Encyclopédie anarchiste/Violence - Volupté

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Collectif
Texte établi par Sébastien FaureLa Libraire internationale (p. 2871-2885).


VIOLENCE (Réflexions sur la). Georges Sorel est l’auteur d’un livre qui porte ce titre : « Réflexions sur la Violence ». La parution de ce livre fit un bruit considérable. Dans les milieux qui s’intéressent à la thèse de la violence révolutionnaire ou de la non-violence, l’œuvre de Georges Sorel provoqua une vive curiosité et suscita d’ardentes controverses. La Revue Anarchiste de novembre 1922 a publié, sous la signature de notre excellent collaborateur, le Docteur F. Elosu, une remarquable critique de la thèse développée par Georges Sorel considéré comme l’apologiste et le théoricien de la violence révolutionnaire.

Nous reproduisons ici cette critique et nous la faisons suivre de la réponse que lui fit Sébastien Faure, dans le même numéro de la Revue Anarchiste. Le lecteur connaîtra, de la sorte, les deux aspects de la question.

Voici d’abord l’article de F. Elosu, intitulé : « Georges Sorel et la violence ».


Si, d’habitude, les morts vont vite, Georges Sorel fait exception il la règle générale ; et les fascistes italiens attestent la survivance de ses enseignements, dont ils se réclament pour la justification de leur activité brutale et meurtrière. Il n’est donc pas trop tard pour exposer et tenter de réfuter, ce que J.-R. Bloch appelait déjà, dans le numéro de janvier 1913 de « L’Effort Libre », les « bienfaisants sophismes de Sorel ».

La guerre de 1914, génératrice de crimes monstrueux, a peut-être modifié l’opinion de cet universitaire et publiciste d’avant-garde sur la « bienfaisance » des paradoxes en question. Elle ne change certainement rien aux sophismes eux-mêmes, dont l’erreur reste entière avant comme après la bataille. D’ailleurs, le sophisme n’est-il pas, par définition, l’erreur ? et la « bienfaisance d’une erreur », dans le domaine de l’esprit, n’est-elle pas une absurdité logique ?


De l’avis général, les « Réflexions sur la violence » constituent l’œuvre la plus typique de l’ex-ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, celle qui lui valut les colères aveugles de la bourgeoisie, le mépris des socialistes parlementaires, l’admiration des syndicalistes-révolutionnaires, la sympathie des libertaires. Certes, il faut rendre hommage à l’immense érudition et au beau courage intellectuel de l’ancien fonctionnaire d’État. Mais ces deux éléments ne suffisent pas pour établir la suprématie d’une pensée. La prédominance d’une thèse réside en la fermeté de ses conceptions, la logique de ses raisonnements, l’unité et l’harmonie de ses déductions, l’exactitude de ses conclusions.

Par une singulière ironie du sort, la force manque dans les études sorelliennes sur la violence. Ce défaut de vigueur n’avait pas échappé à l’auteur qui l’avoue avec une modestie peu commune : « C’est pourquoi j’aime assez à prendre pour sujet la discussion d’un livre écrit par un bon auteur ; je m’oriente alors plus facilement que dans le cas où je suis abandonné à mes seules forces. » (Georges Sorel : Réflexions sur la violence. — Marcel Rivière, Paris. 5e édition, page 8.)

L’absence de fil conducteur n’est pas due à un vice de méthode, comme se l’imaginait Sorel, à un détachement dédaigneux des « règles de l’art » ; elle tient à l’impuissance créatrice d’un cerveau de critique et non de constructeur. Beaucoup de ses lecteurs s’y trompèrent et prirent un bon ouvrier pour un génial architecte.

La débilité congénitale et le pénible développement des théories sorelliennes naquirent de l’union contre nature d’une observation juste et d’un postulat faux. Après Marx, et avec le matérialisme historique, l’écrivain du « Mouvement Socialiste » suit le cours multi-séculaire de l’humanité, y constate le triomphe perpétuel de la violence. Les institutions politiques les plus variées : absolutisme monarchique, aristocratie, oligarchie, démocratie grecque, tribunat plébéien romain, républiques modernes, en résumé toutes les formes de l’État ont été successivement établies, maintenues, attaquées, détruites, restaurées au moyen de la force ou de sa fille hypocrite et dégénérée, la ruse, Nul ne contredira cette assertion, l’évidence même. — Donc, une nouvelle transformation de la société ne s’effectuera que par la violence.

Cette conséquence est erronée. Car Sorel ne voit pas dans une l’évolution éventuelle une simple modification de surface, une mutation dans le personnel gouvernemental, mais une refonte complète, une rénovation totale des rapports sociaux. Il découvre dans l’émergence d’un prolétariat solide, constitué en une classe bien distincte un des phénomènes sociaux les plus singuliers que l’histoire mentionne. (Georges Sorel : Réflexions sur la violence. — Marcel Rivière, Paris. 5e édition, page 5.) En saine logique, un « phénomène singulier » exigeait une attention spéciale, nécessitait une critique neuve, requérait des conclusions originales. Le marxisme s’en montra incapable, et le néo-marxisme sorellien aussi.


Sorel ne doutait pas de la « mission historique » du monde ouvrier, c’est-à-dire de son accession à la souveraineté, à la direction de la vie collective. Il y marquait un processus fatal, l’accomplissement d’une fonction organique conditionnée par l’épanouissement du capitalisme. Parvenu à son apogée, celui-ci réalisait ses fins et cédait la place au salariat jusque-là maîtrisé et asservi. Par ses splendides progrès économiques, la bourgeoisie préparait à son insu le lit somptueux de son héritier présomptif : le prolétariat.

Malgré ce caractère de nécessité, en dépit du pessimisme, négateur de l’action apostolique et de l’utopie paradisiaque, il demeurait évident que le capitalisme ne se résignerait pas à mourir en beauté sans y être un peu aidé. La main de fer du destin devait être dirigée dans son étreinte par un idéalisme issu de forces intellectuelles indiscutablement efficientes. Cette circonstance de l’intervention indispensable de la pensée s’impose, à leur corps défendant, aux purs matérialistes en histoire.

La démocratie républicaine ne procédait pas de cette volonté destructrice. Arme forgée par la bourgeoisie pour sa défense suprême et dissimulée sous le manteau de la paix sociale, elle paraît à Sorel aussi nuisible à l’inventeur qu’à l’adversaire ; elle dévirilise l’un et le rend inférieur à sa tâche ; affaiblit l’action de l’autre et la fait hésitante ; retarde la lutte finale sans utilité pour personne. D’ailleurs la grossièreté du mensonge nuit à son efficacité : les esprits les moins avertis comprirent la cautèle d’une prétendue collaboration entre le patron omnipotent et l’ouvrier éliminé de la gestion financière, administrative et technique.

A son tour, le socialisme parlementaire subit, de la part de Sorel, une critique sévère et une condamnation sans appel, tandis que les socialistes parlementaires essuient des attaques furieuses et sans portée : ainsi, et sur le plan intellectuel tout d’abord, la violence prouve sa stérilité ; elle se retourne contre son auteur dont elle ruine l’argumentation par le soupçon de jalousie qu’elle soulève.

L’antiparlementaire le plus farouche ne souscrira pas sans réserves, ou sans gêne, à cette appréciation sur Jaurès : « Les chefs (socialistes) qui entretiennent leurs hommes dans cette douce illusion démocratique voient le monde à un tout autre point de vue ; l’organisation sociale actuelle les révolte dans la mesure où elle crée des obstacles à leur ambition ; ils sont moins révoltés par l’existence des classes que par l’impossibilité où ils sont d’atteindre les positions acquises par leurs aînés ; le jour où ils ont suffisamment pénétré dans les sanctuaires de l’État, dans les salons, dans les lieux de plaisir, ils cessent généralement d’être révolutionnaires et parlent savamment de l’évolution. » (Georges Sorel : Réflexions sur la violence. — Marcel Rivière, Paris, 5e édition, pages 242, 243.) Nul n’a oublié qu’à l’époque du combisme et du bloc des gauches, Jaurès eût saisi le pouvoir s’il l’eût voulu.

En revanche, les libertaires donneront leur pleine approbation aux paragraphes sur l’impuissance révolutionnaire du parlementarisme, son incapacité d’assurer l’accession du prolétariat à la souveraineté. Sans en faire le procès dans son ampleur, Sorel dénonce dans l’État le promoteur et le bénéficiaire de toutes les violences, des horreurs de l’Inquisition, des rigoureuses exécutions capitales de la royauté, des folies sanguinaires de la Terreur. Il ne craint pas d’accuser les politiciens collectivistes d’aspirer à une si terrible succession : « Les socialistes parlementaires conservent le vieux culte de l’État, ils sont donc prêts à commettre tous les méfaits de l’Ancien Régime et de la Révolution. — J’ai simplement feuilleté ce bouquin, l’ « Histoire Socialiste » de Jaurès, et j’ai vu qu’on y trouvait mêlées une philosophie parfois digne de M. Pantalon et une politique de pourvoyeur de guillotine. J’avais depuis longtemps, estimé que Jaurès serait capable de toutes les férocités contre les vaincus. » (Georges Sorel : Réflexions sur la violence. — Marcel Rivière, Paris. 5e édition, page 157.)

Contre la dictature du prolétariat, la satire n’est pas moins incisive et décisive : « Selon les charlatans du socialisme, la meilleure politique pour faire disparaître l’État consiste provisoirement à renforcer la machine gouvernementale. Gribouille, qui se jette à l’eau pour ne pas être mouillé par la pluie, n’aurait pas raisonné autrement. » (Georges Sorel : Réflexions sur la violence. — Marcel Rivière, Paris. 5e édition, page 157.) « La dictature du travail correspond à une division de la société en maîtres et en asservis. » (Ibid., pages 171. 251, 524.)

Dès lors la conclusion s’impose : une transformation radicale au profit de la classe des producteurs ne saurait s’effectuer par le moyen ni d’une démocratie malhabile et couarde, ni d’un socialisme vague, utopique et surtout menteur.


Après l’insuccès de la tragi-comédie politique républicaine ou collectiviste électorale, devant l’incompatibilité de la forme surannée et périmée de l’État, avec un agencement entièrement nouveau de la société, comment le prolétariat parviendra-t-il à remplir sa mission historique ? Par son action propre : l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ; par la pratique d’une méthode : le syndicalisme, élaboré dans l’existence quotidienne du salarié.

Pas un syndicalisme étroit, médiéval, corporatif, réformiste ; attardé à des préoccupations mesquines et fallacieuses d’accroissement des gains balancé aussitôt par la hausse des prix à la consommation ; ou muré dans la défense de privilèges professionnels, Mais un syndicalisme large, moderne, social, révolutionnaire ; poursuivant un but élevé, généreux, décisif : la suppression du salariat et du patronat et leur remplacement par la libre association des producteurs.

Une arme, une seule, solide, trempée par Sorel : la grève générale prolétarienne. Une tactique habile, efficace, éprouvée : la violence.

Eh quoi ! Cette violence, création et apanage de l’État, s’identifiant avec lui au point d’en être la réalisation concrète ; cette violence, instrument de l’asservissement des hommes, serait aussi l’outil de leur libération ; et, à l’instar de M. Prud’homme, elle vaudrait autant pour combattre les institutions que pour les défendre !

Cette contradiction profonde, cette antinomie irréductible n’échappèrent point à la logique métaphysicienne de l’ex-ingénieur. Pour essayer de la tourner, il s’inspira davantage du Pascal des « Provinciales » que de celui des « Pensées » et commit ces phrases : « Tantôt on emploie les termes force et violence en parlant des actes de l’autorité, tantôt en parlant des actes de révolte. Il est clair que les deux cas donnent lieu à des conséquences bien différentes. Je suis d’avis qu’il y aurait grand avantage à adopter une terminologie qui ne donnerait lieu à aucune ambiguïté et qu’il faudrait réserver le terme violence pour la deuxième conception ; nous dirions donc que la force a pour objet d’imposer l’organisation d’un certain ordre social dans lequel une minorité gouverne, tandis que la violence tend à la destruction de cet ordre. La bourgeoisie a employé la force depuis le début des temps modernes, tandis que le prolétariat réagit maintenant contre elle et contre l’État par la violence. » (Georges Sorel : Réflexions sur la violence. — Marcel Rivière, Paris. 5e édition, pages 257, 225.) La meilleure volonté, une extrême complaisance ne découvriront pas dans ces lignes une définition des deux termes opposés ; encore moins une différenciation ou discrimination. En dialectique, ce mode de raisonnement sans naïveté ni habileté constitue une belle pétition de principes.

Égale obscurité quant à la « grève générale prolétarienne ». Son Pierre l’Ermite sait qu’elle n’est pas, comme « la grève générale politique », une grande démonstration en masse comprise « entre la simple promenade menaçante et l’émeute » (Georges Sorel : Réflexions sur la violence. — Marcel Rivière, Paris. 5e édition, pages 227, 173) ; qu’elle n’offre pas « cet immense avantage de ne pas mettre en péril les vies précieuses des politiciens » ; (Ibid.) ; et qu’elle présente par conséquent l’énorme inconvénient d’exposer au danger la vie non moins précieuse des travailleurs. Mais il ne s’arrête pas à ces infimes détails et donne sa grève générale prolétarienne comme un mythe, c’est-à-dire une fiction dont la vraisemblance, ou l’absurdité, n’a aucune importance pratique : « nous avons vu que la grève générale doit être considérée comme un ensemble indivisé ; par suite aucun détail d’exécution n’a aucun intérêt pour l’intelligence du socialisme : il faut même ajouter que l’on est toujours en danger de perdre quelque chose de cette intelligence quand on essaie de décomposer cet ensemble en parties. » (Ibid.)

