Entre deux Jardins/02

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Entre deux Jardins
Revue des Deux Mondes6e période, tome 59 (p. 154-166).
◄  I
III  ►
Entre deux jardins


II [1]


VIII. — EN BATEAU-MOUCHE

Je crois avoir déjà dit que bon papa était féru du bateau-mouche ; le mot n’est peut-être pas respectueux, mais il est juste. Qu’il allât à la Bastille ou à la Glacière, bon papa prenait d’abord le bateau et allait aussi loin que possible ; puis il avisait. S’il m’emmenait, il n’y avait pas d’espoir d’un autre moyen de locomotion ; Dieu sait pourtant si j’aimais le brave Trocadéro-Gare de l’Est, à trois chevaux gris pommelé ; je me blottissais au fond ; le cocher escaladait son trône, s’entourait de sa couverture, et se fâchait régulièrement contre les chevaux impatients qui partaient avant qu’il ne fût prêt. On descendait à grand fracas la rue de Longchamp, dont les terrains vagues, en bas, me charmaient ; dans l’un, des lessives étendues claquaient au vent ; dans l’autre, des vaches paissaient tranquilles, autour d’une cabane royalement ornée d’opulents tournesols ; je ne savais pas au juste à quelle époque ils fleurissaient, mais je les attendais toujours impatiemment. Je raffolais des impériales de tramway d’où je plongeais si agréablement dans les entresols ; j’avais une profonde pitié pour les petites filles que j’apercevais dans de somptueux coupés et qui ignoraient tant de choses que j’apprenais au vol.

Quand maman me ramenait de mon cours de la rue de Rennes, il fallait souvent se contenter, pour remonter de la place de l’Alma, du malheureux Auteuil-Madeleine, petite boîte jaune, si éreintée dès le départ que c’était à se demander comment elle arriverait jamais entière à Auteuil. Je suivais d’un œil intéressé la course des messieurs, par derrière, et leur grimpette à l’impériale, par l’échelle de fer. L’âme des enfants est féroce ; je nourrissais l’espoir secret qu’un jour l’un d’eux manquerait son escalade et tomberait, sans se faire trop de mal, ce qui créerait un incident tumultueux. Puis le conducteur suspendait en travers de l’entrée une petite planchette, et s’endormait pendant l’interminable montée du Trocadéro.

Et voilà qu’un beau jour, maman aussi fut prise d’un grand amour du bateau ; raison d’économie, me dit-on ; mais je n’entendais rien aux affaires ! Que de fois nous avons dégringolé la rue Beethoven, grise et noire même au plus fort de l’été, entre de vieilles masures qui chevauchaient les unes sur les autres et dont les cours nous lançaient au passage des bouffées fraîches et nauséabondes ! Nous traversions le quai, et généralement nous manquions le gâteau ; le ponton étant très proche du pont de Passy, il y avait un courant d’air : « Entrons dans la cabine, disait maman. » Et c’était mon premier grief.

Cette cabine fleurait l’huile à brûler, l’encre, le vin, et quelque chose d’autre que je ne définissais pas alors, mais qui était, j’en suis sûre à présent, un relent de saleté. Le pontonnier griffonnait dans sa cahute devant un verre à demi vidé ; ou bien il remettait du charbon dans le petit poêle et ses sabots grinçaient sur le poussier ; le soir, il levait sa face emmitouflée d’un cache-nez et son œil clignotant vers la lampe qui fumait, et il rectifiait la mèche. Puis la clientèle commençait à arriver pour le bateau suivant, et il échangeait avec les nouveaux venus, sur le temps, des propos inutiles, d’une voix pleine de catarrhe.

