Enfance (trad. Bienstock)/Chapitre 18

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
L'Enfance, L'AdolescenceStockŒuvres complètes, volume 1 (p. 106-112).


XVIII


LE PRINCE IVAN IVANOVITCH


Quand la princesse eut écouté mes vers, et accablé de louanges le poète, grand’mère se radoucit, commença à lui parler en français, cessa de l’appeler vous, ma chère, et l’invita à venir chez nous le soir avec tous ses enfants ; la princesse y consentit, resta encore quelques instants, puis se retira.

Les visites de félicitations furent si nombreuses ce jour-là, que dans la cour, près du perron, le défilé des voitures ne cessa pas de toute la matinée.

— Bonjour, chère cousine, — dit un des visiteurs en entrant dans la chambre et en baisant les mains de grand’mère.

C’était un homme de soixante-dix ans, de haute taille, en uniforme militaire, avec de grosses épaulettes, et sous son col, s’apercevait une grande croix blanche. L’expression de son visage était calme et ouverte. La liberté et la simplicité de ses gestes me frappèrent. Bien qu’un demi-cercle de rares cheveux garnît seul la nuque, et que la lèvre inférieure laissât voir clairement le défaut des dents, son visage était encore d’une remarquable beauté.

Le prince Ivan Ivanovitch, grâce à son caractère noble, à sa beauté, à son grand courage, à sa noble parenté et surtout à la chance, à la fin du siècle dernier, s’était fait, jeune encore, une brillante carrière. Il resta au service et son ambition fut si vite satisfaite, qu’il ne lui resta plus rien à désirer sous ce rapport. Depuis sa tendre jeunesse il semblait préparé à occuper dans le monde la brillante situation où le plaça, plus tard, la fortune. C’est pourquoi, malgré les insuccès, les désenchantements, les déceptions, qui se rencontrèrent dans sa vie, comme dans toute vie ambitieuse, il ne se départit pas une seule fois de son caractère toujours calme, de sa noble façon de penser, des règles fondamentales de la religion et de la morale, et sut s’attirer l’estime de tous, moins par sa situation brillante que par sa fermeté et sa droiture. Ce n’était pas un grand esprit, mais grâce à une situation qui lui permettait de regarder de haut toutes les mesquines vanités de la vie, ses idées étaient très élevées. Il était bon et sensible, mais froid et un peu fier dans ses relations. Cela venait de ce qu’occupant une situation où il pouvait être utile à beaucoup de gens, il tâchait, par la froideur, d’écarter les supplications incessantes des hommes qui ne voulaient que profiter de son influence. Cependant cette froideur était atténuée par la politesse bienveillante d’un homme du très grand monde. Il était très instruit et très érudit, mais son instruction se bornait à ce qu’il avait appris dans sa jeunesse, c’est-à-dire à la fin du siècle dernier. Il avait lu tout ce que la France avait donné de remarquable en philosophie et en éloquence au dix-huitième siècle ; il connaissait à fond les grands chefs-d’œuvre de la littérature française, si bien qu’il pouvait citer, et aimait à le faire, des passages de Racine, de Corneille, de Boileau, de Molière, de Montaigne, de Fénelon ; il savait parfaitement la mythologie ; il avait étudié fructueusement, en traductions françaises, les poèmes épiques de l’antiquité, et avait d’assez vastes connaissances d’Histoire, puisées dans Ségur ; mais il n’avait aucune idée des mathématiques, sauf l’arithmétique, de la physique et de la littérature contemporaine. Pendant une conversation il pouvait garder un silence poli ou prononcer quelques phrases banales sur Gœthe, Schiller, Byron, mais il ne les lut jamais. Malgré cette éducation franco-classique, dont il reste maintenant peu d’exemples, sa conversation était très simple, et cette simplicité cachait à la fois son ignorance de certaines choses, et montrait l’affabilité et la tolérance. Il était grand ennemi de toute originalité, qu’il appelait le truc des hommes de mauvais ton. En quelque lieu qu’il fût, à Moscou ou à l’étranger, la société lui était nécessaire ; il vivait toujours ouvertement et à certains jours, il recevait chez lui toute la ville. Il était si haut placé dans la société qu’une de ses invitations pouvait servir de passeport à chacun dans n’importe quel salon, que les plus jeunes et les plus jolies femmes lui tendaient très volontiers leurs joues roses qu’il embrassait soi-disant paternellement, et que quelques hommes, même très distingués et haut placés, étaient tout joyeux d’être admis à la partie du prince. Le prince n’avait plus guère de connaissances comme grand’mère, qui était du même monde, de la même éducation, de la même opinion et du même âge que lui ; c’est pourquoi il attachait un tel prix à ses vieux liens d’amitié avec elle, et lui témoignait toujours un grand respect.