Dans son vertige métaphysique, le philosophe de la violence considère son entité : la grève prolétarienne, comme une « intuition » bergsonienne (Ibid.), relevant d’une connaissance immédiate, totale et impérieuse, telle une révélation, et échappant à l’analyse logique, à la raison ! Si l’intuition se présente admissible, séduisante et parfois féconde dans le domaine du sentiment individuel, elle devient inacceptable, révoltante et désastreuse sur le terrain de l’action collective. Et quand elle prétend à l’effroyable pouvoir de décréter sans jugement et sans appel la mort des autres, (de beaucoup d’autres, elle confine au sadisme sanguinaire.

Au surplus, la grève générale sorellienne ne ne possède pas la valeur d’un mythe. Car un mythe est un récit, une légende, une croyance intégralement imaginaire ; une fable ou une construction soit religieuse suit politique, sans vérité objective mais composée d’événements circonstanciés, avec des personnages allégoriques évoluant dans un paysage irréel et parmi une faune et une flore fantastiques ; l’ensemble déroulant les phases successives et variées d’une action chimérique. — En se refusant à l’analyse et l’amplification de la notion grève générale prolétarienne, son virulent promoteur la dépouille de tout contenu, de toute valeur idéologiques, d’une formule cabalistique analogue à celles employées par les thaumaturges pour l’écroulement des murailles et la découverte des trésors.


Militant de cabinet, Sorel ne s’incarna ni en un royaliste, ni en un républicain, ni en un démocrate-collectiviste. Non syndiqué, pas syndicable, il se croyait syndicaliste et « ne faisait aucune difficulté de se reconnaître anarchisant au point de vue moral ». (Ibid, page : 343.) Au fond un idéal lui manquait pour la direction de sa vie intellectuelle, et cela explique les stupéfiantes palinodies éparses dans ses « Réflexions ». Après avoir, au début de son livre, anéanti d’une manière définitive la nocive institution de l’État, le contempteur de la dictature, sans excepter celle du prolétariat, tresse, à la fin, d’immortelles couronnes à Lénine « le plus grand théoricien que le socialisme ait eu depuis Marx et un chef d’État dont le génie rappelle celui de Pierre le Grand… il aura contribué à renforcer le moscovisme. » (Ibid., pages 442, 448). Il s’imaginait avec ingénuité honorer un révolutionnaire et il encensait un « maître ». Dans sa retraite, l’ancien fonctionnaire de la République emporta son uniforme, conserva sa livrée.

Ce rentier était animé d’esprit guerrier, hanté par le génie militaire de Bonaparte : « Dans un pays aussi belliqueux que la France… chaque fois qu’on en vient aux mains, c’est la grande bataille napoléonienne (celle qui écrase définitivement les vaincus) que les grévistes espèrent voir commencer. » (Ibid., pages 95, 96.) Le stratège de la grève générale prolétarienne néglige d’énumérer l’armement des ouvriers eu face des mitrailleuses, des autos blindées et des lance-flammes des troupes du gouvernement. S’il suppose que l’armée se rangera aux côtés du prolétariat, il n’y aura plus de combats, et Napoléon Sorel doit renoncer à ses attaques foudroyantes.

Coutumier du paradoxe, il déclare ne pas conserver beaucoup d’illusions sur l’après-guerre civile. De même qu’il écrivait à propos de 1789-93 : « Que reste-t-il de la Révolution, quand on a supprimé l’épopée des guerres contre la coalition et celle des journées populaires ? Ce qui reste est peu ragoutant. » Il prophétise : « Qu’est-il demeuré de l’Empire ? Rien que l’époque de la Grande-Armée. Ce qui demeurera du mouvement socialiste actuel, ce sera l’épopée des grèves. » (Ibid., pages 140, 136.)

L’obsession martiale touche à la folie : « Il n’est donc pas exact du tout de dire que les incroyables victoires françaises sous la Révolution fussent alors dues à des baïonnettes intelligentes… — La guerre sociale en faisant appel à l’honneur qui se développe si naturellement dans toute armée organisée… » (Ibid, pages 374, 435.) Il serait cruel d’insister sur les aberrations syndicalistes d’une mentalité parfois si lucide.


Sorel mourut naguère sans avoir répondu d’une façon précise à la question posée par lui-même : comment le prolétariat. accomplira-t-il sa mission historique de successeur prédestiné du capitalisme ? Convaincu de l’efficacité de la grève générale prolétarienne, il se la représentait comme une grande bataille rangée entre les ouvriers et les bourgeois, se défendait et interdisait d’en donner un plan stratégique ou d’en développer les phases tactiques possibles. La période consécutive à la lutte acharnée ne l’intéressait. pas au point. d’examiner si les qualités belliqueuses des vainqueurs leur suffiraient pour organiser la production économique et intellectuelle, selon des modes sans précédent.

L’erreur initiale de la pensée sorellienne réside dans une conception puérile, fausse, banale, bourgeoise, de la révolution prolétarienne. Perdu dans une érudition historique vaste et chaotique, imprégné de ce pessimisme social, forme fruste et insidieuse du conservatisme traditionnel, isolé dans sa bibliothèque, éloigné de la vie matérielle et sentimentale des hommes, l’auteur des « Réflexions » croyait une transformation complète et la suppression des classes réalisables à coups de poings, à coups de sabre, à. coups de bombes, par la brutalité, le meurtre et les ruines. Il oublia que la violence est l’arme des faibles, des autocrates, des dictateurs, des parlementaires, minorités oppressives puissantes du seul aveuglement de la foule des esclaves dressée contre elle-même ; que la mansuétude est l’arme des forts, du peuple innombrable et producteur, plein de miséricorde pour une infime poignée de despotes dépouillés de leur prestige, démasqués dans leurs ruses, égalés dans leur savoir-faire ; qu’une rénovation véritable n’est pas un chambardement tumultueux et incohérent, mais une prise de possession sereine et méthodique par le travail, pour le travail. La lutte libératrice a lieu non dans la rue, mais dans les consciences, entre les conceptions mensongères, sanguinaires, obscures du passé et les espoirs sincères, doux et radieux du présent. La Révolution n’est pas une idée qui a trouvé des baïonnettes ; c’est une idée qui a brisé les baïonnettes.

Autoritaire, guerrier, césarien, Sorel ne se réclama jamais de l’idéal libertaire. Il sentait, s’il ne le savait, que la violence n’est pas anarchiste. — F. Elosu.

VIOLENCE ANARCHISTE (La). Et, maintenant, voici la réplique de Sébastien Faure à l’article précédent. de F. Elosu.

Je ne me propose pas de plaider pour Sorel. Je ne me ferai pas davantage le défenseur de la thèse Sorellienne avec laquelle, sur des points multiples et importants, je suis en désaccord.

De la longue et savante attaque dirigée par mon ami F. Elosu contre les « Réflexions sur la violence » et leur auteur, je ne veux retenir que les dernières lignes ; parce que, d’une part, j’ai l’impression que cette étude critique du Sorellisme a eu pour but, dans la pensée d’Elosu, la condamnation sans réserve de la violence, jusques et y compris la violence révolutionnaire, considérée par bon nombre comme une nécessité douloureuse mais inévitable ; parce que, d’autre part, c’est la conclusion de cette étude et cette conclusion seule qui vise directement et en plein l’Anarchisme.

Je reproduis ces dernières lignes : « Sorel oublia qu’une rénovation véritable n’est pas un chambardement tumultueux et incohérent, mais une prise de possession sereine et méthodique par le Travail, pour le Travail. — La lutte libératrice a lieu non dans la rue, mais dans les consciences, entre les conceptions mensongères, sanguinaires, obscures du passé et les espoirs sincères, doux et radieux du présent. — La Révolution n’est pas une idée qui a trouvé des baïonnettes. — Autoritaire, guerrier, césarien, Sorel ne se réclama jamais de l’idéal libertaire. Il sentait, s’il ne le savait, que la violence n’est pas anarchiste. »

Intentionnellement, j’ai séparé, à l’aide d’un trait, les quatre phrases ci-dessus, parce que j’ai l’intention de m’expliquer et d’insister sur chacune.

A. — « Une rénovation véritable n’est pas un chambardement tumultueux et incohérent, mais une prise de possession sereine pet méthodique par le Travail, pour le Travail. »

Je crains bien que, pour donner plus de force à sa pensée, Elosu n’ait ici outré à plaisir le contraste qu’il tend à établir entre le chambardement tumultueux et incohérent et la prise de possession sereine et méthodique par le Travail, pour le Travail. Je sais que pour produire son plein effet, il faut. que le contraste soit, dans sa forme, brutal, impressionnant, saisissant, total. Mais quand il s’agit d’un débat d’Idées, il importe que la forme ne soit que l’expression claire, exacte et sans boursouflure de la pensée.

Elosu a raison de prétendre qu’un chambardement tumultueux, incohérent, c’est-à-dire sans ordre et sans but, n’est pas une rénovation véritable. Mais il a tort d’opposer à cet hypothétique chambardement dépourvu de causes précises et de fins déterminées, une prise de possession qu’il imagine, tant il désire qu’elle soit telle, sereine et méthodique.

De quelles données part-il pour qualifier à l’avance d’incohérent et de tumultueux le chambardement que nous appelons plus communément la Révolution sociale ? Et de quoi s’autorise-t-il pour prévoir une prise de possession méthodique et sereine par le Travail, pour le Travail ?

La Révolution Sociale nous apparaît comme le point culminant et terminus d’une période plus ou moins longue d’éducation, d’organisation, d’agitation intérieure, d’effervescence extérieure, de préparation et d’entraînement à une action des masses ; nous ne saurions la concevoir autrement. Elle sera vraisemblablement précédée de chocs multiples et multiformes, provoqués par les circonstances ; elle s’inspirera des enseignements dont ces chocs de plus en plus conscients, sans cesse mieux organisés et toujours plus méthodiques lui fourniront les matériaux ; à la lueur de ces enseignements, le prolétariat acquerra une compréhension constamment plus juste, plus éclairée de la propagande à faire, de l’organisation à fortifier, des dispositions à prendre et de l’action à réaliser. En sorte que, lorsque les événements détermineront le choc suprême, la bataille décisive, ce que Elosu appelle péjorativement le chambardement — oui, le chambardement, puisqu’il s’agira de culbuter les institutions iniques et meurtrières et de réduire à l’impuissance les Pouvoirs qu’elles défendent — ce chambardement, bien loin d’être tumultueux et incohérent totalisera et coordonnera toutes les forces de rénovation indispensables à la prise de possession par le Travail, pour le Travail.

Mais Elosu a-t-il la candeur d’attribuer sérieusement à cette prise de possession ce caractère de sérénité dont il puise l’espérance dans la générosité de son cœur ?

Croit-il ingénument que les détenteurs du sol, du sous-sol, de tous les moyens de production se dépouilleront volontairement ou se laisseront dépouiller sans opposer à cette expropriation les forces d’extermination dont ils disposent ?

Pense-t-il que, reconnaissant la légitimité des exigences formulées par les travailleurs et se rendant aux sommations ouvrières, les parasites du Capital et de l’État donneront à leurs défenseurs l’ordre de mettre bas. les armes et céderont la place, sans coup férir ?

Elosu n’est pas, il ne peut pas être à ce point naïf : il ne croit pas aux miracles.

Et alors ?

Alors ? Ne faudra-t-il pas de deux choses l’une : ou bien attendre que le miracle s’opère (car l’abdication bénévole des parasites en serait un et un fameux), et, dans ce cas, ce serait indéfiniment ajourner l’heure pourtant nécessaire de la prise de possession sereine et méthodique par le Travail, pour le Travail ; ou bien se résoudre à employer la violence et, alors, recourir au chambardement ?


B. — « La lutte libératrice a lieu non dans la rue, mais dans « les consciences, entre les « conceptions mensongères, sanguinaires, obscures du passé et les espoirs « sincères, doux et « radieux du présent. »

Encore les contrastes, si chers à Elosu : espoirs sincères, doux, et radieux du présent, luttant contre les conceptions mensongères, sanguinaires et obscures du passé ! Encore l’opposition : lutte dans les consciences et non dans la rue !

Il se dégage de ces antithèses une force merveilleuse de séduction, force d’autant plus dangereuse que, dans ces contrastes, tout n’est pas erroné.

Je dirai même qu’il s’y trouve une grande part de vérité.

Il est parfaitement exact que la lutte libératrice a lieu entre le Mensonge et la Vérité, la Barbarie et la Mansuétude, l’Obscurité et la Lumière.

Tout le Progrès social est résumé dans l’effort millénaire de la Clarté dissipant les Ténèbres, de la Paix s’opposant à la Guerre, de la Vérité bataillant contre le Mensonge. Tout mouvement éloignant l’homme du point de départ : ignorance, férocité, dénuement et le rapprochant des destinées magnifiques qui s’ouvrent devant lui : savoir, solidarité, bien-être, est incontestablement un progrès, une victoire, un acheminement vers la libération.

