Envers et contre tous/3

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Michel Lévy frères (p. 22-32).

III

LES PROPHÉTIES DE MAGNUS Dans la soirée, M. de la Guerche se rendit auprès de M. de Falkenberg, qui siégeait à l’Hôtel de Ville, et lui fit part de ce que le roi Gustave-Adolphe lui avait dit lors de leur rapide entrevue.

— Oh ! je tiendrai aussi longtemps que je le pourrai ! dit l’officier suédois, mais le pourrai-je longtemps ?

Il apprit alors à M. de la Guerche que des symptômes de mécontentement commençaient à se manifester parmi les habitants de Magdebourg. Ceux-là regrettaient leur commerce anéanti ; ceux-ci redoutaient les conséquences d’un assaut si la fortune trahissait leurs armes. La place souffrait beaucoup du feu des assiégeants.

— Si je n’avais pas avec moi deux mille soldats de l’armée suédoise et un gros de volontaires déterminés à pousser la résistance jusqu’au bout, reprit M. de Falkenberg, Magdebourg aurait déjà ouvert ses portes.

— Vous savez ce que le roi, votre maître, désire, répondit Armand-Louis : le mot capitulation ne doit pas être prononcé.

— Moi vivant, il ne le sera jamais. Ceci, je vous le jure, repartit M. de Falkenberg.

Armand-Louis et Renaud parcoururent la ville et les remparts. Partout les traces des longs combats soutenus, des pans de murs écroulés, des maisons percées par les boulets, des tours éventrées, des ruines fumantes, une population morne, plus de chants ni de cris, des femmes et des enfants qui pleuraient dans les églises. Les faubourgs, envahis par les Impériaux, n’étaient plus qu’un monceau de décombres. Des flammes en sortaient çà et là.

Cependant, si l’enthousiasme des premiers jours était tombé, la défense n’en était pas moins énergique, pas moins vigilante. L’armée du comte de Tilly, maîtresse des forts et des faubourgs, avait fait des pertes cruelles ; les meilleurs régiments, si souvent menés à la victoire, étaient décimés ; bon nombre d’excellents capitaines avaient perdu la vie dans ces combats meurtriers. Nulle part la ceinture des murailles qui protégeaient Magdebourg n’était entamée. Son artillerie répondait sans faiblir au feu de l’artillerie autrichienne. Les généraux, qui sentaient les plus vieilles troupes hésiter dans leurs mains, commençaient à croire que jamais ils n’emporteraient cette ville rebelle de vive force.

Les ramener à l’assaut, après l’échec de la poterne, c’était exposer les armes de Ferdinand à une défaite dont les conséquences pouvaient être incalculables.

Un matin, après une longue série d’escarmouches qui avaient coûté la vie à un grand nombre d’assaillants, les sentinelles placées au sommet des plus hautes tours remarquèrent que différentes batteries qui la veille encore vomissaient la flamme et le fer contre la place, semblaient dégarnies de leurs engins destructeurs. Autour de ces batteries désertes, point de soldats.

Carquefou, qui était de garde près d’une poterne, suspendit une corde à un clou et se laissa couler dans le fossé.

— Ma foi ! tant pis ! dit-il à ses camarades, la peur le cède à la curiosité. Quelques hommes résolus se répandirent à sa suite dans les faubourgs incendiés, et, se glissant de proche en proche derrière les pans de murs et le long des fossés, gagnèrent le front de bandière de l’armée impériale. Ses lignes ne serraient plus la ville si étroitement ; l’armée avait fait un mouvement de recul.

La nouvelle de cette retraite inattendue traversa Magdebourg avec la rapidité de l’éclair. Chacun sortit dans les rues ; on questionnait ceux qui avaient été en éclaireurs reconnaître les positions de l’armée du comte de Tilly.

— Je me suis timidement avancé jusqu’à l’emplacement de cette grosse batterie dont vous voyez les épaulements là-bas, sur ce monticule, dit Carquefou. Dieu sait si j’étais prêt à courir comme un lièvre à la première alerte !… Les fascines étaient renversées, les parapets abattus, les canons emportés : je n’ai vu qu’un rideau de cavaliers derrière un rideau d’arbres dans la plaine.

Cent bourgeois jetèrent leur bonnet en l’air.

— Ils s’en vont ! ils s’en vont ! cria-t-on de toutes parts.

Et les plus joyeux embrassaient leurs voisins.

— S’ils s’en vont, dit Magnus, le moment est venu de faire bonne garde.

