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Entre deux caresses/7

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DEUXIÈME PARTIE : VOLONTÉ


Trente mille terrassiers Piémontais, car les Français s’étaient refusés au labeur imposé, taylorisé et à journées longues, affouillaient un sol illustre, dévasté par eux comme par un cataclysme. On rasait les villages, on brûlait des vignes millénaires, on détruisait les collines à la panclastite, on faisait plat comme une table un bâtiment géant, des entrepôts babéliques, des halls vertigineux et des voies ferrées innombrables commençaient de naître hâtivement.

Les habitants de la Narbonnaise émigraient comme des fourmis. L’antique Narbôn créée par les Phéniciens mille ans avant notre ère redevenait, après bien des aventures et des avatars innombrables, une des cités-reines de la Méditerranée.

La côte ligustique allait retrouver une splendeur égale à celle de cette Venise, née, comme Narbonne, sur pilotis, dans son golfe harmonieux. Mais Venise n’a pas eu ce fleuve redoutable : l’Atax (l’Aude), qui véhicule depuis des siècles et des siècles ses millions de tonnes d’humus. Elle est donc restée marine, tandis que Narbonne est désormais loin de cette mer qui jadis lui fut amie et protectrice.

Les sondages des ingénieurs se faisaient aux lieux même où, voici vingt-trois siècles, Pythias vit des marécages bordant la Méditerranée. Longtemps plus tard des vignobles renommés y fructifièrent. Maintenant, des geysers d’huiles lourdes et schisteuses commençaient d’y jaillir.

La mer, le golfe et le lac de Narbonne n’avaient jamais été profonds. L’Atax peu à peu les combla. Les îlots nombreux, les « Lidi » qui, comme à Venise, séparaient jadis Narbonne de la pleine mer, s’étaient donc soudés au continent, mais on recréerait, pour la société des Pétroles Narbonnais, ce que la nature avait anéanti…

La première découverte des naphtes fut faite dans le lit même de l’ancien golfe. On perçait là un magma de terrains tertiaires travaillés par des séismes violents durant des époques géologiques entières. Dans le sous-sol, des fissures énormes s’étaient alors formées, où des lacs souterrains du précieux carbure s’amoncelaient. Cela s’enfonçait à la base des Pyrénées, où les sondages ne pouvaient plus rien atteindre, et se perdait, du côté opposé, dans une rupture des couches tertiaires, au nord du golfe Massaliote. Peut-être pourrait-on retrouver le pétrole autour de Nice ?…

Il fallait donc partout forer la terre alluvionnaire, prendre contact avec la roche, jadis sous-marine, et la percer jusqu’aux ressources d’huiles. En même temps qu’ils remuaient la terre, sondaient les puits et préparaient la formidable exploitation, les rudes ouvriers du Piémont rattachaient ce territoire, renouvelé dans toutes ses activités, au système de voies ferrés du pays. Un pipeline conduirait le pétrole à Bordeaux, une autre à Marseille. On rêvait d’alimenter de même façon Nantes, et peut-être Le Havre, puis Paris. Le charbon le céderait au pétrole pour les machines des paquebots et des cuirassés. Cette terre, jadis glorieuse, puis rentrée dans l’oubli jusqu’à la création d’un gros commerce de vins, soutenu longtemps par la culture vinicole de tout l’arrière-pays, changerait en quelques années, par son nouvel avatar, les axes du grand négoce occidental.

Les ambitions de Séphardi et de Georges Mexme étaient déjà dépassées et noyées dans un succès venu comme un mascaret. Par un caprice extraordinaire de la publicité, les Pétroles Narbonnais non seulement intéressaient aujourd’hui tous les financiers et leur clientèle, mais ils passionnaient le public comme une belle actrice ou un crime sensationnel.

Le fait est rare. On ne cite guère que les affaires de la Compagnie des Indes, qui, sous l’Ancien Régime, aient eu la même gloire. Mais le certain c’est que ce « boom » des pétroles atteignait le niveau d’une folie collective.