Pas un libertaire ne méconnaîtra l’exactitude de ce point de vue. Aussi dirai-je de grand cœur, avec Elosu, que la lutte libératrice est dans les consciences ; mais tandis qu’il ajoute : « pas dans la rue », je dis : « et dans la rue ».

Elle est dans les consciences, c’est incontestable et c’est pour cette raison que nous multiplions notre effort de propagande et attachons le plus grand prix au travail d’éducation. Former des consciences de sincérité, de paix et de lumière ; c’est à quoi sans cesse et depuis toujours les anarchistes consacrent le meilleur d’eux-mêmes.

Eh bien ! les consciences, les voici : elles ont horreur des conceptions mensongères, sanguinaires et obscures du passé : elles sont altérées de sincérité, de douceur et de clarté.

Que doivent-elles faire ? Doivent-elles se contenter de concevoir, au fond d’elles-mêmes, la haine du Mensonge de la Guerre et de l’Obscurité ? Doivent-elles se borner à se nourrir des espoirs sincères, doux et radieux du présent et en rester là ?

N’est-ce pas leur devoir et, mieux encore, une nécessité, pour ces consciences libérées : d’abord, d’aider, par l’éducation et l’exemple, à la libération des autres consciences et, ensuite, de réaliser, pour elles-mêmes et pour les autres, les espoirs sincères, doux et radieux et de les transformer en bienfaisantes et fécondes réalités ?

Or, comment concevoir l’avènement de ces réalités autrement que par l’anéantissement des conceptions mensongères, sanguinaires et obscures ?

Comment anéantir ces conceptions qui ont pour elles la force et la violence systématiquement organisées, si ce n’est en brisant cette violence et cette force ?

Encore un coup Elosu pense-t-il qu’il suffira de former des vœux ardents, d’adresser des suppliques, de faire circuler des pétitions, de propager par la plume et par la parole des protestations indignées contre le Mensonge, la Guerre et l’Ignorance, de voter des ordres du jour, de se prodiguer en mises en demeure, de se ruiner en sommations et en menaces ? Croit-il que, les consciences libérées, fussent-elles devenues très nombreuses en dépit des obstacles les qui retardent désespérément leur formation, il suffira de les opposer, sans autres armes que leur sincérité et la fermeté de leurs convictions, aux puissances de mensonge, de sang et de ténèbres, pour vaincre celles-ci ? Ne sait-il pas que ces moyens, d’une valeur morale que je ne conteste pas, sont toujours restés inopérants et que, plus que jamais, leur faillite s’avère ?

Et alors ?

Alors ? Ne faudra-t-il pas de deux choses l’une :

ou bien attendre que le miracle s’opère, pour le triomphe sereine et méthodique de la Vérité sur le Mensonge de la Paix sur la Guerre, de la Clarté sur les Ténèbres, comme pour la prise de possession sereine et méthodique par le Travail, pour le Travail ? et, dans ce cas, ce sera indéfiniment ajourner le triomphe pourtant nécessaire de la Sincérité, de la Douceur et de la Lumière ;

ou bien se résoudre à descendre dans la rue, à employer la violence et à terrasser par la force les puissances mensongères, sanguinaires et obscures.

Elosu déclare que la lutte a lieu dans les consciences et non dans la rue. Moi, je dis que la lutte a lieu d’abord dans les consciences, ensuite dans la rue.


C. — « La Révolution n’est pas une idée qui a trouvé des baïonnettes ; c’est une idée qui a brisé les baïonnettes. »

La phrase est belle, elle fait image, elle est captivante, mais l’erreur sait parfois se parer et se faire aussi belle que la vérité.

Je rectifie : « La Révolution est une idée qui a trouvé des baïonnettes, pour briser les baïonnettes. » Briser les baïonnettes, c’est le but ; trouver baïonnettes des pour briser les baïonnettes, voilà le moyen.

Cette simple rectification suffit, selon moi, à chasser l’erreur et à rétablir la vérité.

Voyons, Elosu, de quelle Révolution s’agit-il ? et quelles baïonnettes brisera-t-elle ?

Il s’agit bien, je pense, de cette Révolution qui abolira les deux adversaires de toute libération : le régime capitaliste qui engendre l’exploitation et l’État, qui fatalise l’oppression ? Quand tu parles de la lutte libératrice, je pense que tu ne qualifies ainsi que celle qui affranchira, qui libèrera tous les humains de cette double tyrannie : le Capital et l’État ?

J’aime à croire que sur ce point nous sommes en parfait accord et qu’ainsi les baïonnettes que brisera la Révolution sont, pour parler un langage dépouillé de tout amphigourisme, les violences, les contraintes et tout le système de répression et de massacre que le régime capitaliste et l’État, son complice armé, font peser sur le prolétariat.

Pour la troisième fois, je te pose la question : crois-tu, peux-tu croire que ces deux bandits armés jusqu’aux dents : le Capital et l’État, renonceront, sans y être absolument contraints, à l’armature de force qui, seule, permet au Capital d’exercer ses rapines et à l’État de maintenir son autorité ? Admets-tu, peux-t li admettre que l’Idée seule parviendra à briser les baïonnettes ? Admets-tu, peux-tu admettre la force efficiente d’une idée sans qu’elle arme le bras qui agit ?

Perçois-tu, peux-tu percevoir un moyen de briser les baïonnettes sur lesquelles l’État et le Capital s’appuient et par lesquelles ils défendent leurs usurpations et leurs crimes, un moyen qui exclurait l’usage d’autres baïonnettes aux mains de leurs ennemis ?

Espères-tu, peux-tu raisonnablement espérer que, pour faire tomber les murailles de cette nouvelle Jéricho : l’État, il suffira de porter en grande pompe l’arche d’alliance précédée de sept prêtres sonnant de la trompette et escortée par un peuple priant et silencieux ?

Il est impossible que tu possèdes une telle espérance.

Et alors ?

Alors, ne faudra-t-il pas de deux choses l’une :

ou bien attendre que le miracle se renouvelle et, dans ce cas, ce sera ajourner jusqu’à la consommation des siècles la Révolution qui, sans baïonnettes, brisera les baïonnettes ;

ou bien se résoudre à trouver des baïonnettes pour briser les baïonnettes.


D. — « Autoritaire, guerrier, césarien, Sorel ne se réclama jamais de l’idéal libertaire. Il sentait, s’il ne le savait, que la violence n’est pas anarchiste. »

C’est ainsi qu’Elosu termine son étude sur Sorel et le Sorellisme et c’est en ces termes que, au nom de l’idéal anarchiste, il condamne sans restriction aucune le recours à la violence.

Point n’est besoin d’une exceptionnelle perspicacité pour comprendre qu’entre Elosu et l’anarchiste que je suis, tout le présent débat est clans ces quelques mots : « la violence n’est pas anarchiste. »

Elosu a tôt fait d’affirmer que la violence n’est pas anarchiste ; et, s’il raisonne dans ce qu’on pourrait appeler l’absolu, s’il se cantonne dans le domaine de la spéculation philosophique et si, se refusant à faire état des réalités, il ne tient compte que de l’idée pure de l’Anarchisme en soi, il ne se trompe pas en déclarant que « la violence n’est pas anarchiste », car, spécifiquement, intrinsèquement, l’Anarchisme n’est pas violent, de même que la violence n’est pas spécifiquement, intrinsèquement anarchiste.

Sur le plan exclusivement spéculatif, j’irais volontiers plus loin qu’Elosu. Je ne me bornerais pas à dire comme lui que la violence n’est pas anarchiste, j’affirmerais que la violence est anti-anarchiste.

Notre idéal consiste à instaurer un milieu social d’où seront éliminées toute prescription ou interdiction s’exerçant par voie de contrainte ou de répression. L’Anarchisme réalisé, c’est la mise en application de la fumeuse devise de l’abbaye de Thélème : « Fais ce que veux. » Être libertaire c’est ne vouloir être ni maître, ni esclave, ni chef qui commande, ni soldat qui obéit ; c’est tenir en égale horreur l’Autorité qu’on exerce et celle qu’on supporte ; c’est n’accepter aucune violence et n’en pratiquer soi-même sur personne.

Il est donc certain que, spéculativement, qu’elle soit exercée ou subie, la violence est anti-anarchiste.

On en peut encore trouver la preuve dans notre volonté ardente autant que sincère, de briser à tout jamais la violence organisée, érigée en moyen de gouvernement, Cette volonté, commune à tous les anarchistes, ne saurait être mise en doute ; elle s’affirme éclatante, indéniable dans le cri de guerre inlassablement poussé par nous contre l’État qu’elles que soient sa forme, son étiquette, sa constitution, ses bases juridiques et son organisation. C’est ici que se trouve le point où se produit nette, tranchante, brutale, la rupture entre ceux qui sont anarchistes et ceux qui ne le sont pas.

Mais supprimer l’État et toutes les manifestations de violence par lesquelles s’affirme pratiquement le principe d’Autorité qu’il incarne, c’est l’œuvre de demain, d’un « demain » dont nous sommes séparés par un laps de temps qu’il est impossible de fixer. Et, en attendant cette abolition de l’État, force génératrice et synthèse de la violence légalisée, il y a lieu de se préoccuper d’aujourd’hui, c’est-à-dire de la période de lutte âpre, de bataille acharnée qui précédera nécessairement et amènera, l’heure venue, l’effondrement de la violence, unique méthode de Gouvernement.


Je connais des libertaires pour qui le problème social est et n’est qu’un problème moral, un problème de conscience. Ils estiment que, pour vivre en anarchiste, il n’est pas indispensable que, sur le plan historique, l’Idéal anarchiste.se soit socialement réalisé. Ils entendent apporter au problème social autant de solutions isolées qu’Il y a d’individus ; ils considèrent que, l’éducation individuelle étant seule capable de former des êtres moralement libertaires et matériellement libres, il y a lieu d’étendre à tous et à toutes les bienfaits de cette éducation individuelle et que le moyen le plus sûr et le meilleur — sinon le plus rapide — de ravir à ceux qui font des lois et, en application de celles-ci, commandent, l’autorité dont ils jouissent, c’est d’arracher ceux qui obéissent à l’habitude de se soumettre, au respect de la légalité et au culte des Maîtres.

Ces libertaires se déclarent satisfaits quand, dans la mesure du possible, ils ont fait leur propre révolution. Quant à la Révolution sociale, celle qui a pour objet et aura pour résultat. l’affranchissement de tous dans le domaine social par l’effondrement du Régime Capitaliste et l’abolition de l’Autorité, ils vont jusqu’à. s’en désintéresser à peu près totalement. Tout au plus se décident-ils à aspirer, à soupirer, à espérer.

Mon anarchisme est moins strictement personnel et plus agissant : il n’envisage pas, mieux : il juge irréalisable une libération qui se limiterait à moi-même. Je sens trop vivement que « je suis homme et que rien de ce qui touche à l’humanité ne m’est étranger ou indifférent » pour que je ne m’attache pas avec passion à la libération commune. Je sais que mon affranchissement individuel est indissolublement lié et subordonné à l’affranchissement de mes frères en humanité et qu’il est conditionné et mesuré par l’émancipation de tous.

Je sais enfin que cette émancipation commune, indispensable à la mienne, ne peut résulter que d’un geste d’ensemble, d’un effort collectif, d’une action concertée et de masse, geste, effort et action qui feront et seront la Révolution sociale.


Les anarchistes sont des tendres, des affectueux, des sensibles. A ce titre, ils détestent la violence. S’il leur était possible d’espérer qu’ils réaliseront par la douceur et la persuasion leur conception de paix universelle, d’entraide et d’entente libres, ils répudieraient tout recours à la violence et combattraient énergiquement jusqu’à l’idée même de ce recours.

Mais pratiques et réalisateurs, quoi qu’en disent leurs détracteurs intéressés ou ignares, les anarchistes ne croient pas à la vertu magique, au pouvoir miraculeux de la persuasion et de la douceur : ils ont la certitude réfléchie que, pour faire de leur rêve admirable une réalité vivante, il faudra tout d’abord en finir avec le monde de cupidité, de mensonge et de domination sur les ruines duquel ils bâtiront la Cité libertaire ; ils ont la conviction que pour briser les forces d’exploitation et d’oppression, il sera nécessaire d’employer la violence.

Cette conviction s’appuie sur l’étude impartiale de l’Histoire, sur l’exemple de la Nature et les données de la Raison.

L’Histoire — je ne parle pas de cette Histoire que les thuriféraires de la Force triomphante et des Pouvoirs despotiques ont écrite, mais de celle dont les peuples ont creusé le sillon dans la lenteur des siècles — cette Histoire nous enseigne que dans ce sillon ont abondamment ruisselé les larmes et le sang des déshérités ; que s’y sont entassés les corps meurtris des innombrables et héroïques victimes de la révolte ; que chaque réforme, amélioration et perfectionnement a été le salaire des batailles sanglantes dressant les opprimés contre les oppresseurs ; que jamais les Maîtres n’ont renoncé à une parcelle de leur pouvoir tyrannique, Que jamais les riches n’ont abandonné une portion de leurs vols, une fraction de leurs privilèges, sans que l’action révolutionnaire des asservis et des spoliés ne les ait obligés à céder à la menace, à l’intimidation ou à la force populaire exacerbée que, seules, les émeutes, les insurrections, les révolutions sanglantes ont affaibli quelque peu la lourdeur des chaînes que les Puissants font peser sur les Faibles, les Grands sur les Petits et les Chefs sur les Sujets.

