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Ennuis des paysans champêtres

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Ennuis des Paysans champestres.

1614



Ennuis des Paysans champestres, addressez
à la Royne regente
.
M.DC.XIIII. In-8.

Madame,

La crainte que nous avions que le peu de merite de noz rustiques personnes destournat vos oreilles pour oüyr et entendre les echoz pitoyables de nos particulieres plaintes et generalles complaintes rendoit du commencement nos attentes suspectes de recevoir de là nos consolations esperées. Mais estant ainsi que Vostre Majesté tant humaine reçoit si volontiers les très-humbles requestes et supplications de ses sujects, ceste seule consideration nous donne presentement l’asseurance de luy parler et faire grossièrement entendre la cause de nos ennuys. Nous pensions pour long-temps estre bien asseurez en nos cabanes rurales, jouyssant de l’amiable repos que ce grand et invincible guerrier, nostre deffunct et très-honoré maistre, avoit procuré à son peuple1. Mais ne pouvant les envieux de nostre prosperité longuement entretenir en France ce bien inestimable de la paix, de la quelle nous respirions si doucement les doux zephires avec une extrême crainte de la perdre, nous voyons presentement, helas ! des presages dangereux de sa prochaine ruyne. Les ressentimens que nous avons encore des afflictions passées et des anciennes guerres intestines nous debilitent entierement le cœur et le courage en l’apprehension des futures, de telle sorte et manière que nous n’avons aucun goust pour savourer les biens que liberalement le ciel en ceste presente année eslargira aux enfans de la France. Nous parlerons à vous, Madame, encore que ne soyons que pauvres paysans et gens rustiques nourris à la champestre, de vile et basse condition, des quels la pointe et la portée du jugement au respect de celuy de vos experimentez Conseillers d’Estat ne s’estend et n’outrepasse la veüe des clochers de nos villages, mais pourtant nous avons ceste maxime bien avant engravée en l’ame, ressentant le naturel des simples ; mais des bons et legitimes François, que quiconque se dit subjet du roy ne se doit jamais forligner de la fidelité qui luy doit inviolablement garder ; et comme il est vray que les vrays sujets d’un prince ne peuvent estre tels que par l’obeïssance et par la foy solide qui les rend obligez à son service, il faut estimer ceux-là n’estre legitimes sujets, qui abandonnent le soing qu’ils doivent avoir de l’Estat et de la personne de leur souverain pour embrasser leur propre lucre de leur particulier interest, et la seule elevation de leur gloire ; et alors, ainsi desguisez, n’estans plus que serviteurs affectionnez entre deux levres, delaissent ce qu’ils devroient estre et deviennent comme noircis, amoureux de leurs vaines et frivolles intentions. Nous nous garderions bien d’ecrire et de parler de ceste sorte, n’estoient les misères de la guerre que nous apprehendons2, et particulierement l’affection que nous portons au roy, nostre bon seigneur et maistre, la quelle, par force et de son authorité, extorque et attire toutes ces parolles du cœur, de bouche et de la plume. Nous ne craignons point tant les esclairs ny les bruits des effroyables tonnerres, qui souventes fois esbranlent nos maisons et renversent les tours et clochers de nos paroisses, que les espouvantables alarmes qui s’engendrent au son du tocsin, le plus souvent de nuict au milieu de nostre repos, ores de jour au milieu de nos sueurs, peines, labeurs et travaux. Point tant ne nous attristent les gresles, ny les gelées de may, ny les coulanges3 de juing, qui nous apportent coustumierement la cherté des vivres, que l’inhumanité des soldats et desloyauté des goujards4 qui tuent, qui molestent, qui violent, qui bruslent, qui destruisent, rançonnant le bon-homme5, et luy font dix mille violences, pour luy faire, à force de coups, qui de pieds, qui de mains, qui de bastons, qui de glaives, qui de dagues, qui de poignards, confesser où est son pauvre bien caché, mussé, enterré et transporté hors de sa maison. Nous ne pouvons alors nous servir contre ces cruautez barbaresques d’autres armes ny moyens que d’obeyssance, force de larmes inutiles et de vaines prières. Cela destournant tout le cours de nos petites intentions, estant la cause le plus souvent de la sterilité de nos terres, de la vente de nos biens et heritages à vil prix, de la perte de nos causes et procez, faute d’avoir de quoy faire presens à nos advocats et procureurs pour la recommandation de nos affaires ; bref, de tout nostre malheur. Et puis qu’il plaist maintenant à la fortune et inconstance des temps de nous faire payer à usures l’interest de l’aise de Bontems et du repos duquel elle nous avoit faict joüyr par l’espace de vingt années et plus, nous ne pouvons avoir autre recours qu’à vous, Madame ; nous vous offrons maintenant nostre cœur affligé, qui parle à vous, et vous représente, malgré que nous ayons, les registres des maux que desjà nous font ressentir les estincelles de ces esmotions intestines, qui s’allument en ce royaume et se trament sur la division de nos princes. Que si Dieu veut tant affliger la France de permettre, pour nos offenses, qu’elle se voye ensanglantée du sang de ses enfans par l’entremise d’une guerre civile, ce que nous prions journellement qu’il n’advienne, à tout le moins vos vrays et legitimes sujets vous feront aysement cognoistre en tout lieu, place et occurrence, par leur constance genereuse, que leurs volontez n’auront jamais pour guides que les commandemens de Vos Majestez, pour loy que vos desirs, et pour but que vostre contentement et service, protestant dès à present aux pieds du roy et de Vostre Majesté, Madame, qu’ils auront autant de courage pour mourir en la deffence de leur prince, qu’ils ont eu de cœur à vivre durant la paix, en vous servant, affectionnant et craignant.



