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Enquête sur la monarchie/Discours préliminaire/VIII

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Nouvelle librairie nationale (p. lxxv-c).

VIII
AU SORTIR DE LA RÉPUBLIQUE

Insoucieux de ces retours au pire, insensible ou indifférent à la crise économique et financière qu’une angoisse universelle souligne, le pays officiel et légal qui s’identifie au Gouvernement parce qu’il en retire l’aliment de sa vie, ce petit pays constitutionnel commence néanmoins à voir et à entendre l’émotion qui gagne le pays vrai, le pays qui travaille et qui ne politique pas. Si les idées et les intérêts du pays légal sont acquis à la Vraie République, de plus en plus républicaine, donc gaspilleuse et désarmeuse, à la République étatiste, démocratique, internationale, étrangère, le pays vrai veut vivre et son élite n’a aucun goût pour la mort.

Le pays vrai a-t-il été républicain ? Oui, en partie. Mais depuis longtemps il a perdu les enthousiasmes de l’époque où nos paysans provençaux nommaient Marianne « la Sainte ». Il n’en est plus à ces premiers quatorze juillet parisiens, qui vers 1880 ressemblèrent à des fêtes de la nation. D’une année à l’autre, on a vu baisser la confiance théorique dans la souveraineté du peuple et le gouvernement de ses délégués. Dès 1886, on réclamait pratiquement un dictateur militaire. Le boulangisme passa. Mais le même appel au soldat a retenti de nouveau entre 1897 et 1899. Cela recommence. Il n’y a pas d’exemple qu’un trouble et un revers causés par l’absence de Gouvernement aient omis de faire désirer le chef. Tel était le murmure grec sous les murs troyens, quand le siège traînait : « le gouvernement de plusieurs n’est pas bon… » C’est l’évidence même.

Nous venons d’assister à des élections dites « républicaines » qui n’ont été que des coalitions d’intérêts organisées par de petits fonctionnaires inquiets. C’est par en bas, idées d’en bas, hommes d’en bas, que le régime se défend, mais ces concours et ces secours inférieurs alarment l’élément qui s’était mis à croire à la République conservatrice. Les conservateurs véritable relisent cette prophétie farouche que publiait Henry Lasserre aux temps de l’Assemblée nationale :

« L’heure arrivera où les classes ignorantes auront seules des représentants au pouvoir. Tout le reste sera systématiquement exclu, tout le reste aura la minorité partout.

« Qu’adviendra-t-il lorsque le développement logique du suffrage universel, tel qu’il est organisé, aura produit ces résultats inévitables ? Le monde social sera renversé brusquement et également. Ceux qui ont besoin d’être gouvernés gouverneront et gouverneront seuls

« L’impôt sur la propriété sera voté, à l’exclusion des propriétaires, par des gens qui n’ont rien. La transmission des héritages et le retour de la richesse à la communauté sociale seront réglés par des individus sans patrimoine. Les lois sur l’instruction et l’éducation seront faites par les hommes sans instruction et sans éducation… Ce qui est illégitime sera légal, ce qui est antisocial sera à la tête de la société. Les ennemis de l’ordre public commanderont la force publique. Les brigands occuperont le Ministère de la Justice et nommeront la magistrature. Les voleurs auront à leurs ordres la gendarmerie… Ainsi raisonnent ou déraisonnent, ainsi agiront les barbares qui sont maintenant à nos portes, et qui occuperont demain, si l’on n’avise aujourd’hui, toutes les portes de la cité.

« Sans doute un état si violent ne pourra se perpétuer longtemps ; sans doute, après avoir accumulé ruines sur ruines, ces communaux et ces radicaux, ces fous et ces imbéciles, ces pervers et ces malheureux, ces monomanes et ces méchants se dévoreront entre eux. Mais quand cela arrivera, la France aura péri dans les convulsions et tombera en pourriture[1].

Au milieu de semblables appréhensions, un instinct physique avertit qu’on ne retrouvera plus de sécurité sans un violent retour à l’autorité et à l’ordre par un pouvoir personnel, nominatif, unique, durable. Même aujourd’hui, après que cinq quarts de siècle ont obscurci et épaissi le jugement public, alors que l’enseignement d’État a ralenti et compliqué de peurs vagues et d’intérêts obscurs les évolutions du bon sens, le cri du pays n’a pas varié. Il réclame : « Quelqu’un ! Quelqu’un ! »

Les objections ne tiennent plus. On ne craint plus l’accumulation des pouvoirs en une seule main, mais on la désire. On ne dit plus qu’il est injuste qu’un seul commande à tous les autres. Injuste, pourquoi ? Si de toute façon l’on est toujours gouverné, la justice consiste à l’être bien : qu’importe d’obéir à un, ou à cent, ou à mille ? La pire iniquité est de manquer du nécessaire faute d’un bon gouvernement et d’aboutir à l’hécatombe par l’incohérence et l’instabilité. Les dangers du pouvoir sont grands ? Bien moindres que les risques du manque de pouvoir. Mais le pouvoir a-t-il le plus de chance de manquer quand il est tenu par un ou quand il l’est par mille ? Le pouvoir des mille ajoute aux inconvénients, abus ou excès qui sont naturels à toute autorité une chance très forte de ne pas être suffisant et de refuser aux peuples leur droit à être gouvernés. Le pouvoir d’un seul, moins exposé à ce malheur, comporte une probabilité de salut très supérieure.