Le bateau arrivait ; alors le pontonnier revêtait toute son importance ; il attrapait au vol la corde lancée, l’entourait vivement à une des amarres du ponton, et la maintenait d’un pied victorieux ; les voyageurs descendaient en rendant honnêtement un petit rond d’aluminium, et à notre tour nous montions. On lâchait les cordes et nous partions dans un grand frou-frou d’eau ; nous, frôlions le bateau venant en sens inverse et je commençais à être prise de cette horrible peur de l’eau douce que je n’ai jamais pu secouer. Oh ! l’horreur de l’hiver, où maman me faisait descendre dans l’intérieur ! Je l’avoue, je n’aimais pas cette promiscuité avec les gens mal mis, et sentant mauvais, et crachant par terre ; j’accusais maman de manquer d’odorat ; elle me répondait, bien que je n’eusse que six ou sept ans, cette phrase qu’on ne dit jamais aux petits garçons, et qu’on dit toujours aux petites filles, au risque de leur fausser à jamais le sens de la via et le vrai rôle qu’y jouera l’homme : « Tu feras comme tu voudras quand tu seras mariée. »

Une seule fois, je vis monter sur ce bateau, à la Concorda (diable de ponton, avec son escalier à claire voie à pic au-dessus du fleuve), une charmante femme que je n’ai pas pu oublier, tant elle tranchait sur la société habituelle du pont ! Elle portait une robe de flanelle blanche rayée de rouge et un chapeau tout en violettes. Son visage vif ne regardait que le ciel et les nuages qui couraient, et je vois le mouvement de ses mains gantées de Suède sur son ombrelle. Je la regardais intensément, car elle me représentait un autre monde, un énorme inconnu, toutes ces choses en bloc, que je connaîtrais, « quand je serais mariée. »

Entre la Concorde et le pont Royal, il y avait une chose exquise ; et précisément, ce néfaste bateau qui allait toujours comme une tortue, prenait alors des allures de lièvre. C’étaient les ruines de la Cour des Comptes. Pour moi, elles ne se détachaient pas sur le ciel bleu : c’était le ciel bleu qui descendait sur elles, s’y cognait, se déchirait aux embrasures des fenêtres et aux corniches ruinées, et s’infiltrait par tous les trous, entre les pierres disjointes, comme un curieux, pour voir ce qui se passait dans ce royaume abandonné. Combien j’enviais tous les oiseaux que je voyais entrer et sortir, aller et venir, familiers de ces secrets que j’imaginais derrière les lilas, les sureaux, les lianes sans nombre qui avaient poussé sur ces pierres comme pour les fixer à la terre à jamais ! Car cela ne faisait pas l’ombre d’un doute, il restait, au cœur de ces ruines, de hautes pièces oubliées, des cachots inconnus, où vivaient des héroïnes vêtues de blanc ; et comme je ne trouvais rien d’assez poétique pour assurer leur subsistance derrière ces grilles toujours cadenassées, je supposas que cela se passait dd nuit, à une heure, où, selon moi, tout le monde dormait et où agissaient les fées, satellites du bon Dieu. J’avais établi des souterrains faisant communiquer mos ruines avec les bains de Cluny ; là aussi, je dépensais beaucoup d’imagination ; on m’avait dit que c’était des restes romains ; mais les quelque 16 ou 17 siècles d’écart ne me gênaient pas pour réunir mes héros de roman.

Je fus au désespoir quand on abattit mos ruines ; et encore aujourd’hui je ne pardonne à la gare d’Orsay que les jours où je pars pour l’Espagne.

Nous montions le magnifique escalier de pierre du pont Royal, et nous entrions dans une vieille maison du quai ; tout en haut, après un escalier penché de côté comme la tête du mendiant à la porte de l’église, on nous introduisait chez une dame ; elle était, paraît-il, de haute vertu, mais de cette vertu spéciale qui exclut tout agrément ; elle avait une grande bouche, hautement dentée, et de grands bras agrandis encore par ses gestes. Une fois, elle parla abondamment de la musique de Mozart qu’elle déclarait saine en prononçant sââne, ce qui découvrit impitoyablement sa mâchoire et me fit penser aussitôt aux touches du piano ; justement, maman s’escrimait à me faire jouer une sonatine de Mozart ; les dents de la dame me firent prendre Mozart en grippe pendant longtemps, ce dont je lui fais à présent d’interminables excuses. Je pris le parti de ne pas voir et de ne pas entendre la dame ; il parait qu’on appelle cela se dédoubler ; pour moi, ça s’appelait regarder par la fenêtre ; j’avais déjà le goût très vif des horizons lointains, et celui-là où s’accumulaient Notre-Dame, le Louvre, plusieurs ponts, les maisons de la rue de Rivoli avec leur armée de cheminées, et ce grand ciel de Paris qui n’est jamais ni vide ni bête, était une source de distractions infinies. Il n’y avait pas jusqu’à ces bateaux maudits que je ne trouvasse charmants vus de haut et filant sur l’eau verte. Je plaçais des histoires dans tous les coins du panorama, et je n’avais jamais fini quand maman s’en allait.

