Endehors/Madame Thomas

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Chamuel (p. 110-115).


Madame Thomas


Une des caractéristiques de l’époque est la folie de jouir. Encore veut-on que le plaisir n’entraîne après lui aucun ennui, aucune charge.

Il faut s’arranger de façon que la caresse n’engendre que le spasme.

La reproduction est interdite.

Les militaires de Châlons-sur-Marne avaient tourné et retourné la difficulté ; ils étaient certains de ne point avoir d’enfants. Ces messieurs n’étaient pas, sous tous rapports, restés en arrière. Le progrès les aiguillonnait. On a été injuste envers eux.

La plupart des officieux n’ont pas eu la bonne foi de signaler la décadente aventure. C’est à peine si le Petit Journal a donné une colonne de publicité à ce qu’il appelait un scandale dans l’armée. La Lanterne a été seule à écrire :

« Peu de temps après l’arrivée du 1er chasseurs à Châlons-sur-Marne les jeunesses de la localité qui savent conserver des trésors de tendresse pour les élégants cavaliers, manifestèrent le plus vif dépit.

« Quoi ! pas un homme dans ces escadrons, elles avaient beau rivaliser de coquetterie, les militaires restaient insensibles. »

Ce cri, « pas un homme dans ces escadrons », est-il controuvé ? Cela équivaut à dire : sur le dos de tout le régiment on devrait coller l’unique étiquette.

Peut-être est-ce exagéré ?

Quand bien même ce serait la vérité — et là fleurit ma protestation — il est regrettable que, par ces jours de Mort aux gosses, aucun journal n’ait impartialement imprimé :

— Enfin, spectacle consolant, ce n’est pas dans notre armée qu’on a recours aux avorteuses !

On n’en dirait pas autant de l’élément civil.

Le peuple est routinier.

Les petits employés adorent de pimpantes ouvrières, il n’est pas jusqu’aux robustes gueux qui n’embrassent de belles gueuses à pleine bouche.

Et comme, si l’on a toujours la monnaie des baisers, on n’a pas souvent les sous nécessaires pour élever les progénitures menaçantes, il faut bien réclamer les services d’une personne, telle cette sage-femme que juge le jury de la Seine.


L’horrible mégère, dit-on, l’ignoble monstre !

Cette immonde avorteuse n’a fait que des études clandestines !

Et l’on raconte comment Marie-Constance Thomas, restée orpheline à dix-sept ans, fut recueillie par un docteur chez lequel on l’employa aux gros ouvrages du ménage. À ce moment Marie-Constance savait à peine lire. Le désir de s’instruire lui vint tout à coup et on la montre, après les rudes journées de labeur, veillant la nuit dans sa froide chambrette de domestique, travaillant penchée sur des livres de médecine que laissait traîner le docteur.

Petit à petit, elle sut faire un choix dans ses lectures, elle dirigea ses études et c’est ainsi qu’au bout de quelques années, un jour où une dame dans les douleurs de l’enfantement attendait en vain le médecin, elle fut en état de le suppléer et aida à mettre au monde un gros garçon bien vivant.

On a vite fait de qualifier cette femme : infecte et repoussante.

Au point de vue strictement bourgeois, des débuts comme les siens ne sont-ils pas l’idéal ?


Plus tard, la bonne du docteur, ayant quitté sa place, utilisa ses connaissances. Elle exerça, sans diplôme, le métier de sage-femme.

Plus tard encore, elle se spécialisa comme faiseuse d’anges…

À propos de l’avortement, je ne crois pas que ce soit bien neuf d’affirmer qu’entre la sonde qui délivre et les noyades préservatrices de l’injecteur il n’y a pas grande différence.

Cependant les gens à cheval sur le Code n’admettent qu’une chose, c’est qu’on soit de même sur le bidet.

On ne les fera pas sortir de là : d’un côté c’est la cuvette et de l’autre la Cour d’Assises.


Il est discret de ne toucher au fond les débats qui se déroulent devant la Cour. Cette longue procession de lamentables avortées venant raconter, toutes, la même histoire banale finit par être fastidieuse. Et dans ce procès qui s’éternise, une seule figure se dessine intéressante : celle de l’avorteuse !

On pense à cette odyssée invraisemblable d’une servante. On pense au nombre énorme de ses clientes, à ses cures merveilleuses. On s’imagine les mille et une petites et grandes misères qu’elle a empêchées, y gagnant à peine quelques menues pièces blanches et l’on en arrive à concevoir une femme étrange, fille de ses œuvres — de ses œuvres abortives, si l’on veut — une femme d’un complexe caractère et d’une sauvage beauté.

Oui, et c’est cette curieuse physionomie qu’il est bon de laisser au premier plan, bien en lumière.

Madame Thomas a rempli une tâche : elle a démocratisé l’avortement…

Comme morale, il faut que le verdict soit implacable.

N’y a-t-il pas un mot d’ordre contre les vulgarisateurs ? Ce crime-là est le pire de tous.

On ne frappera jamais assez durement la femme faisant à très bon compte, pour des petites gens, ces avortements que les personnes du monde payent fort cher à MM. les grands docteurs.