Telle est la leçon qui se dégage de l’étude minutieuse, de l’examen impartial de l’Histoire.

La Nature unit sa grande voix à celle de 1’Histoire en plaçant sous nos yeux le spectacle incessant de la violence brisant, à un moment donné, les résistances qui font obstacle à la naissance et au développement des forces en transformation et des formes constamment renouvelées que comporte l’éternelle évolution des êtres et des choses :

C’est le travail qui, avec une inéluctable lenteur, se produit dans la profondeur des Océans ou dans les entrailles du sol et qui, après s’être poursuivi, imperceptible et quasi inobservable, s’affirme brusquement par de formidables convulsions géologiques, incendiant, inondant, bouleversant, abaissant, nivelant, rasant ici et édifiant là.

C’est, dans les régions volcaniques, la masse des matières embrasées qui, après avoir agité la montagne de secousses de plus en plus rapprochées et de plus en plus puissantes, se fraie violemment un passage jusqu’au cratère et vomit des tourbillons de feu.

C’est le sous-sol sillonné d’infiltrations qui, se rejoignant, forment peu à peu une nappe d’eau, exercent sur la croûte terrestre une pression violente et, crevant brutalement la surface, font jaillir la source.

C’est l’enfant qui, après s’être développé durant neuf mois dans le ventre de la mère, s’évade, la gestation terminée, de la prison maternelle, en fait éclater les parois, entr’ouvre, déchire et broie tout ce qui s’oppose à son passage et naît dans la douleur et l’effusion du sang,

Enfin les données de la Raison confirment celles de la Nature et de l’Histoire.

L’élémentaire et simple raison proclame qu’escompter le bon vouloir des Gouvernements et des riches, c’est pure folie ; que ceux-ci et ceux-là, estimant que leurs privilèges sont équitables et que leur sauvegarde est indispensable au bien public, considèrent comme des malfaiteurs et traitent comme tels tous ceux qui tentent de les déposséder du Pouvoir ou de la Fortune : que s’ils s’entourent de policiers, de gendarmes et de soldats, c’est pour les lancer, à la moindre révolte, contre leurs ennemis de classe ; que s’il advient par hasard qu’ils consentent à rogner quoi que ce soit de leur exploitation ou de leur domination, c’est pour faire la part du feu et sauver le reste ; mais que jamais ils ne consentiront à tout perdre et qu’en conséquence il faudra tôt ou tard le leur arracher par la force. Voilà ce que dit la Raison, d’accord en tous points, ici, avec la Nature et l’Histoire.


Il me reste à indiquer de quelle nature est la violence que les anarchistes sont, par les nécessités de la lutte qu’ils ont engagée et qu’ils sont inébranlablement déterminés à mener sans défaillance jusqu’à ses fins, dans l’obligation d’envisager comme une fatalité regrettable mais inéluctable.

C’est André Calomel qui va répondre :

Si les violences devaient seulement nous servir à repousser la violence, si, nous ne devions pas lui assigner des buts positifs, autant vaudrait renoncer ci participer en anarchistes au mouvement social, autant vaudrait se livrer à sa besogne d’éducationniste ou se rallier aux principes autoritaires d’une période transitoire. Car je ne confonds par la violence anarchiste avec la force publique. La violence anarchiste ne se justifie pas par un droit ; elle ne crée pas de lois ; elle ne condamne pas juridiquement : elle n’a pas de représentants réguliers ; elle n’est exercée ni par des agents ni par des commissaires, fussent-ils du peuple ; elle ne se fait respecter ni dans les écoles ni par les tribunaux ; elle ne s’établit pas, elle se déchaîne ; elle n’arrête pas la Révolution, elle la fait marcher sans cesse ; elle, ne défend pas la Société contre les attaques de l’individu : elle est l’acte de l’individu affirmant sa volonté de vivre dans te bien-être et dans la liberté. (Le Libertaire, n° 201, 1re page, 6e colonne.)

Enfin, il me reste à préciser dans quelles conditions, dans quel esprit, pour quel but et jusqu’à quelles limites les Anarchistes entendent faire usage de la violence.

C’est l’indomptable et pur militant Malatesta qui se charge de nous le dire :

La violence n’est que trop nécessaire pour résister à la violence adverse et nous devons la prêcher et la préparer si nous ne voulons pas que les conditions actuelles d’esclavage déguisé où se trouve la grande majorité de l’humanité persistent et empirent. Mais elle contient en elle-même le péril de transformer la révolution en une mêlée brutale, sans lumière d’idéal et sans possibilité de résultats bienfaisants. C’est pourquoi il faut insister sur les buts moraux du mouvement et sur la nécessité, sur le devoir de contenir la violence dans les limites de la stricte nécessité.

Nous ne disons pas que la violence est bonne quand c’est nous qui l’employons et mauvaise quand les autres t’emploient contre nous. Nous disons que la violence est justifiable, est bonne, est morale, est un devoir quand elle est employée pour la défense de soi-même et des autres contre les prétentions des violents et qu’elle est mauvaise, qu’elle est « immorale » si elle sert à violer la liberté d’autrui.

Nous ne sommes pas pacifistes, parce que la paix est impossible si elle n’est voulue des deux parties.

Nous considérons que la violence est une nécessité et un devoir pour la défense, mais pour la seule défense. Naturellement il ne s’agit pas seulement de défense contre l’attaque matérielle, directe, immédiate, mais contre toutes les institutions qui par la violence tiennent les hommes en esclavage.

Nous sommes contre te fascisme et nous voudrions qu’on le vainquit en opposant à ses violences de plus grandes violences. Et nous sommes avant tout contre tout gouvernement qui est la violence permanente.

Mais notre violence doit être résistance d’hommes contre des brutes et non lutte féroce de bêtes contre de bêtes.

Toute la violence nécessaire pour vaincre, mais rien de plus ni de pis. (Le Réveil de Genève, n° 602, page 4, colonnes 1 et 2.)


Je n’ai pas épuisé les arguments que je pourrais opposer à la thèse d’Elosu : il y a tant à dire sur un tel sujet !

Je pourrais justifier le recours à la violence anarchiste par toutes les considérations se rattachant au cas de légitime défense.

Je pourrais démontrer qu’en propageant l’esprit de révolte dans ses très nombreuses expressions sans en excepter la révolte à main armée, je reste fidèle aux origines les plus lointaines du mouvement anarchiste et à sa constante tradition.

Je pourrais prouver que la violence quotidiennement exercée par tous les Gouvernements est d’une férocité que ne pourra jamais dépasser celle dont nous proclamons la nécessité et qu’elle cause des misères, des souffrances, des deuils que ne saurait égaler la violence anarchiste la plus farouchement déchaînée.

Je pourrais citer l’exemple du chirurgien qui, pour sauver le corps tout entier, pratique l’ablation d’un membre et que personne ne songe à accuser de cruauté.

Je pourrais citer cette déclaration lapidaire, cet aveu cynique mais exact, que tout le monde connaît : « Entre les partisans et les ennemis du régime actuel, ce n’est qu’une question de force ! ».

Mais cette réfutation de la thèse soutenue par Elosu est déjà trop longue et j’espère qu’elle apparaîtra décisive aux lecteurs de cette encyclopédie. — Sébastien Faure.


VIRGINITÉ (du latin virginitas ; de virgo, vierge). La virginité c’est l’état dans lequel se trouve une personne vierge, c’est-à-dire ayant vécu dans une continence parfaite. Par extension, le mot : virginité est employé, dans un sens figuré, pour désigner, au moral et au physique, l’état de ce qui est intact. On dit : la virginité du cœur, en faisant allusion aux sentiments des personnes qui n’ont jamais aimé ; la virginité d’une forêt ou d’un gisement, lorsqu’ils n’ont jamais été exploités et sont tels que la nature les a produits.

Au point de vue sexuel, le terme s’applique aussi bien à l’homme qu’à la femme ne s’étant pas encore livrés à l’accouplement. Mais étant donné que, dans la plupart des sociétés humaines, on fait très peu de cas de la virginité masculine, alors que l’on attache une importance considérable à la virginité féminine, c’est presque toujours lorsqu’il s’agit de la femme que le mot est utilisé.

Il n’est pas à ceci que des raisons d’ordre social. En effet, l’homme peut connaître les joies de l’exquise étreinte, sans que sa constitution anatomique soit en rien modifiée. Il n’en est pas de même de sa compagne : sauf circonstances tout à fait exceptionnelles, lorsque celle-ci s’abandonne pour la première fois à l’assaut du mâle, et que ses organes sont pénétrés, dans toute leur profondeur, par le membre viril en érection, cet acte ne peut avoir lieu sans que soit rompue la membrane hymen barrant l’entrée du vagin, à peu de distance de la vulve. Alors se produit ce que l’on nomme : la défloration. Celle-ci est définitive, la membrane lacérée ne se reconstituant plus. D’où possibilité, par un examen médical, de constater si une personne du sexe féminin a subi les derniers outrages d’une brute, ou bien accueilli les suprêmes hommages d’un galant.

Dans l’esprit du public, il ne peut y avoir virginité réelle, chez une fille, qu’autant que celle-ci est capable d’en fournir la preuve sur le fauteuil du gynécologiste. Ce procédé de contrôle n’est pas infaillible : le coït peut avoir eu lieu sans entraîner ni déchirure ni effusion de sang, notamment en cas d’hymen corolliforme, lorsque l’épousée eut affaire à un conjoint disgracié par un pénis à la fois trop mince et trop court. D’autre part, il se peut que la membrane hymen soit naturellement absente ou qu’elle ait été détruite par accident. Enfin il est à considérer qu’une jeune fille ardente, mais avisée, aura toujours faculté de conserver jusqu’au jour du mariage légal sa virginité anatomique, même en accordant ses faveurs à une série d’amants, si, en se donnant à eux de toutes les manières dont une femme est capable de se donner, sauf la principale, elle possède assez d’empire sur elle-même pour ne pas succomber à la tentation de l’offrande décisive.

Ce qui rend précieuse, pour la plupart des hommes, la conservation de l’hymen jusqu’au soir des noces, ce n’est pas seulement la satisfaction d’amour-propre de penser qu’ils sont élevés au rôle d’initiateur, c’est encore et surtout la quasi-certitude que n’était pas enceinte déjà la femme dont ils ont accepté devant le maire la responsabilité, dont, par conséquent, les enfants seront à leur charge, inscrits à l’état civil comme étant nés de leurs œuvres.

Il est absurde de présenter la conservation indéfinie de la virginité sexuelle comme une vertu, parce qu’elle est plus souvent le résultat de la sécheresse du cœur et de la frigidité des sens, ou encore de la peur de la grossesse et du scandale, qu’elle n’est le signe d’une moralité élevée. Il est non seulement absurde, mais inhumain, de considérer comme une souillure la défloration, alors qu’il s’agit d’un acte entièrement normal, conséquence de l’amour, et sans lequel ne pourrait être assurée la perpétuité de l’espèce.

S’il n’est pas bon que des rapports conjugaux aient lieu entre des sujets trop jeunes, encore inaptes à la procréation, s’en abstenir totalement n’est pas chose meilleure, lorsqu’il s’agit de personnes formées, ayant atteint l’âge où ceci acquiert la valeur d’une nécessité d’ordre physiologique, pour l’équilibration de l’être humain.

Chez les hommes, l’abstinence sexuelle détermine des pertes séminales involontaires, des névralgies testiculaires, des maux de tête, de la dépression morale et de la surexcitation nerveuse, un sommeil agité accompagné de rêves épuisants. Cela peut conduire aux formes les plus graves de la neurasthénie.

Chez les femmes, on voit apparaître la langueur, l’insomnie, les digestions pénibles, une irritabilité capricieuse remplaçant la gaieté, des troubles menstruels, l’anémie, des perturbations émotives et génésiques. Il n’est pas rare de voir de fort belles filles, pleines de santé et de vigueur, se transformer en quelques années, sous l’influence d’un célibat qui se prolonge, et devenir maigres, jaunes, mélancoliques ou acariâtres, précocement hommasses.

Pour l’homme comme pour la femme, la virginité stagnante c’est encore, sans profit aucun pour l’intellect, une propension dangereuse aux déviations sexuelles, suites fréquentes de refoulements prolongés.

Se résigner à tous ces maux peut être justifié par d’impérieuses nécessités sociales. Il est insensé de les accepter par scrupules moraux, ou fanatisme religieux, lorsque l’on pourrait jouir d’une existence plus heureuse et conforme aux exigences naturelles.

C’est dans l’harmonieux développement de toutes, pour le plus grand bénéfice de chacune, que nous pouvons porter nos facultés, quelles qu’elles soient, au maximum de puissance durable et non dans la compression barbare d’une moitié de notre être, soi-disant au bénéfice de l’autre moitié. — Jean Marestan.


