Encyclopédie anarchiste/Poésie - Poison

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Collectif
Texte établi par Sébastien FaureLa Libraire internationale (p. 2070-2080).


POÉSIE. Rien d’aussi vaste que ce mot qui est sujet aux interprétations les plus diverses et revêt bien des sens. D’Homère à MM. Paul Claudel et Paul Valéry, pour prendre deux pôles, il y a de la marge. L’application qu’on a pu faire de la poésie (le mot et la chose) varie à l’infini et l’on éprouve quelque embarras à rechercher une signification à peu près exacte.

Il est évident qu’au berceau des civilisations, la poésie se confond avec le chant. Le poète chante. Il chante les guerriers victorieux, l’amour, les champs, le ciel et la terre. Orphée chantait et les bêtes les plus féroces se couchaient à ses pieds. Amphion chantait et, aux accents de sa lyre, les pierres de Thèbes se rangeaient les unes sur les autres. De même, Tyrtée chantait et les guerriers se précipitaient dans la mêlée. Les premières manifestations de la poésie sont du genre lyrique et du genre héroïque. Il faut y joindre le genre bachique ou dithyrambe, en l’honneur du dieu du vin, et le genre érotique.

Ainsi, au début, on rencontre les chants de guerre, l’ode héroïque ou pindarique (du nom de Pindare), les chœurs lyriques qu’on trouve dans les tragédies, les cantates, les chansons… Au Moyen Age, ce seront les mêmes essais, les mêmes tâtonnements avec les chansons de geste. La guerre, l’amour, les rivalités des dieux et les grands de ce monde font les frais de la poésie.

Plus tard, avec l’évolution des langues, la poésie se sépare du chant, est soumise à des règles fixes que certaines révolutions d’écoles tenteront d’enfreindre et que les époques dites de décadence s’enorgueilliront de mépriser. Mais, en résumé, la poésie doit tenir compte d’un certain rythme. Chantée au commencement, elle est, par la suite, scandée, soit, comme chez les anciens, par le jeu des syllabes longues ou brèves ; soit, comme chez les classiques français, par le jeu des hémistiches, de la césure et de la rime. Chez les contemporains, le vers est torturé, disloqué, ne relève plus que de vagues assonances et d’une musique approximative. La poésie se réfugie volontiers dans l’abscons, échappe à toutes règles et rejoint la prose tant par son absence de clarté que par ses accrocs à la plus élémentaire syntaxe.

Outre les lois qui ont toujours déterminé la poésie à travers les âges, il faut considérer l’emploi de termes dits nobles, et d’images plus ou moins justifiées. Le poète se doit de prononcer coursier pour cheval, et de désigner la lune comme l’astre d’argent, pour prendre un exemple. Ou encore de prêter un char et des doigts roses à l’aurore. A la longue, l’abus de telles images a été vivement ressenti. On s’est efforcé de renouveler les vieux stocks, ce qui a conduit nos rimeurs à des fantaisies dangereuses autant que nébuleuses.

Au fond, la poésie vient du besoin qu’avaient les hommes de magnifier les choses et eux-mêmes. Non seulement ils chantaient, mais encore ils avaient recours à l’image : métaphore, allégorie, fable. On dit souvent qu’il est possible de goûter de la poésie dans une prose harmonieuse et colorée et il est certain que la poésie ne s’exprime pas fatalement sous forme de vers (si l’on prend le mot : poésie, dans son sens général). Mais, étroitement définie, la poésie a ses lois. Et il est tout aussi vrai qu’il ne suffit pas de rimer avec excellence pour s’avérer poète.

En réalité, la poésie est née du désir irrésistible qui a toujours poussé l’homme à élever son esprit, à échapper à sa basse animalité, à s’ennoblir en quelque sorte. Il est tout naturel qu’au début il ait traduit les sentiments qui l’agitaient en face du spectacle de l’univers et de l’énigme de la création. Il a chanté les dieux et les héros et, en les chantant, il les a créés. Il a chanté l’amour, qui pouvait n’être que le contact de deux épidermes et la satisfaction fugace d’un instinct brutal et il en a fait une passion redoutable, dominante, bouleversante. Il a chanté les batailles, éveillé dans les âmes l’amour du clan, de la cité, de la patrie. Durant les siècles, le poète fut un charmeur, un enchanteur, versant dans les cerveaux un redoutable opium, travestissant la vérité des choses. Tour à tour lyrique, épique, bachique, érotique, héroïque, bucolique, il a permis l’épanouissement du « divin mensonge », s’opposant à ce que le bipède humain vit clairement, nettement, la froide réalité. Mais il a aidé des millions de réprouvés à supporter la dure et fade existence, parmi des chimères et des rêves impuissants. J’oserai écrire que, toujours, le poète fut un malfaiteur social, généralement domestiqué par les maîtres, et qui, malgré lui, par la vertu de ses chants, a puissamment aidé l’homme à grandir, à sortir de lui-même. Il a pris la bête rampant dans la fange et l’a projetée vers le ciel. Un ciel vide, soit. Mais, par delà ce néant, il y a des horizons à atteindre. Le poète peut devenir, demain, le guide.

Les peuples ont toujours eu, d’ailleurs, les poètes qu’ils méritaient. Sans essayer de remonter aux origines de la civilisation, il est indispensable de noter le grand poème de l’Inde : le Ramayana. « Un immense poème, dit Michelet, vaste comme la mer des Indes, béni, doué du soleil, livre d’harmonie divine où rien ne fait dissonance. Une aimable paix y règne… la Bible de la Bonté… la mer de lait… » Le Ramayana, c’est la sublime histoire de Rama combattant le mal et la nuit. Et c’est l’âme de toute une race de grande douceur et de longue patience pour laquelle l’esprit est tout, circule partout, dans l’animal et dans l’arbre géant, et dans les brins d’herbe. Cela sans la moindre superstition. L’intelligence ne perd pas ses droits. Dieu n’est qu’un symbole. S’il prétendait tyranniser l’homme, ce dernier lui rappellerait que c’est lui qui l’a fait et qu’il peut le faire s’évanouir en soufflant dessus. Poème d’amour, et de paix fraternelle, et de liberté. Ici le poète est vraiment le sage, et le prophète.

L’Égypte a sa poésie, qui est celle de la Mort. Rien ne dure. La vie circule d’un être à l’autre et le néant est au bout. Mais l’Amour est plus fort que tout. Isis retrouve, à Byblos, son amant, Osiris, transformé en pin, l’arbre vivant, l’arbre qui pleure. Car l’arbre a une âme, un cœur. Et aussi toute la Nature que symbolise Isis, la femme, la mère, la vie, l’amour. N’oublions pas qu’Isis-Osiris, étant deux, ne font qu’un et qu’Isis fut fécondée dans le ventre maternel, mettant au monde un fils, Horus, qui se trouve être son père. Symboles naïfs sous lesquels il est facile de découvrir les réalités. Mais nous sommes plutôt dans le mythe que dans la poésie, telle qu’on l’entend, dans l’Occident.

Si nous passons au Juif, nous découvrons la poésie de l’esclave. Un dieu cruel, implacable, règne sur un peuple avide, cupide et essentiellement religieux. Mais le Juif n’a rien imaginé. Il a emprunté aux autres et il prêtera, plus tard, au chrétien, à la petite semaine. Poésie terriblement pratique. Moïse est dictateur. Joseph est financier. Tous les grands Juifs sont plus ou moins devins, chiromanciens, faiseurs de tours. Et Jéhovah, qui connaît son peuple, agit en tyran, n’apparaissant que pour sévir. Mais le Veau d’Or est plus puissant que lui et déjà, en exil, en Chaldée ou en Égypte, les Juifs pratiquent le commerce d’argent et font fortune. Poésie de sécheresse et de stérilité.

La Perse, avec son combat éternel du Bien et du Mal — Ormuz contre Ahrimane — et sa légende de l’Aigle, son culte de la Femme et de la Mère, nous a légué le Shah Nameh de Firdousi, qui fut, par sa vie, ses infortunes, son influence, quelque chose comme son Homère. La Syrie nous a donné la poésie de l’inceste, de la prostitution, de la mutilation, avec Astarté et Moloch, la femme poisson-colombe, Belphégor le priapique, les orgues, les bacchanales… Mais, pour discerner l’origine véritable de la poésie, il faut atteindre les Grecs héritiers et dépositaires des vieilles légendes d’Orient.

Avec la Grèce, c’est le culte de la Beauté. Les Dieux n’ont pas d’autre signification. Nous nous évadons du mythe cadenassé et le poète ne se confond plus avec le prophète ou le prêtre. Les Grecs imaginent des Dieux à profusion, chacun d’eux correspondant à une nécessité de leur vie sociale. Jupiter n’a guère plus d’importance, pour les Grecs, qui savent à quoi s’en tenir, que Marianne pour les républicains français. Les dieux incarnent des besoins, des aspirations. Ils sont à l’image et à l’a mesure de ceux qui les inventent et ils n’interviennent dans les affaires des mortels que de façon humaine. Le roi, le chef de la troupe olympienne ne conquiert ses nombreuses maîtresses que par subterfuge, en se transformant en taureau, en pluie d’or ou en prenant l’apparence d’Amphitryon. Les dieux sont pleins de défauts, de vices, qui appartiennent à l’homme. Ils sont vaniteux, vindicatifs. Junon est jalouse. Apollon se venge sauvagement de son rival. Mars est un adjudant grotesque. Mercure est un voleur. Diane est une pimbêche. Les Grecs s’amusent. Ils plantent des dieux à tous les carrefours. Les hommes qui se sont imposés dans la guerre ou dans les arts, Hercule, Thésée, Esculape, Prométhée, prennent du galon et deviennent, pour le moins, demi-dieux.

