujets sont traités.

Je ne puis clore cette monographie sans signaler les rapports, tout récemment découverts entre la névropathie et l’endocrinologie. La surémotivité, l’anxiété, les obsessions, etc…, en fonction des troubles des glandes à sécrétions internes, telles que les glandes génitales, la surrénale, la thyroïde. la pituitaire. etc…, ont ouvert un vaste champ à la thérapeutique et il est certain que beaucoup d’états névropathiques cèdent en tout ou partie à une opothérapie bien dirigée.

Mais n’oublions pas que le vrai moyen de guérir les infirmités de cet ordre est encore de les prévenir et de suivre, à cet effet, les prescriptions rigoureuses de l’hygiène nerveuse et mentale que la science tout à fait moderne a tracées (naturisme, élimination de tous les poisons du système nerveux, hydro et héliothérapie, etc…). Prévenir, c’est ici guérir. — Dr Legrain.


NIHILISME n. m. (du latin nihil, rien). Un malentendu profondément enraciné et fort répandu est étroitement lié à ce mot né, il y a 75 ans, dans la littérature russe et passé sans être traduit (grâce à son origine latine), dans d’autres langues.

En France, en Allemagne, en Angleterre et ailleurs, on comprend généralement par nihilisme un courant d’idées — ou même un système — révolutionnaire politique et social, inventé en Russie, y ayant (ou y ayant eu) de nombreux partisans organisés. On parle couramment d’un « parti nihiliste » et des « nihilistes », ses membres. Tout cela est faux. Il est temps de corriger cette erreur, au moins pour les lecteurs de l’Encyclopédie Anarchiste.

Le terme nihilisme a été introduit dans la littérature — et ensuite dans la langue — russe par le célèbre romancier Ivan Tourguénev (1818-1883), vers le milieu du siècle passé. Dans l’un de ses romans, notamment, Tourguénev qualifia de cette façon un courant d’idées qui s’était manifesté parmi les intellectuels russes à la fin des années 1850. Le mot eut un succès et entra vite en circulation.

Ce courant d’idées avait surtout un caractère philosophique et moral. Son champ d’influence resta toujours très restreint, ne s’étant jamais étendu au-delà de la couche intellectuelle. Son allure fut toujours personnelle et pacifique, ce qui ne l’empêcha pas, cependant, d’être très animé, imbu d’un grand souffle de révolte individuelle et guidé par un rêve de bonheur de l’humanité entière. Le mouvement qu’il avait provoqué, se contenta du domaine littéraire et surtout de celui des mœurs. Mais dans ces deux domaines, le mouvement ne recula pas devant les dernières conclusions logiques, que non seulement il formula, mais qu’il chercha à appliquer, individuellement, comme règle de conduite.

Dans ces limites, le mouvement ouvrit le chemin à une évolution intellectuelle et morale très progressive et indépendante : évolution qui, par exemple, amena la jeunesse intellectuelle russe tout entière à des conceptions générales extrêmement avancées et aboutit, entre autres, à cette émancipation de la femme cultivée, dont la Russie de la fin du xixe siècle pouvait, à juste raison, être fière. Il faut y ajouter que ce courant d’idées, tout en étant strictement moral et personnel, portait, néanmoins en lui-même, grâce à son esprit largement humain et émancipateur, les germes des conceptions sociales futures : conceptions qui lui succédèrent plus tard et aboutirent à une vaste action politique et sociale, avec laquelle, justement, ce courant d’idées est confondu aujourd’hui en dehors de la Russie. Indirectement, le « nihilisme » prépara le terrain aux mouvements et aux organisations politiques d’une allure nettement sociale et révolutionnaire, apparus plus tard, sous l’influence des idées répandues en Europe et des événements extérieurs et intérieurs. Le malentendu consiste, précisément, en ce qu’on confond, sous le nom de « nihilisme » », ce mouvement révolutionnaire postérieur, mené et représenté par des partis ou groupements organisés, ayant un programme d’action et un but précis, avec un simple courant d’idées qui le précéda et auquel seul le qualificatif « nihilisme » doit être attribué.



En tant que conception philosophique et morale, le nihilisme avait pour bases : d’une part, le matérialisme et, d’autre part, l’individualisme, poussés tous les deux à l’extrême.

Force et Matière, le fameux ouvrage de Büchner (philosophe matérialiste allemand, 1824-1899) paru à cette époque, fut traduit en russe, lithographié clandestinement et répandu, malgré les risques, avec un très grand succès, en milliers d’exemplaires. Ce livre devint le véritable évangile de la jeunesse intellectuelle russe d’alors. Les œuvres de Moleschott, de Ch. Darwin et de plusieurs autres naturalistes et matérialistes étrangers, exercèrent également une très grande influence. Le matérialisme fut accepté comme une vérité incontestable, absolue.

En tant que matérialistes, les « nihilistes » menèrent une guerre acharnée contre la religion et aussi contre tout ce qui échappait à la raison pure, positive ; contre tout ce qui se trouvait en dehors des réalités matérielles et immédiatement utiles ; contre tout ce qui appartenait au domaine spirituel, sentimental, idéaliste. Ils méprisaient la beauté, l’esthétique, l’amour sentimental, l’art de s’habiller, de plaire, etc… Dans cet ordre d’idées, ils allèrent même jusqu’à renier totalement l’Art comme une manifestation de l’idéalisme. Leur grand idéologue, le brillant publiciste Pissareff (mort accidentellement en pleine jeunesse), lança, dans l’un de ses articles, son fameux exemple, affirmant qu’un simple cordonnier était infiniment plus à estimer et à admirer que Raphaël, car le premier produisait des objets matériels et utiles, tandis que les œuvres du second ne servaient à rien. Le même Pissareff s’acharnait, dans ses écrits, à détrôner, au point de vue matérialiste et utilitariste, le grand poète Pouchkine. — « La nature n’est pas un temple, mais un laboratoire, et l’homme y est pour travailler », disait le nihiliste Bazaroff dans le roman de Tourguénev. (En parlant d’une « guerre acharnée » livrée par les « nihilistes », il faut comprendre par là une « guerre » littéraire et verbale, pas plus. Car, comme déjà dit, le « nihilisme » borna son activité à la propagande de ses idées dans quelques revues et dans des cercles d’intellectuels. Cette propagande était déjà assez difficile, car il fallait compter avec la censure et la police tsaristes qui sévissaient contre les « hérésies étrangères » et contre toute pensée indépendante).

