Enfance (trad. Bienstock)/Chapitre 17

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
L'Enfance, L'AdolescenceStockŒuvres complètes, volume 1 (p. 100-105).


XVII


LA PRINCESSE KORNAKHOVA


— Fais entrer — dit grand’mère en se renfonçant dans son fauteuil.

La princesse était une femme de quarante-cinq ans, petite, maigre, sèche, bilieuse, aux yeux désagréables, gris-vert, dont l’expression était en contradiction flagrante avec la petite bouche plissée par un attendrissement forcé. Sous le chapeau de velours garni de plumes d’autruche, on apercevait des cheveux d’un roux clair ; les sourcils et les cils semblaient encore plus clairs et encore plus roux, sous le teint maladif du visage. Malgré cela, grâce aux manières aisées, aux mains petites et particulièrement sèches, l’aspect général de sa personne avait quelque chose de noble et d’énergique.

La princesse parlait beaucoup, et par son bavardage elle appartenait à cette catégorie de gens qui parlent toujours comme si quelqu’un les contredisait, bien que personne ne souffle mot : tantôt elle haussait la voix, tantôt elle la baissait graduellement, tantôt, subitement, avec une nouvelle vivacité, elle se mettait à parler et regardait ceux qui ne prenaient plus part à la conversation, comme pour se fortifier par cette vue.

Bien que la princesse ait baisé la main de grand’mère, qu’elle appelait sans cesse ma bonne tante, je remarquais que grand’mère était mécontente d’elle : elle soulevait ses sourcils d’une manière singulière, en écoutant l’explication d’après laquelle le prince Mikhaïlo n’avait pu venir féliciter grand’mère, malgré son vif désir ; et, répondant en russe à la conversation en français de la princesse, grand’mère dit en traînant longuement ses paroles :

— Je vous suis très reconnaissante, ma chère, pour votre attention, et si le prince Mikhaïlo n’est pas venu, c’est bien excusable… il a toujours tant à faire ; et enfin, à dire vrai, quel plaisir pour lui de passer son temps avec une vieille femme ? Et sans laisser à la princesse le temps de contredire ses paroles, elle continua :

— Comment vont vos enfants, ma chère ?

— Mais grâce à Dieu, ma tante, ils grandissent, travaillent, s’amusent, surtout l’aîné, Étienne ; il devient tellement polisson qu’on ne peut rien faire de lui ; mais comme il est intelligent, c’est un garçon qui promet. Vous ne sauriez imaginer, mon cousin, — continua-t-elle en s’adressant exclusivement à papa, parce que grand’mère ne s’intéressait nullement aux enfants de la princesse, et, voulant vanter ses petits-fils, tirait soigneusement mes vers de dessous la boîte et commençait à les déplier : — vous ne sauriez croire ce qu’il a fait ces jours-ci…

Et la princesse, se penchant vers papa, se mit à lui raconter quelque chose avec beaucoup d’animation. En finissant le récit, que je n’entendis pas, elle éclata de rire et aussitôt, regardant papa interrogativement, elle dit :

— Quel gaillard, mon cousin ? Il méritait d’être fouetté, mais c’est si spirituel, si drôle, que je lui ai pardonné, mon cousin.

Et la princesse, fixant ses regards sur grand’mère, sans rien ajouter, continua de sourire.

— Est-ce que vous frappez vos enfants, ma chère ? — demanda grand’mère en soulevant les sourcils et en accentuant le mot frappez.

— Ah ! ma bonne tante, — répondit d’une voix douce la princesse, en jetant un regard rapide sur papa, — je connais votre opinion sur ce sujet, mais permettez-moi, dans cette seule chose, de n’être pas de votre avis : j’ai beau réfléchir, lire, prendre conseil à ce sujet, malgré tout, l’expérience m’a amenée à la conviction qu’il faut agir sur les enfants par la crainte. Pour faire quelque chose de l’enfant, la crainte est nécessaire… N’est-ce pas, mon cousin ? Et je vous demande un peu, qu’est-ce que les enfants craignent plus que les verges ?