Les Grecs ont trop de dieux qu’ils font, défont, accommodent aux goûts du jour et qui ne sont, au fond, que des créations fictives et représentatives. D’une bourgade à l’autre, les dieux changent, n’ont pas les mêmes attributs. C’est un jeu. Les fables les plus diverses se succèdent, se multiplient, empruntées à l’Orient, dénaturées, arrangées. En dernière analyse, les dieux sont installés chez les hommes, vivant de leurs passions, dans une familiarité constante. Les Grecs sont comme les enfants parmi les fées de leurs contes qui peuplent leurs rêves sans les absorber, pratiquement.

Dès lors, la poésie se transforme. On ne peut, ici, que résumer et il n’est pas dans notre cadre de tenter l’histoire de l’esprit humain. Considérons seulement que l’Inde, avec son culte du feu : Agni, le vrai dieu ; que l’Égypte, avec son culte de la vache nourricière et maternelle ; que la Perse, avec sa dualité du Bien et du Mal, de la Lumière et des Ténèbres ; que le Chaldéen, le Phénicien, le Juif, et tous les peuples enfants sont demeurés en arrêt devant le Mystère qu’ils ont interprété, les uns avec joie, avec l’amour, les autres dans la haine et l’épouvante. Les Grecs ne sacrifient qu’à la Beauté. Ils sont amoureux du Soleil et de la Forme, Mais leurs balbutiements poétiques, comme ceux de tous les peuples (on le verra avec nos propres chansons de gestes) vont aux héros des batailles. Les rapsodes errant de cité en cité comme, plus tard, nos jongleurs moyen-âgeux et nos trouvères, ne jouent de la lyre que pour chanter les exploits des rois, roitelets, guerriers, leurs faits d’armes, leurs victoires, leurs amours.

L’origine de la poésie doit être cherchée dans l’énigme que la nature offre à l’homme et dans le goût du merveilleux. La poésie est, d’abord, essentiellement panthéiste chez les peuples orientaux dotés, déjà, d’une métaphysique, astrologues, navigateurs ou pasteurs, voués à la contemplation. Chez les nomades épris de batailles, elle revêt un caractère de nihilisme féroce. Mais, avec les uns et les autres, elle est sœur de la musique. Les clans, les tribus, les peuples se montrent friands d’harmonie dans les sons et dans les mots.

L’aède grec, lui, chante pour le plaisir. Il se soucie peu du Mystère qui l’environne. Les symboles dont il fait choix sont clairs et, même, quand il puise dans les vieilles légendes rapportées par les voyageurs, il les accommode à son goût, sous un ciel qui demeure pur et calme, Dès lors, la poésie perd son caractère primitif d’unanisme, pour employer un mot moderne. Elle est conforme à l’âme de ce petit peuple bavard, discutailleur, frivole. J’ose m’étonner de constater l’influence (les arts plastiques mis à part) que quelques bourgades échelonnées sur les bords de la Méditerranée ont pu exercer, au cours des siècles, sur le monde européen qui persiste à s’alimenter à la source gréco-latine, alors qu’il pourrait puiser dans la richesses de ses folklores (notamment en France, où le Moyen Age est prodigieux).

Il n’est pas dans mes intentions de dresser, ici, un tableau complet de la poésie et de son évolution. Un tel tableau nécessiterait des volumes. Nous noterons que la poésie grecque a vu le jour, très probablement, sur les côtes de 1’Asie-Mineure, vers le Xe siècle avant Jésus-Christ, avec les Orphée, les Amphion, les Linos. Puis apparut la poésie épique, consacrée aux combats. Ce sont les aèdes qui la propagent par leurs chants, lesquels ont trait aux prouesses des guerriers, particulièrement des ancêtres entrés dans la légende. Les dieux se mêlent aux hommes, interviennent entre les combattants. De là, Homère, l’immortel Homère, qui n’a fait que donner son nom à une œuvre collective et lui a fourni, peut-être, l’unité de composition. On ne sait rien d’Homère, représenté généralement sous les traits d’un vieillard aveugle, sinon que sept villes prétendent lui avoir donné naissance. Il faut observer que l’Iliade et l’Odyssée furent recueillies par les soins de Pisistrate, tyran d’Athènes, au vie siècle et que, plus tard, au iie siècle, Aristarque revit très scrupuleusement ces deux poèmes dont il supprima nombre de vers inutiles ou fâcheux.

L’Iliade, c’est l’histoire de la guerre que les Grecs livrèrent aux Troyens. C’est une succession de chants qui finissent par devenir fatigants. L’Odyssée a plus d’intérêt. Ce poème relate les aventures du subtil Ulysse (Odyseeus) et côtoie le roman ou le conte de fées. L’influence de ces deux œuvres fut formidable en Grèce. La poésie lyrique et tragique ne cessa de s’en inspirer. Cependant, il y eut, avec Hésiode, comme une sorte de réaction. Ce poète s’efforça, dans Les Travaux et les Jours, de condenser les connaissances de son temps et d’enseigner (en grec : didasco), d’éduquer, d’instruire ses contemporains. Il créa ainsi la poésie didactique. Toute la poésie grecque sort d’Homère et Hésiode.

La poésie lyrique s’affirma avec Tyrtée (le Déroulède de Sparte), qui entraînait les guerriers à la mort ou à la victoire ; avec Sapho, prêtresse de l’amour ; avec Anacréon, poète érotique et charmant qui chantait « le divin Eros, maître des dieux, dompteur des hommes » ; avec Pindare qui composait des Odes pour les jeux olympiques, pytiques, isthmiques (c’était une manière de poète officiel). Puis, la poésie tragique, avec Eschyle, Sophocle, Euripide, triompha. Ces trois grands tragiques qui influencèrent les Latins et notre xviie siècle, n’eurent que de pâles imitateurs. Par contre, le génial, l’immense Aristophane, ennemi de la guerre, ennemi de la démocratie ridicule de son temps, ennemi du socratisme créateur de Dieu et marchand de morale, connut, à travers les siècles, un succès qui ne se démentit jamais. Il demeure le premier poète comique à la verve cinglante et vengeresse, père de tous les satiristes et de tous les pamphlétaires.

Après lui, on ne voit guère que Ménandre, dont on n’a conservé que quelques fragments, et qui s’attache surtout à la peinture des mœurs de son temps.

Il ne faudrait pourtant point oublier Archiloque, qu’on connaît imparfaitement et qui, dans ses iambes, donna naissance à la satire.

Les Romains surgissent ensuite. Ils se nourrissent des Grecs. L’Odyssée est traduite en latin, Névius adapte, à la scène, les comédies d’Aristophane. Ennius (un Grec) donne des tragédies. Mais c’est la comédie, surtout, qui se développe avec Plaute et Térence, le premier s’apparentant à Aristophane, le second à Ménandre qu’il imite. Mais Plaute est le plus grand auteur romain. Il a décrit, quelquefois avec grossièreté, usant d’une liberté extrême, les mœurs de son temps, flagellant les esclaves, les femmes impudiques, les soldats, les voleurs et tripoteurs de l’époque, s’attaquant courageusement aux maîtres et aux institutions, dénonçant les vices et les lâchetés. L’influence de Plaute, comme celle d’Aristophane, s’est fait sentir sur le xviie siècle. Racine et Molière ne l’ont pas oublié et les poètes comiques contemporains pas davantage (Laurent Tailhade a adapté la Farce de la Marmite et Tristan Bernard, dans les Jumeaux de Brighton, s’est souvenu des Menechmes).

Le grand poète de Rome, c’est Lucrèce, l’auteur de « De Natura rerum ! ». S’inspirant de la philosophie à tendance matérialiste d’Épicure, il s’efforce d’expliquer l’univers sans dieux — ni Dieu. Il combat la religion et prévoit la théorie des atomes. Le premier, il professe que la terre n’est pas le centre de l’univers et que d’innombrables mondes vivent, naissent, meurent. Les Dieux n’y peuvent rien, s’ils existent. L’évolution des êtres se poursuit (Lucrèce laisse prévoir Darwin), dans la lutte pour la vie, par la force ou par la ruse. Aucun poète n’a fourni une vision aussi claire de la réalité des choses et la Science, depuis, n’a fait que confirmer, dans son ensemble, les théories — qui tiennent de la divination — du poète de De Natura rerum qui est le sommet de la poésie didactique.

Avec Catulle, d’abord ; puis Virgile, la poésie bucolique prend son essor. Mais Virgile n’est pas seulement l’auteur des Eglogues, des Georgiques. Son œuvre la plus importante est l’Enéide, poème épique, imité d’Homère, où il chante, à son tour, les exploits et les infortunes d’Enée, guerrier rescapé de la ruine d’Hion.

Horace fait triompher la poésie satirique. On sait ce que lui doivent nos auteurs les plus renommés, dont l’illustre Boileau-Despréaux qui prétendit fixer, à la prosodie et à la métrique, des règles éternelles. Tibulle continue Catulle et il est continué par Properce. Ovide met la mythologie grecque en vers latins. Puis, plus tard, Lucain tâte de l’épopée avec la Pharsale. Perse reprend le fouet de la satire qui appartiendra, sans contestation, à Juvénal, plus brutal, plus mordant, plus audacieux qu’Horace. Quant à la poésie tragique, elle a son représentant dans le médiocre Sénèque. Et c’est la fin. Les Barbares envahissent l’Empire. La Décadence s’impose. Le Monde occidental est bouleversé.

Nous entrons dans la fameuse nuit du Moyen Age. Tout est à recommencer. Nous voici, de nouveau, en présence d’un peuple enfant, qui balbutiera sa poésie, tâtonnera, créera, jusqu’au jour où, après les guerres d’Italie, et ce qu’on a appelé la Renaissance, les Grecs et les Latins s’installeront despotiquement chez nous.