Mais la véritable hase du « nihilisme » fut une sorte d’individualisme spécifique. Surgi, tout d’abord, comme une réaction normale contre tout ce qui, en Russie surtout, écrasait la pensée libre et l’individu, son porteur, cet individualisme finit par renier, au nom d’une absolue liberté individuelle, toutes les contraintes, toutes les entraves, toutes les obligations, toutes les traditions imposées à l’homme par la famille, par la société, par les coutumes, les mœurs, les croyances, etc… Émancipation complète de l’individu, homme ou femme, de tout ce qui pourrait attenter à son indépendance ou à la liberté de sa pensée : telle fut l’idée fondamentale du « nihilisme ». Il défendait le droit sacré de l’individu à sa liberté entière, et l’intimité inviolable de son existence.

Le lecteur comprendra aisément pourquoi on qualifia ce courant d’idées de nihilisme. On voulait dire par là que les partisans de cette idéologie n’admettaient rien (nihil) de ce qui était naturel et sacré pour les autres (famille, société, religion, art. traditions, etc…) A la question qu’on posait à un tel homme : — Qu’admettez-vous, qu’approuvez-vous de tout ce qui vous entoure et du milieu qui prétend avoir le droit et même l’obligation d’exercer sur vous telle ou telle autre emprise ? — L’homme répondait : rien — « nihil ». Il était donc « nihiliste ».



En dépit de son caractère essentiellement personnel, philosophique et moral (n’oublions pas qu’il défendait la liberté individuelle, également, d’une façon abstraite, philosophique et morale, et non pas contre le despotisme politique ou social concret), le nihilisme, comme je l’ai déjà dit, prépara le terrain pour la lutte contre l’obstacle réel et immédiat, lutte pour l’émancipation politique et sociale.

Mais quant à lui-même, il n’entreprit pas cette lutte. Il ne posa même pas la question : que faire pour libérer, réellement, l’individu ? Il resta, jusqu’au bout, dans le domaine des discussions purement idéologiques et des réalisations purement morales. Cette autre question, — c’est-à-dire, le problème d’action réelle, d’une lutte pratique pour l’émancipation, — fut posée par la génération suivante, des années 1870-80. Ce fut alors que les premiers partis révolutionnaires et socialistes se formèrent en Russie. L’action réelle commença. Mais elle n’avait plus rien de commun avec le vieux « nihilisme » d’autrefois. Et le mot lui-même resta, dans la langue russe, comme terme purement historique, trace d’un d’un mouvement d’idées des années 1860-70.

Le fait qu’à l’étranger on a l’habitude de comprendre par « nihilisme » tout le mouvement révolutionnaire russe avant le bolchevisme, et qu’on y parle d’un « parti nihiliste », n’est qu’une erreur historique due à l’ignorance de la véritable histoire des mouvements révolutionnaires en Russie. — Voline.


NIVELEURS (les). On se tromperait fort si on s’imaginait qu’au lendemain de la révolution du 1648, Cromwell ne rencontra plus d’opposition. L’exécution de Charles Ier avait réduit les royalistes au silence ; mais une fois accompli ce régicide, le Protecteur se trouva aux prises avec une secte du nom de Levellers qui, sous la direction de John Lilburne, préconisait une république égalitaire. Cette secte comptait dans l’armée révolutionnaire de nombreux adhérents dont, en 1647, l’action au sein de l’armée avait dû être déjà réprimée. En août 1649, cette secte devint assez inquiétante pour que le général Fairfax jugent opportun de marcher contre certains d’entre eux établis à St. Margaret’s Hill et à St. George’s Hill où ils piochaient le sol et l’ensemençaient sans se préoccuper des propriétaires ni du loyer. Fairfax vit venir à sa rencontre deux niveleurs, Everard et Winstanley, ce dernier déjà connu de lui par sa propagande dans l’armée républicaine. Winstanley lui remit une « déclaration générale », suivie d’une « déclaration » plus générale encore où il démontrait « comme une équité indéniable que le commun peuple puisse piocher, cultiver, ensemencer le sol et vivre sur les biens communs sans les louer ou avoir à payer de loyer à qui que ce soit ».

Faut-il voir dans les Niveleurs une réapparition du mouvement anabaptiste, qui avait fait, un siècle auparavant, de nombreuses recrues en Angleterre ?

Toujours est-il que, dans cette déclaration plus générale, Winstanley demande si toutes les lois qui ne sont pas établies sur l’équité et la raison, et qui ne donnent pas une liberté égale à tous, et celles qui consacrent les privilèges des seigneurs et des propriétaires fonciers ne sont pas disparues en même temps que tombait la tête du roi. Suivent quelques apostrophes assez véhémentes lancées au clergé du temps qui, « contrairement à la parole divine, soutient l’iniquité », Comme on peut bien le penser, ces lettres eurent peu d.’effet sur Fairfax et Cromwell. « Quoi donc ! disait ce dernier, rééditant Luther ; mais le but des principes des niveleurs c’est de rendre le tenant l’égal de son landlord ! Par naissance, je suis un gentleman. Il faut tailler ces gens-là en pièces, sinon ce sont eux qui s’en chargeront. »

Winstanley écrivit une nouvelle épître à Cromwell, un chef-d’œuvre, où les grands problèmes sociaux sont discutés et résolus. En passant, Winstanley montre les causes de l’insuccès des révolutions. « Le peuple ne sait pas pourquoi il combat », dit-il. Puis il explique que la possession de la terre est le résultat de la « loi de la massue ». En dépit de son inexorable logique, Winstanley n’est pourtant ni marxiste, ni socialiste d’état, car il n’entend pas que le communisme soit imposé ; « que ceux qui n’en veulent pas continuent à acheter et à vendre, l’exemple les convaincra ».

