Entre deux Jardins/01

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Entre deux Jardins
Revue des Deux Mondes6e période, tome 58 (p. 802-826).
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Entre deux jardins


I


Je pouvais avoir deux ans quand ma mère m’amena vivre chez mes grands-parents dans une petite vieille maison derrière le Trocadéro, entre deux jardins. On y arrivait par une allée de marronniers qui s’élargissait en une cour plantée d’arbres ; il y avait surtout une aubépine rose, qui se trouve en fleurs dans tous mes souvenirs ; ce n’était pourtant pas toujours le printemps ; mais tout prenait pour moi plus de valeur et de force à l’époque où le Mai tendait sas bras épineux et roses et où les marronniers étalaient, sur leurs plateaux verts, leurs pyramides de fleurettes frisées. Donc, l’aubépine au tronc noueux dominait les quelques marches qui montaient à une vilaine porte vitrée, et la fenêtre de la cuisine toujours ornée d’un chat ; elle ombrageait un petit couloir resserré entre la maison et un mur tapissé d’un maigre lierre et de toiles d’araignées. Il était clos par un portillon de treillage vert, de ce treillage qui enferme si joliment à Versailles les secrets bien gardés des petites nymphes et des satyres qui se moquent de nous sous leur fard de mousse. Mais ma barrière verte était laide, tout simplement ; soigneusement fermée à clef, elle ne s’ouvrait guère que pour le charbonnier ; ce jour-là, on voyait, derrière la vitre de la cuisine, bonne maman attentive, ses lunettes sur son nez droit de déesse grecque ; un crayon sévère à la main, elle marquait d’un trait noir sur un papier le passage de chaque sac de charbon, pour être sûre d’avoir son compte ; elle comptait aussi le sucre et dispensait parcimonieusement la bougie. Le charbonnier noircissait le couloir qui était pauvre de gravier ; mais il était fertile en courants d’air et ne voyait jamais le soleil ; aussi étais-je priée de m’en écarter comme d’un lieu malfaisant ; on y accédait de la cuisine par un petit escalier noirâtre et une porte funèbre ; je n’ai jamais su au juste si le croquemitaine dont on me menaçait devait arriver, le cas échéant, par cette petite porte maudite ou bien par le cabinet noir où maman pendait ses robes avec une mystérieuse symétrie. Je croyais ferme à ce croquemitaine ; mais un jour de grosse sottise où on voulut le faire parler, je trouvai à sa voix une telle ressemblance avec celle de bonne maman que je le supposai semblable au reste des hommes et qu’il ne me fit plus peur.


I. — LE PERRON ENCHANTÉ

Si je me suis attardée à ce vilain couloir, c’est qu’à l’autre bout, à moins de traverser la maison, on débouchait en pleine clarté, en pleine lumière, en plein soleil, dans le jardin. Oh ! mon cher jardin d’enfant ! Que je t’ai aimé, que je t’ai trouvé beau, varié et immense, simplement parce que je te remplissais de moi-même, de mes sottises, de mes petites idées et de mes grands désirs, de toutes ces choses que « mes mamans » dans la maison, prétendaient endiguer, canaliser, classer, et qui se donnaient libre cours entre tes murs étriqués que ma fantaisie repoussait à l’infini !

Et d’abord, dès le seuil de la salle à manger, c’était le perron enchanté.

N’allez pas vous imaginer quelque perron à double escalier, gracieux comme un bras arrondi, ou quelque rampe de fer forgé, harmonieusement enroulée en rinceaux. Point du tout ; c’était un bête de perron, un petit palier carré d’où descendaient, sur le côté, bien droites, sept marches de pierre, avec une rampe de fer aux barreaux unis, sans prétention, et qu’on repeignait de temps en temps. Mais tout cela disparaissait sous un fouillis merveilleux de jasmins et de rosiers qui m’ont donné pour toujours le goût des odeurs fortes ; ce jasmin partait d’un petit bout de bois noir, comme tous les jasmins, un petit bout qui ne disait rien qui vaille, et qui envoyait à tous les autres bouts des merveilles ; le buisson scintillait d’étoiles blanches comme le ciel dans une belle nuit d’août ; et cela, croyez en ma parole d’enfant, toute l’année ! L’hiver n’a pas tenu de place dans mes souvenirs ; je l’ai supprimé ; le jasmin fleuri a présidé à tous mes jeux, de même que l’aubépine, dans l’autre jardin, saluait toujours de son panache rose les graves personnages qui montaient le perron vulgaire pour être introduits chez bon papa, tout en haut, dans la grande chambre aux livres.

Pour l’enchantement du vrai perron, il y avait aussi une gloire de Dijon qui tenait vraiment bien son rang doré parmi les gloires des roses, et des rosiers plus modestes qui lançaient au jour, sans marchander, des multitudes de fleurs rouges au cœur jaune ; l’ensemble était féerique ; j’aime mieux ne pas le revoir, de crainte d’être- devenue déraisonnable, c’est-à-dire de voir les choses telles qu’elles sont.

Je m’asseyais sur une marche, je tirais ma petite robe sur mes genoux, et j’écoutais les bruits du buisson.

De l’autre côté, il y avait le grand soleil.

De la fenêtre du petit salon, où maman travaillait, elle criait tout à coup : « Pâquerette, tu n’as pas mis ton chapeau. » Quand donc les parents comprendront-ils qu’on n’a pas besoin de chapeau, quand on a des cheveux frisés, ce qui abrite bien mieux que des cheveux plats ?

J’écoutais les abeilles, si contentes de tant de parfums ; je guettais les progrès des cocons de papillons roulés dans les feuilles des rosiers ; je suivais passionnément la marche ondulée des chenilles sur la pierre chaude, je comptais leurs anneaux fauves, et j’introduisais un brin d’herbe dans l’épaisseur de leur fourrure ; elles se roulaient aussitôt en boule et ça me fâchait. Puis, pour peu qu’il eut légèrement plu, il y avait le va et vient charmant des colimaçons qui montaient et descendaient mon perron, un peu bavants à la vérité, mais si solennels. Les grands jours du perron, c’étaient ceux où Trotte-Menu, ma chatte, tenait cour plénière, suivant l’expression de bon papa. Bien sûr, ça ne se passait pas au moment où je faisais mes farces au jardin, mais à l’instant précis où maman me retenait pour m’apprendre à faire des points réguliers dans un tablier, ou bien à l’heure où bonne maman m’initiait à l’art de couvrir les pots de confiture. Trotte-Menu faisait sa grosse fourrée sur le palier du perron et sur chaque marche siégeait patiemment un magistrat de moindre importance, choisi parmi les plus beaux angoras du quartier. Au moins, c’était ce que disait bon papa en ajoutant : « Ils attendent leur heure ! » Jamais je ne me suis demandé ce que signifiait cette phrase, tant il me paraissait naturel que Trotte-Menu réunit ses semblables sur le lieu même où mes chenilles et mes colimaçons vivaient en famille.

J’avais de là d’inestimables aperçus sur les jardins voisins où je supposais que d’autres mondes, infiniment sympathiques, s’agitaient. Ainsi, je voyais un peuplier qui nous inondait de duvet blanc. J’hésitais beaucoup entre trois hypothèses. Etait-ce avec cette plume qu’on faisait les oreillers ? Etait-ce une substance envoyée par le ciel, quelque chose comme la manne des Hébreux, pour que les petits oiseaux eussent de quoi faire leur nid ? Ou bien encore, était-ce là l’arbre à colon dont j’avais entendu parler et que je confondais avec le tabac et le thé, et autres plantes brodées sur les écrans chinois du salon ?