Le Moyen Age, c’est un recommencement. Les guerriers du Nord se sont abattus sur la Gaule, dont les indigènes — les Celtes — ne sont, eux-mêmes, que les descendants d’autres envahisseurs. On ignore la Grèce. On ne sait pas Rome. Tout est à refaire, parmi les combats. La poésie fleurit, instinctivement. Elle débute, comme autrefois, par le chant. On va chanter les gestes (du latin : gesta, actions, prouesses), des héros. C’est le siècle de l’épopée. Ici, deux théories : 1° les peuples jeunes s’adonnent à la cantilène (ou chanson) que les soldats répètent à l’envie (voyez, à notre époque, la Madelon, cantilène). Puis, avec les jongleurs, successeurs des aèdes, les cantilènes se développent, touchent au lyrisme et à l’épopée ; 2° d’après Joseph Bédier, les chansons de geste sont composées par des clercs et récitées, ensuite, par les jongleurs. Cette querelle n’a pas grande importance. Ce qu’il faut voir, c’est qu’à l’origine de la poésie française, on chante. Et l’on chante les gestes, les exploits des héros. L’assonance suffit. La rime n’interviendra que par la suite. Les vers sont décasyllabiques et groupés en laisses ou couplets. Le jongleur s’en va, de château en château, avec sa vielle et ses petits manuscrits. Et les féodaux écoutent. Le jongleur chante pour eux.

Aucun emprunt aux Grecs ou aux Latins. Les premiers poètes puisent dans leur propre fond. Ils disent l’héroïsme des paladins, puis des croisés. C’est ainsi que voient le jour toute une série de poèmes épiques : Berthe aux grands pieds, Huon de Bordeaux, la Chanson de Roland, Oger le Danois, les Quatre fils Aymon, etc., etc. En même temps se développe le fabliau, qui est une manière de satire et dont un recueil, rédigé au xie siècle, le Romulus de Marie de France, nous a été légué. Mais pour bien suivre le développement de la poésie au Moyen Age, il faut tenir compte des conditions sociales, des invasions, des luttes entre féodaux, etc… C’est ainsi que la poésie épique comprend trois cycles : celui de Charlemagne, celui de Guillaume d’Orange, celui de Don de Mayence. Il ne s’agit que de gestes des chevaliers chrétiens en lutte contre le Sarrazin. Une des plus populaires de ces chansons de gestes, c’est celle qui nous est parvenue sous le titre : Les Quatre fils Aymon. D’autre part, la poésie allégorique donne naissance au fameux Roman de la Rose (de Guillaume de Lorris et Jean de Meug), et les fabliaux ou ysopets (d’Ésope) aboutissent au Roman de Renart et à Rutebœuf, un des premiers poètes satiriques et l’ancêtre de Villon.

Deux langues, d’ailleurs, s’affrontent. Les troubadours triomphent dans le Midi ; les trouvères dans le Nord. Mais la poésie provençale, avec ses « saluts d’amour », ses ballades, ses « chansons courtoises » exerce une grande influence sur l’évolution du lyrisme en France.

Nous voici au xive siècle, avec Eustache Deschamps qui compose sa ballade sur le Trépas de Bertrand-Du-Guesclin et un certain nombre de poèmes satiriques…

Nous ne ferons que mentionner Villon, dont nous étudions l’œuvre et la vie (voir Villon, dans une autre partie de cet ouvrage). Et c’est la Renaissance avec Ronsard, la pléiade, tout un immense effort de renouvellement (voir article : Renaissance).

Cela nous mène jusqu’à Malherbe, parmi bien des résistances. Mathurin Regnier, notamment, attaque le premier des classiques avec vigueur. Mais c’est Malherbe qui a raison de réagir contre l’imitation des anciens et d’imposer la langue de son temps. Il commande la clarté, la logique, l’harmonie des vers. Mais il aboutit à une certaine sécheresse qui contraste avec la verve du satirique Mathurin Regnier, son adversaire, héritier de Villon et de Clément Marot. Son autorité devient telle qu’il écrase d’excellents poètes : le lyrique Théophile de Viau, Saint-Amant, Cyrano de Bergerac… Il sera suivi par les maîtres du xviie siècle et Boileau s’écriera : Enfin, Malherbe vint !…

Ce xviie siècle, on le dit ici, sans la moindre velléité de polémique littéraire, fut plutôt odieux. Si on excepte Corneille (qui fut un romantique jeté dans le carcan classique et qui, deux siècles plus tard, aurait peutêtre écrit Ruy-Blas), les copieurs qui ont nom Racine, La Fontaine, Boileau, Molière n’ont rien apporté que ce qu’ils ont pris aux autres. Ils utilisaient les Grecs et les Latins, mais ils n’ignoraient pas le Moyen Age et la Renaissance. Ils ont bénéficié de ce fait que la langue s’est à peu près fixée sous Louis XIV (Malherbe ayant mis la poésie en cage). Ils travaillaient sur du vieux, rapetassaient ; ils puisaient partout. Le grand siècle est le siècle de la stérilité et du plagiat. La poésie est morte ; tout lyrisme est éteint, toute fantaisie absente. L’ennui règne. Molière pille ses devanciers et ses voisins. La Fontaine transpose et son inspiration manque de poumons. Boileau, pion accablant, prend son bien où il le trouve, même chez ceux qu’il fustige. Seul, Racine, par la peinture des passions (mais des passions frigorifiées dans le moule de l’alexandrin) peut prétendre à l’invention. Ce qui manque le plus au xviie, c’est l’originalité. Le Moyen Age est confus, barbaresque, énorme, ridicule et puéril. La Renaissance innove. Malherbe réglemente comme un préposé aux douanes poétiques. Les « grands génies » qui tournent autour du Roi Soleil, cette image de la solennité morne et pesante, écrivent, riment, officiellement, sur de vieux canevas (à quelques exceptions près) et des thèmes rabâchés.

On le verra avec les successeurs, quand tons les sujets seront épuisés et qu’un Voltaire, en dépit de son génie, devra ramasser les miettes des grands maîtres, passer de Brutus à Zaïre et à Mérope. Au fond, nul poète véritable au xviiie siècle si ce n’est l’abbé Delille, ancêtre du symbolisme et quelques lyriques un peu pompeux genre Millevoye et Le Franc de Pompignan. Au théâtre, parmi les comiques, brillent encore les Regnard, les Destouches, les Piron, les Gresset. Parmi les tragiques, Crébillon s’exténue et Ducis cherche sa voie, maladroitement, du côté de Shakespeare. On sent que tout est dit. Le râtelier gréco-latin est vide. Il va falloir passer à un autre genre d’exercices.

Aussi le lyrisme tant méprisé va-t-il connaître, avec un J.-B. Rousseau, un renouveau inespéré. Parny apparaît presque comme un précurseur. On cherche. Il faudra que surgisse André Chénier pour que la poésie retrouve ses ailes, encore que l’auteur des Idylles et des Jambes, mort trop jeune, sans avoir donné sa mesure, se soit complu un peu servilement à l’imitation des anciens. Mais André Chénier marque, malgré tout, un point de départ. Le romantisme s’annonce.

Le romantisme, c’est une réaction violente, une bourrasque qui s’élève contre le classicisme. On veut s’exprimer librement et tout exprimer. On secoue les règles caduques. On bouleverse le vocabulaire. Par dessus les maîtres à perruques, on saute sur le Moyen Age. On ressuscite Villon, Ronsard. La tragédie est condamnée. On s’accroche au drame, formule nouvelle, qui se réclame de Shakespeare, de Gœthe, permet de fouler aux pieds les lois de l’unité de temps et de lieu. De même le vers, ligoté, emmailloté, voué à la crapaudine de la césure, privé de la gymnastique de l’enjambement, se retrouve plus aérien, bondit vers les espaces libres. Le passé moyen-âgeux ne suffit plus. On vole vers l’Orient, un Orient conventionnel, mais plein de couleurs, rutilant et chaud, où la fantaisie ne connaît aucun bâillon. La formule du romantisme tient dans un mot : Liberté. Mais, liberté dans le cadre d’une prosodie consentie, régulatrice, permettant les bonds de l’imagination et ne présentant que des obstacles aisés à franchir ou à tourner. Ceci pour la technique. Pour l’expression, la liberté sans rivages, selon le mot que Vallès reprendra plus tard. Tout le xixe siècle qualifié de « stupide » par un polémiste délirant, aussi bien dans l’ordre politique et social que dans l’ordre scientifique ou littéraire, s’explique par ce mot : Liberté. La Révolution a profondément agi sur les esprits et le pédantisme des siècles précédents rebute toute une jeunesse ardente, avide de mouvement, brûlée de curiosité, Il y a bien encore quelques retardataires qui s’efforcent de défendre le temple classique. Mais les jeunes iconoclastes sont trop nombreux et leurs assauts s’avèrent impétueux. Les Lemercier, les Baour-lorman reculent. Le romantisme va s’affirmer dans un ouragan.

Ses sources sont l’Orient et le Moyen Age. Ses maîtres, il va les chercher ailleurs qu’à Rome et à Athènes. Et il se dresse impétueusement contre les derniers champions de la tragédie ou de la poésie didactique représentées par un Castel qui chante la forêt et les plantes, un Boisjolin qui rime une Botanique, un Campenon, un Gudin, un Laya, un Lemercier, un Arnault, un Raynouard, un Brifaut. Tout cela sent la fin. C’est la queue sans prestige du grand siècle, sans la légèreté libertine et l’ironie aimable du xviiie. Il est même curieux que Jean-Jacques, Diderot, Voltaire, les Encyclopédistes aient pu bénéficier de successeurs aussi indigents. Mais il est vrai, d’autre part, qu’en dépit des apparences, la révolte romantique est provoquée par eux. L’influence d’André Chénier reste mince et, seules, des femmes élégiaques comme Mlles, Aimable Tastu, Sophie Gay, Delphine Gay (Mme de Girardin) se réclament de lui.

Cependant, outre l’influence des philosophes du xviiie, particulièrement de Rousseau, il faut noter celles de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand, les vrais parrains du romantisme. En même temps, le théâtre anglais (Shakespeare) et le théâtre allemand (importé par Mme de Staël), influencent les jeunes écrivains. Ossian et Byron ne contribuent pas peu au renouveau du lyrisme. Gœthe exerce une attraction formidable sur tous. Bientôt la guerre est déclarée aux « vieilles perruques » et Mme de Staël baptise la nouvelle école. Hugo, qui débute, repousse le mot : romantisme ; puis, devant les railleries des héritiers de Boileau, il le reprend comme un drapeau.