Le bateau nous amenait aussi au Chatelet chez une vieille dame veuve. Là aussi, je me blottissais dans la fenêtre pour regarder la tour Saint-Jacques et les pigeons qui se posaient familièrement sur les têtes des statues en leur donnant des coups de bec. Un soir, j’ai tout lieu de croire aujourd’hui que c’était un coucher de soleil, ma tour s’embrasa soudain ; puis une ombre bleue monta peu à peu, mangeant ce beau rouge et faisant fuir les pigeons a grands battements d’aile ; elle gagnait les dernières ogives quand maman partit ; de sorte que je ne sus jamais comment finit cette lutte de l’ombre et de la lumière.

J’aimais beaucoup trotter à la main de maman rue de l’Université, parce que je savais que nous allions à la Revue des Deux Mondes ; il n’est pas question ici des liens d’affection qui m’y attachèrent plus tard, mais de petites impressions de sept à dix ans. D’abord, j’y faisais un goûter délicieux ; puis je cherchais à m’imaginer « comment c’était le soir » quand maman y venait avec bon papa ; et je savais bien que c’était la seule maison dont elle revint absolument charmée. Ensuite, je comptais les vases et les pots de fleurs ; ça, c’était indéfini ; il y en avait partout ; quand j’avais terminé, je croyais m’être trompée, et je recommençais par un autre bout ; jamais je ne trouvais le même nombre. J’avais sept ans, lorsque Mme Buloz donna une matinée d’enfants costumée. — Comme petite fille de bon papa, un costume d’Italienne s’imposa pour moi. Bonne maman rassembla ses souvenirs d’Italie et se mit à l’ouvrage avec ce qui lui restait d’yeux ; elle me fit un jupon de laine rouge rehaussé de trois velours noirs, deux quilles vertes égayées de ruban jaune, un corselet de velours noir sur une guimpe blanche ; elle broda des fleurs vives sur un tablier de satin noir, et posa sur mes boucles la coiffe blanche, rectangulaire, bordée de dentelle, et retenue par des épingles rapportées de Florence.

Tous les enfants étaient à peu près du même âge ; pourtant maman me confia, pour le goûter, à une grande dont je ne sais plus le nom ; elle m’impressionna vivement, et pour lui marquer mon respect, je lui dis : — Oh ! mais toi, tu es déjà vieille, tu es une jeune fille à marier ! — Mais non, j’ai dix ans, me répondit-elle.

— Dix ans ! C’est impossible que tu n’aies que trois ans de plus que moi ; non, non, tu te trompes ; tu es une grande personne.

Et je ne voulus jamais en démordre, tant il est vrai que les enfants sentent mal les nuances des années.

J’ai oublié les détails de cette matinée qui me ravit, ainsi que ceux de bien d’autres réunions où j’ai apporté mon simple et classique costume d’Italienne rallongé avec les années ; mais je vois toujours bonne maman, taillant d’un ciseau hardi et sûr, m’essayant, me tournant et me retournant, et puis me poussant fièrement, toute habillée, devant bon papa : « Tiens, regarde ta petite Florentine ! »

