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Encyclopédie méthodique/Beaux-Arts/Leçon

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Panckoucke (1p. 472-473).
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LEÇON, (subst. fém.) Avant de consacrer un enfant à prendre des leçons de peinture, ou de quelqu’un des arts qui appartiennent au dessin, il faut examiner, s’il a les qualités qui promettent des succès, de la pénétration, de l’attention, de la patience, & sur-tout un esprit juste. Pour qu’on espère qu’il pourra parvenir à la perfection, il faut qu’à tous ces dons, il joigne celui de la sensibilité. Mais qu’on se garde bien de se laisser séduire par cette vivacité, que l’on prend trop souvent pour du génie, & qui n’est au contraire qu’une qualité nuisible, puisqu’elle empêche les enfans de réfléchir à ce qu’on leur enseigne, & même de le comprendre.

L’enfance aime naturellement à imiter ; elle se plaît à contrefaire les hommes au milieu desquels elle vit ; elle se plaît à représenter grossièrement, avec la plume, du charbon ou des cartes découpées, des figures d’hommes, d’animaux, des maisons, des arbres ; sur-tout si l’enfant voit dessiner ou peindre, il voudra peindre ou dessiner. On se tromperoit le plus souvent, si l’on regardoit ce penchant de l’homme vers l’imitation, comme une disposition marquée pour les beaux arts. Mais si l’on remarquoit dans un jeune homme une justesse de coup-d’œil qui rapprochât de la vérité les imitations dont il se fait un jeu, alors on pourroit concevoir des espérances encore incertaines, mais cependant fondées, & le maître qui lui donneroit des leçons pourroit attendre quelque récompense de ses peines.

Il est bon de mettre, dès l’âge le plus tendre, le crayon dans les mains de l’enfant. A l’âge de quatre à cinq ans, il est déja capable d’apprendre quelque chose : plutôt on le fera commencer à se faire une étude de l’imitation, & plus sûrement il acquerra la justesse du coup-d’œil, comme, à dispositions égales, l’enfant que l’on consacrera de meilleure heure au chant aura le plus de légèreté dans la voix ; à un instrument, aura dans les doigts plus de souplesse ; à la danse, aura dans les jambes plus de légèreté. Il en est de même du dessin ; pour


former l’œil à voir juste, & la main à rendre avec précision ce que l’œil a bien vu, il faut exercer de bonne heure & la main & les yeux.

Le plus grand nombre des bons artistes s’est appliqué de bonne heure à l’art. Léonard de Vinci étoit artiste dès l’enfance. Raphaël étoit fils de peintre, & dès qu’il put commencer à faire un premier usage de son esprit & de sa main, son père lui donna des leçons. Le Titien fut consacré à la peinture dès l’âge le plus tendre. A dix ans, Michel-Ange manioit déja le ciseau. Le Corrège n’a vécu que quarante ans, & l’on doit croire, par le grand nombre de chefs-d’œuvre qu’il a laissés & qu’il n’a pu faire à la hâte, que, de bonne heure, il avoit manié le pinceau.

Il faut avouer cependant que de bons artistes étoient déja sortis de l’enfance quand ils le sont dévoués aux arts ; mais s’ils ont eu le bonheur de parvenir à la perfection, c’est qu’ils étoient doués d’un génie extraordinaire. D’ailleurs, on conviendra qu’ils auroient été plus loin encore, s’ils étoient entrés plutôt dans la carrière.

Des maîtres estimables ont conseillé de donner, pour premières leçons, des figures géométriques à copier, mais sans règle & sans compas. Mengs pense même qu’il seroit dangereux de donner d’abord la figure humaine à copier. La beauté de ses contours dépend de la manière de tracer une multitude innombrable de lignes différentes & de formes interrompues qui composent ensemble des figures géométriques, mêlées & variées de telle manière qu’il est impossible à l’élève de s’en former une idée distincte. Cependant l’exemple de tant de maîtres qui ont commencé l’étude du dessin par l’imitation de quelques parties de la figure humaine, peut empêcher de croire à ce danger. Mais ce n’est pas une raison pour nier que la méthode proposée par Mengs & Lairesse ne soit la meilleure. Les exemples prouvent ici beaucoup moins qu’on ne pense ; car il est des hommes tellement appellés aux arts par la nature, qu’ils atteindroient à la perfection en commençant par les méthodes les plus vicieuses.

Ce qui du moins est certain, c’est qu’il sera bien plus difficile au maître de porter un jugement certain sur la justesse du coup-d’œil de son élève, lorsqu’il lui fera tracer des figures compliquées, que s’il lui proposoit seulement à imiter d’abord les figures les plus simples de la géométrie.

Quand l’élève est parvenu à dessiner régulièrement des figures géométriques sans le secours des instrumens, on doit l’exercer à tracer des contours d’après de bons dessins & de bons tableaux ; comme le but de ces secondes leçons est, comme celui des premières, d’assurer la justesse de sa vue & de sa main, il faut exiger de lui la même précision, la même exactitude, que dans le dessin des figures géométriques. La franchise, la liberté, ne doivent venir qu’après cette exactitude.