C’est au théâtre surtout que les plus formidables bagarres vont se poursuivre. Hugo va lancer Cromwell et son inoubliable préface. Il piétine les règles de la tragédie avec son unité de temps et de lieu, son abus du confident — qu’il remplace d’ailleurs par le monologue — sa monotonie, son absence d’action ! Le drame du xviiie siècle, si timide, si pondéré, s’élargit, prétend à exprimer toute la vie humaine, à en extraire à la fois tout le sublime et tout le grotesque. Shakespeare est passé par là, grâce à Frédéric Soulié qui donne Roméo et Juliette. Les classiques protestent. Mais Alexandre Dumas donne Henri III et sa cour, et Victor Hugo livre l’inoubliable bataille d’Hernani. Le public répond à l’appel. E. Casimir Delavigne, lui-même, le dernier des classiques, se laisse gagner.

Dans la poésie pure, Lamartine triomphe, tout en demeurant à l’écart du mouvement avec ses Harmonies, ses Méditations, son Jocelyn. Et Victor Hugo va dominer son siècle, depuis les Odes et Ballades, en passant par les Orientales, les Feuilles d’Automne, les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres, les Châtiments, les Contemplations, la Légende des siècles, jusqu’à l’Art d’être grand-père. A côté de ce géant, Alfred de Vigny, avec ses Poèmes antiques et modernes ; Alfred de Musset, considéré comme l’enfant terrible du romantisme, alors qu’il demeure sensiblement classique ! Derrière, le chansonnier Béranger, l’auteur des Iambes ; Auguste Barbier ; le chantre de Marie : Auguste Brizeux ; le lamartinien Victor de Laprade, etc., et les fantaisistes Théophile Gautier, Théodore de Banville.

Le mouvement romantique qui provoque une véritable révolution dans la poésie et au théâtre ne tarde point, cependant, à tomber dans l’excès. Une réaction se dessine avec Ponsard, l’auteur de Lucrèce et de Charlotte Corday et Emile Augier. Puis les querelles s’apaisent. D’autres écoles vont voir le jour. Charles Baudelaire, dont Hugo dit qu’il a créé un frisson nouveau, compose ses Fleurs du Mal qui sont à l’origine du symbolisme et du parnassisme. A la vérité, toute la poésie moderne est contenue dans Hugo le Père, qui a tout dit et dans Baudelaire, le maître de la forme. De ces deux sources, vont partir tous les courants.

Contre le romantisme, c’est la croisade naturaliste, d’abord avec Zola qui, malgré lui, reste imprégné de ce qu’il appelle la « sauce romantique ». Le romantisme, au fond, n’est fait que de couleurs et d’images. La réalité lui échappe. Telle est la nouvelle thèse. Mais le naturalisme lui-même, va subir de rudes assauts. Voici le symbolisme qui triomphera avec Paul Verlaine, petit musicien sans idées, et Stéphane Mallarmé le théoricien du groupe, qui verse dans l’abscons et, pourtant, apparaît aujourd’hui comme un modèle d’éblouissante clarté. Soyons juste. Tous deux sont des poètes. Verlaine a des accents auxquels il est difficile de résister. Mallarmé, pur et noble, est aussi harmonieux qu’inventif. Mais l’engouement les a situés à une place d’où la postérité les délogera. D’autres symbolistes ont exercé une influence profonde sur les générations d’aujourd’hui : l’amer, le féroce Tristan Corbière, le néantiste Jules Laforgue, le vibrant et coloré Arthur Rimbaud, l’immense et marécageux Verhaeren ; le petit-fils de l’abbé Delille, Albert Samain… Citons encore Henri de Régnier, Gustave Kahn, Maurice Maeterlinck, Stuart Meril, Francis de Viellé-Griffin, Adelphe Retté, Rodenbach, Paul Valéry… Nous sommes loin du romantisme. Le vers classique, disloqué par la bourrasque de 1830, aboutit au vers libre. On ne jure plus que par l’assonance et le rythme. Les derniers romantiques sont représentés par François Coppée, un excellent poète quoi qu’on puisse dire et qui se tient à mi-chemin entre les romantiques et les naturalistes ; Jean Richepin, truculent, argotique, baudelairien et hugolesque, et Edmond Rostand, le dernier, verveux et d’une aimable fantaisie.

Parallèlement au symbolisme, se développent le Parnasse et l’école romane. A la tête des parnassiens qui veulent imposer le culte de la beauté plastique (Verlaine, d’abord parnassien, s’écriait : Est-elle en marbre ou non, la Vénus de Milo ?), c’est d’abord Leconte de Lisle, très grand, au-dessus des chapelles ; De Heredia ; Sully Prudhomme (qui prend une place à part dans la poésie « philosophique » ). L’école romane a pour chefs, le Grec Jean Moréas, qui se réclame de Ronsard, et Raymond de la Tailhède. Poésie froide, semée d’archaïsmes. A côté de ces chefs de groupements, Laurent Tailhade, poète aristophanesque, d’une verve cruelle et vengeresse, mais pauvre en sensibilité lyrique.

On comprendra aisément que nous nous voyons dans l’obligation de résumer. Les chapelles se multiplient. Les groupes « poétiques » se succèdent. Saint-Georges de Bouhelier découvre le « naturisme » qui a fait long feu. Jules Romain lance l’unanisme. De bons poètes encore : Fernand Gregh, issu de Verlaine ; Maurice Magre, René Arcos, Georges Duhamel, Jean-Paul Toulet, André Salmon, etc. Mais il semble que les recherches de ces derniers temps ont épuisé la poésie. Les manifestes, les tendances, les théories se heurtent dans un pêle-mêle déconcertant. Le symbolisme aboutit à Francis James (candide, mais poète), à l’imbuvable Paul Claudel, à l’abondant, trop abondant Paul Fort. Le romantisme est mort. Les parnassiens sont exsangues. Les « romans » sont exténués. Et, pour couronner le tout, les excentricités du jour, dont le surréalisme, déjà caduc, à base de freudisme et de communisme nuageux.

Est-ce la fin ? La poésie n’est pas forcément le vers dont la formule varie à travers les siècles, Le vers n’est qu’un exercice. La poésie, pour triompher, doit exprimer les aspirations d’une époque et ouvrir une large fenêtre sur demain. Tout ce qu’il y a de trouble, de vague, de « contenu » dans un siècle, le poète en aspire le suc dont il fera le miel qu’il nous offrira. A travers les bouleversements d’aujourd’hui, quel est le rôle du poète ? Au cours des âges, il a chanté l’amour, les lauriers, les dieux. Il s’est efforcé de violer le mystère. Le poète doit être de son temps et de tous les temps. Il lui faut traduire les aspirations profondes des hommes en proie à la douleur, à l’incertitude, à l’espérance.

Notre siècle est celui du Machinisme, du Progrès Scientifique, de l » Exploitation cynique, de la Sottise et de la Guerre. Mais il est gros de possibilités féeriques. Il contient toutes les clartés et tous les apaisements du futur. Que nous veulent tous ces bardes bardés d’incompréhension qui éjaculent péniblement leurs métaphores éculées, leurs bouts rimés et leurs proses rythmées ? Toujours le thème sempiternel : la gloire l’amour, la nature et ses feuilles desséchées et ses petits oiseaux ! Et il y a un Monde qui meurt, un Monde qui nuit, un immense effort vers l’avenir. On attend le Poète, le Vrai, qui scrutera les horizons, saura dire la peine des hommes et indiquer du doigt le chemin sur lequel l’humanité passera si elle ne veut pas mourir stupidement et ignominieusement. Point besoin d’écoles. Foin des chapelles ! La forme, pour impeccablement pure qu’elle soit, passe. Il n’en reste que l’aspect documentaire, l’expression fugitive d’un instant de la vie multiple et mouvante. Le poète est en face de l’éternité. Il lui faut s’installer sur une cime et plonger dans les perspectives. Prophète et guide, Victor Hugo était cela. C’est pourquoi il est grand parmi les grands. C’est pourquoi on lui doit tout. Poètes de demain, qui de vous va devenir un Dieu ?

Pour reprendre une formule célèbre, le poète sera anarchiste ou il ne sera pas.

Ceci ne veut pas dire que le poète doit adopter un credo politique ou social. Il est en dehors et au-dessus de nos luttes. Mais il ne peut point ne pas communier avec les vœux d’une humanité douloureuse qui cherche sa voie, à tâtons, parmi les égoïsmes déchaînés, les ambitions infécondes, les rivalités criminelles. Pour lui, pas de frontières. Il plane sur nos mêlées stériles. Il s’érige sur nos compartiments nationaux, décorés du nom de Patrie. Il est l’Homme qui se fait Verbe et vers quoi convergent tous les espoirs. A travers la confusion des idiomes, dans les malentendus immenses qu’entretiennent les préjugés, il apparaît la « claire Tour qui sur les flots domine ».

Le poète appartient à la Terre entière. Il emprunte les mots de sa tribu, veille soigneusement à la pureté de sa langue. Mais les mots ne font que vêtir l’Idée.

Le poète est Lumière, Vérité, Bonté. Qu’il use du sarcasme, du blasphème, de l’ironie, de l’amertume, il n’est que cela ou il n’est pas poète.

Le poète sait le néant de tout, et que le ciel est vide, et que les êtres sont en bataille contre les êtres. Mais il sait aussi que la vie, ce bouillonnement précaire et fugace dans le mouvement universel, a un sens — un sens unique vers la Compréhension totale et l’Harmonie — et que rien ne compte, rien ne vaut de toutes nos agitations ridicules, si l’on n’a pressenti la grande, l’éternelle Loi de la Solidarité et de la Liberté.

