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Ernest Maltravers/Livre 8

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Traduction par Mlle Collinet.
Hachette (p. 314-369).


LIVRE VIII.


CHAPITRE PREMIER.


Notitiam primosque gradus vicinia fecit.
(Ovide.)


La ville de Cleveland était en effet pleine de ces personnes auxquelles on donne habituellement les qualifications d’agréables. Lady Florence Lascelles était du nombre. Le sage vieillard avait toujours conseillé à Maltravers de ne pas se marier trop jeune ; mais il ne voulait pas non plus qu’il différât cette époque importante de la vie, jusqu’à ce que toute jeunesse de cœur et d’émotion fût passée. Comme les anciens législateurs, il jugeait que l’âge de trente ans était l’heureux moment de former un lien, dans lequel on devrait peut-être apporter, avec la raison de l’âge mûr, la passion de la jeunesse. Il voyait peu d’hommes plus capables que Maltravers d’apprécier les jouissances vraies de la vie domestique. Depuis longtemps aussi, il pensait qu’il n’y avait personne qui pût mieux sympathiser avec les idées d’Ernest, et comprendre mieux les singularités de son caractère que l’intelligente et spirituelle Florence Lascelles. Cleveland se montrait tolérant envers toutes ses excentricités d’idée et de conduite, excentricités qui disparaîtraient promptement, pensait-il, sous l’influence de cet attachement qui produit en général un si grand changement chez les femmes, et qui sait assouplir, lorsqu’il est fort et sincère, les caractères les plus entiers, jusqu’à céder ou s’assimiler aux sentiments et aux habitudes de la personne qu’on aime.

La faculté pleine de dignité que Maltravers avait de se maîtriser lui-même, était précisément, selon Cleveland, la qualité la plus propre à donner aux hommes, à leur insu, de l’empire sur les pensées même de la femme dont ils ont conquis l’amour. Tandis que, d’un autre côté, il espérait que l’imagination et l’enthousiasme de Florence serviraient à aiguillonner et à rendre plus pratique une ambition qui, au calme point de vue de l’homme du monde, était disposée à se montrer trop délicate sur les moyens d’atteindre aux distinctions de la société, et trop portée au cui bono. D’ailleurs Cleveland savait apprécier dignement les avantages de fortune et de position. Il savait que le rang et la dot de Florence mettraient forcément Maltravers dans une position sociale qui exigerait de sa part le déploiement de facultés nouvelles ; et, selon lui, les facultés de Maltravers étaient plus propres à commander qu’à servir. Il reconnaissait chez Ferrers un homme qui parviendrait au pouvoir ; chez Maltravers un homme par qui le pouvoir, s’il y atteignait jamais, serait manié avec dignité et exercé en faveur de nobles objets. Il y avait donc chez Cleveland, un motif plus élevé que l’intérêt vulgaire de Maltravers dans son désir de lui voir obtenir le cœur et la main de la grande héritière ; et il s’imaginait que, quel que fût l’obstacle, il ne viendrait pas de la part de lady Florence. Néanmoins, il résolut prudemment de laisser les choses suivre leur cours naturel. Il ne parla de rien ni à l’un ni à l’autre. Il n’y a pas d’endroit où l’on devienne aussi facilement amoureux que dans une grande maison de campagne ; et il n’y a pas de moment plus propice aux amours, dans le grand monde indolent, que la fin de la saison de Londres, époque où, ennuyés par mille petits soucis, et dégoûtés des intimités superficielles, les gens les plus froids eux-mêmes soupirent après les témoignages d’une affection sincère, et le plaisir d’une émotion vraie.

Après les deux ou trois premiers jours il arriva que, d’une façon ou d’une autre, Ernest et Florence se trouvaient continuellement ensemble. Montait-elle à cheval, Maltravers était toujours à côté d’elle ; faisait-on des excursions sur l’eau, Maltravers, dans sa légère embarcation, se trouvait toujours assis sur la même banquette que Florence.

Souvent le soir les plus jeunes d’entre les hôtes de Temple-Grove, organisaient, avec le concours de quelques familles du voisinage, de petits bals, qui se donnaient dans un pavillon provisoire, annexé à la salle à manger. Ernest ne dansait jamais. Florence dans les premiers temps dansait volontiers. Mais une fois elle causait avec Maltravers, lorsqu’un brillant officier des gardes vint réclamer la valse qu’elle lui avait promise ; elle fut frappée de l’expression de gravité soudaine qui se peignit sur les traits d’Ernest.

« Ne valsez-vous jamais ? lui demanda-t-elle, pendant que l’officier cherchait un coin où il pût déposer son chapeau en toute sécurité.

— Non, dit-il ; et pourtant de ma part il n’y aurait pas d’inconvenance à valser.

— Vous voulez dire qu’il y en a de la mienne.

— Pardonnez-moi ; je n’ai pas dit cela.

— Mais vous le pensez.

— Non, au contraire, en y réfléchissant, je suis peut-être content que vous valsiez.

— Vos paroles sont mystérieuses.

— Eh ! bien, alors, je veux dire que vous êtes précisément la femme dont je ne pourrais jamais devenir amoureux. Et je sens que le danger est encore moins grand lorsque je vous vois détruire une de mes illusions, ou attaquer un de mes préjugés. »

Lady Florence rougit, mais l’officier et la musique ne lui laissèrent pas le temps de répondre. Cependant, à partir de ce soir-là, elle ne valsa plus. Elle était souffrante ; elle prétendit qu’il lui était ordonné de ne pas danser, et les quadrilles furent ainsi sacrifiés comme la valse.

Maltravers ne put s’empêcher d’être flatté et touché de ce respect pour son opinion ; mais lady Florence, en y assignant un autre motif, s’était arrangée de manière qu’il ne pût lui en témoigner son contentement. Un soir, le surlendemain de celui qui avait été signalé par la franchise impolie d’Ernest, ils se rencontrèrent par hasard dans la serre attenant à la salle de bal. Ernest s’arrêta pour lui demander des nouvelles de sa santé ; et il fut frappé de la tristesse languissante et découragée qui se révéla dans l’accent de sa voix et l’expression de sa figure lorsqu’elle lui répondit.

« Ma chère lady Florence, dit-il, je crains que vous ne soyez plus malade que vous ne voulez l’avouer. Il faut éviter les courants d’air comme celui-ci. Vous devez à vos amis de vous soigner davantage.

— Mes amis ! dit lady Florence, avec amertume. Je n’ai point d’amis ! Mon pauvre père lui-même ne s’absenterait pas d’un dîner ministériel une semaine après ma mort. Mais c’est là une condition de la vie publique, dont la flamme dévorante éteint toutes les lueurs des autres affections qui n’en sont pas moins saintes, pour être secondaires. Des amis ! Le destin, qui fit de Florence Lascelles une héritière recherchée, lui refuse des frères et des sœurs ; et l’heure de sa naissance lui a même coûté l’amour d’une mère ! Des amis ! Mais où voulez-vous que je les trouve ? »

Puis elle se tourna vers la fenêtre ouverte, et sortit sous la verandah ; au tremblement de sa voix, Ernest sentit qu’elle était sortie pour cacher ou étouffer ses larmes.

« Pourtant, dit-il en la suivant, il y a une classe d’amis moins rapprochés, dont lady Florence ne peut manquer de s’assurer l’attachement, bien qu’elle le dédaigne peut-être. Permettez-moi de me ranger parmi les plus humbles de cette catégorie. Voyons, j’usurpe le privilége de vous donner des conseils ; l’air du soir est un luxe dont vous ne devez pas abuser.

— Mais si ; l’air me rafraîchit et me calme. Vous vous méprenez ; mon mal n’est pas de ceux que peuvent augmenter un ciel tranquille ou des fleurs à demi closes. »

Évidemment Maltravers n’était pas amoureux de Florence ; mais il s’était trouvé récemment trop souvent sous l’influence des rares et nombreuses perfections intellectuelles et physiques dont elle était douée, pour ne pas éprouver pour elle un intérêt vif, et même affectueux. La franchise même avec laquelle il avait l’habitude de lui parler, et les nombreux liens de sympathie qui devaient nécessairement exister entre lui et un esprit si puissant par lui-même, si richement cultivé, avaient déjà établi entre eux une espèce d’intimité.

« Je n’ai aucune autorité sur vous, lady Florence, dit-il avec son demi-sourire, mais ma conscience ne me permet pas d’être votre complice. Je vais porter témoignage contre vous ; j’irai chercher lord Saxingham, et je vous l’enverrai. »

Lady Florence, dont la figure était tournée d’un autre côté, ne parut pas l’avoir entendu.

« Et vous, monsieur Maltravers, dit-elle en se retournant vivement, vous, avez-vous des amis ? Sentez-vous que vous avez des affections et des devoirs, je ne dirai pas publics, mais privés, qui font de la vie un dépôt, plutôt qu’une propriété ?

— Non, lady Florence ! j’ai des amis, il est vrai, et Cleveland est l’un des plus chers ; mais cette vie dans notre vie, ce second nous-même, à qui nous donnons des droits et une domination sur tout notre être, je ne le connais point. Mais, ajouta-t-il après un moment de silence, est-ce là une grande privation ? Peut-être est-ce un bonheur, au contraire. J’ai appris à m’appuyer sur mon âme, et à ne pas chercher ailleurs pour soutiens, des roseaux que le vent peut briser.

— Ah ! c’est là une froide philosophie, dont la sagesse peut vous satisfaire dans le monde, au milieu du bruit et du mouvement des hommes ; mais dans la solitude, avec la seule nature, oh ! non. Tant que votre esprit seul est occupé, l’orgueil du stoïcisme peut vous suffire ; mais il y a des moments où le cœur se réveille en sursaut, comme l’enfant s’éveille effrayé dans son berceau, de se sentir seul et dans l’obscurité. »

Ernest se tut, et Florence continua d’une voix altérée :

« Voici une singulière conversation, et vous devez me croire, en vérité, une personne égarée par la lecture des romans ; c’est comme cela qu’on me juge fréquemment dans le monde. Mais si je vis, je… bah ! la vie refuse l’ambition aux femmes !

— Si une femme telle que vous, lady Florence, aime jamais, ce sera quelqu’un dont la carrière pourra vous inspirer la plus noble de toutes les ambitions, l’ambition que les femmes seules sont capables d’éprouver : l’ambition pour un autre !

— Ah ! mais je n’aimerai jamais ! dit lady Florence, et son visage éclairé par la lueur des étoiles devint encore plus pâle : pourtant, ajouta-t-elle, je pourrai peut-être connaître les bienfaits de l’amitié. Voyons (et ici elle s’approcha de Maltravers, et lui posa la main sur le bras avec une gracieuse franchise), voyons, pourquoi ne serions-nous pas l’un pour l’autre comme si ce que vous appelez l’amour était une chose bannie de la terre, et que l’amitié en tînt lieu ? Il n’y a pas de danger que nous devenions amoureux l’un de l’autre. Vous n’avez pas assez de vanité pour vous y attendre de ma part, et moi, vous le savez, je suis une coquette. Soyons des amis, des confidents, du moins jusqu’au jour où vous vous marierez, ou bien où je donnerai à un autre le droit de diriger mes amitiés, et de monopoliser mes secrets. »

Maltravers tressaillit ; ce que Florence lui disait, il l’avait dit lui-même un jour à Valérie, presque dans les mêmes termes.

« Le monde, dit-il, en baisant la main qui se posait toujours sur son bras, le monde dira…

— Oh ! vous autres hommes ! Le monde, toujours le monde ! Tout ce qui est doux, tout ce qui est pur, tout ce qui est noble, grand, élevé et saint doit être souillé, rogné et mutilé selon la règle et la mesure du monde ! Le monde ! en êtes-vous donc aussi l’esclave ! Ne méprisez-vous pas son jargon insignifiant, son hypocrisie systématique ?

— De tout mon cœur, dit Ernest Maltravers presque avec violence. Nul homme ne méprisa jamais comme moi ses faux dieux et ses niaises croyances, son hostilité contre les faibles, et sa servilité vis-à-vis des puissants, son ingratitude pour ses bienfaiteurs, sa sordide alliance avec la médiocrité contre le mérite. Oui, dans la même proportion que j’aime l’humanité, je méprise et je déteste cette oligarchie, pire que celle de Venise, que l’humanité s’est donnée pour maîtresse, et qu’elle appelle « le Monde. »

Et alors, échauffé par le réveil des sentiments comprimés, qu’il avait longtemps et soigneusement cachés à tous les yeux, cet homme, ordinairement si calme et si contenu, laissa déborder, avec feu et avec passion, ces pensées tumultueuses et presque gigantesques, qui se cachent au fond de toutes les âmes, quelque effort qu’on fasse pour les régler, les maîtriser ou les dissimuler, et qui sont les semences de guerre éternelle entre l’homme naturel et l’homme artificiel, entre le génie primitif et les conventions sociales : ces pensées qui de temps à autre éclatent, pour trahir de vaines et inutiles révoltes, des luttes impuissantes contre le sort ; ces pensées que les hommes sages et honnêtes hésitent à proclamer et à propager, car elles sont un feu qui brûle aussi bien qu’il éclaire, et qui se communique de cœur en cœur, comme une étincelle dans du chanvre ; ces pensées qui règnent avec le plus d’empire dans les natures les plus élevées, mais qui relèvent des vérités dangereuses que la vertu n’ose pas proférer tout haut. Et pendant que Maltravers parlait, ses yeux étincelaient d’un feu presque éblouissant, sa poitrine se soulevait, sa stature se dilatait ; jamais aux yeux de Florence Lascelles, il ne s’était revêtu de tant de grandeur. Les chaînes qui liaient les membres vigoureux de son esprit semblaient s’être rompues, pour laisser voir en plein son âme victorieuse, comme un être qui s’est échappé de l’esclavage, qui dresse la tête vers le ciel, et qui se sent rendu à sa liberté.

Ce soir-là vit un nouveau traité d’alliance entre ces deux âmes ; jeunes, beaux, et de sexes différents, ils convinrent d’être amis, rien de plus ! les insensés !


CHAPITRE II.

Idem velle, et idem nolle, ea demum firma amicitia est.
(Salluste.)
Carlos. — Cette lettre !

La princesse Eboli. — Oh ! je me meurs ! Rendez-la moi sur-le-champ.

(Schiller. Don Carlos.)

Le pacte qu’avaient formé Maltravers et lady Florence semblait avoir fait disparaître tout l’embarras et toute la réserve qui existaient auparavant entre eux. Ils causaient à présent avec une aisance et une liberté peu communes chez des personnes de sexe différent avant d’avoir passé la grande époque climatérique. Ernest, comme presque tous les hommes à émotions ardentes et à imagination puissante, était, dans la vie ordinaire, d’un abord sinon taciturne, du moins concentré. Lorsqu’il eut trouvé une personne qui pût le comprendre, et le comprendre d’autant mieux à mesure qu’il dévoilait davantage le fond de sa pensée, il lui sembla qu’un poids avait été soulevé de dessus sa poitrine. Son éloquence, sa poésie, son enthousiasme brûlant et comprimé trouvèrent une voix. Il pouvait parler à quelqu’un comme il eût écrit au public ; bonheur rare pour les écrivains !

Florence parut renaître à la santé et à la gaieté comme par miracle. Pourtant elle était plus douce, plus contenue qu’auparavant ; elle cherchait moins à briller ; elle manifestait moins d’indifférence à heurter les sentiments d’autrui. Les personnes qui la voyaient pour la première fois s’étonnaient qu’on la craignît dans la société. Mais, par moments, une grande irritabilité naturelle de caractère, une vive défiance des motifs de ceux qui l’entouraient, une véhémence de volonté impérieuse et obstinée, se laissaient voir encore à Maltravers, et servaient peut-être à protéger son cœur. Il la regardait avec les yeux de l’intelligence, non avec ceux des passions ; il ne pensait pas à elle comme à une femme ; ses talents, la grandeur de ses idées, la puissance de sa volonté, tout en le charmant dans la conversation, empêchaient son imagination de songer à sa beauté. Il la considérait comme une personne à part dans son sexe ; une créature radieuse à laquelle il ne manquait que de n’être pas une femme. Il le lui dit un jour en riant, et Florence estima que c’était un compliment. Pauvre Florence ; son mépris de son sexe vengeait son sexe, en lui ravissant sa destinée légitime.