VIVRE La plupart des individus ne vivent pas, ils végètent seulement, soit par la faute de la société, soit par leur propre faute. Parfaire son être constamment, ne s’interdire aucune forme d’activité, goûter tous les plaisirs sains, voilà l’idéal d’une existence vraiment humaine. C’est par un harmonieux développement de nos virtualités intimes, non par une mutilation de la personnalité profonde qu’il convient d’atteindre au bonheur. Ne voir dans le corps qu’une vile prison de l’âme, arracher du cœur toutes les fibres émotives, extirper le désir jusque dans ses racines, bien d’autres préceptes encore de la sagesse traditionnelle nous semblent absolument déraisonnables. Cette chirurgie morale ne serait admissible que s’il existait, chez l’homme, un principe mental distinct du corps. Or, un tel dualisme est une folie ; simple billevesée métaphysique, il est à ranger parmi les vieux contes, même si l’on se fait une conception très éthérée de la vie et de la matière. Ascètes ou mystiques de notre époque, fâcheusement trompés par des chimères du même genre, continuent d’imposer silence à leurs aspirations les plus normales. Et, quand leur organisme exténué ne réagit qu’avec peine, quand ils ont endormi leurs sens et vidé leur esprit, pour mieux s’imprégner d’effluves extraterrestres, ces détraqués proclament leur sort digne d’envie. Intoxiqués par les méditations dévotes, comme d’autres le sont par l’opium ou la cocaïne, ils connaissent une ivresse soi-disant divine qui aboutit souvent à de sérieux troubles mentaux.

Comme les théologiens, nombre de philosophes ont conseillé de mépriser la douleur physique et de subir passivement le joug qu’impose la société. Vaincre ses désirs, limiter ses souhaits vaudrait mieux que multiplier les découvertes scientifiques ou transformer lois et mœurs d’une contrée. Contre ces violences faites à la nature humaine, au nom d’une fausse sagesse ou d’une altière théologie, nous nous élevons résolument. Découvrir ses inclinations dominantes, prendre une claire conscience de ses virtualités bonnes ou mauvaises, pour mieux coordonner ses énergies mentales et permettre à sa vraie personnalité de s’épanouir harmonieusement, voilà ce que doit faire l’individu. « C’est de lui-même, non du milieu ambiant, ni d’un autre, qu’il voudra recevoir les principes directeurs de ses décisions. Loin d’être un simple reflet du monde environnant, un décalque fidèle des préceptes imposés par la famille et la collectivité, sa conscience repoussera toute maxime contraire à ses goûts personnels et aux conseils d’une raison éclairée. Rester nous-mêmes, ne point renoncer à nos meilleures aspirations par snobisme, crainte ou persuasion, nous développer sans faire tort à quiconque mais libre de toute contrainte, telle sera notre préoccupation fondamentale, si nous voulons que notre vie soit chose belle, heureuse, utile. Elle s’étiole, la plante privée d’espace et de grand air ; il n’acquiert qu’un développement incomplet, l’arbre constamment maintenu dans l’ombre glacée d’une cour étroite ; pour ne point végéter, l’individu a besoin, lui aussi, d’autonomie morale et d’indépendance. Les personnalités vigoureuses ne vivent jamais longtemps dans une atmosphère étouffante pour l’esprit et pour le sentiment ». (Aux Sources de la Douleur). A condition de respecter les droits d’autrui et de ne point dépasser les limites assignées par une raison et une science impartiales, chacun peut ériger ses désirs en normes suprêmes de son vouloir et de ses actes.

Mais la réalisation de l’idéal individuel est généralement le résultat d’un effort volontaire ; c’est la récompense d’un travail prolongé et persévérant. Toutes nos facultés mentales peuvent être l’objet de tares et de maladies, qui ne requièrent point, d’ordinaire, l’intervention de l’aliéniste, mais qui empoisonnent l’existence lorsqu’on néglige de les guérir. Une sensibilité excessive, une émotivité trop grande prédisposent certaines personnes à un véritable martyre moral. Jamais tranquilles, toujours inquiètes, elles réagissent sans mesure et vibrent avec une intensité inouïe, même devant des faits d’une importance minime. D’autres apportent presque en naissant ou du moins voient se développer très vite une passion qui devient effroyablement tyrannique. Pieuvre insatiable, cette dernière suce toute leur énergie et ne laisse aucune force capable de lui faire contrepoids. Sans être victimes d’une passion unique, beaucoup sont atteints d’une incontinence de désirs, qui les empêche de jouir des résultats obtenus et leur fait toujours souhaiter autre chose que ce qu’ils possèdent déjà. Si agréable soit-il, le présent ne peut les satisfaire ; ils ont besoin d’espoirs nouveaux et vivent surtout dans l’avenir. Erreurs de jugement, fausses déductions troublent aussi l’existence. Combien sont malheureux parce qu’ils voient hommes et choses à travers le prisme déformant de leurs préjugés. Une déplorable myopie mentale ou une presbytie non moins fâcheuse affligent des cerveaux par ailleurs bien équilibrés. Besoin de dénigrer, de contredire, manie des constructions idéologiques, des raisonnements à perte de vue, des généralisations abusives, horreur ou recherche excessive de l’originalité obnubilent parfois complètement l’intelligence. L’imagination, cette éternelle vagabonde, oriente maints esprits vers le gouffre d’une passivité stupide, de la désespérance ou de la folie. Merveilleusement utile lorsqu’on la discipline, elle entraîne à sa perte l’imprudent qui la suit sans parvenir à la maîtriser. Quant aux habitudes acquises, aux instincts héréditaires, chaînes souvent plus solides que celles du forçat, ils retiennent captive la volonté désireuse d’adopter un comportement nouveau. Pour obtenir de l’existence toutes les joies qu’elle procure, pour vivre intensément et harmonieusement, il faut veiller sur la santé de notre esprit comme sur celle de notre corps.

Ne négliger aucun bien, ne mépriser aucun plaisir, sans être esclave de rien, ni de personne, sans oublier non plus qu’il est toujours utile de consulter la raison, voilà le secret des vies fécondes et heureuses. — L. Barbedette.


VOL Le droit de posséder est un droit naturel. Il fut tout d’abord commun. Par la suite des temps, il s’individualisa. Il fut commun dans les sociétés primitives ; chez les sauvages, il l’est encore.

Il a des bases légitimes, car il est corrélatif des besoins imposés par la nature :

Il faut manger ;

Il faut se reproduire ;

Il faut jouir, autrement dit lutter contre le Mal dont la jouissance est l’antinomie.

Nécessité fait loi, d’où suit que le primitif a le droit de puiser dans l’ambiance ce qui lui est de première nécessité. Tout attentat à ce droit naturel est une spoliation, un vol. Le sentiment commun de la défense a créé la propriété commune des armes, des habitations, des aliments. Même communisme chez certaines colonies animales.

C’est l’esprit commercial, fonction de l’égoïsme et de l’ambition, qui, détruisant ce communisme anonyme, a créé le besoin individuel de posséder.

Considérons l’individu dans l’état de société. Il a, par définition, les mêmes droits que dans l’état de nature ou de communauté. Ses besoins normaux sont les mêmes, les mêmes aussi de jouir. Le superflu devient parfois le nécessaire. Pour satisfaire ses besoins, l’Homme a le droit de posséder. C’est la consécration du principe de propriété.

Corollairement, le principe de propriété exige le droit d’acquérir. Pour posséder, il faut acquérir.

Dans la nature, on prend, tout simplement. La plante puise sans compter, sans discuter, là où elle peut, l’eau qu’elle boit, l’air et les calories. L’animal fait de même. On le taxe de voleur, comme la pie, quand il prend avec malice ou habileté et collectionne par précaution et prévoyance. Dans la société organisée, on ne prend pas, on trafique, on échange.

Le trafic est une nécessité parce que, dans la société organisée, tout individu ayant assuré son droit de propriété, possède légitimement. Le soi-disant progrès humain lui interdit de prendre purement et simplement, comme il ferait s’il était resté Individu. C’est la loi humaine qui invente le vol-délit.

Or, si l’humain possède légitimement, on ne peut accaparer son bien sans le léser. D’où la notion de vol, acte nuisible.

Dans l’état d’organisation, il est une autre base légitime de la propriété. C’est le principe de justice.

Toute acquisition nécessite un effort (travail) en proportion de la valeur de l’objet et en proportion stricte du besoin à satisfaire (disons stricte, car si elle est dépassée, nous touchons au trafic, amorce du capitalisme).

Or, tout travail mérite salaire, lequel est une nécessité pour vivre en société. La propriété devient donc la récompense du travail. Par suite, priver l’individu du produit de son travail, c’est le léser.

Enfin, un autre principe est à la base du droit de posséder ; il est d’ordre moral. Il est moral d’acquérir, de posséder parce que c’est un stimulant, un encouragement au travail, à la prévoyance. Il développe la dignité humaine, qui n’est pas un vain mot.

Il est moral d’acquérir (et ici il s’agit d’un sentiment très supérieur, éminemment social, fruit de l’évolution) parce que la société dite organisée a des malheureux, des infirmes, des malades, des éclopés et qu’un principe de solidarité impose de consacrer une part de ses acquisitions aux malheureux. Le droit du malheureux est entier, par suite la charité est une obligation. Elle n’est que la réparation du dommage subi par les vaincus. Elle est donc aussi justice, car partout l’équilibre doit être rétabli. Sans l’harmonie, tout est chaos.

La loi conventionnelle se superposant à la loi naturelle, consacre le principe de propriété en frappant l’accaparement dans la mesure où il dépasse les besoins réels et où il n’est pas l’objet d’un consentement entre les parties qui échangent.

Mais, ici, deux facteurs sont en présence et en concurrence : 1e voleur, le volé. La définition du vol, je l’ai rappelé, n’est qu’un artifice, une convention. Et une sanction réparatrice (morale ou pénale) n’est admissible que s’il y a rupture d’équilibre entre les besoins normaux de l’un et de l’autre. D’où nécessité de considérer, dans l’application, les excès des deux facteurs, du voleur et du volé. La marge est énorme.

Lequel des deux nuit le plus à l’autre ? C’est évidemment l’accapareur. Car il n’y a pas de geste plus fréquent, plus spontané que celui de prendre, parce qu’il est naturel. C’est une forme primordiale de défense automatique, inscrite dans la subconscience. L’homme, par nature et simple logique, est égoïste, avide et insatiable.

Nos mœurs sont d’une iniquité flagrante, et cela même en dehors des combinaisons voulues et raisonnées. La révolte humaine est un réflexe excusable. Son inhibition, automatique ou imposée, n’est que le produit de l’éducation.

Le principe de la répression légale peut être dangereux, car il crée chez celui qui échappe à la loi, chez le possesseur non poursuivable, l’illusion qu’il a des droits indéfinis de posséder.

Que d’abus en dérivent !

Collectivement, c’est l’apparente légitimation de toutes les tyrannies, que l’on tente de justifier par la raison d’État ; les droits du plus grand nombre ; l’intérêt public ; c’est l’écrasement de l’unité sans défense. L’impôt aveugle, les tripotages des requins de la finance, les guerres de conquête ou le dépouillement systématique des faibles, la colonisation et ses hypocrisies sous le vocable de civilisation, en fait vol organisé, misère effroyable parmi des primitifs qui ne demandent qu’à vivre de l’air du temps, attentat (vol) à leur liberté en les incorporant à une patrie dont ils n’ont aucun besoin et cela jusqu’à la, mort sur nos champs de bataille ; l’ineptie, l’ignominie des traités de paix, laissant les nations vaincues râler de faim devant des biens naturels, dont on les a dépouillées ; le commerce lui-même : nombre d’industries créant la richesse au profit de quelques-uns, au détriment du plus grand nombre.

Individuellement, les abus sont les mêmes. Rien n’entrave le besoin d’acaparer au delà du nécessaire, d’entasser et de créer le capitalisme. Capitaliser est un droit et même une gloire, un mérite, une habileté. On comble d’honneurs les plus insignes larrons quand des populations meurent de faim. Cette spoliation est tolérée internationalement : l’opium pousse à la place de riz ; des ballots de marchandises sont jetés à la mer sans que la conscience mondiale en soit affectée. Or capitaliser ainsi est un crime, car il dépasse les besoins réels et cesse d’être la juste rémunération du travail.

Tous ces abus ne sauraient être supprimés ; toutes ces situations ne sauraient être équilibrées par la seule.intervention de la loi écrite qui est arbitraire et sans se référer au Droit humain.

Le mot de Proudhon n’est pas une facétie : la propriété, telle qu’elle est comprise, admise, excusée, est le plus souvent le vol.

Mais le volé, lui aussi, peut avoir des torts. Quiconque use et jouit sans travailler est un voleur, même quand il a figure de volé. Il n’y a peut-être pas de plus grande faute que la mendicité ; c’est un petit grand délit quand il a la paresse pour inspiratrice, réserve faite pour les faibles, les déprimés, les anénérgiques, les tarés, irresponsables de leur infirmité, par quoi ils redeviennent des volés.


