Encyclopédie méthodique/Beaux-Arts/Berceau

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Panckoucke (1p. 75-76).
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BERCEAU, (subst. masc.) Le berceau est un outil qui appartient à la Gravure, & principalement à celle qu’on nomme gravure en manière noire. Le second Dictionnaire offrira des détails


méchaniques & théoriques sur les différentes opérations de l’Art de graver. On trouvera aussi, dans les planches gravées qui y auront rapport, les formes du berceau, & celles de tous les outils & de tous les ustensiles dont on se sert pour produire des estampes.

Je me contenterai de donner, dans cet article, quelques notions très-générales.

Le berceau est un outil d’acier, armé de petites dents presqu’imperceptibles. Il sert principalement à préparer une planche de cuivre, de manière que, lorsque l’opération est faite, le cuivre sur la surface duquel on a promené en tous sens & appuyé en berçant l’outil dont il s’agit, se trouve couvert de petits trous & d’imperceptibles aspérités ; la planche, dis-je, préparée ainsi, produit alors sous la presse, à l’aide du noir d’impression qui s’y attache, une épreuve d’un noir velouté & d’une teinte parfaitement égale. Lorsque l’ouvrier est parvenu à cette préparation absolument méchanique de la planche, l’Artiste commence à opérer, en enlevant avec des lames d’acier bien coupantes & en faisant disparoître à l’aide du brunissoir, les aspérités & les trous dans les endroits qu’il a dessein de rendre plus ou moins lisses, pour représenter l’effet du clair-obscur par des nuances plus lumineuses, ou bien absolument blanches enfin, lorsqu’il rend au cuivre son poli parfait pour imiter les lumières que représente le blanc pur du papier. Ces moyens, employés avec une intelligence éclairée & avec adresse, opèrent une dégradation precieuse, sur-tout si l’Artiste respecte l’exactitude des formes de chaque objet.

On voit que ce genre de travail ou de gravure a pour objet de détruire l’ouvrage du berceau & de distribuer, pour ainsi dire, du blanc par-tout où il le croit nécessaire ; au lieu que dans la gravure à la pointe ou au burin, le Graveur qui opère sur une surface absolument lisse & polie, distribue du noir sur cette surface blanche ; d’où il résulte que ce dernier Artiste grave plus réellement le cuivre que l’autre, qui ne fait que détruire artistement ce que l’ourier a gravé avec le berceau.

La gravure à la pointe ou au burin se trouve, par la nature des opérations dont je viens de donner une idée, plus susceptible de l’expression qui naît de l’ame, parce que l’ame transmet d’autant mieux sur le cuivre l’idée qu’elle a des objets, que l’opération de la main qui lui obéit est plus prompte. Le trait & la touche qu’on forme lorsqu’on grave à la pointe, sont souvent aussitôt exécutes, pour ainsi dire, que pensés, tandis que l’opération d’ôter le noir de la planche, pour ne laisser que celui qui doit représenter ce trait & cette touche, est longue, & donne lieu à l’ame de se refroidir ; car l’esprit & le sentiment ou l’ame, voudroient toujours que les procédés physiques des Arts auxquels ils président, fussent aussi rapides que leurs propres opérations.

La gravure en manière noire, dont je viens de donner une idée, approche, par ses effets, du dessin au lavis. La gravure à la pointe approche plus effectivement encore de la manière de dessiner à la plume. Aussi voit-on des destins lavés qu’on prend pour des estampes à la manière noire, & des estampes gravées avec la pointe, qu’on croiroit des dessins faits à la plume.

Il seroit bien à propos, dans un moment où le nombre de ceux qui parlent des Arts se multiplie (on le peut dire) avec excès, que les discoureurs eussent au moins des idées précises des différentes manières d’opérer des Dessinateurs, des Peintres, des Graveurs, &c. Ces notions sont faciles à acquérir, & ne sont point dénuées d’amusement & d’intérêt. Il ne s’agit que de voir opérer les différens Artistes qui, la plupart, ne se refusent pas au desir qu’on leur marque. Il seroit moins commun alors d’entendre appeler, par exemple, gravures à la manière noire, des estampes, par la seule raison qu’elles sont très-colorées & souvent poussées effectivement au noir, soit par l’intérêt d’en tirer plus d’épreuves, soit par un systême faux sur ce qu’on doit appeler réellement l’effet. Les estampes les plus colorées de Rembrant, qu’on ne manque guère de désigner comme étant gravées en manière noire, ne sont travaillées qu’à l’eau-forte & à la pointe, quelquefois retouchées par le burin ; & c’est par ce moyen que quelques-unes, telle que celle qu’on appelle le Bourguemestre Six, sont portées au clair-obscur le plus étendu, par les nuances dégradées depuis le blanc pur jusqu’au noir velouté, & ces effets ne sont produits qu’à l’aide des différentes pointes & des aspérités bien ménagées que ces pointes laissent sur le cuivre. Il est facile de se convaincre de ce fait à l’aide de la loupe, & les épreuves que j’ai faites, en gravant un assez grand nombre de planches dans cette manière, m’en ont convaincu.

Je m’étendrai sur cet objet, & je donnerai, dans le second Dictionnaire, aux articles qui comportent ces explications, quelques procédés que j’ai employés.