La valeur de la réponse n’est pas diminuée par tout le mal qu’il faut penser de désastres impériaux qu’on impute au pouvoir personnel. C’est une assemblée libérale qui a refusé à l’empire plébiscité les forces militaires qui eussent épargné Sedan ; c’est une assemblée républicaine, c’est le parti républicain qui ouvrit ces hostilités de vingt-trois ans qui aboutirent à Waterloo ; ce sont des assemblées, des commissions, des ministres parlementaires qui de 1900 à 1912 ont désarmé la France devant l’armement continu de l’Allemagne. Notre gouvernement a dû se rassembler et s’unifier quand il a fallu s’efforcer de réparer ces malheurs. Face aux erreurs, aux fautes du gouvernement d’un seul, tels sont les crimes du gouvernement de plusieurs. Moins sensibles aux yeux et infiniment plus graves, ils sont donc deux fois dangereux.

On disait autrefois : — Mais la liberté ? Qu’on soit en république ou en monarchie, le manque de liberté ne tient pas au législateur mais aux termes de la loi : un seul législateur peut faire des lois douces, mille législateurs peuvent rédiger une loi féroce. — Mais les mille législateurs nous représentent eux ! — D’abord ils ne représentent pas la minorité : le citoyen qui ne fait pas partie de la majorité ou qui flotte dans le troupeau des abstentionnistes, quel avantage a-t-il, quel goût a-t-il à être administré, régi, gouverné, le plus souvent sans équité, par le parti de son voisin ou de son domestique, de son patron ou de son fermier ou de son plus vieil ennemi ? La loi est toujours dure pour quiconque appelle la liberté le premier des biens ; mais il n’en est pas de plus dure que la loi taillée à angle aigu par l’inimitié des parties. Cette loi martiale faite par un adversaire vainqueur paraît deux fois moins supportable qu’apportée toute faite de régions supérieures où la curiosité publique ne pénètre pas. Voyons la conséquence de cette loi de guerre propre aux pays républicains. L’activité des citoyens qui se croient libres est aussitôt saisie, captée et accaparée par les atteintes que leur porte cette loi : ils vont donc s’appliquer à la modifier ; la liberté du citoyen de la minorité consistera à pouvoir introduire l’esprit de changement dans la zone où devrait siéger un esprit de conservation et de confiance, ne serait-ce que pour maintenir des conditions de vie égale et constante permettant la libre poursuite de véritables perfectionnements de l’esprit ou du corps. Quant au citoyen souverain qui fait partie de la majorité victorieuse, est-il beaucoup mieux partagé ? Son mandataire ne reflète sa pensée et sa volonté que sur des points très généraux et, pour la plupart, infiniment éloignés de la pratique quotidienne. Il n’est pas consulté, il ne peut pas l’être et la fidélité aux programmes est une rêverie dont le « Barodet » est témoin. Les surprises et les mécontentements éclateraient à chaque instant si l’électeur ainsi joué était vraiment déçu. Il ne l’est que lorsqu’il voit lui manquer la protection administrative de son député. Sur la législation, qui est l’axe de la souveraineté, la plupart des cas nous le montrent bien détaché des suites de son vote. Le pays véritablement politique est très petit. Pour 1.000 gouvernants du monde présidentiel, ministériel et parlementaire, mettons 100.000 mandants réels, cent mille hommes donnant un mandat défini dont ils suivent et vérifient de loin l’exercice ? C’est dire beaucoup, c’est trop dire, car chacun de nos Mille n’a pas derrière soi cent citoyens actifs et ceux qu’il attache à son nom suivent depuis longtemps, parfois de père en fils, de simples bénéfices administratifs tirés de la possession du pouvoir. L’autorité républicaine proprement dite repose très certainement sur un nombre d’hommes de beaucoup inférieur : 50.000 serait encore un chiffre excessif, si 10.000 pourrait être un peu bas. Le nombre des citoyens devant lesquels les Mille estiment avoir un compte législatif à rendre doit varier entre 20.000 et 30.000 au grand maximum. Ce sont ces 20.000 à 30.000 qui, aux jours d’élection, à la faveur d’occasions fortuites, font embrigader tout le reste. Par rapport à ce clan actif et politiquant, tout le reste des quarante millions d’habitants du pays est passif et politique, naît, vit, meurt, comme s’il était le sujet de ce souverain épars en 20.000 ou 30.000 membres.