On le regarda de tous côtés avec l’expression d’un grand étonnement.

— Comprenez donc ! les Impériaux battent en retraite ! reprit-on autour de lui.

— J’entends bien ; c’est pourquoi, si vous ne veillez pas jour et nuit, un beau matin les Croates seront dans Magdebourg.

Les bourgeois se mirent à rire.

— Les Troyens aussi riaient lorsque la fille d’Hécube parlait, dit Magnus, et cependant Troie fut prise et réduite en cendres. Il voulut néanmoins se rendre compte de ce que Carquefou avait vu. Armand-Louis, qui pensait toujours au moyen de ramener les deux jeunes filles auprès de M. de Pardaillan, l’accompagna, ainsi que Renaud, espérant que quelque route serait peut-être libre.

Ils suivirent longtemps les lignes de circonvallation, occupées la veille encore par les bandes impériales. Pas un ouvrage d’art qui ne fût abandonné.

— Un déserteur leur aura sans doute appris que nous n’avions pas les forces suffisantes pour nous en emparer et les garder, dit Magnus d’un air soucieux.

— Magnus ne croit à rien, pas même à la fuite ! répondit Renaud, qui rêvait déjà aux douceurs du voyage qu’il allait entreprendre avec Mlle de Pardaillan.

— Le comte de Tilly n’a jamais fui, reprit Magnus. S’il recule quelquefois, c’est à la façon du tigre, pour mieux prendre son élan.

Tous trois poussèrent plus en avant, cherchant un passage ouvert ; mais, derrière une haie, ils découvrirent un cordon de fantassins ; dans l’épaisseur des bois, des escadrons de cavalerie ; sur tous les sentiers, des canons ; au milieu des villages et des fermes, des régiments ; point de traces de désordre, point de fourgon renversé, ni de pièce d’artillerie abandonnée. Chaque bouquet d’arbres, comme tout chemin creux, avait une sentinelle.

— L’armée impériale fait comme le loup quand il guette un agneau, dit Magnus.

— Et l’agneau, cette fois, s’appelle Magdebourg, n’est-ce pas ? répondit Armand-Louis.

Trois ou quatre coups de feu retentirent à l’instant, et trois ou quatre balles firent sauter un peu de terre autour d’eux.

— Voilà ma réponse, dit Magnus. Ils rentrèrent dans Magdebourg, qu’ils trouvèrent en liesse. Des feux de joie brûlaient dans les rues, on perçait des tonneaux de bière et de vin, on dressait des tables ; les enfants chantaient et dansaient, toutes les portes s’ouvraient. Ce n’étaient partout que tapage et confusion. Quelques notables parlaient d’organiser un grand banquet à l’Hôtel de Ville, pour célébrer la délivrance de leur vaillante cité.

— Si vous n’obtenez pas de M. de Falkenberg que ces bourgeois retournent sur les remparts, Magdebourg est perdu, dit encore Magnus.

M. de la Guerche courut au palais du gouverneur.

Il le trouva rempli d’une foule immense. L’air retentissait d’acclamations. Les bourgeois, débarrassés de leurs armes, se félicitaient les uns les autres, les plus jeunes organisaient des danses sur la place publique. Armand-Louis eut grand-peine à pénétrer jusqu’à l’appartement où se tenait le capitaine suédois. Il le trouva en train de répondre aux dernières dépêches du comte de Tilly. Un bourgmestre, debout sur une table, en donnait lecture à haute voix aux magistrats et aux notables de la cité. Le ton en était extraordinairement modéré, bien que le général autrichien sommât encore la ville de se rendre.

— Le coq ne chante plus si haut ! dit l’un des auditeurs.

— Il commence à s’apercevoir que nos murailles ne sont pas en pain d’épices ! dit un autre.

— Le vieux coquin s’est enrhumé devant nos fossés ! reprit un troisième.

— Les médecins lui auront conseillé de changer d’air ! ajouta un voisin.

Le bourgmestre jeta d’un air superbe les dépêches sur la table, au milieu des éclats de rire et des quolibets de l’auditoire. — Le comte de Tilly saura désormais ce que c’est que Magdebourg ! dit-il avec emphase.

— Et vous, Magdebourgeois, souvenez-vous du sort de Maestricht ! dit Magnus.

Tous les yeux se tournèrent vers le vieux soldat : un long frémissement parcourut l’assemblée.

— Un soir, Maestricht, il n’y a pas longtemps de cela, se crut sauvé, poursuivit Magnus : l’ennemi reculait, fatigué d’attaquer en vain ses remparts… le lendemain Maestricht était pris. Si vous ne voulez pas vous réveiller dans l’incendie et dans le sang, veillez, bourgeois !