La légende veut qu’Amphion, la lyre en mains, fit se dresser les pierres qui venaient, à son appel, se placer les unes sur les autres. Ainsi se bâtit la cité. La légende veut aussi qu’Orphée chantant, les bêtes féroces vinssent se coucher à ses pieds. Le poète saura charmer d’autres bêtes féroces qui pullulent dans la jungle sociale et constituera la grande Cité Humaine. Mais il faut, pour cela, qu’il renonce à cette sorte de masturbation funeste où il se complait et s’abîme. Il faut qu’il se fasse entendre. Il associera ses souffrances à la grande souffrance universelle. Il mêlera ses doutes, ses négations, ses espérances à celles de ses frères. Il dira la laideur de ce monde, magnifiera la Révolte qui, seule, crée et bâtit. Il entraînera les foules rampantes, non plus vers les boucheries immondes ou vers l’esclavage, mais vers les sommet s où resplendit l’Amour, et leur montrera, du doigt, le Chanaan, toujours promis, jamais atteint ; un Chanaan non pas offert par un Dieu dérisoire, mais pressenti, rêvé, voulu par l’Homme. — Victor Méric.

P. S. — A cet exposé rapide, mais qui devait être bref, attendu que le sujet traité est immense et que des volumes compacts ne l’épuiseraient point, il faut ajouter quelques aperçus concernant la poésie chez les peuples voisins.



Poésie allemande. — L’Allemagne a débuté par l’épopée avec son Niebelungenlied qui est l’œuvre d’un grand nombre de poètes demeurés anonymes, Elle a eu, comme la Grèce, ses aèdes. Les Niebelungen s’inspirent de la mythologie scandinave, chantent les Dieux et les Héros, et les batailles. La poésie des peuples enfants est toujours la même, à quelques variantes près. Épopées, chansons de gestes. Le rapprochement, avec la Grèce, peut se poursuivre. L’Allemagne a aussi son odyssée, Gudnina, poème anonyme qui conte la vie périlleuse des aventuriers normands. Puis, dans les siècles qui viennent, l’Allemagne a ses trouvères, ses troubadours qui parcourent le pays en chantant des liéder, C’est l’ère des Minnesanger.

Au xve siècle, une réaction se dessine. Les Meister-sänger (maîtres chanteurs) traduisent les douleurs, les joies, les espoirs du monde populaire. Le plus célèbre de tous ces poètes est Brant qui écrit la Nef des Fous, en dialecte alsacien. C’est une satire violente et puissante des mœurs de l’époque.

La Renaissance touche l’Allemagne, mais elle s’exerce, grâce à Luther, dans le monde religieux. Hans Sachs compose ses Chants du Carnaval qui inspirèrent, plus tard, Richard Wagner. En même temps, la légende de Faust prend son essor. Et l’on voit apparaître les chansons dites de société qui vont se développer (xviie siècle).

Au xviiie siècle, Klopstock compose sa Messiade, un poème épique sur le Christ. Wieland s’inspire de nos chansons de gestes. Bürger triomphe dans la ballade, Mais il faut arriver à Gœthe, le poète le plus puissant de l’Allemagne, un des pères du romantisme, pour voir s’épanouir le génie allemand. Faust, Werther, Herman et Dorothée sont immortels. Son Roi des Aunes est inoubliable. Ajoutons que Gœthe était un esprit transcendant et que son influence sur le monde entier subsiste. Il se plaçait au-dessus des différences de race et de langue et se penchait sur notre Révolution. La pensée humaine doit beaucoup à ce poète grand parmi les plus grands.

Schiller, ami de Gœthe, a laissé des drames, des ballades, des romances. C’est également un grand poète lyrique. Toute son œuvre respire l’amour de la justice et de la liberté. Citons : Guillaume Tell, Les Brigands (que l’on connaît imparfaitement en France) Marie Stuart, le Fiancé de Messine, etc.

Après ces deux immenses poètes, les frères Schlegel et Tieck fondent une école nouvelle. Puis, les poètes romantiques surgissent qui prêchent la haine de Napoléon : Kœrner, Ardt, Rückert, Uhland, Korner, Hebel. C’est la période patriotique, mais il faut reconnaître que ce genre de poésie a trouvé une autre expression que la nôtre, incarnée par un Déroulède. Notons, à côté de ces bardes héroïques, Chamisso et Platen, et l’école autrichienne, avec Zedlitz, Lenau, Grün, etc.

Le dernier grand poète de l’Allemagne, c’est le juif Henri Heine, qui écrivit aussi en français, très spirituellement. On lui doit des liéder, des satires comme Atta Troll où il fustige cruellement ses compatriotes. Son influence fut profonde sur la jeune poésie française, notamment sur Jules Laforgue. Depuis, l’Allemagne a vu naître bien des poètes, mais aucun d’eux n’a marqué profondément. La musique et la métaphysique demeurent les traits dominants de la culture allemande.

Poésie anglaise. — Un des plus vieux poèmes connus de langue anglaise est intitulé Beowulf. Un des premiers poètes est Chancer qui écrivit de nombreuses pièces de théâtre et traduisit le Roman de la Rose. Il faut dire que jusqu’au xive siècle, la langue anglaise n’exista point. Les conquérants normands parlaient un dialecte français ; les Anglo-Saxons parlaient leur dialecte à eux. La fusion de ces deux dialectes a donné l’anglais moderne, sans compter bien des apports étrangers. Il n’y a donc, dans les premiers siècles, que légendes brumeuses, venues des pays nordiques, comme la légende d’Hamlet qui, chose curieuse, se retrouve en Gascogne (voir à ce sujet la traduction et l’étude de Marcel Schwob). La véritable poésie anglaise apparaît un peu tard.

La Renaissance connaît son plein épanouissement sous le règne d’Elisabeth avec Spenser, l’auteur de la Reine des Fées (voir Taine), Christophe Marlowe, dont le Faust inspirera Gœthe. Et, enfin, voici l’immense Shakespeare, le dramaturge sans rival, dont on ne sait pas très bien s’il a existé en un seul individu, qui il était, qui il représentait. Mais ce problème déborde notre cadre. De même nous ne consacrerons pas une étude approfondie à ce poète qui veut une analyse à part. Qu’il suffise de noter la variété touffue de son œuvre, faite de comédies, de tragédies, de drames empruntés tantôt à des légendes : Roméo et Juliette, Hamlet, Othello, le Roi Lear, Macbeth ; tantôt à l’histoire et aux anciens : Jules César, Antoine et Cléopâtre, Richard III, etc. Parmi ses meilleures comédies, il faut citer : Le Marchand de Venise, Beaucoup de bruit pour rien, les Joyeuses Commères de Windsor, etc. L’influence qu’a exercée Shakespeare sur toutes les littératures, et particulièrement au xixe siècle, est énorme. Les Anglais lui opposent Otway génial poète dramatique, mais très inégal.

Un autre grand poète anglais, Milton, est universellement connu. Son Paradis Perdu a été traduit dans toutes les langues. C’est un poète épique et plein de lyrisme, mais d’une philosophie confuse. A la même époque, Dryden triomphe dans la satire et au théâtre.

Le xviiie siècle voit Pope, sorte de Boileau anglais ; Macpherson, qui imagine les poèmes d’Ossian, lesquels sont à l’origine du romantisme ; Chatterton, qui devait servir de sujet à Alfred de Vigny.

Au théâtre, Sheridan brille dans la comédie. Parmi les poètes secondaires, il faut citer : Cowper, Robert Burns, Wordsworth, Shelley et, surtout, Byron. Mais, déjà, nous touchons au xixe siècle et au romantisme. Wordsworth écrit des sonnets et des ballades lyriques ; Shelley, mort très jeune, atteint aux cimes du lyrisme et dans la Reine Mab, la Magicienne de l’Atlas, Prométhée, s’efforce d’élever les âmes et de guider l’Humanité vers des destinées de Bonté. Quant à Byron, grand lyrique lui aussi, qui agira profondément sur Lamartine, c’est le premier héros du romantisme. Mais sa personnalité encombre son œuvre. On le retrouve sans cesse, lui, toujours lui, dans Childe Harold, Manfred et même dans Don Juan.

Parmi les modernes, Tennyson, poète très pur et abondant, presqu’un classique ; Swinburne, lyrique violent, exaspéré, et dramaturge génial. Plus près de nous, Rudyard Kipling, l’immortel auteur du Livre de la Jungle, qui est aussi un poète héroïque et fougueusement nationaliste.

Poésie italienne. — Dans l’Italie diverse, morcelée, en proie aux révoltes, les poètes sont nombreux. Presque tous sont de culture française. Le premier qu’on rencontre, Brunetti Latini, que Dante considérait comme son maître, nous a laissé un recueil de tous les poèmes épars du moyen âge, qu’il a intitulé : Trésor.

Mais, dès la fin du xiiie siècle, la Divine Comédie fait connaître partout le nom de Dante Alighieri. Ce poème se compose de trois parties : L’Enfer, le Purgatoire, le Paradis. C’est une œuvre un peu complexe, mais d’une rare puissance. Dante est accepté comme le plus grand poète d’Italie. Il a, cependant, dans un genre différent, un rival avec Pétrarque, l’immortel auteur du Canzonière, consacré à Laure. La langue de Pétrarque est extraordinairement musicale, quoiqu’un peu précieuse. Boccace, qui écrivit beaucoup en latin, compte plus comme l’auteur licencieux du Décameron que comme poète.

La Renaissance italienne se manifeste par deux poètes, l’un héroï-comique, l’Arioste, auteur du Roland furieux ; l’autre, épique, le Tasse, auteur de la Jérusalem Délivrée. Ce dernier, classé parmi les grands poètes, abuse cependant de ce qu’on appelait alors les concetti, c’est-à-dire les pointes et son style est tout d’affectation. Au siècle suivant, Maffei compose des tragédies. De même, Metastase, dont les chœurs chantés sont inoubliables. De même encore Alfieri qui vient après. Enfin Goldoni est le créateur de la comédie de caractères et mérite d’être surnommé le « Molière italien ».

