Encyclopédie anarchiste/Observatoire - Offensive

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Collectif
Texte établi par Sébastien Faure, sous la direction de, La Librairie internationale (tome 3p. 1825-1838).


OBSERVATOIRE n. m. Les observatoires, les astronomiques et les météorologiques surtout, à l’aide desquels on observe le ciel et enregistre le temps qu’il fait, remontent à la plus haute antiquité. On en trouve des traces remontant à des milliers d’années avant notre ère, en Chine et aux Indes. La tour de Belus, à Babylone et le tombeau d’Osymandias, en Égypte, ainsi qu’un bon nombre de pyramides servaient d’observatoires pour enregistrer les phénomènes célestes et les crues du Nil.

Au iiie siècle avant Jésus-Christ Eratosthène établit l’observatoire d’Alexandrie qui subsiste jusqu’au ve siècle. Mais l’ère des observatoires astronomiques ne prend son essor qu’avec la Renaissance et surtout après la découverte du télescope, par Galilée, en 1609.

Ici, nous citons de préférence l’observatoire de Cassel, construit en 1561, par le landgrave de Hesse Guillaume IV. Tycho Brahé fait élever ensuite, en 1576, l’observatoire d’Uranibourg dans l’île de Haven entre Elseneur et Copenhague.

L’observatoire de Paris fut construit de 1667 à 1672. Il devint célèbre sous la direction de l’Italien Cassini et par les travaux de Lalande qui répondit à Napoléon Ier, se plaignant qu’il n’était nulle part question de Dieu dans ses ouvrages : « Sire, la science n’a pas besoin de cette hypothèse. » Depuis, l’observatoire de Paris a été illustré par une innombrable pléiade de savants, tels Lemonier, Lacaille, Messier, Pingré, Delambre et, en tout premier lieu, par Laplace, l’auteur de la cosmologie moderne et Arago, le précurseur de Flammarion.

Au xixe siècle, les observatoires sortent, pour ainsi dire, de terre en Europe et en Amérique. Nous citons, par mémoire, en confondant, comme équivalents, les travaux astronomiques des peuples et des nations : L’observatoire de Dorpat, en Esthonie, fondé en 1802 et devenu réputé par la mesure des étoiles doubles de F. Struve avec l’équatorial de Frauenhofer. L’observatoire de Strasbourg, fondé en 1804, perfectionné en 1881. L’observatoire de Munich (1809), de Kinigsbry (1811), illustré par les travaux de Jones de Bessel. L’observatoire de Glasgow, en Ecosse (1818), du Cap (1820). Les observatoires de La Caille, Gill et Finlay qui dressent la carte du ciel. Les observatoires de Bruxelles et de Ipres. Citons encore les observatoires de Cambridge, aux Etats-Unis, au Harvard Collège, un des observatoires les plus actifs du globe, sous la direction de E. Pickering, qui possède sa succursale à Azequipa, au Pérou, près du volcan Misti et qui s’occupe surtout de photographies du ciel. L’observatoire de Birr Castle, fondé en 1840, avec le fameux télescope de Lord Ross qui a découvert un grand nombre de nébuleuses. L’observatoire de Toulouse (1840), de Washington (1843), d’Athène (1843), Cordoba (1872), Meudon (1874), Lyon (1876), I’observatoire de Flammarion, à Juvisy, celui de Potsdam (1877, de Nice, en 1879 et de Dresde, en 1881.

Une mention spéciale de l’observatoire de Milan, à cause des fameux travaux de Sciaparelli sur les canaux de Mars.

Parmi les grands observatoires américains, méritent également une mention particulière ceux de Lick (lunette de 0 m. 91), Yerkis (lunette 1 m. 05), Louvel (télescope 1 m. 60), Mont Wilson (télescope 1 m. 52 et 2 m. 57), célèbres par leurs travaux photographiques.

Les observatoires les plus élevés de notre globe sont : ceux du Mont-Blanc, 4.810 mètres, Pikes Peak du Colorado, aux Etats-Unis, 4.322 mètres, Jansenblick, en Autriche 3.103, Etna 2.950, Pic du Midi 2.877, Sant’s (Appenzel en Suisse) 2.500, Monte Ginone (Apenins) 2.162, Mont Ventoux 1.960, le Pic d’Aigoul 1.567, Puy-de-Dôme 1.463 mètres.

Citons encore, pour conclure, l’essor merveilleux pris, depuis ces dernières années, par les sciences astronomiques dans la République des Soviets.

Les observatoires, avec leurs grands yeux braqués sur l’Infini, sont une véritable Révélation de l’Univers, de son unité constitutive. Aux « sportsmen » de l’astronomie qui nous parlent de voyages problématiques à travers notre système planétaire avec arrêts éventuels sur la Lune morte et sans atmosphère et sur Mars, planète vieillie et où l’air parait être aussi respirable que sur les sommets de l’Hymalaya, nous répondons : « Vos chevauchées sportives et vos fantasmagories d’un autre âge retardent sur le cadran de l’Uranographie. »

Olaf Roemer découvrit le premier, en 1675, que les éclipses des lunes de Jupiter retardent ou avancent d’environ 16 minutes et demie, selon que la planète géante de notre système se trouve en conjonction ou en opposition avec le Soleil. Cette constatation était la découverte de la rapidité du rayon lumineux, le diamètre de l’orbite terrestre étant d’environ 298 millions de kilomètres, il était, désormais, prouvé que la lumière parcourt 300.000 kilomètres par seconde. A cette donnée capitale vint s’ajouter, dès 1860, la découverte de l’analyse spectrale, qui assure définitivement la conquête scientifique de l’Univers en nous faisant toucher, pour ainsi dire, du doigt la constitution unitaire de l’Univers, qui exclue les miracles et les divagations enfantines des premiers âges de notre humanité. — Frédéric Stackelberg.


OBSESSION n. f. L’homme est une mécanique joliment articulée, mais c’est une mécanique. Le rôle joué par l’automatisme dans sa biologie est énorme. N’en déplaise aux partisans de la Liberté, les faits les plus banals, ceux qui n’échappent pas même à l’observateur le moins sagace, contredisent ce dogme. Les billevesées de la métaphysique sont incompatibles avec les faits scientifiques. Les songe-creux et les rêveurs ont un langage auquel les observateurs du fait brutal ne peuvent s’accoutumer. Celui qui ne veut voir que le fait et qui ne se permet point les interprétations que l’imagination ou la poésie lui suggèrent, peut donner l’impression du prosaïsme, il n’en reste pas moins dans la seule vérité accessible. Nous laissons l’Au-delà aux gens pressés, à ceux que l’appétit du mystère accable de sa hantise. Existe-t-il ? Le sage répondra toujours qu’il n’en sait rien. S’il existe, en tout cas, il faudra qu’il se révèle sous une forme compréhensible. Bon gré mal gré, il lui faudra le contrôle de la science, plus ou moins armée des admirables progrès qu’elle entasse à pas de géant.

Ce prélude n’est pas un hors-d’œuvre. Car, le mot obsession recouvre précisément ce phénomène biologique qu’on a appelé l’automatisme, et cela dans sa forme psychologique la plus nettement caractérisée. Toute cellule faisant partie du formidable agrégat qu’est le corps vivant a sa vie propre et indépendante. Mais déjà il n’y a qu’apparence, car sa vie, autrement dit ses réactions, est intimement liée au fonctionnement des molécules et atomes qui la composent. Et, quand elle-même s’est constituée en communauté avec les milliards de cellules disséminées qui végètent sous une enveloppe unique, elle n’a été que domestiquée par les exigences de ses congénères. Les cellules supérieures du système nerveux central, malgré leur apparence de liberté, n’échappent pas à la règle. Il apparaît même en fait, qu’elles sont, par leur plus grande irritabilité, plus esclaves que les autres.

Mais puisque nous posons, forcé par les circonstances, le problème de la liberté, expliquons-nous un peu mieux sur son compte. En définition pure et simple, le mot et l’idée d’automatisme seraient antinomiques et antithésiques de liberté. Qui dit automate dit, en fait, un agent qui ne relève que de soi-même dans son activité, Nous ne ferons point de paradoxe pour le plaisir d’en faire, mais il convient de reconnaître que l’automatisme ainsi considéré dans son essence est la vraie liberté.

Mais j’ai, à l’avance, montré que l’automatisme lui-même n’est qu’une fiction. Si l’on analyse à fond le phénomène, on reconnaît très vite qu’il est lui-même un agrégat de phénomènes reliés entre eux comme les effets à leurs causes immédiates, ce qui nous ramène à la notion de déterminisme universel.

Et pourtant (et puisqu’il faut vivre avec la relativité pratique) nous emploierons le mot automatisme dans son sens courant désignant, psychiquement parlant, le fait de la spontanéité.



Pour en bien comprendre le mécanisme, d’où résultera le concept de l’obsession, il me faut rappeler ce qu’est la réflectivité.

Que l’on veuille bien se représenter le névraxe essentiellement composé d’une superposition de grosses cellules grises qui sont autant de centres vers lesquels convergent des conducteurs de sensations et d’où divergent des conducteurs de motricité. Ces cellules communiquent, d’autre part, entre elles et l’on peut dire que toutes ou chacune prise à part constitue un relais dans le sens de l’aller comme dans le sens du retour entre les impressions et les cellules des étages plus élevés, comme entre ces dernières et les agents du mouvement. Plus nombreuses sont les associations, les voies de grande ou petite communication, plus les opérations se compliquent et surtout plus lent est le cheminement de l’influx nerveux.

En principe, toute impression s’arrête au premier relais et produit son effet immédiat. Tel est le simple réflexe, à quoi se résoud dans ses éléments premiers toute opération dévolue au névraxe. Vous recevez une gifle, tout aussitôt votre bras, mu comme par un ressort, se détend et riposte. Votre entendement n’a pris connaissance de cette révolte défensive qu’après son accomplissement. Vous recevez une escarbille dans l’œil, celui-ci se ferme aussitôt, convulsivement. Le mouvement est si rapide qu’il ne vous appartient pas de l’interdire.

Mais une foule d’actes revêtent des formes plus compliquées, selon que l’entendement, saisi par les impressions, en fait l’analyse, les apprécie, les classe, les atténue ou les renforce, les modifie ou les aggrave, en fait, en fin de compte, un acte apparemment raisonné, par suite spontané. Cette série d’opérations demande du temps, parfois un temps très long. L’acte final peut même être suspendu, devenir latent, virtuel, et attendre une réalisation.

Dans ces cas compliqués, le réflexe simple a laissé place à des réflexes associés. Plus ils s’affinent, plus ils méritent le nom de réflexion, lequel mot fait illusion sur la spontanéité de l’opération qui, en fait, ne désigne qu’une succession de réflexes. De l’extrême bout effilé de la moelle jusqu’aux majestueux territoires de l’écorce du cerveau, ce n’est qu’une série de chaînes et de chaînons entre lesquels n’existe aucune solution de continuité.

Une loi physiologique domine la. biologie, c’est le sens de l’épargne, l’économie de l’effort. Ce n’est point par paresse innée que l’on recherche le moindre effort, c’est uniquement parce que le gaspillage des forces est une atteinte à l’ordre et à l’harmonie naturels qui sont des éléments nécessaires de perfectionnement. Cette thèse est de mise sur tous les plans : le social s’en inspire. Le désordre et la prodigalité seront toujours des causes de troubles.

Or, cette loi du moindre effort s’applique à l’activité du système nerveux. Une impression première se heurte à un relais. Si elle ne produit pas son effet utile, elle grimpe d’échelon en échelon jusqu’à des relais plus élevés, provoquant de-ci de-là sur son passage, des réactions appropriées, jusqu’à ce qu’elle s’éteigne. Est-elle perdue pour cela ? Point du tout. La mémoire organique est utilisée et c’est grâce à elle qu’une impression nettement différenciée suivra toujours la même voie organique, voie qu’elle connaît pour l’avoir parcourue déjà, qu’elle reconnaît. Plus d’effort de pénétration à faire. Il n’y a qu’à suivre le sentier battu, sans effort. Tel est le secret des habitudes, qui sont le meilleur exemple qu’on puisser donner du moindre effort et de l’automatisme. Si nous analysons bien toute notre activité quotidienne nous parvenons à discerner que les neuf — dixièmes de nos actions sont machinales, irraisonnées. Aucune attention de notre part n’est plus nécessaire pour marcher, monter à cheval, mastiquer nos aliments, saluer, applaudir, que sais-je encore ! Sully-Prudhomme a fort bien dit : l’habitude est une étrangère qui supplante en nous la raison. En fait elle ne la chasse point ; elle se contente de ne plus requérir son concours. Que de gens ne sont que des automates, ceux chez qui les étages supérieurs du névraxe ne sont jamais utilisés. L’habitude est un lit si moelleux que nous tendons à tout transformer en habitude.