Un messager entra, porteur de nouvelles. Il avait vu les régiments wallons du corps de Pappenheim en marche sur la route de Schœnbeck.

— Une portion nombreuse de l’artillerie s’ébranle pour les suivre, ajouta-t-il.

À ces mots, un grand tumulte éclata dans la salle. On ne pensait plus à ce qu’avait dit Magnus que pour le railler.

— Si vous êtes malade, ami, ne buvez pas, mais laissez-nous nous réjouir en paix ! lui cria le bourgmestre.

— Foin du hibou qui ne veut pas qu’on s’amuse ! dit un autre.

— Si vous avez peur à Magdebourg, camarade, partez pour Maestricht !

C’était à qui lancerait son mot ; mais, tandis que les uns parlaient, d’autres, qui avaient rendu visite aux caves de l’Hôtel de Ville, chargeaient les tables de bouteilles et de brocs.

— Bon appétit, messieurs, dit Magnus froidement. Je ne m’assiérai pas au banquet des funérailles.

Cependant Armand-Louis s’était approché de M. de Falkenberg, et lui faisait part de ce qu’il avait vu et de ce qu’il redoutait. Le Suédois fronçait le sourcil et promenait ses regards autour de lui.

— Je sais, dit-il, je sais ! mais personne ici n’est en état de m’entendre. Le prince Christian-Guillaume lui-même, qui perdra la tête si Magdebourg est pris, parcourt la ville à cheval en habit de fête. Je m’estimerai heureux si je puis garder autour de moi quelques centaines d’hommes. La fièvre est dans l’air, elle a gagné jusqu’à mes soldats.

Et du doigt le capitaine lui fit voir sur la place des bandes de Suédois qui choquaient leurs verres contre ceux des bourgeois.

M. de la Guerche et Renaud sortirent de l’Hôtel de Ville plus tristes qu’ils n’y étaient entrés. Magnus ne parlait plus. Chaque rue qu’ils traversaient leur présentait le spectacle d’une fête. Des musiciens, debout sur des tonneaux, raclaient leurs instruments et faisaient sauter les jeunes garçons et les jeunes filles. Des centaines de tables, dressées en plein air, recevaient des milliers de convives. Les passants étaient invités à s’asseoir et à boire. Tous les fourneaux flambaient. On ne voyait pas un verre vide. Les narines de Carquefou se dilataient ; il promenait amoureusement la main sur son estomac en passant devant les cuisines. Ici, il acceptait un verre de vin du Rhin jaune comme de l’or ; plus loin une aile de chapon rôti, dorée et croustillante.

Magnus le regardait de travers.

— Ils mangent et tu les imites, malheureux ! disait-il ; et demain les ennemis seront dans Magdebourg !

— C’est justement pour cela, répondait Carquefou ; je ne veux pas que les Autrichiens et les Croates trouvent un os à mettre sous la dent.

Et il fourrait dans ses poches ce qu’il ne pouvait pas avaler. Quand vint la nuit, Magnus sella les chevaux de M. de la Guerche et de Mlle de Souvigny, et jeta sous leur nez un boisseau d’avoine.

Carquefou l’imita scrupuleusement.

— Il ne faut rien négliger de ce qui est bon, dit-il, ni le vin ni les précautions.

Et bientôt les chevaux de M. de Chaufontaine et de Mlle de Pardaillan n’eurent rien à envier à leurs voisins. Ils avaient la selle sur le dos et double provende dans leur auge.

Armand-Louis et Renaud se gardèrent bien de faire part de leurs craintes à leurs compagnes. Magnus pouvait se tromper dans ses prévisions, et il était tout au moins inutile de les faire vivre toute une nuit dans des alarmes que le matin se chargerait de dissiper ou de justifier. Ils se bornèrent à les engager à se tenir prêtes à partir aux premiers rayons du soleil levant.

Les réjouissances se prolongèrent bien avant dans la nuit. Les postes que M. de Falkenberg avait eu soin de placer le long des remparts, pour avertir la garnison en cas d’alerte, se dégarnissaient petit à petit. Les soldats, encore fidèles à la consigne, mais fatigués par de nombreuses libations, s’endormaient les uns après les autres. Le silence succédait aux chants ; et bientôt on n’entendit plus, dans la ville livrée au sommeil, que le bruit vague et flottant que faisaient quelques bons bourgeois en cherchant leurs demeures d’un pas chancelant.

