Encyclopédie anarchiste/Parallèle - Pasteurisation

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Collectif
Texte établi par Sébastien FaureLa Libraire internationale (p. 1969-1978).


PARALLÈLE adj. et subst. m. ou f. (du préf. para, à côté, et d’allélos, l’un l’autre).

Géométrie : On appelle droites « parallèles » des droites situées dans un même plan et qui ne peuvent se rencontrer, à quelque distance qu’on les prolonge. De même, on nomme plans « parallèles » deux plans également distants l’un de l’autre dans toute leur étendue.

Géographie : Il a été dit déjà (voir Latitude, Longitude) que pour indiquer la situation d’un point à la surface de la terre, on a imaginé différents cercles sur le globe. L’un d’eux, l’équateur, fait le tour de la terre à égale distance des deux pôles. D’autres, qui lui sont perpendiculaires, coupent la sphère terrestre en deux parties, en passant par les pôles, ce sont les méridiens (voir ce mot). Nous appellerons cercles parallèles tout cercle qui sera déterminé par un plan parallèle à l’équateur et perpendiculaire à l’axe de la terre. Comme pour les méridiens, nous pouvons mener une infinité de parallèles à la terre ; par chaque point du globe, on peut mener un parallèle et un méridien déterminés. Seulement, pour obtenir plus de précision, on a imaginé de diviser un méridien à partir de l’équateur et de part et d’autre de celui-ci en 90 parties égales ou degrés, numérotés 0 à l’équateur et 90 aux pôles. Si, par chacun des points de division, nous faisons passer un cercle perpendiculaire à la ligne des pôles, ce cercle déterminera un parallèle affecté du même numéro que le point de division correspondant du méridien. Comme l’intervalle entre deux parallèles ainsi établis serait trop large pour fixer avec précision la position d’un point, on a à nouveau divisé ces intervalles en minutes et ces minutes en secondes. Les principaux parallèles sont les cercles polaires arctique et antarctique situés tous deux à 33° 27′ des pôles ; les deux tropiques, celui du Cancer au nord de l’Équateur et celui du Capricorne au sud ; tous deux sont distants de 23° 27′ de l’Équateur. Ces importants parallèles renferment et limitent les zones de température de la Terre. La zone torride est comprise entre les deux tropiques ; la zone tempérée nord entre le tropique du Cancer et le cercle polaire boréal, la zone tempérée Sud entre le tropique du Capricorne et le cercle polaire austral, enfin les zones glaciales sont situées entre les cercles polaires et les pôles.

Cosmographie — De même, pour obtenir la position précise d’un astre sur la voûte céleste, on a imaginé, en astronomie, des méridiens et des parallèles. Ces coordonnées célestes, qui portent le nom « d’ascension droite » et de « déclinaison », sont, comme les coordonnées terrestres, rapportées à la ligne des pôles et à l’équateur.

Nous appellerons « déclinaison » d’un astre quelconque, l’angle que fait le rayon visuel de l’observateur de l’étoile avec le plan de l’équateur. Et nous nommerons « ascension droite » l’angle que fait sur l’équateur le plan contenant l’étoile avec un point fixe, situé également sur l’équateur (point gamma). Ainsi donc, on a tracé idéalement sur la sphère céleste des cercles de latitude parallèles à l’équateur et des cercles de longitude passant par les pôles. Comme sur terre, les latitudes sont comptées à partir de l’équateur et nous obtenons alors la « déclinaison » d’un astre.

Ainsi que, sur terre, nous avons, pour déterminer la longitude d’un point, choisi un méridien initial considéré comme méridien origine, il a fallu choisir sur la voûte céleste un point unique bien déterminé pour tracer le méridien d’origine. La trajectoire apparente du soleil se confond dans l’espace avec la trace du plan suivant lequel la terre tourne autour de l’astre du jour. Comme par suite de l’inclinaison de notre globe, l’équateur céleste et le nôtre ne coïncident pas avec le plan de l’orbite, le soleil semble donc, dans sa marche annuelle, se déplacer selon un cercle orienté obliquement par rapport à la rotation quotidienne du ciel qui s’effectue parallèlement à l’équateur. Aux équinoxes seulement, le soleil est juste à l’intersection des deux plans qui se coupent dans l’espace (point vernal). Par le point d’intersection où le soleil se trouve à l’équinoxe du printemps (point gamma), passe le méridien initial à partir duquel, dans le sens du mouvement diurne, sont comptés les autres méridiens en se servant non plus de degrés de longitude, mais d’heures d’ascension droite. L’écart entre le méridien se mesure en astronomie, non pas par degrés, mais par le temps qui le sépare et qu’on détermine à l’aide d’une horloge sidérale réglée de telle façon que les aiguilles effectuent le tour complet du cadran exactement dans le temps que la terre effectue une rotation complète. Ces heures sidérales ont chacune une valeur angulaire de 15 degrés, chaque minute vaut 15 minutes d’arc, et chaque seconde 15 secondes d’arc.

La position apparente d’une étoile est déterminée en ascension droite (longitude) par l’écart du temps qui la sépare du méridien initial et sa déclinaison ou latitude par sa distance angulaire au nord ou au sud de l’équateur. Ces mesures se prennent à l’aide de la lunette méridienne, lunette invariablement orientée suivant le plan vertical du méridien et ne pouvant pointer qu’en hauteur. On y enregistre les passages successifs des astres (détermination de l’ascension droite) ; des cercles gradués dont elle est munie, indiquent d’une façon précise l’inclinaison du pointage (déclinaison). Ajoutons, pour être complet, que ces coordonnées célestes ne sont pas invariables, le mouvement de rotation de la terre ne conserve pas une direction immuable dans l’espace.

Littérature : Parallèle, tout écrit ou discours mettant en évidence les dissemblances ou ressemblances existant entre deux personnes, deux êtres ou deux choses s’appelle aussi parallèle. — Ch. Alexandre.


PARLEMENT, PARLEMENTARISME, PARLEMENTAIRE. Dans l’ancienne France, les parlements étaient des tribunaux. Ils jouèrent un rôle politique important, sans parvenir à mettre un frein à l’absolutisme royal. Ce qui les concerne regarde surtout la justice, aussi n’en parlerons-nous pas dans cet article. Au sens actuel, les parlements sont des assemblées politiques qui détiennent le pouvoir de faire les lois ; celui de France et d’Angleterre comprend deux Chambres ; il n’en comprend qu’une dans certains pays. Quant au parlementarisme, c’est un système de gouvernement qui implique la prépondérance du pouvoir législatif sur le pouvoir exécutif, et contraint les ministres à démissionner lorsqu’ils n’ont plus la confiance des sénateurs ou députés. De nombreuses monarchies sont parlementaires ; plusieurs républiques ne le sont pas. Aux États-Unis, par exemple, les ministres dépendent du seul président de la république ; députés et sénateurs ne peuvent rien contre eux. Le titre de parlementaire ou de membre du parlement, très respecté chez nous autrefois, n’en impose plus à personne : maints hôtes du Luxembourg et du Palais Bourbon sont trop manifestement de crapuleux malfaiteurs. Dès le moyen âge, l’Angleterre posséda un parlement politique ; c’est chez elle que prit naissance le régime parlementaire. Avant de donner un successeur à Jacques II, chassé par ses sujets, le parlement britannique rédigea, en février 1689, une Déclaration des Droits qui limitait le pouvoir royal et précisait ses propres prérogatives. Guillaume III et sa femme Marie ne furent proclamés roi et reine qu’après avoir promis de la respecter. Ils tinrent parole et, sans y être obligés, choisirent quelquefois leurs ministres dans la majorité du Parlement. La reine Anne, qui succéda à Guillaume III, suivit cet exemple. À sa mort, en 1714, un hasard, l’avènement au trône de la dynastie de Hanovre, dont les deux premiers souverains, Georges Ier et Georges II furent presque des étrangers pour leurs sujets, acheva d’affermir le régime parlementaire. Georges Ier s’enivrait quotidiennement et vivait entre de vieilles favorites laides et rapaces. Comme il ne comprenait pas l’anglais et que ses ministres ne comprenaient pas l’allemand, il laissa bientôt ces derniers gouverner sous le seul contrôle des Chambres. Georges II, d’esprit presque aussi borné que son père, comprenait l’anglais mais ne le parlait pas ; il déserta lui aussi le conseil des ministres. Finalement, en vertu de la tradition, le roi ne dut appeler au pouvoir que des hommes appartenant au parti qui avait la majorité dans le parlement. Ils abandonnaient leurs fonctions lorsque cette majorité leur retirait sa confiance. Égaux en théorie, les ministres étaient dirigés en fait par l’un d’entre eux qu’on appela le Premier et qui fut souvent le leader du parti au pouvoir. Tous étaient solidaires, c’est-à-dire responsables des actes de chacun. A cette époque, le parlement britannique ne représentait d’ailleurs que l’aristocratie anglaise, surtout la classe des grands propriétaires terriens. Les réformes de 1832, puis de 1867 et de 1885 étendirent le droit de vote à un nombre de plus en plus considérable de citoyens, leur faisant croire qu’ils étaient quelque chose dans l’État, alors que politiciens et capitalistes les manœuvraient comme des pantins. D’Angleterre, le parlementarisme devait, au cours des xix- siècle et xxe siècle, passer dans de nombreux pays. En France, il fut instauré par la monarchie de 1830 ; plus tard il disparut, mais pour revenir tout-puissant sous la troisième république. L’Assemblée nationale, élue en février 1871, pour conclure la paix avec la Prusse, comptait plus de 400 députés royalistes et seulement 250 députés républicains. Mais les monarchistes se divisaient en légitimistes et en orléanistes, les premiers voulant pour roi le comte de Chambord, petit-fils de Charles X, les seconds lui préférant le comte de Paris, petit-fils de Louis-Philippe. N’ayant pu ramener les Bourbons, l’Assemblée finit par accepter la république, en janvier 1875, à une voix de majorité. On ne créa pas une Constitution formant un corps unique, mais trois lois en tinrent lieu ; elles portaient sur l’organisation des pouvoirs publics, sur l’organisation du Sénat, sur les rapports des pouvoirs publics. Discussion et vote de ces lois remplirent l’année 1875. Elles confiaient le pouvoir législatif à deux Chambres et le pouvoir exécutif à un président irresponsable, mais qui gouvernait par l’intermédiaire de ministres responsables devant le parlement.

