Endehors/Les Lyncheurs

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Chamuel (p. 116-121).
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Les Lyncheurs


L’Amérique, dans certaines de ses contrées, est par excellence le pays de l’élevage ; ajouter que c’est aussi le pays de l’éducation, de l’éducation sociale, ce serait faire une déplorable confusion.

Cette confusion on la fait tout le temps, les mœurs du Nouveau-Monde sont citées en exemple ; l’allure des Américains, toute pratique et tant pressée, risque de faire école en France.

Déjà la justice n’a jamais été plus expéditive. Vous êtes accusé, englué aux aveux, et souvent condamné avec une désinvolture qu’égale seule votre innocence ; ça ne traîne pas !

Il est exact que l’Amérique, toujours en avant-garde de la civilisation, va plus loin même dans cette voie : si les juges n’ont pas condamné, on vous exécute quand même. À propos de bottes ou de cannes à sucre, à propos d’un planteur ivre ou d’un indien battu qui se défend, à propos des plus futiles choses et des plus invraisemblables accusations, on vous lynche pour le plaisir.

C’est un principe admis : le peuple de l’autre côté de l’Océan a droit à une bonne moyenne d’exécutions sommaires.

Il revendique ses circences.


Dernièrement c’était, à la Nouvelle-Orléans, l’atroce boucherie des italiens reconnus innocents et par suite beaucoup plus rapidement et terriblement mis à mort. Les détails du massacre dépassaient en horreur les trouvailles de l’Inquisition, c’étaient des yeux arrachés de l’orbite, l’écharpement d’hommes par lambeaux de chair et enfin la délivrante pendaison, comme pour obtenir un dernier sursaut des agonisants torturés.

Aujourd’hui les journaux rapportent qu’à Bridgeport, en Californie, un chinois, sorti indemne d’une accusation de meurtre, a, néanmoins, été lynché en dernière forme du procès. À peine le verdict de la cour avait-il été prononcé que le prisonnier fut entraîné hors du tribunal, criblé de coups et finalement déchiqueté.

Les honnêtes gens qui se livrent à cette sorte de distraction et qui, forts de l’impunité, nationalisent les expériences de vivisection sur l’homme, doivent être, au fond de la panse, les plus enracinés bandits.

Et ils le sont, bandits ! si laidement, si peureusement repliés derrière une excuse de vindicte, si bourgeoisement !…


Le lynchage n’est pas, au reste, exclusivement une institution du Nouveau Monde ; à probants symptômes, on le voit de plus en plus, de mieux en pis, s’acclimater chez nous.

Elle existe parmi nous, la bande des lyncheurs ; sous mille formes on la sent s’abattre aux heures qui suivent la lutte.

Et c’est la même chose que là-bas, après l’acquittement en cour d’assises.

Quand ici on a gagné son procès devant le public, tout n’est pas non plus fini ; et pour nous autres cette victoire-là n’est cependant jamais absolue, jamais définitive : Géraudel et Georges Ohnet seuls, avec leurs pièces et purgatifs, ont touché les masses… au cœur. Ce que nous appelons gagner son procès, ce n’est que l’échange d’un salut, aux haltes, sur la route où l’on va repartir, c’est la poignée de mains de quelques subtils et détachés Attentifs. Quand, devant ceux-là, la cause est enlevée, tout n’est pas dit.

Commencent les sourdes attaques, les perfides insinuations, les compliments malveillants, les insultantes pitiés, tout l’ensemble des sourires faux, des réticences et des giflantes, confraternelles et aimables conclusions.

— C’est un si bon garçon, ce pauvre Un Tel ! Dommage qu’il se croie poète…

Et patati et patata lève la patte et puis s’en va larmoyer sur tout ce qui, Propre, voudrait surgir.

Aussi le sépulcral silence autour de l’Œuvre, cette conspiration dont je ne sais qui donne le mot d’ordre et dont tous les je-ne-sais-quoi sont les castrats-affiliés.

Et aussi la menace croupissante des naufrageurs qui n’osent encore allumer leurs feux.

Malheur ! par exemple, si sur la route on fait faux pas ; malheur ! si, un instant, l’on faiblit ; malheur ! si l’on bute. Comme les rôdeurs de barrière, les lyncheurs de la plume aiment les coups de talon dans la figure pour tous ceux qu’ils voient par terre.

Malheur aux isolés qui s’attardent en leur rêve sur les grands chemins battus par les pseudo-talentueux ! Ce sont endroits peu sûrs, les soirs où l’on est las, peu sûrs comme les berges de la Seine, la nuit, en nos banlieues, peu sûrs, comme en Amérique, les forêts où tant d’innocents sont pendus.

Malheur aux Isolés ! Méfiance aux carrefours !

Pourtant, malgré le dépiotage des existences, malgré le déchiquetage des personnalités qu’une petite malchance ou que le moindre échec jette sous les dents longues des implacables bornés, il est d’audacieux Chercheurs qui vont quand même en avant.

Tous ils ne trébucheront pas.

Moins naïfs, à présent, ils prennent garde.

L’effort ne sera pas irrémédiablement vain.

Et c’est déjà quelque chose quand les faux-frères sont brûlés, quand les vrais ennemis sont connus et quand d’un cri, sans plus dire, si facilement on les marque :

Lyncheurs !