Même silence dans la campagne. Des feux de bivouac, qui s’éteignaient, piquaient çà et là l’horizon de leurs flammes fouettées par le vent.

Cependant, à cette heure indécise où de pâles lueurs se répandent dans le ciel et font sortir confusément de l’ombre les arbres et les maisons épars dans les plaines, une rumeur sourde s’éleva dans l’éloignement : c’était une rumeur lente, continue comme celle que ferait un corps de troupes en marche.

Magnus, à qui son inquiétude défendait le repos, et qui rôdait le long des portes, poussa une sentinelle du pied.

— N’entendez-vous rien ? dit-il.

La sentinelle prêta l’oreille une seconde et partit d’un éclat de rire.

— C’est la cavalerie croate qui s’en va ; bon voyage ! dit-elle.

Et, appuyant sa tête sur le dos d’un camarade qui ronflait, la sentinelle ferma les yeux.

Le même bruit roulait toujours dans l’espace. Un instant, il parut à Magnus que ce bruit s’éloignait.

« C’est quelque diablerie », pensa-t-il.

Une ligne blanche qui ondulait de l’autre côté de l’Elbe, lui fit croire, en effet, qu’un corps de cavalerie quittait le campement de l’armée impériale.

— Le comte de Tilly battrait-il véritablement en retraite ? murmura Magnus. On dit cependant que c’est un bon général, et je l’ai vu à l’œuvre.

Il monta sur la crête du rempart et regarda au loin.

Rien ne troublait la profonde tranquillité de ces campagnes dévastées ; pas un homme ne s’y montrait ; mais, en cherchant bien, Magnus crut distinguer, dans l’épaisseur d’un taillis dont les broussailles couvraient un pan de l’horizon, les mouvements incertains d’une troupe de soldats. Il lui semblait, en outre, qu’une ligne mince et noire, d’où sortaient quelques éclairs, rampait dans les sinuosités d’un chemin creux.

Le soleil se leva et inonda la plaine de ses rayons. Un homme parut alors au bout d’un sentier, courant à perdre haleine, sauta vivement dans le fossé, saisit des deux mains une corde qui pendait le long de la muraille, et grimpa sur le rempart avec l’agilité d’un chat.

Magnus se jeta au-devant de Carquefou, qu’il venait de reconnaître.

— On a bon appétit, c’est vrai, mais on a de bonnes jambes, dit Carquefou. L’idée m’est venue, à la nuit close, de faire un tour de promenade du côté du camp impérial. J’en sais le chemin, l’ayant fait en plein jour et à cheval ; je me suis donc glissé jusqu’au bord de l’Elbe, tout là-bas. Ah ! les coquins, ils sont tous sur pied !

— Les Impériaux ?

— Hé ! mordieu ! je ne parle pas des Suédois ! Artillerie, cavalerie, infanterie, tout marche à la fois ! J’ai reconnu M. de Pappenheim à cheval, la cuirasse sur le dos, et derrière lui dix régiments. Les cavaliers ont le sabre au poing, les fantassins la pique ou le fusil sur l’épaule. Avant une heure, ils seront à Magdebourg.

— Et tu allais de ce pas… ?

— Chez M. de Falkenberg.

— Tu es un homme, Carquefou !

— Qui sait ! qui sait ! J’ai eu peur d’être pris comme un lapin dans son terrier, voilà tout.

Déjà, et tout en parlant, ils gagnaient l’un et l’autre la rue voisine. Des tables et des bancs, au milieu desquels dormaient pesamment quelques bourgeois, les encombraient. Magnus et Carquefou en poussèrent quelques-uns du bout de leur pied.

— Aux armes ! criaient-ils, l’ennemi approche !

Deux ou trois hommes, tirés de leur sommeil, se mirent debout lourdement. L’un d’eux reconnut Magnus.

— Ah ! l’homme de Maestricht ! dit-il. Et il se rendormit sur son banc.

— Ah ! les malheureux, qui ont des oreilles pour ne pas entendre et des yeux pour ne pas voir ! reprit Magnus.

Carquefou et lui précipitèrent leur course au travers de ces témoins d’une fête qu’un sinistre réveil allait suivre ; et déjà ils touchaient aux portes de l’Hôtel de Ville, lorsque le bruit d’une fusillade éclata dans l’éloignement.

— Ah ! trop tard ! dit Carquefou.

Mais, tirant son épée, Magnus bondit sur les marches du palais.

— Aux armes ! cria-t-il.