Ces déclarations et la publication d’une brochure intitulée : Les vrais Niveleurs, dans laquelle il distinguait les « vrais » niveleurs ou communistes, des niveleurs politiques, lui valurent d’être jeté en prison à Kingston, en 1649. Il fut condamné, avec deux autres, à 10 livres sterling environ d’amendes et de frais. On ne possède guère d’autres détails sur Winstanley, qu’on présume avoir été bourgeois de Londres. En 1659 on le retrouve partant de Harrow-on-The-Hill en tournée de propagande ; il est arrêté à Nottingham ; puis on n’en retrouve plus de traces. Il a publié de nombreuses brochures où il se montre un économiste de grande valeur qui, selon Morrison Davidson, vaut tous les utopistes, de Platon à Bellamy, en passant par Adam Smith et Karl Marx.

Voici quelques-unes de ses principales idées : « La loi a deux racines (buts) : 1° la conservation commune ; 2° la conservation individuelle. » Une communauté libre doit comprendre :

Dans la famille : le père.

Dans la ville (bourg ou paroisse) : 1° le pacificateur ; 2° quatre sortes de surveillants : pour le maintien de la paix, pour l’apprentissage des métiers, pour la répartition des produits du travail et leur entassement dans des magasins généraux, pour la surveillance générale (tous les citoyens ayant dépassé soixante ans) ; 3° les soldats ; 4° les maîtres des travaux ; 5° l’exécuteur.

Dans le territoire : 1° le clergé ; 2° le parlement ; 3° l’armée.

Quant aux lois de la communauté : 1° La simple lettre de la loi suffit ; 2° Quiconque ajoute ou retranche à la loi perd son office ; 3° Quiconque rend la loi pour de l’argent ou une récompense est puni de mort.

Sont également punis de mort les assassins, les acheteurs et les vendeurs, les magistrats prévaricateurs.

Quoique le sol et les entrepôts soient communs, chaque famille vivra cependant à part : la maison, l’ameublement, les vêtements sont la propriété de la famille. Chaque demeure doit contenir les instruments et outils qu’il faut pour cultiver la terre. La communauté n’est pas libertaire et n’ignore pas les punitions. Si quelqu’un refuse d’assister les surveillants dans leur travail, la raison doit lui en être demandée. Si c’est à cause de maladie ou d’indisposition, il sera dispensé du service. Si c’est par simple paresse, il sera puni selon les lois destinées à réprimer la paresse.

On voit que Winstanley n’a pas, comme les théoriciens actuels du communisme anarchiste, confiance dans le besoin d’activité de l’individu. Cela s’explique d’ailleurs, étant donné le travail long, pénible et rebutant que, au xviie siècle, il fallait faire pour amener l’abondance.

Si quelqu’un refuse d’apprendre un métier, ou de travailler en temps de semailles ou de moisson, ou de remplir sa tache d’administrateur aux magasins, tout en continuant à se nourrir et à se vêtir aux dépens des autres, les surveillants le réprimandent d’abord en privé. S’il continue à paresser, la réprimande sera publique et si, dans le mois qui suit, il ne s’est pas amendé, il sera remis au maître des travaux qui le mettra au travail obligé pour douze mois, ou jusqu’à ce qu’il fasse sa soumission. A partir de quarante ans, personne n’est obligé de travailler. C’est dans les hommes et les femmes de plus de quarante ans que sont choisis les surveillants et autres délégués à la bonne exécution des lois.

L’instruction est gratuite et obligatoire. L’assistance médicale est gratuite, naturellement. Mais les plus caractéristiques des ordonnances de la communauté sont les lois contre l’achat et la vente, crime de lèse-humanité par excellence aux yeux de Winstanley : Si n’importe qui achète ou vend la terre ou ses produits, il sera mis à mort comme traître à la communauté. Celui ou celle qui appelle sienne la terre sera exposé en public et livré pour douze mois au maître des travaux. Quiconque cherchera, par querelle, ou persuasion secrète, ou révolte armée, à établir le régime de la propriété sera mis à mort. Personne ne louera ses propres services à autrui, ou ne louera les services d’autrui, sous peine de perdre sa liberté et d’être livré pour douze mois au maître des travaux… L’or et l’argent ne pourront servir qu’à faire des plats et objets d’ornement pour l’intérieur des maisons. Lorsque l’humanité a commence a acheter ou à vendre, c’est alors qu’elle a perdu son innocence ; c’est alors qu’en effet les hommes ont commencé à s’opprimer l’un l’autre, à se dépouiller mutuellement des droits égaux, qu’ils tenaient de la création. Qu’une terre appartienne à trois personnes, et que deux d’entre elles en trafiquent sans le consentement de la troisième, voici son droit enfreint et sa postérité engagée dans une guerre. Ce fut, pense Winstanley, contre le consentement d’un grand nombre que, dès l’abord, la terre fut achetée et vendue. De cet achat et de cette vente résultèrent et résultent encore des mécontentements et des querelles, fléaux dont l’humanité a déjà assez souffert. Les nations de la terre n’apprendront pas à transformer leurs épées en charrues et leurs lances en hoyaux, ne cesseront pas de guerroyer, avant que ce misérable. procédé d’achat et de vente n’ait été jeté au rebut parmi les autres débris de la puissance royale. Dans la communauté, nul homme ne pourra devenir plus riche qu’un autre ; cela n’est pas désirable, car les richesses rendent les hommes vaniteux, orgueilleux, et les conduisent à opprimer leurs semblables, elles sont des occasions de querelles. Cela non plus n’est pas juste, car nul ne peut arriver à la fortune sans l’aide de ses voisins, et s’il y arrive, sa fortune appartient tout autant à ses voisins qu’à lui, puisqu’elle est le fruit de leur travail. Tous les hommes riches vivent à l’aise ; ils se nourrissent et ils se vêtent par le labeur des autres, non par le leur, et cela fait « leur honte et non pas leur noblesse ». Les riches reçoivent tout ce qu’ils possèdent de la main des travailleurs ; quand ils donnent, ce n’est pas leur travail, ce n’est pas leur propriété, c’est celle des autres ; leurs actions ne sont donc point des actions équitables.