Il faudrait se garder de croire que ce souverain lui-même, ce maître du pays légal qui fait la majorité, exerce aucune souveraineté vraie. Le pays sujet, qui s’agite et se plaint, est évidemment mal gouverné, mais le pays qui veut ou qui croit gouverner ne gouverne pas, ou si peu ! Les prérogatives du souverain lui échappent par la nature des choses, l’expérience ne l’a que trop montré. Ce souverain ne voulait pas la guerre en 1914, et il l’a eue. La Chambre qu’il a élue au printemps avec le mandat de désarmer en vue de la paix a dû procéder aux armements intensifs que lui a imposés à coups de crosse ou à coup de sceptre le plus obéi des souverains, à savoir la Nécessité incarnée dans l’empereur allemand. La même oligarchie souveraine n’avait probablement, en 1918 et 1919, ni une idée ni même une aspiration définie sur les conditions de la paix. On a fait cette paix sans elle. C’est ainsi que les deux grands attributs de la souveraineté, la Guerre et la Paix, sont restés hors de la portée de ce qui voudrait régner et gouverner dans le pays.

Une opinion qui se trompe ou se fait tromper comme s’est trompée et s’est fait tromper l’opinion directrice des trente mille républicains de 1914 et de 1918 est une incapable ou une déchue. La réalité lui échappe. Elle ne peut donner au pouvoir qui la représente que des indications vagues et vaines, dont celui-ci fait ce qu’il veut. Mais, à son tour, ce pouvoir est si peu de chose qu’il tend à s’absorber en d’autres pouvoirs qui le confisquent de plus en plus. Que reste-t-il de la liberté souveraine de l’électeur opinant et scrutinant, ou du législateur parlementarisant, dans un ordre de choses que l’administration règle et dérègle à son plaisir ? L’électeur qui y croit encore, s’il lit l’Officiel et le Bulletin des Lois, ne recueille que déceptions. Où est le gouvernement ? peut-il se demander. Ou, s’il a le véritable esprit de la théologie républicaine : — Où est mon Gouvernement, le Gouvernement de ma Liberté ? Les lois pratiques, celles qui rejoignent et serrent de près l’électeur, émanent surtout de règlements élaborés en Conseil d’État par des successeurs naturels des Conseillers du Roi, qui sont effectivement les conseillers d’un roi anonyme, invisible, désincarné, vivant encore (il le faut bien), quoique sans personnalité bien vivante, et ce roi persistant s’appelle le besoin constant du public, ce vif besoin qu’a le public d’être administré, régi, discipliné, gouverné.

Après Guillaume II, qui disposait de notre guerre, après le Parlement anglais et le Parlement interallié qui disposa de notre paix, le maître souverain des plus importantes de nos petites affaires n’est donc pas du tout le petit secteur du pays qui peut dire : je fais la loi et je la défais. D’autres organes demi-judiciaires, demi-bureaucratiques, qui tiennent l’autorité du passé, ou d’eux-mêmes, ou du besoin que l’on a d’eux, interviennent plus puissamment que le pouvoir électif et législatif, auquel sont dévolues les grandes terres friches de la discussion et de l’oraison. Est-ce à ces gestes, à ces discours, que correspond le préjugé de la Liberté politique ?

On peut représenter par la fraction 0,001 la dose de liberté procurée au citoyen par sa représentation aux débats de nos Chambres, mais il faut chiffrer par 0,999 tout ce qu’apportent cette rallonge administrative donnée aux lois et cette gestion administrative arbitraire, qui provient de l’inexistence au haut pouvoir politique. Les mauvaises guerres contraignent à mourir, les mauvaises paix à servir et à payer, les mauvaises lois à payer encore et à dépeupler le pays, la mauvaise qualité de la police et de la justice à souffrir de calamités morales au premier rang desquelles ces dénis de justice qui sont incompatibles avec la profession et la qualité d’homme libre.

On sent communément qu’une somme de liberté supérieure serait donnée par un gouvernement qui ferait une bonne politique et confectionnerait de bonnes lois : le plaidoyer républicain est terminé de ce côté par le tableau de ses résultats historiques.

C’est par acquit de conscience que je mentionnerai encore l’objection autrefois courante que, quatre yeux y voyant mieux que deux, plusieurs hommes seront plus éclairés qu’un seul. Le bilan de nos directions collectives s’est chargé de montrer qu’un nombre exagéré d’organes de la vue créait des visions discordantes ou paresseuses ; pour l’initiative neuf cents têtes excellent à paralyser dix-huit cents bras. La diversité vaut pour le conseil, non pour l’action, tel est le résultat d’une expérience qui fait double emploi avec la raison.

La doctrine républicaine se faisait encore écouter en soutenant qu’une entreprise privée, industrielle ou commerciale, ne cesserait de se rajeunir et de se vivifier par un rapide afflux de directions successives. Nous avons vu cela. Et comment ! 67 ministères en cinquante-quatre ans. Le paradoxe n’a plus cours.

Pour se faire écouter, il devient donc fatal que le républicain doctrinaire ou alimentaire en vienne à exploiter l’amère écume des envies qui fermentent contre les honneurs et les avantages attachés à la personne du Chef unique. Là, cependant, un peu de sagesse reparaît dans l’esprit public. Nous avons tous vu quelle énorme part du gâteau est affectée au gouvernement d’un millier de rois. Cet émiettement de la royauté, qui ne la rend ni plus efficace ni plus active, en multiplie les prébendes et les sinécures : les satisfactions d’amour-propre et de vanité devenues de moins en moins utiles, significatives et fécondes au fur et à mesure que le Gouvernement est subdivisé, sont aussi devenues de plus en plus nombreuses. L’envie démocratique tourne au mépris, presque à la pitié, et l’esprit public en vient assez facilement à se demander si le Gouvernement, dont les bénéficiaires étalent les honneurs et les avantages, ne mériterait pas d’être conçu plutôt comme une charge dont on répond et qui n’est bien sentie ni bien portée qu’à la condition de peser sur une seule paire d’épaules.