« 1. — Le pouvoir législatif, déclare la loi du 25 février, s’exerce par deux assemblées : la Chambre des députés et le Sénat. La Chambre des députés est nommée par le suffrage universel, dans des conditions déterminées par la loi électorale. La composition, le mode de nomination et les attributions du Sénat seront réglés par une loi spéciale.

« 2. — Le Président de la République est élu à la majorité absolue des suffrages par le Sénat et par la Chambre des députés réunis en assemblée nationale. Il est nommé pour sept ans. Il est rééligible.

« 3. — Chacun des actes du Président de la République doit être contresigné par un ministre…

« 5. — Le Président de la République peut, sur l’avis conforme du Sénat, dissoudre la Chambre des députés avant l’expiration légale de son mandat. En ce cas, les collèges électoraux sont convoqués pour de nouvelles élections dans le délai de trois mois.

« 6. — Les ministres sont solidairement responsables devant les Chambres de la politique générale du gouvernement et individuellement de leurs actes personnels. Le Président de la République n’est responsable que dans le cas de haute trahison. » Après le vote des lois organiques nécessaires au fonctionnement du nouveau régime, l’Assemblée nationale se sépara. Elle fit place à deux Chambres, le Sénat élu le 30 janvier 1876 et la Chambre des députés élue le 20 février de la même année. Par la suite, des modifications furent apportées à la Constitution ; en particulier, on décida qu’il n’y aurait plus de sénateurs inamovibles : tous devaient être élus par les départements et les colonies. L’institution d’un Sénat, œuvre des députés monarchistes qui comptaient sur lui pour jouer un rôle conservateur, fut combattue par les républicains. Mais finalement ils s’accommodèrent très bien de l’existence d’une Chambre haute. Ils devaient, d’ailleurs, s’accommoder d’un si grand nombre d’institutions et de procédés royalistes que la France républicaine ressemble beaucoup, de nos jours, à un pays monarchiste. Actuellement, le Sénat est composé d’environ 300 membres, âgés d’au moins 40 ans et nommés pour 9 ans ; il est renouvelable par tiers, tous les 3 ans. Son mode de recrutement assure la prépondérance de la campagne sur la ville, de la classe riche sur la classe pauvre. L’élection des sénateurs est faite par un collège restreint composé des députés du département, des conseillers généraux et d’arrondissement, des délégués choisis par les conseillers municipaux, suivant une proportion qui favorise singulièrement les petites communes. La Chambre des députés est élue pour une durée de 4 ans, au suffrage universel. Des lois spéciales, non prévues par la Constitution, règlent son mode d’élection. Scrutin uninominal ou scrutin d’arrondissement, scrutin de liste avec prime à la majorité, scrutin de liste avec représentation proportionnelle ont des partisans qui se disputent et luttent pour faire triompher le mode de votation qu’ils préfèrent. Les électeurs oublient qu’il serait préférable de n’accorder à personne le droit de les opprimer. Députés et sénateurs se servent largement : à titre d’indemnité parlementaire, ils reçoivent de grosses sommes, sans parler des pots-de-vin qui payent leurs complaisances à l’égard des magnats de la banque, du commerce ou de l’industrie. Pendant la durée des sessions, il faut l’assentiment de l’Assemblée dont ils sont membres pour qu’on puisse les poursuivre devant les tribunaux ; en outre, ils jouissent de l’irresponsabilité judiciaire, pour tous les actes commis dans l’exercice de leur mandat. Pas de travail sérieux, mais de longs bavardages à la tribune, pour faire croire aux électeurs qu’on ne les oublie pas, voilà l’occupation essentielle des parlementaires. Les ministres, détenteurs du pouvoir exécutif, forment le cabinet sous la direction d’un président du conseil. Ils sont nommés par le président de la république, mais ce dernier doit désigner des hommes ayant la confiance du parlement Députés et sénateurs peuvent leur poser des questions écrites ou orales et les interpeller : dans le cas d’interpellation, un vote suit, impliquant approbation ou désapprobation du gouvernement. La désapprobation oblige le cabinet à remettre sa démission collective au président de la république. Tous les ministres étant solidaires, un vote hostile contre l’un d’eux entraîne la chute des autres si la question de confiance a été posée au préalable. Qu’il s’agisse du pouvoir exécutif ou de la confection des lois, le peuple n’intervient donc jamais directement ; il se borne à expédier au Palais Bourbon des aigrefins qui le trompent et se gaussent de sa crédulité. Une poignée d’intrigants gouverne en régime parlementaire. « Le gouvernement parlementaire, écrit le professeur Hauriou, est d’origine aristocratique et bourgeoise et tend à la création d’une oligarchie parlementaire. Il semblerait que la République, forme d’État où la souveraineté nationale devrait être réalisée plus pleinement que dans les autres, appellerait logiquement soit des institutions de démocratie directe, soit, tout au moins, le régime représentatif et présidentiel américain. De fait, il n’y a actuellement dans le monde aucune république aussi exclusivement parlementaire que la nôtre. Dans toutes les autres, ou bien le régime parlementaire est remplacé par un régime présidentiel comme aux États-Unis, ou un régime directorial comme en Suisse, ou bien le régime parlementaire est combiné avec le référendum populaire (Tchécoslovaquie, Empire allemand, Prusse, Estonie, Lettonie). La raison du caractère strictement parlementaire de la République française se trouve dans les traditions du parti républicain qui n’est pas démocrate, mais conventionnel au sens de la dictature d’une Assemblée représentative unique. » Hauriou, dont l’autorité est grande en matière de droit constitutionnel, n’a pas nos idées, cela va sans dire ; mais il constate que le régime parlementaire est, par nature, fort peu démocratique. Il ajoute même : « C’est une question de savoir si la démocratie française, à mesure qu’elle fera son éducation politique, se contentera de ce parlementarisme Conventionnel qui n’en demeure pas moins un régime oligarchique, et si elle n’exigera pas une évolution vers des institutions de gouvernement direct qui puissent lui faire contrepoids. » Problème qui ne saurait nous retenir, le referendum populaire étant, comme le reste, à la merci des maquignons du journalisme et de la politique. Très en vogue au début du xxe siècle, le parlementarisme a subi un recul sensible dans les années qui suivirent la guerre de 1914-1918. Mais ce fut pour des raisons que nous ne partageons pas : on voulait un pouvoir exécutif fort, débarrassé de tout contrôle gênant ; la mode était alors aux dictatures. A l’inverse, nous estimons l’autorité toujours trop forte, trop oppressive ; et si le régime parlementaire ne nous satisfait en aucune façon, c’est que lui aussi s’arroge le droit de tyranniser les individus. Jamais un gouvernement ne nous semble assez faible ; c’est à ruiner l’autorité, non à la fortifier, que nous travaillons. A la contrainte nous voulons substituer l’intérêt bien compris, mieux encore l’universelle fraternité. Contre l’impuissance et la corruption du régime parlementaire on a beaucoup écrit ; certains abus sont connus de tous. « Le député, animé des meilleures intentions, écrit Verlot, assiste impuissant à la confection de lois mal étudiées, mal préparées, sans souci de leur répercussion… Les affaires sérieuses se discutent souvent devant des banquettes vides. Quelques douzaines de députés votent pour 600 collègues… Au contraire, les séances où il peut être question d’un scandale regorgent d’auditeurs. Les manœuvriers de couloirs cherchent les moyens de renverser le gouvernement ; on conspire, on combine dans une atmosphère plus ou moins viciée qui écœure les braves gens. » Verlot, ancien radical devenu sacristain, n’était d’ailleurs pas à compter parmi les braves gens. Et les critiques ne doivent pas s’adresser aux seuls députés de droite. Dans des souvenirs pleins de saveur, l’ancien député A. Jobert nous raconte l’histoire suivante, au sujet du vote par procuration : « J’assistai à la première réunion du groupe socialiste parlementaire, salle de la Quatrième Commission… A la disposition géographique même des places occupées, il était facile de voir que là, comme dans tous les autres organismes, les castes sociales existaient. Alors que les ténors occupaient la table sise au milieu, les autres, les indésirables, les déshérités se tenaient loin du soleil, le long des murs, dans les encoignures et dans les embrasures des fenêtres. Il y avait les députés de première zone et ceux de deuxième zone. De suite les manitous (Sembat, Renaudel, Varenne, Compère, Delory, etc.), prirent la direction du groupe et élaborèrent son règlement. La première bataille se livra au sujet des votes au Parlement. Renaudel préconisa l’unité de vote et, pour ce faire, demanda que fussent désignés trois délégués du groupe, chargés de la fonction de boîtiers c’est-à-dire ayant seuls le pouvoir de mettre dans l’urne, lors des scrutins, les 103 bulletins socialistes. En somme, c’était la consécration, par le groupe de l’abominable pratique du vote par procuration, du vote des absents avec tous ses tripatouillages… Candidat, j’avais promis à mes camarades de la Fédération d’abord, aux électeurs ensuite que, si j’étais élu, je demanderais l’application du vote personnel… je réservai mon droit de garder par devers moi le soin de déposer mon bulletin dans l’urne et déclarai ne vouloir confier ce souci « pas même à Renaudel et à Compère-Morel ». On devine quel tollé ma déclaration souleva… » Nous pourrions multiplier les exemples démontrant que députés de droite, du centre et de gauche s’accordent pour duper les électeurs. Aussi, malgré les injures échangées en public, entretiennent-ils, loin des regards indiscrets, d’excellentes relations. C’est, assuret-on, le cas pour Tardieu, Herriot et Blum, qui sablent le champagne de compagnie après s’être copieusement disputés à la tribune du Palais Bourbon. Une adroite distinction entre la vie publique et la vie privée, admise par les socialistes comme par les royalistes, couvre et légitime ces odieuses comédies. Contre ce mur de la vie privée, lorsqu’il s’agit d’individus qui s’arrogent le droit de commander aux autres, je me suis élevé bien des fois. Mais vainement, tous les partis étant d’accord pour continuer cette sinistre farce. Ajoutons que le choix des parlementaires fait l’objet d’un véritable commerce. De longs mois avant l’élection, le marché aux candidatures s’ouvre ; politiciens rapaces, journalistes véreux font preuve d’une activité débordante. Paris devient le centre principal où acheteurs et vendeurs se rencontrent. De là seront expédiés, aux quatre coins du pays, des centaines d’avocats sans cause, d’écrivains sans talent, de riches oisifs que la province devra renvoyer, munis de l’estampille parlementaire. A l’acheteur on servira une abondante documentation, s’il ignore tout de sa circonscription ; des électeurs influents, des militants du pays se chargeront de le faire adopter par les indigènes. Officiellement sacré candidat par un comité local, il n’aura plus qu’à payer à boire, serrer des milliers de mains, flatter tout le monde, Et la farce sera sensiblement la même s’il s’agit d’un autochtone qui, à force de bassesse et de ruse, est parvenu à capter la confiance de ses concitoyens. A la règle générale qui veut que les gouvernants soient des êtres immondes, les parlementaires n’échappent en aucune façon. — L. Barbedette.