Quand je m’ouvrais à mes mamans de cet embarras, bonne maman disait : « Que cette petite est sotte ! » et reparlait vers une armoire quelconque avec un trousseau de clefs sonore qui ne la quittait pas ; et maman me regardait, ne disait rien, et rentrait tristement dans ses pensées personnelles.

Du côté de la cour, j’apercevais un arbre qui me troublait bien autrement ; on ne me laissait guère de ce côté-là à cause des allées et venues et des autres pavillons de l’allée. Ce devait être un très beau vernis du Japon ; les branches du bas étaient coupées ; deux troncs immenses montaient, montaient, portant une tête majestueuse. Suivant les jours ou suivant les vents, elle semblait supporter les nuages, ou elle paraissait bénir des peuples agenouillés, ou elle lançait des supplications vers un ciel qui n’entendait pas : c’était magnifique.

Je me disais que ce devait être ainsi en Amérique, ou dans le désert, car j’avais vu des arbres analogues sur des images, avec des boas enroulés autour des branches ; et sur l’une d’elles, un voyageur éperdu avait grimpé tout en haut de ce tronc pour échapper à un lion installé en bas et guettant sa victime. Je ne savais plus si tout cela se passait dans le livre ou au pied de l’arbre merveilleux plein d’inconnu, trois jardins plus loin ; j’aurais bien voulu aller voir ; mais ce fut qualifié de prétention ridicule ; une petite fille bien élevée n’allait pas chercher l’Amérique chez les voisins, mais allait au Bois ou au Trocadéro avec son cerceau.

Jamais on ne m’a confiée à une domestique ; et je me suis surtout promenée, avec bon papa, qui lisait imperturbablement la Revue des Deux Mondes, en marchant la tête un peu penchée à gauche.
II. — UNE INJUSTICE

Ceci est l’histoire de la plus grande injustice.

Un jour, que je situerai vers ma cinquième année, des amis que bon papa avait obligés (il ne fit que cela toute sa vie), voulant me faire un joli cadeau, m’envoyèrent une coiffeuse de poupée. J’adorais les cadeaux, les paquets à défaire, la nouveauté introduite dans la maison dormant sur elle-même ; je défis, au milieu de tous mes parents réunis, ficelles, papiers bruns, papiers de soie, faisant durer le plaisir en enfant qui sait déjà qu’il ne faut rien gaspiller et tirer de la moindre chose le plus de parti possible. Quelle ne fut pas ma joie en découvrant une amour de toilette, mousseline à pois sur satinette bleue, glace au milieu, et flots de rubans retenant une infinité de petits flacons ! Le lubin, la violette, la rose, le muguet, parfums connus et parfums inconnus, tout y était en minuscules échantillons, sans compter les brosses et les peignes ; j’étais éblouie, subjuguée ; j’avais une faiblesse pour les parfums et j’entrevoyais des délices sans fin. Quand je levai les yeux sur mes mamans pour leur faire partager cette joie, je vis des visages fermés et hostiles. Elles qui n’étaient pas toujours d’accord, furent unanimes pour déclarer d’un ton péremptoire et définitif. L’une après l’autre ou toutes les deux à la fois, je ne sais plus :

— Tu ne joueras pas avec cette toilette ; ce serait déplorable ; c’est un jouet de petite fille riche ; tu es pauvre. Jamais tu n’auras les moyens d’avoir une coiffeuse semblable ni tant de flacons ; donc, il ne faut pas t’y habituer et te procurer des regrets pour plus tard.

C’était la foudre qui me tombait dessus, le versai d’abondantes larmes, tellement de larmes que j’en fus moi-même effrayée et que je m’écriai avec un sincère regret de les perdre : « Oh ! mes larmes, mes larmes ! » Maman m’offrit ironiquement de les recueillir dans un flacon de cristal à bouchon doré. Vexée, je me tus : entre temps, la coiffeuse avait disparu dans sa triple cuirasse de papiers de soie, papiers bruns et ficelles, et fut montée incontinent sur la planche supérieure du petit grenier. Ce petit grenier était au deuxième étage et renfermait les malles, les paniers, les papiers d’emballage, le moine pour bassiner les lits et l’armoire aux confitures. Chaque fois qu’on m’y envoyait faire une commission, je lançais un regard d’amour et de regret sur la fameuse toilette. De temps en temps, j’en parlais timidement et j’obtenais toujours la même réponse : « C’est inutile, c’est un jouet de petite fille riche. » De ce jour, je conçus le regret d’être une petite fille pauvre et je n’y avais pas encore pensé.

Le plus amer arriva en un temps impossible à déterminer ; peut-être trois ou quatre ans plus tard.

Mes mamans jugèrent qu’elles avaient un cadeau à faire à une enfant, laquelle se trouva justement être riche ; il fallait un jouet peu banal, qui sortit de l’ordinaire. On chercha.

La coiffeuse ! quelle trouvaille ! Oui, on alla chercher ma coiffeuse au petit grenier, on la défit devant moi, on l’épousseta (oh ! L’amertume de cette poussière et de ce renoncement ! ), on la réemballa, et on l’expédia à la petite fille riche. J’ai oublié son nom, heureusement, car je l’ai haïe. Et je sens maintenant que je l’ai haïe de cette haine qu’une moitié de la société a pour l’autre. Je jugeais que mes parents n’avaient pas eu le respect de ma propriété ; eux estimaient qu’ils étaient dans leur droit de parents ; quel malentendu ! Loin d’apprendre le détachement, ma petite âme était en pleine révolte.

Un peu plus tard, ce fut bien pis ; je jugeai ma famille inconséquente.

Voici comment.

Bonne maman était d’une adresse merveilleuse ; tout, sous ses doigts, prenait un aspect féerique. Elle avait le talent inouï, avec une feuille de papier et des ciseaux, de faire des découpures de l’imagination la plus poétique ; vases de fleurs, balustrades, grands arbres, paysages fantômes, naissaient à mesure que tournaient les ciseaux ; c’était la grande ressource pour me décider à avaler la manne qui était la purgation familiale ; penchée dans mon petit lit, le menton dans la main, je suivais le mouvement gracieux des doigts fins de bonne maman, attendant avec un intérêt haletant la suite de ses inventions.

Or, j’avais une poupée, une certaine Jeanne, qui était laide. Bonne maman s’avisa qu’elle n’était vêtue que de haillons, et décida séance tenante de lui faire un trousseau ; elle avait dans son placard une boîte de délicieux chiffons où elle ne me permettait pas de puiser ; elle s’attela avec la femme de chambre pendant deux jours au trousseau de Jeanne ; et je vis sortir du néant une robe verte et marron à volants, une robe gorge de pigeon, un manteau de velours noir doublé de jaune et bordé de fourrure, plusieurs chapeaux, enfin des choses exquises de goût, où elle excellait. Je fus d’une rare impertinence ; car tout à coup l’histoire de la coiffeuse me revint comme une nausée. Un flot de méchanceté m’inonda et je n’hésitai pas à l’extérioriser. « Pourquoi, dis-je, d’un air naïf, m’avoir privée de la coiffeuse, et me faire un trousseau pour Jeanne beaucoup plus élégant que mes propres robes ? »

Il devait y avoir une certaine logique dans mon raisonnement, car ma famille fut épouvantée. Je n’ai gardé que le souvenir confus d’un brouhaha où surnageaient les mots : ingratitude, caractère impossible, sera très malheureuse dans la vie, etc…

Maintenant que j’ai écrit cela, je me sens vengée.


