Enquête sur l’évolution littéraire/Les Parnassiens/M. Edmond Haraucourt

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Bibliothèque-Charpentier (p. 334-340).



M. EDMOND HARAUCOURT


— Normal ? D’abord, tout ce qui arrive est normal, car ce qui ne le serait pas n’arriverait point. Cette tentative que vous appelez « symbolisme » est normale deux fois : parce qu’elle résulte de ce qui l’a précédée, permise, engendrée ; et puis, elle est normale comme l’ingratitude.

Car, en vérité, la seule tendance commune que l’on puisse remarquer dans ces différents groupes de théoriciens, c’est un besoin d’effacer avec mépris le nom de ceux qui vinrent naguère, et qui dressant leur œuvre, permirent aux derniers venus d’en profiter pour essayer la leur. Il ne suffit pourtant pas de nier pour supprimer. On aura beau dire et écrire que l’on ne doit rien à personne, que l’on n’est issu de personne, qu’on a inventé Dieu et l’art, jeudi dernier, en buvant un bock : il n’en restera pas moins éternellement vrai que l’on n’invente rien, que l’on peut se perfectionner mais non pas se créer, et que nos esprits ont des pères comme nos corps. De ces pères, de leur œuvre et de leur effort nous sommes nés ; nous vivons de leurs rentes et de leur labeur accumulé : depuis le premier anthropoïde qui mangeait des poissons crus sur le bord de la mer et balbutiait de vagues paroles, jusqu’au plus raffiné décadent, c’est une chaîne non interrompue d’héritages. Ceux dont vous vous occupez pourraient-ils ce qu’ils peuvent en notre art, sans le métier que leur montrèrent les Parnassiens vilipendés ?

Remontons. Anatole France eût-il fait ce bijou des Noces Corinthiennes, ou Hérédia ses merveilleux sonnets, sans la formule que leur enseigna Leconte de Lisle ? Celui-ci aurait-il édifié son œuvre, si Victor Hugo ne fut venu d’abord ? De père en fils, c’est l’héritage d’efforts que l’on se transmet pieusement. Nier qu’on l’a reçu me semble peu louable ; insulter ceux qui l’ont transmis, me semble un essai de parricide : acte infiniment peu recommandable.

Réussira-t-il, cet essai, et les aïeux resteront-ils morts parce qu’on les déclare tels ? Les pâles phalanges que voici remplaceront-elles Hugo qui nous créa ? J’en doute. Le colosse apportait des montagnes dans ses bras, et nous les a jetées, en disant : « Voilà de la pierre, bâtissez. » On ne veut plus bâtir en pierre. C’est trop long, c’est trop dur. On cisèle des noix de coco, ou parfois des noisettes. — « Mon Dieu, je vous l’offre », disait la nonne aux pénibles entrailles, et vous savez de quelles noisettes nous parle le conteur. On fait comme elle. On présente son « symbole » dans un vase d’argent :

— « Postérité, je te l’offre. — Grand merci pour l’avenir, mais en voudra-t-il ? Les noix et les noisettes sont rangées sur le parvis Notre-Dame : la Postérité choisira entre les deux « symboles ».

Car Notre-Dame aussi est un symbole : et tout est symbole. Il ne suffit pas de n’avoir rien à dire, et de le dire d’une façon inintelligible, pour symboliser. Je ne connais guère en art que des symboles. La Légende des Siècles en est faite ; Corneille, non moins conspué, n’édifia pas autre chose ; et je vous demande ce que nous léguèrent la Bible et le Paganisme, sinon des symboles ? Il n’y a pas d’école symboliste. Il y a un parti de mécontents et de gens pressés. C’est du boulangisme littéraire ! Il faut vivre ! For life ! On veut tenir une place, être notoire, ou notable. On bat la caisse, qui n’est même pas une grosse caisse. C’est la faute au journalisme, au téléphone et aux chemins de fer ! Voilà leur vrai symbole. « Colis pressé ». Tout le monde prend le rapide. Destination : la gloire. Malheureusement, on prend des billets d’aller et retour. Et l’on revient aussi vite que l’on est parti.

Ah ! comme à ce symbolisme je préfère le « zutisme » de Charles Cros et de Goudeau ou « l’aquoibonisme » de Georges Lorin ! Ne vous occupez pas de ce qu’on pense de vous : rêvez pour vous ! Si vous vous êtes fait plaisir à vous-même, il se trouvera toujours quelqu’un à qui votre rêve fera plaisir. Ne luttez pas, ne dogmatisez pas, travaillez : c’est le fonds qui manque le plus. Travaillez seul, pour vous seul, et advienne que pourra ! L’art n’est point une querelle politique ou sociale. C’est une solitude en prière.

— Vous ne croyez donc pas que cette manifestation littéraire soit viable ?