Pour penser, associer et conclure, il faut faire effort. En son langage imagé et populaire, Richepin disait du penser : c’est sot et ça fait mal à la tête.

Pour penser il faut emprunter de nouvelles voies, inaccoutumées ; il faut s’enfoncer dans la brousse inextricable de l’écorce cérébrale, dans le réseau des fibrilles qui unissent les cellules géantes les unes aux autres. C’est un plaisir de dilettante, mais c’est un travail, une fatigue, cependant que nous aurons confié les trois quarts de notre vie à l’activité sans éclat des cellules basses, vouées à un travail incessamment répété dont nous n’avons plus conscience.

Raccourcir le chemin à parcourir, exploiter habilement les routes de grande communication, telle est l’habileté normale de la plupart des gens. Faut-il s’étonner que la pensée neuve soit chose si rare, quand la pensée habituelle, automatique est une si grande ressource qu’elle fait illusion au penseur lui-même qui s’étonne parfois d’être aussi brillant pour peu qu’il n’ait point conscience de ses éternelles redites ? C’est ici que les poisons stupéfiants, comme le tabac, l’opium, le vin et l’alcool sont de merveilleux réactifs. Les enseignements qu’ils fournissent à ceux qui savent observer sont un des meilleurs arguments en faveur de l’abstention totale.

Un grand physiologiste suédois, Overton, a démontré que les cellules sont normalement protégées par une enveloppe graisseuse qui interdit à certaines substances nuisibles de faire irruption dans la cellule. Mais cette enveloppe protectrice est justement dissoute par les poisons dits stupéfiants. C’est alors que la cellule envahie par le poison s’engourdit, cesse de fonctionner laissant tout l’empire aux cellules de qualité moindre, celles qui sont disséminées sur le parcours des voies habituelles. L’habitude triomphe aisément et tout narcotisé devient un automate. Jugez un buveur au commencement et à la fin d’un dîner et mesurez la valeur intrinsèque de ses propos, la précarité de ses créations au profit de ses acquisitions machinales. Les ponts ont été coupés entre les cellules des pensées neuves. Le moindre effort est réalisé. Le buveur se croit plus fort, plus vaillant, plus intelligent au moment précis où il est victime de ses facultés mineures.

Le voilà donc l’automatisme. Il sera défini cette activité en apparence spontanée des centres ou groupes de centres de la pensée coutumière échappant au contrôle, souvent même à la connaissance du conscient. Ce qu’on appelle le subconscient et l’inconscient est constitué par la masse énorme des automatismes, dont nous sommes capables. Quoi de plus désirable pour les natures inertes que de s’automatiser ! C’est dans ce fait très simple que gît toute l’explication des narcomanies. C’est si bon de voir s’agiter, se trémousser en quelque sorte notre moi élémentaire, qui, par surcroît, nous donne l’illusion de la liberté ! L’habitude des sentiers battus nous dispense de penser. La routine devient la règle du comportement chez les habitués du vin, de la cigarette ou de la pipe d’opium.



Que sera donc l’obsession au regard de l’automatisme ? On la définira l’apparition plus ou moins soudaine dans le champ de la conscience d’une idée, d’un besoin, d’un désir, qui obstruent momentanément le cours normal des opérations psychiques. Quelle est son origine ? Les partisans de la spontanéité diront : elle s’est formée sur place, sans cause appréciable. Les déterministes diront : ce n’est qu’un souvenir, une exhumation.

J’ai été fort impressionné par un air d’opéra. Je rentre chez moi et tente de m’endormir. Impossible. L’air d’opéra surgit quoi que je fasse, et ce n’est qu’après un temps plus ou moins long, que mes voies psychiques redeviennent libres. L’idée étrange de mettre le feu à une meule surgit tout à coup de mon esprit. Elle est absurde, ne rime à rien ; elle me tourmente ; je la chasse, elle revient. Je la chasse encore. Tel un moustique qui m’obsède, l’idée s’attache à moi en parasite jusqu’à ce que surviennent d’autres idées qui me possèdent avec plus d’autorité.

Pour peu que l’obsession se répète un grand nombre de fois, elle prend la forme du tic, qui est le type parfait et simple de l’obsession et, du même coup, l’habitude est créée. Tel est le rapport entre l’obsession et l’habitude. Elle est une habitude qui s’impose en tyran.

L’inverse est aussi curieux : on peut définir l’habitude une obsession plus ou moins sympathique et supportée. L’étude de nos mœurs nous entraînerait trop loin, mais il n’est pas difficile d’y trouver cette démonstration formelle que l’homme est une extravagante machine et qu’il a bien tort d’en être si fier. Un peu plus d’humilité siérait à un être dont la vie entière se ramène, le plus souvent, à des accoutumances et à des automatismes où il se complaît. Celui-là est un rare privilégié qui, par l’entraînement au travail, devient un Créateur, car création et automatisme s’opposent. Combien, du reste, de créations, en matière littéraire notamment, ne sont que des réminiscences malaxées dans le subconscient et par le subconscient ? Le génie consistera en des combinaisons nouvelles de faits déjà connus. Mais rien ne fera que l’histoire ne soit un perpétuel recommencement.

Il suit de l’observation que maintes habitudes dont nous ne pouvons nous défaire (impuissance absolue ou relative mais réelle) encombrent notre vie, constat important car nous touchons au point précis où l’obsession va devenir morbide. L’obsession passagère, momentanée, aiguë en quelque sorte, va devenir habituelle, chronique par conséquent, et gênante. Trouverai-je un exemple plus démonstratif que le geste et par suite l’habitude de fumer ? Inutile, ridicule, grotesque même, elle devient une chaîne que nous rivons chaque jour davantage. Plus nous fumons, plus nous voulons fumer. Bien plus tyrannique que le vin est la nicotine. Chose étrange, la stupéfaction devient si profonde que le stupéfié, libéré de toute initiative, y prend plaisir et en jouit. Jouir d’un mal est le comble de l’esclavage. Mais vient un temps où l’obsession répétée a provoqué des désordres inquiétants et où le problème de la libération va se poser. Ils font pitié les êtres humains ainsi obsédés qui s’abandonnent à de cruels et inutiles efforts pour dominer l’obsession, qui se montre plus dominatrice qu’eux. Les réactions dites volontaires subissent alors une véritable paralysie. Paralysie consciente, entraînant à sa suite une souffrance morale avec un sentiment d’humiliante capitulation. C’est un fait, du reste, que l’obsession devient par définition même un état machinal et indifférent (la seconde nature qu’est l’habitude), tant que le conscient n’en prend pas connaissance et n’en fait point l’analyse. Le fait de l’intervention de la conscience amène, en général une lutte, car il est rare que l’obsession ne soit pas quelque peu nuisible par son objet même. Le moins que puisse désirer alors le sujet est de se défaire d’une habitude qui fait de lui un esclave. L’amour-propre lutte alors avec la tyrannie. Les armes ne sont point égales. Mais, sauf dans les cas, hélas ! si communs de stupéfaction, le triomphe reste assuré à l’amour-propre.

Chacune trouvera dans la vie de son voisin, dans sa vie propre, des échantillons nombreux et variés d’automatisme obsédant. J’engage mes lecteurs à le faire comme un excellent exercice de volonté qui s’exprime finalement par la conquête d’un peu plus de liberté. On trouvera, par exemple, dans la pratique des professions, des exemples innombrables d’obsessions. Elles ont, du reste, un énorme avantage : celui de constituer pour le praticien une véritable adresse. La répétition du même geste passant par les routes connues du système nerveux, répétition qui permet de penser à autre chose pendant que l’on agit, conquiert à l’ouvrier une sorte de supériorité, bien relative d’ailleurs, car elle ne saurait exister dans sa plénitude, sans une abnégation de soi-même. On sait que c’est justement à cela que tend le capitalisme moderne dans les industries grandement productrices : réduire l’ouvrier à l’état d’une machine parfaite en vue d’un grand rendement. La fabrication d’une aiguille de montre occupe 35 ouvrières différentes, chacune fabriquant une pièce, toujours la même pièce. Ce que l’on a appelé la division du travail a été l’apothéose de l’Habitude, de l’Obsession et de l’Automatisme. On sait ce qui reste de la liberté au bout de l’expérience. L’Amérique a triomphé dans ce genre de servitude et, chose étrange, nombre de travailleurs se montrent satisfaits de ce système.



Examinons maintenant l’obsession dans ses causes, dans son mécanisme et dans l’état psychologique qui l’accompagne.

La cause générale est, nous l’avons vu, le moindre effort, l’économie de forces. C’est aussi la réflectivité défensive. Le cerveau est un peu comme M. le Préfet dans son cabinet, entouré d’une foule d’organes qui tamisent sa besogne, la répartissent, la simplifient et l’accomplissent finalement en tout ou en partie, ne livrant à son intervention que les problèmes qui échappent à l’habitude. La routine des bureaux est l’image de l’activité des relais nerveux qui s’échelonnent entre l’impression et les centres psychiques. Ceux-ci sont, en quelque sorte épargnés, soignés, dorlotés par les postes subalternes auxquels sont accordés par la nature une sorte d’initiative sommaire, plus ou moins consciente. J’ai dit que le modeste réflexe qui représente le circuit minimum était éminemment l’automate protecteur. C’est le garçon de bureau, l’agent de police, le chien vigilant dont l’humble besogne a plus de portée qu’on ne le croit. Ils jouent le rôle d’un barrage.

A mesure que l’impression monte vers le cerveau, le nombre des barrages se multiplie. Largement et fréquemment visités, ils soulagent les centres supérieurs.

Les chemins que se sont frayés les impressions sont rapidement adoptés par elles ; elles y sont à l’aise, s’y attardent, y séjournent et peuvent même s’y arrêter. Le travail de sélection raisonnée, réfléchie, se trouve ainsi épargné. Si nous nous rendons d’un point à un autre, il nous est plus facile d’emprunter toujours le même sentier que d’en tracer de nouveaux chaque jour. L’économie est évidente et nos opérations ainsi confiées à l’habitude sont de tout repos. Il en est de même pour nos habitudes mentales, déjà infiniment plus compliquées. Chacun adopte sa façon de travailler et les opérations supérieures de notre entendement sont réalisées par des voies d’association déjà expérimentées. Personne ne complique son travail avec plaisir. Partout où l’effort simple est suffisant, l’on s’en contente. Tout autre est le cas de la découverte ou le cas où apparaît une situation nouvelle inaccoutumée : C’est alors que le penseur est obligé de colporter l’idée nouvelle dans le maquis inexploré de l’écorce et de lui circonscrire un habitat où, à la seconde expérience, il la retrouvera facilement.

L’obsession résulte d’une irritation première de la cellule, irritation forte, agréable ou utile.

Forte elle laisse une trace profonde en utilisant la mémoire cellulaire.

Agréable elle suscite sa reproduction dès qu’interviendront les mêmes agents provocateurs.

Quant à son utilité, elle suscite sa répétition , automatique, dans des circonstances identiques, par esprit d’économie.

Quand une cellule a été fortement impressionnée, elle rumine en quelque sorte cette impression, à la façon d’un écho intérieur, jusqu’à épuisement de l’excitation initiale.

L’irritation est assez forte pour échapper pendant plus ou moins longtemps à l’action d’arrêt des relais supérieurs. L’autorité de ces relais n’est ressaisie qu’au fur et à mesure de l’épuisement de l’irritation et dans la mesure également où le pouvoir d’inhibition est resté normal, car il arrive que, par voie de propagation, l’obsession forte inhibe à son tour l’initiative des relais voisins.

Une fois constituée, l’obsession revêt les allures du parfait automatisme en ce sens que 1a cellule, par l’emmagasinement seul de son énergie reproductrice, n’a plus besoin d’un excitant extérieur pour réaliser son travail. La nécessité d’une provocation extérieure marquera la fin du paroxysme obsessionnel.