Selon l’esprit du temps, tous les écrits de Winstanley revêtent une phraséologie religieuse, très proche parente de celle de Tolstoï. A ce point de vue spécial, il est universaliste et il est le premier en Angleterre qui proclama le salut pour « l’humanité tout entière », tandis que le dogmatisme théologique d’alors le réservait aux « prédestinés ». Il ne tarit pas d’invectives contre le clergé et montre que la théologie (doctrine de la divinité) n’est nullement en concordance avec les enseignements du Christ « dont les paroles étaient la science pure ». Pour lui, la théologie est une tromperie qui, en tournant les regards des hommes vers le ciel, leur fait oublier les droits qu’ils tiennent de naissance.

Winstanley ne croyait pas d’ailleurs à l’efficacité de lois qui n’auraient pas été ratifiées formellement par le peuple, cela bien avant qu’on eût inventé le mot « Referendum ». Tout élu lui inspirait de justes soupçons.

Occupés à se voler les uns aux autres ce qui restait des terres confisquées à la couronne, aux églises et aux « rebelles », les fameux colonels « Côtes de fer » ne prêtèrent pas plus d’attention aux doléances des Niveleurs qu’aux projets de réforme sociale de Winstanley. Ce dernier, certes, n’est pas anarchiste ; mais, tandis que des historiens et des écrivains sérieux, parmi lesquels un Carlyle, présentent Cromwell comme un républicain du type le plus pur, personne ne parle de Winstanley, le précurseur inconnu, l’utopiste obscur. Son travail cependant ne fut pas vain. Comber, historien protestant, écrivait, en 1678, que c’est à sa petite bande de partisans qu’on doit reporter l’origine des Quakers, ce qui prouve qu’une propagande porte toujours ses fruits, même quand il semble que, sur le moment, elle ne rencontre qu’opposition et mécompréhension. — E. Armand.


NOBLESSE n. f. (du latin nobilitas ; de nobilis, illustre). La noblesse est, dans un État monarchique ; la classe qui, soit par droit de naissance, soit par lettres du souverain, est la plus élevée de la société, et, en récompense de services exceptionnels, bénéficie de privilèges qui se transmettent héréditairement.

On distingue entre la noblesse d’épée et la noblesse de robe. La première est celle qui a été acquise grâce à des prouesses d’ordre militaire. La seconde est celle qui a été conférée à des juges en conséquence de la situation occupée par eux. Beaucoup d’anoblis n’ont dû, et ne doivent leurs titres qu’à leur fortune, ou à des complaisance envers le pouvoir.

Au figuré, le mot noblesse sert à désigner le caractère de ce qui est élevé, digne, de belles manières, distingué, élégant de forme et d’allure. On dit couramment : la noblesse du cœur, de la physionomie, de la démarche, de la pensée, ou du style. Cette conception de la noblesse humaine est la seule qui soit digne d’intérêt et mérite d’être retenue ; car, en admettant que le titre dont se pare une haute lignée ait eu pour origine les vertus d’un ancêtre, celles-ci ne sont pas forcément transmissibles de père en fils et, d’autre part, de très remarquables qualités, au moral et au physique, se découvrent dans le peuple, sans que ceux qui les possèdent aient été jamais l’objet d’une distinction quelconque.

N’y a-t~il pas, chez les plus humbles, une noblesse dans le sacrifice sublime dé la mère à son enfant, l’héroïsme des sauveteurs, l’amour du travail bien fait qui caractérise l’artisan ? Il a fallu beaucoup de noblesse d’âme chez nombre d’humains pour que le monde parvînt au degré de relative civilisation qui est celui de notre époque ; il en faudra plus encore pour que soit édifiée la Cité nouvelle. Et, pour être conforme à la séculaire volonté de puissance des précurseurs, la tâche de cette Cité devra être l’ennoblissement de l’espèce, par le développement continu de l’intelligence et du savoir, le culte de la beauté des sentiments, la recherche de la plus grande esthétique dans la constitution humaine, débarrassée, par l’eugénisme, de ses difformités, de ses laideurs et de ses tares.

Le progrès social n’est point dans le nivellement par en bas, la généralisation de la pauvreté et de ce qu’elle entraîne de déchéances, mais dans l’accession du plus grand nombre à ce qui fut seulement l’avantage de quelques-uns. — Jean Marestan.