Cleveland observait silencieusement leur intimité, et écoutait avec un calme sourire les bavards qui lui parlaient de tête-à-tête sur la terrasse, de promenades sur la pelouse, et qui prédisaient comment tout cela finirait. Lord Saxingham était aveugle. Mais sa fille était majeure, en possession de sa fortune princière, et depuis longtemps elle lui avait fait accepter l’indépendance de son caractère. Néanmoins, lord Saxingham méconnaissait complétement la nature d’un tel orgueil, et il était pleinement convaincu qu’elle n’épouserait pas moins qu’un duc ; quant à ses coquetteries, il trouvait que c’étaient des distractions toutes naturelles, et parfaitement innocentes. D’ailleurs, il ne passait pas beaucoup de temps à Temple-Grove. Tous les matins, après avoir déjeuné dans sa chambre, il partait pour Londres ; il revenait dîner, jouait au whist, et badinait gaiement avec Florence dans sa chambre de toilette, pendant les trois minutes qui s’écoulaient entre l’absorption de son verre de vin et d’eau, et l’apparition de son valet de chambre. Quant aux hôtes de Cleveland, ce n’était pas leur affaire de s’occuper d’autre chose que de bavarder ensemble ; Florence et Maltravers obéissaient donc à leurs fantaisies sans être molestés, mais non sans être observés. Comme Maltravers n’était pas lui-même amoureux de lady Florence ; il ne s’imaginait pas que lady Florence le fût de lui, ni qu’elle courût aucun danger de l’aimer un jour. C’est là une erreur que les hommes commettent souvent, les femmes jamais. Une femme, lorsqu’elle est aimée, le sait toujours ; bien qu’elle se figure souvent l’être quand elle ne l’est pas. Florence n’était pas heureuse, car le bonheur est un sentiment calme. Mais elle était animée par une émotion vague, étrange, enivrante.

Elle avait appris de Maltravers lui-même que Ferrers l’avait mal informée, et que nulle autre n’avait de droits sur son cœur. Qu’il l’aimât ou non, pour le moment ils étaient tout l’univers l’un pour l’autre. Elle ne vivait que pour l’heure présente, et ne voulait pas songer au lendemain.

Depuis cette maladie grave qui avait tant contribué à donner une direction nouvelle à la vie d’Ernest, il ne s’était plus présenté au public comme auteur. Récemment pourtant, cette ancienne habitude lui était revenue. Grâce à l’oisiveté comparative des dernières années, les idées et les sentiments qui, une fois qu’on s’y est livré, se pressent en si grand nombre chez une nature poétique, s’étaient accumulés en lui avec une exubérance qui demandait à se répandre au dehors. Car pour quelques-uns, écrire n’est pas un vague désir, c’est une impérieuse destinée. Le feu est allumé, il faut qu’il éclate ; les plumes sont poussées, il faut que l’oiseau quitte son nid. La communication de la pensée est enracinée comme un instinct dans le cœur de ceux auxquels le ciel a confié les solennelles missions du génie. En composant ce nouvel ouvrage, Maltravers consulta Florence ; cette confiance l’enchanta ; c’était un hommage qu’elle savait apprécier. Cette œuvre était étrange, ardente, passionnée : la rapide création d’un jour de loisir, le plus jeune et le mieux aimé des enfants de son cerveau. Et à mesure que chaque jour le brillant dessin se formait, et que la pensée et l’imagination se trouvaient des « habitations locales, » il semblait à Florence qu’elle était admise dans le palais des génies, initiée au mécanisme de ces charmes et de ces enchantements, dont les puissances surnaturelles de l’esprit se servent pour composer la magie du monde. Ah ! combien il y avait loin de ce commerce et de cet échange d’idées entre Ernest Maltravers et une femme, qui était presque son égale en capacités et en connaissances, à ce pont de sympathies vagues et indistinctes que l’enthousiaste adolescent avait jadis jeté entre sa poésie du savoir et la poésie d’amour d’Alice.

Par une après-midi de la fin du mois de septembre, le soleil déclinait lentement à l’occident, lorsque lady Florence descendit au jardin, après être restée toute la matinée dans sa chambre, afin de solder, disait-elle, l’ennuyeux arriéré de sa correspondance, plutôt pour la satisfaction de lord Saxingham que pour la sienne ; car il exigeait minutieusement de sa part les plus scrupuleux égards vis-à-vis de ses cousins éloignés jusqu’au cinquantième degré de parenté, pourvu qu’ils eussent de la fortune, du mérite, une position, ou en somme une importance quelconque) : c’était donc par une après-midi du mois de septembre que lady Florence se promenait dans le jardin en compagnie de Cleveland. Les messieurs étaient à la chasse dans les chaumes, les dames étaient allées faire des promenades en voiture ; Cleveland et lady Florence se trouvaient seuls.

L’occupation épistolaire de Florence fit tomber la conversation sur ce genre charmant de littérature, qui unit à la vérité de l’histoire l’intérêt du roman : les mémoires et les lettres des écrivains de la France. C’était une branche de littérature que Cleveland connaissait familièrement.

« Que ces conteurs agréables et brillants, dit-il, savaient bien introduire la nature dans l’art ! Tout ce qui est artificiel, semble chez eux si naturel ! Ils sentent même, avec la précision d’une horloge qui semble fonctionner, mieux encore que le cœur lui-même. Que ces jolis sentiments, ces délicates galanteries de Mme de Sévigné à sa fille sont aimables ! Mais, je ne sais comment il se fait que tout cela ne me paraît pas le moins du monde maternel. Quelle singulière terminaison à la lettre d’une mère que cet élégant compliment : « Songez que de tous les cœurs où vous régnez, il n’y en a aucun où votre empire soit si bien établi que dans le mien. » Je ne puis guère me figurer lord Saxingham vous écrivant ainsi, lady Florence.

— Non, vraiment, répondit-elle, en souriant. Ni les papas, ni les mamans en Angleterre, ne cultivent beaucoup le compliment. Mais j’avoue que j’aime à conserver une espèce de courtoisie même dans nos relations les plus familières ; pourquoi ne pas associer également notre imagination à toutes les affections ?

— Je ne saurais trop vous dire pourquoi, répondit Cleveland ; mais je crois que cela détruirait la réalité. Je suis un peu de la vieille école. Si j’avais une fille, et que je lui demandasse de m’aller chercher mes pantoufles, je craindrais de trouver fort ennuyeux en les recevant d’avoir à lui faire de belles phrases de remercîment. »

Tandis qu’ils causaient ainsi, et que lady Florence continuait à défendre sa manière de voir, ils passèrent à travers un petit bois conduisant à un bras de la rivière qui ornait le parc ; ce massif, par ses ombrages et son silence, était destiné à faire contraste avec les aspects plus riants du domaine. Tout à coup ils se trouvèrent vis-à-vis de Maltravers. Il se promenait sur le bord du ruisseau, et paraissait absorbé dans ses rêves.

Ce ne fut que lorsqu’il sentit la main de lady Florence trembler sur son bras, que Cleveland s’arrêta court au milieu d’un commentaire animé sur le portrait du cardinal de Retz, par La Rochefoucauld, et qu’il jeta les yeux autour de lui.

« Ah ! Jacques le rêveur ! dit-il ; quelle nouvelle doctrine méditais-tu dans notre forêt des Ardennes ?

— Oh ! je suis bien content de vous voir ; je voulais vous consulter, Cleveland. Mais d’abord, lady Florence, pour vous convaincre, ainsi que notre hôte, que mes pérégrinations n’ont pas été complétement sans fruit, et que je n’ai pu marcher de Dan à Beershebah, sans rencontrer autre chose que la stérilité sur mon chemin, acceptez mon offrande : une rose sauvage que j’ai trouvée au plus épais du bois. Ce n’est pas une rose civilisée. À présent, Cleveland, un mot s’il vous plaît.

— Et maintenant, monsieur Maltravers, je suis de trop, dit lady Florence.

— Pardonnez-moi, je n’ai pas de secret pour vous dans cette affaire, ou plutôt dans ces affaires ; car il y en a deux à discuter. Premièrement, lady Florence, ce pauvre Cesarini ; vous le connaissez, et vous avez de l’amitié pour lui… Mais allons, ne rougissez pas.

— Ai-je rougi ? Alors c’est au souvenir d’un reproche que vous m’avez une fois adressé.

— Vous rougissiez de l’avoir trouvé juste, peut-être ! Allons, peu importe. Cesarini m’a toujours inspiré un vif intérêt. Son caractère malheureux même ne fait qu’accroître l’inquiétude que m’inspire son avenir. J’ai reçu une lettre de de Montaigne, son beau-frère, qui paraît sérieusement inquiet au sujet de Castruccio. Il voudrait qu’il quittât l’Angleterre immédiatement ; c’est le seul moyen, dit-il, de rétablir sa fortune délabrée. De Montaigne a l’occasion de lui procurer des fonctions diplomatiques ; cette occasion ne se représentera peut-être plus, et… Mais vous connaissez l’homme ! Que faire ? Je suis convaincu qu’il ne voudra pas m’écouter ; il me considère comme un envieux, un rival de gloire,

— Pensez-vous que j’aie une éloquence plus puissante ? dit Cleveland. Non, car je suis auteur aussi. Voyons, je crois que c’est lady Florence qui doit se charger des négociations.

— Il a du génie, il a du mérite, dit Maltravers, d’un ton persuasif, il ne lui faut que du temps et de l’expérience pour se guérir de ses travers. Voulez-vous essayer de le sauver, lady Florence ?

— Allons ! il ne faut pas être inflexible ; je le verrai quand j’irai à Londres. Il est digne de vous, monsieur Maltravers, de témoigner tant d’intérêt en faveur d’un homme qui…

— Qui ne m’aime pas, voudriez-vous dire ; mais il me rendra justice un jour ou l’autre. D’ailleurs je lui dois beaucoup de reconnaissance. Parmi ses faiblesses, j’en ai vu beaucoup dont tout homme littéraire, qui ne se surveillerait pas sévèrement, pourrait bien se rendre coupable ; et je dois ajouter aussi que sa famille a des droits à toute ma gratitude.

— Vous croyez à l’excelleace de son cœur, et à l’intégrité de son honneur ? demanda Cleveland.

— Certainement, j’y crois. Ce sont là, ce doivent être là les qualités qui rachètent les fautes des poetes. »

Maltravers parlait avec chaleur ; et, telle était, à cette époque, son influence sur lady Florence, que ses paroles décidèrent (hélas ! trop fatalement !) l’opinion qu’elle se forma du caractère de Castruccio ; opinion qui, d’abord, avait été favorable au poëte, mais que la présomption de celui-ci avait récemment ébranlée. Elle l’avait vu trois ou quatre fois dans l’intervalle qui s’était écoulé entre la réception de la lettre d’excuses qu’il lui avait écrite, et sa visite chez Cleveland, et il lui avait paru plus dépité qu’humilié. Mais elle éprouvait de la compassion pour une vanité qu’elle-même avait blessée.

« Et maintenant, continue Maltravers, passons à mon second sujet de consultation. Mais c’est de la politique ; cela va peut-être vous ennuyer, lady Florence ?

— Oh ! non. Les questions politiques ne me trouvent jamais indifférente ; elles m’inspirent toujours du mépris ou de l’admiration, selon les motifs des hommes qui les agitent. Parlez, je vous en prie.

— Eh bien, dit Cleveland, il suffit d’un confident à la fois ; vous m’excuserez, car j’aperçois mes hôtes qui traversent la pelouse, et il vaut mieux que je fasse une diversion en votre faveur. Ernest pourra me consulter à tout autre moment. »

Cleveland s’éloigna ; mais l’intimité qui existait entre Maltravers et Florence était d’une nature si franche, que la pensée d’un tête-à-tête ne les embarrassa aucunement, ni l’un ni l’autre.

« Lady Florence, dit Maltravers, il n’y a personne au monde en qui je me confie aussi volontiers qu’en vous. Je suis presque content de l’absence de Cleveland ; car, malgré toutes ses bonnes et aimables qualités, le monde a trop d’importance à ses yeux, et nous ne discutons pas d’après les mêmes principes. Pardonnez-moi ce préambule, et parlons de la position où je me trouve. J’ai reçu une lettre de M. ***. Cet homme d’État, que nul ne peut comprendre et apprécier à moins de connaître la noblesse chevaleresque de son caractère, voit se dérouler devant lui une des plus brillantes carrières qui se soient jamais présentées dans ce pays à un homme public, étranger par sa naissance à l’aristocratie. Il me demande de faire partie de la nouvelle administration qu’il va créer. La place qu’on m’offre est au-dessus de ce que je mérite ; elle n’est pas proportionnée à ce que j’ai déjà fait, quoiqu’elle le soit peut-être à ce que je pourrai faire plus tard. Pardonnez-moi cette réserve ; vous savez, ajouta Ernest avec un sourire plein de fierté, que j’ai grande confiance en moi-même.

— Vous acceptez alors cette proposition ?

— Mais non ; ne dois-je pas plutôt la repousser ? Nos opinions politiques ne sont les mêmes que par occasion ; les objets que nous avons en vue diffèrent essentiellement. Pour servir M. ***, il faut que je fasse un compromis inégal ; que j’abandonne neuf opinions pour en produire une seule. N’est-ce pas une capitulation de la part de cette grande citadelle, la conscience ? Nul homme ne me trouvera inconséquent ; car, dans la vie publique, si l’on s’accorde avec un autre sur une question de parti, c’est tout ce que l’on vous demande ; on ne devine pas les mille questions, qui ne sont pas mûres encore, et qui restent cachées dans les limbes de l’avenir ; on ne s’en préoccupe pas ; mais j’avoue que je m’estimerais moi-même plus qu’inconséquent. Car voici le dilemme où je me trouve : si je me sers de ce noble esprit simplement pour atteindre à un seul objet, et que je le quitte en route, je suis traître envers lui ; si je le suis, après avoir atteint un seul des buts que je me propose, je suis traître envers moi-même. Telles sont mes conclusions. C’est avec douleur que j’y arrive, car mon cœur avait commencé d’abord par palpiter d’une ambition égoïste.

— Vous avez raison ; vous avez raison, s’écria Florence, le visage animé ; comment pouvais-je douter de vous ? Je comprends le sacrifice que vous faites ; car c’est une belle victoire que de prendre son essor au-dessus des prédictions de nos ennemis, dans cette route de l’honneur, que les yeux obtus du monde ne peuvent voir, et que son cœur froid et aride ne peut apprécier. Mais c’est une plus belle victoire encore de sentir qu’on n’a jamais fait, pour atteindre le but, un pas dont on voudrait révoquer le souvenir. Non, mon ami ; attendez que votre heure soit venue, avec la confiance qu’elle devra venir, cette heure où la conscience et l’ambition pourront s’acheminer côte à côte, où les vastes projets d’une large et lumineuse politique s’étaleront devant vous comme une carte, et où vous pourrez calculer chacun des pas que vous ferez dans la voie, sans danger de perdre votre chemin. Ah ! qu’on dise si l’on veut que la noblesse des motifs et la candeur de l’âme sont des rêves de théoricien ; s’il en est ainsi, l’idéal vaut mieux que la pratique. Votre position, d’un autre côté, n’est pas de celles qu’il faille compromettre légèrement. Vous avez devant vous ce trône littéraire que vous devez conquérir d’une main pure et hardie, si vous possédez, comme je le crois, la force d’esprit nécessaire pour y parvenir. C’est une ambition à laquelle vous devrez, il est vrai, renoncer, si vous trouvez qu’une carrière plus pénible peut mieux accomplir ces grands objets publics que les lettres comme la politique doivent toujours avoir pour but. Mais c’est une ambition qu’il ne faut pas sacrifier pour les agréments d’une place ou les faveurs de la cour. »

Tandis qu’elle exprimait ces sentiments si nobles et si émouvants, Florence Lascelles se revêtit soudain aux yeux d’Ernest d’une splendeur de beauté qu’il ne lui avait jamais vue auparavant.

« Ah ! bénie soit l’heure où vous m’avez donné votre amitié ! dit-il en portant par une impulsion soudaine la main de Florence à ses lèvres. Voilà les pensées que je brûlais d’entendre articuler par une bouche humaine, lorsque j’étais tenté de croire que le patriotisme n’était qu’une illusion, et que la vertu n’était qu’un mot. »

Lady Florence l’entendit, et tout son aspect parut changé. Ce n’était plus la sibylle majestueuse, c’était la femme aimante, craintive, heureuse.