Le propre d’une obsession est d’irradier. Une opération cellulaire n’a raison d’être que par son effet. Aucune ne se suffit à soi-même, qu’il s’agisse d’une sécrétion, qu’il s’agisse d’un dynamisme quelconque, toujours le travail cellulaire retentit par ailleurs, dans un sens quelconque du névraxe. C’est ici le lieu de prononcer le mot d’Impulsion, corollaire fréquent de l’obsession dont elle partage les caractères psychologiques.

L’impulsion est la réponse à l’invite centripète qui met en jeu la cellule, Elle alerte tout simplement un groupe de muscles et un acte est la fin momentanée de l’obsession. Ce sera, par exemple, l’érection qui répondra à une excitation du centre génito-spinal, excitation résultant elle-même d’une action centripète de cause extrêmement variée (action endocrinienne d’origine testiculaire, provocation sensorielle, visuelle, auditive, olfactive, etc…). Ce centre pourra être mis en œuvre à l’insu ou malgré les centres supérieurs de contrôle, réalisant ainsi une des nombreuses formes de l’automatisme sexuel.

Les irradiations du dynamisme cellulaire ont lieu, dans le cas d’obsession simple, dans des voies où la réponse à l’incitation ne provoquera point le mouvement. C’est le cas où toute une série d’associations purement psychiques répond à la sollicitation initiale de la cellule. C’est ainsi qne l’obsession d’un mot anodin par lui-même provoquera, comme par échos déclenchés, toute une série d’autres mots pénibles, désagréables, obscènes, ou autrement toute une série de sensations agréables, voluptueuses, dont la répétition mentale automatique sera, par exemple, pour une dame pieuse, dévote, une source de scrupules, de reproches, d’auto-accusations. Les obsessions ne sont une peine, le plus souvent, que par leurs irradiations, motrices ou psychiques.

Le mécanisme de l’obsession repose donc sur l’irritation forte d’un centre, suivie d’irradiations dans des voies connues où, agissant sans frein ni correctif, elles provoquent une surprise pour la conscience.



L’étude sommaire du processus psychologique de l’obsession va nous conduire sur le terrain de l’obsession pathologique.

Ce phénomène suppose une cellule jouissant d’une irritabilité particulière ou, inversement, une impression d’une puissance inaccoutumée : Sensibilité exagérée d’une part, énergie excitatrice démesurée d’autre part. L’importance et la durée de l’obsession seront corrélatives de ces deux qualités. En photographie il y a des plaques plus sensibles que d’autres, retenant fortement les impressions les plus fugaces et il est, d’autre part, des sources lumineuses d’une intensité considérable, capables d’impressionner très vite les plaques sensibles. La comparaison est tout à fait exacte. Il arrive que la sensibilité individuelle acquière des proportions telles que les sujets s’en trouvent disposés plus que d’autres à l’émotion forte, par suite à l’obsession, par suite à l’automatisme. Les deux territoires, le normal et le pathologique, sont séparés par une simple zone de transition. Le tempérament nerveux, la surémotivité des névropathes (voir ce mot) sont à la base de l’obsession,

Normale ou pathologique (simple degré d’intensité entre les deux), l’obsession s’accompagne forcément de troubles d’ordre émotif. Ils sont ordinairemeut passagers et sont facilement domptés, mais exagérez l’émotion, celle-ci peut aller jusqu’à l’angoisse. Tant que dure l’obsession, les sujets sont haletants, inquiets, ils souffrent visiblement : des désordres vasomoteurs (sueurs, battements de cœur, rougeur, pâleur) trahissent cet état émotionnel.

L’obsession est, d’autre part, un phénomène conscient. C’est justement parce que le sujet se sent impuissant en face de l’automatisme obsessionnel qu’il est porté à souffrir et que son émotion s’intensifie. Simplement ennuyeuse ct gênante, l’obsession, devenue morbide, est une véritable torture. On assiste à une lutte parfois dramatique que l’on ne saurait mieux comparer qu’à celle du lion de la fable contre le moucheron. Petite cause, gros effet, si le moucheron n’est pas congrument écrasé.

Souffrance cruelle, l’obsession est plus cruelle encore quand elle est suivie d’une impulsion, c’est-à-dire d’une réalisation extérieure tangible, capable d’alerter les témoignages. L’obsession peut rester à l’état de tension dynamique pendant longtemps sans éclater, mais la menace seule de l’éclat met les sujets aux champs. Ils ne savent qu’entreprendre pour se protéger, se garantir contre 1’exécution qni pourrait avoir de dangereuses conséquences ; l’obsédé conscient demande alors fréquemment le secours de l’aliéniste et de la maison de santé.

L’obsession réalisée procure en manière de compensation une véritable jouissance organique, quel qu’en soit l’objet, comme il arrive chaque fois qu’un besoin a reçu satisfaction. Cet heureux résultat n’est qu’un trompe-l’œil, car l’obsession recommence jusqu’à l’épuisement.

Telle est la psychologie de l’obsession. Elle est facile à généraliser aux hahitudes, banales ou morbides. L’angoisse du fumeur cède à la cigarette ; la seringue à morphine calme le besoin factice du narcomaniaque.


Il me reste à cataloguer un certain nombre d’obsessions morbides souvent décrites comme autant de maladies séparées, alors qu’elles ne font que reproduire un seul et même état fondamental, sous des aspects variés.

L’état névropathique qui domine tous ces syndromes par sa gravité et sa tyrannie est la folie du doute, type de névrose consciente, obsessionnelle, torture morale d’autant plus cruelle que, par définition même, elle ne reçoit jamais satisfaction complète. Comme son nom l’indique, elle désigne tout ce qui, parmi les opérations psychiques, d’ordre intellectuel, mais surtout d’ordre affectif, provoque l’état de doute, exagération du doute et du scrupule normal, dont elle ne diffère que par la solution. Avez-vous quelque doute au sujet de l’existence de Dieu ou de l’Âme, recherchez-vous la solution d’un problème philosophique ou moral quelconque, si vous n’avez point satisfaction aujourd’hui peut-être l’aurez-vous demain, et si vous ne l’avez point, elle reste à l’état de simple désir anodin. Mais si vous êtes un émotif, vous n’aurez point de repos que la solution ne soit trouvée et, comme elle est du domaine des impossibilités, vous resterez incessamment dans un état d’angoisse pénible, plongé dans une sorte de rumination perpétuelle où les interrogations succèderont aux interrogations, lesquelles ne feront que grossir le problème et ses inconnus. Torture indicible, épuisant les malades dont l’état lamentable est à la merci seule des narcotiques.

Le pire est que le doute surgira sous une forme angoissante, mais ridicule, pour des objets insignifiants. Ai-je bien fermé ma porte en sortant de chez moi ? Ai-je bien timbré la lettre que je viens de jeter à la boîte ? J’en suis bien sûr et pourtant je doute, etc., etc…

La folie du doute est la vraie névrose d’angoisse. On la retrouve sous des aspects plus ou moins atténués dans d’autres obsessions : je cite, au hasard, la pyromanie ou impulsion à mettre le feu, l’impulsion au suicide, l’impulsion au meurtre, l’obsession des mots et de toutes les superstitions qui peuvent en découler, l’obsession des chiffres : chiffres fatidiques comme le chiffre 13, l’obsession irrésistible de compter ; je n’en finirais pas. Ce qui caractérise la plupart de ces obsessions-torture, c’est l’inanité de leur objet, vanité que le sujet conscient est le premier à reconnaître. Il en rit tout en en souffrant. Il y succombe tout en protestant. L’automatisme nous guette, pour peu que nous affaiblissions nos centres de résistance et je ne m’en voudrai pas en mettant une fois de plus en garde mes lecteurs contre les stupéfiants dont quelques traces suffisent pour ravaler les êtres les plus énergiques et les plus déterminés au rôle d’automates voués à l’activité incontrôlée des centres inférieurs. Mieux vaut l’esclavage de la pensée consciente et claire que la servitude mécanique de nos facultés mineures.



Les quelques mots qui précèdent en disent suffisamment sur le chapitre final qui doit, en tout état de cause, traiter des remèdes.

Le triomphe de la thérapeutique est ici d’ordre préventif. L’hygiène cérébrale et mentale, fonction de l’hygiène générale, peut prémunir les sujets d’une façon certaine contre le supplice de l’obsession. L’homme doit apprendre à être un sage s’il ne veut point disloquer l’admirable machine nerveuse qu’il possède et la ravaler au fonctionnement isolé, incohérent et quasi déshonorant de ses parties composantes. Tout candidat à un peu plus de liberté peut conserver le gouvernail de sa vie, sans jamais abdiquer aux mains des infiniment petites fonctions qui le rapprochent de la bête.

Prévenir n’est point guérir le mal quand il est réalisé, objectera-t-on. J’en conviens. Mais que l’on n’attende pas de moi dans ces courtes colonnes, l’enseignement de panacées qui n’existent point. Le maniement de la psychothérapie, seule méthode de traitement applicable à l’obsession, appartient au seul psychiatre capable d’analyser un syndrome mental, d’en démêler les causes lointaines ou prochaines et d’acquérir une honnête autorité substitutive sur les patients, dont la vie est empoisonnée par de subtiles préoccupations, sans aucune valeur intrinsèque. Se souvenir seulement que la rééducation nécessite une patience persévérante. — Dr Legrain.


OCCULTISME n. m. (du latin Occultus, caché). Ce mot est d’origine assez récente : il fut créé par Papus (pseudonyme du Dr Encausse), à la fin du xixe siècle. Un mouvement spiritualiste, qui s’est accentué depuis, surtout pendant et après la grande guerre, se dessinait alors nettement, par réaction contre les foudroyants progrès du Matérialisme, dont les données positives ne fournissent pas un aliment adéquat aux esprits affamés de merveilleux. Ce mouvement, caractérisé d’abord — et aggavé à la fois, car l’effet réagit comme cause — par1’étonnante diffusion du Spiritisme et de la Théophie, Papus, qui fut un moment le chef d’un brillant cénacle, dont l’originalité et la sincérité frisèrent souvent l’excentricité et le snobisme, et où se fit remarquer notamment l’étrange Sâr Péladan, tenta de l’orienter vers les sciences dites « occultes », fort délaissées depuis le xviiie siècle, et dont l’étude venait d’être rénovée par un des maîtres en la matière, Eliphas Lévy. Le succès fut vif, mais éphémère. Il y eut de nombreuses dissidences, et aujourd’hui le mouvement est très éparpillé, au gré des tendances individuelles. C’est donc à l’ensemble de ces sciences occultes, et des doctrines et pratiques qui s’y rattachent, que Papus donna le nom d’Occultisme. Mais qu’est-ce exactement qu’une science occulte, et en quoi se distingue-t-elle de la science tout court ?

La distinction est plus difficile qu’elle ne semble l’être au premier abord. Si je tente une définition générale, je m’aperçois qu’elle est tantôt trop large, tantôt trop étroite, faisant une trop grande part, tantôt au mot science, tantôt au mot occulte, sans qu’il me soit possible d’englober les deux idées qu’ils représentent en une synthèse précise. Trop large, elle peut s’appliquer à des sciences qui n’ont rien d’occulte, mais dont les solutions qu’elles apportent à maints problèmes restent hypothétiques (comme la cosmologie, l’anthropologie). Trop étroite, elle risque d’exclure à tort de son cadre des parties intéressantes de certaines sciences dites occultes (comme l’Alchimie), où la science véritable voisine avec un empirisme puéril, des rêveries déconcertantes, et d’absurdes superstitions. J’en arrive à cette conclusion qu’il n’y a pas, à proprement parler, de science occulte, les deux termes étant contradictoires. Il y a la science, qui étudie dans la réalité les faits et phénomènes vérifiables et explicables expérimentalement ou rationnellement ; et il y a des doctrines et pratiques basées sur une croyance irrationnelle à des causes ou influences occultes, mystérieuses, parfois ingénieusement imaginées, souvent ridiculement invraisemblables, dans tous les cas indémontrées, et inacceptables par la raison, jusqu’à ce qu’une preuve vienne les certifier, ou qu’une forte présomption, tout au moins, justifie leur prise en considération. Elles passeront alors du domaine de l’Occulte dans celui de la Science. Jusque-là, elles seraient plus idoinement désignées par le mot « art » que par le mot « science », et le terme général d’ « Occultisme » me semble heureusement choisi pour une classification d’ensemble.

