Enquête sur l’évolution littéraire/Les Indépendants/M. Edmond Picard

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Bibliothèque-Charpentier (p. 382-392).


M. EDMOND PICARD


Le mouvement littéraire français a, depuis une vingtaine d’années, une intense répercussion en Belgique où les successifs mouvements de notre littérature ont eu des collaborateurs à la fois très nombreux et très remarquables. Au lieu d’interroger les littérateurs belges de grande notoriété, comme MM. Lemonnier, Rodenbach, Verhaeren, VanLerberghe, etc… j’ai cru mieux faire en m’adressant à l’homme qui représente le dilettantisme littéraire en Belgique, et connaître, par son impression, la totalité des opinions de ses compatriotes.

M. Edmond Picard est, en elfet, en même temps qu’un très grand avocat, le Mécène éclairé qui a su grouper autour de sa personnalité sympatliique tous les écrivains et tous les artistes belges.

Auteur du Juré, un roman édité en grand luxe, magnifiquement illustré par Odilon Redon, et tiré à cent exemplaires seulement ; collaborateur de beaucoup de revues de jeunes, fondateur de publications littéraires et artistiques. « Si Edmond Picard n’était pas là, me disait Mæterlinck, je crois qu’en Belgique nous n’aurions jamais eu le courage de rien faire !… »


« Vous me faites l’honneur, Monsieur, de croire que mon modeste avis pourra être de quelque utilité dans l’ingénieuse information que vous poursuivez à l’Écho de Paris sous le titre : Enquête sur l’évolution littéraire. Je n’en puis pourtant juger qu’en étranger, qu’en Belge, en Bruxellois, de fort loin par conséquent, et sous l’impression de préjugés et d’erreurs d’autant plus probables que si je suis fervent amateur d’art, et quelque peu écrivain à en croire mes amis, je suis avant tout, de famille et de profession, avocat. Mais vous avez peut-être raison de supposer qu’alors même qu’une appréciation formulée dans de telles conditions sera fragile, elle n’en restera pas moins curieuse comme chose exotique. Je me risque donc, enhardi par votre flatteur encouragement.

» Vous me posez les questions suivantes :

» 1° Où en est le naturalisme ?

» 2° Le mouvement symboliste a atteint la Belgique ; quelle en est la portée, quel en est l’avenir ?

» 3° Les personnalités littéraires belges ?

» En guise de veillée des armes, je viens de lire les procès- verbaux de votre Enquête, déjà publiés. Ils me laissent une impression étrange. De vie d’abord, car vous avez réussi à mettre admirablement en scène les hommes qui composent cette élite littéraire dont les noms nous sont familiers, à nous Belges lointains : Salve, Gallia, Regina ! D’effroi, ensuite, à cause de l’âpreté des jugements de tous les personnages les uns à l’égard des autres. Vraiment, votre Enquête est révélatrice d’une situation que vous ne cherchiez pas à mettre en lumière. Vous vous demandiez : Où en est le Naturalisme ? où en est le symbolisme ? — et voici que vous nous révélez où en est la fraternité littéraire à Paris. Que d’animosités, grands dieux ! que de rancunes, d’amères querelles ! quel acharnement dans les rivalités et de mauvais vouloir réciproque ! il m’a frappé, ce propos que vous a tenu Zola : « Surtout, réunissez cette enquête en volume. Je tiens à avoir cela dans ma bibliothèque ; quand ce ne serait que pour conserver le souvenir de cette bande de requins qui, ne pouvant pas nous manger, se mangent entre eux. » Ce que quelques-uns vous ont dit de nous, est modéré en comparaison des aménités dont ils se gratifient, et fait pour nous calmer : « Ils ont inventé le roman slave et le drame norvégien, sans compter le parler belge, qui est le fond même de leur âme littéraire. »

» Certes vous nous aimez moins que nous ne vous aimons. On écoute ici beaucoup la France littéraire. Jadis c’était avec la préoccupation de l’imiter. Nous étions si peu, elle nous semblait si belle ! Désormais cette attention se contente d’admirer, car de plus en plus nous nous efforçons à faire sortir et à maintenir notre originalité. Dans la question du Naturalisme et du Symbolisme cette tendance se marque comme ailleurs. Vous l’allez voir, si mon parler belge ne trahit pas ma bonne intention.

» Je parlerai d’après la généralité de ce que j’entends dire autour de moi. L’évolution littéraire ne nous apparaît point comme la destitution radicale d’une forme ancienne par une forme nouvelle, mais comme la substitution, dans le goût du public, des artistes ou des esthètes, d’une préférence à une autre. C’est un peu la modification des majorités dans les milieux parlementaires. Pas de suppression des partis, mais un changement dans leurs proportions et leur équilibre.