NOBLESSE (Historique). L’organisation des sociétés animales ressemble parfois beaucoup à celle des sociétés humaines. C’est ainsi qu’on l’encontre, chez les fourmis esclavagistes, une oligarchie guerrière et une classe laborieuse. De fréquentes razzias, entreprises contre les espèces voisines, fournissent les esclaves. Des caractères morphologiques déterminent le classement. La fourmi guerrière a les mâchoires très aptes à percer la tête d’un adversaire, mais incapables de saisir la moindre nourriture. Si une ouvrière ne lui donnait la becquée, elle mourrait rapidement de faim. Chez les fourmis, l’esclavage est d’ailleurs plus doux que chez les hommes et, dans bien des cas ; il conviendrait de parler de collaboration plutôt que d’esclavage. Des espèces qui précédèrent la nôtre, sur la route de l’évolution animale, les premiers hommes reçurent un penchant vers la servitude, probablement. Et, de bonne heure, des individus plus forts ou plus rusés domestiquèrent les faibles et les imbéciles, vécurent de leur travail, les commandèrent au nom des dieux. Ainsi naquirent les rois, les castes, les familles princières. La noblesse n’a pas d’autre origine si l’on remonte assez haut ; à l’inverse des fourmis guerrières, séparées des fourmis ouvrières par des caractères morphologiques bien tranchés, les nobles de l’Inde, de Rome, de l’Europe du Moyen Age, ne se distinguaient du populaire que par un prodigieux orgueil, un égoïsme renforcé, des préjugés monstrueux. Pour choisir cette fausse élite, on eut souvent recours à l’hérédité ; un fils de noble obtint de droit une situation privilégiée parce qu’il avait pris la peine de naître. L’Inde fournit un exemple typique des aberrations où conduit le principe d’hérédité, quand il règne en maître. Dès leur naissance, les Hindous sont rangés dans des castes réputées d’institution divine. A l’origine, Brahma, le dieu créateur, fit sortir les brahmanes de sa bouche, les kchatriyas de son bras, les vaicyas de sa cuisse et les soudras de son pied ; d’où quatre grandes castes. « En venant au monde, affirment les livres sacrés, le brahmane est placé au premier rang ; souverain seigneur de toute chose, il veille à la conservation des lois civiles et religieuses. Un brahmane âgé de dix ans et un kchatriya parvenu à l’âge de cent ans doivent être considérés comme le père et le fils : c’est le brahmane qui est le père. » Un brahmane possédant le Rig-Veda tout entier, c’est-à-dire connaissant les livres sacrés, ne serait souillé d’aucun crime, même s’il tuait tous les habitants du monde. Par contre, on doit brûler la bouche et couper la langue à l’impur qui se permet d’insulter un prêtre. Si la caste des kchatriyas ou guerriers est encore respectable, celle des vaicyas, agriculteurs ou commerçants, l’est déjà beaucoup moins, et celle des soudras doit être obligatoirement livrée à l’abjection. Quels que soient son savoir et sa moralité, le soudra est un homme infâme, voué à la servitude ; son costume même le désigne au mépris des prêtres et des guerriers. Dans l’ancien Japon, les nobles de haut rang jouissaient aussi d’un prestige religieux. Suivant une croyance très répandue, les édifices devaient. être construits sur des corps humains pour être à l’abri de tout accident. Or un grand trouvait toujours des serviteurs zélés qui se jetaient volontairement dans les fondations, quand il faisait bâtir. Par contre, mikado et siogoun les tenaient dans la plus étroite dépendance : ils choisissaient leur femme légale et s’emparaient de leurs enfants légitimes comme d’otages. Auprès de chaque grand vassal se trouvait un surveillant attitré, « un observateur inébranlable », qui avait le droit de tout voir et tenait journal des moindres actions de son hôte. En Chine, point de noblesse héréditaire, il n’y avait qu’une noblesse personnelle et acquise, celle des lettrés. Les titres des mandarins répondaient. à des grades obtenus par voie de concours ; ils s’éteignaient avec l’individu, sans se transmettre aux descendants. Aussi, l’idée d’acquérir des titres universitaires hantait-elle le cerveau d’un grand nombre de célestes ; une infinité de gens, de quinze à quarante ans, briguaient les grades même les plus modestes. Cette expérience donna des résultats déplorables. Les partisans de l’École Unique qui veulent instituer une noblesse scolaire du même genre, sans tenir compte des qualités de cœur et de volonté, feraient bien de méditer cet exemple. Mais les pontifes ferment les oreilles quand on s’avise de déclarer la sélection morale non moins importante que la sélection intellectuelle. A Rome, une aristocratie de naissance, composée des familles sénatoriales, repoussait avec un dédain superbe les hommes nouveaux qui prétendaient aux charges et aux honneurs sans avoir d’aïeux. Pour augmenter sa fortune et sa puissance, elle ne se lassait pas de susciter des guerres dont elle avait la direction ; comme nos professionnels du patriotisme, elle ramenait l’intérêt national à son propre intérêt. Les chevaliers, exclus des fonctions publiques, mais enrichis par le négoce et l’affermage des revenus publics, se situaient encore bien au-dessus de la plèbe méprisée. Chez les Gaulois, on trouvait aussi des nobles qui possédaient presque partout le gouvernement des cités. Riches, entourés de clients, disposant de nombreux esclaves, ils dominaient la masse des hommes libres qui vivaient de chasse et d’agriculture. Mais c’est dans l’Europe du moyen âge que nous rencontrons le type le plus remarquable d’une noblesse héréditaire. L’importance de son rôle historique nous oblige à l’étudier d’un peu près. Déjà, au début de l’époque carolingienne, se dessinent, dans la société franque, les changements qui aboutiront à la féodalité. Ce régime, implanté fortement dès le xe siècle, s’épanouit pleinement au xiie. Les hommes libres deviennent des vassaux, liés à un personnage plus élevé, le suzerain ; les terres se transforment en fiefs, cessant d’être la propriété complète de leurs possesseurs. Au sommet de la hiérarchie féodale, qui comporte plusieurs degrés, se place le souverain ; il reçoit de grands honneurs, mais ne jouit d’une autorité sérieuse que sur ses domaines personnels. Suzerains et vassaux forment la noblesse : des grands feudataires de la couronne, elle descend jusqu’aux châtelains et aux vavasseurs, titulaires de minuscules seigneuries. Comme la possession des fiefs, la qualité de noble est héréditaire. D’où la formation d’une caste orgueilleuse et pleine de mépris pour quiconque ne sort pas de son sein. Guerre, chasse, tournois, festins constituent les occupations essentielles du seigneur ; il a des serfs qui travaillent pour subvenir à ses fantaisies. Au premier le droit héréditaire d’opprimer ses administrés « à tort ou à droit, sans en rendre compte à d’autres qu’à Dieu », selon l’expression d’un code d’alors ; aux seconds le devoir, également héréditaire, d’obéir au maître, s’ils veulent éviter d’effroyables tortures dans ce monde et l’enfer dans l’autre. Nombre de seigneurs sont, en outre, des brigands et des bêtes de proie ; ils détroussent les voyageurs, pillent les marchés et les terres sans défense. Certains font crever les yeux, couper les pieds ou les mains de leurs prisonniers ; avec une joie sadique, ils arrachent les ongles et les seins des femmes. Dans leurs châteaux forts, ils se livrent à de monstrueuses orgies. Parmi les droits singuliers que plusieurs possèdent, signalons celui de coucher avec la mariée pendant la nuit des noces. C’est en vain que les historiens catholiques ont voulu nier l’existence de ce droit ; incontestablement il exista dans maintes régions, et les seigneurs ecclésiastiques ne furent pas ceux qui le revendiquèrent avec le moins d’âpreté.