En ces temps derniers, quelques questions se rattachant à l’Occultisme ont été étudiées sous la dénomination, à l’allure plus scientifique, de Métapsychisme, ou Métapsychie (voir ce mot). Mais, comme beaucoup de problèmes étudiés par les métapsychistes rentrent dans le cadre de sciences bien définies (psychologie, psychiatrie, biologie, etc.), et comme, pour les cas réellement occultes, la plupart des métapsychistes, en dépit de leurs prétentions à l’esprit critique, restent sous l’empire des anciens errements ; comme, d’autre part, les occultistes actuels se réclament de méthodes non moins scientifiques, — non moins viciées d’ailleurs par d’analogues idiosyncrasies spiritualistes — la nécessité de ce nouveau terme n’apparaît pas clairement. Question de forme plutôt que de fond. Nouvelle chapelle plutôt que nouvelle église.

Le domaine de l’Occultisme est très vaste. Il constitua longtemps, sous les noms de Kabbale et d’Hermétisme (de Hermès Trismégiste trois fois saint, personnage légendaire et dieu égyptien), le fonds des connaissances humaines ésotériques, réservées aux Initiés ; et les sciences véritables ne se sont formées qu’en dégageant de son fatras, petit à petit, ce qui peut être démontré par l’expérience ou étudié rationnellement. L’ésotérisme occulte est également la source de toutes les métaphysiques et de toutes les religions, qu’il englobait aussi jadis, et ces dernières en restent fortement imprégnées, surtout de magie (les prières ne sont que des formules magiques, et les cérémonies — notamment la messe et le baptême —, ainsi que l’usage des divers vêtements sacerdotaux, ne sont que des rites magiques. Or, rites et formules, c’est toute la magie).

Les principales branches de l’Occultisme sont : l’Alchimie, l’Astrologie, la Kabbale, la Magie, et la Mancie ou Arts Divinatoires. Nous allons les examiner rapidement. (Voir aussi les mots Kabbale, Magie, et Nécromancie).

Alchimie (du grec Chemela avec l’article arabe al — le ou la). Les anciens peuples n’eurent en chimie que des connaissances empiriques et pratiques. Ils savaient faire du verre, du savon, des teintures, etc. ; travailler les métaux, embaumer les corps, préparer des poisons, etc. Mais leurs recherches ne s’appuyèrent pas sur l’expérimentation scientifique, pas plus d’ailleurs que les conceptions, purement intuitives, de certains philosophes grecs et latins, comme Empédocle, Démocrite, Aristote, Lucrèce, sur la matière et ses transformations. Ce furent les Arabes, héritiers des traditions hermétiques après le déclin des civilisations grecques et latines, qui, pour la première fois, eurent recours à cette expérimentation, et donnèrent une vive impulsion à la chimie et à la médecine sur ces nouvelles bases. C’est à l’occasion des croisades que les Européens eurent connaissance de leurs travaux, et s’y livrèrent à leur tour. Et l’étude de la matière s’appela alors « l’alchimie », mot absurde (comme quelques autres d’étymologies analogues) en raison du pléonasme que forment les deux articles « la » et « al ». D’ailleurs, à quelle époque aurait fini l’alchimie pour faire place à la chimie ? La délimitation n’existe pas. La vérité, c’est que la chimie a évolué constamment et progressivement, qu’elle s’est perfectionnée, lentement (surtout au Moyen Age, en raison de l’obstruction de l’Église Catholique, pour qui toutes les découvertes scientifiques étaient œuvres de sorciers ou d’hérétiques, et comme telles passibles du bûcher), et qu’elle ne s’est débarrassée que petit à petit du mysticisme, de l’empirisme et du charlatanisme. Et ceux qu’on appelle péjorativement et dédaigneusement des alchimistes étaient, en réalité, des chimistes ; quelques-uns de grands chimistes, comme Paracelse, Agricola, Van-Helmont, etc. Ils commirent des erreurs ? Mais les chimistes actuels n’en commettent-ils pas ? La principale fut la recherche obstinée de la chrysopée (de chrusos, or, et poein, faire) ou pierre philosophale, qui devait être une panacée universelle, et, en outre, transformer en or tous les métaux. C’est ce qu’on appela le Grand Œuvre. Mais il ne faut pas oublier que cette erreur elle-même était basée sur une idée très scientifique, l’unité de la matière, et la possibilité des synthèses. C’est la méthode de réalisation qui seule était erronée. On leur doit d’ailleurs d’importantes découvertes en chimie : acides sulfurique, chlorydrique, nitrique, etc. ; ammoniaque, alcali, éther, phosphore, etc. De très remarquables esprits ont cru à la transmutation des métaux. Outre ceux cités plus baut, je nommerai : Avicenne, Averroès, Albert le Grand, Roger Bacon, Tycho-Brahé, Képler, Leibnitz, et Spinoza lui-même.

Astrologie (du grec astron — astre —, et logos — science). On comprit longtemps sous cette dénomination l’étude des astres à tous les points de vue. Puis le mot « astronomie » (de nomos — loi), s’appliquant à cette étude au point de vue strictement scientifique, le mot « astrologie » fut réservé à celle des influences astrales sur les êtres et les choses de notre terre.

Elle comprend deux parties : l’astrologie naturelle et l’astrologie judiciaire.

L’astrologie naturelle se subdivise en astrologie météorologique et astrologie médicale.

La première traite de l’influence des astres sur les phénomènes physiques et les intempéries, les semailles, plantations, coupes de bois, etc. Il s’agit ici surtout de l’influence de la lune. Elle est niée par la science officielle, mais cette négation est peut-être trop catégorique. Nous ne connaissons pas, il est vrai, les lois suivant lesquelles s’exercerait cette influence. Ce n’est pas une raison pour la nier purement et simplement.

La seconde étudie l’influence des astres sur les maladies. Elle eut pour adeptes presque tous les médecins de l’antiquité (pour Hippocrate les influences prépondérantes étaient celles des trois constellations du Chien, des Pléiades et d’Acture, et pour Gallien c’était celle de la Lune), et ceux du Moyen Age et de la Renaissance, notamment Paracelse.

L’astrologie judiciaire, qui traite des influences astrales sur les destinées humaines, a beaucoup plus d’importance, car elle est encore en grand honneur aujourd’hui. Ces influences sont déterminées par la place du Soleil et des planètes, dans les douze signes du Zodiaque (division imaginaire du ciel en douze parties, auxquelles une constellation donne à chacune son nom). Ces douze signes sont : le Bélier, le Taureau, les Gémeaux, le Cancer, le Lion, la Vierge, les Balances, le Scorpion, le Sagittaire, le Capricorne, le Verseau et les Poissons. A l’équinoxe du printemps, le soleil entre dans le Bélier, puis passe dans le Taureau, et ainsi de suite. L’application la plus fréquente de l’astrologie est l’horoscope (de hora — heure — et scopein — examiner), qui consiste à prédire la destinée d’une personne par l’examen des astres au moment de sa naissance.

Ces théories astrologiques remontent à la plus haute antiquité, et sont sans doute originaires de l’Égypte ou de la Chaldée. De là elles passèrent à la Grèce, à Rome, puis aux Arabes, qui nous les transmirent. Elles eurent une vogue étonnante au Moyen Age et jusqu’au xviie siècle. Chaque prince avait son astrologue particulier. Charles V créa une Faculté pour l’enseignement de l’astrologie. Catherine de Médicis était entourée d’astrologues, dont les plus célèbres sont Ruggieri et Nostradamus (les prédictions de ce dernier, les fameuses Centuries, ont encore leurs croyants). Louis XIII fut surnommé « Le Juste », non à cause de son amour de la justice, comme on le croit généralement, mais parce qu’il était né sous le signe de la Balance. Pendant l’accouchement d’Anne d’Autriche, un astrologue se tenait dans une chambre voisine, et était tenu au courant de toutes les phases de l’opération, pour lui permettre d’établir avec précision l’horoscope du futur Louis XIV. On pourrait citer des milliers de faits analogues, dans le monde entier, témoignant de la croyance générale à l’influence des astres. Le scepticisme du xviiie siècle calma cet engouement. Mais de nos jours l’astrologie a retrouvé quelque faveur ; et certains occultistes, comme P. Choisnard, se sont efforcés de lui donner un caractère réellement scientifique, en se basant surtout sur des données statistiques. Mais l’établissement de ces statistiques — comme celui de beaucoup d’autres et plus encore — comporte trop d’incertitude pour justifier une affirmation.

Kabbale — (On écrit aussi Cabale.) Il y a deux sortes de Kabbales : la Kabbale ésotérique, qui est surtout une conception métaphysique, et la Kabbale magique. Pour la première, voir au mot Kabbale. Quant à la Kabbale magique, elle est d’une prodigieuse complication, et comprend à peu près tout l’occultisme. Voici ses traits essentiels au point de vue magique proprement dit :

Les pratiques magiques des Kabbalistes, comme celles de tous les magiciens, avaient pour but de commander aux forces mystérieuses de la nature, inconnues du vulgaire, et d’obtenir des phénomènes dits surnaturels. Ces forces sont aux mains d’innombrables êtres invisibles : les anges, bons ou mauvais, et les esprits des éléments. Les occultistes modernes appellent ces derniers « Elémentals ». Les Kabbalistes juifs les appelaient « Schedim ». Il y en avait quatre espèces : les Schedim du feu, de la terre, de l’eau et de l’air, que l’on considérait comme les quatre éléments.

Pour se concilier ces puissances invisibles, on avait recours à divers procédés, dont les principaux étaient : l’accaparement, par des moyens plus ou moins bizarres, de la puissance solaire, qui constituait une sorte d’aimant pour attirer, fasciner les Schedim ; l’usage de talismans : naturels, comme certaines pierres précieuses et les plantes magiques (telles que la mandragore, dont il est question dans un amusant épisode de l’histoire de Jacob), ou artificiels, comme les phylactères (versets de la Bible portés dans un sachet) et les mézazoths (versets placés dans le seuil des maisons) ; et surtout les incantations et conjurations au moyen de formules magiques. Ces formules étaient réunies dans d’énormes recueils appelés au moyen âge des grimoires, dont les plus célèbres sont : Les Clavicules de Salomon, et les deux Enchiridions, attribués aux papes Léon III et Honorius. Certains mots valaient à eux seuls les plus merveilleuses formules, tels que : abracadabra (origine de notre mot « abracadabrant » ), infaillible contre les maladies, et surtout Agla (formé des initiales des mots Athah, Gabor, Leolam, Adonaï — Tu es puissant, éternel, Seigneur) qui mettait en fuite les pires démons. Toutes ces formules, ainsi que tous les rites magiques, avaient pour objet, soit d’obtenir quelque avantage matériel, soit de nuire à quelqu’un. Beaucoup de ces croyances sont encore vivaces aujourd’hui, notamment celle aux talismans, amulettes, fétiches de toutes sortes. Les religions les encouragent toujours, d’ailleurs, avec leurs scapulaires, médailles, etc… Sous un scepticisme de surface, d’innombrables gens sont profondément superstitieux, et il ne semble pas que l’humanité ait beaucoup progressé à ce point de vue : le fétiche de l’automobiliste moderne n’est pas moins ridicule que le phylactère du Juif contemporain de Salomon.

Mancie (du grec Manteia). (Voir aussi les mots Nécromancie et Spiritisme.) — De tout temps, les hommes ont été tourmentés de la crainte, ou tout au moins de l’inquiétude de l’avenir, et du désir de le connaître. Et, comme on croit aisément ce qu’on craint ou ce qu’on désire, de nombreux illuminés et de plus nombreux charlatans n’ont pas eu de peine à exploiter de mille façons l’inépuisable filon de la crédulité générale.

Les méthodes de divination peuvent se ramener à deux types :

1° Certaines personnes, tantôt se croyant, ou se prétendant inspirées par Dieu (devins, pythonisses, sybilles, prophètes ou prophétesses, etc.), ou en communication avec des esprits (médiums spirites), tantôt doués, ou s’imaginant l’être, de facultés métagnomiques qui leur permettent de déchiffrer, sur un plan dénommé généralement « astral », les mystérieux enchaînements des causalités, et de voir, dans le passé les causes, dans l’avenir les effets, annoncent, avec une imperturbable assurance, les événements futurs intéressant, soit des individus, soit des collectivités.

