Escal-Vigor/Partie I/Chapitre I

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Société dv Mercvre de France (p. 9-19).


I

Ce premier juin, Henry de Kehlmark, le jeune « Dykgrave » ou comte de la Digue, châtelain de l’Escal-Vigor, traitait une nombreuse compagnie, en manière de Joyeuse Entrée, pour célébrer son retour au berceau de ses aïeux, à Smaragdis, l’île la plus riche et la plus vaste d’une de ces hallucinantes et héroïques mers du Nord, dont les golfes et les fiords fouillent et découpent capricieusement les rives en des archipels et des deltas multiformes.

Smaragdis ou l’île smaragdine dépend du royaume mi-germain et mi-celtique de Kerlingalande. À l’origine du commerce occidental, une colonie de marchands hanséates s’y fixa. Les Kehlmark prétendaient descendre des rois de mer ou vikings danois. Banquiers un peu mâtinés de pirates, hommes d’action et de savoir, ils suivirent Frédéric Barberousse dans ses expéditions en Italie, et se distinguèrent par un attachement inébranlable, la fidélité du thane pour son roi, à la maison de Hohenstaufen.

Un Kehlmark avait même été le favori de Frédéric II, le sultan de Lucera, cet empereur voluptueux, le plus artiste de cette romanesque maison de Souabe, qui vécut les rêves profonds et virils du Nord dans la radieuse patrie du soleil. Ce Kehlmark périt à Bénévent avec Manfred, le fils de son ami.

Aujourd’hui encore, un grand panneau de la salle de billard d’Escal-Vigor représentait Conradin, le dernier des Hohenstaufen, embrassant Frédéric de Bade avant de monter avec lui sur l’échafaud.

Au xve siècle, à Anvers, un Kehlmark florissait, créancier des rois, comme les Fugger et les Salviati, et il figurait parmi ces Hanséates fastueux qui se rendaient à la cathédrale ou à la Bourse, précédés de joueurs de fifres et de violes.

Demeure historique et même légendaire, tenant d’un burg teuton et d’un palazzo italien, le château d’Escal-Vigor se dresse à l’extrémité occidentale de l’île, à l’intersection de deux très hautes digues d’où il domine tout le pays.

De temps immémorial, les Kehlmark, avaient été considérés comme les maîtres et les protecteurs de Smaragdis. La garde et l’entretien des digues monumentales leur incombaient depuis des siècles. On attribuait même à un ancêtre d’Henry la construction de ces remparts énormes qui avaient à jamais préservé la contrée de ces inondations, voire de ces submersions totales dans lesquelles s’engloutirent plusieurs îles sœurs.

Une seule fois, vers l’an 1400, en une nuit de cataclysme, la mer était parvenue à rompre une partie de cette chaîne de collines artificielles et à rouler ses flots furieux jusqu’au cœur de l’île même ; et la tradition voulait que le burg d’Escal-Vigor eût été assez vaste et assez approvisionné pour servir de refuge et d’entrepôt à toute la population.

Tant que les eaux couvrirent le pays, le Dykgrave hébergea son peuple, et lorsqu’elles se furent retirées, non seulement il répara la digue à ses frais, mais il rebâtit les chaumières de ses vassaux. Avec le temps, ces digues, près de cinq fois séculaires, avaient revêtu l’aspect de collines naturelles. Elles étaient plantées, à leur crête, d’épais rideaux d’arbres un peu penchés par le vent d’ouest. Le point culminant était celui où les deux rangées de collines se rejoignaient pour former une sorte de plateau ou de promontoire, avançant comme un éperon ou une proue dans la mer. C’était précisément à l’extrémité de ce cap que se dressait le château. Face à l’Océan, la digue taillée à pic présentait un mur de granit rappelant ces rocs majestueux du Rhin dans lesquels semble avoir été découpé le manoir qui les couronne.