Chers grands parents, et cher costume ! Vous, si vivants, je vous ai perdus pour toujours ; toi, petit déguisement inerte, j’e t’ai conservé ; je te regarde de temps en temps, dans le carton où tu te reposes de tes petites grandeurs passées ; je te secoue pour que les mites ne te mangent pas et ne détruisent pas les chers souvenirs qui se mêlent à la poussière de tes plis, et aux effilochures de tes soies ; je revois l’aiguillée soyeuse que tirait bonne maman, en brodant les fleurs de ton tablier, sans les dessiner, selon la fantaisie de son inspiration, — et aussi le soin avec lequel elle bordait d’un minuscule ruban rouge les œillets de ton corselet de velours ; précieux petit costume, tu me rappelles l’incomparable bonne maman tout entière : fantaisiste et soigneuse, ménagère et artiste ; pas toujours en même temps, mais sachant relever sa sagesse et son ordre par quelque chose de pimenté, de même qu’elle salait et poivrait à ravir les sauces succulentes et les plats fins dont elle régalait bon papa.


IX. — VISITES.

A quatre ans, je déclarai cyniquement à mes parents : « Oh ! si vous veniez à mourir, il n’y aurait pas grand’chose de changé ; je garderais les deux bonnes, je recevrais le dimanche et je donnerais, comme vous, des dîners de temps en temps ! »

Ces diners, comme la salle à manger était petite et les moyens restreints, ne dépassaient pas dix ou douze personnes. Maman m’emmenait retenir Hélène, fine cuisinière, qui, moyennant 10 francs, venait faire le diner. Le reste du temps, elle était concierge, au bout de la rue de Passy, dans une maison où Louis XVI avait eu son cabinet de physique, et où de grands tilleuls, dans la cour, se souvenaient de cette époque.

Le soir du dîner, on me mettait à une petite table dans un coin ; je mangeais comme quatre ; il arrivait qu’une grande personne se retournât pour me dire quelque chose de gentil, et je ne répondais pas, de peur de perdre une bouchée.

Quelquefois, après le dîner, on chantait ; un soir, une dame chanta des œuvres de son mari ; au troisième morceau, bon papa dit : « Comment, c’est encore du X… ! » Le ménage prit un air pincé. Quand on fut parti, maman et bonne maman reprirent sévèrement bon papa : « On n’est pas gaffeur comme toi ! » Mais bon papa s’entêta : « Je ne vois vraiment pas où vous voyez une gaffe. » Moi aussi, je m’entêtais dans mes sottises.

D’autres fois, on jouait à ce petit jeu qui consiste à écrire une question, une réponse, et un jugement ; ce jeu était pour les dîners de gens spirituels.

Un soir, les invités, qui m’aimaient bien (je devais avoir sept ans) insistèrent pour que je prisse part au jeu un quart d’heure. Une fois les papiers remplis, un grand ami de bon papa, debout devant la cheminée, les lut, avec finesse sans doute, car on entendait dans le salon des murmures charmés. Enfin, il arriva au dernier ; bon papa avait posé la question : « Avec qui voudriez-vous être en purgatoire ? » Et un homme charmant, qui fut toujours d’une délicatesse exquise pour toute ma famille avait répondu : « Avec celle qui m’empêche d’aller en Paradis. » Le murmure s’accentua ; mais le lecteur, me regardant d’un bon sourire indulgent et affectueux, acheva : « et Pâquerette a mis en dessous : C’est une bêtise ! » Il y eut un fou rire ; je devins cramoisie et je fus prise d’une irrésistible envie d’aller me coucher que personne ne songea à contrarier !

Ah ! Pâquerette, Pâquerette, il a fallu que plus de vingt ans se passent, et le hasard d’un papier retrouvé au fond d’un tiroir pour que vous deviniez le trouble de cœur qui s’était caché ce soir-là sous une fine plaisanterie, pour que vous précisiez quelques indices flottants dans votre mémoire. Bien flottants, à la vérité, puisque personne n’en dit jamais mot, que le silence de la grandeur morale étouffa quelques faits insignifiants d’apparence, et que seule survivante de ces grands cœurs, vous ne saurez jamais rien de plus !