Ici, elle jeta sur nous un regard interrogateur, et j’avoue que je me sentis très gêné.

— Tout ce que vous voudrez, mais le garçon, jusqu’à douze ans et même quatorze, est encore un enfant, mais pour les fillettes, c’est autre chose.

« Quel bonheur » pensai-je, « de n’être pas son fils. »

— Oui, c’est très bien, ma chère, — dit grand’mère en repliant mes vers et en les mettant sous la boîte, comme si elle ne jugeait pas la princesse digne d’écouter une telle œuvre. — Oui ; c’est très bien, mais dites-moi, je vous prie, quels sentiments délicats pouvez-vous après cela exiger de vos enfants ?

Et jugeant cet argument inattaquable, grand’mère ajouta, pour mettre fin à la conversation :

— Cependant, chacun peut avoir son opinion sur ce sujet.

La princesse ne répondit rien et se contenta de sourire avec condescendance, comme pour exprimer ainsi qu’elle excusait ce préjugé étrange chez une personne qu’elle estimait tant.

— Ah ! mais faites-moi donc faire connaissance avec vos jeunes gens, — dit-elle en nous regardant et en souriant aimablement.

Nous nous levâmes, et les yeux fixés sur le visage de la princesse, nous ne savions absolument pas ce qu’il fallait faire pour montrer que nous avions fait connaissance.

— Baisez donc la main de la princesse, – fit papa.

— Je vous demande d’aimer votre vieille tante, – dit-elle en baisant les cheveux de Volodia, — sans doute je suis une parente assez éloignée, mais je ne compte pas les liens d’amitié par la parenté, – ajouta-t-elle en s’adressant particulièrement à grand’mère. Mais grand’mère, toujours fâchée contre elle, répondit :

— Eh ! ma chère, compte-t-on maintenant une semblable parenté ?

— Celui-ci sera un homme du monde, — intervint papa en montrant Volodia, et celui-là un poète — ajouta-t-il, tandis que je baisais la petite main de la princesse, en me représentant très vivement cette main armée d’une verge, sous la verge un banc, etc., etc.

— Lequel ? — demanda la princesse en me retenant par la main.

— Ce petit avec les mèches, — répondit papa en souriant gaîment.

« Que lui ont fait mes mèches… n’y a-t-il pas d’autres sujets de conversation ? — pensai-je en m’éloignant dans un coin.

J’avais la conception la plus étrange de la beauté, — je tenais même Karl Ivanovitch pour le plus bel homme du monde ; mais je savais très bien que je n’étais pas beau, et je ne me trompais nullement, c’est pourquoi chaque allusion à mon physique me blessait fortement.

Je me rappelle très bien qu’une fois, pendant le dîner, — j’avais alors six ans, — on parlait de ma personne ; maman tâchait de trouver en mon visage quelque chose de bien, et disait que j’avais des yeux intelligents, le sourire agréable ; mais enfin, cédant aux taquineries de papa et à l’évidence, elle était forcée de reconnaître que j’étais laid. Quand je la remerciai après le dîner, elle me caressa la joue et me dit :

— Tu dois savoir, Nikolenka, que personne ne t’aimera pour ton visage, c’est pourquoi tu dois t’efforcer d’être intelligent et bon.

Ces paroles non seulement me convainquirent que je n’étais pas beau, mais en outre que je serais assurément un garçon bon et intelligent.

Malgré cela, je fus souvent en proie à des crises de désespoir ; je m’imaginais qu’il n’y avait pas de bonheur sur terre pour un homme qui avait comme moi le nez si large, les lèvres si grosses et des yeux gris si petits. Je priais Dieu de faire un miracle, de me transformer en un joli garçon, et j’aurais donné tout ce que j’avais dans le présent, et tout ce que je pouvais avoir dans l’avenir en échange d’une jolie figure.