Le xixe siècle débute avec Monti, auteur tragique, et Léopardi, poète amer, néantiste, pessimiste. Puis, c’est Carducci, le grand poète national italien qui s’impose. Il fait songer, par l’abondance de ses images, par sa richesse et sa couleur, à Victor Hugo, alors que Léopardi rappelle plutôt Vigny. Antonio Fogazzaro est un poète idéaliste. Et voici Gabriele d’Annunzio qui, en dépit de ses aventures politiques, reste le poète le plus brillant et le plus pur, parmi les contemporains. Après lui, c’est une mêlée confuse. Le futurisme fait son apparition avec Marinetti, qui opère aussi en France, lance des manifestes retentissants à travers tous les pays, proclame qu’il faut mettre le feu aux bibliothèques et aux musées, renouveler l’art et la poésie, ouvrir les portes aux Barbares… Aujourd’hui, Marinetti est de l’Académie de Mussolini. Le futurisme n’est plus que du passé.

Autres pays. — L’Espagne a ses poèmes de combat, ses chansons, ses romances, avec tous ses Cid Campeador. Les poètes ne font que chanter la gloire de l’Espagne, notamment Herrera. Par contre Gongora imagine une langue qui a fait fureur en France, à certaines époques et a donné naissance au gongorisme. Dans le drame et la comédie, Lope de Vega est au premier plan. Guilhem de Castro lui succède. Mais le maître incontestable est Calderon, auteur de mille cinq cents pièces environ.

A noter encore le fabuliste Yriarte, le poète comique Moreto, qui inspira Molière et Scarron, Tyrso de Molina auquel on a emprunté Don Juan. L’époque contemporaine s’enorgueillit de Zorrilla, grand poète et auteur dramatique.

Le Portugal a surtout un grand poète épique, l’auteur des Lusiades, Camoëns.

L’Amérique a produit Emerson, Longfelow, Wall Withman, tous trois grands poètes et, surtout, Edgar Poe qui devait agir si fortement sur l’esprit de notre Baudelaire.

La Belgique a connu un nombre infini de trouvères qui, pour la plupart, chantaient en français. Mais, en réalité, la poésie belge date de 1830 ; elle subit l’autorité de Hugo. Plus tard, Max Waller groupe, autour de lui, une pléiade. Cependant la poésie belge se confond avec la poésie française. Les Rodenbach, les Maeterlinck, Verhaeren sont plutôt considérés comme poètes de langue française. Les Flamands ont des maîtres, tels que Guedo Gezelle, poète élégiaque qui rappelle notre André Chénier.

Les Scandinaves ont fourni les premières légendes avec l’Edda, d’où sont partis les Niebelungen. La poésie scandinave est une source d’inspiration. Toutes les littératures y ont puisé. Mais les poètes sont très nombreux, très divers. Il nous est impossible de les énumérer tous. Citons, parmi les Suédois, et sans tenir compte de la période latine, les poètes religieux : Elisabeth Bremer, Peter Lagerloef, Columbas, etc. Puis au xviiie siècle, Gyllenborg, lyrique et fabuliste ; Kellgren, Oxenstierna, Anna Maria Lenngrenn, Bellman, chansonnier le plus populaire de tous. Au xixe siècle, Erik-Gustaf Gedjer et son groupe, se réclament de Shakespeare. Franz Mikael Franzen se prétend individualiste. Puis viennent Johan Ludwig, Raneberg, Elis Malmstroem et, enfin, vers 1880, le génial Augus Strindberg. Parmi les derniers : Gustaf Frœding, Per Hallstrœm, etc.

La poésie norvégienne s’impose à l’admiration avec deux grands poètes dramatiques : Ibsen et Bjoernstjerne Bjoernson : A côté de ces maîtres : Gaspari, Randers, Diétrichson, poètes lyriques.

La poésie danoise nous offre Andersen qui est également un conteur ; Grundtwig, barde guerrier ; Johannes Hansen, autre barde guerrier ; Aarestup (l’Henri Heine danois), Paladan Meiller, Parmo Carl Ploug, auteur des chants populaires, etc…

La Russie peut être divisée en trois périodes littéraires : dans la première, les Russes écrivent le slavon, ou slave de l’Église ; dans la deuxième, avec Pierre le Grand, le russe apparaît. Lomonossow renouvelle la poésie et donne la première grammaire nationale. Soumarokow crée le théâtre. Dans la troisième période, Pouchkine représente le romantisme et, en même temps, les débuts de la véritable poésie russe ; c’est un des plus grands poètes russes, auquel on doit, entre autres poèmes, Le Prisonnier du Caucase et le célèbre roman en vers Eugène Onéguine. Mais ce sont surtout les romanciers qui dominent. Les poètes qui succèdent à Pouchkine ne le valent pas, sauf peut-être Lermontow. Ce sont Nekrassow, Nadson, Maïkow, Tioutchew, etc… — Victor Méric.


POGROME n. m. Mot russe adopté tel quel, dans un sens précis, même spécial, par d’autres langues et, en particulier, par la langue française.

Philologiquement, le mot pogrome se compose de la racine grom et du préfixe po. (Notons à ce propos que le mot progrome, employé fréquemment par la presse française au lieu et au sens de pogrome, n’est qu’une erreur, une mutilation du vrai terme. Le mot progrome n’a pas de sens, le préfixe pro ayant, en russe, une signification qui ne peut s’adapter à la racine grom. Le mot progrome est donc, tout simplement, inexistant.) Avec la racine grom, la langue russe forme le verbe gromit qui signifie dévaster, saccager, massacrer. Prenant la même racine grom et y ajoutant le préfixe po, on obtient le substantif pogrome qui signifie l’action de dévaster, de saccager, de massacrer. (En ajoutant à la même racine grom un autre préfixe russe raz, on obtient un autre substantif — razgrome — qui veut dire aussi dévastation, ruine. Mais, tandis que le mot razgrome, à part son sens spécial de débâcle militaire, signifie une dévastation ou un désordre purement matériel, provoqué plutôt par des forces naturelles ou fatales, le terme pogrome désigne nettement un acte de saccagement et de massacre conscient, volontaire, prémédité plutôt que spontané, accompli par plusieurs personnes dans le but même de dévaster, de saccager, de détruire, de piller, de violenter, d’assassiner, de massacrer.)

On entend donc par pogrome, au sens général du terme, tout acte volontaire de dévastation, de destruction, plus ou moins importante, de valeurs matérielles et aussi de vies humaines, acte insensé, sauvage, accompli par plusieurs personnes ou, plutôt, par une foule déchaînée, poussée à ce crime par un aveuglement de haine ou de colère, par une soif presque pathologique de vengeance, de violence, de sang…

Mais, si l’on n’employait ce terme que dans ce sens général, il n’y aurait pas de raison pour qu’il soit emprunté, par les langues étrangères, à la langue russe. Le mot massacre, par exemple, suffirait largement à la langue française. Et, en effet, tous les « pogromes » qui ont eu lieu, au cours de l’histoire humaine, en France et dans d’autres pays du monde — « pogromes » religieux, politiques ou autres — sont qualifiés en français massacres.

En empruntant à la langue russe le mot pogrome, on a voulu désigner par là quelque chose de tout à fait spécial, de spécifiquement russe. En effet, le mot pogrome signifie, en russe, — à part son sens général — spécialement et surtout un massacre de Juifs en masses. Des massacres de ce genre — des pogromes — ont eu lieu en Russie, périodiquement, depuis la fin du xixe siècle, jusqu’à la chute du tzarisme, et même au-delà. Et c’est bien dans ce sens spécifique que le mot pogrome fut adopté par les langues étrangères. Frappés par la monstruosité de tels procédés en plein xxe siècle, emportés souvent par un élan de vive protestation contre de telles abominations, les peuples des autres pays prirent l’habitude de désigner ces horreurs par le terme originel.

Le lecteur trouvera certains détails sur les pogromes, en Russie, au mot Antisémitisme (voir pages 101-102). Nous les complèterons ici.

Vers la fin du xixe siècle, l’absolutisme tzariste commença à être de plus en plus sérieusement menacé par toutes sortes de mouvements révolutionnaires et populaires — conséquence naturelle d’une oppression politique écœurante et d’une situation misérable, tant matérielle que morale, des masses laborieuses.

Pour faire face à ces mouvements, le gouvernement ne trouva rien de mieux que de recourir à de vieilles recettes éprouvées, notamment : d’une part, à des répressions de plus en plus sévères, et, d’autre part, aux moyens de canalisation du mécontentement populaire vers des manifestations moins dangereuses pour le régime. Dans cet ordre d’idées, le gouvernement n’hésita pas à exploiter la crédulité, l’ignorance et les préjugés religieux des masses, à faire appel aussi aux instincts les plus bas de la « bête humaine », pour rejeter sur les Juifs la responsabilité de tous les malheurs et aiguiller dans ce sens la colère du peuple. Les journaux gouvernementaux et « bien pensants » menaient une propagande systématique contre les Juifs. On les accusait de trahison, de menées antinationales, de tous les crimes et de tous les vices. Et, de temps à autre, on lançait contre eux des bandes déchaînées recrutées parmi les bas-fonds de la police et les éléments désœuvrés des villes. Hâtons-nous de dire que la vraie population laborieuse restait toujours plus ou moins étrangère à ces actes de sauvagerie et que, par la suite, le prolétariat des villes organisait même, assez souvent, la défense de la population juive contre les massacreurs. Car, quant à la police, même lorsqu’elle ne dirigeait pas directement ces massacres, elle les préparait toujours dans les coulisses, elle fermait toujours les yeux sur ce qui se passait, elle n’intervenait efficacement que lorsque les événements menaçaient de dépasser les cadres prévus et de prendre des dimensions « exagérées ».

Ce qui se passait au cours des pogromes « non exagérés », dépasse en horreur toute imagination : des appartements — souvent même des maisons entières – saccagées ; des biens enlevés et emportés en tas, avec des cris sauvages de triomphe bestial ; des hommes tués en masse avec une cruauté inouïe ; des femmes violentées et ensuite éventrées au milieu des ruines ; des enfants saisis à pleins bras et embrochés sur des sabres ou écrasés contre les murs… Et l’on faisait peu de distinction entre les Juifs aisés et la malheureuse population juive ouvrière… Les descriptions détaillées de certains pogromes juifs de grande envergure — descriptions faites par des témoins oculaires — produisent une impression terrifiante, à un tel point qu’il est impossible de les lire jusqu’au bout d’un seul trait. Et quant à ceux qui ont eu le malheur d’être victimes d’un pogrome ou même seulement d’y assister, ils finissent assez souvent par en avoir la raison ébranlée. Ajoutons que la documentation certifiée exacte sur les pogromes est abondante, aussi bien en Russie qu’à l’étranger.