Vers la fin du xiiie siècle, l’édifice féodal se détraque. Les royautés modernes se forment et, après des siècles de résistance plus ou moins ouverte, la noblesse se résigne à n’être que la servante des souverains. Richelieu doit encore lutter contre les grands, mais sous Louis XIV, ils sont complètement domestiqués. Gavés d’honneurs et de pensions, les nobles détiennent les hauts emplois de cour, les gouvernements des provinces, les ambassades, les commandements aux armées ; ils ont perdu toute autorité politique. Encore les faveurs ne vont-elles qu’à ceux qui vivent près du roi, aux courtisans. Pour les descendants des fiers seigneurs du moyen âge, c’est le comble de l’honneur, d’offrir sa chemise à Louis XIV, de lui passer sa culotte, de le servir à table, de porter son bougeoir à l’heure du coucher. A Versailles, on trouve des gentilshommes panetiers, échansons, écuyers tranchants, etc. ; les chefs de service sont même de la plus haute noblesse. Et la plupart remplissent réellement leur charge ; Condé, premier prince du sang et chef des services de la bouche, apporte les plats, fait office de larbin. Quiconque ne vient pas à la cour, n’a rien à attendre du souverain. Vivre à l’armée, sur ses vaisseaux, dans sa domesticité ou du moins à Versailles, voilà les seules occupations de la noblesse. Pour elle, l’oisiveté devient la première des vertus ; sous peine de déroger, c’est-à-dire d’être exclu de son ordre, un noble ne peut exercer aucune profession lucrative, sauf celles qui concernent le commerce de la mer ou l’art du verrier. Pour avoir engraissé et revendu des bœufs, des gentilshommes campagnards sont dégradés. Ajoutons que haute noblesse et gentilshommes campagnards, noblesse de robe et noblesse d’épée se méprisent ou se jalousent ; les questions de préséance, d’étiquette prennent une importance démesurée. Devenue parasite et sans influence, la noblesse sera durement frappée par la Révolution française.

Dans la nuit du 4 août 1789, les ducs de Noailles et d’Aiguillon, suivis par la plupart des membres de leur ordre, renoncent à leurs privilèges, proclament l’égalité de tous devant l’impôt, se résignent à redevenir de simples citoyens. On a voulu y voir un acte de générosité ; de récentes recherches démontrent qu’il n’y eut là qu’une manœuvre habile, doublée d’une comédie. Le sacrifice demandé était plus apparent que réel, car il s’agissait seulement du rachat des droits féodaux. Les nobles continueraient de percevoir leurs rentes ou leur équivalent. « Ils ne perdraient rien ou presque à l’opération, écrit Mathiez, et ils y gagneraient de reconquérir leur popularité auprès des massés paysannes. » Ayant compris, de même que le clergé, ce qu’on pouvait attendre de cette savante manœuvre, « ils se livrèrent à l’enthousiasme ». Mais c’est en vain qu’ils crurent s’en tirer à si bon compte. L’abolition de la noblesse fut inscrite dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : « Il n’y a plus ni noblesse, ni pairie, ni distinctions héréditaires, ni distinctions d’ordre. Il n’y a plus ni vénalité, ni hérédité d’aucun office publique. Il n’y a plus pour aucune partie de la nation, ni pour aucun individu, aucun privilège ni exception au droit commun de tous les Français. » Sous l’Empire, puis sous la Restauration, la noblesse regagnera de son prestige et obtiendra des honneurs ; jamais elle ne rentrera en possession de ses privilèges d’antan. Car une nouvelle noblesse s’était substituée à l’ancienne, une noblesse recrutée, non d’après la naissance, mais d’après la fortune. Confisquée à leur profit par les bourgeois, la Révolution ne donna finalement satisfaction qu’aux riches et aux propriétaires. Pendant tout le siècle dernier, le pouvoir fut aux mains d’une o1igarchie financière ; de nos jours rien n’a changé. Pour être électeur, il fallait payer 300 francs de contributions directes, et pour être éligible 1.000 francs, d’après la loi de 1817 ; ce qui réduisait à 91.000 le nombre des électeurs pour la France entière. Après la révolution de 1830, on exigea encore 200 francs de contributions directes pour être électeur et 500 francs pour être éligible ; le pays légal se composa de 200.000 Français, pas davantage. Depuis que fonctionne le suffrage universel, la féodalité d’argent n’a rien perdu de sa force ; grâce à la presse, au clergé, à la haute administration, elle fait élire des Chambres à’sa dévotion et trompe, sans vergogne, l’électeur. Elle installe au pouvoir ses hommes de paille, achète les parlementaires, les juges, les fonctionnaires importants. Dans notre république des camarades, que le parti qui triomphe soit de gauche ou de droite, les banquiers commandent toujours en dernier ressort. Ducs, marquis, comtes sont remplacés par les princes de la finance ; et les barons, les simples châtelains ont fait place aux possesseurs de coffres-forts garnis plus ou moins abondamment. A notre époque, les titres de rente sont préférés aux titres de noblesse. Pour mieux tromper les naïfs, quelques politiciens demandent qu’on spiritualise l’or en accordant une place au mérite scolaire. Mais personne ne parle en faveur de ce qui fait la vraie dignité de l’homme : sa pitié pour les humbles, l’énergie de sa volonté, la puissance créatrice de son cerveau. L. Barbedette.