1. Il est bien vrai que les dernières années du règne de Henri IV furent l’époque la plus heureuse pour les campagnes. On trouve un tableau délicieux de cette prospérité des champs aux premières pages des Mémoires de l’abbé de Marolles. M. Sainte-Beuve l’a déjà cité dernièrement dans un article sur l’Histoire d’Henri IV, par M. Poirson (Moniteur universel, 16 février 1857) ; nous ne pouvons mieux faire que de le reproduire aussi à propos des regrets de ces pauvres paysans champêtres : « Je revois, dit l’abbé de Marolles, avec un plaisir non pareil, la beauté des campagnes d’alors ; il me semble qu’elles étoient plus fertiles qu’elles n’ont été depuis, que les prairies étoient plus verdoyantes qu’elles ne sont à présent, et que nos arbres avoient plus de fruit… Le bétail étoit mené sûrement aux champs, et les laboureurs versoient les guérets pour y jeter les blés que les leveurs de taille et les gens de guerre n’avoient pas ravagés. Ils avoient leurs meubles et leurs provisions nécessaires, et couchoient dans leur lit. Quand la saison de la récolte étoit venue, il y avoit plaisir de voir les troupes de moissonneurs, courbés les uns près des autres, dépouiller les sillons, et ramasser au retour les javelles, que les plus robustes lioient ensemble, tandis que les autres chargeoient les gerbes dans les charrettes et que les enfants, gardant de loin les troupeaux, glanoient les épis, qu’une oubliance affectée avoit laissés pour les réjouir. Les robustes filles de village scioient les blés, comme les garçons, et le travail des uns et des autres étoit entrecoupé de temps en temps par un repas rustique, qui se prenoit à l’ombre d’un cormier ou d’un poirier qui abattoit ses branches chargées de fruits jusqu’à la portée de leurs bras. » Le bon abbé donne un peu plus loin quelques détails particuliers à cette belle province de Touraine, ou il étoit né en 1600. Il avoit donc dix ans à l’époque fortunée dont il fait la description, et c’est ce qu’en explique le charme. Son style prosaïque ne pouvoit se colorer qu’aux souvenirs de l’enfance : « Après la moisson, dit-il, les paysans choisissoient un jour de fête pour s’assembler et faire un petit festin qu’ils appeloient l’Oison de métive (moisson) ; à quoi ils convioient non seulement leurs amis, mais encore leurs maîtres, qui les combloient de joie s’ils se donnoient la peine d’y aller. Quand les bonnes gens faisoient les noces de leurs enfans, c’étoit un plaisir d’en voir l’appareil ; car, outre les beaux habits de l’épousée, qui n’étoient pas moins que d’une robe rouge et d’une coiffure en broderie de faux clinquant et de perles de verre, les parents étoient vêtus de leurs robes bleues bien plissées, qu’ils tiroient de leurs coffres parfumés de lavande, de roses sèches et de romarin ; je dis les hommes aussi bien que les femmes, car c’est ainsi qu’ils appeloient le manteau froncé qu’ils mettoient sur leurs épaules, ayant un collet haut et droit comme celui du manteau de quelques religieux ; et les paysannes, proprement coiffées, y paroissoient avec leurs corps de cotte de deux couleurs. Les livrées des épousailles n’y étoient point oubliées ; chacun les portoit à sa ceinture ou sur le haut de manche. Il y avoit un concert de musettes, de flûtes et de hautbois, et, après un banquet somptueux, la danse rustique duroit jusqu’au soir. On ne se plaignoit point des impositions excessives ; chacun payoit sa taxe avec gaîté, et je n’ai point de mémoire d’avoir ouï dire qu’alors un passage de gens de guerre eût pillé une paroisse, bien loin d’avoir désolé des provinces entières, comme il ne s’est vu que trop souvent depuis par la violence des ennemis. — Telle étoit la fin du règne du bon roi Henri IV, qui fut la fin de beaucoup de biens et le commencement de beaucoup de maux, quand une furie enragée ôta la vie à ce grand prince… » (Mémoires de Michel de Marolles, 1755, in-12, t. 2, p. 20–24.)

2. La guerre civile, en effet, étoit imminente. Les princes, mécontents, venoient de se retirer de la cour et commençoient à armer. Pour obtenir une paix, qui ne fut que très peu durable, il fallut leur accorder tout ce qu’ils voulurent, par le traité signé le 15 mai à Sainte-Menehould.

3. Lisez coulage. Il arrive souvent qu’en juin, la vigne étant en fleur, des pluies froides surviennent et empêchent les raisins de se former. C’est ce qu’on veut dire ici.

4. Valets d’armée. V. t. 4, p. 364. Ils étoient aux campagnes ce qu’alors les laquais étoient aux villes, de vrais pillards. Peu de temps après l’époque où ceci fut écrit, on ne dit plus que goujat, forme sous laquelle le mot est resté, mais avec un autre sens. « Je me souviens bien, lit-on dans le Francion, que les soirs, auprès du feu, il contoit à ma mère qu’en sa jeunesse il s’étoit débauché pendant quelques troubles de la France, et avoit servy de goujat à un cadet d’une compagnie d’infanterie. » (Édit. 1663, in-8, p. 198.)

5. Le pauvre peuple s’appeloit toujours ainsi. V. t. 6, p. 53, note.