PARTAGEUX. Comme le dit lui-même le « Dictionnaire Larousse », ce nom ou adjectif, peu usité, « se dit ironiquement d’une personne qui réclame le partage général des terres et la communauté de tous les biens ». Partageux est une corruption du mot Partageur.

On voulait, par ce terme, disqualifier les hommes imbus d’idées sociales et ceux qui s’en proclamaient les partisans et les propagandistes : les plus petits propriétaires, ceux qui vivaient péniblement de leur lopin de terre, disait-on, en seraient dépossédés par les partageux.

Il fut un temps où ce pauvre argument avait prise sur l’esprit lourd de certains paysans. On s’appliquait à transformer le sens des mots pour calomnier les plus ardents apôtres de Justice et d’Égalité sociales, les plus profonds penseurs dont on ne pouvait discuter ni contredire les systèmes clairement exposés.

Évidemment, l’ironie facile avait prise sur les ignorants, incapables de raisonner et craignant toujours qu’on leur ravisse le lendemain ce qu’ils avaient difficilement acquis la veille. Si stupide que soit la calomnie il en reste toujours assez pour engendrer la haine ou augmenter le mépris. Ceux qui possédaient beaucoup craignaient fort l’expansion des idées de partage équitable des terres et ils avaient tout intérêt à mettre de leur côté les malheureux possesseurs d’une pauvre terre aride arrosée de la sueur du courageux paysan qui la cultivait. Le but à atteindre était, surtout en période électorale, de disqualifier un candidat au profit d’un autre. Nous avons dit que ce terme était peu usité ; il l’est de moins en moins et les socialistes, dans leurs discours de propagande électorale, ne sont plus traités de partageux, parce qu’on sait bien que le socialisme et les écoles qui s’y rattachent, au point de vue propriété ou répartition des richesses, ne préconisent pas le partage, mais exactement le contraire, c’est-à-dire la mise en commun.

C’est par ce mot : partageux qu’on prétendit se moquer fort des utopistes du xixe siècle qui désiraient l’application d’une juste répartition des richesses sociales et de ceux qui voulaient la mise en commun des terres et de tous les biens.

Cette épithète n’a certainement pu porter grand préjudice aux idées des penseurs sociaux ni à leurs systèmes de rénovation ou de révolution. Les partisans de la propriété, les avocats d’une si mauvaise cause (consacrée par la Révolution française), défendaient comme ils pouvaient le Propriétarisme, régime économique fondé sur la Propriété et découlant de son principe.

On ne peut, certes, pas dire que le système capitaliste, le fameux régime de l’exploitation de l’homme par l’homme, ne soit pas aussi celui du partage des richesses dues au travail. Mais c’est un partage qui se fait à l’encontre de tout bon sens et de toute équité, puisque ceux qui produisent tout ne possèdent rien, alors que ceux qui ne produisent rien possèdent tout. Ces derniers peuvent penser que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il nous appartient, ici, de démontrer que la logique et l’équité en sont absentes et que selon la juste, très juste expression de Proudhon : « La Propriété, c’est le vol ». On ne peut pas être partisan de la Propriété si l’on a le moindre respect du principe d’égalité et le moindre sentiment de justice. (Voir Propriété).

Le mot Partageux s’applique sans doute aussi, assez justement — en terme de mépris mérité — à certains faux apôtres qui dénigraient la Propriété jusqu’au jour où ils en purent jouir à leur tour par une occasion, fût-elle malpropre et par conséquent digne de leurs convictions. — Georges Yvetot.


PARTI (politique). Les partis politiques sont des organisations qui se donnent comme but de faire triompher leur opinion dans le pays. Cette opinion est exposée dans un programme que le parti propose à ceux dont il demande l’adhésion. En France, de droite à gauche, nous avons : les royalistes (Action Française), le parti national, la gauche démocratique, le parti radical, le parti républicain socialiste, le parti socialiste français, le parti socialiste S.F.I.O., le parti d’unité prolétarienne, le parti communiste S.F.I.C., etc, etc.

D’ordinaire, le nom d’un objet sert à désigner l’objet, mais en politique la vérité est le moindre souci (Machiavel). Aussi les noms des partis servent autant à cacher ce qu’ils veulent qu’à le faire connaître. Ainsi, la gauche démocratique n’est ni à gauche, ni démocratique. Elle siège à la Chambre au centre droit, son but est la conservation sociale, même la réaction ; recrutée dans la grande bourgeoisie, elle n’a rien de démocratique. Le parti radical, à ses origines, voulait réaliser radicalement, c’est-à-dire jusqu’à la racine, le programme de la Grande Révolution (Robespierre) : laïcisation intégrale, suppression de l’héritage, instruction gratuite à tous les degrés, liberté politique, assistance aux vieillards invalides, enfants, impôt progressif sur le revenu, etc… Ce programme est en partie réalisé, mais dans une mesure très faible ; la laïcité est en train de faire faillite, la religion domine à nouveau partout ; l’instruction gratuite à tous les degrés n’est pas réalisée ; la liberté politique est très relative. En réalité, le 1e parti radical est le parti des petits bourgeois et des paysans aisés, c’est un parti de stagnation, il n’est nullement radical. Le parti socialiste n’est pas davantage socialiste. Son but est la suppression de la société capitaliste et l’établissement du collectivisme. En réalité, le collectivisme est sa dernière préoccupation. C’est, en fait, un parti de réformes sociales qui n’a rien de subversif.

Les partis, d’ordinaire, sont sincères au moment de leur fondation ; mais ils s’usent en vieillissant, surtout lorsqu’ils pratiquent le parlementarisme et sont portés au pouvoir. Le parti socialiste anglais, porté au pouvoir, n’a pas transformé la société, et son chef, Mac Donald, à la fin, a préféré, pour tirer son pays des difficultés économiques, s’allier aux conservateurs. Le parti socialiste allemand, vieille et lourde machine, marche par sa vitesse acquise ; lui, non plus, ne transforme pas la société. Il a toutes les peines du monde à empêcher le jeune et actif parti hitlérien de prendre le pouvoir.

Le parti radical, à ses débuts (milieu du xixe siècle), renfermait des hommes dévoués. Ils allaient en prison pour leurs idées, beaucoup perdaient une situation brillante et préféraient végéter dans une profession de misère (professeurs libres), plutôt que de renoncer à leur idéal. C’est pour cela qu’on a dit que la république était belle sous l’Empire. Le socialisme a connu, lui aussi, une belle époque : Fourier, Victor Considérant, Karl Marx. Ces hommes vivaient pour leurs idées, leurs conditions matérielles étaient précaires ; la prison, l’exil, la misère étaient leur lot. Mais dès qu’un parti approche du pouvoir, il est corrompu. Le ministre socialiste qui apprend la révérence pour se présenter devant une Majesté a oublié les ouvriers qui l’ont porté là où il est.

