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Encyclopédie méthodique/Beaux-Arts/Léché

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Panckoucke (1p. 471-472).
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LÉCHÉ, (adj. souvent pris substantivement). On appelle léché l’excès du fini. L’artiste qui ne sait pas quitter son ouvrage à propos, semble, en quelque sorte, s’amuser à le lécher. L’emploi de ce mot, dépend fort souvent du goût particulier de celui qui le profère ; ainsi, l’un appellera léché, ce qui sera pour l’autre un fini précieux. Celui qui aime la grande vivacité d’exécution, ne manquera pas d’appeller léché un ouvrage patiemment terminé. Les peintres vénitiens reprocheront le léché aux peintres hollandois, & ceux-ci le heurté aux peintres vénitiens. Le léché, plus ou moins vicieux, sera toujours opposé au grand goût, à la grandeur du faire, au pinceau large, à la liberté, la facilité, la vivacité de l’exécution. Il est toujours condamnable dans de grands ouvrages, & si, dans les petits tableaux, il usurpe quelquefois le droit de plaire, il n’échauffera sera du moins jamais le spectateur, & parlera toujours foiblement à son ame.

On peut faire un grand reproche au peintre qui aime le léché ; c’est de préférer le métier de son art à l’art lui-même. Le véritable artiste est capable de soins ; le peintre qui donne dans le léché, est toujours petit & minutieux : on peut même observer que plus il s’applique à finir ses ouvrages avec amour, & plus il s’éloigne de l’effet général de la nature, qui, nous étonnant par sa grandeur, ne permet pas à notre attention de se fixer sur ses détails.

« Une manière de finir, qu’on peut hardiment condamner, dit M. Reynolds, parce qu’elle nuit au but même qu’elle se propose, c’est lorsque l’artiste, pour éviter la dureté qui résulte de ce que la ligne extérieure tranche trop sur le fond, adoucit & éteint ses couleurs à l’excès. Voilà ce que les ignorans appellent finir précieusement, & qui ne sert qu’à détruire la vivacité des couleurs, & le véritable effet de l’imitation, qui consiste à conserver le tranchant & la vaguesse des contours, au même degré qu’on le remarque dans la nature. Cet extrême adoucissement, au lieu de produire l’effet de la morbidesse, donne aux corps un air d’ivoire, ou de telle autre substance bien polie. »

« Les portraits de Corneille Johnson paroissent avoir ce défaut ; de sorte qu’il leur manque cette morbidesse qui caractérise la chair ; tandis que, dans les portraits de Van-Dick, ce juste mêlange de mollesse & de dureté est exactement observé. On trouve le même défaut dans la manière de Vander-Werf, comparée à celle de Teniers. » J’avoue qu’un tableau de Vander-Werf, ou de tel autre peintre léché, me semble beaucoup moins fini que celui d’un peintre vénitien, qui, vu de près, ne laisse voir que des traits de pinceau jettés en apparence au hasard. Celui-ci m’offre l’effet de la nature, ce qui est le seul objet du fini ; l’autre, frappe ma vue d’un éclat éblouissant, & ne me donne l’idée d’aucune imitation vraie. Si terminer est atteindre au but, ou du moins s’en approcher autant qu’il est possible, peut-on donner le nom de fini à ce qui s’en éloigne ? Laissons-lui donc la dénomination de lèché ; elle seule lui convient, parce qu’elle se prend toujours en mauvaise part. (Article de M. Levesque.)