Enfantillage (Sully Prudhomme)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Œuvres de Sully Prudhomme, poésies 1872-1878Alphonse Lemerre, éditeurPoésies 1872-1878 (p. 19-22).
◄  Sonnet


Enfantillage

 
Madame, vous étiez petite,
       J’avais douze ans ;
Vous oubliez vos courtisans
       Bien vite !

Je ne voyais que vous au jeu
       Parmi les autres ;
Mes doigts frôlaient parfois les vôtres
       Un peu…

Comme à la première visite
       Faite au rosier,
Le papillon sans appuyer
       Palpite,


Et de feuille en feuille, hésitant,
       S’approche, et n’ose
Monter droit au miel que la rose
       Lui tend,

Tremblant de ses premières fièvres,
       Mon cœur n’osait
Voler droit, des doigts qu’il baisait,
       Aux lèvres.

Je sentais en moi, tour à tour,
       Plaisir et peine,
Un mélange d’aise et de gêne :
       L’amour.

L’amour à douze ans ! Oui, madame,
       Et vous aussi,
N’aviez-vous pas quelque souci
       De femme ?

Vous faisiez beaucoup d’embarras,
       Très occupée
De votre robe, une poupée
       Au bras.


Si j’adorais, trop tôt poète,
       Vos petits pieds,
Trop tôt belle, vous me courbiez
       La tête.

Nous menâmes si bien, un soir,
       Le badinage,
Que nous nous mîmes en ménage,
       Pour voir.

Vous parliez de bijoux de noces,
       Moi du serment,
Car nous étions différemment
       Précoces.

On fit la dînette, on dansa ;
       Vous prétendîtes
Qu’il n’est noces proprement dites
       Sans ça.

Vous goûtiez la plaisanterie
       Tant que bientôt
J’osai vous appeler tout haut :
       Chérie,


Et je vous ai (car je rêvais)
       Baisé la joue ;
Depuis ce soir-là je ne joue
       Jamais.