— Je le crois peu, car, en toutes choses comme en tout temps, la France a prouvé qu’elle aimait à comprendre. Elle a le génie net et précis, l’esprit droit et le parler clair. Tout ceci nous vient ou nous revient de l’étranger. Dans les écoles en question, on est volontiers Belge ou Roumain, Suisse ou AngIo-Saxon, la petite Pologne et la grande Bohême. Voulez-vous un symbole ? En France, on fleuretait ; les Anglais trouvant la chose jolie et le mot joli, continuèrent la chose et prirent le mot, qu’ils écrivirent conformément au génie de leur langue, et qui devint flirt. Aujourd’hui, nous leur reprenons ce que nous leur cédâmes, et nous flirtons au lieu de fleureter. La jaquette de Jacques Bonhomme a passé la Manche, et l’a repassée sous le nom de Jacket. Une mode ! C’est la mode ! On ne dit plus que jamais en France l’Anglais ne règnera. Albion se venge de Jeanne d’Arc par le Smoking, le Tea room et le five o’clock. Nous nous prêtons de bonne grâce aux invasions, étant hospitaliers et naïfs sans le savoir. Mais ces heures-là n’ont qu’une heure, et le démarquage de Ronsard restituera la place à feu Ronsard, comme ou oubliera de flirter pour se reprendre à conter fleurette aux belles de France.

— Ce n’est donc là, selon vous, qu’une mode ?

— Une mode, éphémère comme les modes ! On l’a déjà vue. Rabelais s’en est gaussé, l’hôtel de Rambouillet en vécut, puis en mourut, comme il sied. On pensa, alors aussi bien qu’aujourd’hui, que c’était l’art suprême, et les plus beaux esprits l’affirmaient à plaisir. Il devait pourtant suffire de Corneille pour qu’il ne restât plus de tout cela que quelques académiciens, des mortels. Sans souci d’eux, le grand siècle commença. Peut-être lui servirent-ils. Tout sert à quelque chose, et nulle force ne se perd, ni dans la nature, ni dans l’art. Mais les mortels sont devenus des morts, et l’ont voulu : Amen. On recommence derrière eux pour le même résultat : Amen.

— Les symbolistes représentent-ils pour vous les tendances de la jeunesse littéraire ?

— Assurément, ils représentent une partie de notre génération, puisqu’ils en sont : mais une partie seulement. À côté d’eux, il y a des hommes que l’on comprend, qui vivent et disent leur vie, d’intelligible manière ; il y en pour qui la suppression de toute forme ne constitue pas la forme suprême, et pour qui l’idéal de l’idée n’est point l’absence d’idée. Et ils sont nombreux : Vicaire, avec sa bonne odeur d’herbe écrasée entre les doigts. Michelet, subtil et nerveux, le savant de Guerne et le voyant Quillard, Donnay qui dira notre gaieté triste et Bouchor notre mysticisme, Georges Clerc, la jeunesse rouge, et Daniel de Venancourt, la jeunesse pâle ; Darzens qui mit dans un vers toute notre âme

Qui se meurt d’un amour qu’elle ne comprend pas.

Et aux choses bâtardes qui ne sont ni vers ni prose, je préfère sans hésiter ces savantes eaux-fortes que signe Jules Renard.

— Du vers libre, que dites-vous ?

— Je dis qu’il est commode.

— C’est-à-dire ?

— Qu’il n’en faut pas. Il supprime des difficultés pour les faibles, et des ressources pour les forts : c’est sa condamnation. Il enlève toute cadence et n’offre rien en place. Il n’est point de vers libre qu’on ne puisse tailler dans l’alexandrin : l’alexandrin a ceci de merveilleux, que je défie de trouver une combinaison mathématique de nombre ou de rythme, qu’on ne puisse faire entrer dans son moule. En lui, tout se trouve en puissance, le vers de un pied, ou le vers de trente-six, si goûté dans les derniers accidents. Le vers libre et le vers décadent auront leur prix, comme jeux de société, dans cette époque où les jeunes filles passent leur baccalauréat : je ne leur vois pas d’autre avenir.

Au surplus, que chacun fasse ce qu’il veut, c’est-à-dire ce qu’il peut : l’important est de faire quelque chose ; et je crois qu’on gagnerait davantage à donner moins de théories et plus de preuves, c’est-à-dire plus de résultats ; je crois qu’on prouverait plus en faveur de son art, si l’on prenait moins de brevets avant la mise en œuvre, et qu’on prouverait plus en faveur de soi-même, si l’on était capable, alors qu’on n’a rien fait encore, de conserver fièrement un respect pour les pères dont l’œuvre est terminée, les pères vivants ou morts à qui l’on doit beaucoup, sinon tout.