Il arriva que dans son trouble, lady Florence laissa échapper de sa main la fleur que Maltravers lui avait donnée ; et involontairement, seulement afin de trouver un prétexte pour cacher son visage, elle se baissa pour la ramasser. Ce mouvement fit tomber une lettre de son sein, et Maltravers, au moment où il s’élançait pour devancer son intention, vit que cette lettre lui était adressée, et reconnut l’écriture de sa correspondante inconnue. Il saisit la lettre, et, flatté, ravi, immobile d’étonnement, il regarda alternativement l’écriture et l’auteur enfin révélé. Florence devint d’une pâleur mortelle, elle se couvrit le visage de ses mains, et fondit en larmes.

« Oh ! insensé que j’étais, s’écria Ernest dans la passion du moment, de ne pas savoir, de ne pas avoir senti qu’il n’y avait pas deux Florences au monde ! Mais si cette pensée m’était venue, je n’aurais pas osé la nourrir un seul instant.

— Allez-vous-en ; allez-vous-en, dit Florence en sanglotant ; laissez-moi ! par pitié laissez-moi !

— Non, je ne vous quitterai pas, jusqu’à ce que vous m’ordonniez e me relever, » dit Ernest avec une émotion presque égale à celle de Florence, et il tomba à ses genoux.

Est-il besoin que je dise le reste ? Lorsqu’ils quittèrent ce lieu, un doux aveu avait été fait ; des serments solennels avaient été échangés ; Ernest Maltravers était le fiancé de Florence Lascelles.


CHAPITRE III.

Cent autres pères vous diraient à ma place que, puisque vous êtes de noble extraction, vous devez épouser un noble. Mais moi, je ne vous dis pas cela. Je ne veux pas sacrifier mon enfant à un préjugé.
(Kotzebue. — Les Serments d’amoureux.)
Prenez-y garde, mylord ; notre salut à tous dépend de la perte de cet homme astucieux.
(Shakspeare. Henri VI.)
Oh ! combien le printemps de l’amour rappelle la splendeur capricieuse d’un jour d’avril, où le soleil se montre d’abord dans tout son éclat, puis se cache bientôt derrière un nuage !
(Shakspeare. Les Deux gentilshommes de Vérone.)

Lorsque Maltravers se retrouva seul dans sa chambre, il lui sembla qu’il rêvait. Il avait obéi à une impulsion, irrésistible peut-être, mais qui ne satisfaisait pas la conscience de son cœur. Une voix lui disait tout bas : « Tu l’as trompée, et tu t’es trompé toi-même ; tu ne l’aimes pas ! » En vain il se rappelait la beauté, la grâce, le génie, la passion étrange et enthousiaste de Florence pour lui ; la voix lui répondait toujours : « Tu n’aimes pas. Dis adieu à jamais à tous les beaux rêves d’une vie plus heureuse que celle des mortels. Calypso et son île d’or ont disparu éternellement pour toi de l’océan orageux de l’avenir. Tu ne pourras plus peindre sur la toile nuageuse de tes désirs l’image de celle avec qui tu voudrais vivre toujours. Tu as été infidèle à ton idéal ; tu t’es donné pour toujours et toujours à une autre ; tu as renoncé à l’espérance ; il te faut vivre désormais dans une prison, côte à côte avec un être à qui tu n’es pas uni par la sympathie de l’amour. »

« N’importe, dit Maltravers, presque effrayé, et en se levant pour secouer ces pensées, je suis fiancé à une femme qui m’aime ; ce serait folie et déshonneur de me repentir et de regretter. J’ai passé les plus belles années de ma jeunesse sans trouver l’Égérie avec qui j’aimerais mieux partager une grotte qu’un trône. Pourquoi descendre au tombeau, inutile visionnaire, à la poursuite d’une nymphe ? Dans le monde réel pouvais-je faire un plus noble choix ? »

Tandis que Maltravers méditait ainsi, lady Florence entrait dans la chambre de toilette de son père, pour y attendre son retour de Londres. Elle savait qu’il était dominé tout entier par les idées du monde ; elle connaissait aussi la fierté de son fiancé, et elle sentait que seule elle pouvait être médiatrice entre eux deux.

Lord Saxingham revint enfin, affairé, remuant, important, et de bonne humeur comme d’habitude.

« Eh bien ! Florette, eh bien ? enchanté de vous voir ; vous êtes fraîche comme une rose, ma parole ! Je ne vous ai jamais vu de si belles couleurs ; vous me ressemblez singulièrement, c’est certain. Nous avons tous de beaux teints et de beaux yeux dans notre famille. Mais je suis un peu en retard ; la première cloche a sonné. Nous autres ci-devant jeunes hommes, il nous faut du temps pour notre toilette ; et je vois que vous n’êtes pas encore habillée vous-même.

— Mon cher père, je désirerais vous entretenir d’une affaire très-importante.

— Vraiment ? Quoi ! sur-le-champ ?

— Oui.

— Voyons, qu’est-ce ? Votre propriété de Slingsby, sans doute ?

— Non, mon cher père. Ayez la bonté de vous asseoir, et de m’écouter avec patience. »

Lord Saxingham commençait à éprouver autant de frayeur que de curiosité ; il s’assit en silence et regarda avec inquiétude la figure de sa fille.

« Vous avez toujours été très-indulgent à mon égard, commença Florence, en souriant à demi, et j’ai toujours fait mes volontés plus que les jeunes filles ne le font d’ordinaire. Croyez-moi, mon cher père, je vous suis bien reconnaissante, non-seulement de votre affection, mais de votre estime. J’ai été une fille étrange, excentrique et volontaire, mais maintenant je vais m’amender ; et tout d’abord, je viens vous de mander votre consentement pour prendre un précepteur et un guide….

— Un quoi ? s’écria lord Saxingham.

— En d’autres mots, je suis sur le point de… de… Allons, il faut que la vérité éclate ; je suis sur le point de me marier.

— Le duc de*** est donc venu ici, aujourd’hui ?

— Non, je ne crois pas. Mais ce n’est pas au duc que j’ai promis ma main. Une dignité plus rare et plus noble a séduit mon ambition. M. Maltravers a….

M. Maltravers !… M. le diable ! Vous êtes folle !… Ne m’en parlez pas, enfant, je ne consentirai pas à une chose aussi absurde. Un gentilhomme de province ! très-recommandable, beaucoup de mérite, et tout ce qui s’ensuit, je le veux bien, mais ce n’est pas la peine d’en parler : je suis décidé. Et avec la fortune que vous avez, encore !

— Mon cher père, je ne me marierai jamais sans votre consentement, quoique je régisse seule ma fortune, et que je sois majeure.

— Vous êtes une bonne fille ; et maintenant laissez-moi m’habiller. Nous serons en retard.

— Non, pas encore, dit lady Florence, en jetant négligemment les bras autour du cou de son père ; j’épouserai M. Maltravers, mais ce sera avec votre consentement. Réfléchissez un seul instant ; si j’épousais le duc de***, il s’attendrait à ce que je lui apportasse toute ma fortune, telle qu’elle est. Il y a dix mille livres sterling[1] de revenu qui sont à ma disposition : si j’épouse M. Maltravers, je les placerai sur votre tête, j’en ai toujours eu l’intention. C’est si peu de chose en retour de votre bonté, de votre indulgence ; mais enfin cela vous fera voir que votre petite Florette n’est pas une ingrate.

— Je ne veux pas en entendre parler.

— Arrêtez… écoutez la raison ! Vous n’êtes pas riche ; si jamais vous vous démettez de vos fonctions, vous n’avez droit qu’à une modique pension ; et vos appointements officiels, je vous l’ai souvent entendu dire, ne vous empêchent pas d’être quelquefois gêné. À qui une fille donnerait-elle son superflu, si ce n’est à son père ? De qui un père recevrait-il, si ce n’est de sa fille, sa fille qui ne pourra jamais assez reconnaître son affection ? Ah ! tout cela n’est rien ; mais vous, vous qui ne lui avez jamais refusé le moindre de ses caprices, vous ne voudrez pas détruire toutes les espérances de bonheur de votre Florence à jamais. »

Florence pleurait ; et lord Saxingham, qui était fort ému, laissa échapper quelques larmes aussi. Dire que le côté pécuniaire de l’arrangement qui lui était proposé le subjugua entièrement, ce serait peut-être aller trop loin ; néanmoins, la manière dont la chose lui était présentée attendrit son cœur. Il pensa peut-être qu’il valait mieux avoir une fille bonne et reconnaissante, qui fût la femme d’un gentilhomme de province, qu’une fille maussade et ingrate qui deviendrait duchesse. Quoi qu’il en soit, il est certain que, avant de commencer sa toilette, lord Saxingham promit de ne point mettre d’entraves au mariage de sa fille ; tout ce qu’il demanda en échange, ce fut qu’un intervalle de trois mois (espace de temps qu’exigeraient du reste les hommes d’affaires) s’écoulât avant qu’il fût célébré. Lorsque ceci fut bien convenu, Florence le quitta rayonnante et joyeuse, comme Flore elle-même, lorsque le soleil du printemps fait de la terre un jardin. Sa beauté ne l’avait jamais préoccupée si peu, et pourtant n’avait jamais paru si radieuse que ce bienheureux soir-là. Mais Maltravers était pâle et rêveur, et Florence chercha en vain à rencontrer son regard pendant le dîner, qui lui parut d’une longueur intolérable. Après, néanmoins, ils se rapprochèrent, et causèrent à l’écart pendant tout le restant de la soirée ; et la beauté de Florence commença à produire son effet naturel sur le cœur d’Ernest ; enfin ce soir-là… ah ! comme Florence garda précieusement le souvenir de chaque heure, de chaque minute qui s’écoulèrent !

Il eût été amusant d’assister au court entretien qui eut lieu entre lord Saxingham et Maltravers, lorsque ce dernier alla trouver le soir le comte dans sa chambre. Au grand étonnement de lord Saxingham, Maltravers ne fit aucune allusion à l’énormité de ses prétentions en aspirant à la main de lady Florence. Il fit la demande froidement, sèchement, presque avec hauteur « comme si (dit plus tard lord Saxingham à Ferrers) cet homme me faisait le plus grand honneur du monde, de me débarrasser de ma fille, la plus jolie femme de Londres, avec une dot de cinquante mille livres[2] de revenu ! » Mais c’était bien là Maltravers ! S’il avait recherché en mariage la fille d’un pasteur de village, n’ayant pas six sous de dot, il eût été humble parmi les humbles. Le comte se sentait embarrassé et décontenancé ; la physionomie à la Siddons[3], et l’air de Coriolan de son futur gendre lui en imposaient ; il n’osa souffler mot du compromis qu’il avait fait avec sa fille par rapport à l’époque du mariage. Il pensa qu’il valait mieux laisser lady Florence arranger cette affaire-là. Ils échangèrent une froide poignée de main et se séparèrent. Maltravers alla ensuite dans la chambre de Cleveland, et fit part de son mariage au vieillard ravi, dont les félicitations furent si chaleureuses, que Maltravers sentit qu’il serait coupable de ne pas se trouver l’homme le plus heureux du monde. Le soir même, il écrivit pour refuser la place qu’on lui avait offerte. Le lendemain, lord Saxingham se rendit à son ministère, comme d’habitude, et lady Florence et Ernest trouvèrent l’occasion d’errer seuls à travers le parc.

Ce fut là que furent échangés ces aveux, aussi doux à faire qu’à entendre. Alors Florence parla de ses années d’enfance ; de son esprit qui s’était formé lui-même, dans l’isolement ; de ses rêves et de ses rêveries de jeunesse. Ne trouvant rien autour d’elle pour éveiller son intérêt, ou son admiration, ni les qualités plus romanesques, plus élevées, plus tendres de sa nature, elle s’était tournée vers la contemplation et la lecture. C’est la combinaison des facultés avec les affections, lorsque les unes et les autres se trouvent privées de mouvement, et qu’elles n’ont pas d’issue active et réelle, qui produit la Poésie, cette fille de la passion et de la pensée. Voilà pourquoi les jeunes gens mieux doués et plus isolés que leurs semblables sont, avant que les soucis réels de l’existence les aient absorbés, presque toujours poëtes ; et Florence était poëte. Chez des esprits ainsi disposés, le premier livre qui leur semble personnifier et représenter leurs sensations et leurs idées les plus chères, les plus intimes, éveille toujours un enthousiasme profond et respectueux. L’âme solitaire, mélancolique et fière de Maltravers, qui se laissait deviner dans toutes ses productions, révéla Florence à elle-même, avec tous les secrets de sa riche nature. Elle conçut pour l’homme dont l’esprit exerçait un si puissant empire sur le sien, un intérêt immense et mystérieux. Elle chercha à connaître ses occupations, sa vie ; elle crut trouver de la symétrie, de l’harmonie entre l’être réel et le souffle de son génie ; elle crut comprendre ce qui semblait obscur aux autres. L’homme qu’elle n’avait jamais vu devint pour elle un ami toujours présent. Son ambition, sa réputation lui semblèrent être quelque chose qui lui appartenait. En sorte que, dans la démence de son jeune enthousiasme, elle finit par lui écrire, et sans songer qu’on pût découvrir son secret, sans en calculer les suites, la jouissance à laquelle elle s’était livrée une fois devint une habitude nécessaire, comme la publicité devient un besoin pour un auteur, étouffé par la surabondance de ses pensées. Un jour enfin elle le vit, et ses illusions ne furent pas détruites. Peut-être, si elle l’eût trouvé tout prêt à brûler de l’encens à ses pieds, eût-elle secoué cet enchantement. Le mélange de réserve et de franchise, franchise de paroles et réserve de manières, qui distinguait Maltravers, la piqua. Elle trouva dans sa propre vanité un nouvel auxiliaire à son imagination. Enfin ils se rencontrèrent chez Cleveland, leurs relations devinrent plus intimes, leur amitié fut établie, et elle découvrit qu’elle avait volontairement compromis son bonheur en s’abandonnant à ses rêves ; pourtant elle croyait, même alors, que Maltravers l’aimait, en dépit de son silence sur la question d’amour. Ses manières, sa voix, décelaient de l’intérêt pour elle ; mais sa voix était toujours douce lorsqu’il parlait aux femmes ; car il avait pour leur sexe beaucoup du respect et de la tendresse de l’ancienne chevalerie. Cette disposition générale chez lui, il était naturel qu’elle l’interprétât comme un hommage personnel, elle qui n’avait traversé le monde que pour séduire et vaincre. Il lui semblait probable que sa grande fortune et sa position sociale imposaient une entrave à la fierté délicate de Maltravers. Elle l’espérait, elle le croyait ; pourtant elle sentait son danger, et sa fierté finit par s’en effrayer. Dans un moment pareil, elle avait repris son rôle de correspondante inconnue ; elle avait écrit à Maltravers ; elle lui avait adressé cette dernière lettre chez lui, et elle avait l’intention d’aller le lendemain à Londres, la jeter à la poste. Dans cette lettre, elle lui avait parlé de son séjour chez Cleveland, de sa position vis-à-vis d’elle. Elle l’exhortait, s’il l’aimait, à se déclarer, ou sinon, à la fuir. Elle avait écrit avec art et avec éloquence ; elle avait hâte de connaître son sort. Puis, cachant cette lettre dans son sein, elle avait rencontré Maltravers ; le lecteur sait le reste. Maintenant l’heureuse Florence lui révéla, en rougissant, une partie de tout ce mystère ; et lorsqu’elle termina sa confession en murmurant cette douce crainte de femme d’avoir été trop hardie, est-il surprenant que Maltravers, en la pressant sur son sein, éprouvât une reconnaissance et une fierté pleine de ravissements, qu’il prit lui-même pour de l’amour ? En effet, les sentiments de ce genre se métamorphosent avec une rapidité si délicieuse en amour, quand le destin et les circonstances le permettent !

Maintenant ils se trouvaient au bord de l’eau, et le soleil se couchait lentement comme le jour précédent. C’était à peu près la même heure, la plus belle d’un jour d’automne ; il n’y avait personne près d’eux ; le penchant de la colline leur cachait la maison. Au fond d’un désert ils n’eussent pas été plus seuls. Tandis qu’ils étaient assis sur un banc, et que les larges branches d’un grand hêtre déployaient au-dessus de leurs têtes le dais tremblant de leurs feuilles, ce n’était pas le silence qui respirait autour d’eux, c’étaient les murmures de la vivante nature, plus doux que le silence lui-même ; c’était le gazouillement des oiseaux, le tintement de la clochette des troupeaux qui paissaient sur l’autre rive, les soupirs du vent dans les arbres, et le doux bruit des ondes argentées, qui se brisaient à leurs pieds contre les roseaux odorants et les nénufars. Depuis quelques instants, tous deux se taisaient ; soudain Florence rompit le silence, mais ses accents avaient quelque chose de plus doux que de coutume.