Toutes ces considérations d’ordre général étant mises au point, la conclusion s’impose. Le vol, acte nuisible, quelque idée qu’on se fasse du droit d’acquérir et de posséder, existe bien. Il n’entre pas dans le cadre de cet article d’en décrire les modalités objectives figurant au catalogue judiciaire, depuis le vol simple jusqu’au vol qualifié, qui permettent de promener le voleur de la correctionnelle à la cour d’assises. Le vol à la tire, le vol au poivrier, les variétés d’escroquerie, le vol à l’étalage, le vol à l’esbrouffe font honneur à l’esprit inventif des larrons dont l’imagination n’est jamais en reste. Intrinsèquement, ils n’intéressent en rien le philosophe ni l’économiste, si ce n’est qu’ils indiquent la juste mesure de l’état d’esprit des victimes, inattentives, ou stupides, avides elles-mêmes de posséder en dehors du droit naturel. La pauvre intelligence des joueurs à la Bourse, des clients de casino ou de course, des adorateurs du dieu Hasard est la curieuse contrepartie de la haute intelligence des sacripans, écumeurs de tous acabits, qui figurent de l’autre côté de la barre. Ces deux antinomies pullulent parmi une société décadente où la probité ingénue est perle rare, où l’honnêteté, aux défaillances faciles, est valeur marchande. Laissons aux romanciers dits de mœurs le soin d’en dépeindre les aspects pour le musée pathologique social.

Je n’aurai pas davantage à envisager la thérapeutique du vol. On comprend que cette étude supposerait une refonte complète de l’état social. Le vol est la forme la plus accomplie de l’égoïsme. Il présuppose une ignorance ou un mépris des droits et il postule une transformation des rapports normaux entre citoyens.

Faudrait-il parler de la sanction légale et de sa légitimation ? Elle suppose (je l’ai admis) la possibilité du vol-délit et, par conséquent, la légitimité de son atteinte dans un état social devant lequel on est bien tenu de s’incliner dans l’attente du mieux. Mais il faudrait distinguer entre les sanctions morales (application d’une pénalité) et les sanctions réparatrices.

Une sanction morale présuppose une responsabilité du coupable et un droit de punir de la part de la société.

C’est ici que, plus que partout ailleurs, il est urgent de faire une balance. Et la justice distributive dont nous jouissons en est-elle capable ? C’est douteux, car les répressions dont on use sont encore profondément imprégnées du droit de la force ; les textes sont sans pitié, et la place à l’arbitraire reste énorme, du moment qu’il convient de faire intervenir l’Homme-Juge, imprégné lui-même des droits imprescriptibles d’une société marâtre qu’il est tenu de servir à moins de se démettre et de passer sa lourde tâche à un autre.

Le voleur qui se présente devant un juge est un monde ; aussi bien le miséreux qui vole un pain que le banquier millionnaire qui emporte la caisse. Où est le juge qui passera au crible la vie entière du vaincu qu’il a devant lui pour équilibrer ce qui ressortit au droit naturel dans l’acte incriminé et ce qui est d’ordre vraiment blâmable. Où est surtout le juge qui osera mettre en balance la part de responsabilité qui incombe au milieu et finalement fera juste poids ? Il semble que nous touchions à l’utopie en une matière pourtant si simple.

En tout état de cause, le seul élément à retenir en matière de délit sur le terrain de la propriété est d’ordre purement équitable et se traduit en ces mots : tout dommage causé, sciemment ou non, vaut réparation. Mais, là encore, intervient la balance, et la réparation s’inspirera tout autant des possibilités matérielles du coupable que des responsabilités du milieu. Nous n’en sommes pas encore à cet équilibre et la justice sociale criera encore longtemps : Haro sur le baudet !


Plus intéressante en ces pages est peut-être l’étude psychologique de l’acte de voler, dont je voudrais sommairement décrire l’histoire naturelle. Elle expliquera bien des problèmes.

Psychologiquement, le geste de prendre, l’expression de l’intention de prendre, répond à toute une série de déterminismes dont le facteur tout à fait initial est l’instinct d’acquisivité. J’ai dit assez que cet instinct est universel et pourquoi il existe. Pour en bien comprendre la genèse et le mécanisme, il faut l’envisager dans sa plus grande simplicité. Tel le geste du dément, du paralytique général qui, passant devant un étalage, y plonge la main au vu de tout le monde et empoche le premier objet venu. C’est du pur automatisme ; cela ne répond même pas à un besoin élémentaire, hormis celui de répondre à une attraction, probablement sensasorielle. On rapporte et on ramène tout à soi. Jugez-en. par le geste du bambin, à peine sorti des limbes, qui ramasse d’un geste circulaire tout ce qui se présente et, par surcroît, le porte à sa bouche comme pour indiquer que le geste mécanique de prendre est au service du tube digestif, avant tout autre but.

L’enfant continue du reste à voler. Pas de plus fréquent acquisiteur que l’enfant et son délit inconscient, qui se poursuivra machinalement dans la première et la seconde enfance, sauf redressement, l’amènera devant le tribunal. Le vol est, neuf fois sur dix, le délit qui amène l’enfant devant la juridiction compétente.

Le délit ne va pas plus loin dans sa simplicité automatique, chez l’enfant accessible à l’éducation. Il n’est que le prélude du vol tardif de l’adulte chez un grand nombre. Il n’y a pas d’exception que l’on ne rencontre pas le vol infantile dans les antécédents des voleurs adultes.

L’enfant vole naturellement ; les acquisitions sociales, l’exemple seuls enseignent que voler est défendu. On cesse d’ailleurs de le faire avant d’avoir compris. Malgré cela, les larcins, les chapardages sont légion, et l’on professe, en général, une indulgence à leur égard.

Mais, partant de cette forme simple, le vol s’élève bien vite à des complexités, plus ou moins motivées, jusqu’aux cas où, s’accomplissant sans motif, il est d’ordre pathologique. Nous allons suivre plus loin cette progression.

Les déterminismes sont variés à l’infini : c’est l’intérêt, l’ambition, l’orgueil, la superjouissance, la démoralisation de l’ambiance, le moindre effort, l’agio, la Bourse. C’est la faillite du travail, c’est la faillite de la dignité et de l’auto-respect ; c’est celle du devoir aussi chez les dirigeants qui volent eux-mêmes et laissent faire ; c’est le scandale universel des grosses fortunes des corsaires qui suscitent l’envie ; c’est un mirage où les alouettes pauvres se laissent prendre.

Quoi qu’il en soit, entre le simple vol, geste circulaire de la main guidée par l’inconnu, et le vol complexe, s’échelonnent toujours les mêmes étapes.

Deux gestes antagonistes sont normaux chez l’homme : le mouvement centripète du bras et le mouvement centrifuge, le geste attracteur et le geste distributeur. L’attitude de la main lui correspond : la main fermée, la main ouverte.

On donne la main ouverte en esquissant un geste de soi vers autrui ; on garde, on accapare en fermant la main et en traçant le geste qui ramène vers soi. Tel est le symbolisme psycho-physiologique de l’égoïsme et de l’altruisme.

Cette mécanique, qui dénonce l’instinct de propriété, est inscrite dans notre subconscience et trahit une longue file de transmissions héréditaires.

La première base objective de l’acquisivité est donc d’ordre attractif. C’est l’obsession de l’objet aperçu, séducteur et, par suite, désiré. On connaît, en psychiatrie, ce qu’on appelle le délire du toucher, obsession irrésistible qui porte à s’emparer de tel ou tel objet ou de toucher tel ou tel objet sans autre but que de toucher.

A l’attraction fascinatrice que l’on retrouvera chez certains voleurs morbides, succède le geste erratique, centripète, d’accaparement, geste ou, mieux, succession de gestes concentriques que je compare volontiers au vol de l’aigle traçant des cercles dans l’espace jusqu’à ce qu’il « touche » la proie de ses désirs.

Ce geste erratique, on le connaît chez le simple fureteur ; il est dans les habitudes de chacun de nous, dès que nous aimons à fouiller de-ça de-là, dans une collection, un tiroir, une bibliothèque.

Un temps de plus, le furetage amène le besoin, le plaisir, la manie de palper (artomanie). On saisit l’objet machinalement, on aime à le retourner en tous sens, il semble qu’on y éprouve une jouissance, une sensation d’agrément. Suivez bien le geste de l’artomane. Il ne se conclut pas toujours ni longtemps par la remise en place de l’objet touché : le cercle s’étrécit de plus en plus et vous voyez le palpeur empocher automatiquement, par distraction ou légèreté, sans intention bien précise. Nombre de voleurs occasionnels, demi-morbides, ne seront que des palpeurs. Il faut l’avoir observé cent fois chez les gens normaux pour comprendre qu’il peut être sur le chemin du vol proprement dit, pour peu qu’un témoin intéressé l’observe et le signale.

Mais puisque nous sommes sur un terrain de psychologie pratique féconde en conséquences, allons plus loin et pénétrons nettement dans le domaine de la maladie.

Le geste de palper, d’empocher, d’assembler des objets plus ou moins utiles et disparates, nous le retrouvons chez les collectionneurs morbides : amasseurs, ramasseurs pour le plaisir unique de collecter, entasser au grenier des centaines d’objets semblables, sans nécessité, satisfait seulement du geste accompli. Que d’avares qualifiés ne sont que des collectionnistes (sylle-gomanie).

Du même acabit sont les amasseurs qui achètent pour collecter des objets sans intérêt, et ne peuvent y résister (oniomanie).

On voit apparaître nettement le geste obsédant d’accaparer. Ce geste devient tout à fait redoutable quand il se conclut par l’empochage automatique de l’objet palpé, sorte de vol que les magistrats, et même les médecins connaissent fort peu et aboutit à cette curieuse forme de vol que j’ai appelé le vol à répétition. On flétrit à tour de bras le récidiviste du vol qui, bien souvent, jouit d’une intéressante et sympathique mentalité. Que de récidivistes de cet ordre sont acculés à la relégation, qui ne sont, au demeurant, que des obsédés, à plaindre. Dans ces cas, il s’agit du vol habituel et répété du même objet : le voleur de vélo ne prendra jamais que des vélos qu’il dépose en un coin, après un simulacre d’usage, pour rechercher un autre vélo. Des centaines de vols à l’étalage n’ont pas d’autre mécanisme.

Et nous arrivons à la forme parfaite, théorique, stéréotypée du vol qui est la kleptomanie. Ordinairement récidivante, elle coïncide alors avec un état d’âme parfaitement pur de toute mauvaise intention. C’est le type de l’obsession irrésistible, parfaitement consciente, et qui torture cruellement l’obsédé.

Du simple chapardage a la kleptomanie, le cycle est complet. Nous avons vu toutes les étapes du geste accapareur centripète.

Notons que les sujets peuvent s’arrêter et s’en tenir à l’une des étapes ci-dessus décrites, ou glisser sur la pente qui les conduira au syndrome parfait.

Telle est la progression psychologique, naturelle du geste de voler. Le lecteur pourra aisément suivre, d’un côté, le geste utile intéressé, raisonné, logique qui, du simple désir, conduira vers le vol-délit et, d’un autre côté, le même geste acquisitif, utile ou non, mais entaché de morbidité.

Au fond, le mécanisme intime reste le même et procède des mêmes éléments subjectifs. — Docteur Legrain.


VOLCAN n. m. (du latin Vulcanus : Vulcain, dieu du feu). Un volcan est une sorte de cheminée mettant en communication le noyau central liquide et incandescent de la terre avec la surface.

Le volcan prend généralement la forme d’un cône traversé par la cheminée, dont l’ouverture du sommet est appelée cratère. Il peut se développer dans une région accidentée, voire même dans une plaine, mais, le plus souvent, il occupe le sommet d’une montagne. Un volcan se compose de trois parties : le cône, formé par l’accumulation des déjections : laves et débris ; le cratère, par où s’échappent les laves et les gaz ; la cheminée, par laquelle ces matières viennent de l’intérieur. Le cratère est l’ouverture plus ou moins évasée qui surmonte immédiatement la cheminée. Il commence à l’extrémité supérieure de celle-ci et se termine à la crête supérieure du cône principal. Il est appelé « central » lorsqu’il occupe le point culminant du volcan, mais il peut se trouver sur les flancs de celui-ci. Il arrive fréquemment qu’un même volcan possède plusieurs cratères (cratères adventifs). On en compte ainsi, 30 sur le Vésuve et 700 sur l’Etna. Certains cratères présentent de grandes dimensions, celui du Pichincha a 1.600 mètres de diamètre ; celui du Vulcano, 550 mètres. Plusieurs cratères des îles de la Sonde dépassent 6 kilomètres de diamètre.

Il est rare qu’un volcan soit en activité constante. Le plus souvent, il est intermittent. Durant les périodes de repos, le cratère est obstrué par une masse de laves solidifiée : le culot. Mais il dégage souvent des gaz et des vapeurs. Lorsqu’une éruption doit se produire, elle est annoncée par un dégagement plus intense de vapeurs, des secousses sismiques et des grondements souterrains. Des manifestations explosives se produisent ensuite et se manifestent par une colonne de fumée caractéristique, immense jet vertical d’une hauteur considérable et terminé par un panache en forme de parasol. Ces manifestations cessent dès l’arrivée des laves. Au cours d’une éruption, un volcan émet trois espèces de déjections : des produits liquides (laves), des produits solides (cendres et scories), des produits gazeux : vapeur d’eau, hydrogène sulfuré, gaz carbonique, etc… Les laves, dont la composition est variable, tiennent la plus grande place dans les formations volcaniques. Elles ne sont autre chose que de la roche en fusion qui s’écoule par le cratère ou les crevasses s’ouvrant dans les flancs du volcan ; elles forment de gigantesques coulées recouvrant souvent d’immenses surfaces. Leur température varie entre 1.000 et 2.000 degrés au-dessus de zéro.