» Pour ne considérer que ce siècle, le Romantisme a eu le dessus longtemps ; puis ce fut le tour du Naturalisme ; maintenant Fengoûment semble aller à une formule encore mal définie, dont on groupe les forces embryonnaires sous l’étiquette Symbolisme. Mais ni le Naturalisme, ni le Romantisme, ni toutes les autres formes littéraires dont on retrouve l’époque brillante en remontant l’histoire, ne sont abolis. Diminués ou diminuant, oui ; destitués de l’importance prépondérante et, d’après moi, démesurée qu’ils ont eue au temps de leur éruption, oui ; mais supprimés, jamais ! réduits à des proportions normales, mis à leur rang, nettoyés de leurs exagérations, classés (d’où vient classique) et prêts à servir (ceci est l’essentiel) à tout homme de génie, voire de talent, à qui il plaira, n’importe quand, les reprendre pour en faire les règles directrices d’une grande œuvre.

» Je ne puis donc comprendre ces affirmations de la plupart de vos interviewés : Le Naturalisme est fini, bien fini ! qu’en ce sens : Le Naturalisme n’est plus le préféré ; il a fait son temps comme école dominante ; il a eu tout l’espace qu’il fallait pour son épanouissement ; l’esprit changeant du public en a été saturé, en est las et demande autre chose ; qu’on fasse son bilan ; qu’on balance son actif et son passif ; qu’on fixe ses caractéristiques, et qu’à son tour, ainsi ventilé, il devienne classique, ne pouvant plus désormais servir, sans paraître odieux, aux médiocres pasticheurs, mais toujours prêt pour les artistes supérieurs, même pour ceux qui, chefs actuels de son école, auront les muscles assez forts et le souffle assez puissant pour gravir au sommet de quelque chef-d’œuvre.

» Donc un autre numéro au programme. Toutes les rumeurs, toutes les tentatives, les bousculades, les altercations présentes ne sont que l’expression de ce besoin. L’évolution littéraire, après avoir tourné sur place (avec quelle magistrale puissance !) depuis quarante ans, avance de nouveau.

» Où va-t-elle ? Devant, pareils aux curieux enveloppant de leur nuée la musique d’un régiment en route pour une destination inconnue, courant et gambadant, en une variété infinie, les novateurs, les essayeurs décadents, déliquescents, symbolistes, ésotériques verbolàtres, magistes, instrumentistes, impression nistes, néo-réalistes… Oh ! quelle armée de Xercès Et chacun brandit son fanion, criant : A moi ! par ici Voici l’art neuf ! Au gui l’art neuf !

» Ce qui est singulier, c’est cette colère concentrée, cette sourde fureur avec lesquelles les adeptes d’une école parlent de l’école voisine. Quoi ! vous avez cette chance, grâce à l’extraordinaire fécondité de votre âme française, d’avoir le clavier complet, d’une admirable variété. Et voici que chaque secte jalouse ses voisines et les vilipende. Et quand le morceau littéraire que joue le destin emploie les basses notes plutôt que les hautes, les hautes s’irritent et réciproquement. Réjouissez-vous plutôt de compagnie d’avoir toutes les cordes. Ah ! comme on vous envie !

» C’est de cette confusion que sortira, peu à peu formé, avec son chef et ses cadres, un mouvement ayant l’unité et la puissance du Romantisme et du Naturalisme : l’École nouvelle ! encore mystérieuse. Jusqu’ici c’est l’école de peloton, chaque sergent, avec ses hommes, dans un coin du champ des manœuvres.

» Dès à présent pourtant, quelques linéaments transpercent dans cette gestation qui n’est pas à terme.

» D’abord la haine des formules académiques et normaliennes qui avaient essayé d’imposer un Code de l’art littéraire. Un effréné et salutaire besoin d’originalité ; un mépris de l’imitation ; l’obligation stricte imposée à chacun d’être soi-même sous peine de n’être compté pour rien. De là cet éparpillement en sectes innombrables, ces tentatives souvent bizarres, ces coups de sonde dans l’imprévu, déconcertant et désespérant les orthodoxes. De là aussi, pour n’en pas citer d’autre exemple, cette rupture avec les règles de la versification classique, cette mise en pièces des principes scolastiijues sur la rime, la césure, la métrique, la symétrie, et l’éclosion de cette poésie qui ne cherche que l’harmonie, le rythme, le charme de l’idée mise en équation avec une forme heureuse.