« Ah ! dit-elle, en se tournant vers lui, les heures que nous passons ainsi, sont plus heureuses que celles qu’il nous faudra donner au monde actif, où votre destinée nous appelle. Pour moi, il semble que l’ambition n’existe plus. J’ai trouvé tout ce que je cherchais ; je ne suis plus tourmentée du désir d’atteindre à un vague je ne sais quoi, à un empire nuageux qu’on nomme la gloire ou la puissance. La seule pensée qui trouble le calme de mon âme, c’est la crainte de perdre une parcelle du riche trésor que j’ai gagné.

— Puissiez-vous n’avoir jamais que des craintes aussi mal fondées !

— Et vous m’aimez véritablement ? Je me répète à tout moment cette phrase unique. Il fut un temps où j’aurais pu supporter de vous perdre ; maintenant j’en mourrais. Je désespérais d’être jamais aimée pour moi-même ; ma fortune était un don fatal. Je soupçonnais, qu’il y avait de la cupidité dans tous les hommages, et j’entrevoyais le vil intérêt caché au fond de tous les cœurs, qui s’offraient à moi. Mais vous, Ernest, je sens que vous n’auriez jamais pu mettre mon or dans la balance et que si vous m’aimez, vous m’aimez pour moi-même.

— Et chaque jour je t’aimerai davantage !

— Je n’en sais trop rien : je crains que vous ne m’aimiez moins quand vous me connaîtrez mieux. J’ai peur que vous ne me trouviez exigeante ; je suis jalouse déjà. J’étais même jalouse de lady T… lorsque je vous vis à côté d’elle, ce matin. Je voudrais posséder toute seule chacun de vos regards, chacune de vos paroles. »

Cet aveu ne fit pas autant de plaisir à Maltravers, qu’il aurait pu lui en faire, s’il eût été plus amoureux. La jalousie chez une femme d’une nature aussi ardente et aussi impérieuse était en effet une passion redoutable.

« Ne parlez pas ainsi, chère Florence, dit-il avec un sourire très-sérieux ; car la confiance implicite est à la fois le lien et la nature même de l’amour ; tandis que la jalousie, c’est le doute, et le doute c’est la mort de l’amour. »

Une ombre passa sur le visage trop expressif de Florence, et elle poussa un profond soupir.

En ce moment Maltravers leva les yeux, et vit Lumley Ferrers, qui venait de l’autre côté de la terrasse et qui se dirigeait vers eux ; au même instant un sombre nuage se déroula sur le ciel ; les eaux de la rivière semblèrent s’assombrir et la brise s’arrêta. Un froid et étrange pressentiment de malheur fit tressaillir le cœur d’Ernest ; comme bien d’autres son imagination le rendait, à son insu, superstitieux à l’endroit des pressentiments.

« Nous ne sommes plus seuls, dit-il, en se levant. Votre cousin a sans doute appris votre prochain mariage, et il vient féliciter votre futur.

— Dites-moi, continua-t-il d’un ton rêveur, pendant qu’ils s’acheminaient ensemble au-devant de Ferrers, avez-vous une opinion très-favorable de Lumley ? Que pensez-vous de lui ? J’avoue moi, que j’ai de la peine à le comprendre. Quelquefois je me figure qu’il a changé, depuis que nous nous sommes quittés en Italie ; d’autres fois j’imagine qu’il n’a pas changé, qu’il a seulement mûri.

— Je connais Lumley depuis mon enfance, répondit Florence, et je vois en lui beaucoup de choses que j’admire et que j’aime. J’admire son intrépidité, sa franchise, son mépris des petitesses et des mensonges du monde. J’aime sa bonne humeur, sa gaieté, et je suppose que son cœur est meilleur que ne le croirait un observateur superficiel.

— Pourtant il me fait l’effet d’être égoïste, et de manquer de principes.

— C’est par suite de son fier mépris pour les vices et les folies des hommes qu’il a contracté l’habitude de ne consulter que son énergique volonté ; et comme il croit que tout ce qui se fait sur cette scène bruyante n’est qu’artifice, il a plié son ambition à la mode du jour. Quoiqu’il ne possède pas ce qu’on est convenu d’appeler du génie, il arrivera à des honneurs et à un pouvoir que les hommes de génie n’atteignent pas toujours.

— Parce que le génie est essentiellement honnête, dit Maltravers. Néanmoins vous m’apprenez à regarder Ferrers avec plus d’indulgence. Je suspecte toujours la franchise réelle des gens que je connais pour des hypocrites dans la vie publique ; mais je les juge peut-être avec trop de sévérité.

— Un tiers est rarement de trop à la campagne, dit Ferrers, en les accostant ; et je me flatte d’être précisément ce qui manquait à ce beau paysage, pour en compléter le charme.

— Vous êtes toujours modeste, mon cousin.

— C’est mon faible, je le sais ; mais avec le temps et de la sagesse, je me corrigerai. Qu’en dites-vous, Maltravers ? et Ferrers prit amicalement le bras d’Ernest.

— À propos, je ne veux pas être plus longtemps indiscret. Savez-vous que je suis descendu d’un cran dans le monde ? Les gens de vieille lignée comme vous vont se rire de moi. Me voici l’héritier présomptif d’une pairie manufacturière toute neuve. Pardieu, je me sens déjà un peu encanaillé !

— Quoi ! M. Templeton serait-il… ?

M. Templeton n’est plus ; il est défunt ; il est éteint et de ces cendres s’élève un phénix, lord Vargrave. Nous avions songé à un titre plus ronflant ; de Courval résonne plus noblement, mais mon brave oncle n’a rien qui rappelle le gentilhomme normand ; de sorte que nous avons renoncé à la particule. Vargrave est un nom euphonique et motivé, puisque mon oncle a un château de ce nom, baron Vargrave de Vargrave.

— Ah ! je vous félicite.

— Merci. Lady Vargrave détruira peut-être encore toutes mes espérances. Mais qui ne risque rien n’a rien. La nomination de mon oncle sera officiellement annoncée aujourd’hui. Pauvre homme ! il en sera ravi ; et comme c’est en grande partie à moi qu’il doit d’avoir réussi, il me sera, je pense, très-reconnaissant, à moins qu’il ne me haïsse à tout jamais dorénavant ; c’est une chance à courir. Un service rendu est une chose complétement risquée entre le pouce de l’orgueil et l’index de l’affection. Pile ou face ! haine ou reconnaissance ! Là ! voilà une image dans le goût des anciens écrivains ; pur anglais sans alliage ! Hum !

— Ainsi cette adorable enfant est la fille de mistress Templeton, ou plutôt de lady Vargrave, par un premier mariage ? dit Maltravers tout distrait.

— Oui ; c’est étonnant à quel point mon oncle la chérit. Une jolie petite fille, quoique diablement rusée. Mais à propos, Maltravers, nous avons eu un orage inattendu la dernière nuit de la session, une forte division ; les ministres ont été vivement attaqués. J’ai vraiment bien parlé pour eux. Pourtant je pense que nous aurons quelque changement ; les modérés vont arriver au pouvoir. Peut-être aurai-je à vous féliciter à la prochaine session. »

Ferrers en parlant regarda attentivement Maltravers. Mais Ernest répondit d’une manière froide et évasive, et en ce moment un groupe d’oisifs, qui se promenaient sur la pelouse, en attendant la première cloche du dîner, les rejoignit. Cleveland était en grande consultation pour savoir à quel endroit il serait préférable de placer une nouvelle fontaine ; et il appela Maltravers pour donner son avis et décider s’il serait mieux qu’elle jaillît du milieu d’un parterre de fleurs ou qu’elle coulât sous l’ombrage d’un grand saule pleureur. Pendant cette intéressante discussion, Ferrers tira sa cousine à l’écart, et lui serrant affectueusement la main, il lui dit d’une voix douce et tendre :

« Ma chère Florence (dans un pareil moment permettez-moi cette familiarité), lord Saxingham, que j’ai rencontré à Londres, m’a appris que vous étiez fiancée à Maltravers. Malgré toutes mes occupations, je n’ai pu résister au désir de venir vous offrir mes vœux les plus affectueux et les plus sincères pour votre bonheur. Je puis paraître un homme indifférent, je sais qu’on me regarde comme assez égoïste ; mais j’ai du cœur pour les gens que j’aime véritablement. Et jamais frère n’offrit pour le bonheur d’une sœur chérie de prières mieux senties, plus ferventes, que celles qu’adresse au ciel pour Florence Lascelles, le pauvre Lumley Ferrers. »

Florence fut surprise et touchée ; les manières et l’accent de Lumley ressemblaient si peu à ses habitudes ! Elle pressa chaleureusement la main qu’il lui tendait, et le remercia par quelques paroles brèves, mais émues.

« Il n’y a personne qui soit assez grand, assez bon pour être digne de vous, Florence, continua Ferrers ; personne. Mais j’admire le choix généreux et désintéressé que vous avez fait. Maltravers et moi, nous n’avons pas été très-bons amis dans ces derniers temps, mais je le respecte, comme tout le monde doit le respecter. Il a de nobles qualités, et une haute ambition. En sus de l’amour ardent et profond que vous ne pouvez manquer de lui inspirer, il vous devra une éternelle reconnaissance. Dans un pays aristocratique comme celui-ci, votre main lui assure les plus brillants succès, la plus noble carrière. On va dorénavant apprécier ses capacités dans une toute autre mesure. Son mérite ne sera pas contraint de passer par des grades subalternes, il arrivera d’un bond aux emplois les plus élevés ; et comme il est encore plus fier qu’ambitieux, il doit bénir celle qui l’élève, sans effort, à une position si haute.

— Oh ! il ne pense pas aux avantages du monde ; il a l’âme trop pure, trop élevée, dit Florence, d’une voix tremblante de conviction. Il n’y a rien de cupide, rien de mercenaire dans son caractère !

— Non ; vous lui rendez justice ; il n’y a pas, en effet, l’ombre de bassesse dans son esprit. Ce n’est pas non plus ce que je voulais dire. La grandeur même de ses aspirations, son orgueil plein d’indignation et de dédain, l’élèvent trop haut pour qu’il puisse priser votre fortune et votre rang… autrement que comme des moyens d’atteindre à un but.

— Vous vous méprenez encore, dit Florence, avec un faible sourire, mais en pâlissant.

— Non, reprit Ferrers, parlant comme s’il ne l’eût pas entendue, et comme s’il poursuivait le fil de sa pensée, j’ai toujours prédit que Maltravers ferait un grand mariage. Il ne se permettrait pas d’aimer une femme pauvre et sans naissance. Ses affections sont autant dans son orgueil que dans son cœur. C’est un homme bien remarquable ; vous avez fait un choix fort sage. Que le ciel vous bénisse ! »

En disant ces mots, Ferrers la quitta, et lorsqu’elle descendit pour dîner, le front de Florence était voilé et préoccupé. Ferrers passa trois jours chez Cleveland. Il témoignait beaucoup de cordialité à Maltravers, et parlait peu à Florence. Mais les quelques mots qu’il lui adressait ne manquaient jamais de laisser dans son esprit une irritation inquiète et jalouse, à laquelle elle cédait avec une facilité maladive. Pour bien comprendre Florence Lascelles, il faut se rappeler que, malgré toutes ses brillantes qualités, elle n’avait pas ce qu’on appelle un caractère aimable. Une certaine sécheresse de naturel l’avait empêchée, même enfant, de s’attacher le cœur des personnes qui l’environnaient. Privée des soins d’une mère, n’ayant que peu ou point de relations avec d’autres enfants de son âge, élevée entre une institutrice très-roide et des parentes pauvres et fières, elle n’avait pas contracté cette douceur de manières, que produit ordinairement l’échange réciproque des affections du foyer. Avec l’orgueilleuse assurance de ses moyens, de sa naissance, de sa position, avantages dont on l’entretenait sans cesse, elle avait grandi solitaire, insociable et impérieuse. Son père trouvait en elle un sujet d’orgueil plutôt que d’affection ; ses domestiques ne l’aimaient pas ; elle avait trop peu d’égards pour les autres, trop peu d’affabilité et de douceur pour se faire chérir de ses inférieurs ; elle était trop savante et trop sérieuse pour trouver du plaisir à la conversation des jeunes filles de son âge : elle n’avait donc pas d’amis. Or, comme elle avait réellement un cœur très-affectueux, elle sentait le vide qui l’environnait, mais elle en éprouvait plus de ressentiment que de douleur ; elle avait soif d’affection, et cependant elle ne cherchait pas à en inspirer. Il lui semblait que c’était son destin de n’être pas aimée, et c’était le destin qu’elle en accusait, au lieu de s’accuser elle-même.

Quand, dans toute la sincérité fière, pure et généreuse de sa nature, elle fit à Ernest l’aveu de son amour, elle s’attendait naturellement à une réciprocité ardente et passionnée ; elle ne pouvait se contenter de moins. Mais l’habitude et l’expérience de son passé la confirmaient dans l’éternel soupçon de n’être pas aimée. La pensée que Maltravers eût jamais pu considérer ses avantages de fortune autrement que comme des obstacles à ses prétentions, et des entraves à sa passion, empoisonnait son existence. Peu lui importait que ce fût la plus vile cupidité ou la plus noble ambition qui eût animé son amant, si son cœur avait été mû par un autre sentiment que l’amour. Ferrers, qui connaissait à fond tous les travers de Florence, savait comment s’y prendre pour que les éloges qu’il faisait d’Ernest éveillassent contre celui-ci toutes les exigeantes jalousies de sa belle fiancée, et tous ses doutes ombrageux.

« C’est singulier, dit-il un soir en causant avec elle, à quel point la victoire que vous avez remportée sur Ernest est complète et triomphante ! Le croiriez-vous ? il avait conçu de la prévention contre vous, la première fois qu’il vous vit ; il est allé même jusqu’à dire que vous étiez faite pour être admirée, mais non pour être aimée.

— Ah ! il a dit cela ? C’est vrai, c’est vrai ; il m’a presque dit la même chose à moi-même.

— Mais à présent combien il doit vous aimer ! Assurément il en a tous les signes.

— Et quels sont ces signes, savant docteur Lumley ? dit Florence en s’efforçant de sourire.

— Mais d’abord vous observerez sans aucun doute qu’il ne vous quitte jamais des yeux ; n’importe avec qui il cause, quelle que soit son occupation, ses yeux inquiets et malheureux errent de tous côtés jusqu’à ce qu’ils aient rencontré votre regard. »

Florence soupira et leva les yeux ; à l’autre bout du salon son amant causait avec Cleveland, et son regard ne la cherchait point du tout.

Ferrers ne parut pas s’apercevoir de cette contradiction flagrante avec sa théorie, et il continua :

« Puis, assurément, tout son caractère est changé ; ce front a perdu son calme majestueux, cette voix pénétrante n’a plus le même accent assuré et tranquille. N’est-il pas devenu humble, embarrassé, chagrin ? Il ne vit que de votre sourire, il s’attriste si vous en regardez un autre, se désespère si votre lèvre est moins souriante. C’est maintenant un être plein de doutes, de craintes et de tremblante inquiétude, l’esclave d’une ombre. Ce n’est plus un des maîtres souverains de la création ; je reconnais bien là l’amour, l’amour que vous devez inspirer, celui dont Maltravers est capable, car je le lui ai vu déjà témoigner à une autre. Mais, ajouta Lumley, avec précipitation, comme s’il craignait d’en avoir trop dit, lord Saxingham me cherche pour compléter sa table de whist. Je m’en vais demain. Quand serez-vous à Londres ?

— D’ici à huit jours, » dit machinalement la pauvre Florence, et Lumley s’éloigna.

Un instant après, Maltravers, plus observateur qu’il ne le paraissait, vint s’asseoir à côté d’elle.

« Chère Florence, dit-il avec tendresse, vous êtes pâle ; je crains que vous ne soyez plus souffrante ce soir.

— N’affectez pas un intérêt que vous ne sentez pas, je vous en prie, dit Florence, la lèvre ironique, mais les yeux pleins de larmes.

— Que je ne sens pas, Florence !

— C’est la première fois du moins que vous observez si je me porte bien ou mal. Mais n’importe !

— Ma chère Florence, pourquoi ce ton ? En quoi vous ai-je offensée ? Lumley vous aurait-il dit….