2° On tire des présages, favorables ou défavorables : de nombreux objets, plantes et animaux ; de faits accidentels, ou provoqués à cet effet ; de phénomènes naturels ; de certains nombres (notamment du nombre 13, superstition toujours très répandue) ; de diverses parties du corps humain (main, crâne, etc.).

Tous ces arts divinatoires sont désignés par le nom de l’objet, fait, etc… employé ou interprété, auquel on ajoute la désinence « mancie », ou quelquefois « logie », ou « scopie » (de Skopein, examiner). Certains ont eu une importance et une influence considérables dans l’antiquité, et sont abandonnés aujourd’hui, ou presque, tandis que d’autres sont plus en faveur que jamais. Les plus connus sont :

La Cartomancie, divination par le moyen des cartes à jouer, ou des tarots, cartes spéciales d’un usage très ancien, car on s’en servait dans les temps les plus reculés en Égypte, berceau probable de tout l’occultisme, ainsi que des religions. C’est la méthode de divination la plus en vogue de nos jours.

La Chiromancie (de cheiros, main), divination par les lignes et autres signes de la main ; la métoscopie, par les rides du visage ; la phrénologie, par les bosses du crâne.

L’Ornithomancie (de ornithos, oiseau), divination par le moyen des oiseaux (leur vol, leur chant, l’appétit des poulets sacrés), et l’Entéromancie (de entéros, intestin) par les entrailles des victimes. Cet examen était confié, à Rome, à des prêtres formant d’importants collèges : les Augures pour les oiseaux, et les Aruspices pour les victimes. Ils jouissaient d’un pouvoir occulte très grand, car aucune décision d’intérêt public n’était prise sans les consulter, et il est évident qu’ils pouvaient généralement provoquer, à leur gré, les réponses dans un sens ou un autre.

Si répandues que fussent ces superstitions, il est certain néanmoins que la plupart des gens cultivés n’y ajoutaient pas foi, ainsi qu’en témoignent, par exemple, les ironiques remarques de Caton et de Cicéron, supposant qu’il était impossible à deux augures de se regarder sans rire ; et celle de ce sceptique athénien qui, constatant que les oracles de la Pythie de Delphes étaient énoncés en fort mauvais vers, s’étonnait qu’Apollon, dieu de la poésie, dictât de semblables vers à sa prêtresse. L’amusante anecdote du général Claudius Pulcher n’est pas moins significative : voulant livrer bataille à Asdrubal, il consulta, selon l’usage, les poulets sacrés, qui refusèrent de manger. (Ils étaient sans doute gavés intentionnellement !). Mauvais présage. Mais Pulcher, qui tenait à sa bataille, fit jeter à la mer les poulets récalcitrants en s’écriant : « Eh bien ! s’ils ne veulent pas manger, qu’ils boivent ! ». Malheureusement il fut battu, ce qui renforça la croyance populaire dans la sagacité prophétique des poulets sacrés. Ces coutumes n’étaient évidemment conservées que par politique gouvernementale : en amusant ou effrayant le peuple, on alimentait et renforçait ses croyances religieuses, qui ont toujours été un des plus fermes appuis de l’autorité.

Parmi les nombreuses autres mancies, je signalerai seulement, pour leur bizarrerie, les quelques suivantes :

L’omphalomancie. — Divination par l’examen du nombril.

La parthénomancie. — Par celui de l’hymen, avant ou après la défloraison.

L’amniomancie. — Par celui de la membrane amniotique, dite coiffe. Quand l’enfant la portait sur la tête en sortant du sein maternel, c’était pour lui un signe infaillible de bonheur. C’est l’origine de l’expression, toujours courante : « Il est né coiffé ».



Que faut-il penser de l’Occultisme ?

C’est une question qu’il faut examiner avec d’autant plus d’impartialité et d’objectivité que le bas charlatanisme des uns, la naïve crédulité des autres, sont de nature à pousser les esprits positifs à quelque parti pris négateur. Mais il faut se garder de toute dénégation systématique non moins que des affirmations injustifiées ou prématurées. C’est avec une calme et attentive raison qu’il faut juger, et non avec passion, légèreté ou dédain, si l’on veut avoir quelque chance de juger sainement.

Il y a lieu tout d’abord, évidemment, de déblayer le terrain et de débarrasser l’occultisme du parasitisme exotérique qui l’encombre, des grossières superstitions qui le déconsidèrent. Cet énorme déchet écarté, que reste-t-il ?

Les occultistes invoquent en faveur de leurs conceptions : l’ancienneté et l’universalité de ces croyances, la Sagesse antique et la Sagesse orientale, la Tradition, et les noms de nombreux hommes remarquables qui ont été occultistes.

Tous ces arguments sont d’une extrême faiblesse, mais ils sont si souvent présentés et si énergiquement défendus qu’il faut bien en parler.

L’ancienneté et l’universalité ? — Ce peut être tout aussi bien celles de l’erreur que celles de la vérité. Exemple : les théories cosmogoniques acceptées par tous jusqu’à Copernic et Galilée… et même plus tard. Ce n’est pas parce qu’une idée a été absurde pendant dix mille ans qu’elle en devient sensée.

La Sagesse antique et la Sagesse orientale ? — Pur verbiage. Ce qui importe, ce n’est pas de savoir si une sagesse est antique ou moderne, orientale ou occidentale, si elle est née entre les pattes du Sphinx, dans les lamaseries du Thibet, dans une mansarde de Paris ou de Londres, ou ailleurs, mais si elle est réellement une « Sagesse ». Il nous faut des preuves, et non des mots.

La Tradition ? — Avec quelle bêlante admiration on nous en rebat les oreilles, de cette prétendue tradition, transmise de siècle en siècle à de rares initiés ! Que peut-elle signifier cependant ? Simplement ceci — et encore à la condition, fort problématique, qu’elle n’ait pas été trop déformée en cours de route — : que, à telle ou telle époque, telle ou telle personne, ou tel groupement humain, ont pensé de telle ou telle façon ; mais nullement que cette façon de penser soit la meilleure, ni même qu’elle soit bonne ou mauvaise. Elle a bien eu un commencement en effet. Or, le premier de cette longue chaîne d’initiés, comment a-t-il connu la « vérité » transmise ? Soit par intuition — valeur subjective, donc nulle scientifiquement, car nous n’avons pas les moyens de vérifier si elle peut saisir l’absolu, quoiqu’en dise Bergson en de jolies pages qui ne sont que des jolies pages, si ses données ont leur source dans les réalités de la « nature naturante ». pour parler comme Spinoza, ou si elles ne sont que des concepts de notre imagination, créatrice ou déformatrice ; soit par révélation — ce qui est pire, car il n’y a plus alors de science ni de philosophie, mais de la Foi. Ce qui ne se discute pas sérieusement.

Quant à l’argument basé sur le grand nombre d’hommes remarquables qui ont cru, ou croient encore, à l’astrologie, au grand-œuvre, etc., il n’a pas plus de portée. C’est en effet raisonner d’étrange et sophistique façon qu’invoquer les mérites certains d’un homme pour justifier ses erreurs. Elles s’expliquent aisément, pour les hommes d’autrefois surtout, par l’influence de l’époque, de l’ambiance, où ils ont vécu, et par l’état rudimentaire ou l’inexistence des sciences naturelles ; dans les temps modernes, par la tenace persistance des vieux errements, qui, comme un virus d’une prodigieuse vitalité, imprègnent l’esprit humain depuis des millénaires, et surtout par l’indépendance, souvent presque étanche, des diverses formes de l’intelligence dans le même individu, et les différences, énormes parfois, de leurs développements respectifs. Toute la puissance cérébrale des grands savants (comme aussi des grands écrivains et artistes) étant accaparée par la spécialisation de leurs travaux, et comme hypertrophiée dans une ou plusieurs branches de la pensée, leur insuffisance, voire leur nullité, en d’autres branches résultent du manque d’équilibre dû à cette hypertrophie.

Quelques occultistes récents, notamment Paul Choisnard pour l’astrologie, comprenant bien l’insuffisance de ces preuves, en ont cherché de plus scientifiques, basées sur des statistiques et sur le calcul des probabilités. Les statistiques fournies, je l’ai déjà signalé, sont fort incomplètes. Et il ne semble pas possible, à vrai dire, d’en établir de justes et probantes en pareille matière, vu l’énorme difficulté d’obtenir, en quantités utiles, des renseignements incontestablement exacts. Quant au calcul des probabilités, il ne peut évidemment avoir de valeur que si l’on considère de très grands nombres. Or, ce n’est certainement pas le cas ; et les faibles taux des écarts de fréquence signalés par Choisnard dans les horoscopes peuvent parfaitement être dus au hasard. Il convient donc, pour le moins, d’attendre les résultats d’une expérimentation plus prolongée pour y trouver des preuves, ou des présomptions intéressantes.

Je dois mentionner, avec l’impartialité qui me guide ici, une hypothèse du même Choisnard qui mérite l’attention. C’est qu’il n’y aurait peut-être pas rapport direct de causalité entre les positions des astres et les destinées humaines, mais une simple concordance provenant d’une source commune aux deux ordres de phénomènes : les astres fourniraient seulement le signe du déterminisme. Il est à craindre qu’il n’y ait là quelque tendance finaliste. Reconnaissons toutefois que l’astrologie côtoie ici la science. Qu’elle y entre un jour par cette porte, ce n’est pas impossible. Mais ce qui est certain, c’est qu’elle n’y est pas encore entrée.

Résulte-t-il de ces considérations qu’il faille rejeter en bloc et définitivement tout l’occultisme ? Je ne le crois pas. Je crois que la plus sage attitude, en cette question, est une prudente et patiente expectative. La science continuera sans doute à « désocculter » l’occultisme, suivant la claire expression d’un de ses adeptes actuels, à séparer de l’ivraie abondante le possible bon grain. Il y a eu déjà, en effet, plus d’un passage de l’occultisme à la science ; il n’y a pas de raison pour qu’il n’y en ait plus d’autres. Les deux principales lois de l’occultisme : la loi d’analogie — du macrocosme et du microcosme, — et la loi d’affinité, ont eu récemment des applications que semblent avoir entrevues les anciens hermétistes, notamment dans la théorie de l’allotropie et dans la théorie atomique ; de nombreuses synthèses chimiques, même organiques, ont été réalisées, qui confirment certaines vues des chimistes du moyen âge, dits alchimistes, à la recherche de la synthèse de l’or — pas plus invraisemblable, en principe, que celles de l’urée, des hydrocarbures, etc. ; enfin il est évident que le déterminisme est à la base de l’occultisme : tous nos actes étant déterminés, existent en germe dans les précédents ; tous les événements, passés ou futurs, forment une chaîne ininterrompue, et sont ainsi inscrits, pour employer une métaphore qui facilite l’intelligence de la question, dans le grand livre du Cosmos. Quand l’astrologue ou le devin l’affirment, ils sont en somme d’accord avec le philosophe déterministe. Seulement, ils vont beaucoup plus loin que lui — trop loin — en prétendant qu’ils savent lire dans ce livre. Il se peut qu’ils le lisent correctement quelquefois, et de nombreuses expériences personnelles m’inclinent à le croire, mais cette lecture est encore purement empirique, ce qui enlève tout caractère de certitude à leurs interprétations, car ils peuvent prendre de simples concomitances pour des effets et des causes. Est-ce à dire que nous ne saurons jamais lire ce livre ? Une telle affirmation ne serait guère moins absurde que celle des occultistes. Les merveilleuses découvertes de la science moderne nous ont révélé des forces mystérieuses qui, il n’y a pas bien longtemps, étaient inconnues, même insoupçonnées. Il en reste à découvrir ou à expliquer. La sagesse est d’y travailler méthodiquement, au lieu de se contenter d’une foi stérile, ou de se retrancher dans une dédaigneuse dénégation, non moins stérile, sinon plus. Il peut exister entre certains faits ou phénomènes des rapports que nous ignorons, — comme hier nous ignorions la radioactivité — : ce n’est pas une raison pour les nier a priori ; mais c’est folie de les affirmer sans preuves. Rappelons-nous ce mot d’un des écrivains les plus judicieux, La Bruyère : « Il y a un parti à trouver entre les âmes crédules et les esprits forts ». Et méditons aussi cette remarque profonde de Darwin : « L’ignorance entraîne la certitude plus souvent que la connaissance. Ce sont ceux qui savent peu, et non ceux qui savent beaucoup, qui affirrnent que tel ou tel problème ne sera jamais résolu ». (The descent of man.)