Patience, me disait sentencieusement un vieux paysan provençal du canton qui élisait jadis Pelletan, patience ! tout le monde finira bien par le comprendre. Regardez le soleil, qui fait tout mûrir sur la terre : est-ce qu’il y en a deux ? Regardez le troupeau : de berger, il n’y en a qu’un. C’est la même chose pour le gouvernement

On n’entend point par là que l’activité du chef doive absorber tout le pouvoir ni que toute la chaîne des lieutenants, agents et intermédiaires doive être supprimée entre le pouvoir et le public. On se rend compte que le berger peut avoir des aides-bergers, le soleil peut être assisté d’un ou de plusieurs cercles de satellites. Il y a des collectivités sans Roi. Il n’y a pas de Roi sans pouvoir collectif auxiliaire. Le principe de la République est au juste celui qui exclut la décision d’un seul, sa présence ou sa préséance. « Absence de Prince », disait M. Anatole France pour le définir. Le principe de la Monarchie est beaucoup plus large : aucun chef unique n’est obligé par son principe à refuser la collaboration de conseillers assemblés, et tout chef qui comprend un peu sa fonction s’entoure de lumières et fait converger les sagesses pour assister la sienne. Un gouvernement collectif qui déférerait sa décision à un seul, ne serait plus un gouvernement collectif ; il se démettrait de son caractère, et renierait sa raison d’être : s’il ne le faisait pas radicalement, s’il voulait dans la pratique concilier les deux principes, il se bercerait de l’illusion de tenir, de brider un chef qui serait sa créature, et, celui-ci ne pouvant commander avec quelque indépendance qu’en repoussant l’autorité de ses créateurs, ce serait la guerre allumée, l’on cumulerait les défauts de la République et de la Monarchie sans en avoir aucun avantage. Cette guerre fatale n’apparaît pas dans le cas contraire : le monarque prend conseil, il écoute, il adopte les avis de son conseil sans déroger : celui-ci, les ayant fournis librement, n’a aucune raison de se sentir lésé si le roi en adopte un autre. Le gouvernement d’un seul peut emprunter ce qu’il a de bon au gouvernement de plusieurs : celui-ci se détruit lui-même en faisant l’emprunt inverse. Cela juge sa rigidité et son manque d’adaptation.

C’est pour cela qu’il n’y a point de limite aux risques courus, aux dégâts commis, aux excès consentis, aux abus protégés, surtout aux négligences supportées par une collectivité souveraine. Le chef unique trouve la limite morale en lui-même et autour de lui ; ce que l’on dit de son pouvoir absolu n’a qu’une signification relative dans la pratique, car, pour agir, il a besoin d’être averti, servi, soutenu, renseigné, défendu, obéi par le grand nombre des personnes que sa position même le force à respecter dans leurs intérêts, leurs dignités, leurs honneurs, ce qui le rend beaucoup plus fort en vue du bien que du mal.

Au lieu d’unir ainsi les citoyens « contre Un », l’abus républicain les divise entre eux ; car, dans les factions qu’il suscite, les uns, qui profitent de l’oppression des autres, le confirment dans son excès, à moins de l’y pousser.

L’abus commis par un seul chef, ou à son profit, le menace rapidement de retourner toute la collectivité contre lui. Mais l’assemblée mauvaise épuise les ressources du pire avant de se heurter aux premières grandes difficultés : faut-il qu’elle en ait fait pour devenir impopulaire ! Elle est naturellement énervée par ce que le poète appelle le poison du pouvoir : le mauvais homme qui devient chef a, tout au contraire, des chances d’être amélioré par son élévation. Les premiers effets de ses erreurs lui montreront avec clarté qu’il est peu suivi, mal suivi ; son plus grand intérêt sera de freiner ou de rebrousser.

Si, pour continuer à comparer les comparables, après le mal au mal, nous comparons le bien au bien, nous verrons qu’un assez grand nombre de très bons Princes ont fait beaucoup de bien ou n’ont pas fait de mal, tandis que les meilleures assemblées, surtout en France, se sont rendues responsables d’une immense part de nos maux. Exemples : la Constituante à laquelle nous devons une décadence séculaire de la patrie, la Législative de 49 qui rendit fatal le gaspillage par l’Empire des trésors accumulés par les trente-trois années de royauté qui la précédèrent, l’Assemblée nationale de 1871, patriote, religieuse, modérée, qui fit par maladresse la République radicale, anticléricale et antipatriote, la Chambre de 1885 à qui l’on doit le Panamisme, celle de 1893, mère de l’affaire Dreyfus, et notre Chambre bleu-horizon élue en 1919 dont les excellentes intentions et les bonnes actions sont jalonnées par les désastres de notre diplomatie, de notre marine et de nos finances, sans parler de négligences militaires indiscutables.