III. — LE CABINET DE BON PAPA

« Allons, allez-vous en, Mademoiselle Pâquerette, vous m’empêchez de travailler. » Ceci signifiait que j’avais poussé à bout Mlle Eugénie Ménage, la femme de chambre qui cousait, au rez-de-chaussée, dans la petite lingerie, si bien située dans l’enfilade de l’allée ; j’avais fourré ses épingles dans les raies du parquet, cassé ses aiguilles, embrouillé le fil et caché le centimètre ; de plus, j’avais introduit un bout de papier entre le cou et le col de cette innocente fille. Une camarade m’avait joué ce tour détestable, et, comme de juste, je le rendais à une autre.

Me voilà à la porte, que faire ? La cuisine, cette pièce odorante et chaude, chatoyante de reflets de cuivre, m’était interdite ; le vestibule ne me disait rien ; je le savais par cœur ; je connaissais tous les défauts des carreaux noirs et blancs ; dans l’un, on retrouvait vaguement la France, dans un autre la silhouette à toque d’un vieux juge, enfin chacun avait une physionomie particulière et me parlait. Ce jour-là ils étaient muets : j’enfilai l’escalier et j’arrivai fièrement au premier étage où maman corrigeait des épreuves pour bon papa près de bonne maman qui tricotait. Tout alla bien au début. « Eugénie t’a donc renvoyée ? dit maman. — Non répondis-je avec l’accent de vérité que donne parfois le mensonge ; c’est moi qui ai eu assez d’elle ! »

Bonne maman passa ses aiguilles à tricot dans sa fanchon et me conta une histoire ; mais un mauvais génie me poussait, et il se trouva au bout d’un instant que j’avais embrouilla les feuilles d’épreuves de la maison Hachette et que j’avais confié le peloton de laine à la chatte qui n’avait pas hésité à s’en servir à sa façon. « Va-t-en, monstre, » déclara une voix énergique, et me voilà sur le palier du premier étage, très ennuyée de ma personne.

Je m’avisai que le cher, l’indulgent bon papa, ne m’avait pas vue depuis le déjeuner, et je me lançai à l’assaut du second étage. J’ouvris une porte et une aimable voix ravie s’écria : « Te voilà, ma chérie, ma mignonne et mon amour ! » Oh ! le cher son de voix, et le délicieux regard de tendresse ! Voici ce que voyait le bon papa dans l’embrasure de la porte : une petite fille aux joues rebondies et très roses qui prenaient toute la place et n’en laissaient presque pas aux yeux tout petits : un nez en l’air, une bouche dont il n’y avait rien à dire, un honnête menton bien à sa place ; mais une cascade de cheveux frisés, tenus par un nœud grenat qui se déplaçait souvent ; beaucoup d’animation et de vie et surtout un grand air d’amabilité qui n’empêchait aucun défaut de fleurir !

A son tour, voici ce que voyait la petite-fille : un petit bon papa dans un veston à brandebourgs, les pieds dans une éternelle chancelière, et dont le crâne luisant, ceint d’une auréole de cheveux noirs frisés, se détachait sur la fenêtre. Derrière des lunettes, des yeux gris, des yeux de myope au regard fin et spirituel, dont la malice eut été incisive, n’était la charmante bonté. Selon l’usage, il penchait un peu la tête à gauche et écrivait de minuscules pattes de mouches ; souvent ses plumes n’avaient qu’un bec ; on lui passait toutes les vieilles plumes de la maison, et il les grattait sur une pierre grise et longue, comme un oiseau qui fait son bec ; il prétendait que ses plumes étaient des merveilles ; mais personne n’a jamais pu écrire avec.

Un bureau devant lui, et un bureau à sa gauche l’enserraient étroitement ; ils étaient jonchés de papiers à en-tête de l’Université de Paris, que des bronzes retenaient en vain, par-ci, par-là ; cette Université lui faisait une forteresse. D’un côté de l’encrier-pendule était l’encre ; de l’autre, le sable bleu mêlé de poudre d’or qui m’éblouissait ; on m’avait appris que les enfants ne doivent pas faire d’observations à leurs parents ; aussi n’osai-je jamais blâmer le gaspillage de tant d’or !

A gauche, il y avait la mappemonde céleste qui me déplaisait parce que je ne voyais aucune ressemblance entre elle et le ciel de mon jardin où je ne retrouvais pas les mêmes étoiles. À droite, la mappemonde terrestre et ses lignes de navigation. Que je les ai suivies, que j’ai fait de voyages en marquant les escales de mes petits doigts sales aux ongles mangés !

Oh ! Baudelaire, que de petits enfants ont dans le cœur et dans le sang l’Invitation au voyage !

En face du bureau une pendule notre dispensait le temps, entre deux coupes noires, au-dessus d’un choubersky ; il ronronnait et puis, plouf ! on entendait la charge de charbon descendre et une pluie d’étincelles incandescentes tombait dans le tiroir aux cendres entr’ouvert. De chaque côté, deux fauteuils de velours vert s’offraient avec disgrâce. Mais tout autour de la pièce, dans les bibliothèques, sur des rayons, s’étalaient, s’empilaient, s’écroulaient les livres, les divins livres ! Comme mes mains étaient toujours douteuses, il m’était défendu d’y toucher, et je les contemplais, comme les fleurs du jardin, les menottes sales derrière le dos ; malgré un air frondeur et des boucles toujours en mouvement, j’étais une petite fille très obéissante. Je passais rapidement devant l’Histoire de France d’Henri Martin, je distinguais parfaitement M. Taine de Sainte-Beuve, parce que l’un avait une couverture jaune à rinceaux marrons, et l’autre, un papier gris bleu sur une grande édition. Je déchiffrais là-dessus Port-Royal ; je savais qu’il ne fallait pas questionner bon papa quand il préparait ses leçons pour Polytechnique ou qu’il faisait ses rapports académiques ; mais je supposais, puisque ce port était royal, que ce devait être un refuge superbe pour des bateaux magnifiques et spéciaux, comme j’en voyais sur une vieille gravure de la salle à manger.

Quand on y réfléchit, je n’avais pas absolument tort quant au fond ! Mais je m’absorbais surtout dans la contemplation de petits bouquins grecs et latins et de classiques du XVIIe, dont les vieux des fauves charmaient mon œil ; j’aimais déjà, sans m’en douter, la couleur ; il y avait aussi, au-dessus de ma portée, un Shakspeare ; mes connaissances n’allaient pas encore jusqu’aux reliures de vieux veau, mais celle-là me paraissait de satin, et j’aurais aimé la caresser.

Donc, ce jour, où j’allais d’étage en étage en quête de distractions, je pris, sur le bureau de bon papa, un des papiers à moi destinés ; il y en avait un petit tas sous une pierre portant l’inscription : tombeau des Scipions à Rome. Je pris aussi un crayon et je fis un barbouillage quelconque, tout en rond ; je le tendis au complaisant bon papa : « Qu’est-ce que cela représente ? — Oh ! fit-il, le joli château ! quelle charmante demeure ! — Et ceci ? repris-je, après avoir barbouillé un autre papier. — C’est certainement, affirma le très complaisant bon papa la forêt où se perdit le petit Poucet. — Et cela ? tendant mon troisième barbouillage au trop complaisant bon papa qui crut cette fois distinguer un navire battu par la tempête ! L’enfance est inlassable ; triomphante de ces compositions où je ne croyais pas mettre tant de choses, je prétendis continuer ; mais bon papa avait la vivacité tout près de la patience ; il lança sa chancelière, ouvrit brusquement la porte : « Va-t-en, dit-il, tu es insupportable et tu dépasses la mesure, laisse-moi écrire et va retrouver tes mamans. » Et il me poussa dehors en faisant taper la porte. J’étais prodigieusement vexée, d’autant que cet éclat où bon papa n’avait mis aucune mesure avait été entendu du premier étage, où mes mamans riaient de tout leur cœur de cette scène qui n’arrivait pas pour la première fois !

