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Entre deux caresses/13

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DEUXIÈME PARTIE : VOLONTÉ


— Ma chérie, on m’a dit que pour aujourd’hui un grand effort allait être tenté contre nous.

— Nous ?… Qui ?

— Les Pétroles.

— En quoi ma présence peut-elle vous servir ?

Mexme fut embarrassé pour répondre.

— J’ai plus de courage quand vous êtes là.

Elle éclata d’un rire strident.

— C’est de l’ironie, je crois.

— Enfin, ma chère amie, tu comprends que…

— Mais je ne comprends rien du tout, expliquez-vous.

— Eh bien, il est possible que le sort de notre maison et de notre avenir se décide aujourd’hui… Si on arrive à…

— Mon Dieu, mon pauvre ami, que vous êtes donc embarrassé. Enfin, qu’y a-t-il ?

— J’ai appris, en écoutant une conversation étrangère…

— De qui ?

— Bigoinot et Barleigne… J’ai appris qu’une immense préparation avait été faite pour créer aujourd’hui une baisse énorme sur les Narbonnais. Une baisse telle qu’on jette la peur dans toutes les âmes de porteurs et que les jours suivants il y ait une offre à effondrer les cours tout à fait.

— Mais enfin, dites-moi en quoi je vous sers par ma présence ?

— Jeanne, tu comprends bien que si nous sautons, je ne veux pas te laisser l’apprendre à Nice par des indifférents. Nous sommes époux. Nous allons partager les affres de cette journée, et espérer, car j’ai pris des précautions minutieuses et j’espère être vainqueur.

— Et Séphardi ?

— Il était hier dans la Narbonnaise.

— Vous l’avez averti ?

Il hésita de répondre, puis se décida :

— Il sait tout certainement, par sa police. S’il ne m’a pas averti…

— C’est qu’il tient le danger pour existant…

— À moins que…

— À moins que quoi ?… Vous allez être atteint du délire de la persécution, ce me semble ? Croyez-vous que tout Paris va risquer son argent pour la seule et unique satisfaction de mettre Mexme à bas ?

— Cela ne serait pas nul ! dit-il avec orgueil.

— C’est idiot, entendez-vous… C’est idiot !… Je vous ai connu raisonnant droit, mais vous divaguez en ce moment. Il y a sans doute des groupes de défense contre vos prétentions. Vous avez parlé d’acheter toute la côte méditerranéenne. Vous auriez ce jour-là beaucoup mieux fait de vous taire. Des ennemis éventuels se sont unis. Ils ont bien fait. On ne menace pas les gens, on les étrangle, ou on reste tranquille. Voilà la vérité.

— Vous me semblez bien renseignée tout de même !

— Dame, j’habite au centre sur lequel vous avez jeté votre dévolu, comme si les Pétroles Narbonnais ne vous suffisaient pas. On parle des Pétroles Niçois…

— N’est-ce pas juste ? Séphardi a bien créé les Pétroles Catalans.

— Alors, c’est la course, entre vous deux ? À qui sera le plus gros marchand de Pétroles. Quelle sottise !…

— Ah, oui ! Vous défendez toujours Séphardi. Chez vous c’est un besoin !

Elle le regarda avec mépris. Il devint écarlate. Soudain, sans qu’il sût par quelles routes, la jalousie commença de sourdre en lui comme un flot.

— Certes je sais, par Séphardi, bien des choses que j’ignorerais sans lui.

— Je me demande ce que Séphardi peut bien vous dire sur mes propres affaires ?

Elle haussa les épaules.

— Georges, vous êtes ridicule. Les Pétroles Narbonnais, vous le savez, sont assez compliqués pour que deux personnes en parlent sans redites.

« Séphardi…

— Oui ! Je sais, vous êtes son amie intime…

Jeanne eut un sursaut. Elle regarda son mari avec des yeux fixes et froids. Deux plis méprisants distendaient les commissures de ses lèvres.

— Comment dites-vous cela ?