Au début, Mexme et Séphardi conçurent juste d’exploiter les vingt puits où le pétrole sourdait spontanément : on pensait commencer modestement et appeler les capitaux au fur et à mesure. On ne craignait, en effet, aucune concurrence. Des possessions de titres faisaient les promoteurs maîtres des voix ferrées aboutissant dans la Narbonnaise. On avait acheté en bloc le port de Graissan et ses entours. Là on édifierait une sorte de Liverpool du pétrole. C’était déjà grandiose. Toutefois, il fallut voir plus vaste dès que la mode s’y mit. C’est une maîtresse agréable, certes, mais très tyrannique et qui court plus loin qu’on ne voudrait…

Dès qu’on parla des transformations à prévoir dans le département de l’Aude par l’industrie des pétroles, les milieux intellectuels s’agitèrent. Des artistes, des historiens et des littérateurs se prirent subitement d’affection pour une terre dont les gloires certaines d’ailleurs et notables, avaient été bien oubliées jusque-là.

Pendant des mois, les journalistes publièrent et rendirent quotidiens, à ce propos, le Larousse et les encyclopédies. On se serait lassé de cette érudition quand l’Académie française couronna un livre titré Narbo-Martius. Il contait la victoire remportée en -118 par Encius Donatius Ahenobarbus sur les Allobroges. C’est à la suite de ce fait d’armes que Narbôn était devenue ville romaine. L’ouvrage plut. Il avait des qualités de style et de savoir. Son succès fut prodigieux. Jamais une œuvre de pure édition n’avait tiré à deux cent mille…

Mais ce fut bien pire lorsque le même écrivain donna sa Colonia Julia Paterna Claudia, ouvrage curieux contant la vie mouvementée de Tibérius Claudius Néro, proconsul de Narbonne, en 45. Un tel engouement naquit pour l’histoire du Languedoc, à la suite de ces livres arides, que désormais le théâtre, la sculpture, la peinture, la gravure et même l’architecture se dévouèrent à la Narbonnaise…

Et tout le monde voulut si bien avoir des aïeux nés au bord de la Méditerranée qu’un ministre, né effectivement à Béziers, dit un jour à la Chambre, au milieu des vociférations et des insultes :

« Nous autres, les seuls vrais français… »

Le pays narbonnais devint donc aussi célèbre que les bords de l’Arno.

Pêle-mêle avec les ingénieurs de Mexme, les espions des sociétés concurrentes, les ouvriers piémontais, les métallurgistes, les maçons, les bâtisseurs d’usines et les spéculateurs curieux, une nuée de brocanteurs et d’antiquaires, de savants et d’anciens fouilleurs des ruines de Delphes ou de Délos s’abattit alors autour des puis de naphtes. On fit autant de tranchées pour mettre la main sur des curiosités qu’on le faisait pour bâtir les usines.

Un Anglais qui avait mis à l’air les entrailles de Cnosse en Crête, un Américain qui avait découvert la ville sacrée des Incas et un Allemand qui prétendait posséder les restes d’Agamemnon et d’Achille, découverts à Hissarlik et à Tirinthe, d’autres encore, firent de passionnantes découvertes. Un député interpela même le gouvernement pour qu’il interdît la sortie de France à tous les trésors retrouvés. Le ministre dut décréter que Messieurs Mexme et Séphardi avaient le monopole des fouilles d’art. Les deux directeurs de l’affaire en profitèrent pour expulser tous les aventuriers pullulant sur le pays. Alors Séphardi et Mexme agrandirent leur entreprise qui prit des proportions fabuleuses. Lorsque fut découverte une dalle portant le plan du canal construit voici 2000 ans pour irriguer la Narbonnaise, et dont l’ingénieur était Vipsanius Agrippa, toute la presse consacra une page entière à la reproduction du précieux document. On mit à jour la voie militaire romaine allant d’Ampurias au Rhône par l’étang de Capestang. Il y eut alors un pèlerinage vers cette relique Césarienne. Les compagnies de chemin de fer durent organiser des trains de plaisir à tarif réduit pour des curieux venus du monde entier.

La finance, la littérature et l’archéologie s’étayaient donc entre elles et la réussite financière de l’affaire prit d’étonnantes proportions. Dépassant tous les devis de prudence et poussés par l’afflux des capitaux, Mexme et son associé engloutirent non pas soixante-dix millions, mais trois cents dans les seuls travaux préparatoires. L’âme des foules est ainsi faite que le succès forçait les deux associés à exagérer constamment l’envergure de leur entreprise. Il fallait toujours augmenter le capital social. Les petites gens protestaient avec une violence féroce lorsqu’on n’acceptait pas leurs souscriptions. Ils disaient leur rage de voir les riches seuls accaparer cette magnifique affaire. Et les riches accusaient Mexme d’être bolcheviste et d’aspirer à on ne savait quelle louche popularité lorsqu’il prétendait préférer les petits souscripteurs aux gros.