En conclusion, s’il faut bien se garder de croire inconsidérément les affirmations des occultistes, il convient toutefois, certains de leurs concepts méritant d’être pris en considération à titre d’hypothèses, de leur faire un prudent crédit, et d’attendre les possibles « désoccultations ». — E. Fournier.


ŒUVRE n. f. (du latin opera, travail, soin). Chose faite, créée : les œuvres du génie, de la civilisation. Acceptions diverses : la fin couronne l’œuvre. A l’œuvre on connaît l’ouvrier. Ne faire œuvre de ses dix doigts. L’œuvre de chair. Cette femme est enceinte des œuvres d’un tel. Mettre tout en œuvre pour réussir. Se mettre à l’œuvre. La main-d’œuvre. Œuvres choisies. Œuvres philosophiques, poétiques, posthumes. Maître des basses-œuvres (vidangeur). Maître des hautes-œuvres (bourreau), etc…

S. m. : recueil de toutes les estampes d’un même graveur (l’œuvre d’Albert Durer). Les ouvrages de musique d’un compositeur (l’œuvre de Wagner). Le grand œuvre : recherche de la pierre philosophale. Architecture : reprises en sous-œuvres : rebâtir sous la partie supérieure d’une construction nouvelle ; réparer les fondations. Fig. : reprendre en sous-œuvre (une tragédie, un drame, qui pêche par le plan). A pied-d’œuvre : à proximité. Hors-d’œuvre, etc…

Théologie : Bonnes-œuvres. Le Concile de Trente (session VI) a décidé : 1° accomplies par des âmes en état de grâce, les bonnes œuvres sont méritoires ; elles donnent à leurs auteurs des droits réels au bonheur du ciel. Accomplies par des pécheurs, les bonnes œuvres ne sont pas méritoires, mais elles restent utiles à l’âme, car elles disposent Dieu à lui accorder des grâces ; 2° Les bonnes œuvres sont nécessaires au salut : les justes, sans elles, ne peuvent ni garder ni développer la grâce ; les pécheurs ne peuvent recevoir de Dieu les grâces qui les convertiront ; 3° Le principe des bonnes œuvres est double : la grâce de Dieu prévient et perfectionne l’action humaine et la volonté humaine aide à l’action de la grâce divine. L’Église grecque est d’accord là-dessus avec l’Église catholique. Pour les protestants, rien ne compte que la foi. Luther affirme que toutes les œuvres de l’homme sont mauvaises. Même opinion du Synode de Dordrecht (1618-1619). Les Calvinistes soutiennent que les œuvres des pécheurs sont toujours désagréables à Dieu et que celles des justes sont une simple expansion de la foi (Larousse).

Toute œuvre demande une somme énorme d’efforts : recherche et classification des idées, des documents ; période de conception avec ses tâtonnements, ses enthousiasmes, ses joies et… ses déceptions (parfois insurmontables et qui sont une atroce torture pour celui qui crée (lire l’Œuvre, de Zola). Mais, par dessus tout besoin de créer qui pousse l’artiste, le chercheur, le savant, l’artisan, le « bricoleur », à produire, à s’extérioriser. La création d’une œuvre véritable (c’est-à-dire qui n’est ni un plagiat, ni une œuvre de compilation) est, dans tous les domaines, un acte d’une haute portée sociale. Cette œuvre nouvelle fait partie désormais du patrimoine de l’humanité. Elle est un jalon nouveau sur la route des connaissances. Elle marque une étape, et elle prépare les œuvres nouvelles qui la dépasseront nécessairement dans cette ascension continue de l’esprit vers la découverte de tous les secrets du grand sphinx. — Ch. B.


OFFENSIVE. Il est bien évident que nous ne pouvons mieux faire ici qu’évoquer le point de vue guerrier qui caractérise si formidablement ce mot. Il n’est pas très difficile à expliquer et il est bien facile à comprendre, après l’usage abusif qui en fut fait en discours, en écrits et en actes, avant, pendant et depuis la guerre infernale de 1914-1918. Pour le bien définir, ce mot qui exprime une mentalité spéciale de l’atmosphère guerrière de l’époque, il faut bien reproduire quelques-uns des commentaires auxquels il donna lieu pour persuader l’opinion publique d’alors de l’efficacité de cette méthode supérieure de combat, adéquate au tempérament du brave soldat de France. C’est ainsi que les soldats, sous l’uniforme de Saint-Cyr, partirent au feu, au début de la grande guerre, en crâneurs, le plumet au shako et les gants blancs aux mains. Ils furent fauchés comme les blés un beau jour de moisson, et comme le furent, après eux, des milliers et des milliers de jeunes hommes, non professionnels, qui ne demandaient qu’à vivre et produire, et non pas à être massacrés sans trop savoir ni pourquoi, ni comment.

Il fallait l’Offensive parce que, selon le raisonnement des personnages galonnés, professionnels du massacre, la Défensive paraissait indigne de l’enthousiasme, de l’élan, du courage, de la fougue, de la maëstria, de la furia du soldat français. C’était aussitôt l’avis des fournisseurs d’armes et de munitions, des politiciens de tribunes, des journalistes et des rédacteurs de communiqués en phases élogieuses, masquant la barbare méthode offensive.

Mais copions de suite ce qu’en dit le Larousse :

Offensive. — Qui attaque, qui sert à l’attaque : Guerre offensive. Armes offensives. — Se dit d’un accord entre princes ou gouvernements, dont l’objet est de s’aider réciproquement pour attaquer les ennemis de l’un des contractants : Alliance offensive. — Qualification donnée à tout engin ou arme pouvant être employé pour porter des coups à l’ennemi pour l’attaquer, ainsi qu’à toute manœuvre ou opération ayant le même objet : Engin offensif. Marche offensive. Retour offensif. Mouvement exécuté par une troupe qui, ayant d’abord battu en retraite, reprend l’offensive, — N. f. Nom donné à la forme de combat par laquelle on attaque l’ennemi. Encycl. — Bien que l’assaillant d’une position semble, en général, devoir courir de plus grands dangers que le défenseur qui aura pu s’y abriter et fortifier à loisir, l’offensive n’en a pas moins ce grand avantage de permettre à celui qui la prend de choisir le point et l’heure de l’attaque ; tandis que le défenseur, obligé d’être toujours et partout sur ses gardes, est exposé à la fatigue et à la démoralisation. En outre, le succès n’est jamais pour lui que négatif, puisque le seul résultat qu’il retire d’un combat heureux, c’est de se maintenir dans ses positions.

« L’offensive seule donne de positifs et réels succès… » Telle est l’opinion du Larousse.

C’est ainsi que débuta la guerre de 1914-1918. De part et d’autre on s’ingénia pour appliquer, le plus impitoyablement possible, le système de l’Offensive. Ce fut à qui jetterait le plus vite la panique chez l’adversaire par un lancement audacieux de bombes par avions sur des villes populeuses en effervescence, visant surtout les gares et les usines. Bien entendu, le prétexte des représailles fut invoqué de chaque côté, très hypocritement, pour raviver la haine de peuple à peuple et entretenir, par le mensonge, la férocité guerrière. A ce moyen pervers pour influencer le moral du soldat, il fallait en adjoindre un autre pour exciter sa brutalité, engendrer sa sauvagerie et lui faire oublier sa dignité d’homme. Face à face, de sang-froid, les pauvres adversaires se sont bien des fois rendu compte qu’ils n’étaient pas ennemis, mais victimes d’une machination monstrueuse décorée du nom de Patriotisme. En se voyant ainsi mutuellement, ils n’étaient pas loin de se laisser aller à la Fraternisation… Quelle horreur ! Il y eut des cas plus nombreux qu’on ne croit du geste individuel ou collectif de fraternisation. On le sut en haut lieu et c’est par la terreur, d’une part, et par l’alcool, d’autre part, qu’on parvint à tirer de cette pente les fils du peuple amenés au front pour se combattre et non pas pour s’entendre et se comprendre. Pour cela l’Offensive valait mieux que la Défensive. Mais il fallait la gnole et le pinard. C’est avec cela qu’on fit les héros de l’Offensive et qu’on empêcha le mieux que les guerriers redeviennent des hommes. Le vin coula et le sang aussi.



Quand on envisage de sang-froid, sans prétendre faire de la stratégie, certaines opérations importantes de la terrible guerre de 1914-1918, on arrive tout naturellement à des observations dictées par le plus simple bon sens. C’est ainsi qu’il nous paraît qu’on ne pouvait pas douter, ni au commencement d’août, ni au milieu de ce mois de l’année 1914, que l’offensive principale allemande se faisait par la Belgique.

Mais les chefs, professeurs de l’École de guerre, n’étaient pas de cet avis. Or, comme le Pape, ces manitous de guerre sont installés dans l’Infaillibilité, il faut les croire et obéir sans discuter.

Au début de septembre, le bon sens de tout ce que le galon ne méduse pas parmi les hommes du gouvernement, du parlement, de la presse, savait qu’il ne fallait pas évacuer Paris ; et qu’il fallait livrer bataille sur la Marne, quand l’armée en retraite s’appuyait à droite sur le camp retranché de Verdun, à gauche sur le camp retranché de Paris.

Mais le G. Q. G. ne pensait pas ainsi : c’est pourquoi furent lancées offensives partielles sur offensives partielles pour quelques mètres de terrain pris ou repris, qu’on devait abandonner le lendemain en augmentant chaque fois le nombre des tués ! On ne pourrait, même aujourd’hui, dire ces choses si elles n’éclataient aux yeux de tous. Après une expérience de quelques mois, tout le monde sut que la guerre d’usure, le grignotement de l’armée allemande, par des attaques partielles, ne pouvait, sur un front de 600 à 700 kilomètres, que nous user nous-mêmes. C’est précisément ce que disait un journaliste dans un article intitulé : « Réflexions d’un simple pékin ». Voici ce que disait Gustave Hervé :

« Une attaque locale, partielle, par une compagnie, un bataillon, un régiment, une brigade, une division, ou même un corps d’armée, n’a qu’un résultat : faire tuer des hommes sans aucune espèce de profit que de gagner 200 à 300 mètres, que le plus souvent on est incapable de conserver.

« Le plus grave, c’est que, dans ces assauts contre des tranchées ennemies, ce sont les plus braves qui ont le plus de risques de se faire tuer. Ils sortent le plus hardiment de leur abri, foncent le plus audacieusement sur l’ennemi et, naturellement, reçoivent le plus de horions.

« Pour boucher les trous, on fait venir d’autres hommes du dépôt, puis on recommence ; les plus braves encore disparaissent ; c’est un continuel écrémage des meilleurs. Nous grignotons l’ennemi : il nous suce, lui, le meilleur de notre sang. » (Ici quelques assurances que le signataire ne critique pas l’état-major). Et il ajoute : « Ce que je dis, c’est que la preuve aujourd’hui est faite que l’offensive ne peut aboutir à rien. » (Guerre Sociale, 28 février 1915.)

Ainsi voici l’Offensive partielle jugée par un pékin qu’on ne s’attendait pas à voir ici.

Quant à l’Offensive en masse, le même fameux pékin estime aussi qu’elle a fait faillite. Pour lui, la défensive elle-même a fait faillite. La solution pour le pékin en question est celle-ci :

« Il semble, dit-il, que la victoire dans de telles conditions, sera à celui des deux adversaires qui, le premier, aura su appliquer la méthode que les militaires appellent, je crois, la contre-offensive, et dont jusqu’ici, sur notre front, depuis six mois, Français et Allemands n’ont fait que des applications purement partielles, où, d’ailleurs, elle a presque toujours donné des succès locaux. »

Pour terminer, l’éminent pékin, après avoir exposé son plan sur ce qui aurait dû être fait sur l’Yser, dit :

« Ayons la patience d’attendre qu’ils (les Allemands) soient acculés à cette offensive meurtrière, pour faire, à l’instant psychologique, la contre-offensive que nous n’avons pas pu faire sur l’Yser.

