Enquête sur l’évolution littéraire/Les Néo-Réalistes/M. Jean Jullien

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Bibliothèque-Charpentier (p. 266-270).

M. JEAN JULLIEN


M. Jean Jullien est surtout connu du monde des lettres par sa brillante campagne au Théâtre-Libre où il s’est efforcé d’apporter sur la scène la reproduction la plus directe possible de la vie. Ses efforts n’ont pas été vains, puisque si sa première pièce, la Sérénade, fut considérée comme un scandale, le Maître fut apprécié comme un chef-d’œuvre. Depuis, il a bataillé, pour les mêmes principes, dans Art et Critique, et l’Odéon nous donnera prochainement l’occasion de voir appréciées par le grand public ses tentatives qui ont déjà vaincu dans le public d’élite.

Il m’a dit :

— Les querelles d’écoles me laissent absolument froid ; je crois que l’artiste doit se préserver autant de l’opinion des coteries que de celle de la foule et se tenir prudemment éloigné des chapelles, hors desquelles il n’est pas de salut.

J’admire Zola aussi bien que Mallarmé et Verlaine et je comprends aussi bien Barrès que Péladan, Bourget ou Rosny. J’estime que nous ne devons nous préoccuper, nous, écrivains, ni des théories, ni des formules, ni de la manière de M. Untel, ni des appréciations de MM. de la critique, nous devons faire ce qui nous semble être de l’art et voilà tout.

Les jeunes littérateurs, ainsi que les vieux d’ailleurs, uniquement occupés du dénigrement de leurs confrères et de leur propre gloire, me font l’effet de nos députés qui discutent toujours sans travailler jamais, plus soucieux de leur réélection que des intérêts du pays, et notre pays à nous c’est l’Art.

Qu’ils fassent des œuvres et, pour ma part, que ces œuvres soient tirées directement de l’observation de la nature, ou indirectement, à l’aide de symboles, cela m’est parfaitement égal si j’y reconnais la marque d’un artiste sincère.

Quant à dire : telle forme d’art est supérieure à telle autre, ce genre-ci a plus de chance de réussir dans l’avenir que celui-là, ce sont des calculs de commerçant, de tailleur, se demandant : « Que portera-t-on l’année prochaine ? Que faut-il préparer en magasin ? » Un écrivain qui raisonne ainsi n’est plus qu’un marchand de lignes.

La vérité est qu’il y a du talent et énormément de talent des deux côtés. Malheureusement ils sont tous d’une infatuation telle qu’ils s’imaginent être arrivés, comme ils le disent, à la forme définitive ; ils se cantonnent dans une formule de plus en plus étroite et ne progressent plus.

— Pourtant, vos préférences à vous ?…

— Je préfère l’interprétation directe de la nature, car je la crois plus haute en beauté que toutes les œuvres humaines et je crains que les symboles ne la défigurent. Je ne parle pas uniquement de la nature morte ; mais, et surtout, de la nature vivante, pensante, agissante et je recherche la puissance artistique dans la synthèse des vérités naturelles, philosophiques et humaines, naturellement, simplement, humainement présentées. C’est ce que que j’ai cru faire dans le roman et le théâtre ; mais je comprends parfaitement que d’autres aient de l’art une conception toute différente. L’art n’est pas une royauté vacante et il y a place pour plus d’une esthétique dans la république des lettres.

Ainsi le théâtre n’est pas un, il est aussi bien et même beaucoup plus romantique que psychologique ou naturaliste. Nous admettons les farces de MM. Bisson, Gandillot, Grenet-Dancourt, les mondanités inconsistantes de MM. Dumas, Pailleron et Meilhac ! À plus forte raison devons-nous accueillir avec joie les œuvres artistiques promises par : Verlaine, Mæterlinck, Moréas, Morice, etc. Cela ne nous empêchera pas de faire du théâtre tel que nous le sentons, et je plains sincèrement les symbolistes de ne pouvoir admettre et comprendre qu’eux seuls, quelquefois même un seul d’entre eux.

Je suis très curieux de les voir au théâtre, d’entendre le déchaînement de la grosse critique et les ricanements des soiristes, nous avons en perspective une jolie série d’articles imbéciles.

— Vous paraissez les bien connaître…

— Ah ! si je les connais, les critiques ! Qui nous délivrera de ces esprits rétrogrades qui condamnent d’avance toute tentative originale, qui jugent les pièces sans les entendre, et dont le critérium d’art est la recette ! Pendant dix-neuf mois, dans la Revue que j’avais fondée. Art et Critique j’ai mené campagne contre ces aristarques, j’ai montré leur ignorance et leur cynisme, et j’ai gourmandé les auteurs, les comédiens et le public de leur aplatissement devant ces pompeux farceurs. À ce moment-là j’ai fait aussi mon enquête, en appelant à la Revue tous les littérateurs sans distinction d’écoles contre l’ennemi commun ; un bien petit nombre de ces jeunes, si prompts à se combattre les uns les autres, a répondu : ils sont si déférents auprès des nullités importantes, dispensatrices de la réclame ! Ce n’est que lorsque après avoir bataillé jusqu’au dernier jour, la Revue a été morte de misère, qu’ils ont osé m’adresser l’assurance de leur sympathie.

Et pourtant c’est de la critique que dépend l’avenir du théâtre. Je veux bien que l’art triomphe toujours en dehors d’elle, il n’en est pas moins vrai qu’elle est un obstacle qui, pour certains, devient insurmontable. Et puis, il n’est pas un seul critique qui fasse consciencieusement son métier (c’est, du reste, un horrible métier). Toujours des raisons d’à côté ! Pourtant que de choses intéressantes il y aurait à faire et à dire ! Je le vois par les quelques critiques techniques que j’ai faites et que je fais encore depuis deux ans. On trouve que ces critiques sont méchantes, je ne le suis que lorsque je suis en présence d’un faiseur, d’un épateur, d’un de ces commerçants sans talent qui nous inondent de leur prose insipide et pédante : Ah ! oui, quand je rencontre un de ces êtres malfaisants, je l’écraserais avec plaisir…

Pour en revenir au théâtre, quel sera le théâtre futur ? je n’en sais rien ; mais, je doute fort que le symbolisme réussisse mieux que le naturalisme réduit aujourd’hui à une formule ridicule. Encore le naturalisme suit-il le mouvement de la pensée moderne scientifique et socialiste, tandis que le symbolisme n’est qu’une œuvre de réaction qui comme toute réaction sera vague et stérile. Il faut voir plus grand, au delà des formules. Et puis, on n’arrive pas ainsi d’emblée à s’imposer, il faut chercher, travailler. Travailler, surtout, et que chacun apporte sa pierre sans s’imaginer qu’il apporte l’édifice. L’année passée j’ai émis quelques idées sur le théâtre vivant, aujourd’hui je publie les résultats de mes observations expérimentales sur le théâtre, mais je n’entends point être assimilé aux écrivains à théories et à formules, ce n’est que lorsque la pièce est jouée que l’on peut conclure, la démonstration se fait sur la scène et nous sommes sur la scène…