Georges tentait de se maîtriser. Tant d’émotions subies depuis deux jours avaient mis à l’épreuve sa volonté. Il avait peu d’imagination à l’accoutumée, mais il fut soudain saisi par l’idée de Jeanne offerte à Séphardi. Cela naquit aigument dans son esprit et il eut la même impression de colère irrésistible que s’il eût vu la scène matériellement.

Le sang afflua à son cerveau, une volonté secrète le poussait à dire des paroles inexpiables.

Insouciante de cette fureur croissante, Jeanne continua :

— Vous avez, mon cher, des lubies de vieux jaloux. Naguère je me souviens qu’à la fin d’un dîner vous m’avez sauté dessus comme faisaient, aux beaux temps de la guerre cavalière, les houzards aux filles de fermes. Que signifie cette comédie à diverses faces ? Je vous prie de croire que rien n’est aussi profondément burlesque que d’étaler des sentiments ruraux, lorsqu’on a l’honneur d’être le grand financier Mexme…

Elle ajouta après un court arrêt :

— Et qu’on jouit de la faveur de m’avoir pour épouse…

— Je suis jaloux parce que vous me donnez des raisons de l’être.

— Bah… Lesquelles ?

— Vos amants…

Les deux mots tombèrent comme une pierre dans un puits sans fond.

Georges comprit confusément qu’il venait de dire une parole sans excuses. Il devint blême. Jeanne se leva. D’un coup de talon elle chassa sa chaise qui s’abattit derrière elle. Droite, et souriante de ses lèvres soudain blanchies, elle regarda son mari de haut en bas.

Il s’était levé, bouleversé.

Elle parla lentement :

— Je ne suis pas de la petite race des femmes qui se défendent ou se justifient.

Elle s’arrêta :

— Décidément, je résiste mal au désir de vous cracher à la face…

Elle fit une pause et son sein se souleva.

— Mais la colère conseille à tort. Je ne veux pas vous ressembler. Je ne vous dirai même pas les maîtresses comiques ou traîtresses que je vous connais, et qui me libèrent, en équité, de tout engagement de fidélité.

Un arrêt encore.

— Je veux pourtant – et je fais un grand effort pour vous le dire – je veux pourtant croire que seule une exaspération née de la menace qui vous guette inspira ces deux mots que vous avez dits. Eh bien soit… Je pardonnerai. Mais vous allez quitter cette pièce le premier et vous retirer. N’y revenez plus avant ce soir. Mes ordres seront sur ce guéridon. Alors vous serez vainqueur ou vaincu. Vous saurez donc ce qui manque à votre succès ou ce qui complète votre défaite. Sortez, je vous prie !

Georges trébucha. Des lueurs dansantes passaient devant ses yeux. Il allait parler, mais, d’un geste de la main, Jeanne lui montrait que les paroles désormais restaient vaines.

L’idée que l’après-midi allait peut-être le ruiner et qu’en sus il perdrait, sans doute, sa femme, le torturait comme une fraiseuse.

Il se serait jeté aux genoux de Jeanne, mais elle lui tournait déjà le dos, impassiblement. Il se ramassa alors lui-même comme une loque, et sortit. Ensuite, il voulut revenir se coucher, puis, comme un sacrifice fait aux dieux favorables, il décida :

— Je descends au bureau et ne remonterai ici que ce soir à neuf heures.


Jeanne, restée seule, rentra dans sa chambre, la face dure.