Je m’effondrai sur une marche de l’escalier ; la chatte passa d’aventure ; je la saisis dans mes bras et je pleurai abondamment dans sa fourrure : « Oh ! Trotte-Menu, si tu savais, si tu savais !…

Trotte-Menu savait, si bien qu’elle ne s’affligea pas ; elle se mit à jouer avec les frisettes de mon front, les mordilla, s’étrangla, et finit par se fâcher, elle aussi…


IV. — BONNE MAMAN

Il y avait d’innombrables bonnes mamans ; il y en avait de redoutables, d’assez quinteuses, et de très séduisantes ; les trois principales étaient la bonne maman du matin, celle du dimanche, celle du passé.

Celle du matin siégeait à la cuisine d’où montaient de véhéments, « non non, non, non, non, non, non, » adressés de l’accent le plus vibrant à la cuisinière au sujet du marché mal fait ou d’un plat de confection douteuse. Maman, conciliante, lui disait : « Mais laisse donc cette fille un peu tranquille, tu es toujours sur son dos. » Bon papa, très gourmet (il raffolait des petits grands dîners), s’opposait : « Laisse ta mère, elle me fait des sauces à faire revenir un mort ! » Bonne maman du dimanche, vêtue d’un long fourreau de velours violet et coiffée d’une fanchon de dentelle blanche piquée d’un bouquet de violettes de Parme, trônait, droite, distinguée et un peu hiératique, dans le grand fauteuil à gauche de la cheminée du salon ; elle recevait, elle était toute à son affaire et aurait carrément renié sa cuisine !

Bonne maman du passé n’était pas là régulièrement ; mais les après-midi où ses pauvres yeux ne lui permettaient même plus le tricot, elle s’asseyait à côté du feu sur une chauffeuse de tapisserie, le dos à la fenêtre ; et, son fin nez droit entre l’index allongé et les autres doigts repliés, elle songeait profondément. A quoi pensiez-vous, bonne maman, dans cette attitude énigmatique ? Et que vous étiez loin de nous !

Etiez-vous donc quelque part dans cette garrigue où vous étiez née et qui avait imprimé sur vous tous ses caractères ? De fait, vous étiez, comme elle, comme ce pays de Montpellier, tout vent ou tout soleil, pierreuse et difficile comme les sentiers de chèvres où vous aviez joué, inattendue, provocante et parfumée comme les collines que la lumière du Midi change chaque jour, tempétueuse comme un jour de mistral, embrouillée comme un tourbillon de poussière sur une route blanche, étincelante comme un ciel d’avril sur le Rhône, ensorcelante comme un de ces petits chemins qui serpentent dans les vignes et vont finir dans les buissons de thym entre des oliviers charmants, où jouent des dieux inattendus. Vous étiez tout cela et bien d’autres choses encore ; tout ce divin Midi, qui a l’air d’avoir sauté de Grèce chez nous en faisant un bond par-dessus l’Italie, vous le faisiez passer dans vos récits et vos contes, dans les histoires de vendanges de Vendargues et de chasses dans les lagunes d’Aigues-Mortes. Si bien que, lorsque j’y fus à mon tour, quelque vingt-cinq ans après, rien ne m’étonna, je reconnus tout, tout me fut familier. C’était ma vraie patrie.

Soyez bénie pour m’avoir donné une si juste vision des choses !

Dans ce Montpellier, sous Louis XV à peu près, mon trisaïeul Lajard épousa la fille de son tailleur, parce qu’elle était très belle, très blanche et du plus beau blond vénitien ; mes arrière-grand’tantes, désolées, penchèrent un peu plus leur visage sur leurs broderies de laine, faites au point de chaînette, sur de la toile piquée ; on trouve encore ce genre de broderie du XVIIIe chez les antiquaires de ce coin du Languedoc.

Mon bisaïeul, Dominique, servit Bonaparte au Commissariat des guerres : puis il épousa à son tour, le 23 germinal an XI, la fille d’une petite commerçante, parce que, elle aussi, elle était belle, blanche et rousse. Bonne maman, baptisée Mélanie, naquit la neuvième de ce mariage ; son frère aîné avait déjà vingt et un ans et jouait de la guitare sous les fenêtres des belles. Mme Lajard ne s’occupa guère de cette petite tard-venue et l’abandonna à une vieille servante du nom de Bellou. Bellou laissa bonne maman jouer à son aise avec les polissons de la rue de la Blanquerie. Elle me racontait que, dans cette rue très en pente, quand il y avait eu une grosse pluie d’orage, le ruisseau devenait torrent, dégringolait avec un bruit de tonnerre, emportant tout ce qu’il rencontrait, dés, sous, ciseaux, enfin mille merveilles.

Sur la foi de cette histoire, chaque fois qu’il avait plu un peu fort, je demandais à grands cris à sortir pour explorer le ruisseau de la rue Scheller avant que les autres enfants n’eussent tout pris !

Mme Lajard ne brillait pas par l’ordre ; elle avait la table hospitalière et le cœur généreux ; mais elle ne connaissait pas plus la valeur de l’argent que celle des tapisseries. Ainsi, un jour d’hiver glacial, elle s’avisa que le carrelage de la salle à manger n’était pas réchauffant, et elle dit à Bellou : « Dépends cette tapisserie qui ne fait rien au mur, et coupe dedans des ronds pour mettre sous les pieds. »

Cette tapisserie représentait l’histoire de Pénélope ; les têtes des prétendants allèrent s’aligner devant les chaises, comme dans les parloirs de couvent ; la toile de Pénélope fut dispersée ; et ce ne fut pas là la moindre des aventures que connut dans sa longue carrière le divin Ulysse !

Un jour, Mme Lajard s’aperçut que Mélanie était insupportable et elle la fourra au couvent. Les sœurs, Dieu ait leur âme ! se découragèrent très vite d’apprendre l’orthographe, l’histoire et la géographie à cette paresseuse doublée d’une révoltée ; mais elles découvrirent qu’elle avait un talent merveilleux d’adresse dans les doigts ; elles l’assirent à coudre, et Mélanie, à qui ce genre de travail plaisait, fit merveilles sur merveilles aux dépens de son instruction.

Là, j’embrouille les récits de bonne maman ; sa mère mourut, étouffant et cherchant en vain à parler sans que personne songent à lui tendre un crayon, souvenir qui désespérait bonne maman dans ses vieux jours.

Son père traîna, et elle dut le soigner avec un furieux dévouement, car dans son testament, où à la vérité il ne laisse rien, il lègue ses quelques meubles à Mélanie, pour les soins remarquables qu’elle lui a donnés.

Bonne maman, jusqu’à son mariage, vécut très pauvre avec son frère Achille et sa sœur Amélie, faisant avec elle d’admirables travaux que vendaient les magasins de broderies de Montpellier ; ici se place un trou béant, je ne sais plus rien ; de dix-huit à trente ans, bonne maman, qu’avez-vous senti, qu’avez-vous éprouvé ? De quoi avez-vous vécu, de quoi avez-vous souffert, qui avez-vous aimé ? Une fille du Midi que le soleil chauffe et que le vent brûle cache un cœur de braise.