Les visites du dimanche m’ennuyaient carrément ; on m’embrassait trop et on me posait sur mon travail des questions oiseuses auxquelles je répondais très poliment sans qu’on m’écoutât ; bon papa s’asseyait sur un affreux canapé marron, entre deux amis, et parlait politique ; bonne maman, je l’ai déjà dit, présidait près de la cheminée, assez silencieuse, car elle n’avait plus la vivacité pleine d’esprit de sa jeunesse. Maman causait, et était charmante ; elle savait tout ; que n’eût-elle pas appris avec cette mémoire qui retenait en se jouant et cette intelligence qui devinait les gens avant qu’ils eussent parlé ? Mais elle n’avait pas cette sûreté de soi que donne le bonheur ; et je sentais, dans mon âme d’enfant, qu’une grande injustice, depuis toujours, planait sur elle. La vraie fille de la maison, la fille bien-aimée, c’était moi ; le sentiment paternel, chez mes grands-parents, avait sauté une génération. Les jours où ce vague sentiment m’effleurait, je faisais un retour sur ma mythologie où j’avais puisé bien des enseignements ; j’y avais rencontré la fatalité ; dans ma petite idée, je la rapprochais de maman, cette explication me suffisait, et je retournais à mes affaires.

Les dimanches d’été, les visites me chassaient du jardin ; d’abord elles passaient forcément par le perron enchanté dont elles dérangeaient l’enchantement par tout ce qu’elles apportaient de l’extérieur ; puis elles prenaient place sur des sièges de bois vert, dans un bosquet tout à côté de ma balançoire ; plus de balançoire possible ; comme j’avais une robe propre et un nœud neuf dans les cheveux, il n’était plus question de jouer derrière les arbres du fourré ; ils se réduisaient a un gros sycomore, deux faux ébéniers, un sureau, et une aubépine ; mais ils en voyaient de toutes les couleurs les jours de semaine. Je ne respectais que l’abricotier, seul sur la pelouse, tortillé sur lui-même comme un maigre olivier ; un de ces abricotiers de Paris qui abricotent quand ça leur dit, mais qui donnent lus fruits les plus suaves, et qui ne manquent jamais une floraison merveilleuse, toute bruissante d’abeilles. Le nôtre avait de nombreuses blessures d’où coulait une Comme exquise ; en juillet on étayait-ses branches trop lourdes de fruits ; et malgré la défense, à la barbe de maman, qui lisait, je chipais des abricots au passage, je croquais le côté mûr, et je jetais dans le jardin voisin la partie verte, n’ayant jamais aimé l’acidité. « Que fais-tu donc, Pâquerette, » disait maman ? Je détournais habilement la conversation : « Maman, redis-moi donc la phrase de Victor Hugo sur le fruit et la branche. » Maman attendrie répétait :

La douleur est un fruit que Dieu ne fait pas croître
Sur la brandie trop faible encor pour le porter.

Puis elle m’attirait à elle et m’embrassait passionnément.

Alors, le dimanche, je mettais le croquet dans la cour avec mes petites amies ; lesquelles ? je ne sais plus : j’avais déjà l’âme solitaire. Et puis je n’avais avec elles aucune idée commune ; elles avaient des mères gaies, des pères jeunes ; elles ne distinguaient pas un rosier d’un jasmin, tiraient le panache de ma chatte et n’avaient jamais ouï parler de mes amis si distingués, Hercule, Proserpine et Diane.