C’est surtout dans les premières années du xxe siècle, au fur et à mesure de la croissance du mécontentement populaire contre le système absolutiste, que les pogromes prirent une allure de périodicité et apparurent en véritables séries. En voici les principaux : à Odessa, en octobre 1905 ; à Kiew, octobre 1905 ; à Tomsk, octobre 1905 ; à Gomel, en janvier 1906 ; à Biélostock, en juin 1906 ; à Kitchinew, plusieurs pogromes en 1905 et 1906. Les victimes de ces pogromes se comptent par centaines, parfois même par milliers. Et, à part ces pogromes d’envergure, il y en a eu des dizaines de moindre importance. Après 1906, la vague des pogromes est tombée comme par enchantement, le gouvernement se sentant plus en sécurité après avoir brisé la révolution de 1905.

La révolution de 1917 et la chute du tzarisme ne mirent pas complètement fin à la pratique des pogromes, Partout où les éléments contre-révolutionnaires reprenaient momentanément le dessus (les mouvements de Petlioura, de Dénikine, de Wrangel, de, Grigorieff et autres), les pogromes juifs reprenaient de plus belle, sur l’ordre ou, en tout cas, sous l’œil bienveillant des chefs, qui cherchaient à acquérir ainsi une popularité et à flatter les instincts malsains des masses sur lesquelles ils s’appuyaient.

Peut-on dire au moins qu’actuellement les pogromes en Russie ne sont plus que des cauchemars du sombre passé, et qu’ils ne pourront plus jamais ressusciter ? Hélas, non ! On ne peut pas l’affirmer. Au risque d’étonner certains lecteurs, nous devons avouer, en toute franchise, que l’antisémitisme existe toujours en Russie, et que des pogromes sont encore fort à craindre dans l’avenir.

L’antisémitisme russe moderne n’a plus, il est vrai, les mêmes bases ni le même sens qu’autrefois. Ses bases et son sens sont devenus plus vastes, plus profonds et plus nets. Ses effets n’en pourraient être que plus désastreux. Ce ne sont plus des suggestions d’en haut qui le nourrissent, mais des appréciations qui naissent et se répandent dans les couches populaires elles-mêmes. A l’heure actuelle, il couve sous la cendre. Mais il peut éclater, un jour, en une explosion terrible.

Quel est donc l’aspect de ce nouvel antisémitisme en U.R.S.S. ?

Malgré l’opinion inverse de beaucoup de gens à l’étranger qui, dupés momentanément par la propagande intense et par la mise en scène très habile des bolcheviks, ignorent totalement la réalité russe actuelle, le régime bolcheviste n’est pas stable. Nous l’affirmons catégoriquement. On attribue à Trotski une fameuse parole qu’il n’a, peut-être, jamais prononcée, mais qui, indépendamment de son auteur, dépeint bien la vraie situation en U.R.S.S. Trotski aurait dit, un jour, au début du régime bolcheviste, répondant à quelqu’un qui doutait de la solidité de ce nouveau système étatiste : « Trois cent mille nobles ont pu gouverner ce peuple durant trois siècles. Pourquoi donc trois cent mille bolcheviks ne pourraient-ils en faire autant ? » L’analogie entre les deux « possibilités », l’ancienne et la nouvelle, dépassa, peut-être, la pensée de l’homme : elle est complète. La réalité russe actuelle y est bien exprimée : un peuple opprimé par une couche privilégiée, laquelle se maintient au pouvoir par tous les moyens. On avait pourtant bien raison d’appeler la Russie tzariste « géant aux pieds d’argile ». Car, tout l’édifice d’alors avait pour base l’oppression et l’esclavage des masses. L’histoire a bien prouvé la vérité de la formule : le géant s’est effondré. Mais, le nouveau « géant », l’U.R.S.S., a, lui aussi, des pieds d’argile, car il se maintient, exactement comme l’autre, au moyen de l’oppression et de l’esclavage des masses, Il finira donc aussi, inévitablement, par s’effondrer. Et, dans les conditions actuelles, il ne pourra jamais se maintenir, même le long d’un quart de siècle.

Eh bien ! Le jour où les événements en U.R.S.S. prendront une tournure défavorable pour les maîtres de l’heure, la colère du peuple tombera fatalement sur les têtes de ces maîtres qu’il tiendra pour responsables de toutes ses misères et de l’échec de la Révolution. Or, il y a beaucoup de Juifs dans les rangs du parti communiste russe, surtout parmi les dirigeants et les chefs. « Nous sommes opprimés par des étrangers et par des Juifs » — cette appréciation est courante en U.R.S.S. Il est possible, dès lors, que dans l’ouragan de la lutte et sous l’accès de la haine, toute la population juive devienne l’objet des violences de la foule déchaînée. Il nous reste à espérer que la masse laborieuse trouvera en elle-même, une fois de plus, assez de bon sens, de volonté et de force, pour ne pas permettre à un mouvement salutaire contre les véritables oppresseurs de dégénérer en un nouveau massacre des Innocents. — Voline.


POISON n. m. Au sens figuré, le terme poison s’applique à tout ce qui trouble l’existence et nuit au bonheur de la vie. Au sens strict, il convient aux substances capables de provoquer, à faible dose, la mort ou la maladie. Ces substances peuvent être introduites dans l’organisme par voie respiratoire, par voie digestive, à l’aide de piqûres, etc. ; elles provoquent un empoisonnement aigu ou chronique, dont les symptômes varient suivant la nature du corps absorbé. Les poisons furent connus des anciens, non seulement par les accidents fortuits qu’ils provoquaient, mais par les recherches intentionnelles d’individus ou de sectes qui les utilisaient contre leurs ennemis. En Égypte, les prêtres de Toth étaient parvenus à en préparer un grand nombre ; c’est d’eux, selon Homère, que les Grecs reçurent leurs premières notions de toxicologie. La liste des empoisonneurs fameux est longue, et les femmes y tiennent une place importante. A Rome, la sinistre Locuste mit son art au service de Néron et d’Agrippine ; au xviie siècle, les crimes de la marquise de Brinvilliers et de la Voisin, sa complice, émurent vivement l’opinion ; quant à Mme Lafarge, condamnée en 1840 pour avoir empoisonné son mari, plusieurs inclinent à croire, même à notre époque, qu’elle fut victime d’une erreur judiciaire. Bien d’autres cas célèbres mériteraient qu’on les citât ; sans parler de la multitude des empoisonnements qui permirent de se débarrasser d’un adversaire ou d’un oncle à héritage et qui restèrent toujours ignorés. Longtemps, il fut nécessaire de constater la présence d’un toxique dans l’estomac ou les intestins, pour affirmer avec certitude que la mort était survenue par empoisonnement. Depuis Orfila, on le recherche dans les organes où il pénètre après l’absorption ; et les méthodes employées pour y parvenir se perfectionnent constamment. Aujourd’hui, dépassant la constatation des effets immédiats, habituellement d’importance secondaire, les toxicologues étudient l’action intime des substances vénéneuses sur les humeurs et les tissus. Ils savent que les poisons ne se portent pas indifféremment vers toutes les parties du corps et qu’ils manifestent d’ordinaire une préférence pour un organe déterminé : foie, poumons, système nerveux, par exemple. Les poisons furent divisés autrefois, d’après leur origine, en poisons minéraux, végétaux et animaux. Tenant compte de leur action sur l’organisme, on les a partagés, depuis, en quatre classes : 1° les poisons irritants qui corrodent les parties qu’ils touchent et provoquent leur inflammation : acides et alcalis concentrés, préparations arsenicales, mercurielles, de cuivre, d’antimoine, de plomb, d’argent, cantharides, ellébore, coloquinte, euphorbe, etc. ; 2° les stupéfiants, qui agissent sur le système nerveux sans enflammer les organes qu’ils touchent : acide prussique, eaux de laurier-cerise et d’amande amères, opium, morphine, etc. ; 3° les poisons narcotico-âcres qui paralysent le cerveau et enflamment les parties sur lesquelles on les applique : ciguë, digitale, produits des strychnées, belladone, alcool, éther, tabac, oxyde de carbone, champignons, etc. ; 4° les putréfiants qui altèrent les liquides de l’organisme : venins provenant de la piqûre d’animaux. Les virus, autrefois rangés dans cette dernière catégorie, sont maintenant du domaine de la bactériologie. Depuis que des savants, vrais criminels dignes du mépris public, s’adonnent à l’étude des gaz asphyxiants, en prévision des guerres futures, cette branche de la toxicologie prend un développement de plus en plus considérable. Parmi les poisons qui servent à donner la mort, quelques-uns méritent de retenir particulièrement notre attention. Les composés de l’arsenic, l’acide arsénieux surtout, furent très fréquemment employés autrefois, mais les empoisonneurs contemporains leur préfèrent des substances plus actives. Ces toxiques provoquent de violentes coliques, des vomissements qui s’accompagnent d’un ensemble de symptômes rappelant ceux du choléra. Parfois l’empoisonnement revêt une forme lente. Depuis que les allumettes sont universellement répandues, l’intoxication par l’es matières phosphorées n’est pas rare. Généralement la mort survient après 4, 6, 8, 10 jours et plus de souffrances. Presque toujours, l’empoisonnement par les composés cyanés résulte d’une méprise ou indique un suicide. La terminaison fatale survient en moins d’une minute si I’acide cyanhydrique est absorbé sous forme de gaz ; après quelques minutes s’il est ingéré par voie digestive ; plus tardivement si le cyanure est en solution diluée. De tous les poisons, l’oxyde de carbone est probablement celui qui fait le plus de victimes ; le gaz d’éclairage en contient de 10 à 14 pour 100. Or, il suffit d’un millième d’oxyde de carbone dans l’air pour provoquer l’asphyxie. Contrairement à ce que l’on croit, l’intoxication est habituellement douloureuse au début. Nombre d’empoisonnements criminels ou de suicides sont dus actuellement à la strychnine, que le public se procure sans trop de peine pour la destruction des animaux nuisibles. Elle provoque des phénomènes de tétanisation musculaire et entraîne la mort dans un laps de temps qui, après l’apparition des premiers symptômes, peut aller d’une demi-heure à 4 heures. L’intoxication par les champignons est presque toujours involontaire, mais sa fréquence démontre que la récolte de ces cryptogames doit se faire avec une extrême prudence.