Dix heures. Le banquier Mexme dans son cabinet regarde la cote électrique commencer de dévider en grinçant les chiffres qui fixeront le destin…

La Bourse est un redoutable champ de bataille. C’est, sans doute, le plus complexe et le plus subtil de tous ceux sur lesquels s’affrontent les humains. Mais, s’il est des généraux vainqueurs qui le furent sans savoir eux-mêmes pourquoi, et c’est le fait de la plupart des gloires militaires, le grand boursier est toujours un homme supérieur. Il lui a fallu, pour réussir, des dons psychologiques voisinant le génie. Or quelle est la science des sciences, sinon la psychologie ? D’ailleurs, à y regarder de près, c’est la seule. Tout n’est que psychologie, même les mathématiques et les religions. Mais les combats de Bourse n’ont jamais été codifiés en traités stratégiques et c’est pourquoi le jeu y est toujours neuf, toujours original. Le plus curieux consiste encore en ceci que nul ne sait jamais le total pourquoi d’une défaite ou d’une victoire. L’une ou l’autre naquit sans raison apparente, comme une idée à l’esprit. Et pourtant certains l’avaient prévues, et non point au hasard, car ils en sauront prédire d’autres. Cela se passe donc dans les contrées les plus secrètes de l’esprit humain. Et l’on comprend pourquoi la plupart des gens de finance sont superstitieux. Ce n’est aucunement par sottise et incapacité de raisonner les choses du réel, comme font des millions de sots. C’est par respect pour tout ce qui se tient dans les ténèbres de l’infra-conscience et qui pourtant existe, sans qu’on puisse jamais exactement le définir.


Mexme n’était pas superstitieux. Cela, qui l’équilibrait mieux sans doute, comme homme, pouvait être une tare à la Bourse. Mais c’était un financier intelligent, raisonneur, apte au calcul et à la méthode. Il fut victorieux.

La journée se montra agitée et chaude. Comme l’avait bien prévu Bigoinot, qui était dans le secret des dieux, les Pétroles Narbonnais furent offerts à découvert dès le début de la séance. Une foule de bruits extraordinaires circulaient partout et la panique se fût certes organisée si Mexme n’avait pas prévu sensiblement toutes les causes de défaite. Les rachats égaux à l’offre, la poursuite des menus personnages qui collaboraient à la création d’une panique artificielle, de sages mesures prises par la Préfecture de police et par le ministère de l’Intérieur, enfin des amitiés puissantes et averties à temps soutinrent le choc.

Les cours fléchirent sans s’effondrer. En clôture, on cotait avec une baisse de quarante points. Les conjurés escomptaient cinq cents points au minimum, et peut-être mille.

Il y avait une terrible saignée faite au groupe adverse. Si l’on tenait encore trois séances comme cela – et on tiendrait – les gens qui avaient monté cette machine de guerre contre les Pétroles s’en mordraient les doigts. On verrait des faillites et des poursuites…

Mexme rayonnait. À sept heures et demie il reçut la visite de Brinquet, le ministre des Finances, surnommé dans la politique « La Grande Bringue », parce qu’il était tout petit et rond comme un pot à tabac. Il vint voir le banquier et l’assurer de sa sympathie. La veille, il eût hésité à faire cette démarche. Mais, devant la victoire, il marchait au canon…

À neuf heures moins le quart, Mexme, qui n’avait pas dormi depuis deux jours, la tête lourde, mais du bonheur plein l’esprit, monta là où il devait trouver les « ordres » de Jeanne. Il avait, en toute sincérité, envie de se jeter à ses pieds et de lui demande pardon. Il était si heureux…

Et il se souvenait qu’elle avait, elle-même, prononcé le mot de « pardon ».

Il s’approcha. Il tenait prêtes, au bord des lèvres, toutes les paroles d’excuses. Ah, Jeanne… Comme ce soir il allait l’aimer…