Pas plus que les étiquettes, les programmes ne disent la vérité. Aussi sont-ils tous acceptables à la lecture. Le pire parti de réaction n’avouera jamais que son idéal est l’aristocratisation d’une petite minorité et l’exploitation de tout le reste. A l’entendre, il veut, au contraire, le bonheur du peuple, il prétend même être le seul à le vouloir sincèrement. La réaction ne s’avoue telle que dans la frénésie de la victoire : massacre du peuple en juin 1848 et en mai 1871. Dans l’ivresse du triomphe, l’aristocratie traite le peuple de vile canaille bonne à travailler et à crever. Mais dès que les choses sont redevenues normales, elle préfère cacher ses sentiments véritables et afficher une bienveillance fallacieuse.

Le fascisme, nouveau parti issu de la guerre, ne s’avoue pas non plus réactionnaire. On y trouve du syndicalisme, des idées à apparence démocratiques puisées aux ouvrages de Sorel ; il est pour les gens qui travaillent, contre les avocats bavards du parlement. En fait, il est pour l’hégémonie du grand patronat et l’écrasement de la classe ouvrière.

C’est un bon point pour le progrès social que personne ne veuille s’avouer réactionnaire et que la droite tienne à s’appeler gauche. Cela prouve la marche des sociétés vers la démocratie, marche définitive, du moins il faut l’espérer. — Doctoresse Pelletier.


PARTICIPATION n. f. (du latin : pars, partie, capere, prendre). Ce mot, qui implique l’idée, de prendre parti, d’avoir part, est d’un usage très fréquent. Entre ses multiples applications, nous en retiendrons trois : participation aux mouvements d’avant-garde, participation au gouvernement, participation aux bénéfices.

Certes, il ne peut escompter que malveillance et persécutions, celui qui lutte contre les autorités gouvernementales, religieuses, militaires, etc., celui qui se dresse contre la féodalité d’argent et les tout-puissants rois de l’or. Et, parmi ceux dont il voudrait briser les chaînes, beaucoup ne le comprendront pas. Ingratitude calomnies voilà le salaire dont on le payera fréquemment. Ne soyons pas surpris que les arrivistes s’éloignent rapidement vers les gras pâturages de la politique. Pourtant il en est d’autres, dont la vie toute entière est une magnifique leçon. Je songe à Sébastien Faure ; et certaines de ses phrases jamais ne sortiront de ma mémoire : « En ai-je rencontré et semé sur ma route de ces gens qui ont marché sur leur conscience et leur cœur : les uns, pour satisfaire leur cupidité ; les autres pour assouvir leurs ambitions leur vanité, leur arrivisme ! Je ne les envie pas. Et me voici l’homme le plus heureux du monde. Je ne souffre que de la douleur qui m’avoisine et des injustices et inégalités qui me révoltent. Mais je pactise avec cette souffrance, par la conscience que j’ai de faire tout ce que je puis faire pour supprimer injustices, inégalités, servitudes et misères. » Ce langage, mon cher Sébastien Faure, comme je le comprends ! Quand j’ai senti la mort me frôler de son aile glaciale, ce fut pour moi une joie intense de songer à ce que j’avais fait de ma vie, d’une vie que beaucoup repousseraient avec terreur pourtant. Si tous ceux qui ont entrevu la lumière, si tous ceux que la servitude révolte contribuaient à l’œuvre de rédemption humaine que nous poursuivons, notre terre deviendrait vite un éden bien supérieur à celui où, d’après la Bible, Dieu plaça nos premiers parents. Mais ils sont légions les cœurs lâches, les volontés sans énergie ; très peu osent manifester des opinions qui leur vaudraient la haine des puissants. Plusieurs ne méritent pas ces reproches ; ils témoignent, à l’occasion, d’un attachement sincère pour leurs idées ; s’ils se taisent, c’est qu’ils répugnent à faire œuvre de propagandistes. Ne les condamnons point ; faisons-leur remarquer, toutefois, qu’ils se doivent de soutenir, dans la mesure de leurs moyens, ceux qui répandent une doctrine dont la diffusion s’avère utile. Pour que nos conceptions ne restent pas ignorées du public, il faut que des orateurs, des journalistes, des écrivains acceptent de les exposer. La presse, qui ouvre largement ses colonnes aux politiciens de tout acabit, n’est pas accueillante pour nous ; les éditeurs nous éconduisent systématiquement. Des critiques et des journalistes m’ont avoué qu’ils avaient reçu des semonces en règle pour avoir parlé de mon œuvre avec bienveillance. Aucune école et aucune tribune ne nous acceptent sans arrière-pensée. C’est l’étouffement méthodique qui fait croire à beaucoup que le mouvement libertaire est mort ou du moins en voie de disparition. Quand nous déciderons-nous à leur prouver le contraire ? Chose facile, si chacun acceptait de faire quelque sacrifice en faveur de ses idées. Les socialistes sont très actifs, mais délaissant toute éducation populaire, ils versent dans le pire électoralisme et s’embourbent dans les marais nauséabonds de la politique.

Participation au gouvernement. — Le problème de la participation au gouvernement qui agite si fort les S.F.I.O., démontre avec évidence que les temps héroïques du socialisme sont révolus, qu’il n’est plus qu’un parti bien sage, aux ordres de ces suprêmes représentants du capitalisme que sont les présidents de République ou les rois. S’il était fidèle à sa doctrine et à ses traditions, le socialisme ne devrait constituer, en régime capitaliste, que des équipes parlementaires d’opposition violente et continue. C’est sur un bouleversement social, sur une révolution que comptaient les anciens marxistes qui préconisaient la lutte des classes ; ils avaient horreur des améliorations partielles, des réformes de détail qui retardaient la victoire du prolétariat ; ils voulaient l’expropriation brutale des capitalistes, détenteurs des instruments de production. Puis, leurs successeurs se laissèrent hypnotiser par l’action électorale et crurent que la l’évolution sociale s’accomplirait d’elle-même, sans recours à la violence, dès qu’ils détiendraient les portefeuilles ministériels et la majorité dans les assemblées parlementaires. Et l’on aboutit aux louches combinaisons, aux intrigues personnelles qui rabaissent aujourd’hui le socialisme au niveau des partis bourgeois, Des socialistes sont devenus ministres, en Allemagne, en Angleterre, dans bien d’autres pays ; l’un d’eux fut même président de la République allemande. Mais, nulle part, la prise du pouvoir par les socialistes ne fut suivie de la conquête de la propriété par le prolétariat. La défection de Mac Donald, en Angleterre, n’a été que la consécration en droit d’une situation de fait qui existait depuis longtemps. Jamais les ministres travaillistes ne songèrent à déposséder les gros propriétaires ; protéger le peuple contre certains excès des capitalistes, tel fut le maximum de leur action en faveur des ouvriers. En Allemagne, les sociaux-démocrates pratiquent la politique de soutien ; ils se pendent aux basques d’Hindenburg et de Brüning, dont les décrets frappent durement la classe laborieuse. Cette politique de soutien fut de même pratiquée chez nous, en 1924, à l’époque du Cartel. Mais ceux qui, tel Paul-Boncour, se sentaient nés pour les grands rôles et voulaient devenir ministres, bon gré mal gré, ont réclamé davantage ; d’accord avec leurs alliés, les radicaux, ils voulaient la participation des socialistes au gouvernement, comme pendant la guerre, à l’époque bénie de l’union sacrée. Renaudel, Déat, Compère-Morel, Buisson, Marquet, Montagnon, Auriol, Bedouce, etc., sont les défenseurs attitrés, de cette tendance. Jusqu’à présent les congrès socialistes ont refusé de les suivre ; mais on la laissé entendre que des circonstances exceptionnelles pourraient conduire à modifier cette décision. Circonstances que l’on s’est abstenu de préciser, comme de juste, afin que les portes restent grandes ouvertes aux fructueuses combinaisons. Les chefs savaient, bien avant son départ, que le patriote Paul-Boncour n’était plus socialiste ; il leur répugnait toutefois que la rupture devînt publique et définitive ; aucune concession ne leur semblait excessive pour sauvegarder l’unité apparente du parti. D’ailleurs, les défenseurs d’un socialisme édulcoré, d’une politique d’entente avec les radicaux, sont très nombreux parmi les parlementaires S.F.I.O. « J’estime, écrivait Léon Blum, en 1930, quand les radicaux songeaient à reprendre le pouvoir, que nous devons assurer dès à présent le futur gouvernement de concentration radicale, non pas, certes, du soutien quasi-contractuel de 1924, non pas même de cet appui discret que nous avions donné à Chautemps et qui avait suffi à le compromettre, mais de notre bonne volonté, de notre sympathie, de notre préjugé favorable, de notre désir de le voir vivre et durer ». Avec ou sans collaboration gouvernementale, le socialisme français suit l’exemple de la social-démocratie allemande et du travaillisme anglais.