NOËL n. m. (du latin : natalis, natal). Pareille aux fruits trop mûrs dont la substance interne a disparu, rongée par des vers innombrables, l’Église contemporaine ne ressemble qu’en apparence à celle des premiers chrétiens. Aux yeux les moins prévenus, Son opportunisme éclate dès qu’on réfléchit tant soit peu : aux jeûnes elle a substitué les quêtes, à la prière l’action électorale, et, dans ses patronages, le sport prime la dévotion. Aux parlementaires catholiques, à ses défenseurs attitrés, elle demande l’appoint de leurs votes, de leur éloquence ou de leur plume, nullement la croyance en ses dogmes ou la pratique des lois qu’elle édicte pour la multitude des sots. En baptisant de vieux saints patrons des automobilistes ou des aviateurs, d’ingénieux ministres du Très-Haut ont édifié, à notre époque, des fortunes scandaleuses ; et les Notre Dame de ceci on de cela, des artilleurs, des fabricants d’alcool ou des commerçants voleurs, les Sacré Cœur à l’autrichienne, à la française, à la malgache, s’avèrent d’un placement fructueux pour peu qu’ils répondent aux préoccupations du moment. Car chacun sait que Jésus ou Marie, las des vocables anciens, déversent en général leurs grâces sur qui leur donne quelque titre nouveau ; quand la Vierge de Fourvière reste sourde, celle de la Salette ou de Lourdes peut encore quelque chose, et le divin Cœur, insensible à Besançon, l’est parfois moins à Paray-le-Monial ou Montmartre. Les Saints les plus achalandés n’ont la vogue qu’un moment ; à Martin, si populaire au moyen âge, nos dévots préfèrent le curé d’Ars, et la jeune Thérèse de Lisieux dame joliment le pion à sa vieille commère ; la Thérèse d’Avila. Aux médailles de saint Benoît ont succédé celles de saint Christophe, au scapulaire du Mont Carmel, celui de l’Immaculée Conception ; comme les produits pharmaceutiques, les recettes dévotes ont besoin de varier pour rester à la mode. Mais l’on aurait tort de croire que cet étrange spectacle dénote un état d’esprit nouveau. De même que les dogmes chrétiens empruntèrent beaucoup au milieu intellectuel qui les vit éclore, de même fêtes, rites et pratiques cultuelles diverses furent très souvent un décalque de ce qu’on faisait ailleurs. A toute époque, le catholicisme s’appropria les usages, jugés utiles, de ses concurrents : le chapelet parait d’origine musulmane et de très vieilles pratiques religieuses furent habilement contrefaites par les prêtres romains. C’est aux cultes païens, en vogue lors de leur gestation, que les rites chrétiens sont particulièrement redevables ; ils empruntèrent surtout aux religions orientales, propagées en Italie, dès le début de notre ère, par les soldats et les marchands. Trop formaliste, trop dédaigneux des individus, uniquement préoccupé de sacrifices extérieurs et de pompe officielle, sans autres prêtres que des fonctionnaires, le paganisme romain ne répondait plus à la ferveur mystique, au besoin de pureté intérieure réclamés par les foules. Pour lui rendre un peu de vie, Plotin, Porphyrc Jamblique, Julien et ses autres défenseurs devront lui infuser un peu de sève orientale. Mais tout autres apparaissaient les cultes d’Isis, de Sérapis, d’Osiris, de Mithra, etc. qui éveillaient l’espoir dans le cœur des hommes, leur montraient le chemin de l’extase divine et leur rendaient supportables les tristesses d’ici-bas. Dans le pauvre, dans l’esclave, ces religions voyaient un frère malheureux et c’est à ses aspirations profondes qu’elles s’adressaient. Contre elles, ses vraies concurrentes, le christianisme fut longtemps aux prises et, durant quelques siècles, l’on ne peut savoir qui l’emporterait de Jésus ou de Mithra. Lasse d’une guerre qui s’éternisait, incapable d’une victoire complète, l’Église finit par adopter certaines pratiques du culte rival : identifiant en quelque sorte les deux personnages, elle placera ainsi la naissance de Jésus le jour même de la naissance de Mithra. Telle fut l’origine du Noël chrétien.

Année, mois et jour de la naissance de Jésus restèrent absolument inconnus pendant les trois premiers siècles. L’Évangile de Marc, le plus ancien, n’y fait pas allusion ; Matthieu la place sous Hérode, c’est-à-dire au moins quatre ans avant notre ère, puisque ce prince mourait en l’an de Rome 750 ; d’après Luc, elle daterait d’un recensement qui eut lieu dix ans après, à une époque permettant aux bergers de coucher aux champs avec leurs troupeaux. Le même Luc attribue une trentaine d’années à Jésus, en l’an 15 de Tibère, le 29 de notre ère. Le calendrier philocalien, dressé à Rome en 326, fournit la première preuve certaine qu’on célébrait Noël le 25 décembre. Cette fête, d’abord exclusivement latine, fut introduite à Antioche vers 375 et à Alexandrie vers 430 ; saint Augustin constate qu’on la célèbre un peu partout, mais ne la classe point parmi les grandes fêtes chrétiennes. Et le calendrier philocalien, en identifiant la naissance de Jésus avec ce1le de l’Invincible « Natalis Invicti, Naissance de l’Invincible », prouve qu’il s’agit bien d’une fête de Mithra, le dieu Invincible des Perses.