À toute force, le monde entier voulait donner son argent. Le directeur d’un journal de chantage, ayant un jour publié un article pour dire que l’affaire n’était pas si belle que ça, vit son bureau pris d’assaut par une cohorte d’actionnaires. On le bâtonna jusqu’à la mort incluse.

Et la folie crût encore. Mexme et Séphardi recevaient chaque jour cinq cents lettres de braves gens qui voulaient acheter des actions de Pétroles Narbonnais, non pas au cours de Bourse, mais avec une majoration de trente pour cent.

Les chefs de l’affaire se connurent débordés. Dans une telle situation, les sous-ordres devenaient des personnalités d’une importance effrayante. Or, on n’avait fait que des choix provisoires, il se pouvait qu’il y eut, parmi eux, des traîtres capables de créer de toutes pièces un de ces accidents qui, chez les foules exaspérées, font en un tourne-main passer d’une opinion à l’opposite. Mexme n’en dormait plus.

Séphardi, assuré de l’appui de la haute banque juive, et nanti de formidables étais politiques, portait plus allègrement ce fait que son associé, passé sans transition d’une paisible et bourgeoise responsabilité, au rôle d’Atlas tenant un monde sur son dos.


Jeanne Mexme devinait son mari accablé de soucis. Mais, comme il semblait jaloux de les garder pour soi, elle faisait mine de se désintéresser des Pétroles et ne lui demandait jamais de renseignements.

Blanc-Simplaud, qui cultivait pour elle une sorte d’amour platonique, avait tenté de l’informer du danger que courait Mexme sous un fardeau aussi colossal, avec, comme seule puissance effective son talent de financier et des garanties matérielles représentant le centième partie des fonds dont il avait la gérance absolue. Mais Jeanne aimait son mari, tout en nuançant cet amour de quelque mépris hautain. Elle ne voulait pas savoir ce qui concernait son foyer que de son mari seul. Aussi coupait-elle la parole au député lorsqu’il faisait mine de mener la conversation sur le domaine interdit.

Séphardi était pour elle tous les jours plus aimable et souriait. Il dépensait une fortune par an rien qu’en fleurs et en confiseries offertes à la femme de son ami. Il n’allait pas à vingt kilomètres de Paris sans lui envoyer des gerbes éblouissantes et des porcelaines rares bondées de bonbons. Avec cela il se montrait délicat jusqu’à l’astuce, ou astucieux jusqu’à en devenir délicat. Jamais il n’exprimait, en effet, même à mi-mot, un désir dépassant la seule courtoisie affectueuse. Évidemment il aimait Jeanne Mexme. Il était de ceux qui n’abandonnent jamais un désir insatisfait, et cela devenait plus grave.

L’idée pourtant était absurde que Séphardi put compter sur ses seuls charmes physiques pour conquérir cette créature originale, chez laquelle la passion restait froide et le cœur assimilé à l’esprit. De même ; il s’attestait vain qu’il tabla sur sa richesse, au moment où Mexme allait devenir un des rois de la haute finance industrielle. Pourtant, à ce regard passionné, à cette sorte de volonté magnétique qui transsudait du regard fixe et dur de cet homme, on devinait qu’il fut prêt à tout tenter pour posséder Jeanne Mexme.

Elle ne s’y trompait pas.

Jeanne se sentait impuissante dans cette lutte ardente que Georges menait pour la fortune…, et quelle fortune !… Mieux, elle devinait maintenant que les efforts de son mari tendaient surtout à ralentir la poussée d’un enthousiasme devenu gênant. Elle savait bien la vanité de toute intervention à ce moment où les Pétroles Narbonnais n’appartenaient plus à Mexme et à Séphardi, mais à l’opinion publique, monstre capricieux devant lequel il faut trembler. Toutefois, elle commençait d’espérer que la sagesse triompherait.

Georges Mexme comprenait la pensée de sa femme. Emporté comme par un attelage emballé, il craignait parfois de ne pas pouvoir remettre en main cette délirante licorne, galopant il ne savait vers quelle gloire ou quel abîme. Mais il y avait en lui l’orgueil du mâle, et la vanité du maître. Si souvent il s’apercevait que de tels sentiments furent stupides et périmés, il sentait quelle force ils donnent à l’homme têtu et sûr de soi, et cela le redressait dans ses préjugés.

Pourtant, certes, il n’était pas heureux…