Participation aux bénéfices. — A l’époque où le socialisme, non encore émasculé, faisait trembler le patronat, ce dernier préconisa des réformes qui donnaient, un semblant de satisfaction à l’ouvrier, sans amoindrir la toute puissance du capitalisme. La participation aux bénéfices fut du nombre ; mais, pratiquement, elle fonctionna dans très peu d’entreprises. En théorie donc, on demandait qu’aucun salarié ne fût occupé dans une maison sans être assuré d’avoir part aux bénéfices. Dans ces conditions, l’ouvrier devenait un collaborateur intéressé à la bonne marche de l’établissement ; il était un associé, pour le patron, non plus un adversaire. Comme il s’agissait uniquement d’illusionner la classe laborieuse, on distribuait, en fait, des sommes dérisoires, et à ceux-là seulement dont on avait longuement éprouvé le servilisme foncier. Même ainsi comprise, la participation n’obtint pas l’assentiment de tous les défenseurs du capital. « Où y a-t-il des bénéfices ? écrivait l’académicien Faguet. La plupart des entreprises industrielles n’en font pas. Elles font vivre leurs ouvriers et leur patron, celui-ci un peu mieux que ceux-là ; et voilà tout. Elles joignent les deux bouts. Voilà l’état normal de la plupart des entreprises, je parle de celles, qui ne font pas faillite. » Les bénéfices étant nuls, les malheureux patrons n’avaient rien il distribuer à leurs employés, cela va sans dire. La manière forte plaisait beaucoup mieux à l’ensemble des capitalistes ; c’était un crime à leurs yeux de faire la moindre concession aux salariés. « Pactiser avec eux, dira ce charlatan de Gustave Le Bon, comme le font quelques riches bourgeois dans l’espoir d’attendrir ceux qu’ils considèrent comme leurs futurs vainqueurs ; est d’une pauvre psychologie. Toutes ces lâches et très honteuses faiblesses ne font qu’accroître l’audace des assaillants. De telles luttes ne comportent d’autre alternative que vaincre ou périr. Pactiser n’éviterait pas la défaite et engendrerait, outre la ruine, la honte dans le présent et le mépris de nos fils dans l’avenir. Rien ne servirait donc de continuer à masquer sa peur sous d’hypocrites discours philanthropiques auxquels ne croient plus, ni ceux qui les débitent, ni ceux qui les entendent. » On s’empressa d’oublier la comédie de la participation aux bénéfices, qui ne peut être qu’un trompe-l’œil en régime capitaliste. Le parasitisme, qui consiste à vivre du travail d’autrui, se rencontre déjà chez les animaux : le frelon pille le miel des abeilles, le coucou pond ses œufs dans le nid des autres oiseaux, etc. Mais, dans l’espèce humaine, il acquiert une puissance et un développement extraordinaires : une multitude d’individus vivent du labeur des autres, sans rien leur donner en échange. C’est le cas de rentiers, de propriétaires d’usines ou de fermes, de commerçants innombrables : tous gens qui se classent fièrement dans l’élite de la société et que les autorités protègent. Dans le système coopératif seulement, la participation aux bénéfices cesse d’être un leurre pour devenir une réalité : elle requiert la disparition du parasitisme comme condition essentielle. — L. Barbedette.


PARVENU [E]. adj. « Celui, celle qui a fait fortune, qui a passé de la pauvreté à l’aisance, à la richesse, à l’opulence. (Lachâtre) » Nulle époque n’est plus favorable à l’éclosion des parvenus que celle d’un grand bouleversement social : guerre ou révolution. Cependant il y a eu de tout temps des parvenus, hommes habiles, favorisés par leur audace, par leur manque total de scrupules et par les circonstances. M. Jourdain vendait du drap ; telle famille bourgeoise doit sa fortune à l’ancêtre trafiquant d’esclaves ; telle autre à l’acquéreur de biens nationaux, telle autre encore au fournisseur de matériel de guerre. Le parvenu a nécessairement tripoté avec la sueur ou le sang du peuple. Commerçant, industriel ou gros propriétaire foncier, il a exploité autrui autant qu’il a pu. Quand il est arrivé à la richesse, son insolence n’a plus connu de limites. Et cela s’explique : Voilà un homme, né dans le prolétariat ou dans la petite bourgeoisie, auquel l’abondance et le luxe de la classe riche en ont toujours imposé. Intelligent, avide de posséder, d’être enfin lui aussi — pourquoi pas ? — un des « heureux » de la terre (il ne conçoit pas d’autre sorte de bonheur), un jour, sous une de ses multiples formes, le moyen d’acquérir la fortune se présente à lui. Sans doute, pour ce premier pas, il faut tremper dans une affaire louche, passer sur les camarades, sur un frère, ou sur des cadavres, mais qu’importe ! L’ultime but de l’agitation humaine n’est il pas de parvenir ? Et le premier geste fait, le reste vient par surcroît. Voilà notre homme riche. Dissipées les craintes et les angoisses du début. Ce qu’il possède, il le doit — il en est persuadé — à sa valeur personnelle. Où quantité d’autres ont vainement essayé, lui a réussi. Un formidable orgueil s’empare de sa personne. Il a changé de classe. Et un de ses premiers besoins est de cacher ses origines. M. Jourdain veut être un parfait gentilhomme ; il devient mamamouchi ! Il achète au pape un titre de noblesse ; il a un château, une écurie de chevaux de courses, des ancêtres ! Il pousse à outrance les manières en usage dans « le grand monde), et se montre ainsi d’un parfait ridicule. « Un sot parvenu est comme sur une montagne, d’où tout le monde lui paraît petit, comme il paraît petit à tout le monde » (Noël). Cependant tous les par venus ne se laissent point sottement griser par leur fortune. Certains, — les plus redoutables — conscients de leur force (l’argent permet tout), se retournent avec morgue vers leurs compagnons de la veille et deviennent pour eux d’impitoyables ennemis. Il semble qu’un besoin les pousse à racheter leur origine dans l’écrasement des pauvres qu’ils ont reniés. C’est l’histoire de tous les renégats. L’infâme Mussolini est un modèle de ce genre. Le parvenu est donc un être sans conscience, toujours dangereux ; et le prolétaire restera fraternel, secourable, humain, prêt aux besognes émancipatrices de demain tant qu’il s’opposera aux désirs malsains des parvenus, et tant qu’il pratiquera pour lui-même cette vertu nécessaire, définie par Albert Thierry, et qui a nom : le refus de parvenir. — Ch. B.