— Rien qui ne vous soit favorable. Oh ! soyez sans crainte, vous êtes un de ces hommes dont on ne dit que du bien. Mais que je ne vous retienne pas ici ! allons rejoindre notre hôte ; vous l’avez laissé seul. »

Lady Florence n’attendit pas de réponse, et du reste, Maltravers n’essaya pas de la retenir. Il parut blessé, et lorsqu’elle se retourna, dans l’espoir de rencontrer son regard plein de reproches, il était parti. Lady Florence devint inquiète, agitée ; elle parlait sans savoir ce qu’elle disait, et riait convulsivement. Néanmoins Cleveland s’abusa au point de croire qu’elle était d’une gaieté folle.

Bientôt elle se leva et traversa tous les salons : son cœur était avec Maltravers ; pourtant elle ne l’apercevait nulle part. À la fin elle entra dans la serre, et là, par les portes ouvertes, elle le vit qui se promenait lentement, les bras croisés, sur la pelouse éclairée par les rayons de la lune. Il y eut dans son cœur une courte lutte entre son orgueil de femme et son amour de femme ; c’est le dernier qui triompha : Florence s’approcha de Maltravers.

« Pardonnez-moi Ernest, dit-elle en lui tendant la main, c’est moi qui ai tort. »

Ernest baisa cette jolie main, et répondit d’une voix touchante :

« Florence, vous possédez le pouvoir de me faire souffrir, usez-en avec clémence. Dieu sait que je ne voudrais pas, pour satisfaire au vain désir de montrer l’empire que j’ai sur vous, vous infliger la moindre douleur. Ah ! ne vous imaginez pas qu’il y ait dans les querelles d’amoureux un charme qui puisse en compenser l’amertume.

— Je vous ai dit, Ernest, que j’étais trop exigeante. Je vous ai dit que vous ne m’aimeriez pas lorsque vous me connaîtriez mieux.

— Et vous étiez une fausse prophétesse. Florence, de jour en jour, d’heure en heure, je vous aime davantage, plus que je n’aurais jamais cru pouvoir vous aimer.

— Alors, s’écria la fantasque jeune fille, empressée de se déchirer elle-même le cœur, alors il fut un temps où vous ne m’aimiez pas ?

— Florence, je serai franc ; non, je ne vous ai pas toujours aimée. Mais maintenant vous obtenez rapidement sur moi un empire plus grand que ma raison ne devrait le permettre. Seulement prenez garde ! Si vous désirez réellement posséder mon amour, prenez garde de ne pas armer ma raison contre vous. Florence, je suis fier. Si je suis un amant moins humble que d’autres ne l’eussent été, c’est précisément parce que je sais que vous auriez pu former des alliances plus splendides. Je ne serais pas digne de vous, si je gardais moins scrupuleusement le respect de moi-même.

— Ah ! dit Florence, que ces mots touchèrent au cœur, pardonnez-moi cette fois encore. Moi, je ne me pardonnerai pas de sitôt. »

Ernest la pressa contre son cœur, et il sentit que, malgré tous ses défauts, cette femme qu’il craignait de ne pas rendre aussi heureuse qu’elle le méritait par tous ses sacrifices pour lui, lui devenait bien chère. Au fond de son cœur il savait qu’elle n’était pas faite pour le rendre heureux, lui ; mais ce n’était pas là sa pensée ou sa crainte. L’amour que lui témoignait Florence avait arraché de ce cœur généreux toute préoccupation personnelle. Toute son inquiétude était de ne pas assez la récompenser de son amour.

Ils foulaient le gazon, tous les deux silencieux et rêveurs, Florence était triste quoique bien heureuse.

« Ce ciel pur, ces astres admirables, dit enfin Maltravers, ne nous prêchent-ils pas la philosophie de la paix ? Ne nous disent-ils pas que le calme appartient à la dignité de l’homme et à la sublime essence de l’âme. Les mesquines préoccupations, les soucis qu’on se donne soi-même ne sont pas dignes de notre véritable nature ; le trouble qu’ils nous causent est à lui seul une preuve qu’ils sont hostiles à nos sentiments. Ah ! ma douce Florence, que ces cieux, au-dessus desquels, selon la croyance des poëtes de l’antiquité, planaient les ailes de l’Amour primitif et céleste, nous enseignent ce que devrait être l’amour terrestre : une chose aussi pure que la lumière, aussi paisible que l’immortalité, qui veille sur le monde orageux auquel elle survivra, et qui plane bien au-dessus des nuages et des vapeurs de la terre. Laissons les petits esprits profaner par l’amertume et le tumulte de la vie ordinaire la plus sainte des affections ! Mais nous, il faut aimer comme des êtres qui seront un jour habitants des étoiles ! »


CHAPITRE IV.

Un fripon souple et glissant, toujours épiant les occasions propices ; dont l’œil est prêt pour toute trahison.
(Shakspeare. Othello.)
On ne connaît le véritable visage de ta four berie que lorsqu’on en fait usage.
(Le même.)

« Vous voyez, mon cher Lumley, dit lord Saxingham, lorsque le lendemain les deux parents se trouvèrent sur la route de Londres dans la voiture du comte ; vous voyez que le mariage de Florette est, tout au moins, une fort ennuyeuse affaire.

— Mais, en effet, ce n’est pas un mariage avantageux. Maltravers est gentilhomme et homme de génie ; mais il ne manque pas de gentilshommes, et son génie n’est qu’un désavantage de plus pour nous, puisqu’il n’est pas de notre bord en politique.

— Précisément. Mon gendre qui voterait contre moi !

— Un homme pratique et raisonnable changerait de bord ; mais Maltravers n’en fera rien. Et toutes les propriétés territoriales, toute l’influence, toute la fortune qui aurait dû épauler la famille et le parti, sortiront de la famille et se tourneront contre le parti. Vous avez raison, mon cher lord, c’est une fort ennuyeuse affaire.

— Elle qui aurait pu épouser le duc de ***, un homme qui a 100 000 livres sterling[4] de rente ! C’est par trop ridicule. Et puis Maltravers !… c’est un être diablement désagréable, hein ?

— Il est roide et cérémonieux ; il a bien changé à son désavantage depuis quelques années ; il est devenu fat et faiseur d’embarras.

— Savez-vous, Lumley, que, de vous deux, c’est encore vous que j’aurais préféré pour gendre. »

Lumley tressaillit légèrement.

« Vous plaisantez, milord ! je n’ai pas la fortune d’Ernest, je ne pourrais rien apporter à ma femme ; ma famille aussi, du moins du côté de ma mère, est moins ancienne.

— Oh ! quant aux apports, la fortune de Florette peut bien s’en passer, et, en comparaison de cette fortune, qu’est-ce que M. Maltravers aurait la prétention de lui reconnaître ? Ni ma fille, ni les enfants qu’elle pourra avoir, n’auront besoin de ses quatre mille livres sterling de rente[5], quand même il les leur reconnaîtrait en entier. Quant à la naissance, les relations, de nos jours, valent mieux qu’une vieille souche normande ; et, pour le reste, il est probable que vous serez l’héritier du vieux Templeton, que vous serez pair (et en pareil cas une grosse somme d’argent comptant est toujours utile) ; vous faites votre chemin au parlement, vous êtes des nôtres, vous serez bientôt fonctionnaire, et, flatterie à part, vous êtes, par-dessus le marché, un excellent garçon. Oh ! j’aimerais mille fois mieux que Florette se fût amourachée de vous ! »

Lumley Ferrers s’inclina, mais ne répondit rien. Il tomba dans une profonde rêverie ; lord Saxingham prit son porte-feuille officiel, dont le contenu l’absorba bientôt si complètement qu’il oublia le mariage de sa fille.

Lumley arrêta le cocher au moment où la voiture débouchait dans Pall-Mall, et se fit descendre au Club des Voyageurs. Tandis que lord Saxingham continuait sa route pour aller régler les affaires de la nation, lui qui ne savait pas régler celles de sa famille, Ferrers demandait l’adresse de Castruccio Cesarini. Le concierge ne put la lui donner. L’Italien venait généralement tous les jours chercher ses lettres, mais personne au club ne savait où il demeurait. Ferrers écrivit un mot à Cesarini pour le prier de venir le voir le plus tôt possible ; il pria le concierge de le lui remettre, et s’achemina vers sa demeure dans Great-George-Street. Il alla droit à sa bibliothèque, ouvrit son pupitre, et en retira la lettre (le lecteur ne l’a pas oubliée), que Maltravers avait écrite à Cesarini, et dont Lumley s’était emparé. Il lut deux fois cette épître attentivement ; la seconde fois son visage s’éclaircit, et ses yeux étincelèrent. Le moment est venu de faire connaître cette lettre au lecteur, la voici :

« (Personnelle et confidentielle.)
« Mon cher Cesarini,

« L’assurance que vous me donnez de vos sentiments d’amitié m’est on ne peut plus agréable. Je suis porté, bien qu’à regret, à me ranger en grande partie à votre avis, relativement au mariage. Quant à lady Florence elle-même, il y a peu de personnes plus faites pour éblouir, peut-être même pour séduire. Mais est-elle capable de rendre un intérieur heureux ? de donner de la sympathie là où elle a été habituée à régner ? de comprendre la bizarrerie et les susceptibilités de notre race fantasque et maladive, et d’y céder ? de se contenter de l’hommage d’un seul cœur ? Je ne la connais pas assez pour décider cette question ; mais je la connais assez pour que votre bonheur m’inspire une profonde sollicitude et une vive inquiétude, s’il doit dépendre d’une nature aussi impérieuse et aussi arrogante. Mais sa fortune, son rang, me direz-vous ; ne sont-ce pas là les sources auxquelles un esprit ambitieux peut puiser le bonheur ? Hélas ! L’homme qui épousera lady Florence devra, en effet, je le crains, borner ses rêves de bonheur à ces sèches et décevantes réalités. Mais, Cesarini, ce ne sont pas là les paroles que je vous adresserais si nous étions plus intimes. Je doute de la sincérité de cet attachement que vous lui attribuez, et dont vous vous croyez l’objet. Il est évident qu’elle aime à faire des conquêtes. Elle se fait un jeu de ses victimes. Sa vanité trompe les autres… peut-être pour être enfin trompée à son tour. Je ne vous en dirai pas davantage.

« Tout à vous,
« Ernest Maltravers. »

« Bravo ! » s’écria Ferrers, qui laissa tomber la lettre, et se frotta les mains de plaisir. « Lorsque je manœuvrais pour lui faire écrire cette épître, je ne me doutais guère que le hasard me la rendrait d’une utilité aussi inappréciable. Il y a moins à changer que je ne pensais ; le plus maladroit griffonnement du monde en viendrait à bout. Voyons cela encore une fois. Hum !… hum… la première phrase à changer est celle-ci « je la connais assez pour que votre bonheur m’inspire une sérieuse sollicitude et une vive inquiétude, s’il doit dépendre d’une nature aussi impérieuse et aussi arrogante. » Il faut effacer « votre » et mettre « mon. » Tout le reste va bien… bien… jusqu’à ces mots : « cet attachement que vous lui attribuez et dont vous vous croyez l’objet, » au lieu de « vous vous croyez, » il faut « vous me croyez. » Le reste ira bien. Maintenant la date, il faut la changer ; datons-la du présent mois, et le tour est fait. Je voudrais bien que cet imbécile d’Italien arrivât. Si je pouvais seulement amener une brouille irréconciliable entre elle et Maltravers, je ne pourrais manquer, je crois, de le supplanter. Florence, dans son dépit et son ressentiment, s’empresserait, pour se venger, de prendre le premier qui se présenterait. Et, par Jupiter, quand même je ne réussirais pas (comme je suis sûr de le faire), ce sera toujours quelque chose que de conserver Florence à un duc de notre parti. Je gagnerais beaucoup à une pareille alliance ; tandis que je perds tout, sans rien gagner, à ce qu’elle épouse Maltravers ; un homme qui nous est opposé en politique encore ! et que je commence à haïr comme le poison ! Mais le duc ne l’aura pas. Florence Ferrers ! la seule allitération qui m’ait jamais plu ; quoique peu harmonieuse en poésie. »

Lumley tira tranquillement vers lui son encrier.

« Pas de canif ! Ah ! c’est vrai, je ne retaille jamais mes plumes ; quel défaut d’ordre et d’économie ! Il faut que j’en envoie chercher un. »

Il agita la sonnette et commanda qu’on lui achetât un canif ; le domestique n’était pas encore revenu lorsqu’on entendit frapper à la porte ; un instant après Cesarini entra.

« Ah ! dit Lumley en prenant un air mélancolique, je suis content que vous soyez arrivé. Vous m’excuserez de vous avoir écrit d’une façon si peu cérémonieuse. Vous avez reçu mon billet ? Asseyez-vous, je vous en prie. Et comment vous portez-vous ? Vous paraissez souffrant ; puis-je vous offrir quelque chose ?

— Du vin, répondit laconiquement Cesarini, du vin. Votre climat exige qu’on boive du vin. »

En ce moment le domestique apporta le canif, et on lui commanda de servir du vin et des sandwiches. Lumley se mit à causer légèrement de choses et d’autres en attendant qu’on eût apporté le vin ; il fut un peu surpris d’observer que Cesarini se versait coup sur coup, et buvait avec l’avidité d’un homme qui cherche un stimulant. Quand il en eut assez, il fixa ses yeux noirs sur Ferrers et lui dit :

« Vous avez quelque chose de nouveau à me communiquer, je le vois à votre figure. Je suis prêt, maintenant, à tout entendre.

— Eh bien, alors, écoutez-moi. Vos soupçons ne vous ont pas trompé ; la jalousie devine toujours juste. Pour moi, il est hors de doute qu’Othello avait raison, et que Desdémone ne valait pas grand’chose. Maltravers a demandé ma cousine en mariage, et il est agréé. »

Cesarini devint d’une pâleur mortelle ; tout son corps trembla comme une feuille ; pendant un moment il eut l’air d’un épileptique.

« Malédiction ! dit-il enfin, les dents serrées, et en respirant avec peine. Malédiction sur lui, du fond de ce cœur qu’il a brisé !

— Et après la lettre qu’il vous a écrite ! Vous en souvient-il ? La voici. Vous mettre en garde contre lady Florence, et puis vous supplanter après ; n’est-ce pas là une trahison ?

— Une trahison plus noire que l’enfer ! Je suis Italien ! s’écria Cesarini en se levant soudain ; et toutes les passions de son brûlant climat se reflétèrent sur son visage : je veux me venger ! Ma fortune est perdue, mes espérances sont détruites, mon cœur est anéanti ; mais il me reste le plaisir des dieux, la consolation des désespérés : la vengeance !

— Iriez-vous lui envoyer un cartel ? demanda Lumley d’un ton pensif et calme. Est-ce que vous ne manquez jamais votre homme ? S’il en est ainsi, cela vaut la peine d’y penser ; sinon, c’est une dérision ; vous le manquez, il fait feu en l’air, les témoins s’interposent, et vous vous en allez tous les deux, diablement contents d’en être quittes à si bon marché. Le duel est une bêtise.

M. Ferrers, dit Cesarini avec colère, ce n’est pas ici le moment de plaisanter.

— Je ne plaisante pas ; et, qui plus est, Cesarini, dit Ferrers avec une énergie concentrée bien plus imposante que la fureur de l’Italien… qui plus est, je déteste tant Maltravers, je suis si irrité de sa froide supériorité, si froissé de ses succès, la pensée de cette alliance me révolte tellement, que je me couperais volontiers la main pour faire manquer ce mariage ! Je ne plaisante pas, jeune homme ; mais il y a du calcul et du bon sens dans ma haine ; c’est notre manière, à nous antres Anglais. »

Cesarini jeta à Ferrers un regard sombre, serra les poings, et arpenta la chambre à pas rapides en grommelant.

« Vous voulez vous venger ; moi aussi. Maintenant, de quels moyens nous servirons-nous pour cela ? dit Ferrers.

— Je le poignarderais,… je le…

— Trêve à vos airs tragiques. Voyons, ne me regardez pas ainsi, et ne frappez pas du pied ; asseyez-vous et soyez raisonnable, ou bien allez-vous-en, et faites ce que vous voudrez.

— Monsieur, dit Cesarini, avec un regard qui aurait pu faire trembler un homme moins déterminé que Ferrers, prenez garde ! Ne vous faites pas un jeu de mon malheur.

— Vous êtes malheureux, et vous refusez toute consolation ; vous êtes ruiné de fortune, et vous extravaguez comme un poëte, au lieu de deviser et d’intriguer pour obtenir une opulence inouïe. La vengeance et l’ambition sont à notre portée ; mais il faut un pas furtif pour y atteindre, et une main hardie pour s’en emparer.

— Que voudriez-vous que je fisse ? Pourrais-je prendre moins que sa vie pour assouvir ma haine ?