Morphine, héroïne, cocaïne peuvent servir à obtenir une mort rapide, mais d’ordinaire l’on s’arrête à des doses qui provoquent seulement une passagère euphorie. L’usage quotidien de ces drogues conduit aux pires déchéances et physiques et morales. Stupéfiant préféré de la race jaune, l’opium cause de grands ravages en Extrême-Orient. C’est par des sentiers fleuris qu’il conduit aux suprêmes dégradations. Le plus souvent on le fume ; à quelques-uns, dix à vingt pipes suffisent, chaque jour ; il en faut de cinquante à cent aux amateurs passionnés de la drogue. Immatérielle légèreté, béatitude, clairvoyance, telles sont les impressions premières de l’intoxiqué ; les idées affluent lumineuses et dociles, l’imagination s’exalte, l’ouïe et la vue acquièrent une finesse extrême. Des scènes magnifiques se déroulent qui répondent à la mentalité de l’individu et traduisent ses désirs secrets ; il plane dans des sphères inaccessibles aux mortels ordinaires. Mais l’opiomane, victime d’une longue habitude, quitte plus tard les régions célestes pour un monde de cauchemars infernaux. La volonté sombre, le caractère se modifie ; miné par la cachexie, le corps est d’une prodigieuse maigreur, les yeux sont hagards, le teint pâle ; des illusions sensorielles surviennent, parfois éclate un véritable delirium tremens opiacé. Ce qui est vrai de l’opium l’est aussi de la morphine, un alcaloïde que le premier contient dans une proportion moyenne de 10 pour 100. Utile lorsqu’il s’agit de souffrances intolérables ou de maladies impossibles à guérir, ce stupéfiant, qu’on emploie en injections sous-cutanées, provoque une ivresse à laquelle prennent goût très vite même les bien-portants. Les morphinomanes sont actuellement nombreux en Occident, mais ils payent chèrement les jouissances qu’ils se procurent. Fétidité de l’haleine, constipation opiniâtre, perte de l’appétit, maigreur extrême surviennent chez l’intoxiqué ; et, comme il se pique finalement à toute heure et n’importe où, sans précautions aseptiques, il est couvert de flegmons et d’abcès. Vouloir et moralité s’en vont ; l’intelligence s’obscurcit ; puis ce sont d’horribles et fréquentes hallucinations. L’héroïne possède les mêmes propriétés que la morphine, mais une force double : d’où un danger accrû pour qui l’utilise. Dionine, narcéine, codéine ont une nocuité réduite au contraire. A l’inverse de l’opium qui rend passif, la cocaïne exalte l’activité. On l’extrait des feuilles du coca, un arbuste dont les qualités ne furent point ignorées dans l’antique royaume des Incas. Précieuse en chirurgie pour ses vertus anesthésiantes, elle est encore l’un des excitants les plus recherchés. La cocaïne, la coco des habitués de Montmartre, est la drogue préférée des intellectuels, des aviateurs, de tous ceux qui ont besoin de décupler leur énergie à de certains moments. Au début de faibles doses suffisent ; il faut les élever très vite ; dans des cas exceptionnels, elles atteignent, dit-on, 20 grammes par jour. Sous l’influence du poison, une euphorie spéciale s’empare de l’individu ; il bavarde, remue, estime clairs les problèmes les plus ardus ; il improvise sans effort et s’exprime avec une étonnante précision ; la résistance physique augmente, la fatigue musculaire s’évanouit. Plus tard, le cocaïnisme engendrera l’irritabilité, le dégoût du travail, le besoin de contredire, la manie des longues courses en voiture ; une perforation intérieure de la cloison nasale se produit, stigmate souvent ignoré du priseur. Avec l’accroissement des doses, la déchéance s’accentue. Prédisposé aux maladies qui frappent les débilités, le patient devient sujet, en outre, à de fréquentes hallucinations. Des insectes, croit-il, grouillent sous son épiderme, ses yeux les lui montrent en certains cas et il se sert d’épingles ou de canifs pour les extraire ; des mouvements rapides animent les objets qui l’entourent, parfois les personnages des tableaux qu’il regarde ; il entend des bruits, des craquements et d’imaginaires injures provoquent chez lui de folles colères. C’est à l’asile d’aliénés que conduit l’abus de la cocaïne. Une cure méthodique permet de se déshabituer des différentes drogues dont nous venons de parler ; après guérison beaucoup reviennent à leur ancien vice. Le hachich, tiré du chanvre indien, n’a jamais eu que fort peu d’amateurs chez nous. On l’ingère sous forme de boulettes, de pastilles, de confiture surtout ; on fume aussi le chanvre indien. L’effet n’est pas instantané ; il commence par le besoin de gesticuler sans raison, suivi de crises d’hilarité interminables, irrésistibles. Puis les sens, doués d’une acuité incroyable, perçoivent mille choses qui leur échappent à l’état normal, et les extases hallucinatoires commencent. Elles varient selon le tempérament, les préoccupations, les désirs, le degré de culture des individus ; elles sont dirigeables, ce qui est plus extraordinaire. On dit du hachich qu’il est un prodigieux révélateur de l’inconscient. Mais si désastreux sont ses effets, qu’il fut interdit dès le moyen âge par certains gouvernements orientaux.

Rangeons aussi parmi les poisons des substances qui, sans introduire l’individu dans le monde des paradis artificiels, provoquent chez lui des excitations factices et l’intoxiquent plus ou moins rapidement. Le tabac et l’alcool rentrent dans cette catégorie. On dit peu de mal du tabac ; il provoque néanmoins, chez qui en abuse, des phénomènes toxiques bien caractérisés. La nicotine, qu’il contient à dose variable, est un poison violent : huit gouttes tuent un cheval en quatre minutes, dix centigrammes provoquent la mort d’un chien de taille moyenne. Les ouvriers des manufactures de tabac éprouvent, au début, des vertiges, des coliques, des nausées ; après quelques semaines ils s’habituent, mais la sécrétion urinaire devient plus abondante et le teint demeure terne. Chez les grands fumeurs, l’affaiblissement de la mémoire est fréquent, de même que les troubles de la vision appelés « mouches volantes » ; il faut y voir le résultat des légères congestions cérébrales, qui se répètent trop souvent chez l’amateur passionné de la pipe ou de la cigarette. Palpitations de cœur, carie dentaire, faux asthme, pharyngite granuleuse, perte de l’appétit, certains cancers, certaines névralgies peuvent aussi résulter du tabagisme. L’alcool produit une excitation factice qui le fait rechercher par les travailleurs ; et si trop d’artistes ou d’écrivains furent aussi ses victimes, c’est qu’il rend au début les idées plus abondantes, l’intelligence plus vive. Mais l’on pourrait difficilement exagérer la gravité de ses méfaits. Le terme « alcool » convient, d’ailleurs, à une nombreuse famille de produits distillés, dont le plus commun est l’alcool éthylique, base essentielle de l’eau de vie ordinaire. Il en existe d’autres : alcool propylique, butyrique, amylique, méthylique, etc., dont la nocuité s’avère encore plus grande et qui se retrouvent parfois, en faible quantité, dans les alcools et les liqueurs de consommation. C’est aux acides prussique, acétique, formique, etc. au furfurol, à l’aldéhyde benzoïque et à d’autres impuretés dangereuses que les eaux-de-vie de marque doivent la saveur et le parfum qui les font rechercher des gourmets. On s’est demandé si l’alcool était un véritable aliment, ou s’il traversait seulement le corps et s’éliminait sans profit pour l’organisme. Même s’il constitue un aliment, on admet aujourd’hui que c’est à dose très minime ; trop concentré, il irrite les muqueuses, trouble la sécrétion des sucs gastriques et rend plus ou moins insolubles les albuminoïdes et les féculents. Peau, reins, poumons n’échappent pas à son action désastreuse ; parfois il congestionne le foie, parfois il le resserre et le durcit ; il détermine une hypertrophie puis une dégénérescence du cœur, occasionne la rigidité des vaisseaux sanguins et favorise anévrismes ou hémorragies. Parce qu’il attire l’alcool en forte proportion, le système nerveux est particulièrement atteint ; l’intoxication du cerveau, aiguë ou chronique, aboutit à de graves désordres de l’intelligence et de la motricité. Hallucinations des sens, delirium tremens sont les ultimes conséquences de l’abus du poison. Et ce n’est pas l’individu uniquement qui souffrira, sa descendance aussi sera frappée, tant l’influence de l’alcool est profonde sur les glandes séminales et sur leurs produits. Pour satisfaire son besoin d’évasion, pour fuir les vulgarités de la vie courante ce n’est pas aux toxiques qui ruinent le corps et troublent l’esprit, que l’homme doit recourir. Comme nous l’avons montré dans « Vers l’Inaccessible », des ondes généreuses et limpides s’offrent pour apaiser les cœurs assoiffés d’idéal. Malheureusement, il existe aussi des poisons intellectuels et qui ne sont pas les moins redoutables. Religion, chauvinisme patriotard, culte de l’Autorité et de l’Argent ont fait incomparablement plus de victimes que l’arsenic ou l’oxyde de carbone. Mais nos contemporains, dans l’ensemble, ne parviennent pas encore à le comprendre. — L. Barbedette.