Le discrédit mérité qui enveloppe le gouvernement collectif et républicain s’étend, comme il est naturel, à tout gouvernement issu de l’élection démocratique. Georges Thiébaud perdrait sa peine à ranimer la foi populaire en un plébiscite sauveur. Le vœu de dictature qui est propre à nos contemporains enveloppe un désir de durée et de longue durée ; le dictateur viager que le cri public appelle n’est pas le Roi, mais peut être qualifié fort exactement de mon-arque. Ce mon-arque n’est pas élu, l’on ne désire même plus qu’il le soit. On suppose plus volontiers qu’il s’emparera du pouvoir en le consolidant par le bienfait du règne. Ici se marque donc le point de différence entre l’aspiration populaire et cette idée de l’hérédité qu’un groupe important d’esprits politiques français a toujours estimée la seule juste génératrice du Chef permanent.

Cette idée a bénéficié d’une acclamation qui s’est répétée plus de trente fois en dix siècles aux fêtes du sacre. Elle n’en bénéficie plus aujourd’hui. Mais rien n’établit qu’à l’occasion le rapide consentement de tous lui soit sérieusement contesté. Le chef héritier l’emporte de beaucoup dans l’ordre de l’utilité et du bienfait sur le chef quel qu’il soit. L’instinct public, quand il répète avec la candeur homérique : ΕΙΣ ΚΟΙΡΑΝΟΣ ΕΣΤΩ, n’exprime rien que le total des expériences confuses qui l’ont orienté à certaines heures du temps. Mais c’est en confrontant aux expériences du genre humain les méditations de l’Esprit que, au vers suivant, sage entre tous les Grecs, le héros d’Homère se hâte d’ajouter : ΕΙΣ ΒΑΣΙΛΕΓΣ, un roi, le roi fils de roi. Lorsqu’on discute cet aspect du problème de la monarchie, il s’agit au fond de savoir si la fortune de la France ne profitera que du jeu spontané des aperceptions instinctives ou si nous la ferons bénéficier du concours de l’expérience et de la raison. Le cri public a une valeur ; la mémoire et la réflexion de l’élite en ont une autre. Ces deux valeurs peuvent discorder ; mais pourquoi ne seraient-elles pas remises d’accord ? Et si l’accord n’existe plus, pourquoi ne pas le refaire ?

Pour y voir clair, passons en revue nos définitions.

En soi, la République étant le régime qui exclut le principat d’un seul, ce gouvernement de plusieurs peut être celui du petit nombre, l’oligarchie, laquelle peut être le gouvernement des mieux nés, l’aristocratie, et, en ce cas, souffrir et jouir des avantages et des inconvénients de l’hérédité. La République peut être aussi la démocratie. Mais la démocratie n’est pas toujours républicaine. La loi de la démocratie est d’exclure l’hérédité ; elle se déclare le gouvernement du plus grand nombre : tantôt, césarienne ou plébiscitaire, elle est le gouvernement du chef unique élu par ce nombre ; tantôt, républicaine, elle veut être le gouvernement de tous par tous, et elle est en réalité le gouvernement de plusieurs que le nombre est censé avoir choisis. Si l’on sort de la République, la mon-archie peut varier selon qu’elle est remise à l’élection du peuple entier, ou bien au choix des camps, ou bien au vote de certains corps nationaux ; elle peut enfin procéder d’une opération de simple force indépendante de toute condition de légalité ou de légitimité. Ce césarisme peut tendre en se reniant à la monarchie héréditaire, nommée alors impériale, mais la forme nationale et historique de celle-ci est la royauté. La royauté légitime dans le pays de France est le règne des successeurs de Hugues Capet suivant la loi traditionnelle de leur succession.

Ces définitions font mesurer tous les pas, tous les stades, tous les paliers qui séparent le simple chef mon-archique de cette « monarchie en règle » que Bismarck redoutait de voir renaître en France. C’est la différence d’une idée rudimentaire au type parfait et complet. On le sentira beaucoup mieux quand on aura saisi quelle est l’importance majeure de la désignation héréditaire. Le principal effort de discussion de l’Enquête sur la Monarchie porte sur le grand point du pouvoir dynastique. De légères difficultés ne doivent pas en voiler la beauté. Même encore enfermée dans un nombre relativement petit de têtes fidèles, la restauration de la royauté légitime vaut par la promesse d’autorité indépendante, faiseuse d’ordre et de paix, qui est contenue dans la loi qui transmet la souveraineté de mâle en mâle par ordre de primogéniture. Il n’y a presque point d’outrance à dire comme le faisait l’un de nous à des royalistes portugais et hongrois : — Qu’est-ce que la royauté ? L’hérédité de la couronne. Qu’est-ce que l’hérédité ? La loi de succession.

Naturellement, cette loi ne doit pas être entendue de travers.