— Prenez sa vie si vous le pouvez ! Cela m’est bien égal ; allez la prendre. Seulement je vous ferai observer, que si vous manquez votre coup, ou que s’il est plus fort que vous, et qu’il vous terrasse, on vous enfermera dans un hospice d’aliénés pendant deux ou trois ans au moins ; et ce n’est pas là que moi j’aimerais à passer l’hiver, à votre place ; après ça, faites comme vous voudrez.

— Vous ! vous ! mais qu’êtes-vous donc pour moi, vous ? Je veux y aller. Bonjour, monsieur.

— Arrêtez, dit Ferrers lorsqu’il vit que Cesarini était effectivement sur le point de partir ; attendez un instant ; asseyez-vous et écoutez-moi. Cela vaudra mieux !… »

Cesarini hésita, puis il obéit machinalement.

« Lisez cette lettre que vous avez reçue, dans le temps, de Maltravers… Vous avez fini ? Bon ! maintenant, écoutez bien : si Florence voit cette lettre, elle n’épousera pas, elle ne peut pas épouser l’homme qui l’a écrite. Il faut que vous la lui fassiez voir.

— Ah ! mon ange gardien, je vois, je vois ! Oui, il se trouve dans cette lettre des paroles qu’une femme aussi fière ne pourra jamais pardonner. Rendez-la moi ; j’irai sur-le-champ.

— Bah ! vous vous pressez trop. Vous n’avez pas fait attention que cette lettre a été écrite il y a cinq mois, avant que Maltravers fût très-lié avec lady Florence. Il lui a lui-même avoué qu’il ne l’aimait pas alors ; elle n’en serait que plus fière de sa victoire. Cette lettre ferait sourire Florence, et elle se dirait : « Ah ! il me juge bien autrement, à présent. »

— Avez-vous juré de me rendre fou ? Que signifie tout ceci ? Ne m’avez-vous pas dit tout à l’heure que, si elle voyait cette lettre, elle n’épouserait jamais celui qui l’a écrite ?

— Oui, oui ; mais il y a des changements à y faire. Il faut que nous en effacions la date, et que nous la dations d’aujourd’hui ; aujourd’hui… Maltravers revient aujourd’hui. Il faut que nous supposions qu’elle a été écrite, non en réponse à une lettre où vous lui demandiez son avis sur votre mariage avec lady Florence, mais en réponse à une lettre où vous le félicitiez de son prochain mariage avec ma cousine. Grâce à une substitution de pronoms dans deux endroits seulement, la lettre se lit aussi bien d’une façon que de l’autre. Relisez-la, et voyez vous-même ; ou plutôt, attendez ; je vais vous en faire la lecture. »

Ici Ferrers lut la lettre, qui, par suite de la légère substitution dont il parlait, avait, en effet, le caractère qu’il désirait lui donner.

« La lumière commence-t-elle à se faire dans votre esprit ? dit Ferrers. Vous sentez-vous capable de vous charger d’un rôle qui exigera de l’habileté, de la souplesse, de la délicatesse et surtout du sang-froid ? Ce sont là des qualités qui sont les attributs ordinaires de vos compatriotes.

— Je ferai tout ce qu’il faudra, soyez sans crainte. Que ce soit une lâcheté, une infamie ; peu m’importe. Je ne veux pas être dominé, éclipsé par Maltravers en toutes choses.

— Où demeurez-vous ?

— Pourquoi ? Je demeure dans les faubourgs de la ville.

— Venez loger chez moi pendant quelques jours. Je ne veux pas vous perdre de vue. Envoyez chercher vos effets ; j’ai une chambre à votre service. »

Cesarini refusa d’abord ; mais quand un homme s’est décidé à commettre un crime, la solitude lui fait peur, et il sent la nécessité d’avoir quelqu’un à qui parler. Il alla lui-même chercher ses bagages, et promit de revenir dîner.

« Je dois avouer, se dit Lumley en se rasseyant devant son pupitre, que c’est bien la plus vilaine affaire dont je me sois jamais sali les mains ; mais une fin aussi belle justifie des moyens indignes. En définitive, ce ne sont là que les préjugés de mon éducation de gentilhomme. »

En quelques secondes, avec le secours du canif pour gratter et de la plume pour corriger, Ferrers eut achevé sa tâche, à l’exception du changement de date ; toute réflexion faite, il crut préférable de réserver ce point, afin de se régler d’après les circonstances.

« J’ai, dit-il, fort bien imité ses m et ses n, ce me semble, pour un homme surtout qui ne s’est jamais exercé dans ce genre de métier. Mais en y regardant de près, on s’apercevrait de la correction. Il faut que Cesarini lui lise cette lettre, et puis, si elle veut la relire ensuite, elle aura les yeux obscurcis et la tête troublée. Par-dessus tout, il ne faut pas qu’il la lui laisse, et il doit lui faire promettre le secret le plus absolu. Elle est loyale, elle tiendra parole. Et maintenant, voilà une affaire réglée. J’ai tout juste le temps de trotter jusque chez mon oncle, pour lui faire mes compliments, à ce vieux bonhomme ! »


CHAPITRE V.

Et puis mon seigneur a beaucoup de choses à vous dire pour votre avantage.
(Crabbe. Contes du cœur.)

Lord Vargrave était assis tout seul dans sa bibliothèque ; ses livres de comptes étaient ouverts devant lui. Il additionnait soigneusement les diverses sommes qui, placées dans différentes entreprises, augmentaient son revenu. Le résultat lui parut satisfaisant, et l’homme riche jeta sa plume d’un air triomphant.

« Je placerai cent vingt mille livres sterling en terres ; seulement cent vingt mille livres[6]. Je ne veux pas céder à la tentation d’en placer davantage. Je veux avoir une belle maison ; une maison digne d’un grand seigneur ; une belle vieille maison de la renaissance ; une maison d’un intérêt historique. Il faut que j’aie des bois et des lacs, et un parc aux daims par-dessus tout. C’est très comme il faut les daims ; très comme il faut ! On va vendre le domaine de Clifford, je le sais ; on le met à trop haut prix, mais peut-être se laissera-t-on tenter par de l’argent comptant. Je pourrai marchander, marchander ; je suis très-habile à marchander. Si j’avais toujours donné aux gens ce qu’ils me demandaient, serais-je à cette heure lord baron de Vargrave ? Je doublerai mes souscriptions en faveur des sociétés bibliques, philanthropiques et de construction d’églises nouvelles. Il ne sera pas dit que Richard Templeton ne mérite pas sa grandeur. Je… Entrez ! Qui est là ? entrez ! »

La porte s’ouvrit doucement ; le doux visage de la nouvelle pairesse se montra.

« Je vous dérange… Je vous demande pardon… Je…

— Entrez, ma chère, entrez ; je voudrais vous parler ; je voudrais vous parler, milady ; asseyez-vous, je vous prie. »

Lady Vargrave obéit.

« Voyez-vous, ma chère, dit le baron, en croisant les jambes, et en caressant son pied gauche de ses deux mains, tandis qu’il se balançait majestueusement dans sa chaise ; voyez-vous, l’honneur qui m’est conféré va produire un grand changement dans notre manière de vivre, mistress Temple… je veux dire, lady Vargrave. Cette villa est assez gentille ; ma maison de campagne n’est pas mal pour un gentilhomme campagnard, mais maintenant, il faut nous montrer dignes de notre rang. La propriété territoriale que je possède déjà reviendra avec le titre à Lumley. J’achèterai une autre terre dont je puisse disposer ; une terre où je me sentirai tout à fait chez moi. Ce sera un domaine magnifique, lady Vargrave.

— Cette maison-ci est magnifique à mes yeux, dit timidement lady Vargrave.

— Cette maison ! Quelle absurdité ! Il faut adopter des idées plus grandioses, lady Vargrave ; vous êtes jeune, vous pouvez facilement contracter de nouvelles habitudes, plus facilement peut-être que moi. Vous êtes naturellement distinguée, quoi qu’il ne m’appartienne peut-être pas de le dire ; vous avez bon goût, vous ne parlez pas beaucoup, vous ne faites pas voir votre ignorance ; et vous avez raison. Il faut que vous soyez présentée à la cour, lady Vargrave. Il faut que nous donnions de grands dîners, lady Vargrave. Les bals sont un péché, et l’Opéra aussi, du moins je le crains ; pourtant il serait convenable qu’une femme de votre rang eût sa loge à l’Opéra, lady Vargrave.

— Mon cher M. Templeton…

— Lord Vargrave, s’il vous plaît, milady.

— Je vous demande pardon. Puissiez-vous vivre longtemps pour jouir de vos honneurs ! Mais moi, mon cher lord, je ne suis pas digne de les partager ; c’est seulement dans la vie tranquille que nous menons ici que je puis oublier ce que… ce que j’étais. Vous m’épouvantez, quand vous me parlez d’aller à la cour… de…

— Bah ! lady Vargrave ! Bah ! on s’accoutume à ces choses-là. Ai-je l’air d’un homme qui s’est tenu derrière un comptoir ? Le rang est un gant qui s’adapte à la main qui le porte. Et l’enfant, la chère enfant, la chère Éveline, elle sera l’admiration de Londres, la beauté, l’héritière, la… oh ! elle me fera honneur !

— J’en suis sûre, j’en suis sûre ! » s’écria lady Vargrave, et des larmes jaillirent de ses yeux.

Lord Vargrave fut touché.

« Jamais mère n’eut plus de titres à la reconnaissance de son enfant, que vous n’en avez à celle d’Éveline.

— J’espère avoir fait mon devoir, dit lady Vargrave en séchant ses pleurs.

— Papa, papa ! s’écria une voix pleine d’impatience, et une petite main frappa aux carreaux. Venez jouer, papa ! Venez jouer à la balle, papa ! »

Et là, debout auprès de la fenêtre, se trouvait la belle enfant, rayonnante de santé et de gaieté ; ses cheveux blonds étaient rejetés en arrière, et sa jolie bouche s’épanouissait en joyeux sourires.

« Allez sur la pelouse, ma chérie ; ne vous fatiguez pas trop ; vous n’êtes pas encore bien remise de cette vilaine entorse. Je vais aller vous rejoindre tout de suite. Que Dieu vous bénisse !

— Venez bientôt, papa ; personne ne joue aussi bien que vous ; » et la petite fée, riant et sautant de joie, partit en courant.

Lord Vargrave se tourna vers sa femme.

« Que pensez-vous de mon neveu ; de Lumley ? dit-il brusquement.

— Il me paraît aimable, franc et bon. »

Le front de lord Vargrave devint rêveur.

« C’est aussi mon avis, dit-il après un moment de silence ; et j’espère que vous approuverez ce que j’ai l’intention de faire. Lumley, voyez-vous, a été élevé dans l’idée de devenir un jour mon héritier ; je lui dois quelque chose de plus que le pauvre domaine qui accompagne mon titre, mais qui ne pourra jamais le soutenir dignement. Il faut avoir égard à l’honneur de la famille, au rang héréditaire. Mais cette chère enfant, je lui léguerai la plus grande partie de ma fortune. Ne pourrions-nous pas réunir la fortune et le titre ? De cette façon, le rang lui serait assuré, et tous mes désirs, tous mes devoirs se trouveraient accomplis.

— Mais, dit lady Vargrave avec une surprise évidente, si je vous comprends bien, la disproportion d’âge…

— Et qu’est-ce que cela fait, lady Vargrave, qu’est-ce que cela fait ? N’y a-t-il pas une disproportion d’âge entre nous deux, plus grande que celle qui existe entre Lumley et cette grande fille-là ? Lumley n’est encore qu’un jeune homme ; il a trente-cinq ans. Il n’aura guère plus de quarante ans lorsqu’il se mariera ; j’avais de cinquante à soixante ans lorsque je vous ai épousée, lady Vargrave. Je n’aime pas les mariages entre petits garçons et petites filles ; il faut qu’un homme soit plus âgé que sa femme. Mais vous êtes si romanesque, lady Vargrave ! D’ailleurs Lumley est très-gai, très-joli garçon, et il ne porte pas son âge. Il a été sur le point de former un autre attachement, mais j’espère qu’il n’y pense plus à l’heure qu’il est. Il faudra qu’ils s’aiment. Vous ne vous opposerez pas à mon désir, lady Vargrave, et si quelque chose m’arrivait, car la vie est incertaine…

— Ah ! ne parlez pas ainsi, mon ami, mon bienfaiteur !

— Mais, en effet, je me porte très-bien, Dieu merci, reprit lord Vargrave avec douceur ; je me sens plus jeune que jamais. Néanmoins, la vie est incertaine ; et si vous me survivez, vous ne soulèverez pas d’obstacles à mon grand projet, n’est-ce pas ?

— Moi ! non, non ; il va sans dire que vous avez tous les droits possibles sur sa destinée. Mais elle est si jeune, elle a le cœur si tendre ; et s’il se trouvait par hasard qu’elle aimât quelqu’un en rapport d’âge avec elle…

— Aimer ! bah ! L’amour ne pousse pas tout seul dans la tête des jeunes filles, il faut qu’on l’y mette. Nous l’élèverons de manière qu’elle aime Lumley. Et puis, j’ai une autre raison ; une raison majeure : notre secret ! On pourrait le lui confier, à lui ; cela ne sortirait pas de la famille. Car, même dans la tombe, je ne pourrais reposer en paix s’il y avait une tache à mon honorabilité, à mon nom. »

Lord Vargrave dit ces mots d’un accent solennel et chaleureux ; puis grommelant tout bas :

« Oui, c’est pour le bien de tous, » il prit son chapeau et quitta la chambre. Il alla rejoindre sa belle-fille sur la pelouse. Il courut avec elle, il joua avec elle, cet homme roide et imposant ! Il riait plus fort qu’elle, et courait presque aussi vite. Et lorsqu’elle fut fatiguée et hors d’haleine, il la fit asseoir à côté de lui dans un petit bosquet, et, passant la main sur ses cheveux en désordre, il lui dit :

« Vous me mettez sur les dents, mon enfant ; je deviens trop vieux pour jouer avec vous. Il faudra que Lumley prenne ma place. Vous aimez Lumley ?

— Oh ! beaucoup ; il est si gai, si bon ; il m’a donné une si belle poupée, avec des yeux !… ah !…

— Vous serez sa petite femme ; vous aimeriez bien à vous marier avec lui, hein ?

— Me marier ! Mais, ma pauvre maman est mariée, et elle n’est pas aussi heureuse que moi.

— Votre maman a une mauvaise santé, ma chère, dit lord Vargrave un peu décontenancé ; mais c’est une belle chose que d’être mariée, et que d’avoir une voiture à soi, et une belle maison, et des bijoux, et beaucoup d’argent, et enfin d’être sa maîtresse ; et Lumley vous aimera tendrement.

— Oh ! oui ; j’aimerais bien tout cela.

— Et vous aurez un protecteur, mon enfant, quand je ne serai plus ! »

L’accent, plutôt que les paroles de son beau-père, fit tressaillir douloureusement ce cœur d’enfant. Éveline leva les yeux, le regarda fixement, puis lui jetant les bras autour du cou, elle fondit en larmes.

Lord Vargrave s’essuya les yeux, et la couvrit de baisers.

« Oui, vous serez la femme de Lumley, sa femme respectée et considérée, héritière de mon rang aussi bien que de ma fortune.

— Je ferai tout ce que papa voudra.

— Alors vous serez lady Vargrave, et Lumley sera votre mari, dit le beau-père avec solennité. Pensez bien à ce que je viens de vous dire. Maintenant, allons retrouver maman. Mais, voilà Lumley en personne. Néanmoins, le moment n’est pas encore venu de le sonder… J’espère qu’il n’a pas de chances auprès de cette lady Florence. »


CHAPITRE VI.

Belle rencontre de deux affections bien rares.
(Shakspeare. La Tempête.)

Cependant les fiancés étaient en route pour revenir à Londres. L’air embaumé et serein d’une belle journée les avait décidés à faire ce petit voyage à cheval. On a dit quelque part que les amants ne sont jamais si beaux que lorsqu’ils sont ensemble, et Florence et Maltravers n’avaient jamais si bonne mine que quand ils étaient à cheval. Il y avait quelque chose dans la dignité et dans la grâce de tous deux, quelque chose même dans la silhouette de leurs traits aquilins, et dans la courbe hautaine de leur encolure, qui établissait une espèce de ressemblance entre eux quoiqu’il y eût une grande différence dans le degré relatif de leurs avantages physiques ; la beauté de Florence défiait toute comparaison. Lorsqu’ils s’éloignèrent de la porte de la ville de Cleveland, où les autres commensaux étaient assemblés pour leur dire adieu, il y avait dans tous les esprits une conviction du bonheur réservé aux deux fiancés, une impression générale que, moralement et physiquement, ils étaient admirablement assortis l’un à l’autre. La position réciproque où ils se trouvaient est toujours intéressante, même quand il s’agit de gens plus ordinaires, et dans ce moment-là ils étaient tout à fait en faveur auprès de ceux qui les suivaient des yeux. Lorsque le bon Cleveland se retira, les larmes aux yeux, et murmura : « Que Dieu les bénisse ! » il n’y avait pas une seule personne de la société qui eût hésité à se joindre à cette prière.