Jolie Mélanie Lajard, à votre tour si blanche et si dorée, avec vos deux regards noirs au-dessus de votre nez de ligne antique, vous qui chantiez les romances du Languedoc en patois, et à qui on adressait des vers sur vos lèvres entrouvertes comme un bouton de rose, pourquoi n’avez-vous pas raconté votre cœur, pour que je le raconte à mon tour ? J’y toucherais avec autant de vénération qu’on touche à ces taffetas anciens qui se fendent au regard, ou à ces fines dentelles qui tombent en une poussière ténue…

Bonne maman avait donc trente ans quand bon papa, récemment sorti de l’Ecole normale, fut envoyé professeur à Montpellier ; il la rencontra chez des amis, et, sans hésiter, lui si timide, il lui vola un ruban rose. Je conserve ce ruban comme je conserve la guitare de l’oncle Gustave qui a chanté l’amour sous les balcons cintrés de Montpellier : ce sont de précieuses reliques.

Ils s’aimèrent, et un beau jour, ou plutôt une belle nuit, à minuit selon l’usage, ils se marièrent à l’église Saint-Pierre.

Bonne maman, par une bise glaciale d’hiver montpelliérain, fit ses visites de noces en robe de mousseline courte, petits souliers et manteau de velours. Puis elle s’enferma dans la stricte économie d’un petit ménage, jusqu’à ce que, deux ans après, le succès de la thèse de bon papa l’envoyât professeur à Paris, dans ce lycée Bonaparte où toute la génération d’hommes qui brillèrent depuis 1860 lui passa entre les mains.
V. — MON VIEIL AMI

Il était professeur de quatrième au lycée Janson, et, sa classe finie, il passait très souvent le matin à la maison ; un peu plus jeune que bon papa, il l’aimait d’un dévouement absolu, avec une admiration aveugle et un rien de respect. Cela me paraissait tout naturel que bon papa inspirât ces sentiments ; mais j’ai remarqué depuis combien sont rares ces affections complètes, sans envie, sans jalousie, avec un peu d’humilité dans leur profondeur ! Vieux garçon et grand chasseur, il envoyait de la Somme à bonne maman des lièvres très appréciés.

M. Dabout arrivait un peu avant onze heures, c’était le moment du déjeuner, car bon papa se rendait à la Sorbonne au début de l’après-midi, et il y allait en bateau, ce qui n’était pas pour le mettre en avance. Dès onze heures moins un quart, bonne maman activait la cuisinière et bon papa descendait des hauteurs du deuxième étage ; il s’installait devant le poêle du vestibule, rouge de coke, et, les mains derrière le dos, se rôtissait ; il lui arrivait de roussir son pantalon et de brûler ses souliers ; bonne maman s’indignait, mais lui restait d’une indifférence olympienne : « Mon rêve, disait-il, serait d’aller en haillons dans un carrosse à quatre chevaux. — Mais le malheur, s’écriait maman, c’est qu’en attendant le carrosse, tu as les haillons ! Viens ici que je te brosse. » Et bon papa se laissait brosser de la plus mauvaise grâce du monde ; le dos, ça allait encore, mais par devant, c’était fatal ; il voulait justement essuyer ses lunettes, et sa main rencontrait la brosse, qui, naturellement, le cognait.

Sur ces entrefaites, la bonne figure rose et les courts cheveux gris de M. Dabout paraissaient à la porte vitrée ; aussitôt mes mamans le prenaient à témoin, et lui énuméraient les derniers méfaits de bon papa, concernant généralement sa toilette ou des économies ridicules de locomotion. Bon papa se chauffait toujours de cet air innocent qui en sait plus long que tout le monde. M. Dabout, bien embarrassé, ne voulant ni donner tort à son idole, ni se compromettre, grattait son crâne gris et rose en disant : « Ah ! ce bon papa, ce bon papa ! »

Et tout le monde était satisfait.

Le jour où bon papa fut élu à d’Institut, ce fut M. Dabout qui alla attendre le résultat dans l’antichambre de la salle des séances. A la maison régnait une fièvre silencieuse : on entendait la plume de bon papa grincer sur son papier. Pour ma part, j’avais compris que la sagesse était le seul parti à prendre, vu les circonstances spéciales. Mes mamans s’agitaient : « Il devrait être là, » disait bonne maman, dont la fanchon s’était légèrement déplacée.

Tout a coup, la petite porte brune au bout de l’allée fut brusquement poussée, et M. Dabout surgit, courant, son chapeau à la main, les basques de sa jaquette sautant derrière lui.

« Le voilà, il court, cria maman, c’est que papa est élu ! »

Elle se précipita dans l’escalier et arriva à la porte en même temps que l’excellent ami qui lui sauta au cou, en s’écriant : « Ça y est ! »

Mon Dieu ! était-il heureux ! il était en nage, et les perles de sueur se confondaient sur ses joues avec des larmes de joie ; tout essoufflé, il ne pouvait plus parler. Bon papa descendait l’escalier avec une majesté détachée que je soupçonne aujourd’hui d’avoir été feinte !

Je venais d’apprendre dans mon histoire grecque que le coureur annonçant à Athènes la victoire de Marathon, ayant couru trop fort, mourut épuisé ; en arrivant. J’étais très préoccupée de l’état de M. Dabout ; mais je constatai avec plaisir qu’il ne mourut point. L’entretien ayant tourné sur les voix que bon papa avait eues ou pas eues, je retournai à mes propres affaires dans le jardin.

Monsieur Dabout me faisait au jour de l’an d’appréciables cadeaux tels qu’un panier à ouvrage, six cuillers en argent, ou encore une inestimable boite de cartes de géographie en patiences ; je maniais avec une joie indicible les pays, et les flots de la mer, et les continents ; rien ne me passionnait comme la carte de l’Océanie, très difficile à cause de la quantité de liquide ; mais je tenais bien en main mon Equateur et mes tropiques, et une fois ceux-ci en place, le reste allait tout seul. Mes petites amies avaient un goût immodéré pour ce jeu, mais il fallait les surveiller, pour que ces gâcheuses ne me perdent pas de morceaux ; je ne sais plus quelle est la peste qui m’a égaré le Portugal et la pointe du Jutland !

L’année où je commençai à aller au cours, ma sage maman, ma Minerve de maman, demanda à M. Dabout de me donner un petit bureau de travail pour ranger mes cahiers et mes livres. Le jour de la Saint-Sylvestre, le bureau arriva, solide sur ses quatre pieds, noir, doté d’un grand tiroir et de quatre petits, et d’une molesquine verte sur la planche qui se tirait pour écrire.

Je le reçus avec une suprême indifférence ; maman me fit valoir les qualités sérieuses et diverses de ce meuble ; moi, je trouvais que j’écrivais très bien sur la table du petit salon, et j’estimais que mes livres n’encombraient pas la commode de maman. Je m’endormis, convaincue que mon vieil ami allait arriver déjeuner le lendemain avec un séduisant cadeau sous le bras. Il arriva les mains vides, et son bon visage habituel me parut tout à coup détestable ; devant mon silence de mauvais augure, maman m’engagea avec calme à remercier M. Dabout de ses charmantes étrennes si utiles. Une tempête, une trombe, un cyclone ne se déchaînent pas plus soudainement que moi ce jour-là :

— Ah ! c’est cela, ton cadeau ! Eh bien, il est joli ton cadeau, je t’en fais mon compliment ! Tu peux le remporter, ton cadeau ! Non, mais a-t-on l’idée de donner à une petite fille pour ses étrennes un objet de travail ? Mais une chose pour travailler n’est pas un cadeau ! etc. etc…

Maman, qui prévoyait beaucoup, n’avait pas prévu cela ; il y eut un moment d’embarras général ; mon vieil ami cherchait un point d’appui dans l’espace, bégayait, s’excusait, offrait de faire changer le malencontreux bureau par le magasin !