À marée haute, les vagues venaient se briser au pied de cette forteresse érigée contre leurs fureurs. Du côté des terres, les deux digues dévalaient en pente douce, et, à mesure qu’elles s’écartaient, leurs branches formaient un vallon allant en s’élargissant et qui représentait un parc merveilleux avec des futaies, des étangs, des pâturages. Les arbres, jamais émondés, ouvraient de larges éventails toujours frémissants d’arpèges éoliens. Les fuites de daims passaient comme un éclair fauve parmi les frondaisons compactes, où des vaches broutaient cette herbe humide et succulente d’un vert presque fluide qui avait valu à l’île son nom de Smaragdis ou d’Émeraude.

Malgré la popularité des Kehlmark dans le pays, ces derniers vingt ans le domaine était demeuré inhabité. Les parents du comte actuel, deux êtres jeunes et beaux, s’y étaient aimés au point de ne pouvoir survivre l’un à l’autre. Henry y était né quelques mois avant leur mort. Sa grand’mère paternelle le recueillit, mais ne voulut plus remettre le pied dans cette contrée, à l’atmosphère et au climat capiteux de laquelle elle attribuait la fin prématurée de ses enfants. Kehlmark fut élevé sur le continent, dans la capitale du royaume de Kerlingalande, puis, sur les conseils des médecins, on l’avait envoyé étudier dans un pensionnat international de la Suisse.

Là-bas, à Bodemberg Schloss[1] où s’était écoulée son adolescence, Henry représenta longtemps un blondin gracile, légèrement menacé d’anémie et de consomption, la physionomie réfléchie et concentrée, au large front bombé, aux joues d’un rose mourant, un feu précoce ardant dans ses grands yeux d’un bleu sombre tirant sur le violet de l’améthyste et la pourpre des nuées et des vagues au couchant ; la tête trop forte écrasant sous son faix les épaules tombantes ; les membres chétifs, la poitrine sans consistance. La constitution débile du petit Dykgrave le désignait même aux brimades de ses condisciples, mais il y avait échappé par le prestige de son intelligence, prestige qui s’imposait jusqu’aux professeurs. Tous respectaient son besoin de solitude, de rêverie, sa propension à fuir les communs délassements, à se promener seul dans les profondeurs du parc, n’ayant pour compagnon qu’un auteur favori ou même, le plus souvent, se contentant de sa seule pensée. Son état maladif augmentait encore sa susceptibilité. Souvent des migraines, des fièvres intermittentes le clouaient au lit et l’isolaient durant plusieurs jours. Une fois, comme il venait d’atteindre sa quinzième année, il pensa se noyer pendant une promenade sur l’eau, un de ses camarades ayant fait chavirer la barque. Il fut plusieurs semaines entre la vie et la mort, puis, par un étrange caprice de l’organisme humain, il se trouva que l’accident qui avait failli l’enlever détermina la crise salutaire, la réaction si longtemps souhaitée par son aïeule dont il était tout l’amour et le dernier espoir. Avec les tuteurs du jeune comte, elle avait même fait choix de ce pensionnat si éloigné, parce que celui-ci représentait, en même temps qu’un collège modèle, un véritable Kurhaus situé dans la partie la plus salubre de la Suisse. Avant d’être converti en un gymnase cosmopolite destiné aux jeunes patriciens des deux mondes, le Bodemberg Schloss avait été un établissement de bains, rendez-vous des malades élégants de la Suisse et de l’Allemagne du Sud. L’aïeule d’Henry avait donc compté sur le climat salubre de la vallée de l’Aar et l’hygiène de cette maison d’éducation, pour rattacher à la vie, pour régénérer l’unique descendant d’une race illustre. Ce petit-fils idolâtré, n’était-il pas le seul enfant de ses enfants morts de trop d’amour ?

Kehlmark recouvra non seulement la santé, mais il se trouva gratifié d’une constitution nouvelle ; non seulement une rapide convalescence lui rendit ses forces anciennes, mais il se surprit à grandir, à se carrer, à gagner des muscles, des pectoraux, de la chair et du sang. Avec ce regain d’adolescence, il était venu à Kehlmark une candeur, une ingénuité dont son âme, trop studieuse et trop réfléchie jusque-là, ignorait la tiédeur et le baume.