Un jour, on m’appela au salon pour une dame blonde, bouclée, auréolée, parfumée et toute en sourires ; on disait qu’elle s’était mariée il y avait une trentaine d’années à seize ans, avec un vieux magistrat de mari qui l’enfermait a clef jusqu’à l’heure où il était libre de sortir avec elle ; et qu’il ne lui laissait pas d’argent parce qu’elle était trop dépensière. Elle me raconta qu’elle revenait de Monte Carlo où il y avait eu un tremblement de terre ; on en parlait beaucoup à cette époque-là. Farcie d’histoires de l’antiquité, je lui demandai si elle n’était pas descendue dans une fente par curiosité. Elle me répondit que son lit avait oscillé et que ça l’avait figée surplace. Puis elle me parla du midi, du soleil, des fleurs, et m’affirma qu’il y avait un pied de violettes dans son manchon de fourrure ; je connaissais le manchon de maman, le mien propre donné par mon vieil ami, et je fus très intriguée par cette nouvelle espèce de manchon. « Cherche dedans, dit-elle. » Je passai la main et retirai en effet des violettes magnifiques ; interdite, je m’arrêtai ; « encore, encore, dit-elle, il y en a toujours ; » et je tirai, je tirai des violettes indéfiniment, à la grande joie de la dame blonde. Je n’eus pas le temps d’avoir de déception ; quelqu’un entra ; la fée aux violettes se leva toujours souriante, dit adieu et sortit, en jetant toujours des fleurs de son manchon. Encore aujourd’hui, je suis persuadée que le pied avait ses racines et poussait dans le manchon.

Ces dames-là ne finissent jamais bien. Je la revis dix ans plus tard, aussi blonde, bouclée, parfumée, et séduisante, mais vieillie et déformée ; ses enfants lui avaient donné un conseil de famille et la voyaient peu ou point ; puis on ne me mena plus chez elle, et quand je m’informai, on me répondit : « Tu sauras quand tu seras mariée. »

Elle mourut dans la misère.


X. — LA MORT DU POIRIER

Nous n’avions pas de maison de campagne, pas le moindre petit coin où des gens de notre famille eussent vécu jadis ; mes grands-parents avaient définitivement abandonné le midi ; et maman, dans sa si courte vie maritale, n’avait eu le temps de se poser nulle part. « Nous allons dans le pays de papa », ou « dans le pays de maman, » disaient mes petites amies, « tu n’as donc pas de pays ? » interrogeaient-elles. Non, je n’avais pas de pays, et j’en étais gênée, humiliée dans mon petit amour propre mal placé. Il me semblait que c’était une déchéance que ces vacances passées, tantôt à Veulettes, où j’ai appris à aimer le mouvement de la mer, tantôt à la montagne, dont je n’ai gardé que des souvenirs de promenades à âne ; le comble fut le jour où une petite fille de six ans qui revenait d’Algérie, me demanda, à moi qui en avais huit, d’un air de tomber des nues : « Comment ? vous n’êtes jamais sortie d’Europe ? » Evidemment c’était scandaleux, et je fus très vexée.

Un été, mes grands-parents, las des hôtels, décidèrent de louer une maison, et choisirent Avallon, probablement pour des raisons sérieuses, mais peut-être aussi au petit bonheur. Bon papa prit un papier à en-tête de l’Université de France, et écrivit tout de go au principal du collège d’Avallon… plutôt qu’à une agence. Il lui demandait s’il connaîtrait à louer, pour l’été, une maison avec un joli jardin et de la vue, et il comptait sur l’obligeance dévouée d’un universitaire !

M. le Principal répondit à M. l’inspecteur général, avec toutes les courbettes épistolaires du monde, que précisément sa femme possédait une maison dans les conditions requises, et qu’il serait si flatté, si honoré, etc. etc. Cette réponse enthousiasma l’honnête et ingénu bon papa ; la location se fit aussitôt.

Mais M. le Principal n’avait pas dit la vérité ; j’oserai même insinuer que, manquant de tout respect pour l’Université de France, il avait menti.

L’arrivée fut une cruelle déception ; la maison n’était qu’un rez-de-chaussée de cinq pièces, resserré entre un maigre potager et la route d’Auxerre, sans un arbre, précisément situé sur la languette de terre qui réunit l’éperon d’Avallon à la masse des terres et d’où l’on ne voyait rien, absolument rien, que des champs qui remontaient et bouchaient la vue à cinquante mètres.