PASSIF, PASSIVITÉ (du latin pati, souffrir, endurer). Supporter une action sans chercher à s’y soustraire, ne pas agir, c’est être passif. Et le terme passivité désigne ce mode de comportement. En pratique ils sont l’immense majorité ceux qui renoncent à juger par eux-mêmes, à vouloir par eux-mêmes. C’est à l’Académie, à l’Église, au journal qu’ils demandent ce qu’il faut croire ; et pour agir ils attendent un mot d’ordre des chefs de file ou des autorités. Cette mentalité servile permet aux politiciens et aux capitalistes de les exploiter sans danger ; elle fait souvent le désespoir de qui voudrait l’affranchissement des masses populaires. Mais pourquoi redire ce que d’autres ont déjà dit tant de fois ? Creusons plutôt en profondeur le problème philosophique et moral de la passivité. Faut-il agir ou rester inerte, satisfaire nos désirs ou bien les supprimer ? Ni les religions, ni les philosophies ne concordent dans leurs réponses. Les différentes sectes de l’Inde recommandent d’ordinaire l’inaction. Elle est représentée comme l’idéal de la sagesse humaine par le Sankhya de Patandjali ; et le Nyavare proclame que l’activité est fille de la faute. Le Bouddhisme, réforme religieuse du Brahmanisme, s’inspire des vieilles croyances hindoues. Pour lui, la vie n’est qu’illusion et souffrance ; de l’existence naît le désir et le désir engendre la douleur ; des existences futures nous attendent, qui seront pleines de tristesse également, si nous ne parvenons à tuer tout désir par un renoncement complet. Ceux qui auront épuisé toute volonté de vivre entreront dans le nirvâna ; ceux qui ne l’auront supprimée que partiellement renaîtront sous des formes moins matérielles qui les rapprocheront du but final. A l’inverse du Jaïnisme, sorti lui aussi du Brahmanisme et qui prêche la cruauté envers soi-même, le Bouddhisme réduit la part de l’ascétisme et recommande surtout le renoncement moral et la charité. Sur la vraie nature du nirvâna, on a beaucoup discuté ; pour certains il consiste dans l’anéantissement total et complet, mais d’autres contestent cette interprétation. Schopenhauer s’est inspiré des doctrines bouddhistes. Dans le monde, tout veut, selon lui, car tout fait effort, désire vivre et agit. Une volonté inconsciente et aveugle, mais universelle, indestructible et nécessaire, se développe dans la matière inorganique, dans le règne végétal et animal, puis arrive à prendre clairement conscience d’elle-même dans le cerveau humain. Cette volonté impersonnelle donne ainsi naissance aux individus qui en sont des déterminations particulières. Elle ne saurait périr ; mais la volonté individuelle, c’est-à-dire l’effort qui constitue notre âme, peut disparaître puisqu’elle est soumise au temps et à l’espace. Chacun de nous doit donc s’appliquer à faire retour à l’inconscience, au nirvâna. Car vouloir « c’est désirer et faire effort ; c’est donc essentiellement souffrir, et comme vivre c’est vouloir, toute vie est par essence douleur. Plus l’être est élevé, plus il souffre. Voici le résumé de cette histoire naturelle de la douleur : vouloir sans motif, toujours souffrir, toujours lutter, puis mourir, et ainsi de suite dans les siècles des siècles, jusqu’à ce que notre planète s’écaille en pièces et en morceaux ». Comme les bouddhistes, Schopenhauer recommande, non le suicide, mais la pitié pour autrui et la destruction de l’égoïsme. La volonté individuelle doit disparaître. « Alors se produit l’euthanasie de la volonté (sa béatitude dans la mort) ; cet état de parfaite indifférence, où sujet pensant et objet pensé disparaissent, où il n’y a plus ni volonté, ni représentation, ni monde. » Parce qu’il est mieux adapté à la mentalité occidentale, le christianisme conseille l’effort et, l’action. Néanmoins, c’est à procurer des moments de paix totale dans la passivité que tendent ses pratiques de dévotion. Grâce à la quiétude mystique, l’esprit, oublieux de ses instincts et de ses désirs, éprouve une détente momentanée. On connaît l’épisode de l’Évangile où Marthe, qui s’empressait aux soins du ménage, se plaint à Jésus que sa sœur Marie ne l’aide pas et la laisse servir seule. Elle s’attire cette sèche réponse : « Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas ôtée ». Au dire de tous les commentateurs catholiques, cette phrase signifie que la vie spéculative est supérieure à la vie active. Doctrine consacrée par l’Église, du moins en théorie. Parce qu’il faisait prédominer les Œuvres sur les vertus passives, l’américanisme, un mouvement propagé aux États-Unis par le père Isaac Hecker et l’archevêque Ireland, fut condamné par Léon XIII, en 1899. Quand il oppose l’Idéal chrétien el l’Idéal de passivité des orientaux, Henri Massis montre son ignorance en matière de théologie. Mais il est indubitable qu’en pratique les dignitaires ecclésiastiques préfèrent l’homme riche en dollars à l’homme pourvu seulement de divines bénédictions. Les fructueuses intrigues les intéressent beaucoup plus que les dévotes méditations. Grâce à une merveilleuse collection de sophismes et de dogmes contradictoires, tout ensemble ils prêchent la résignation au peuple et attisent la cupidité des grands. Nous méprisons la duplicité des prêtres ; nous ne pouvons admettre l’idéal des orientaux. Sans doute il est indispensable à l’homme de connaitre périodiquement le relâchement et la paix, surtout lorsque l’allure de l’existence est trop rapide, les problèmes à résoudre trop compliqués. Même après la besogne d’une journée ordinaire, un répit s’impose ; la nature y pourvoit par le sommeil de la nuit. L’homme a inventé d’autres réconforts, et qui sont parfois dangereux, contre les soucis et les tracas : jeux, excitants, narcotiques, etc. Mais, pour nous, les heures de repos ne sauraient être qu’une condition, un prélude de l’action positive ; elles constituent seulement une phase préparatoire, un moyen, non une fin en soi. C’est la plénitude de l’existence individuelle, le libre développement des virtualités du moi que nous voulons ; sans doute, chacun doit tenir compte de la présence d’autres hommes, ses frères, mais il n’a pas à s’absorber dans un tout impersonnel. Nous sommes pour l’action, contre la passivité, du moins tant qu’il est utile de réagir et de lutter. A notre avis, l’action est la suite naturelle du rêve. « Dans le concept qui ne s’extériorise pas, il y a quelque chose d’inachevé, d’incomplet. Nous aimons croire que nos rêves ne seront pas toujours utopiques ; et la suprême griserie pour une volonté forte, c’est d’assister à leur réalisation. » (Vers l’Inaccessible). On objecte que l’activité n’aboutit qu’au progrès mécanique, incapable de nous procurer le bonheur ; et l’on ajoute que nos pères étaient plus gais que nous, qu’ils ne vivaient ni moins bien, ni moins longtemps, que les injustices ne sont pas devenues moins nombreuses et les rapports sociaux plus faciles. De purs sophismes, mais que les partisans du statu quo répètent avec une persévérance et une audace qui les font admettre comme d’incontestables vérités. L’homme a perfectionné ses machines au point de modifier complètement les conditions économiques ; malheureusement le progrès moral n’a pas fait le bond requis pour se mettre à l’unisson du progrès scientifique. Nous l’admettons ; toutefois, nous avons l’espérance, la certitude même que des transformations s’opèreront dans l’ordre moral, si l’on ne décourage pas ceux qui s’efforcent de les provoquer. Le fruit du travail doit être réparti avec équité ; c’est à accroître le bien-être de tous, non à favoriser le luxe de quelques potentats, qu’il faut employer les procédés nouveaux de l’industrie. En dispensant d’actions pénibles, le machinisme pourrait permettre de réduire singulièrement la durée du travail quotidien. Au lieu de multiplier les engins de mort, la science parviendra à diminuer la somme des maux qui nous affligent, quand elle le voudra. Guerre, Capitalisme, État sont d’artificielles institutions humaines ; elles cesseront d’écraser les peuples, dès que ces derniers refuseront d’obéir servilement. Le triomphe des maîtres est fait de la passivité des esclaves. Tendre la joue gauche, si l’on vous frappe sur la joue droite, comme le conseille l’Évangile, c’est abdiquer au profit des violents, c’est confondre la sottise avec la bonté. Gandhi a soupçonné les laideurs que recouvre parfois la non-violence. « Je crois, en vérité, a--t-il écrit, que s’il fallait absolument faire un choix entre la lâcheté et la violence, je conseillerais la violence… Mais je crois que la non-violence est infiniment supérieure à la violence : Pardonner est plus viril que punir. Le pardon est la parure du soldat. Mais s’abstenir n’est pardonner que s’il y a possibilité de punir ; l’abstention n’a aucun sens si elle provient de l’impuissance. On ne peut guère dire que la souris pardonne au chat lorsqu’elle se laisse croquer par lui. » Nous admettons sans peine que, chez Gandhi et chez nombre de ses partisans, la non-violence n’est pas la lâcheté. Celui qui refuse d’obéir, au risque d’être condamné par les tribunaux, est un brave. Ce n’est pas un être passif et sans individualité, c’est un homme énergique et fort. En tant qu’elle implique désobéissance aux ordres des autorités britanniques, j’approuve donc la méthode de non-coopération. Mais, pour le reste, elle ne m’enthousiasme nullement. Peut-être Gandhi ne pouvait-il, en pratique, adopter une autre attitude, la mentalité des hindous étant corrompue par des croyances religieuses très néfastes, quoi qu’en disent les admirateurs de l’Orient. N’a-t-il pas déclaré qu’il préférait la forme violente du sinn-féinisme à cette passivité résignée que représente, par exemple, la non-résistance au mal de Tolstoï. Il a raison de placer le droit au-dessus de la force ; et lui du moins prêche la résistance au mal. Mais pourquoi qualifier violence, et dans le mauvais sens du mot, le fait de résister par la force à un injuste agresseur ? Comment estimer coupable celui qui refuse de se laisser tuer bêtement par un policier ou un militaire ? Sa vie ne vaut-elle pas la vie de celui qui l’attaque, au nom d’autorités tyranniques ? Gandhi ne parvient pas à ébranler, par des arguments rationnels, le droit de légitime défense, qui permet à chacun de s’opposer, même par la force, aux entreprises d’un assassin. Pas plus que la nature, pas plus que la science, la force n’est, en elle-même, ni morale, ni immorale ; au service d’une mauvaise cause elle devient condamnable ; elle est bonne si on l’utilise, sans léser les droits de quiconque, pour réaliser un idéal généreux. Mais, parce qu’il n’a rien renié des croyances de ses pères, parce qu’il veut rester un « bon hindou » du point de vue religieux, le Mahàtma ne parvient pas à formuler une doctrine applicable hors de sa région. Louons-le d’avoir puissamment contribué au réveil de l’Inde ; reconnaissons que sa tâche était dure et qu’il devait compter avec d’antiques et puissants préjugés ; ne prenons ses idées ni pour le dernier mot de la sagesse, ni pour l’expression définitive de l’idéal humanitaire. Avec ses intouchables, ses parias, son régime des castes, l’Inde ne saurait servir de modèle aux peuples, comme voudraient le faire croire des écrivains pourtant bien intentionnés. — L. Barbedette.