Des biologistes naïfs et leurs médiocres vulgarisateurs se sont figuré que cette loi politique impliquait dans notre esprit je ne sais quel principe de sélection par l’hérédité de la chair auquel on n’a jamais songé ici. Le Dr Toulouse a fait trente-six massacres de nos doctrines sur ce terrain où son malheur voulait qu’elles n’eussent jamais campé. — Mais, alors ? — Il n’y a pas de mais alors. Vous nous contredirez quand vous nous connaîtrez. Jusque-là votre imagination compose sous notre nom autre chose que nos idées. Vous nous prêtez une foi mystico-scientifique en une constante personnelle de capacité gouvernementale attachée au sang. Mais ce présent nous est donné de votre grâce. Il est refusé net. Nous avons toujours dit autre chose. Nous avons dit que le souverain héréditaire est dans la meilleure des positions pour bien gouverner. Nous n’avons jamais dit que ce bon gouvernement fût une vertu de son sang. Ne parlez pas de nous, ou considérez notre véritable pensée.

D’autre part, le badaud vulgaire, qui participe toujours un peu des docteurs Toulouse, tient prêtes de petites poignées d’objections qui n’en sont pas. On les dissipe aussi aisément qu’il les accumule. Par exemple, un chef imbécile peut naître d’un chef intelligent. La nature fait de ces coups, mais elle fait le coup inverse ; un chef intelligent peut naître d’un chef imbécile, cela rétablit la balance. Si, dans la triste phase où règne l’imbécile, il y a des dégâts ? Il y en a moins que sous le régime des Assemblées dont les meilleures ont fait le pire. Alors ? Alors ceci : la propriété rurale, industrielle, immobilière, mobilière, se transmet par voie d’héritage ; quand l’héritier est incapable, il est assisté de tuteurs et de conseils. Dans le transfert héréditaire du commandement, il y a des ressources semblables. Pis aller ? Soit encore. Mais il n’y a pas mieux. Allez voir en face.

Détournons-nous de ce vulgaire qui nous fait parler comme lui. La question n’est pas débattue entre l’imbécillité et l’intelligence, ni même entre la capacité ou l’incapacité. Par-delà ces valeurs fortuites que l’art de la vie politique utilise comme il peut, essayons de voir l’essentiel des institutions.

C’est une rêverie que de vouloir, à tout moment de la vie d’un peuple, posséder à la tête de l’État pour le gouverner l’esprit le plus doué ou le caractère le plus capable ; si, en effet, l’on veut courir cette chimère, il n’y a qu’une voie : il faudra décider qu’un champ clos est toujours ouvert, qu’un scrutin ou une commission d’examen seront en permanence, jusqu’à ce que l’on sache qui est absolument le meilleur — sous réserve qu’il n’y ait pas, dans les profondeurs de la population, de meilleur caché qui le prime. Que l’on ne sourie pas et que l’on ne crie pas à une hypothèse de mathématicien forcené. Si l’on regarde au fond de la psychologie de la démocratie, la course échevelée à ce mieux ennemi du bien est le ressort moral constant de ce régime, l’aiguillon des meilleurs, le prétexte des pires, et, sans se rendre le progrès plus certain sous aucun rapport, c’est ce qui fait que l’État n’y a point d’assiette ni le Gouvernement de repos. Malgré les fausses périodes d’apaisement, ce trouble-là couve toujours. Qui n’est pas le meilleur ? Qui n’est le plus digne ? Ou qui ne veut pas l’être ? Quand la voix populaire évoque le dictateur, il n’est pas un homme public qui ne réponde dans son for que ce dictateur rêvé c’est lui-même ; point de partisan enrôlé dans une faction qui ne mette à la tête de l’État son idole, chef ou patron qu’il s’est de lui-même choisi. Le régime électif pourrait se définir, en psychologie théorique, l’immense antagonisme, furieux ou latent, mais incessant, de onze millions de nos moi ou des délégués de nos moi ! Tout doit donc s’y passer en brigues, soutenances, examens, votations, contestations, batailles, qui ne cesseront pas plus d’ébranler l’État que de défaire l’unité de la nation. Comme le débat porte invariablement sur le point de savoir quelle est la meilleure tête du pays ou quel en est le meilleur cœur, un de ses effets naturels sera de transformer, en nombre croissant, quelques-unes des plus précieuses valeurs de l’intelligence ou même de l’âme en retoqués, en mécontents toujours occupés d’une querelle renaissante pour de perpétuelles revanches d’amour-propre ou d’intérêt : ces valeurs réelles ne cesseront de quitter le domaine, d’ailleurs contaminé, de leur science, de leur industrie, de leur art ou de leur charité pour troubler les domaines avoisinants, les occuper et les agiter de leurs griefs. En vain la constitution d’un monde particulier de politiciens limite un peu le dégât, cette profession nouvelle est une hérésie, elle spécialise et approprie le domaine politique au lieu de le laisser tout à tous, comme le veut le dogme. Ensuite, cette profession n’est pas un cercle fermé et elle a intérêt, pour se maintenir, à se recruter de temps en temps au dehors, et cela ajoute aux dommages. On a déjà beaucoup perdu à fonctionnariser un certain nombre de hautes activités de l’âme et de l’esprit : qu’est-ce que tout cela devient quand on l’embarque dans la bagarre permanente du système électif !