Florence éprouva un abattement inexplicable en quittant ce lieu consacré par de si chers souvenirs.

« Qui sait si nous serons jamais aussi heureux ? dit-elle doucement, en se retournant pour contempler le paysage qui tout brillant de fleurs, de feuillage et de riante verdure anglaise, s’épanouissait derrière eux comme un jardin.

— Nous ferons en sorte que mon vieux château et ses sombres ombrages nous fassent ressouvenir de ces lieux charmants, ma Florence.

— Ah ! décrivez-moi votre domaine. C’est là que nous demeurerons principalement, n’est-ce pas ? je suis sûre que j’aimerai bien mieux cette habitation que Marsden-Court ; c’est le nom de la gigantesque masse d’arches et de colonnes, échantillon le plus lourd du goût de Vaubrugh, qui vous appartiendra bientôt.

— Je crains que nous ne puissions jamais loger votre nombreuse suite, valets de chambre, laquais patagoniens, et Dieu sait qui encore, dans les coins et recoins de Burleigh, dit Ernest en souriant. »

Puis il se mit à décrire son vieux château, avec un peu de l’orgueil naturel à un gentilhomme campagnard de bonne maison. Florence l’écoutait, et tous deux ils devisaient, changeaient, ajoutaient, embellissaient, faisaient mille projets pour l’avenir. Quand ils eurent épuisé ce sujet, ils en abordèrent un autre, qui intéressait également Florence. Le dernier ouvrage de Maltravers était terminé, se trouvait-il déjà entre les mains de l’imprimeur, et Florence s’amusait à conjecturer les critiques qu’il allait susciter. Elle était sûre que tout ce qui lui plaisait le plus serait peu apprécié de la multitude. Elle se refusait à croire que d’autres qu’elle pussent comprendre Maltravers. Le temps s’écoula ainsi jusqu’au moment où ils passèrent à l’endroit où avait eu lieu l’aventure d’Ernest avec la fille de mistress Templeton. Ce site réveilla des pensées et des réminiscences chez Ernest, qui lui firent brusquement couper court au milieu d’une de ses éloquentes périodes, et jeter aux alentours un regard inquiet. Mais la gracieuse apparition ne se montra pas ; et quelle que fût l’impression que la vue de ce lieu avait produite, elle se dissipa par degrés lors qu’ils se trouvèrent dans les faubourgs de la grande capitale. Deux autres messieurs et une demoiselle de trente-trois ans les accompagnaient (je les avais presque oubliés). Mais ces personnes eurent la délicatesse de se tenir à distance pendant la plus grande partie du chemin, et la demoiselle, qui était spirituelle et coquette, sut occuper l’attention de ses deux cavaliers.

« Viendrez-vous chez nous ce soir, demanda timidement Florence.

— Je crains de ne le pouvoir pas. J’ai plusieurs affaires à régler avant mon départ pour Burleigh, où il faut que j’aille la semaine prochaine. Trois mois, chère Florence, suffiront à peine pour rendre Burleigh digne de sa nouvelle maîtresse. J’ai déjà convoqué en consultation les grands magiciens modernes de la draperie et de l’or moulu, pour savoir comment nous pourrons disposer convenablement le palais d’Aladin pour la réception de la nouvelle princesse. Et puis, les hommes d’affaires ! En somme, je prévois que je serai fort occupé. Mais demain, à trois heures, je serai chez vous, et nous pourrons faire une promenade à cheval, s’il fait beau.

— À coup sûr c’est bien signor Cesarini que j’aperçois là-bas, dit Florence. Qu’il est pâle et changé ! »

Maltravers regarda du côté que lui indiquait Florence, et vit Cesarini qui tournait le coin d’une ruelle, suivi d’un porte-faix chargé de quelques livres et d’une malle. L’Italien qui parlait tout seul, en gesticulant, n’aperçut point les deux fiancés.

« Pauvre Castruccio ! pensa Maltravers, il quitte sans doute son logement. À l’heure qu’il est, je crains qu’il n’ait dépensé la dernière somme que je lui ai fait parvenir ; il faut que je me souvienne de découvrir sa demeure pour rafraîchir ses ressources. Florence, n’oubliez pas de voir Cesarini, dit-il à haute voix, et de le décider à accepter la place dont nous avons parlé.

— Je ne l’oublierai pas ; je le verrai demain avant votre visite. Pourtant c’est une tâche pénible, Ernest.

— Je le reconnais. Hélas ! Florence, ne lui devez-vous pas quelque dédommagement ? Il est hors de doute que, pendant un moment il s’est cru le droit de former des espérances, dont sa qualité d’étranger et son ignorance de notre société anglaise l’empêchaient de voir la folie.

— Croyez-moi, je ne lui ai jamais donné le droit de nourrir de pareilles espérances.

— Mais vous ne les découragiez pas assez. Ah ! Florence, ne traitez jamais légèrement les angoisses que causent les espérances déçues, l’amour dédaigné.

— Elles sont horribles ! dit Florence en frémissant. C’est singulier, jamais ma conscience ne m’avait fait tant de reproches. Depuis que j’aime, je sais, pour la première fois, combien il est criminel d’être…

— Une coquette ! interrompit Maltravers. Eh ! bien ne pensons plus à ce qui est passé. Mais s’il est en notre pouvoir de rendre à un homme bien doué, et dont la jeunesse promettait beaucoup, une honorable indépendance, avec la santé de l’esprit, faisons-le. Pour moi, Cesarini ne me pardonnera jamais ; il croira toujours que je lui ai enlevé votre cœur. Mais nous autres hommes, la femme que nous avons une fois aimée, même quand elle nous a repoussés, conserve toujours de l’empire sur nous ; et votre éloquence, qui m’a si souvent ranimé, ne pourra pas manquer d’influencer une nature encore plus impressionnable que la mienne. »

Maltravers, dès qu’il eut quitté Florence à sa porte, alla chez lui, fit appeler son domestique de confiance, lui donna l’adresse de Cesarini à Chelsea, et lui enjoignit de s’informer du lieu où il était allé demeurer, dans le cas où il aurait quitté son logement ; il le chargea de laisser chez lui ou, s’il ne pouvait découvrir sa résidence au « Club des voyageurs », une enveloppe contenant un billet de banque d’une valeur assez considérable, dont il fit écrire l’adresse par son domestique. Si le lecteur se demande pourquoi Maltravers se constituait ainsi le bienfaiteur inconnu de l’Italien, je dois bien lui dire qu’il ne comprend pas Maltravers. Cesarini n’était pas le seul homme de lettres dont il plaignît les égarements, dont il soulageât les besoins. Quoique son nom brillât rarement sur la liste orgueilleuse des souscriptions publiques, quoiqu’il dédaignât de jouer le rôle de Mécène ou de protecteur, il sentait la fraternité humaine, et il éprouvait une espèce de reconnaissance pour ceux qui aspirent à élever où à charmer leurs semblables. Auteur lui-même, il savait apprécier la dette immense que le monde contracte vis-à-vis des auteurs, quoi qu’il ne l’acquitte guère que par la calomnie, et de stériles lauriers après la mort. Celui qui a le culte du beau ne réussit que grâce aux sympathies. La charité et la compassion sont des vertus qu’on enseigne difficilement à des hommes ordinaires ; mais pour le véritable génie, ce sont des instincts naturels qui le guident vers la destinée qu’il doit accomplir. Le génie, sublime missionnaire, part de l’intelligence sereine de l’écrivain pour aller vivre des besoins, des douleurs, des infirmités d’autrui, afin d’en apprendre le langage ; et comme sa plus haute victoire est le pathétique, sa nécessité la plus indispensable est la pitié !


CHAPITRE VII.

Don Jean. — Comment pourras-tu empêcher ce mariage ?

Borachio. — Je ne le pourrai pas ouvertement, milord ; mais j’agirai si secrètement qu’on ne soupçonnera pas ma loyauté, milord.

(Shakspeare. Beaucoup de bruit à propos de rien.)

Ferrers et Cesarini étaient encore à table, et tous deux gardaient le silence, car il avaient épuisé le seul sujet de conversation qu’ils eussent en commun, lorsqu’on apporta à Lumley un billet de lady Florence.

« Voici un heureux hasard ! dit-il en le lisant ; lady Florence désire vous voir, et m’envoie sous ce pli un billet qu’elle me charge de vous faire parvenir. Tenez. »

Cesarini prit le billet d’une main tremblante ; il était très-laconique, et il exprimait simplement le désir de le voir le lendemain à deux heures.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? s’écria-t-il ; voudrait-elle me faire des excuses, me donner des explications ?

— Non, non, non ! Florence ne fera pas cela. Mais d’après certaines paroles qu’elle a laissées échapper en me parlant de vous, je devine qu’elle a quelque chose à vous proposer pour améliorer votre position. Ah ! à propos, il me vient une idée. »

Lumley agita précipitamment la sonnette.

« Le domestique de lady Florence attend-il la réponse ?

— Oui, monsieur.

— Très-bien. Qu’il ne s’en aille pas. Maintenant, Cesarini, nous sommes doublement sûrs de notre affaire. Venez dans la chambre voisine. Là ; asseyez-vous devant mon pupitre, et écrivez ce que je vais vous dicter, à Maltravers.

— Moi !

— Oui, vous ; allons remettez-vous donc avec confiance entre mes mains. Écrivez, écrivez. Quand vous aurez fini je vous expliquerai la chose. »

Cesarini obéit, et écrivit ce qui suit :

« Mon cher Maltravers,

« J’ai appris votre prochain mariage avec lady Florence Lascelles. Permettez-moi de vous féliciter. Quant à moi, j’ai vaincu une vaine et folle passion ; et je puis contempler votre bonheur sans un soupir de regret.

« J’ai passé en revue toutes mes anciennes préventions contre le mariage, et je crois que c’est un état qui n’est tolérable qu’à la condition d’y trouver une parfaite conformité de caractères, de goûts, et d’esprit. Combien une semblable harmonie est rare ! pour vous elle existe probablement. Sans aucun doute les affections de cette adorable femme sont ardentes… et elles vous appartiennent !

« Écrivez-moi un mot par le porteur pour me prouver que vous croyez à ma sincérité.

« Tout à vous,
C. Cesarini. »

« Copiez cette lettre, j’ai besoin de l’avoir en double : vite ! Maintenant cachetez votre duplicata, et mettez-y l’adresse,… continua Ferrers ; c’est bien. Allez dans l’antichambre, donnez vous-même cette lettre au domestique de lady Florence, et priez-le de la porter à Seamore-Place, d’attendre la réponse et de vous la rapporter ; d’ici-là vous tiendrez une lettre prête pour lady Florence. Dites-lui que j’en donnerai avis à milady, et remettez-lui une demi-couronne[7]. Voilà ; allez vite.

— Je ne comprends rien à tout ceci, dit Cesarini, lorsqu’il revint ; voulez-vous me donner quelques explications ?

— Certainement. Je montrerai ce soir la copie de votre lettre à lady Florence, comme une preuve de la générosité de votre cœur, et de l’empire que vous avez su prendre sur vos sentiments. Remarquez qu’elle est rédigée de manière que l’ancienne lettre de votre rival semble en être la réponse immédiate. Demain une allusion quelconque à cette lettre amènera facilement l’exécution de notre dessein ; et, si vous suivez bien mes instructions, vous n’aurez pas l’air de vouloir montrer spontanément la lettre de Maltravers à lady Florence, comme nous en avions d’abord l’intention ; mais plutôt de consentir à la lui laisser voir, par suite d’une impulsion généreuse, d’un désir irrésistible de l’arracher à un époux indigne d’elle et à un sort déplorable. La fortune elle-même nous a distribué les cartes, et nous a donné l’as d’atout. Il y a trois à parier contre un que nous ferons la levée. De plus, Maltravers ne sort pas ce soir. J’ai passé chez lui en revenant de voir mon oncle, et j’ai appris qu’il ne bougerait pas de la soirée.

La réponse d’Ernest arriva bientôt ; elle était courte et écrite à la hâte ; mais elle respirait toute la bonté de sa généreuse nature. Il exprimait l’admiration et le plaisir que lui avait fait éprouver le ton de la lettre de Cesarini ; il rétractait toutes ses anciennes préventions contre lady Florence ; il reconnaissait la sévérité et l’erreur de ses premières impressions ; il se servait de tous les raisonnements délicats qui pouvaient consoler et relever Cesarini ; et il terminait par des protestations d’amitié et des offres de service, si pleins de cordialité et de franchise, si dénués de toute affectation de ton protecteur, que Cesarini lui-même, quoique à demi fou de colère, en fut presque touché. Lumley aperçut le changement qui s’opéra sur sa physionomie ; il lui arracha la lettre, la lut, la jeta dans le feu, en disant :

« Il faut nous mettre en garde contre les accidents ! »

Puis il ajouta, en frappant amicalement sur l’épaule de l’Italien :

« À présent vous ne devez plus avoir de remords, car je n’ai jamais lu une tirade plus jésuitique, plus insultante, plus hypocrite. Où est votre billet pour lady Florence ? Vous lui présentez vos hommages, et vous serez chez elle à deux heures. Là ; maintenant la répétition est terminée, la mise en scène est réglée, je vais aller m’habiller et commencer pour vous la pièce, par un prologue. »


CHAPITRE VIII

xxxxxxxxxxxxxxÆstuat ingens
Imo in corde pudor, mixtoque insania luctu
Et furiis agitatus amor, et conscia virtus.

(Virgile.)

Le lendemain, exact au rendez-vous, Cesarini se rendit à son entrevue critique avec lady Florence. Le visage de celle-ci (comme celui de toutes les personnes qui ne savent pas maîtriser leur caractère), exprimait toujours trop fidèlement ses sentiments intérieurs ; il était plus coloré que d’habitude. Lumley avait laissé échapper quelques paroles et quelques insinuations, qui avaient chassé le sommeil de son chevet et le repos de son esprit.

Lorsque Cesarini entra et lui fit un grave salut, elle se leva avec une agitation nerveuse. Après un court moment de silence embarrassé, elle recouvra néanmoins son sang-froid, et avec le tact adroit et délicat d’une femme, elle représenta à l’Italien l’avantage qu’il y aurait pour lui à accepter la carrière honorable et indépendante qu’on lui offrait.

« Vous avez des moyens, dit-elle en terminant, vous avez des amis, vous avez la jeunesse ; profitez de ces dons de la nature et de la fortune, et embrassez une carrière, ajouta lady Florence en souriant, que Dante ne jugeait pas incompatible avec la poésie.

— Je ne puis repousser aucune carrière, dit Cesarini avec effort, qui puisse servir à m’éloigner d’un pays désormais dénué de charmes pour moi. Je vous remercie de votre bonté ; je vous obéirai. Puissiez-vous être heureuse ; et pourtant…. non, oh ! non… vous devez être heureuse ! Lui-même, tôt ou tard, vous verra avec les mêmes yeux que moi.

— Je sais, répondit Floreuce, dont la voix tremblait, que vous avez sagement et généreusement vaincu une illusion passée. M. Ferrers m’a permis de voir la lettre que vous avez écrite à Er…, à M. Maltravers. Je l’ai trouvée digne de vous ; elle m’a touchée profondément ; mais j’espère que vous ne conserverez pas vos préventions contre…

— Arrêtez ! interrompit Cesarini ; Ferrers vous a-t-il communiqué la réponse à cette lettre ?

— Non, vraiment.

— J’en suis bien aise.

— Pourquoi ?

— Oh ! n’importe. Que le ciel vous bénisse. Adieu !

— Non ; je vous en conjure, ne partez pas encore ! Qu’y avait-il dans cette lettre qui pût m’affliger ? Lumley a laissé échapper quelques insinuations obscures, mais il a refusé de s’expliquer. Ayez plus de franchise que lui.

— Je ne le puis ; ce serait une trahison vis-à-vis de Maltravers, une cruauté vis-à-vis de vous. Et cependant, serait-ce réellement de la cruauté ?…

— Non, oh ! non ! ce serait de la générosité, de la compassion. Montrez-moi cette lettre ; vous l’avez sur vous.