Mithra, divinité iranienne, jouait déjà un rôle considérable, mais non essentielle, dans la religion de l’Avesta ; peut-être fut-il le dieu principal d’une autre secte persane. Nous le connaissons surtout par les symboles ou les figures retrouvés dans les cavernes ou temples souterrains que fréquentaient ses fidèles ; mais nous sommes pauvres en textes écrits le concernant. Dieu lumineux, allié du soleil et même confondu avec lui, il entre en lutte avec un taureau qu’il sacrifie ; du sang répandu seraient nés tous les vivants ; et dans cette scène, souvent reproduite, un serpent et un chien lèchent le liquide sorti de la blessure du taureau sacré. Médiateur entre l’homme et le dieu suprême, vainqueur du mal, sauveur des âmes, Mithra ressemblait singulièrement au Verbe Éternel de l’évangéliste Jean. Et son clergé rappelait celui des chrétiens par sa hiérarchie comme par son goût pour le célibat ; et sa morale n’était pas moins belle que celle de Jésus ; et son culte comportait un baptême, des jeûnes, et des repas divins où l’on usait en commun de pain, d’eau et de vin consacrés. Ces analogies stupéfiantes, les Pères de l’Église en rendaient responsables les artifices du démon ; car le mithraïsme, de beaucoup plus ancien, n’avait pas, de toute évidence, plagié le christianisme. Comme ce dernier, le culte de Mithra se répandit surtout parmi les esclaves et les petites gens ; mais il compta aussi des patriciens, et même l’empereur Commode, parmi ses adeptes. D’où l’acharnement du clergé catholique contre ce rival dangereux, et sa proscription dès que les empereurs furent chrétiens. Pour mieux tromper les foules simplistes, les prêtres de Jésus s’approprièrent aussi maints rites chers au dieu persan et firent coïncider leurs fêtes avec les siennes. Chose d’autant plus facile qu’il est impossible d’avoir aucun détail précis par les Évangiles, tant sur la naissance que sur la vie ou la mort de Jésus. Si Matthieu et Luc le font naître à Bethléem, c’est qu’autrefois Michée prédit que de cette bourgade sortirait le conducteur d’Israël. S’il a pour mère une vierge, c’est, affirme Matthieu : « afin que s’accomplît ce que le seigneur avait dit par le prophète : Voici, une vierge sera enceinte, et elle enfantera un fils et on le nommera Emmanuel. » S’il est conduit en Égypte, c’est, d’après le même, parce qu’Osée avait écrit : « J’ai appelé mon fils hors d’Égypte. » À propos du massacre des innocents, il ajoute : « Alors s’accomplit ce qui avait été dit par Jérémie le prophète : On a ouï, dans Rome, des cris, des lamentations, des pleurs et de grands gémissements. » Rachel pleurant ses enfants ; « et elle n’a pas voulu être consolée parce qu’ils ne sont plus ». Les deux généalogies, d’ailleurs inconciliables, de Luc et de Matthieu visent à montrer que Jésus était fils de David comme devait l’être le Messie. Un entrelacement de motifs et de textes empruntés à la Bible, tel apparaît le récit de la naissance du Christ dans nos Évangiles. Et, dans les épîtres de Paul, aucun détail concret qui donne l’impression d’une scène réelle ; ni le lieu de la naissance, ni sa date, ni le nom du père ou de la mère ; lui aussi semble concevoir l’histoire de Jésus comme une simple réalisation des vieux oracles messianiques. Quant aux Évangiles apocryphes, parvenus jusqu’à nous, qui racontent l’histoire des parents de la Vierge, Joachim et Anne, celle du mariage de Joseph et de la naissance du Christ dans une caverne où se trouvaient un âne et un bœuf, l’Église n’ose les ranger parmi les écrits canoniques tant ils sont ineptes. L’art chrétien et la piété des fidèles s’en inspirent ; ils montrent seulement de quelles divagations sont capables les imaginations de croyants surexcités, de l’avis des érudits catholiques eux-mêmes. Ainsi, création toute idéale de la foi, l’enfant divin de la crêche n’eut jamais d’existence que dans le cerveau de ses serviteurs. Le Jésus de Bethléem, adoré par les bergers et les rois mages, s’avère un mythe sans fondement historique dès qu’on examine d’un peu près les textes anciens. Il reste qu’il inspira des œuvres artistiques d’un grand mérite, comme en inspirèrent les dieux de Grèce et de Rome, et le divin Buddha, et Mahomet le prophète, et les mythologies de tous les temps. Mais de la beauté à la vérité il y a un abîme que les plus adroits apologistes n’arrivent pas à combler ; la poésie de Noël paraît d’ailleurs assez pauvre à qui ne croit plus au divin. Mais les enfants et les simples s’y laissent prendre, ne pouvant supposer qu’on célèbre avec tant de pompe la naissance d’un homme qui peut-être ne vécut pas réellement.

Loin d’être sorti en bloc, d’un seul jet, de la conscience de ses fondateurs, le christianisme apparaît comme un syncrétisme qui absorba des matériaux déjà préexistants. Idées, mœurs, habitudes culturelles de l’époque furent d’une importance capitale pendant la lente évolution des débuts, en matière de rites comme en matière de dogmes. Pour la célébration de ses fêtes, pour la constitution de ses sacrements, l’Église consulta son intérêt immédiat ; très vite elle devint d’un opportunisme bien choquant pour qui la suppose guidée par le Saint Esprit. A l’Olympe où trônaient Jupiter et Junon, elle substitua le ciel où règnent Jésus et Marie ; la foison de ses saints remplaça la kyrielle des héros et des petits dieux. Dans bien des cas toute la différence se borna à des changements de nom. Pas besoin de répandre le sang de milliers de martyrs pour aboutir à pareil résultat ; que l’idole s’appelle Jésus, Mithra, Devoir ou Patrie, qu’importe, en effet, dès qu’elle exige d’être adorée ! — L. Barbedette.