« Pour la dixième fois je conclus : « A quand la nouvelle armée de Paris ? »

Pour nous, qui n’avons pas d’avis à donner, même à titre de simple pékin, aux grands chefs de notre armée, offensive partielle, offensive générale ou en masse et contre-offensive sont des façons de sauvages tueries qui ne disparaîtront qu’au jour où les humains de toutes nations refuseront d’y collaborer ou quand, par des moyens scientifiques, à la portée de tous, on pourra supprimer tous les guerriers et, par conséquent, la guerre.



L’Offensive, méthode chère à certaines personnalités de la caste militaire, pour lesquelles il n’y a de vraies et de belles batailles que celles qui consomment beaucoup de vies humaines, nous en trouvons assez l’illustration atroce dans les premiers jours de la guerre de 1914-1918 pour nous dispenser de l’aller chercher ailleurs.

Du courageux livre de Victor Marguerite, Au Bord du Gouffre, au chapitre X, intitulé : « La journée du 20 Août », les lignes suivantes sont à leur place ici :

« Devant la ligne des crêtes — où les préparatifs de l’état-major allemand vont coucher tant de nos héros — une épaisse et belle nuit, toute balayée par les projections ennemies, enveloppe cette armée dont deux corps déjà sont en état d’infériorité, et dont le troisième, inconscient du péril, brûle toujours de foncer… Émouvante veillée des armes !

« Certes, le général de Castelnau connaissait, par ses rares avions, l’existence de ces positions défensives où le courage de ses troupes allait être immolé, dans le plus stérile et le plus sanglant holocauste. Mais rien ne l’avait pu renseigner sur leur véritable force, pas plus que sur les intentions de l’ennemi. Était-on toujours en présence de ses arrière-gardes couvrant une retraite, ou bien de ses gros bataillons ? On ne savait. Et, bien que l’on penchât pour la première hypothèse, comme l’on ne redoutait pas la seconde, il n’y avait plus — fort que nous étions du préjugé offensif — qu’un moyen de se rendre compte : aller voir ! Et on y alla… Il fallait bien, au demeurant, assurer enfin, aussitôt que possible, le débouché du 16e corps, au nord des étangs et des bois.

Ordre donc à celui-ci, ainsi qu’au 15e, d’attaquer de front, simultanément, et de poursuivre le combat jusqu’au rejet de l’ennemi au-delà de la ligne ferrée de Sarrebourg à Metz, modestement devenue le véritable objectif de la 2e armée. Le 20e, lui, resserrant sa liaison avec le 15e, devra marquer le pas, prêt, soit à reprendre, l’instant venu, son mouvement, soit à faire face, le cas échéant, à une attaque débouchant de Metz, qui n’est qu’à 41 kilomètres…

« Alors, dans la brume dense, où le jour point à peine — il est quatre heures du matin — la fusillade éclate. L’artillerie lourde tonne. Ce sont les Allemands, non l’armée Castelnau, qui attaquent. Ils marchent au signal attendu de leur prince. C’est leur heure !…

« Leur plan ? Arrêter notre droite sur le canal des Salines ; attirer notre gauche sur le bastion de Morhange, tandis que, de flanc, les menaceront les troupes de Metz. Il se réalise point par point. Au moment même où les 15e et 16e corps allaient prendre l’offensive sur Benestrof, la ligne du 16e est écrasée d’un bombardement continu. Les masses ennemies cheminent à travers bois. Nos charges à la baïonnette n’immobilisent qu’en de courts ressacs l’irrésistible avance du flux bavarois… Le 16e corps doit reculer ; il a, le soir, perdu 13 kilomètres… Influencé sur sa droite par l’échec devant Sarrebourg, du 8e corps (armée Dubail), au point d’avoir, dès le matin, fait acheminer vers le sud ses propres parcs et convois, il avait été en même temps ébranlé à sa gauche, par le sort non moins malheureux du 15e.

« Celui-ci, — après avoir, jusqu’à 10 heures, progressé avec l’une de ses divisions dans un sol marécageux et, avec l’autre, vaillamment résisté à Bidershoff et à Lindre-Haute — est assailli d’une telle averse de fer, est poussé d’une telle violence, qu’il faut, bon gré mal gré, plier. A Dieuze, puis au sud de la ville et au sud-ouest de Gelucourt, ces vaillants opposaient même retour de flamme, mais contre un feu si terrible qu’il faut définitivement rompre ; on ne se rallia que quinze kilomètres en arrière.

« Au 20e, même aventure, plus caractéristique encore. Des trois corps engagés, c’est celui-ci qui, ayant attaqué le premier, le premier est démoli, rejeté. C’est Foch qui entraînait, en lâchant pied, les voisins.

« Contrevenant aux ordres formels du commandant d’armée, qui lui avait prescrit l’expectative, le commandant du 20e a, lui-même, ordonné de se rendre indiscutablement maître des hauteurs de Baronville, Morhange et d’agir ensuite, par la droite, en liaison avec le 15e… C’est le mouton qui se lance dans la gueule du loup. Ou, si l’on préfère une autre comparaison animale, c’est, dit M. Engeraud, le chien de chasse impétueux qui bourre, au premier coup de feu de l’ouverture… Hélas ! le chien de chasse était, en l’espèce, maître d’équipage et découplait la meute…

« Mais passons la plume à M. Hanotaux. On ne saurait s’exprimer plus clairement : « Le 20e corps, fier de sa force et de sa renommée, emporté par cette joie de l’offensive qui fut la grande séduction de notre doctrine et le noble entraînement de notre armée au début de la guerre, ne sut pas résister à la tentation de frapper un coup décisif : interprétant plutôt qu’appliquant les ordres du général d’armée, il tira sur la bride et se trouva ainsi, de tous les corps, celui qui s’engagea le plus dangereusement dans le piège que l’ennemi nous avait tendu. »

« Résultat : A cinq heures du matin, les deux divisions de Foch viennent s’écraser contre le front de fer et de feu des positions ennemies ; l’artillerie lourde et puis la contre-attaque de deux corps d’armée les balaye. Contre-attaque ou plutôt, selon le terme de la relation allemande, véritable attaque de surprise, qui, en dépit de l’héroïsme de nos belles troupes, et, comme dit M. Hanotaux, de leur noble entraînement, fit de cet impulsif élan un carnage instantané ! Une heure et demie ne s’était pas écoulée, que le général de Castelnau donnait au général Foch l’ordre de suspendre son offensive… (6 h. 30). Aussi bien, après quelques heures de furieuse résistance, l’une des divisions, la 39e, devait, sous l’acharnement allemand, reculer jusqu’à Château-Salins, ramenant avec elle jusqu’à Londrequin la 11e division, dans un repli de plus de 10 kilomètres.

« C’est à ce tragique coup d’arrêt qu’aboutissait avec trente-cinq ans d’aveuglement la « grande séduction » de la doctrine de l’École de guerre, revue et augmentée par le Cercle des hautes études militaires. Et, par un autre enseignement, dont il semble que personne n’ait jusqu’ici songé à tirer les conséquences, c’est grâce à la désobéissance personnelle de l’un des professeurs les plus séduisants de la doctrine, que la tragique leçon de Morhange fut, en un des tournermains les plus saisissants de l’histoire, infligée à la France.

« Il fallait, à cette leçon, un exemple. Il eut lieu. Fut-ce sur le plus visiblement responsable, c’est-à-dire sur le général Foch, qui, commandant du 20e corps, le précipita à l’avant, contrairement aux ordres du général d’armée, et compromit ainsi, irrémédiablement, le sort de la journée ? Car, malgré la solidité avec laquelle la brigade mixte coloniale, à la gauche du 20e corps, protégea sa retraite, malgré la courageuse endurance dont, attaquées par les troupes de Metz, firent preuve les divisions de réserve du général Léon Durand, découvertes par le repli de Foch, c’est à l’échec foudroyant de celui-ci, dès le matin, qu’est dû, bien plus encore qu’au recul des petits 15e et 16e corps, l’ordre général de retraite édicté, à 16 heures, par le commandant d’armée…

« Ce fut cependant sur le malheureux 15e corps et ses contingents méridionaux que le haro s’abattit… On se souvient de l’incident, encore mal éclairci… Journaux et parlementaires — inspirés par qui ? de fulminer ; et le sénateur, M. Gervais, d’écrire même (Matin, 24 août) : « Le ministre de la Guerre, avec sa décision coutumière, prescrit les mesures de répression immédiates et impitoyables qui s’imposent ». On frémit, en relisant ces lignes, et en songeant à ce que purent être ces « mesures de répression » qui, « immédiates et impitoyables » firent expier aux soldats le crime des chefs.

Voilà donc, en détails, l’histoire d’une illustre offensive, voulue, dirigée par l’illustre Foch qui ne s’en tint pas à cet exploit… Car ce ne fut pas lui qui fut frappé, bien qu’absolument responsable de l’hécatombe de Morhange, ce furent les soldats du 15e corps, coupables d’être des « rescapés » du merveilleux fait d’arme du professeur de l’Ecole de guerre, apôtre remarquable de la fameuse doctrine dont on sait les résultats.

Mais Foch avait fait école et, de plus, il avait pour lui tout ce qui, plus ou moins gradé, alliait facilement le sabre au Goupillon. Salles de rédaction des journaux ennemis de la Gueuse, salons de réception des maisons bien pensantes et des sacristies donnaient le ton, pour juger le soldat chrétien ayant désobéi à son chef. Castelnau avait eu raison d’ordonner, mais Foch n’avait pas eu tort de désobéir, puisque ni l’un ni l’autre n’étaient des généraux républicains, au contraire. On comprend alors que les pauvres soldats du 15e corps méritaient d’être châtiés du crime de Foch.

A l’arrière, l’on discuta fort de cela au moment même où la crainte de nouvelles mauvaises paralysait toutes les raisons logiques pour oser juger sainement des faits que l’on savait dénaturés par ceux-là mêmes qui les connaissaient le mieux. Ce qu’il ne fallait pas surtout, c’était critiquer les professeurs de l’Offensive en action.



Je retrouve encore un article de Gustave Hervé, intitulé : « La Leçon de Champagne », qui, tout entier, avait été supprimé comme subversif parce qu’il était trop vrai pour la censure. J’en extrais ces lignes :

« Ce que je veux dire, c’est que la bataille qui durait depuis un mois en Champagne, marque une nouvelle faillite de l’offensive contre des troupes retranchées qu’on est obligé d’aborder de front.

« Tout le monde se représente, sans doute, en quoi consiste l’offensive dans les conditions de la guerre actuelle, où les deux fronts ennemis allant de la mer à la Suisse neutre, ne peuvent être tournés, et où il faut aborder l’obstacle en face.

« On accumule de l’artillerie sur un point. On arrose les tranchées voisines ; puis, quand on les croit suffisamment foudroyées, quand on a fait cisailler les fils de fer qui les protègent par des équipes du génie, quand on a pris ses dispositions pour balayer les routes par lesquelles les renforts pourraient venir à l’ennemi, l’infanterie sort de ses abris.

« Minute tragique. On était dans des trous, plus ou moins abrité, protégé soi-même par des fils de fer. On n’avait à redouter que les marmites ennemies. Voici qu’il faut sortir à découvert dans un espace le plus souvent nu, où les balles sifflent, où les mitrailleuses ennemies, si elles sont bien maniées, peuvent en quelques minutes, foudroyer des centaines, des milliers d’hommes.

« Malgré l’instinct de conservation qui vous pousse à vous cacher, on prend son courage à deux mains. On pense aux siens une dernière fois : à sa mère, à sa femme, à ses enfants, à ses amis, à qui, de sa poitrine on fait, ce jour-là, un rempart. On se souvient des abominations commises par les Allemands. On pense qu’on n’est pas un lâche, que l’honneur vous oblige d’avancer. Et on sort de l’abri, au pas de course, grisé, électrisé, enragé. (Et j’ajoute : rendu fou furieux par la gnote).

« Si on atteint la tranchée ennemie, c’est le corps-à-corps sauvage, féroce, à la baïonnette, à coups de crosse, à coups de couteau !

« Gain : On a avancé de 50 mètres, de 100 ou de 200 mètres.

« On est à peine installé dans la tranchée conquise que les marmites ennemies commencent à vous pleuvoir dessus ; il faut parer aux contre-attaques de l’infanterie ennemie qui est dans les tranchées voisines, à quelques mètres en arrière ; la nuit venue, il faut dormir d’un œil sur la terre nue, humide, glacée, sans rien de chaud dans l’estomac.