Malheureusement, j’avais l’éloquence courte ; et bien que bon papa parlât toujours de la dignité avec laquelle je me tirais des situations délicates, je ne sus pas me tirer de celle-là ; au comble de l’émotion, je me mis à pleurer ; quand les enfants pleurent, les parents reprennent le dessus.

Maman, seule coupable de ce fameux bureau, accabla mon vieil ami d’excuses, de remerciements ; bonne maman renchérit ; on se moqua de moi abondamment ; bon papa fut sans doute spirituel et le déjeuner délicieux.

J’aime mieux ne pas me souvenir de la suite de ce néfaste jour de l’an.


VI. — L’AVENUE HENRI MARTIN

Les enfants qui habitent le cœur de la ville sont las des squares poussiéreux et soupirent après ce bois de Boulogne lointain où on les mène un dimanche, par hasard. Pour ma part, j’en étais saturée ; c’était presque une promenade quotidienne ; sitôt après le déjeuner, vers midi, bon papa prenait la Revue des Deux Mondes, dont les gros caractères se lisaient bien en marchant ; et moi, mon cerceau ou ma toupie avec son fouet ; et nous partions, tout le long de l’avenue Henri Martin. En toute saison, à cette heure-là, elle était royalement déserte et parfaitement ennuyeuse pour une enfant ; mais si elle m’ennuyait alors d’un bout à l’autre, aujourd’hui, il me plait de la suivre, de la reprendre du commencement, et d’aller lentement jusqu’à la fin, en flânant et en me souvenant, précisément de ce pas de flânerie qui impatientait la vivacité de mes très jeunes années.

Au printemps, je m’amusais à épier les progrès des gros bourgeons de marronniers ventrus et poissés, brillants et vernis, et des petites feuilles vert de cœur de laitue, plissées comme des éventails, que je voyais s’élargir chaque jour ; puis, quand leurs grandes palmes étaient formées, la quadruple voûte d’arbres assombrissait l’avenue ; le soleil n’avait qu’une toute petite place restreinte, sur laquelle les belles feuilles palmées étalaient leur ombre nettement dessinée, mouvante au moindre vent.

Si la pluie tombait, il pleuvait aussi des fleurs de marronniers, et c’était sur le trottoir une crème blanche et rose, au parfum vanillé.

Un peu plus tard, je guettais la formation des petits marrons verts ; et si bon papa rencontrait quelque connaissance et s’éternisait à parler politique, je les comptais sur leur grappe et je m’étonnais qu’elles n’eussent pas toutes le même nombre de marrons.

Beaucoup plus tard, quand mes marrons avaient pris leur belle couleur fauve et chaude, je m’en faisais un cortège le long de l’avenue, les lançant à grands coups de pied pour qu’ils me précèdent triomphalement. Maman affirmait que ce manège abîmait mes chaussures ; mais c’était une grave erreur. Vers la même époque, j’admirais encore les dernières feuilles de mes marronniers qui pendaient comme de larges gouttes d’or en fusion ; et après, quand ils étaient dépouillés, de propos délibéré je ne les regardais plus ; je l’ai déjà dit : l’hiver n’a pas de place dans mes souvenirs.

Dès l’entrée de l’avenue, il y avait le cimetière ; j’insistais pour y être menée ; on refusait avec la même insistance. Ces grands murs de pierre verdie et très lézardée m’attiraient, et surtout le jardin désordonné, et étrange que j’apercevais, maigre ma toute petite taille. Je ne m’arrêtais pas aux délicieux acacias qui, encore maintenant, dessinent une dentelle aux fines arabesques sur le ciel ; et mon regard fouillait la masse sombre des vieux cyprès pointus, ramassés sur eux-mêmes, pleins de pensées filant vers le ciel par cette pointe qui vise le but comme une flèche, si différents de ma vive aubépine et de mes tendres marronniers. Je voyais quelques blancheurs émerger de ce noir ; pour moi, c’étaient les fleurs des cyprès ; éprouvant le besoin d’en être très sûre, je le dis à bon papa ; bon papa m’expliqua que c’étaient les tombes que j’apercevais à travers le feuillage ; cette explication ne me satisfit pas ; je la jugeai erronée, et elle ne fit que me fortifier dans mon idée première. « Non, non, dis-je, ce sont les fleurs des cyprès, et c’est tout naturel qu’un arbre noir ait des fleurs blanches, puisque notre aubépine verte a des fleurs rouges ; maman m’a appris les couleurs complémentaires ; j’en suis certaine. » Et ne me souciant pas d’être éclairée davantage, je donnai un sonore coup de baguette à mon cerceau que je suivis sur le trottoir d’asphalte.

Après le cimetière venaient de vraies montagnes ; elles ondulaient, se vallonnaient, se couvraient au printemps de coucous et de violettes, et offraient aux vaches et aux chèvres une assez belle herbe, Un jour, je vis venir des hommes avec des pioches, des tombereaux et des chevaux ; on attaqua le flanc de ma montagne, on y fit de profondes tranchées ; je vis distinctement dans leur coupe la couche d’herbe verte, la couche de terre noire, et puis la glaise jaunâtre ; la verdure, les racines des coucous et des violettes, la belle terre et le sable s’empilèrent pêle-mêle dans les tombereaux ; on emporta je ne sais où la montagne, et on la remplaça par de très vilaines maisons. Peut-être sont-elles devenues très riches d’âmes et d’idées par tout ce qui s’est exhalé d’humain entre leurs murs ; mais elles sont restées sans visage… je veux dire : sans expression, parce qu’elles sont sans persiennes ; leurs fenêtres sont des trous à volets de fer repliés ; les persiennes sont aux fenêtres ce que les paupières sont aux yeux. Celles-ci font le regard, le varient, le voilent, en cachant l’ardeur ou la malice ; les persiennes animaient pour moi les logis blancs, bas et vieillots qui bordaient jadis mon avenue. J’en faisais des personnes, je leur donnais des noms, j’interprétais leurs mouvements comme les nuances d’un visage. Les volets peints de blanc bleuté étaient-ils grands ouverts ? C’était signe de franchise, de bonne humeur, d’accueil hospitalier. Etaient-ils demi-clos ? c’était du mystère et un peu d’ironie. Un seul volet battait-il au vent ? quelle marque de désordre ! Ou bien les deux étaient-ils hermétiquement fermés ? C’était quelqu’un qui se cachait, voulant absolument éviter la curiosité de l’extérieur. Quand j’avais épuisé tout ce que la vieille maison avait à me dire, je donnais un coup de baguette à mon cerceau, mes boucles sautaient sur mon dos, et je courais en interroger une autre, charmée de l’aspect différent que prenaient chaque jour les aimables logis.

Brusquement, ils s’arrêtaient, et c’était le chemin de fer. La grille se dresse toujours sur le trottoir d’asphalte, cette grille derrière laquelle j’ai passé des moments merveilleux au-dessus de l’abîme noir où roulaient les trains. Bon papa savait bien qu’une halte indispensable s’imposât là ; et il se promenait de long en large en lisant, le cher homme !

Oh ! ces trains de ceinture ! Comme je les ai embellis ! comme je les ai remplis de gens charmants et élégants, généralement puisés dans les livres de Mme de Ségur ! Comme je les ai lancés dans des directions, magnifiques, tirées de l’histoire sainte ou de l’histoire grecque ! Pauvres trains de fortifications et de banlieue, vous n’avez jamais su les pays enchantés d’où je vous faisais venir et vers lesquels je vous renvoyais généreusement !