Ces leçons doivent continuer jusqu’à ce que l’élève les exécute avec facilité. On lui apprendra en même-temps les proportions des statues antiques, & il possédéra bientôt cette science nécessaire, si on l’oblige à en faire lui-même la démonstration d’abord sur des dessins ou des gravures, & ensuite sur les statues elles-mêmes.

L’élève connoît les proportions de la plus belle nature ; son œil juste lui fait tracer un contour d’une main assurée ; il est temps qu’il commence à étudier l’effet des lumières & des ombres. Il n’a, jusqu’à présent, représenté les formes que par un trait ; il faut qu’il s’habitue à les ombrer, & qu’il s’attache à contracter dès-lors la plus grande pureté. S’il l’acquiert dans les commencemens, il la conservera toujours ; mais si de bonne heure il s’accoutume à la négliger, il est bien à craindre qu’il ne la néglige toujours.

C’est, il faut l’avouer, une méthode bien austère que celle qui attache si long-temps un âge inconstant & léger à ne dessiner que des figures géométriques & des traits : nous n’aurions même osé la conseiller, si l’autorité respectable de Mengs ne nous y avoit excité ; mais les lecteurs à qui le sujet que nous traitons n’est pas étranger, conviendront sans peine que si cette voie d’instruction n’est pas la plus agréable, elle est certainement la plus solide, & l’on jugera petit-être qu’il vaut encore mieux préparer la jeunesse à des succès assurés que ménager ses plaisirs. L’artiste ne manquera pas de s’applaudir un jour de ce qu’on lui a fait jetter les solides fondemens de sa gloire, dans un temps dont alors il ne conservera qu’un souvenir confus. Les vices de la première éducation influent sur la vie entière, & souvent les plaisirs du jeune âge préparent les peines de l’âge avancé.

Mais quand l’élève sera parvenu à l’exercice du clair-obscur, c’est-à-dire, en termes plus communs, à ombrer ses dessins, je crois qu’on pourra, sans inconvénient, lui laisser le plaisir de varier ses travaux. Au lieu de l’appliquer constamment à faire des dessins à la sanguine, on pourra lui permettre l’amusement de faire des dessins aux trois crayons, de manier l’estompe, d’emprunter quelques teintes au pastel, de laver ses études au bistre, à l’encre de la Chine, & même avec des couleurs à l’eau. Il se croira beaucoup plus avancé, quand ses dessins auront quelques rapports avec des tableaux, que s’ils étoient toujours d’une seule couleur.

Il est une science dont il faudra dès-lors lui donner les premiers principes ; c’est la perspec-


tive. On peut la regarder comme une préparation nécessaire au dessin d’après nature ou d’après les statues. Elle seule donne la véritable intelligence des raccourcis, & l’on sait qu’il se trouve nécessairement des raccourcis dans les poses les plus simples que l’on puisse donner au modèle. Comme cette science est la plus facile de toutes celles qui appartiennent à la peinture, il ne faut pas que l’élève y emploie trop de temps, avant d être instruit de ce qui est le plus nécessaire. Ce que la perspective offre de plus indispensable pour le peintre, sont le plan, le quarré dans tous ses aspects, le triangle, le cercle, l’ovale ; mais ce qu’il doit sur-tout bien connoître, c’est la différence du point de vue, & la variété que produit le point de distance, de près ou de loin.

Comme il n’est pas possible de se rendre raison des parties d’une figure nue sans connoître l’anatomie, il faut donc aussi que l’élève en fasse une étude avant de dessiner d’après nature. Cette partie de l’éducation pittoresque ne lui prendra pas trop de temps, si on ne lui enseigne que ce qui est nécessaire à son art. Cette étude est fort différente pour le médecin & le chirurgien qui sont obligés de connoître toutes les parties internes de l’homme, & pour le peintre qui ne doit s’arrêter qu’aux parties extérieures.

Quand enfin l’élève sait faire un trait précis & l’ombrer purement, quand il a des connoissances suffisantes de la perspective & de l’anatomie, il est temps de l’appliquer au dessin d’après nature & d’après les statues & les bas-reliefs des grands maîtres, & sur-tout de ceux de l’antiquité. Le modèle vivant lui sera connoître la couleur & les mouvemens de la nature, les statues antiques lui inspireront le goût de la plus grande beauté des formes. On peut ajouter que, pour la pureté du dessin, il tirera plus de profit de l’étude de l’antique que de celle des tableaux, parce que les maîtres donnent des leçons plus sûres que les élèves, & méritent plus de confiance.

On trouvera dans d’autres articles les leçons que l’élève peut recevoir de l’inspection & de l’étude des bons tableaux. (Article extrait en grande partie des œuvres de Mengs.)