« Et le lendemain il faut recommencer contre la tranchée suivante, où l’ennemi averti, est en force.

« Quand un corps d’armée a fait ce métier-là deux ou trois jours, il est sur le flanc ; il faut, si on en a un sous la main, en appeler un autre. Mais comme l’ennemi, dès la première attaque, est sur le qui-vive, il garnit solidement ses tranchées, fait venir des renforts, de l’infanterie et de l’artillerie, consolide son mur : et on a beau lancer des troupes fraîches, on ne passe pas.

« L’affaire de Champagne est la dixième preuve que nous avons, depuis le début de cette guerre, de l’impuissance de l’offensive contre un ennemi retranché qu’on ne peut tourner.

« Méditez cette série :

« 7 et 21 août : échec des deux offensives françaises en Alsace.

« 21 août : échec de l’offensive française en Lorraine annexée.

« 23 août : échec de l’offensive française en Belgique.

« 5 septembre : échec de l’offensive allemande à la bataille de la Marne.

« 14-18 septembre : échec de l’offensive française sur l’Aisne.

« 15-28 octobre : échec de l’offensive allemande sur l’Yser.

« 30 octobre-15 novembre : échec de l’offensive allemande à Ypres.

« 15 décembre-10 janvier : échec de l’offensive française, se terminant par l’échec de Crouy.

« 15 février-15 mars : échec de l’offensive française en Champagne.

« Ajoutez-y les échecs de l’offensive russe en Prusse orientale ; de l’offensive allemande en Pologne ; de l’offensive autrichienne en Galicie et en Serbie.

« Avec les armes modernes, quand il attaque un ennemi retranché, l’assaillant est donc sûr de son affaire, et si par hasard l’offensive réussissait, ce serait au prix d’épouvantables sacrifices.

« Je ne dis pas qu’il ne faudrait pas s’y résigner, s’il n’y avait pas d’autre moyen de terminer la guerre.

« Mais il y a un autre moyen. » (12 mars 1915, Gustave Hervé, Guerre Sociale.)

Ce moyen c’est, on l’a lu plus haut, de laisser faire une offensive formidable de l’ennemi et de faire aussitôt une contre-offensive plus formidable encore. Et le stratège de la Guerre sociale, termine ainsi :

« Pour apercevoir des vérités aussi aveuglantes, il n’y a vraiment pas besoin de sortir de l’École de guerre. »

Enfin pour terminer nos extraits qui viennent à point pour nous fournir des arguments sur le mot Offensive et aussi pour contredire avec raison l’orthodoxie de l’état-major dans sa méthode d’offensive, citons :

« Par leur attaque foudroyante et axphyxiante ils ont crevé nos premières lignes au nord d’Ypres, mais des renforts sont accourus en toute hâte et un barrage solide, infranchissable, semble établi aujourd’hui.

« Avec les armes terribles dont on dispose, l’offensive contre un adversaire qu’on ne peut tourner et qu’on est obligé d’aborder de front a toujours échoué depuis le début de la guerre. Un homme abrité dans sa tranchée en vaut dix s’il ne perd pas la tête. »

C’est donc, par la logique du raisonnement qu’on arrive à conclure que l’offensive est une méthode n’ayant d’attrait que pour des chefs pour lesquels le sang, la vie des hommes ne compte pas.

Ni Turenne, ni Vauban, ni Catinat et combien d’autres illustres capitaines, n’eussent, à leur époque été aussi prodigues du sang des autres, eussent-ils risqué de ne pas être victorieux au nom de la France et de son roi. Louis XIV, d’ailleurs, à son lit de mort, donnait à son successeur ce sage conseil : « Mon fils, ne m’imitez pas, j’ai trop aimé la guerre ! »

Pourtant, ce sont les hommes qui se prétendent partisans de la Monarchie absolue qui chantent le plus haut la gloire des armes et proclament les bienfaits de la guerre. Ils affichent des convictions religieuses, en oubliant ou en ignorant les immortelles pensées d’horreur et de répulsion exprimées contre la guerre par les grands esprits qui honorent la chaire et la littérature chrétiennes. Ce sont ces éléments, jeunes ou vieux, de la réaction monarchiste et cléricale qui ont le plus exalté la méthode qui nous valut désastres et hécatombes irréparables. C’est leur presse infâme ou monstrueusement inconsciente qui créa ou entretint dans l’opinion publique l’horrible mentalité guerrière approuvant, aimant la méthode sauvage de l’offensive, qui fit tant de morts. Écoutez-les, osant parler pour eux, s’écrier :

Sur nos tombeaux
Les blés pousseront plus beaux !

J.-L. Durandeau a publié dans le numéro spécial du Crapouillot d’août 1930, un article intitulé : « La Guerre à l’Arrière », où il écrit ceci :

« C’est en 1917 que la guerre, sur le front français, prit son visage le plus affreux : ce fut l’époque des mutineries (voir ce mot). Les uns attribuent ces révoltes à la propagande défaitiste, les autres au terrible découragement des soldats auxquels on avait promis la « percée » après l’échec sanglant de l’offensive du Chemin des Dames. Les mutineries durèrent de fin mai au 15 juin et touchèrent 115 unités dont 75 régiments d’infanterie, 23 bataillons de chasseurs, 12 régiments d’artillerie. »

C’est à Cœuvres qu’eut lieu la rébellion la plus tragique : des compagnies refusèrent l’obéissance ; un régiment entier se mit en marche sur Paris et l’on dit qu’il fut arrêté par des dragons et des gendarmes. La répression fut impitoyable : « On fit aligner les mutins sur un rang, puis on les fit se compter : un, deux, trois, quatre, cinq… le cinq, sortez, criait un colonel. Un homme sur cinq était désigné pour la mort. »

Ceux-là aussi furent des victimes de l’Offensive qui exaspère, révolte et fait des mutins terribles.

Évidemment, quand on a subi seulement un bombardement, quand on a participé, en arrivant au front avec les autres à une attaque ou offensive et qu’on en est rescapé, on voudrait bien en éviter une seconde. C’est ce qui explique la joie de certains poilus évacués à l’arrière avec la « bonne blessure » et l’espoir de ne pas revenir à l’avant. C’est également ce qui excuse la terreur des combattants, jeunes ou vieux, nouveaux ou anciens à l’idée de l’offensive si chère aux stratèges de l’arrière, aux embusqués et aux galonnés à l’abri, ainsi qu’à ceux qui rédigeaient les communiqués officiels, et à ceux qui les commentaient dans la presse pour soutenir le moral à l’arrière. Que de braves, devant cette horreur, ont perdu la raison et comme on le comprend !

Dans le même numéro spécial du Crapouillot, Pierre Mac Orlan, sollicité de narrer une histoire de la grande guerre, choisit parmi ses souvenirs, un souvenir décoratif :

« C’est à Nancy, devant la gare de Jarville. Le 20e corps dont je fais partie est déjà engagé, le 2-6-9 embarque à son tour. Les Nancéens, dont l’émotion est tout à fait indescriptible, se tiennent tout près des régiments, derrière les faisceaux. Pas d’exclamation, pas de cris. La brigade coloniale (le 12e et le 44e) défile. Les hommes sont tout à fait des hommes d’infanterie coloniale comme elle était avant la guerre, quand les longues moustaches n’étaient pas rasées. La clique sonne : Pour être soldat de marine… Alors les professionnels arrachent leurs médailles coloniales et les lancent dans la foule. Les soldats crient : « On va en chercher d’autres ! » C’est tout à fait conforme aux boniments historiques, mais c’est également vrai. Pour quelques raisons qui me paraissent inexplicables, je préfère ce souvenir à d’autres infiniment pleins d’esprit, mais tout aussi inutiles. »

Cette citation prouve suffisamment que la crânerie donne un semblant d’enthousiasme qui n’échappe certes pas aux partisans et aux apologistes de l’offensive. La guerre suscite toutes les espèces de folie, les plus pitoyables et les plus cruelles.

Le pire n’est-il pas encore de savoir que les écrivains à l’abri par leur âge ou par leurs infirmités, par leurs manœuvres de solliciteurs d’une embuscade à l’arrière ou la protection de certains politiciens se soient faits les plus ardents apologistes de la méthode néfaste, dite offensive, qui a mis en terre tant de jeunesse, tant d’activité, tant de beauté, tant d’amour, martyrisant tant de cœurs de mères, de veuves et d’orphelins. La guerre est chose affreuse, monstrueux en est l’épisode.



Mais le mot Offensive ne se résume pas en la seule application qu’en font les militaires professionnels de l’École de Guerre. Il y a offensive quand, au lieu de se laisser attaquer, de se défendre plus ou moins héroïquement, un individu ou un groupe d’individus attaquent eux-mêmes.

N’est-ce pas une offensive sociale qu’accomplissent des exploités, organisés ou non, quand, devançant les projets d’exploiteurs ou déjouant leurs manœuvres, ils se mettent en grève pour protester contre un acte criminel de diminution de salaires, de renvois partiels, ou de diminution des journées de travail, enfin toutes espèces de mesures qui augmentent la misère de ces travailleurs, les affament davantage, les épuisent, pour leur imposer des conditions de travail plus arbitraires et plus féroces, dans le but d’augmenter les dividendes ou dans celui de ne pas les diminuer ? Toutes les crises économiques tendent à cela.

Lorsqu’une production par un calcul d’exploiteurs, arrive à la surabondance, le consommateur devrait en profiter pour que soit rétabli l’équilibre sur le marché.

Pour aider à cela, il faudrait en baisser le prix de vente.Vendre moins cher et vendre en plus grande quantité. De cette façon, un plus grand nombre d’acheteurs profiterait du produit.

Au lieu de cela, les profiteurs de tout dans notre société actuelle, basée sur l’exploitation de l’homme par l’homme, ont le droit, étant propriétaires de la matière première et des usines, de faire la hausse et la baisse selon leurs intérêts, sans souci de la misère que cela peut créer. Les colères sont justifiées chez les exploités, elles peuvent se manifester. Mais si la révolte gronde, si l’émeute surgit, patrons, propriétaires, actionnaires, sont rassurés. Car l’État ne dissimule aucunement qu’il est là pour les protéger. A la moindre effervescence, à la plus mince préparation d’offensive ouvrière contre le Patronat, l’État déclenche aussitôt l’offensive de sa répression impitoyable : sa police, sa gendarmerie, son armée avec les moyens de violence les plus perfectionnés et, par conséquent, les plus meurtriers. Si le sang coule, la Justice bourgeoise est là pour proclamer que « c’est le lapin qui a commencé » ainsi que l’ont établi les rapports de police.

Mais d’offensives en contre-offensives, il arrivera bien que le Peuple n’aura plus confiance qu’en lui-même. Unissant contre tout ce qui l’exploite et le meurtrit, le trompe et lui gruge toutes ses forces, terrible, il sera sûr de son droit et, conscient de sa puissance, prendra la définitive et triomphante offensive : Ce sera la Révolution Sociale !

Les révolutions accomplies jusqu’à ce jour ont pu instruire les Peuples et leur donner l’expérience indispensable pour réussir l’Offensive ultime. Celle-ci n’aura d’autre objectif que celui de conquérir le Bien-Être et la Liberté pour tous, dussent en périr tous les individus qui s’opposeront de quelque manière que ce soit à sa réalisation !

On le voit, le mot Offensive a le sens qu’on lui donne. L’action qui le caractérise n’a de signification que celle qu’on lui prête, selon les fins qu’on veut atteindre. L’objectif guerrier de l’offensive n’a d’importance que par le sang versé et la gloriole acquise.

L’objectif révolutionnaire tend à réaliser un effort populaire si puissant, qu’il n’y aura pas de digue capable de l’arrêter. On n’arrêtera pas l’Offensive-Révolution comme on arrête celle d’un nombre déterminé de pauvres soldats, enragés, fous furieux, volant bravement vers la mort, avec l’espoir de la donner en risquant de la recevoir en victimes du préjugé de Patrie !

Le révolutionnaire sait que son Offensive n’est pas pour donner la mort à d’autres, mais pour l’éviter à tous. Ce n’est pas la course à la mort, cette Offensive suprême, c’est la vie meilleure conquise et établie enfin par l’entente des hommes dans le Travail et l’Amour. C’est la disparition de l’Exploitation et de la Haine. — Georges Yvetot.