Dans le tournant de la Muette, encadré de verdure, la locomotive apparaissait d’abord, avec son panache de fumée blanche. Cette fumée grandissait, grandissait ; on ne voyait plus qu’elle ; elle se développait en énormes cumulus ; ses rouleaux d’ouate se déroulaient, cachaient les maisons, puis le ciel ; et enfin, à l’instant terrible de fracas où la locomotive s’engouffrait sous le tunnel, la fumée engloutissait la grille, et aussi ma petite personne ; je ne voyais-plus rien, je ne me voyais plus, j’étais transportée, enivrée, soulevée, j’avais le vertige et je m’attendais chaque fois à me retrouver en plein ciel, installée entre des petits nuages pommelés…

Mais je me retrouvais cramponnée aux barreaux, à mesure que les dernières volutes de fumée se dissipaient, que le paysage réapparaissait et que le fourgon des bagages passait, bon dernier, avec un employé qui agitait un drapeau rouge en se penchant un peu.

Un coup d’œil furtif vers bon papa : « Bien, me disais-je, il est très absorbé dans sa lecture, ne disons rien, et attendons le prochain train. »

La vision magnifique, l’enivrement de la fumée, le mirage éblouissant recommençaient, et jamais le beau panache blanc ne m’emportait ; et jamais mon espoir ne se lassait, et je considérais avec un mépris profond les petits enfants qui regardaient passer les trains, tout bêlement, en poussant des petits cris, sans soupçonner tout leur mystère qui me troublait en me ravissant. Mais, par malheur, il arrivait que bon papa parvint à la fin d’un chapitre ou d’un article ; il s’apercevait alors de la longueur de la station qu’il avait faite là ! « Ah ça, Pâquerette, est-ce qu’il y en a pour jusqu’à demain ? »

Vite, en route, mon cerceau ; car j’étais dressée à ne pas me faire dire les choses deux fois. Je longeais rapidement deux ou trois jardins, et je m’arrêtais de nouveau devant la villa Lamartine. Son aspect était moitié champêtre, moitié alpestre ; la maison me rappelait les chalets que j’avais vus en Suisse, et dont mon vieil ami m’avait donné une petite reproduction très exacte qui ornait mon si antipathique bureau ; en effet, c’était un grand chalet de bois, bâti de biais dans une pelouse-prairie, avec un grand toit pointu et en pente des deux côtés, des balcons ajourés et découpés courant tout autour ; au rez-de-chaussée, des portes-fenêtres très abritées par le balcon du premier étage ; le tout était jaunâtre, et les persiennes peintes de marron. Oui, j’avais déjà vu cela autour de Berne ou de Bex, et je ne pouvais pas comprendre comment cette habitation de montagne était descendue avenue Henri-Martin (en ce temps-là avenue du Trocadéro), au milieu de ce grand jardin assez désordonné ; elle m’attirait, et, plus qu’elle encore, m’attirait le cèdre qui l’abritait.

Les impressions d’enfance s’implantent pour toujours ; depuis ces promenades qui débutaient au cimetière pour finir au chalet Lamartine, rien n’a pu m’ôter du cœur les cyprès et les cèdres, ces deux arbres si opposés de caractère, qui m’ont toujours parlé du ciel : l’un par son jet fervent vers les hauteurs, l’autre par son geste de noble bénédiction. Ce cèdre ! Que ses plateaux successifs étaient beaux ! Comme ils supportaient vaillamment la neige d’hiver ! Comme ils me figuraient bien l’immensité ! Ce sont eux qui m’ont conduite en Orient, à la suite de mon histoire sainte : je voyais réellement les forêts du Liban dont parlait mon Ancien Testament : pour aider la vision, devant le cèdre, je louchais afin de voir double, et je rêvais d’une voûte qui serait toute bleue ; je n’en doutais pas, c’était par une voie semblable que la magnifique reine de Saba se rendait chez le non moins magnifique Salomon ; à moins qu’elle ne passât par la forêt d’abricotiers des portes de Bagdad ; maman avait justement lu devant moi à bonne maman un passage des Mille et une nuits où il était question de cette forêt, et je les avais suppliées toutes les deux de multiplier l’unique abricotier de notre jardin ! Enfin, je ne sais pas quel diable d’itinéraire je faisais suivre à cette pauvre reine de Saba, mais c’était la faute de ce cèdre qui m’affolait d’espace, d’idées de cortèges et de caravanes.

Bon papa m’avait dit qu’un grand poète avait habité ce chalet.

Encore deux pas et nous étions au bout de l’avenue : bon papa s’asseyait volontiers sur un banc, en face du parc de la Muette. Il était alors défendu par un large saut de loup, bordé d’une simple balustrade de fer peinte en vert. On vient de le combler, et plusieurs rangées d’épais arbustes, hâtivement plantés, les uns contre les autres, sans choix et sans grâce, dérobent à la vue le parc où se promena jadis Marie-Antoinette. Combien plus symbolique était le grand et simple fossé qui séparait du royal jardin le trottoir de tout le monde !… Je m’appuyais à cette humble balustrade, et je regardais, au printemps, les violettes qui fleurissaient au fond du fossé, sûres de n’être pas cueillies ; à l’automne, les marrons que le vent y avait poussés ; une fois, un petit chat y errait éperdument, miaulant et cherchant une issue ; sa situation me parut dramatique ; je le voyais déjà mourant de faim et de soif ; je lui tendis mon cerceau pour l’aider à grimper ; je réclamai l’intercession de bon papa, qui vint voir, mais qui se rassit placidement en déclarant qu’un chat se tire toujours d’affaire quand il s’agit de grimper ou de sauter, mais qu’il attend le moment où personne ne le voit, sa dignité ne lui permettant pas de manquer son coup en public.

Une autre fois, je laissai tomber la baguette de mon cerceau dans le saut de loup ; on me gronda ; longtemps je la vis à la même place ; puis l’hiver vint, la neige, l’herbe nouvelle, et je n’y pensai plus.

Du côté du parc, une plate-bande longeait le fossé, plantée de rosiers alternant avec de petits ifs taillés ; un bassin rempli d’eau reflétait le ciel au milieu d’une grande pelouse d’où partaient de hautes futaies ; juste en face, le Mont Valérien était un banc de pierre sous une tonnelle toute rustique, un charmant et simple vieux banc, indiqué comme lieu de repos a la sortie des majestueuses allées.

Par une fin d’après-midi, je vis un jour deux femmes en blanc assises là ; je vis aussi qu’elles étaient tristes ; elles se levèrent et s’en allèrent lentement, en se tenant par la taille, autour de la pelouse, et puis rapetissèrent peu à peu dans une des allées en nef de cathédrale. Leur tristesse m’intrigua beaucoup ; je connaissais bien celle de maman ; mais maman me paraissait un cas unique ; et comme je ne rêvais que de jardins, je n’imaginais pas qu’on put promener un souci parmi des tilleuls aussi odorants et des marronniers aussi glorieux.


VII. — MALENTENDUS

Longtemps, j’ai couché sur un petit lit, séparé de celui de maman par un tapis de fourrure noire ; il était doux à mes petits pieds nus, et aussi à mes genoux lorsque je faisais ma prière.