Bonne maman se désespéra avec l’éloquence vibrante qui lui était naturelle ; bon papa, ayant le sentiment de sa responsabilité dans cette mauvaise affaire, prit le parti de se fâcher contre bonne maman ; maman se résigna et chercha aussitôt à rendre les pièces habitables ; moi, je mesurai d’un coup d’œil l’incommensurable ennui qui m’attendait entre les planches de haricots et les pommiers étiques du potager.

Avallon était alors exactement ce qu’il est à présent : un promontoire qui s’avance à pic entre trois vallées ; en face de lui le Morvan fronce le sourcil sévère de ses bois sombres ; Avallon lui renvoie le sourire de ses* clochers, de ses vieilles maisons avenantes, de ses jardins en terrasses ; du côté du midi, au-dessus du Cousin, ils descendent en gradins, réunis par des escaliers branlants et charmants ; des parterres de fleurs succèdent à des vignes ou à des vergers féconds, suivant les propriétaires, et la fantaisie de chacun donne le charme le plus varié au flanc de la montagne. Je sortais alors toute fraîche de l’histoire ancienne ; je vis là une reproduction exacte des jardins suspendus de Babylone, et je ne doutai pas de me trouver devant une des sept merveilles du monde. « Tu vois, tu vois, expliquai-je à maman avec cette animation exaltée qui m’avait fait priver du théâtre et des musées, comme à Babylone, voici les terrasses successives, et les escaliers qui conduisent les rois de l’une à l’autre ; les fruits ne sont pas encore dorés parce que ce n’est pas la saison ; mais ils le seront ; je suis sûre qu’il y a des ruisseaux d’eau vive qui coulent sur de l’émail le long de ces jardins ; je voudrais aller voir… » Maman, selon sa coutume lorsque mon imagination s’emballait, m’entraîna plus loin et me dit qu’il ne fallait pas songer à pénétrer dans les propriétés privées. — Bien plus tard, j’ai revu Avallon et ses jardins suspendus ; mais je n’y ai pas retrouvé les vestiges du la riche Babylone.

Avec l’âge l’imagination se déplace, et si elle reste la même, elle embellit d’autres choses et cristallise d’autres objets.

La ville ne se rattache que par un tout petit côté à la terre ferme ; c’est par-là que lui arrivent le mouvement et la vie ; ils débarquent avec fracas, comme toujours ; mais ils se calment déjà en passant sous la tour de l’horloge ; ils s’assoupissent devant les portails romans de Saint-Lazare, et ils sont tout à fait endormis en atteignant les demeures claires et repliées sur elles-mêmes qui regardent le Morvan de leur gracieux balcon. En suivant cette voie ensommeillée, si on risque un coup d’œil à droite ou à gauche, on aperçoit les ruelles qui s’écroulent dans du bleu, le bleu des forêts d’en face. C’est au cœur du quartier le plus endormi de la petite cité désuète que siège le collège ; c’est là que, trois fois par semaine, maman m’emmenait faire des études de piano de douloureuse mémoire ; c’était des heures d’ennui surchauffé dans une pièce sans air, et quand nous rentrions dans notre rez-de-chaussée de la route d’Auxerre, c’était alors l’ennui du désœuvrement : j’attendais un événement, un événement quelconque…

Enfin, un jour, il y eut un orage ; il commença comme tous les orages, puis se rapprocha ; seule dans la salle à manger, je regardais la pluie ruisseler sur la vitre ; elle me brouillait la vue du potager et je ne distinguais nettement qu’un poirier maigrichon à trois mètres de la fenêtre, de l’autre côté de l’allée. Ce poirier allait avoir sa minute de gloire ; le feu du ciel, — qui expliquera jamais les caprices des grands de ce monde ? — le choisit, histoire de s’amuser un peu, et le pauvre poirier sut ce qu’il en coûte de recevoir des faveurs royales.

Subitement une boule de feu m’aveugla, toute la maison trembla dans un fracas formidable, et je m’abattis sur la table, les bras en avant ; c’était la fin, j’étais évidemment foudroyée ; mais déjà par des portes différentes, surgissaient mes mamans, bon papa et les domestiques ; tous croyaient la foudre tombée sur la pièce à côté, et tout le monde en miettes ; chacun supposait être le seul survivant ; j’étais enchantée ; il régnait une émotion générale ; au moins il se passait quelque chose ! C’est alors que je m’avisai que le poirier avait disparu ; il ne restait de lui qu’un bois noirci et un petit tas de cendres.