Les cendres sont des gouttelettes de lave chassées à l’état liquide par les gaz de l’éruption ; elles se solidifient dans l’atmosphère. La quantité de cendres émises par un volcan est toujours énorme. Après s’être élevées à plusieurs kilomètres dans les airs, elles peuvent être entraînées par le vent à de grandes distances. En 1876, au cours de l’éruption de l’Hecla, en Islande, les cendres rejetées par le volcan retombèrent à Stockholm, à deux mille kilomètres du lieu de l’éruption. Quand ces cendres sont mêlées à de l’eau provenant soit des pluies, soit de neige ou de glace fondue, elles forment des masses de boue qui, en se solidifiant, forment des « tufs ». Les scories, qui offrent une grande ressemblance avec le coke, semblent provenir de la dislocation des parois du volcan. Les « nuées ardentes » formées de projection de vapeur d’eau et de gaz à haute température se précipitent en lourdes volutes très serrées qui anéantissent toute vie où elles passent. Ces nuées ravagèrent, en 1902, le nord de l’île de la Martinique et la ville de Saint-Pierre.

Il existe des volcans en activité constante, tels le Stromboli, dans la Méditerranée, et le Mauna Loa, dans l’île Hawaï. Ce dernier s’élève à 4.200 mètres au-dessus du niveau de la mer. Ses flancs sont déchirés par une immense ouverture, le Kilouéa, au fond de laquelle s’agite un lac de feu. Ce cratère a une circonférence de plus de 35 kilomètres. La présence des eaux de la mer, et la pression produite par leur masse sur le fond, n’arrêtent pas l’action du feu central qui provoque des éruptions sous-marines amenant l’émersion d’îles nouvelles.

Il y a des volcans dans toutes les parties du monde. On en connaît plus de 800, dont 139 en activité constante ou intermittente. La plupart sont dans des îles, les autres dans le voisinage de la mer. Les plus nombreux entourent l’Océan Pacifique d’une chaîne continue, Au Nord, ce sont les volcans du Kamtschatka, des Iles Aléoutiennes et de l’Alaska ; à l’Est, ceux de la Cordillière, couvrant les deux Amériques ; à l’Ouest, ceux des îles de l’Asie, Kouriles, Japon, Mariannes, Archipel Malais, Nouvelle-Guinée ; au Sud, ceux des Iles Salomon, de la Mélanésie, de la Polynésie et de la Nouvelle-Zélande. L’Océan Atlantique est moins riche en volcans. En dehors de ceux de l’Islande, il existe ceux des Açores, des Iles Canaries, des Iles du Cap Vert et des Antilles. En Europe, il faut citer le Stromboli et le Vulcano (Iles Lipari) ; en Italie, le Vésuve, et, en Sicile, l’Etna. Mentionnons les volcans Erebus et Terror, situés dans les solitudes glacées du Pôle Sud. Les époques primaire et tertiaire, périodes géologiques ayant précédé la nôtre, ont été caractérisées par une activité volcanique intense, résultat de la surrection d’énormes chaînes de montagne.

Les théories expliquant le volcanisme sont diverses et ne peuvent être considérées comme définitives.

Il est à remarquer que les chaînes volcaniques suivent ordinairement les lignes de dislocation de l’écorce terrestre. Les volcans occupent le versant le plus abrupt de ces dislocations ; ils se trouvent au voisinage de la mer et près des grandes profondeurs. A l’intérieur des terres, ils sont localisés sur les bords des grandes dépressions, c’est-à-dire, dans les deux cas, aux lignes de moindre résistance caractérisées par de nombreuses fractures du sol. Aussi, beaucoup de géologues ont admis que la vapeur d’eau joue un rôle primordial dans les manifestations volcaniques. La quantité de vapeur rejetée par un volcan est, en effet, considérable. L’eau de la mer, pénétrant à travers les fissures de l’écorce terrestre, se vaporiserait sous une pression énorme, au contact du feu central, pour y produire les éruptions. Mais il reste à expliquer l’origine de la vapeur d’eau en si grande quantité au centre de la terre. Les uns l’explique en faisant remonter la dissolution de la vapeur d’eau dans le milieu igné au temps de la première solidification de l’écorce terrestre ; les autres alimentent ce milieu par les eaux de la mer se précipitant sur le centre à la faveur des fractures de la croûte solide. Mais, une grande partie des savants admet que cette eau pénètre au sein de la terre par le mécanisme des mouvements orogéniques résultant de la contraction lente de l’écorce terrestre.

Quoi qu’il en soit, le volcanisme est un facteur d’insécurité pour les populations vivant à proximité des volcans. Faut-il rappeler les éruptions constantes du Vésuve et de l’Etna ; la catastrophe du Krakatoa (1883) (40.000 victimes) ; celle de la Montagne Pelée, en 1902, anéantissant la ville de Saint-Pierre en quelques minutes, pour se rendre compte du danger des phénomènes volcaniques ?… — Ch. Alexandre.


VOLONTÉ n. f. Quiconque rentre en lui-même découvre aisément des états intellectuels ou affectifs ; par contre, la volonté échappe aux efforts de l’introspection. Genèse des alternatives possibles, délibération, décision, toutes les phases que distingue la psychologie traditionnelle, dans l’activité réfléchie, se réduisent en définitive à des combinaisons de désirs et de jugements. Et, si l’abstraction dissocie ces synthèses en leurs premiers composants, toujours ils sont d’ordre intellectuel ou affectif ; jamais l’on ne rencontre d’états spécifiquement volitifs. La décision même, le fiat, dont maints philosophes font tant de cas, se réduit à déclarer une action possible et, de plus, désirable ; c’est la proclamation, en langage intellectuel, de la clôture du débat. Ainsi, dans le processus qui, selon les intimes préférences du moi, aboutit à l’acceptation ou au rejet d’un voyage de longue durée, images lointaines et magnifiques, associés au désir de connaître, au besoin d’émotion, à l’amour du risque, et, parmi les forces antagonistes, crainte des fatigues, de l’imprévu tragique, goût du bien-être, douce vision du milieu où s’écoule l’existence quotidienne seront les facteurs rencontrés. Néanmoins, la volonté existe, associant les phénomènes psychologiques ou les dissociant ; elle répond à la propriété qu’ont les états mentaux de se prolonger en mouvement, et désigne le côté actif de tout sentiment comme de toute pensée.

Idées, désirs tendent à se réaliser tels des forces ; en fait ils se réalisent, quand ne les contredisent pas représentations ou besoins opposés. Chez l’enfant, chez l’anormal, une image sans contrepoids déclenchera des actes irraisonnés, parfois terribles ; d’où la néfaste influence, sur les jeunes cerveaux, du cinéma et des romans policiers ; d’où la contagion, même parmi les adultes, de l’exemple et de l’émotion. Une lutte surgit, chez l’homme sain, entre inclinations ou idées antagonistes ; dans la conscience, elle se traduit par la délibération. La décision marque le triomphe de l’alternative qui concorde avec les affinités du moi, avec la synthèse personnelle des états d’âme hiérarchisés. Si je choisis la voie douloureuse, un sentier solitaire, non le chemin accessible au grand nombre, c’est pour réaliser l’idéal où se concrétisent les plus chers de mes souhaits. Cette intervention de la personnalité entière différencie le mouvement réfléchi de celui que provoquent représentations ou désirs isolés ; le second se réduit à des réflexes idéomoteurs, le premier intéresse tout l’individu. En définitive, vouloir c’est assurer le premier rang à la raison, c’est remplacer le règne des images incohérentes, des impulsions aveugles par celui de la pensée logique, des sentiments intellectualisés. La volonté domine, dans la mesure seulement où joies et douleurs morales se surajoutent à celles du corps, où l’esprit critique se développe ; non qu’elle se confonde avec l’entendement, mais elle le suppose, n’étant que l’application, dans le domaine pratique, de notre aptitude à juger. Soit comme frein, soit comme puissance d’initiative, elle n’a rien de la faculté mystérieuse que les spiritualistes ont supposée. Essentiellement, elle se ramène à une coordination de tendances, d’images, d’idées ; sa base plonge dans les données sensibles, alors qu’à son sommet brillent les pures clartés de la raison. A ces dernières de rester maîtresses, de commander souverainement, car, sans déprécier les besoins du corps, ceux de l’esprit passent avant.

Mais ne soyons pas surpris que très peu parviennent à la liberté totale, au vouloir pleinement intellectualisé, ni que le grand nombre reste esclave et des tendances les plus viles et des contraintes imposées du dehors. Un obstacle sérieux s’oppose au triomphe pratique de la raison : sans être dépouillée de toute propulsion motrice, l’idée pure s’extériorise peu en action ; au contraire, espoir, passion, émoi et autres états affectifs s’avèrent générateurs de mouvements énergiques. Ambition, amour, désir des richesses, peur de l’enfer sont les pivots solides d’une agitation ininterrompue ; pour prolonger leur existence, fuir la maladie, obtenir honneur ou pouvoir, amasser de l’or, nulle extrémité n’arrête les humains. Mais, seuls, des spécialistes rarissimes ne vivront que pour le calcul différentiel ou la philosophie ; encore des motifs intéressés les soutiennent-ils parfois dans leurs difficiles recherches. C’est à cause de leur utilité pratique que les sciences expérimentales plaisent aux contemporains ; et, s’ils ne délaissent pas complètement métaphysique et religion, c’est afin de se prémunir contre les risques d’un problématique au-delà.

Les spéculations pures, les vérités qui demeurent étrangères à nos douleurs comme à nos plaisirs, sont jugées inutiles d’ordinaire ; elles s’avèrent dénuées d’influence sur notre comportement. Par bonheur, raison et cœur ont associé leurs qualités hétérogènes ; idées morales, vrai, beau, bien sont devenus générateurs d’états affectifs intellectualisés, les sentiments, qui, moins vifs que les sensations organiques, sont plus durables. Soumis à l’action de la volonté, inséparables de l’entendement, ils apparaissent comme un compromis entre les concepts et la sensibilité physique, comme une extension de la pensée réfléchie au monde de l’affectivité. Au moi, ils permettent de refréner les manifestations d’une exubérante énergie ou d’intervenir activement dans le sens de nos meilleures aspirations ; désirs inhumains, instincts sanguinaires sont mis en échec par l’idéal que conçoit la raison. D’effroyables tortures, et physiques et morales, furent supportées par certains sans une larme, sans une plainte, tant leur esprit restait maître de leur corps. L’histoire a retenu le nom de bien des martyrs, elle en a oublié beaucoup, dont les souffrances furent non moins terribles mais restèrent cachées. Aujourd’hui, le sang du juste continue de couler ; pour que la vérité triomphe, sur l’autel du sacrifice, des apôtres ne cessent de s’offrir. Dirai-je qu’à l’heure actuelle leur phalange est plus glorieuse, mieux fournie que dans les siècles écoulés ? Non, car les circonstances, pour une large part, font les héros et l’histoire du vouloir humain est encore à écrire. Mais une constatation s’impose, faite par maints psychologues : il paraît croître avec le temps le nombre des adultes peu sensibles aux grandes joies et aux douleurs excessives. Très vive chez le bambin, chez l’adolescent, l’affectivité s’émousse en général quand la maturité arrive. A beaucoup les enthousiasmes de nos pères sont devenus incompréhensibles ; une exaltation pareille ne convient, croient-ils, qu’à de tout jeunes gens ; et notons que ceux d’aujourd’hui sont plus positifs que leurs devanciers. Qu’on s’en réjouisse ou s’en afflige, il appert que les civilisés avancent vers une sorte d’ataraxie ; avec assez de lenteur toutefois pour que se rassurent les amateurs d’émotions fortes.

Insérée dans la trame de nos représentations et de nos désirs, la volonté les oriente dans un sens que d’eux-mêmes ils n’auraient pas. Comme toute cause relative, seule l’espèce que nous connaissions, elle est dénuée de puissance créatrice et suppose des antécédents ; à la règle suprême : « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », elle est soumise à coup sûr. Comme toute cause aussi, elle a des conséquents et se prolonge en effets qui sans elle ne seraient pas : effets d’ordinaire imprévisibles, tant sont multiples et variables les éléments impondérables qui entrent dans une volition. Sur l’efficacité pratique de notre activité réfléchie, aucun doute n’est possible si, délaissant le vain domaine des abstractions métaphysiques, nous situons le problème dans le plan des données positives. La volonté s’avère facteur primordial dans le déterminisme de la vie ; voilà qui suffit pour proclamer sa valeur essentielle, sans recourir à un libre-arbitre inintelligible même pour ses partisans. Et c’est la condamnation d’un épiphénoménisme qui creuse un abîme entre la matière et la pensée, qui, de plus, oublie qu’aucune force ne disparaît si toutes se transforment. Moyen d’action du vouloir sur notre vie mentale, l’attention maintient, au foyer de la conscience claire, les seuls états qui lui agréent. Images, sensations, idées font alors l’objet d’un examen minutieux ; d’où les arts, les sciences, les techniques multiples engendrées par la réflexion. Puis au monde extérieur, tant matériel qu’organique, nous apportons, grâce au mouvement, des modifications conformes à nos désirs. Sur l’univers nous avons prise ; dans les séries causales, il nous est loisible d’introduire des facteurs nouveaux.