Mais supposons le plus fuyant des buts atteint une fois. Le plus capable est élevé sur le pavois. Eh bien ! le vrai but est manqué ! Pourquoi ? Parce que capacité politique et bienfaisance politique sont deux. Le cas privilégié de Napoléon Bonaparte montre tout ce que peut contre le bien d’un peuple le plus doué des génies, le mieux fait pour conduire, s’il n’est point tempéré et limité par certains éléments dont le souci du bien public fait le centre essentiel ! Il savait commander, il excellait au commandement ? Il était peu sensible au soin de ménager les intérêts du bien public qu’il voulait servir. En outre, la manière dont il avait accédé au pouvoir l’obligeait à une défensive épuisante contre les formes d’ascension et d’usurpation similaires. L’exemple suffit à montrer combien l’autorité du Meilleur une fois désigné sera toujours rongée par la menace de nouveaux élus du destin, parce qu’elle est soumise à des tentatives continuelles de remplacement.

Au lieu d’un roulement funeste, le bien public et le cri public sollicitent également la stabilité. Au mouvement perpétuel répondent l’émotion et le malaise continus. Cela est senti. Un demi-siècle de pénible et stérile compétition pour le Principat aura surtout servi à faire apprécier et désirer le contraire direct de ce rude mal. Le mal qu’il faut exclure est la compétition : compétition des mérites, compétition des talents ou des ambitions. Le meilleur souverain est soustrait aux rivalités.

En effet, la compétition peut prendre des formes particulièrement dangereuses pour l’État et pour la nation. Pour l’État, si la compétition est libre, si le premier rang est donné à l’élection : le suffrage s’achète, qu’il s’exerce dans l’assemblée du peuple ou dans une diète de princes. Ainsi l’or peut conquérir et tenir l’État. Mais l’or peut en outre, et par le même jeu, dénationaliser le pouvoir, le remettre à des intérêts extérieurs ou même ennemis. Nous en sommes là : un petit Juif de Galicie, parlant à peine le français, arrive à Paris, vend ses hardes, trafique, boursicote ; une fois enrichi, il se fait naturaliser ; il envoie au lycée son fils, qui prend ses grades, devient avocat, professeur, journaliste, sénateur, ministre, et président de la République. Rien ne s’oppose à cet étrange cursus honorum. La couronne héréditaire conjure ces deux maux. Le pouvoir qu’elle donne ne peut pas être constitué par l’or ; elle nationalise ce pouvoir, l’arrache aux divisions des partis comme aux enchères des trafiquants et aux prises de l’Étranger.

Ce genre de souveraineté est celui devant lequel l’homme s’incline le plus facilement. L’ambition suscite par elle-même des émules, le talent se jalouse, le mérite s’envie et il en va de même du bonheur quand il est attaché aux dons personnels. En 1813, lorsque l’esprit public français se préoccupait du successeur possible de Bonaparte, Bruno de Boisgelin, qui devait être un assez joli fat, joignait quelque bon sens à son impertinence quand il donnait cette leçon de monarchie à Mme de Coigny : Sur ce trône, au lieu d’un soldat turbulent et d’un homme de mérite aux pieds duquel notre nation idolâtre des qualités personnelles se porterait, je demande qu’on y place le gros Monsieur (Louis XVIII) puis M. le comte d’Artois (Charles X), enfin ses enfants et tous ceux de sa race par rang de primogéniture : attendu que je ne connais rien qui prête moins à l’enthousiasme et qui ressemble plus à l’ordre numérique que l’ordre de naissance et commande davantage le respect pour les lois, que l’amour pour le monarque finit toujours par ébranler. » Le doctrinaire Bruno de Boisgelin exagère. Il y a un juste enthousiasme du droit royal, mais c’est une passion sereine, et celui qui l’éprouve a conscience de servir un ordre qu’il n’a pas fait. La juste admiration des personnes royales n’engage pas dans l’idolâtrie où le culte d’un César jette ses séides, qu’il se soit fait lui-même ou qu’ils l’aient fabriqué. Le sujet qui adresse son hommage à son roi salue le représentant-né de l’histoire de la nation, et ce sentiment peut lui être commun avec tout le peuple et non un seul parti du peuple ; ce sentiment est républicain, dirait La Bruyère, et non césarien. Mais, imposé par des services séculaires antérieurs à la naissance du sujet comme du maître, ce respect ne demande à l’amour-propre qu’un minimum de sacrifice. L’héritier du trône y est parce qu’il y est ; son droit qui consiste en ce qu’il s’est donné la peine de naître dispense les autres de poser la question des valeurs et de comparer la leur à la sienne. Il n’y a pas entre eux de commune mesure. Ce pouvoir personnel est impersonnel dans sa source. Le roi n’est pas un concurrent, il est mis hors concours, non par lui-même, mais par le sort : il n’a rien fait pour régner, la raison du règne lui est extérieure, elle résulte tout entière de ce qu’il vaut infiniment mieux pour tous qu’il en soit ainsi.