PASSION, n. f. (du latin pati, souffrir, endurer). Sur le sens du mot passion, les psychologues ont discuté longuement. Il désignerait la sensibilité en général, selon certains, Descartes en particulier, l’appliquait à des états que nous appelons aujourd’hui émotions, désirs, inclinations. D’antres le réservent aux émotions violentes qui troublent profondément le corps et l’esprit. Ribot déclare que la passion doit être distinguée « de l’émotion d’une part et de la folie d’autre part : car elle est située entre les deux, à mi-chemin », La plupart rattachent maintenant la passion aux tendances ; elle consisterait dans une inclination exaltée qui domine et unifie toute la vie psychologique. Ce n’est pas un penchant nouveau, c’est un penchant antérieur développé outre mesure. Elle apparaît, quand une tendance prend le pas sur les autres, les absorbe à son profit et fait converger toutes les énergies vers sa fin particulière. Une affection unique, démesurément grossie, remplit la conscience du passionné. Sa puissance d’aimer est centralisée tout entière sur un seul objet. Son intelligence, en proie à une véritable obsession, ne pense qu’au but désiré ou aux moyens d’y parvenir. Inerte pour tout le reste, son activité devient fiévreuse dès que la passion est en jeu. Exclusive et jalouse, l’inclination, qui parvient à régner ainsi en souveraine maîtresse, ne permet plus aux autres de se développer. Ribot à raison de dire que la passion est dans l’ordre affectif ce que l’idée fixe est dans l’ordre intellectuel. Selon le milieu où il se trouve et l’objet qu’il poursuit, l’ambitieux, tourmenté par un continuel et violent besoin de s’élever au-dessus des autres, variera ses procédés. Son tempérament entrera aussi en ligne de compte ; le fourbe et le brutal useront de moyens différents. Mais qu’elle agite un conquérant fameux ou un obscur contremaître, l’ambition suppose une prodigieuse hypertrophie du moi. « J’ai couché dans le lit des rois et j’y ai gagné une terrible maladie », déclarait Napoléon, en songeant à la folie du pouvoir qui s’était emparé de lui. Déjà César, traversant un pauvre village des Alpes, disait à ses amis : « J’aimerais mieux être le premier dans ce village que le second à Rome. » Nos ministres et nos maréchaux n’avouent plus des désirs de cet ordre ; dans leur for intérieur, beaucoup estiment cependant que tout irait mieux s’ils étaient dictateurs. Chez les médiocres, chez ceux qui ne peuvent aspirer qu’à des situations moyennes, la passion s’attache à des objets de minime importance ; elle n’est ni moins tyrannique, ni moins envahissante. Le souci d’obtenir des promotions et des médailles occupe toute la vie de certains fonctionnaires : serviles devant leurs chefs, ils terrorisent avec délices leurs subordonnés ; dès qu’ils occupent un degré supérieur dans la hiérarchie, le copain d’hier n’est pour eux qu’un étranger. Dans les plus humbles milieux, on rencontre des individus qui, pour monter, acceptent les pires besognes, se font courtisans et délateurs, poignardent dans le dos leurs meilleurs amis. Et l’ambition n’est pas l’unique passion qui produise des effets de cet ordre. Poètes, dramaturges, romanciers nous ont amplement renseignés sur les mille aspects que l’amour revêt. L’avare s’oublie lui-même pour ne songer qu’à son argent. En face de l’or, il éprouve une joie extatique comparable à celle de l’ascète contemplant son dieu. Fursac a rencontré une femme qui couvrait d’or la surface de sa table, puis restait de longues heures à le considérer. Sur le point d’entrer en agonie, une autre déclarait : « Je voudrais faire fondre toute ma fortune et l’avaler avant de mourir. » Plutôt que d’entamer leur cher magot, des avares périssent de faim et de froid, se privent des remèdes qui leur permettraient de guérir. La passion du jeu était si grande dans l’Ancienne Chine qu’à défaut d’autre chose, certains livraient les doigts de leurs mains comme enjeu, acceptant qu’on les coupe si la fortune ne les favorisait pas. Un détenu politique, rapporte Descuret, se laissa mourir d’inanition : il jouait quotidiennement, bien que malade, sa ration de bouillon ou de vin. Le nombre est grand de ceux qui se suicident, après s’être ruinés à Monte-Carlo. On sait jusqu’où va quelquefois la passion des collectionneurs. Mazarin, en mourant, regrettait ses tableaux autant que le pouvoir. Pétrarque, Bertin on voulu rendre le dernier soupir dans leur bibliothèque. Un colonel, connu pour sa passion des médailles, fut pris de pneumonie et se trouvait depuis plusieurs heures dans un état comateux. « Je répétai devant lui à plusieurs fois et très haut, écrit Descuret, qu’il y aurait prochainement une vente de médailles magnifiques. Le colonel articule vaguement le mot médaille, puis recouvre peu à peu la conscience et guérit ». Mais, quelques années plus tard, le vol d’un tiroir de sa collection faillit lui être fatal : « Une seule consolation me reste, disait-il ; les imbéciles n’ont pris que les médailles en or ; un pouce plus bas, c’était les grands bronzes, les rares. Je n’aurais pas survécu à leur perte. » Même l’habitude de se mettre en colère peut dégénérer en besoin, en passion. « J’ai connu, affirme le naturaliste Virey, des hommes chez qui l’irascibilité était devenue un besoin. Ils cherchaient querelle à tout le monde, principalement à leurs amis, car ils exigeaient plus d’attentions de leur part que de tout autre. Ils étaient très désappointés lors qu’on refusait de contester avec eux ; et leurs domestiques n’ignoraient pas qu’ils seraient brusqués davantage s’ils ne prêtaient pas un léger élément pour faire dégorger la mauvaise humeur habituelle de leurs maîtres. » Chacun de nous a d’ailleurs rencontré de ces rombières insupportables, de ces vieillards toujours grincheux qui disputent constamment, et souvent sans motif, parce qu’ils éprouvent du plaisir à crier comme d’autres en éprouvent à rendre leur entourage heureux. Ces exemples suffisent à nous éclairer ; il serait facile d’en citer un plus grand nombre, car les passions s’avèrent multiples et diverses. N’étant que l’exagération des tendances, elles sont aussi nombreuses que ces dernières. On peut leur appliquer la classification utilisée pour les besoins physiques et mentaux. Les unes sont égoïstes et concernent soit le corps, soit l’esprit ; d’autres sont égo-altruistes ou purement altruistes ; d’autres enfin ont un objet impersonnel, celles qui se rapportent au vrai, au beau, au bien. D’un point de vue différent, et d’après la richesse de leur contenu psychologique, l’on distingue des passions inférieures, intermédiaires, supérieures. Dans les passions inférieures, la recherche du plaisir physique est le facteur essentiel ; intelligence et imagination jouent un rôle très réduit ; on se borne à répéter indéfiniment des gestes identiques. Ivrognerie et gourmandise rentrent dans cette catégorie ; le vin peut cependant être une source de consolation et l’art culinaire s’avère susceptible de raffinements délicats. Le besoin d’excitants, d’alcools, d’opium, de morphine, de cocaïne, etc., résulte parfois d’aspirations intellectuelles, je l’ai montré dans Vers l’Inaccessible ; et dès lors il est impossible de méconnaître l’élément esthétique qu’il contient. A l’origine des passions intermédiaires, l’amour par exemple, on trouve encore la sensation ; mais elles supposent, en outre un travail psychologique profond. Une transfiguration de l’objet s’opère, grâce à l’imagination qui ajoute, retranche, idéalise. Sans cesse l’amoureux découvre de nouveaux charmes dans la personne de sa bien-aimée ; parfois même il rêve d’héroïsme et de sacrifice, afin d’être plus digne de celle qu’il a choisie. Extrêmement riches au point de vue psychologique, les passions supérieures doivent peu à la sensation, beaucoup à l’intelligence. Elles ne comportent plus la répétition machinale de gestes analogues, mais une prodigieuse variété d’émotions et d’efforts. Sans parler des génies qui produisent des œuvres belles aussi naturellement qu’un arbre se couvre de feuilles et de fleurs, le simple dilettante n’éprouvera de joie esthétique que s’il refait, au moins dans une certaine mesure, le travail du créateur. La passion du vrai, celle du bien éveillent aussi les puissances de l’âme : les grands réformateurs furent transformés par leurs rêves, les grands inventeurs firent preuve d’une ingéniosité et d’une patience admirables. Par contre, le fanatisme, soit politique soit religieux, engendre l’étroitesse d’esprit et le désir de persécuter ceux qui professent des opinions différentes. Elle est déplorable, la mentalité du dévot qui multiplie les signes de croix, en marmottant des oraisons. Si variés que soient leur nature et leur objet, les passions ont pour effet commun de transformer la vie psychologique. Le centre de la personnalité change et une orientation commune est imprimée à toutes les facultés. Incapable de se fixer ailleurs, l’attention est retenue sur la fin poursuivie par le passionné. Appliquée à un objet unique, l’énergie mentale acquiert plus de force ; les raisons surgissent nombreuses et persuasives ; sans peine on découvre la solution des plus difficiles problèmes. Malheureusement, l’esprit devient la dupe du sentiment, car, très différente de la logique ordinaire, la logique de la passion adapte ses jugements à une conclusion posée d’avance. Simple instrument de la sensibilité, l’intelligence se borne à trouver des arguments qui légitiment les prétentions de l’intérêt ou les espérances du cœur. D’avance le prêtre admet les dogmes imposés par son Église ; c’est après seulement qu’il cherche à se démontrer à lui-même ou à démontrer aux autres que ses croyances ne sont pas contredites par l’expérience et la raison. Au chevet de son enfant malade, la mère, pour se convaincre qu’il guérira, songe qu’il est jeune, qu’il est robuste, que d’autres atteints de troubles semblables se sont rétablis grâce aux soins d’un docteur habile. Le médecin, au contraire, ne se prononce sur la gravité du mal qu’après avoir observé tous les symptômes, les défavorables non moins que ceux qui laissent de l’espoir. On sait combien facilement les amoureux s’illusionnent sur l’objet de leur affection, l’ornent de qualités qui n’existent, hélas ! que dans leur imagination. La passion ne s’embarrasse guère du principe de contradiction, elle accumule les idées de détail, sans relations logiques entre elles, mais qui tendent toutes à la même conclusion. Elle procède aussi par gradation, comme ces orateurs qui, pour convaincre leur auditoire, apportent des arguments toujours plus forts, eu égard, non à la raison, mais au tempérament et aux préjugés de ceux qui les écoutent. De même que l’intelligence, l’activité se trouve orientée vers un but unique ; d’où la puissance extraordinaire qu’elle acquiert parfois. On connaît quelques cas célèbres, il en existe bien d’autres. « Quand on veut donner des exemples de grands passionnés, écrit Ribot, on les prend toujours dans l’histoire politique ou religieuse, dans les expéditions guerrières ou maritimes, on cite des artistes ou des inventeurs enivrés de leur vocation. Il le faut bien, parce que ceux-là seuls sont connus. Ils ont laissé un nom parce qu’ils ont agi sur leur milieu ; leur passion a eu une répercussion forte et durable sur leurs semblables. Mais des milliers d’hommes ont vécu, possédés de passions aussi intenses, qui ne sont connus que d’un mince entourage, parce qu’ils n’ont pu s’élever faute d’appui intellectuel ou parce que leur passion (comme celle des amoureux) est limitée à deux individus dont la destinée est indifférente au reste des hommes. Malgré tout, cette passion qui n’a défrayé que des conversations locales ou des gazettes ignorées, n’en a pas été moindre comme puissance d’effort et condensation de la vie affective. » Reconnaissons, toutefois, que l’humanité abonde, non en grandes passions, mais en passions médiocres qui manquent soit de force soit de durée. Parfois elles apparaissent brusquement, parfois elles se développent lentement, d’une façon progressive. Le coup de foudre, fréquent dans les récits imaginaires, est rare dans la vie réelle. Et l’hypothèse d’une préexistence, au sens bouddhique ou spencérien du mot, n’est pas du tout nécessaire pour l’expliquer. Quand un esprit s’est donné un idéal et que cet idéal il le découvre, brusquement réalisé dans un être qui s’est trouvé sur son chemin, alors l’amour éclate dès la première rencontre. Un travail souterrain s’est produit dans l’inconscient ; sa mise au jour soudaine explique le caractère de brusquerie qui accompagne son irruption dans le champ de la conscience claire. Toute passion exige une période d’incubation préalable, un enfantement de longueur variable ; elle n’est jamais une création ex nihilo. L’événement extérieur, dans le coup de foudre, joue le rôle de l’étincelle qui enflamme la poudre au préalable entassée. Constitution morale, physique et hérédité prédisposent, d’ailleurs, aux différentes passions ; une sensibilité vive, une imagination ardente ont une importance essentielle. Surtout l’imagination qui, se conformant au désir, embellit l’objet de notre amour, enlaidit l’objet de notre répulsion. « Ce qu’on aime ou ce qu’on hait passionnément, écrit Mélinand, ce n’est pas l’être ou l’objet réel, mais une image de lui qu’on se forge soi-même. Le véritable objet de l’amour, ce n’est pas la personne vraie, mais la personne idéale créée par notre imagination. De même dans la haine, et dans toutes les passions. Il y a toujours création d’un fantôme, interposé entre la réalité et nous. » Parmi mes amis, plusieurs m’ont avoué qu’avant notre rencontre ils me voyaient hautain, tel un dieu de l’Olympe, ou brandissant une arme avec colère. Le ton de mes écrits en était cause ; et leur surprise fut grande lorsqu’ils me connurent pour de bon. Milieu social, éducation, climat, nourriture exercent aussi une influence indéniable. Dans le Nord, on est en général plus gourmand, dans le Midi moins travailleur. Les mœurs qui, selon Stendhal, « changent à peu près tous les cinquante ans », engendrent des passions spéciales. Chez certains, l’homosexualité est aujourd’hui une affaire de mode plus que de tempérament ; dans quelques milieux littéraires ou mondains, l’on se fait un point d’honneur d’oublier les femmes pour les éphèbes. Parfois, elle résulte de la monosexualité du milieu. « Dans les compagnies de discipline, qui étaient composées de condamnés militaires astreints à ne jamais sortir du quartier pendant toute la durée de leur service, écrit le Docteur G. Saint-Paul, l’homosexualité, ersatz de la sexualité normale, était extrêmement répandue. C’est là que l’on voyait l’union homosexuelle figurer en réplique fidèle de l’union sexuelle : l’un des conjoints étant l’homme, le mâle, le fort de l’association, prêt à peiner, à se dépenser, à risquer, à se faire punir pour l’autre, la femme, coquette, adulée, capricieuse souvent et passant à son partenaire corvées et charges trop lourdes. A l’occasion, scènes de jalousie, rixes, batailles, coups de couteau agrémentent ces mœurs et, dans la règle, le passif demeure ou devient la proie du vainqueur ». L’absence de femmes s’avère la raison d’être de ce comportement. Mais chez des hommes libres, l’homosexualité peut résulter soit d’un défaut de conformation dans les organes sexuels, soit d’anomalies dans les sécrétions, anomalies se rattachant à des dispositions anatomiques encore indécelables par le savant. Prodigieux est, d’autre part, l’influence de l’éducation sur la genèse et le développement des passions ; beaucoup de criminels accusent, à bon droit, leurs parents, le milieu où ils ont grandi, la société, d’être responsables des actes répréhensibles qu’ils ont commis. Il arrive que la passion prenne fin par épuisement ou par satiété ; elle peut aussi se transformer ; malheureusement il n’est pas rare qu’elle ait pour terme la folie ou la mort. D’où l’idée, fréquemment soutenue, qu’elle est à l’énergie morale ce que la maladie est au corps ; d’où l’anathème lancé contre elle par les Stoïciens et, depuis, par maints autres. Kant affirme que toute inclination sensible est Pathologique et que l’on diminue son mérite en s’éprenant d’enthousiasme pour le bien. Plusieurs, en particulier Fourier, estiment par contre, que toutes les passions sont également utiles et bonnes. « Elles nous guident comme la boussole le marin, et nous indiquent vers quel but doivent tendre nos efforts. » Dans le phalanstère, la nouvelle organisation sociale préconisée par Fourier, les passions les plus diverses avaient complète satisfaction. En réalité, il existe des passions nocives, tant pour l’individu que pour ceux qui l’entourent, et aussi des passions capables d’assurer à l’existence plus de noblesse et d’intensité. Ceux qui firent de grandes choses, pour le bonheur comme pour le malheur de leurs semblables, furent, en général, des passionnés. C’est d’après l’objet poursuivi et les conséquences observables qu’un juge impartial arrive à se prononcer. Reconnaissons, toutefois, que la passion même bonne, l’amour excessif du beau ou du vrai par exemple, suppose un certain déséquilibre mental. Quant aux passions néfastes, nous parvenons à les dominer en détournant l’attention des objets qui les attirent et en leur refusant les satisfactions qu’elles réclament. Plus tard, la morale, devenue expérimentale et physiologique, disposera d’ingrédients capables de modifier nos sentiments. Les découvertes récentes, concernant l’influence des produits sécrétés par les glandes endocrines sur le caractère et le comportement des individus, prouvent qu’il ne s’agit point là de vues chimériques. — L. Barbedette.