Je ne pouvais détacher mes regards du prince ; l’estime qu’on lui témoignait, ses grosses épaulettes, surtout la joie de grand’mère en le voyant, et ce fait qu’il était le seul s’adressant à elle tout à fait librement et ayant l’audace de l’appeler ma cousine m’inspirait envers lui une grande estime, égale sinon supérieure à celle que je ressentais pour grand’mère. Quand on lui montra mes vers, il m’appela vers lui et dit :

— Qui peut savoir, ma cousine, c’est peut-être un futur Derjavine.

En même temps, il me pinça si fort la joue que si je ne criai pas c’est que je compris qu’il me fallait accepter cela comme une caresse.

Les invités s’en allèrent ; papa et Volodia sortirent du salon où il ne resta plus que le prince, grand’mère et moi.

— Pourquoi notre chère Natalia Nikolaievna n’est-elle pas venue ? — demanda subitement le prince Ivan Ivanovitch, après un court silence.

Ah ! mon cher ! — répondit grand’mère en baissant la voix, et en appuyant sa main sur la manche de l’uniforme du prince, — elle serait venue assurément si elle était libre de faire ce qu’elle veut. Elle m’écrit que Pierre lui a proposé de partir, mais qu’elle a refusé d’elle-même parce que cette année ils n’ont pas eu de revenus ; elle m’écrit : « En outre, je n’ai nul besoin de venir cette année à Moscou, avec toute la maison ; Lubotchka est encore trop petite, et quant aux garçons qui vivront chez vous, je suis encore plus tranquille que s’ils étaient avec moi. » — Tout cela est très bien, — continua grand’mère, d’un ton qui montrait clairement qu’elle était loin de trouver cela très bien, — il y a longtemps que les garçons devaient être ici pour apprendre quelque chose et s’habituer au monde, car enfin, quelle éducation pouvait-on leur donner à la campagne ?… L’aîné aura bientôt treize ans et l’autre onze. Vous avez remarqué, mon cousin, ils sont ici tout à fait comme des sauvages, ils ne savent pas même entrer dans une chambre.

— Je ne comprends pas, cependant — répondit le prince — pourquoi ces plaintes perpétuelles sur les mauvaises circonstances ? Lui a une très belle fortune, et Khabarovka de Natacha, où jadis nous jouâmes avec vous la comédie, et que je connais comme ma main, est une excellente propriété qui doit toujours donner un beau revenu.

— Je vous parlerai comme à un véritable ami — l’interrompit grand’mère, avec une expression triste — il me semble que ce ne sont que des prétextes pour que lui puisse vivre seul ici, fréquenter les cercles, souper et faire Dieu sait quoi. Et elle ne soupçonne rien ; vous savez quelle bonté d’ange elle a, — et elle le croit en tout. Il l’a convaincue qu’il fallait amener les enfants à Moscou et qu’elle restât seule à la campagne, avec la stupide gouvernante, et elle le croit. S’il lui disait qu’il faut fouetter les enfants comme le fait aux siens la princesse Varvara Ilinichna, je crois qu’elle y consentirait, — ajoutait grand’mère en se retournant dans son fauteuil avec un air de parfait mépris. — Oui, mon ami, — continua grand’mère après un silence, en prenant un mouchoir pour essuyer une larme qui coulait, — je pense souvent qu’il ne peut ni l’apprécier ni la comprendre, et que malgré toute sa bonté, son amour pour lui et le désir de cacher sa douleur — je le sais très bien — elle ne peut être heureuse avec lui, et souvenez-vous de ce que je vous dis, si lui me…

Grand’mère couvrit son visage avec le mouchoir.

Eh ! ma bonne amie, — dit le prince d’un ton de reproche, — je vois que vous n’êtes pas du tout sage, vous vous attristez et pleurez toujours pour un chagrin imaginaire ; n’avez-vous pas honte ! Je le connais depuis longtemps, c’est un mari attentif, bon, très gentil et principalement c’est un homme très noble, un parfait honnête homme !

Ayant entendu involontairement une conversation que je ne devais pas entendre, tout ému, sur la pointe des pieds, je sortis de la chambre.