— Vous ne sauriez supporter un tel coup. Vous me haïriez à cause de la douleur que je vous aurais infligée. Laissez-moi partir.

— Malheureux, vous insultez Maltravers. Je le vois bien maintenant. Vous voudriez calomnier dans l’ombre celui que vous n’osez diffamer ouvertement. Partez !… J’ai eu tort de vous écouter ; partez !

— Lady Florence, prenez garde ! Ne me poussez pas à vous détromper. Voici la lettre : c’est bien son écriture ; voulez-vous en prendre connaissance ? Je ne vous le conseille pas.

— Je ne veux croire qu’au témoignage de mes yeux ; donnez-la moi !

— Attendez alors : à deux conditions seulement. La première c’est que vous me promettez sur votre honneur de ne pas dire à Maltravers, sans mon consentement, que vous avez vu cette lettre. Ne croyez pas que je craigne sa colère. Non ! Mais dans la rencontre mortelle qui s’ensuivrait nécessaire ment, si vous me trahissez, votre réputation souffrirait aux yeux du monde ; et moi-même, mon excuse n’étant pas connue, je paraîtrais avoir manqué à l’honneur en accédant à votre désir, et en vous avertissant, tandis qu’il en était encore temps, de ne pas échanger l’amour contre la cupidité. Promettez-moi.

— Je vous le promets, je vous le promets solennellement.

— En second lieu, jurez-moi que vous ne demanderez pas à garder cette lettre, mais que vous me la rendrez immédiatement.

— Je vous le jure ; allons, donnez vite !

— Tenez ; la voici. »

Florence saisit ce document fatal et falsifié, et le lut rapidement. La tête lui tournait, ses yeux étaient obscurcis, ses oreilles étaient assourdies comme par un bruit de cataracte. l’émotion lui donna le vertige ; mais elle en lut assez. Cette lettre avait donc été écrite en réponse à celle que Castruccio avait envoyée la veille au soir ; Maltravers y confessait son aversion pour le caractère de Florence ; il y niait la sincérité de son amour pour lui ; il y insinuait clairement la nature mercenaire de ses propres sentiments. Oui, pour celui même à qui elle avait consacré tous les trésors de son cœur, elle n’était pas Florence, la femme belle et aimée ; mais Florence la riche et noble héritière. Cet univers qu’elle s’était élevé dans son esprit sur le cœur fidèle de Maltravers s’écroulait à ses pieds. La lettre tomba de ses mains ; tout son être sembla s’affaisser et se replier sur lui-même ; ses dents étaient serrées, son visage avait la pâleur du marbre.

« Oh ! mon Dieu ! s’écria Cesarini, saisi de remords. Parlez-moi, parlez-moi, Florence ! je fus coupable ; oubliez cette maudite lettre ! Je vous ai trompée… trompée !

— Ah ! trompée ?… Dites-moi cela encore !… Mais non… non ; je me souviens qu’il m’a dit, lui, lui qui sait juger les hommes avec tant de sagesse et de pénétration, qu’il se ferait garant de votre loyauté… que votre honneur et votre cœur étaient incorruptibles ! Vous avez dit vrai ; je vous remercie ; vous m’avez arrachée à un sort affreux !

— Ô lady Florence, chère, trop chère encore, je voudrais… » Hélas ! elle ne m’écoute pas, murmura Cesarini. Lady Florence, les mains pressées contre ses tempes, marchait à grands pas en long et en large ; à la fin elle s’arrêta en face de Cesarini, le regarda fixement, lui rendit la lettre sans prononcer un mot, et du geste lui montra la porte.

« Non, non, ne m’ordonnez pas de vous quitter encore, s’écria Cesarini, tremblant de repentir et d’émotion, et pourtant presque fou de rage en voyant à quel point Florence aimait son rival.

— Partez, mon ami, dit Florence, d’une voix étrangement calme et douce. N’ayez point de craintes à mon sujet ; j’ai encore plus de fierté que d’amour ; mais il y a, dans le cœur d’une femme certains combats qu’elle ne peut laisser voir à personne… à personne, hormis à une mère. Moi, je n’en ai plus ! Que Dieu me vienne en aide ! Partez ; la première fois que nous nous reverrons, je serai calme. »

En disant ces mots, elle lui tendit la main. L’Italien mit un genou en terre, baisa convulsivement cette main, et craignant de se trahir s’il restait davantage, s’enfuit précipitamment.

Il était parti depuis peu, lorsque Maltravers arriva dans la rue. En descendant de cheval, il leva les yeux vers la fenêtre, et envoya un baiser à lady Florence qui s’y tenait debout, attendant son arrivée, avec des sentiments bien différents de ceux dont il la croyait animée. Il entra dans le salon, le cœur léger et joyeux,

Florence ne fit point un pas pour aller à sa rencontre. Il s’approcha et lui prit la main ; elle la retira en frémissant.

« Êtes-vous malade, Florence ?

— Je ne suis pas malade ; je suis guérie.

— Que voulez-vous dire ? Pourquoi vous détournez-vous de moi. »

Lady Florence fixa sur lui les yeux, des yeux flamboyants ; ses lèvres tremblaient de mépris.

« Monsieur Maltravers, à la fin je vous connais. Je comprends maintenant les sentiments qui vous ont fait rechercher mon alliance. Ô mon Dieu ! pourquoi, pourquoi m’avez-vous accablée de ce fléau des richesses ; pourquoi avez-vous fait de moi un objet de trafic, de cupidité, de sordide ambition ? Prenez ma fortune, monsieur Maltravers, prenez-la, puisque c’est elle que vous convoitez. Dieu sait que j’en ferais volontiers le sacrifice. Mais quittez l’infortunée que vous avez si longtemps trompée, et qui à présent, toute misérable qu’elle est, vous repousse et vous méprise !

— Lady Florence, vous ai-je bien entendue ? Qui donc m’a accusé auprès de vous ?

— Personne, monsieur, personne ; je n’aurais cru personne. Qu’il vous suffise de savoir que notre union, j’en suis convaincue, ne peut nous rendre heureux ni l’un ni l’autre : ne me demandez rien de plus ; tous liens sont brisés à jamais entre nous !

— Arrêtez ! dit Maltravers d’un accent solennel et froid ; un mot de plus et l’abîme sera devenu infranchissable. Arrêtez !

— N’affectez pas cette arrogante supériorité, s’écria la malheureuse femme, blessée par un langage qu’elle prenait pour la hardiesse d’une hypocrisie endurcie ; je n’en suis plus la dupe. Tant que je vous aimais j’étais votre esclave : ce lien est brisé. Je suis libre et je vous hais, je vous méprise ! Mercenaire et sordide comme vous l’êtes, la bassesse de votre âme rétablit la différence de rangs entre nous. Désormais, monsieur Maltravers, je suis lady Florence Lascelles, et par ce titre seul vous devez me connaître ! Partez, monsieur ! »

Tandis qu’elle parlait ainsi, les traits bouleversés par la colère, toute sa beauté disparut comme par enchantement aux yeux de l’orgueilleux Maltravers. L’ange semblait s’être transformée en furie ; et le regard qu’il fixa sur cette physionomie défigurée était froid, amer et méprisant.

« Écoutez-moi bien, lady Florence Lascelles, dit-il d’une voix très-calme ; vous venez de prononcer des paroles que vous ne pourrez jamais révoquer. Jamais Ernest Maltravers n’a oublié ni pardonné, de la part d’un homme ou d’une femme, un mot qui attaquât son honneur. Je vous dis un éternel adieu ; et mes dernières paroles vous condamnent au plus triste de tous les destins, aux remords qui viennent trop tard ! »

Il s’éloigna lentement ; et, au moment où la porte se refermait sur cette imposante et hautaine figure, Florence sentit que la malédiction commençait déjà à s’accomplir pour elle. Elle s’élança vers la fenêtre. Elle l’aperçut qui s’éloignait rapidement au galop de son cheval. Ah ! quand donc se reverront-ils ?


CHAPITRE IX.

Et maintenant je vis. Oh ! pourquoi faut-il que je vive encore ? J’aurais voulu mourir de cette angoisse.
(Wordsworth.)

Le soir même, il était environ neuf heures, et Maltravers se trouvait seul dans sa chambre. Sa voiture était à la porte, ses domestiques chargeaient les bagages, il allait partir pour Burleigh. Londres, la société, le monde, lui étaient devenus odieux. Son âme froissée et indignée réclamait la solitude. En ce moment Lumley Ferrers entra précipitamment.

« Vous me pardonnez mon indiscrétion, dit ce dernier, avec sa franchise habituelle, mais…

— Mais quoi, monsieur ? Je suis occupé.

— Je ne vous retiendrai qu’un instant. Maltravers, nous sommes de vieux amis. Je conserve pour vous de l’estime et de l’affection, quoique la différence de nos habitudes nous aient, dans ces derniers temps, éloignés l’un de l’autre. Je viens vous trouver de la part de ma cousine ; de Florence. Il y a eu quelque malentendu entre vous. Je suis allé la voir aujourd’hui, après que vous étiez parti ; son chagrin m’a touché. Je viens de la quitter. Quelque mauvaise langue lui a rapporté je ne sais quel conte ; les femmes sont des créatures folles et crédules. Détrompez-la, et, sans aucun doute, tout cela s’arrangera.

— Ferrers, si un homme m’avait parlé comme l’a fait lady Florence, il aurait fallu que le sang de l’un de nous deux coulât. Et pensez-vous que je puisse pardonner, de la part de la femme que j’avais rêvée pour compagne, des paroles qui, proférées par un homme, m’auraient poussé à commettre le crime d’homicide ? jamais !

— Bah ! bah ! des paroles de femme, autant en emporte le vent ! Ne renoncez pas à une si belle alliance pour une pareille bagatelle.

— Est-ce que vous aussi, monsieur, vous oseriez m’imputer des motifs mercenaires ?

— Le ciel m’en préserve ! Vous savez bien que je ne suis pas un lâche ; mais en vérité, je ne veux pas me battre avec vous. Voyons, soyez raisonnable.

— Je ne doute pas que vous ayez de bonnes intentions ; mais cette rupture est définitive ; toute allusion à ce sujet serait pénible et superflue. Il faut que je vous souhaite le bonsoir.

— Vous êtes tout à fait décidé ?

— Tout à fait.

— Même si lady Florence vous faisait amende honorable ?

— Lady Florence ne pourrait rien faire qui ébranlât ma résolution. La femme qu’un homme honorable, un gentilhomme anglais, prend pour compagne de sa vie, ne doit jamais prêter l’oreille à un mot flétrissant pour l’honneur de son mari ; cet honneur est le sien ; et si les lèvres qui devraient le consoler des attaques de la médisance, ne servent qu’à propager la calomnie contre lui, en vain elle serait belle, douée, riche, noble, c’est une malédiction qu’il prend entre ses bras. J’ai échappé à cette malédiction.

— Et je dois dire cela à ma cousine ?

— Comme vous voudrez. Et maintenant arrêtez, Lumley Ferrers, et écoutez-moi. Je ne vous accuse, ni ne vous soupçonne ; je ne désire pas pénétrer au fond de votre cœur, et, dans la circonstance actuelle, je ne puis sonder vos motifs ; mais s’il est arrivé que vous ayez, en quoi que ce soit, alimenté les opinions injurieuses à ma foi et à mon honneur qu’a laissé échapper lady Florence, vous vous êtes chargé d’une lourde responsabilité, et tôt ou tard nous aurons un compte à régler ensemble.

— Monsieur Maltravers, la réputation de ma cousine ne peut être un sujet de querelle entre nous, autrement nous ne nous séparerions pas maintenant sans nous préparer à une rencontre moins amicale ; je saurai supporter vos paroles. Moi aussi, quoique je ne sois pas un philosophe, je sais pardonner. Voyons, mon ami, vous êtes échauffé, c’est très-naturel ; séparons-nous sans rancune ; votre main.

— Si vous pouvez me toucher la main, Lumley, vous n’êtes point coupable et j’ai été injuste à votre égard. »

Lumley sourit, et serra cordialement la main de son ancien ami.

Il descendit l’escalier ; Maltravers le suivit, et au moment où Lumley tournait le coin de Curzon-Street, une voiture passa rapidement à côté de lui, et à la lueur des réverbères il aperçut le pâle et sévère visage de Maltravers.

Il tombait une petite pluie fine et serrée ; c’était une de ces soirées malsaines, fréquentes à Londres vers la fin de l’automne ; Ferrers néanmoins, insensible au mauvais temps, s’acheminait lentement, l’air pensif, vers la demeure de sa cousine. Il jouait gros jeu, et jusqu’alors la fortune lui avait été favorable ; pourtant il se sentait troublé, mal à l’aise ; la légèreté, qui faisait le fond de son caractère mettait sa conscience à l’abri de tout remords, et (une fois Maltravers éloigné) il se fiait à la connaissance du cœur humain, et à la perfidie insinuante de ses manières éprouvées pour conquérir enfin, avec la main de lady Florence, l’objet de son ambition. Il n’attendait rien de l’affection de sa cousine ; mais il attendait tout de son dépit et de son ressentiment.

« Quand une femme se croit dédaignée par l’homme qu’elle aime, le premier qui se présente doit être un soupirant bien maladroit s’il ne la subjugue pas. »

Ainsi raisonnait Ferrers, et pourtant il était inquiet, troublé. Il faut tout dire : quoiqu’il fût habile, intrépide, entreprenant et orgueilleux, son esprit tremblait devant celui de Maltravers. Il craignait d’exaspérer ce lion. Il avait dans le caractère quelque chose de celui de la femme, mais d’une femme ambitieuse habile, astucieuse, sans principes ; et dans le caractère de Maltravers, austère, simple et mâle, il reconnaissait la dignité supérieure des maîtres de la création. L’appréhension d’une colère et d’une vengeance bien méritées, qui pourraient, il le craignait, devenir mortelles, le remplissait d’épouvante.

Néanmoins son esprit recouvrait par degrés son élasticité habituelle à mesure qu’il se rapprochait de la maison de lord Saxingham. Soudain, au détour d’une rue, quelqu’un lui saisit le bras ; à son étonnement indicible dans la personne qui l’accostait ainsi, il reconnut, malgré les voiles dont elle était enveloppée, lady Florence Lascelles.

« Grands dieux ! s’écria-t-il, est-ce possible ? Vous, seule dans les rues, à cette heure, et par une pareille nuit encore ! Vous avez tort ; quelle imprudence !

— Ne me dites rien ; je suis déjà presque folle ! Je ne pouvais rester en place ; je ne pouvais braver le silence de la solitude ; encore moins la figure de mon père ; je ne le pouvais pas ! Mais vite ! Que dit-il ? quelle excuse a-t-il faite ? Dites-moi tout ! Je me rattacherai à un brin d’herbe.

— Est-ce bien là l’orgueilleuse Florence Lascelles ?

— Non, c’est Florence Lascelles vaincue, humiliée. J’ai laissé l’orgueil de côté ; parlez-moi donc !

— Ah ! quel trésor qu’un cœur pareil ! Comment peut-il le repousser !

— Est-ce qu’il nie ?

— Il ne nie rien ; il prétend qu’il se réjouit d’avoir échappé (telle est son expression) à un mariage où son cœur n’a jamais été engagé. Il est indigne de vous ; oubliez-le ! »

Florence frissonna, et Ferrers, en prenant son bras pour le passer dans le sien, toucha sa main nue ; cette main était glacée.

« Que vont penser les domestiques ? quelle excuse donnerons-nous ? » dit Ferrers, lorsqu’ils s’arrêtèrent sous le portique.

Florence ne répondit pas ; mais au moment où la porte s’ouvrait, elle dit, d’une voix étouffée :

« Je me sens mal… mal… » Et elle s’appuya sur Ferrers avec cette pesanteur et cet affaissement, indices précurseurs d’un évanouissement.

La lumière l’environnait ; le visage de chaque laquais exprimait un étonnement manifeste. Par un violent effort, Florence maîtrisa sa défaillance, car elle n’avait pas encore rompu avec l’orgueil ; elle traversa le vestibule du même pas majestueux que d’habitude, elle monta lentement le grand escalier, et elle gagna la solitude de sa chambre, pour y tomber roide et inanimée sur le parquet.


  1. 250 000 francs.
  2. 250 000 francs.
  3. Tragédienne anglaise.
  4. 2 500 000 francs.
  5. 100 000 francs.
  6. 3 000 000 de francs.
  7. 3 francs 10 centimes.