PASTEURISATION La pasteurisation est un procédé qui vise à détruire champignons et microbes, grâce à un chauffage qui va de 65 à 75 degrés et qui est suivi d’un refroidissement brusque. La stérilisation ainsi obtenus est incomplète, car certains microbes résistent à cette température. Par contre, elle dénature moins les liquides qu’une stérilisation obtenue par une température de 100 ou 120 degrés. On emploie fréquemment ce procédé pour le lait. Ce dernier est alors chauffé à 70-75°C, puis on le refroidit brusquement, afin d’éviter les températures Intermédiaires de 30 à 40, qui sont particulièrement favorables à la germination des spores ayant pu échapper à l’action de la chaleur. Les grandes sociétés laitières ont souvent recours à ce procédé. Le lait pasteurisé pouvant se conserver pendant deux jours. Mais, bien qu’à un degré moindre que le lait stérilisé, le lait pasteurisé perd une partie de ses qualités naturelles. On sait que l’usage exclusif du lait stérilisé conduit au rachitisme et à la maladie de Barlow, lorsqu’on ne compense pas la destruction des vitamines par des aliments frais. On emploie aussi la pasteurisation pour les vins, afin de les conserver et de les vieillir. Certainement, Pasteur à rendu un grand service à l’humanité en attirant l’attention sur l’énorme rôle joué par les infiniment petits. Ils sont cause d’un nombre prodigieux de maladies (voir Microbes) et l’on doit prendre contre eux de sérieuses précautions. Néanmoins, la crainte des microbes ne doit pas conduire à d’autres excès dangereux. Depuis Pasteur, la médecine a fait de grands progrès ; elle a, en particulier, mis en évidence le rôle des vitamines absolument nécessaires au développement de l’organisme et qui sont détruites par les températures élevées. La cuisson enlève à certains aliments une notable partie de leur valeur ; et, sous prétexte de tuer les microbes, il ne faut pas s’abstenir, par principe, de tout ce qui est cru. On doit même connaître que, sur certains points de grande importance, les savants s’écartent de plus en plus des méthodes et des idées chères à Pasteur. Ce qui n’enlève rien au mérite du célèbre chimiste, mais démontre que nul n’est infaillible et que la science a pour condition primordiale, non l’idolâtrie à l’égard des grands hommes, mais la libre critique et des recherches toujours plus approfondies.