Il songeait, devenu poète, que la Bourse est une belle chose. Elle représente l’activité des hommes, mieux certes que tous les lyrismes et les littératures, sous une symbolique somptueuse. Une cote, c’est la résultante de millions d’efforts convergents vers un but inconnu et que seul sait lire l’homme de Bourse. Une baisse, c’est tout le labeur de millions d’être qui se vend plus mal, une mode qui change, une grève d’ouvriers, une inondation, une découverte en passe de modifier quelque chose aux utilisations des corps simples. Une hausse, c’est la guerre, ou un changement dans le comportement des hommes : le télégraphe, l’automobile, l’aviation. Deux ou trois chiffres suffisent à représenter tout cela. À 800, cette valeur explique qu’on préfère la perle au diamant, ou le platine à l’or, ou qu’on a inventé un nouveau moteur, ou qu’un groupe d’ouvriers est passé d’une opinion rose à une opinion plus rouge. À 900, elle dit qu’un changement de gouvernement a eu lieu, ou qu’il y a une tension diplomatique entre tel pays et tel autre. Tous les faits sociaux sont là-dedans. C’est l’histoire du monde qu’une cote de la Bourse. Et ces noms de valeurs, quelle synthèse ils constituent ! Le Rio Tinto évoque les douilles d’obus et les bijoux faux, le trolley des tramways et la fausse dorure du cadre où figure un portrait aimé. C’est aussi la fourchette en ruolz et le sulfate de cuivre pour la vigne, c’est le fil du téléphone, le poison des Borgia et la petite monnaie… La de Beers c’est le diamant, désir féminin que rien n’apaise.

Voici des noms de charbonnages, de mines d’or, de magasins et de sucreries, de tramways et de music-halls. Derrière tous ces vocables, vous entrevoyez des milliers d’ouvriers blêmes qui œuvrent désespérément pour manger chaque jour, ou des femmes parfumées qui se préparent à aimer. En vérité, pensait Mexme, je suis bien plus poète que ces faiseurs de vers. Une cote de Bourse c’est la vraie légende des siècles, c’est L’Iliade et l’Odyssée, c’est les Folastries de Ronsard et le Gargantua de Rabelais…

Il ouvrit.

La pièce était muette et semblait plus vide que de coutume. Sur le guéridon apparaissait une feuille de papier. Il prit et lut ceci :


Georges, je ne sais pas si lorsque ce mot te viendra sous les yeux tu seras vaincu ou vainqueur. Mais ma décision, et ce sera ton châtiment, vaut dans les deux cas. Je pars. Je n’ai pu me décider à te pardonner tout de suite. C’est que je t’aime et l’amour est dur.

D’ailleurs ce que tu as dit déjà, tu l’aurais redit. Une fois que les mots ont été prononcés, le chemin est tracé.

Dans un an je reviendrai. Ne crois pas que même alors je t’impose ma présence si elle te déplaît. J’ai décidé à tous risques. Mais ton accueil me dictera la conduite ultérieure. Si tu crois me voir ici outrepasser le châtiment que tu méritais, notre séparation sera alors définitive. Je la préfère au renouvellement de la scène de ce matin. Ou tu plieras, ou bien je renoncerai à toi tout à fait. En tout cas, je reste, jusqu’alors, ta Jeanne.


Mexme relut le feuillet dix fois sans comprendre. Ensuite il sauta dans la chambre de sa femme. Tout était bouleversé. Il courut à la penderie. Deux vastes malles étaient disparues.

Jeanne s’était enfuie.

Il revint au papier. Un post-scriptum lui apparut.

Ne me cherche pas, ni ne me fais chercher. Tu ne reverrais jamais.

Il descendit en hâte, appela la femme de chambre.

— Où est Madame ?

— Je ne sais, Monsieur.

— Vous l’avez aidée à faire ses malles ?

— Non, Monsieur.

Il appela le chauffeur.

— Vous avez conduit Madame cet après-midi ?

— Oui, Monsieur.

— Avec des malles ?

— Oui, Monsieur.

— À quelle gare ?

— Gare de Lyon, Monsieur ?

— Pour quel train ?

— Je ne sais pas, Monsieur.

— Que vous a dit Madame ?

— De revenir me mettre à votre disposition au plus tôt, Monsieur.

Mexme ferma les poings.

— Quelle heure était-il ?

— Trois heures et demie, Monsieur.

Il tourna le dos brusquement, se sentant éclater de rage impuissante. Derrière lui le chauffeur et la femme de chambre se regardaient avec un demi-sourire moqueur.