Quant à l’impression de libre choix qui accompagne les décisions volontaires, ce n’est point de l’ignorance des causes génératrices qu’elle résulte, comme le croyait Spinoza. Cette impression s’affirme d’autant plus forte, en effet, que nous connaissons mieux le pourquoi de nos décisions, les motifs et les mobiles auxquels notre vouloir obéit ; elle naît du sentiment qu’a l’individu d’être l’auteur conscient d’actes soit mauvais, soit bons. Notre moi dans ce qu’il a de profond, idées, tendances, besoins, non dans ses éléments superficiels ou peu durables, désirs subits, brusques émotions, s’affirme cause et raison d’être de faits déterminés. S’ils résultent d’une impression isolée ou morbide : accès de fièvre ou de colère, aucunement de la personnalité essentielle, gestes et paroles ne comportent qu’une responsabilité minime, nulle même. Mais nous estimons libres, réfléchies, préméditées, les actions qui découlent de la synthèse hiérarchisée d’éléments psychiques que l’on dénomme volonté. Déjà, le pouvoir personnel existe chez l’animal et chez l’enfant, d’où une attente joyeuse ou triste que l’éducation et l’habitude développent singulièrement ; néanmoins il ne s’épanouit que chez l’homme adulte. La liberté, dont témoigne la conscience, apparaît signe et conséquence de l’activité efficiente du moi, de sa causalité psychologique. Elle est l’équivalent, pour l’énergie mentale, des données sensibles à l’égard du monde extérieur. Toujours la causalité intellectuelle provoque le sentiment de liberté, comme, dans le monde physique, les ondes sonores engendrent des sensations auditives, les vibrations lumineuses des impressions colorées. Pas plus que ne sont mensongères les perceptions provoquées par les objets qui nous environnent, ce sentiment n’est illusoire ; il a, comme elles, une valeur symbolique et relative. Quant à l’imprévisibilité des réactions volontaires, c’est une résultante soit de l’infinie complexité des antécédents, soit de la diversité incroyable des conditions de temps et de milieu.

Les volontés fortes, réfléchies, persévérantes, sont rares, même parmi les individus normaux et sainement équilibrés. Beaucoup sombrent par manque de courage. Ne maudissons pas trop la peur de souffrir, elle est à la base de mille inventions utiles et de l’ensemble du progrès ; aux époques favorables, elle incite à prévoir les jours mauvais pour en atténuer les rigueurs. Mais il arrive, et maintes fois, hélas ! que la perspective de douleurs, d’avance et faussement jugées insupportables, fasse déserter l’arène sans avoir engagé le combat. Beaucoup s’avèrent les artisans de leur propre défaite ; pareils aux naufragés que l’espoir abandonne, d’eux-mêmes, ils desserrent l’étreinte qui les retient à la bouée de sauvetage. Que de belles actions ne furent point faites, que d’œuvres remarquables ne virent jamais le jour, parce qu’une crainte excessive paralysa les muscles, engourdit les cerveaux. Le vrai, le seul vaincu, c’est l’homme qui croit l’être, même dans les fers il ne l’est pas, celui qui ignore le découragement. Au courage, joignons la patience, une patience active qui n’est pas la résignation chère aux théologiens. Loin de s’engourdir dans un sommeil fataliste, que l’esprit reste vigilant, prêt à saisir toute occasion d’agir qui s’offre. Répondre par la douceur aux violences de tyrans bien organisés n’excite point mon admiration ; se laisser insulter par quiconque, jouer les rôles de souffre-douleur et de bon chien, c’est le fait d’un pleutre ou d’un sot. Qui attend tout du hasard, de ses chefs ou d’un bon dieu qu’il flagorne, s’avère dupe incorrigible. Mais, pour que les semences confiées au sol donnent une moisson superbe, il faut de longs mois ; de nos impatiences ou de nos prières la nature se moque ; c’est en fonction de règles implacables que se déroulent ses processus. Les travaux à longue échéance, les luttes gigantesques de notre espèce contre la nature ou des précurseurs contre l’injustice humaine exigent aussi la persévérance. Aux volontés tenaces sont dues, en général les œuvres qui durent. Rénovations de la pensée, de l’art, du savoir, réformes des directives morales exigent une rare constance chez leurs promoteurs, qu’environne l’indifférence ou l’hostilité. Malgré la répugnance qu’inspirent maintes de leurs idées, un saint Paul, un Mahomet, un Luther étonnent, aujourd’hui encore, par l’opiniâtreté infatigable de leur apostolat. Même remarque touchant l’effort d’un Christophe Colomb, d’un Bernard Palissy, d’artistes, de savants innombrables qui peinèrent de longues années, une vie entière parfois, avant d’atteindre le but qu’ils s’étaient proposé. A l’inverse, chez beaucoup, les plus belles qualités restent infécondes, parce que leur vouloir instable ne parvient à se fixer nulle part. Ils essayent tout, mais s’éloignent sans avoir rien approfondi ; la première difficulté les rebute. Au lieu de prendre la voie droite, ils n’avancent un peu que pour revenir en arrière, s’égarent dans des sentiers tortueux, obliquent souvent à la croisée des chemins. Sans doute, les volontés les plus fermes défaillent à de certains moments ; joie et douleur, espoir et crainte, enthousiasme et découragement se succèdent, chez tous, selon un rythme variable mais fatal. Du moins l’homme persévérant se ressaisit avant qu’il soit trop tard. — L. Barbedette.


VOLUPTÉ n. f. (du latin voluptas, dérivé fort probablement de volupe, chose agréable, plaisir, et de velle, vouloir ardemment. Volupie est, dans la Mythologie, la déesse du plaisir, du bien-être et de la santé ; fille de l’Amour et Psyché).

Vif sentiment de plaisir soit physique, soit moral. Interprété dans son double sens, volupté a une très grande extension et se prend tantôt en bonne, tantôt en mauvaise part. Les voluptés du corps. La volupté de boire quand on a bien soif, de manger quand on a très faim. Les savants trouvent de la volupté dans la découverte des vérités. Aristippe faisait consister le souverain bien dans la volupté. Se plonger, languir dans les voluptés. Les raffinements de la volupté. Ivre de volupté et d’amour. La volupté de certains parfums. Un océan de voluptés. La volupté des courbes qui rappellent la forme des croupes, des seins, des ventres. Employé dans le sens absolu, volupté signifie presque toujours plaisir des sens ; cependant on l’emploie aussi dans l’expression d’un grand enchantement spirituel : les voluptés de l’âme : « Les justes seront abreuvés dans un torrent de voluptés. » (Écrit. Sainte) ; la vertu fut toujours la volupté suprême.

Voici quelques citations d’auteurs en guise d’illustration :

« La volupté est une libertine qui se déplaît dans le mariage parce qu’il y a des liens trop serrés qui l’y attachent. » (Le Père Du Bosc).

« La volupté est une création humaine, un art délicat où quelques-uns seulement sont aptes, comme à la musique et à la peinture. La Nature ne s’inquiète pas du plaisir, l’acte lui suffit. » (Rémy de Gourmont).

« La volupté est ce qui nous fait toucher du doigt la seule idée rationnelle qu’on puisse avoir du Paradis. Mahomet ne s’y est pas trompé. » (P. Berthoud).

« Ô Sainte Volupté qui coules dans mes veines,
Toi qui me tords les nerfs et réchauffes mon sang,
Toi qui m’as délivré de mes sublimes chaînes,
Je suis ton fils et ton disciple obéissant. » (Jules Bois.)

« On ne quitte guère la volupté que par lassitude, tant elle nous enchante, tant elle est notre paradis sur terre. » (Saint-Evremond).

« Le plaisir qu’on m’accorde par devoir cesse pour moi d’être un plaisir, et je dispense ma maîtresse de tout devoir envers moi. Qu’il m’est doux d’entendre sa voix émue exprimer la joie qu’elle éprouve, et me prier de ralentir ma course pour prolonger son bonheur ! J’aime à la voir, ivre de volupté, fixer sur moi ses yeux mourants, ou, languissante d’amour, se refuser longtemps à mes caresses. »

· · · · · · · · · · · · · · ·

« Si tu veux m’en croire, ne te hâte pas trop d’atteindre le terme du plaisir ; mais sache, par d’habiles retards, y arriver doucement. Lorsque tu auras trouvé la place la plus sensible, qu’une sotte pudeur ne vienne pas arrêter ta main. Tu verras alors ses yeux briller d’une tremblante clarté, semblable aux rayons du soleil reflétés par le miroir des ondes. Puis, viendront les plaintes mêlées d’un tendre murmure, les doux gémissements, et ces paroles agaçantes qui stimulent l’amour. Mais, pilote maladroit, ne va pas, déployant trop de voiles, laisser ta maîtresse en arrière ; ne souffre pas non plus qu’elle te devance : voguez de concert vers le port. La volupté est au comble lorsque, vaincus par elle, l’amante et l’amant succombent en même temps. » (Ovide.)

La volupté était représentée par les anciens artistes sous les traits d’une belle femme dont les joues sont colorées, les regards languissants et l’attitude lascive. Elle est vêtue d’une robe de gaze, couchée sur un lit de fleurs et tient à la main une boule de verre qui a des ailes.

La volupté en amour est un art et une science tout à la fois. Cette recherche de l’intensité dans le plaisir, qui procède généralement d’une nature ardente et d’une délicatesse des sens, a été souvent blâmée par ceux qui ne veulent voir dans la vie qu’une épreuve ou une pénitence, une épreuve pour accéder à une plus haute destinée, comme chez les spirites, une pénitence en raison du péché originel commis par nos premiers parents, selon le dogme catholique. Il est bien évident que pour tous ceux qui croient à l’immortalité de l’âme, la vie n’étant pas une fin en soi, les hommes et les femmes ont le devoir de s’astreindre à des purifications, voire à des mortifications pour mériter le ciel et l’infini ; d’où une morale faite de renoncement aux plaisirs matériels et physiques, un code des devoirs à remplir, des prescriptions à suivre, des commandements à observer en vue d’une autre ou d’autres vies. Cette morale, généralement répandue dans les pays où règne la civilisation occidentale — mais rarement pratiquée par ceux-là mêmes qui l’enseignent — nous fait comprendre le pourquoi du discrédit dans lequel est restée la philosophie épicurienne ; n’appelait-on pas ses disciples : les pourceaux d’Épicure ! On conçoit fort bien que les choses bonnes, de qualité supérieure, étant très limitées dans le monde, les « profiteurs » de tous les temps, de toutes les religions et de tous les régimes aient enseigné aux peuples soumis à leur égoïste entreprise cette morale de résignation, de renoncement aux biens matériels, aux plaisirs et à la volupté. En vérité, cette misérable escroquerie, sous prétexte d’une autre vie gagnée par l’abandon réel de celle-ci, ne laissait aux pauvres ouailles que le devoir, le travail et la reproduction. La volupté charnelle, recherchée pour elle-même, fut condamnée. Cette néfaste influence de la morale anti-physique et anti-naturelle se fait encore sentir partout, même dans les milieux où l’on se targue d’être libérés des dogmes de l’Église, et il est constant d’entendre parler des personnes voluptueuses ou de ceux qui recherchent la volupté en termes méprisants ou tout au moins péjoratifs.

Et cependant, pour tout être normal, sensé, non intoxiqué par l’hypocrisie d’une fausse civilisation et par les sophismes de religions abêtissantes, la recherche de la volupté est chose légitime et saine. Il est bon, il est juste, il est utile que la peine des hommes pour assurer leur pain, pour aménager la planète, pour combattre leurs maux soit récompensée par le plaisir et par la joie ; autrement la vie serait haïssable et le monde condamnable. Il faut réhabiliter la volupté, lui rendre la place qui lui revient dans la somme de nos sensations et dans la vie ; je dirai mieux : une société qui aurait le souci du bonheur de ses membres devrait en enseigner l’art, en dévoiler les sources. « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger », disait Térence, j’ajoute : « Rien de ce qui est bon ne doit nous être interdit. » « Fils du hasard qui lança un spermatozoïde aveugle dans l’ovaire », l’homme trouve, en naissant, un monde où, le plus souvent, les peines l’emportent, et de beaucoup, sur les joies… et il sait que sa vie est brève, que la mort le guette à chaque pas. Pour quoi, pour qui se priverait-il du bonheur de jouir largement de tout ce que lui offrent la nature et ses semblables ? La volupté est partout et dans tout : fleurs, fruits, animaux, sites, couleurs, sons, lignes, saveurs, odeurs, toucher ; elle entre en nous par tous nos sens et charme autant qu’elle avive et développe notre intelligence. Si la volupté n’était pas, il faudrait la créer. Los à la volupté qui consolera toujours l’homme sage d’être né ! — Eugène Humbert.