Maman me bordait, me recommandait de m’endormir vite, soufflait la bougie, puis disparaissait par la porte du petit salon ; une dernière raie de lumière, la serrure grinçait, et j’étais dans le noir. Mes mamans décrétèrent un beau soir que je mettais trop longtemps à m’endormir ; elles me fixèrent un certain nombre de minutes au bout desquelles je serais privée de dessert pour le lendemain si mes juges me trouvaient encore éveillée ; bien entendu, les deux premiers jours, énervée par cette menace, je ne pus m’endormir, et je me passai de dessert ; le troisième jour, après avoir examiné à fond la question, j’estimai (et tout le monde me donnera raison) que j’étais victime d’une injustice et qu’il fallait en finir avec cette honnêteté de garder les yeux ouverts quand on ne dort pas !

Le soir venu, je fermai les paupières, en prenant grand soin de ne pas les plisser, je me fis un petit souffle régulier, et j’attendis ; maman entra, m’examina, et rentra satisfaite dans le petit salon, en disant : « Le procédé a été excellent, elle dort. »

Ce soir-là, je doutai de la franchise.

J’avais alors sept ans, j’allais au cours ; j’étais très versée en mythologie, je savais mes déesses sur le bout du doigt, j’avais fourré mon petit nez en l’air et curieux dans un tas de livres et j’avais ainsi des lumières diverses qui m’illuminaient. J’en acquis de nouvelles au Châtelet, où Mme Carnot invita maman à me mener voir M. de Crac ; je fus fascinée par le ballet ; je me retournai vers maman et lui dis de cette voix aiguë et impitoyable des enfants, qui s’entend à une lieue à la ronde : « Dieu ! que ces jeunes filles ont dû être bien élevées pour danser si bien ! » Mme Carnot éclata de rire, de ce rire cristallin, frais et musical qui faisait partie d’elle-même comme son regard ou sa bonté. Je le lui ai encore entendu, chez elle, à Presles, trois semaines avant sa mort, et j’ai toujours dans l’oreille cet égrènement de perles.

A quelque temps de là, ce fut le Tour du monde en quatre-vingts jours ; j’étais conquise par le théâtre pour toujours ; j’en rêvai tout éveillée, ce qui n’aurait eu aucun inconvénient, mais j’en rêvai tellement la nuit que j’en parlai en dormant. Mes mamans s’en inquiétèrent. « Que cette enfant est agitée ! » dirent-elles. Par malheur, ce fut le moment que maman choisit pour me mener au Louvre voir les antiquités égyptiennes et assyriennes ; il est classique d’ennuyer l’enfance de toutes ces nécropoles et de la régaler de tombeaux et de momies, au lieu de lui former l’œil par le spectacle de choses vivantes. Or il arriva qu’entre deux salles de momies, au premier étage, nous traversâmes tout à coup un grand salon, qui me remua jusqu’au fond des entrailles ; je reconnaissais des amis, et, d’une voix de tête exaspérée, je les énumérais à maman : « Voici Agamemnon que sa mauvaise femme tue. Voici l’enlèvement des Sabines, — que ces femmes sont jolies ! — Et Napoléon qui couronne Joséphine ! Et quel est ce naufrage ? Et cette jolie dame en blanc ? » Je venais de découvrir Mme Récamier ; j’avais échappé à maman, et, de plus en plus excitée, j’allais d’un tableau à l’autre ; les copistes riaient ; quant à moi, je me souviens que je vivais un instant incomparable. Mais, en un tour de main, maman m’enleva, me fit dégringoler l’escalier, sauter en tramway, et m’enjoignit de me taire. Aussitôt à la maison, encore essoufflée, elle conta mon cas à bonne maman, qui décida dans sa sagesse : « II faut faire venir le docteur. »

Le docteur écouta avec bienveillance les discours de maman ; j’avais préparé les miens, qui me paraissaient fort intéressants, puisque c’était moi le patient, mais je fus priée de les rengainer.

— Eh bien ! madame, dit en substance le docteur, c’est très simple ; cette enfant est un peu anémique, assez excitée et enthousiaste ; il lui faut beaucoup de calme, pas de théâtre, pas de musées surtout, rien qui la surexcite.

— Alors, monsieur, interrompit timidement maman, il faut peut-être cesser tout travail ?

— Non, madame, vous pouvez la faire travailler.

Ceci mit le comble à mon indignation ; mais j’invoquai les héros romains que m’avait révélés le Rollin du jeune âge, et je ravalai stoïquement ma colère ; seulement, mon petit front restait barré d’un premier pli de scepticisme ; je soupçonnai les médecins de parler dans le sens qui fait plaisir à leurs clients, et j’eus la révélation du danger qu’il y a à donner un libre cours à ses impressions. Et tout au fond, je traitai d’âne le docteur qui jugeait qu’on pouvait me faire travailler sans danger.

Vers cette époque, j’eus une coqueluche dramatiquement suivie d’une bronchite ; elle avait été précédée d’une rougeole qu’avait devancée une varicelle ; et je crois bien que ce fut la même année qu’une belle nuit je m’offris une crise de faux croup ! On crut d’abord que c’était le croup tout court, mais je m’en tirai à mon honneur et il resta célèbre.

Après ces maladies, le plus dur fut de reprendre le piano.

Pauvre maman ! combien je vous ai fatiguée, avec mes doigts raides, ou crochus, ou trop mous, et ma mauvaise volonté involontaire ! Et combien je vous remercie de m’avoir inculqué de force l’amour de la divine musique !

Quand vous jouiez, vous me remplissiez l’âme de mélancolie et de vague inconnu ; vous jouiez avec un sentiment très particulier des choses tristes ; lentement et souvent le Clair de lune, ou bien l’Impromptu de Chopin ; à présent, j’entends les accents et l’étrange angoisse que vous y mettiez, et je ne peux plus supporter que personne le joue, sans hausser les épaules.

Chopin n’est pas un musicien accessible à tous et à tous les temps. Ce fut le musicien d’une époque, de certaines femmes, de certaines vies. Ce fut votre musicien, maman, et si vous ne jouiez pas toutes ses notes (parce qu’il en mettait vraiment beaucoup), vous ne manquiez aucun de ses cris, aucune de ses intentions ; toutes ses douleurs renaissaient sous vos doigts ; et tous ses paysages passionnés, toutes ses âmes différentes, vous les faisiez défiler.

Vous me disiez que, jeune fille, c’était votre terreur de jouer sur certain chaudron d’une amie de bonne maman, et qu’un soir, Gounod étant venu, y joua à son tour et fit du chaudron un orchestre ! C’était exactement ce que vous faisiez du piano de mes gammes et de mes exercices ; et vous me surexcitiez tellement les nerfs, qu’au moment où vous jouiez le mieux, il fallait absolument que j’aille faire au jardin quelque sottise pour me remettre d’aplomb !

.Mais il faut que chacun sache, maman, qu’un jour, a ce même piano, vous me cassâtes une règle sur le dos !

La voyez-vous encore, cette petite règle noire ? Fatiguée de tant parler, vous l’aviez choisie pour transmettre vos observations à mes doigts désobéissants ; de là, elle grimpa sur mes épaules, et, un beau matin, elle s’y brisa, dégoûtée du rôle désobligeant que vous lui faisiez jouer !

Oh ! je sais bien que vous prîtes le ciel et la terre à témoin (la terre surtout) que cette règle était pourrie ! Et moi, j’allais de mon côté, montrant à tous les deux morceaux que mon épaule avait séparés à jamais et qui étaient la preuve de mon martyre musical.

Certes, je n’eus pas le triomphe modeste et il y entra beaucoup de malice ; vous le saviez bien, maman ; et vous savez aussi que si je le raconte aujourd’hui, c’est une manière comme une autre de baiser tendrement votre chère mémoire.


MARIE PERRENS.