» Ensuite, le besoin d’enrichir la langue, désormais insuffisante pour exprimer les raffinées nuances de la vie contemporaine, de notre âme aryenne arrivée à un paroxysme de complication. Parmi les étranges et infiniment multiples transformations en lesquelles se fondent tous les décors de notre civilisation, qu’est-ce qui se transforme plus étrangement que notre pensée humaine, que notre cervelle humaine et sa production de sentiments et d’idées ? Tout y craque, tout y casse, et du fumant remaniement des débris sort un agencement, sur nouveaux frais, prodigieux en ses imprévus et ses détails. Un pullulement ! Un fourmillement ! Comme nous sommes loin de la pensée calme et mesurée des hommes qui ont décrété la langue claire, simple et forte du dix-huitième siècle ! Efforts donc pour nous rendre les expressions pittoresques de Ronsard et de Rabelais. Efforts pour créer des mots nouveaux, ingénieux, sonores ou tendres, expressifs toujours. Que de trouvailles en ce genre réalisées par cet admirable Jules Laforgue dontsfe sont si peu souvenus la plupart des témoins de votre Enquête !

» Enfin (pour ne pas trop prolonger) il y a une évidente tendance à dépasser les bornes visibles de la réalité dans laquelle le Naturalisme prétendait si étroitement se confiner. Ici surtout apparaît une face de la question à laquelle pourrait s’appliquer, sans trop d’inexactitude, ce mot vague : Symbolisme. On veut un art qui fasse penser, qui soit suggestif. Ceci répond à ce phénomène, interne, mais si réellement réel en notre âme : le prolongement des réalités par le rêve. Nous ne voyons rien tel que c’est. Il faut un étrange effort d’abstraction, et jamais réussi, pour dépouiller les choses de ce qu’y ajoute notre incompressible imagination ; en ces jours présents surtout, où l’humanité aryenne semble ne plus vouloir penser qu’en images et allégories, ajoutant à toute réalité un dédoublement mystique, une flottante auréole de mystère. Cette inclination de nos cerveaux, séduisante et expressive faiblesse, les artistes nouveaux veulent y faire droit : l’art, disent-ils, doit l’exprimer, puisqu’elle est en nous et nous charme. L’art qui la néglige est un art mutilé. La nature existe pour nous non pas telle qu’elle est, mais telle qu’elle nous apparaît, telle que nous la sentons, que nous la recréons, que nous l’habillons de nos fantaisies, cruelles ou douces, fantastiques surtout. L’artiste doit le dire. Il doit, dans les âmes moins actives que la sienne, moins fécondes, susciter par la dextérité de ses rêves d’autres rêves. Son rôle est de mettre en effervescence, au plus profond des autres, l’organe où s’épanouit, en sa divine jouissance, la sensation artistique. Il ne saurait le faire pleinement s’il se borne à la morne et sèche réalité !

» Une versification plus simple, une langue plus riche, et l’immatériel auréolant constamment la réalité, voilà quelles seront, d’après moi, les dominantes de l’art prochain, qui, cmondant les exagérations et les bizarreries de l’heure de transition présente, régira pour un temps l’empire littéraire. Cela se nommera Symbolisme, ou… comme il vous plaira. Et peut-être, par lassitude du roman dont on est exténué, s’appliquera- t-on à l’histoire ; car scientifiquement et psychologiquement et littéralement l’histoire est à refaire savez-vous ?

» Il me reste à répondre à votre troisième question : les personnalités littéraires belges. Elles sont actuellement très nombreuses, presque tous des jeunes. Tenez compte que le patriotisme (qui n’a pas son grain de chauvinisme !) m’illusionne, et prenez pour ce qu’elle vaut cette déclaration : que je ne crois pas, toutes proportions gardées, qu’il y ait n’importe où un mouvement d’art aussi intense, aussi sincère, aussi indépendant que dans notre petite Belgique. Et nos littérateurs ne se dévorent pas entre eux ! Des jeunes, dis-je ; oui, vers les voies non ouvertes, tâtonnant, frappant les parois pour trouver les issues. Sans parti-pris, cherchant non pas qui ils imiteront, mais comment ils se découvriront et se conquerront eux-mêmes, très attentifs au mouvement français, mais redoutant le vieux et cruel reproche de le pasticher. Il y a des groupes, chez nous, mais guère d’écoles. Les plus disparates fraient, n’ayant de commun que le même besoin de faire de l’art… chacun à sa manière, fraternellement. S’il y eut jadis quelques querelles, ah ! comme elles sont apaisées !

» Des noms ? A quoi bon ! Que vous diraient nos noms, tantôt, pour vous, baroquement flamands, tantôt wallons ? Je voudrais n’omettre aucun de ces modestes vaillants et alors…, ce serait long. De vous-mêmes vous êtes parvenus à entendre ceux de Camille Lemonnier, de Georges Rodenbach, de Maurice Mæterlinck. Je pourrais y ajouter Emile Verhaeren, Albert Giraud, Georges Eeckhoud, Iwan Gilkin, Georges Knopff, Van Lerbergh, Grégoire Leroy, Fernand Séverin, Raymond Nyst, et d’autres, et d’autres ! Mais je préfère attendre que les autres arrivent jusqu’à vous, au petit bonheur.

» Edmond Picard. »
Bruxelles, 20 avril 1890.