Cette mort du poirier me fit profondément réfléchir ; quand une petite fille qui s’ennuie, a assez de vertu pour ne pas faire de sottises toute la journée, elle réfléchit beaucoup et il arrive que ses réflexions dévient.

Je pensai à la mort avec insistance ; d’abord, ce serait une distraction ; on avait abondamment parlé de ce poirier défunt ; on avait ratissé ses cendres ; on avait discuté la question de son remplaçant ; depuis que j’étais en âge de comprendre, je n’avais vu disparaître personne autour de moi ; les naissances, les morts, les baptêmes, les mariages, je rangeais tout cela dans une série d’événements de qualité semblable et qui n’arrivaient pas chez nous. Pourquoi donc ne jouerais-je pas à la mort ?

Le printemps précédent, maman avait été entendre Lakmé ; elle avait raconté la pièce à bonne maman, et je n’en avais retenu que le dénouement, la jeune fille se tuant avec une fleur ; c’était bien joli ; je ne savais plus si elle l’avait seulement respirée ou si elle avait bu le poison qu’elle contenait, mais j’imaginais aisément le geste et je savais que cette fleur était grande et en forme de cornet. — Justement, sur la petite terrasse qui dominait notre route, au-dessus d’un petit mur bas, poussait un jasmin de Virginie. — Pousser est un mot trop pauvre ; il rayonnait, il prenait toute la place, il lançait de tous côtés des bras hardis, il encombrait le mur, il aspirait tout le soleil et le renvoyait généreusement au bout de ses éblouissantes grappes de fleurs rouges, dures, et fortes. « Mais, voilà la fleur de Lakmé, pensai-je ; comment cela ne m’a-t-il pas frappée du premier jour ? » Les cornets vermi ! 16n du jasmin se dressaient vers le ciel, opulents de beauté et de couleur ardente ; je m’aperçus que l’orage de la veille les avait remplis d’eau ; aujourd’hui, j’écris de l’eau ; mais alors, je ne doutai pas que le précieux liquide limpide ne fût le poison merveilleux et embaumé de Lakmé ; tant de poésie m’exalta ; tout de suite, il fallait profiter de l’occasion unique et merveilleuse ; oui, il fallait mourir de cette jolie mort, et voir ce qui arriverait.

Pas un instant je ne songeai à ma famille ni à la possibilité de commettre une vilaine action ; je jouais, je jouais tout simplement ; comment me serais-je embarrassée de scrupules aussi sérieux ? Je me dépêchai, j’entrevoyais un plaisir très vif, et, comme une enfant gaspilleuse, je ne me souciais pas de le faire durer ; ces raffinements-là s’apprennent plus tard. Je m’assis sur le petit mur bas, sous le dôme vert et rouge, j’arrangeai bien ma robe sur mes genoux ; puis je tirai à moi une branche, je choisis le plus grand cornet, celui où il y avait le plus de poison, et je bus délicieusement la mort… Dieu ! qu’elle était sucrée ! Jamais je n’avais rien bu d’aussi bon… et je fermai les yeux dans l’attente…

Je ne sais plus comment a fini cette extase ; évidemment elle a dû tourner très court, comme tous les jeux d’enfant.

Combien de fois, depuis ces années lointaines, ai-je cherché à retrouver cette ivresse dans le cornet d’un jasmin de Virginie ! J’en ai tenu dans la main, pleins de liquide subtil ; était-ce la faute de la pluie, ou celle du soleil, ou la mienne peut-être ?… Jamais je n’ai goûté de nouveau cette saveur enchanteresse et mielleuse, digne d’un nectar olympien, versé au banquet des dieux !


MARIE PERRENS

  1. Voyez la Revue du 15 août.