Autrefois contempteur des travaux athlétiques, à présent il se mit à s’y entraîner et finit par y exceller. Loin de bouder comme naguère aux péripéties des gageures violentes, il se distinguait par son intrépidité, son acharnement ; et lui qui, pour s’épargner la fatigue d’une ascension dans le Jura, se cachait souvent dans les souterrains, au fond des anciennes étuves de la maison de bains, brillait maintenant parmi les plus infatigables escaladeurs de montagnes.

Il demeura, en même temps que liseur et homme d’étude, grand amateur de prouesses physiques et de jeux décoratifs ; rappelant sous ce rapport les hommes accomplis, les harmonieux vivants de la Renaissance.

À la mort de la douairière qu’il adorait, il était venu s’établir dans le pays dont, depuis ses années de collège, il entretenait un souvenir filial et dont les habitants impulsifs et primesautiers devaient plaire à son âme friande d’exubérance et de franchise.

Les aborigènes de Smaragdis appartenaient à cette race celtique qui a fait les Bretons et les Irlandais. Au xvie siècle, des croisements avec les Espagnols y perpétuèrent, y invétérèrent encore la prédominance du sang brun sur la lymphe blonde. Kehlmark savait ces insulaires, tranchant par leur complexion nerveuse et foncée sur les populations blanches et rosâtres qui les entouraient — faire exception aussi, dans le reste du royaume, par une sourde résistance à la morale chrétienne et surtout protestante. Lors de la conversion de ces contrées, les barbares de Smaragdis n’acceptèrent le baptême qu’à la suite d’une guerre d’extermination que leur firent les chrétiens pour venger l’apôtre saint Olfgar, martyrisé avec toutes sortes d’inventions cannibalesques, représentées d’ailleurs méticuleusement et presque professionnellement en des fresques décorant l’église paroissiale de Zoutbertinge, par un élève de Thierry Bouts, le peintre des écorchés vifs. La légende voulait que les femmes de Smaragdis se fussent particulièrement distinguées dans cette tuerie, au point même d’ajouter le stupre à la férocité et d’en agir avec Olfgar comme les bacchantes avec Orphée.

Plusieurs fois, dans le cours des siècles, de sensuelles et subversives hérésies avaient levé dans ce pays à bouillant tempérament et d’une autonomie irréductible. Au royaume, devenu très protestant, de Kerlingalande, où le luthérianisme sévissait comme religion d’État, l’impiété latente et parfois explosive de la population de Smaragdis représentait un des soucis du consistoire.

Aussi l’évêque du diocèse dont l’île dépendait venait-il d’y envoyer un dominé[2] militant, plein d’astuce, sectaire malingre et bilieux, nommé Balthus Bomberg, qui brûlait de se distinguer et qui s’était un peu rendu à Smaragdis comme à une croisade contre de nouveaux Albigeois.

Sans doute en serait-il pour ses frais de catéchisation. En dépit de la pression orthodoxe, l’île préservait son fonds originel de licence et de paganisme. Les hérésies des anversois Tanchelin et Pierre l’Ardoisier qui, à cinq siècles d’intervalle, avaient agité les pays voisins de Flandre et de Brabant, avaient poussé de fortes racines à Smaragdis et consolidé le caractère primordial.

Toutes sortes de traditions et coutumes, en abomination aux autres provinces, s’y perpétuaient, malgré les anathèmes et les monitoires. La Kermesse s’y déchaînait en tourmentes charnelles plus sauvages et plus débridées qu’en Frise et qu’en Zélande, célèbres cependant par la frénésie de leurs fêtes votives, et il semblait que les femmes fussent possédées tous les ans, à cette époque, de cette hystérie sanguinaire qui effréna autrefois les bourrèles de l’évêque Olfgar.

Par cette loi bizarre des contrastes en vertu de laquelle les extrêmes se touchent, ces insulaires, aujourd’hui sans religion définie, demeuraient superstitieux et fanatiques, comme la plupart des indigènes des autres pays de brumes fantômales et de météores hallucinants. Leur merveillosité se ressentait des théogonies reculées, des cultes sombres et fatalistes de Thor et d’Odin ; mais d’âpres appétits se mêlaient à leurs imaginations fantasques, et celles-ci exaspéraient leurs tendresses aussi bien que leurs aversions.


  1. Voir Climatérie dans Mes Communions.
  2. Dominé, pasteur protestant.