En effet, le grand point est là : ce qui importe n’est pas du tout qu’à un moment donné (qui peut être suivi de tout autres moments) la souveraineté appartienne au plus digne, ni au meilleur absolument ni relativement ; ce qui par-dessus tout importe n’est pas que le souverain cumule en sa personne la plus grande somme d’intelligence, de culture ou de vertu, bien que vertu, culture, intelligence, soient précieuses pour remplir sa dure fonction : l’important, c’est qu’il soit étroitement attaché, fortement enchaîné, directement intéressé à la charge souveraine, et mieux incliné que quiconque au souci de garder et de développer les biens de cette charge, à écarter les maux dont pourraient souffrir ces grands biens. Fonctionnelle avant d’être personnelle, sa valeur véritable est celle qui lui fera désirer, deviner, désigner avec le plus de soin les valeurs personnelles dont il a besoin lui-même pour fonctionner.

Or, de fonctionnaire à fonction, quel est le lien le plus serré et l’attachement le plus fort ? Est-ce le lien qui passe et se dissout ou celui qui dure jusqu’à la mort ? Est-ce un lien viager ou celui qui se lègue aux descendants, héritiers, continuateurs ? Un lien que définit un bail révocable ou celui qui est formé en appropriation définitive ? Quel est l’homme qui tient à la maison ou au champ, celui qui l’habite pour l’avoir affermé une période de temps, ou celui qui l’habite et qui le fait valoir pour lui et pour ses descendants ? Il y a un moyen d’intéresser absolument un homme à ce qu’il fait, c’est de faire que cette action soit sa chose et soit à jamais la chose des siens. Que le bien public de l’État devienne ainsi le bien privé de son prince, que celui-ci hérite le commandement de l’État comme il hérite son sang, son bien mobilier et immobilier, voilà l’effet heureux qui couronne le plus naturel et le plus élégant des artifices réalistes de l’histoire : l’hymen d’une race et d’un peuple, l’identification politique d’un État et d’une Maison. Les princes différents peuvent se succéder avec cette extrême variété de qualités, de caractères et de destins qui se remarque dans la ligne d’un même sang : ce qui y variera toujours dans la mesure la plus faible, ce qui sera le plus durable et le plus pareil, c’est l’intérêt porté au domaine public par celui qui en assume le profit et l’honneur.

Sur la matière de son intérêt et de l’intérêt public qui y est identique, il peut, certes, se tromper comme tous les hommes, mais personne n’aura intérêt aussi profondément que lui à corriger l’erreur et à réparer le dommage. Que ses facultés soient médiocres, il ressentira un sérieux intérêt à les compléter par l’adjonction de serviteurs bien doués, un aiguillon secret l’y conduira sans cesse, l’important pour lui étant moins de briller que de réussir d’une façon vraie, l’éclat du succès devant lui revenir au surplus. S’il est par lui-même laborieux, consciencieux, attentif, capable, il sera son propre ministre. Que s’il se dépasse lui-même, le point de départ élevé que lui fourniront sa race et sa fonction lui permettra de donner son nom à son siècle, de frapper ce siècle à son effigie et à l’effigie de son peuple ; ainsi le plus grand des Bourbons nomme le règne de la France par toute la terre habitée. Admettons même que, forcé de se faire suppléer par des régisseurs et des intendants, il n’ait pas la vue claire qui permette de distinguer au loin les talents utiles, il lui restera d’être le premier secoué par le résultat, le premier éprouvé par l’événement. Il le sera de bien plus près que la moyenne des particuliers.

Le souci vigilant de l’intérêt public est cruellement dispersé dans la démocratie : il est ici providentiellement rassemblé. Ce que le Prince aura de cœur et d’âme, ce qu’il aura d’esprit, grand, petit ou moyen, offrira un point de concentration à la conscience publique : le mélange d’égoïsme innocent et d’altruisme spontané inhérent aux réactions naturelles d’une conscience de roi, ce que Bossuet nomme son « patriotisme inné », se confondra psychologiquement avec l’exercice moral de ses devoirs d’état : le possesseur de la couronne héréditaire en est aussi le serf, il y est attaché comme à une glèbe sublime qu’il lui faut labourer pour vivre et pour durer. Ainsi le génie de la vie, la vie d’un homme et d’une race, se trouve institué le gardien du génie et de la vie d’un peuple. Esprit avertisseur, sensibilité Page:Charles Maurras - Enquête sur la monarchie.djvu/98 Page:Charles Maurras - Enquête sur la monarchie.djvu/99 Page:Charles Maurras - Enquête sur la monarchie.djvu/100 Page:Charles Maurras - Enquête sur la monarchie.djvu/101 Page:Charles Maurras - Enquête sur la monarchie.djvu/102 Page:Charles Maurras - Enquête sur la monarchie.djvu/103 Page:Charles Maurras - Enquête sur la monarchie.djvu/104 Page:Charles Maurras - Enquête sur la monarchie.djvu/105 Page:Charles Maurras - Enquête sur la monarchie.djvu/106

  1. De la réforme et de l’organisation du suffrage universel, par Henry Lasserre.