Escal-Vigor/Partie II/Chapitre III

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Société dv Mercvre de France (p. 143-155).

III

En prodiguant les attentions à son entourage et à la communauté, Kehlmark redoublait de prévenances à l’égard de Landrillon. Il le traitait avec plus de bonhomie que jamais, affectant de prendre un regain de plaisir à ses charges de corps de garde.

Mais le coquin n’était point dupe de cette ostentation de bienveillance. Sans rien en montrer, il n’avait point tardé à prendre ombrage de l’influence du petit Guidon Govaertz sur Henry de Kehlmark, et peut-être surprit-il une vague lueur — rien ne rend plus perspicace que l’envie — de l’étendue de l’affection que se portaient ces deux êtres. Qu’on s’imagine le sentiment de basse compétition d’un pitre qui voit le succès et la vogue l’abandonner pour aller à un comédien plus grave et d’un genre plus relevé, et on se représentera le mauvais gré sourd et recuit que le cocher devait entretenir contre ce petit paysan.

Kehlmark prenait presque toujours Guidon avec lui dans ses promenades en voiture, et c’était Landrillon qui les conduisait. Lors d’une excursion qu’ils firent à Upperzyde, pour visiter les musées et revoir le Frans Hals, le jeune Govaertz partagea l’appartement du maître, tandis que Landrillon fut relégué dans les galetas sous le toit. Bien plus, le domestique était forcé de servir à table ce va-nu-pieds, ce polisson, autrefois la risée et le souffre-douleurs des manouvriers de Smaragdis et à présent, bouffi d’importance, dorloté, choyé, devenu l’inséparable de monsieur. Dire que ce grand seigneur semblait ne plus pouvoir se passer de la compagnie de ce méchant galopin qui lui gaspillait de beau papier, de coûteuse toile et de bonnes couleurs !

Si le larbin n’avait rêvé de devenir l’époux de Blandine, peut-être eût-il été plus indisposé encore contre ce maudit pastoureau. Jusqu’à un certain point, le domestique n’était-il même pas fâché de l’importance exclusive que le jeune Govaertz prenait dans la vie du comte. Landrillon se promettait bien d’exploiter au moment opportun cette intimité des deux hommes pour détacher Blandine de son maître. Négligée et même délaissée par Kehlmark, la pauvre femme ne se montrerait que plus disposée à écouter un nouveau galant.

Profitant d’un moment où Blandine était descendue à la cuisine pour y vaquer à quelque besogne ménagère, Landrillon se hasarda un jour à lui faire sa déclaration :

— J’ai quelques petites économies, proféra-t-il, et s’il est vrai que la vieille vous ait laissé une part de son magot, nous ferions un gentil couple, dites, qu’en pensez-vous, mamzelle Blandine ?… Car si vous êtes jolie à croquer, convenez qu’il en est de plus mal tournés que moi. Pas mal de gaillardes de votre sexe se sont d’ailleurs ingéniées à me le persuader ! ajouta le séducteur en se tortillant la moustache.

Très ennuyée par cette déclaration, Blandine déclina froidement et avec dignité l’honneur qu’il voulait lui faire en se dispensant même de lui donner le moindre motif de ce refus.

— Ouais, mamzelle ! Ce n’est point là votre dernier mot. Vous réfléchirez. Sans me vanter, des épouseurs de mon poil, des galants pour le bon motif ne se rencontrent pas tous les jours.

— N’insistez pas, monsieur Landrillon. Je n’ai qu’une parole.

— C’est donc que vous avez des vues sur un autre ?

— Non, je ne me marierai jamais.

— Tout au moins en aimez-vous un autre ?

— C’est là mon secret et affaire entre ma conscience et moi-même.

Un peu allumé, car il avait bu quelques verres de genièvre pour s’enhardir, il s’avisa de la prendre par la taille, de l’étreindre, et il voulut même lui dérober un baiser. Mais elle le repoussa et, comme il recommençait, elle le souffleta, menaçant de se plaindre au comte. Pour l’instant, il se le tint pour dit.

Cette scène se passait dans les premiers jours de leur installation à l’Escal-Vigor.

Mais Landrillon ne se donna point pour battu. Il revint à la charge, profitant des moments où il se trouvait seul avec elle pour l’obséder de gravelures et de privautés.

Chaque fois qu’il avait bu, elle courait un sérieux danger. Tandis que le comte s’était retiré dans son atelier avec Guidon ou qu’ils étaient allés se promener, Landrillon en profitait pour harceler la jeune femme. Il la poursuivait d’une pièce dans l’autre et, pour échapper à ses entreprises, elle devait s’enfermer dans sa chambre. Encore menaçait-il d’enfoncer la porte.

Comme à la ville, du temps de la douairière, Henry n’avait pour le servir à demeure que Blandine et Landrillon. Les cinq gars de Klaarvatsch attachés à sa personne ne logeaient pas au château. De sorte que bien souvent la pauvre économe se trouvait abandonnée presque à la merci de ce drôle.

La vie devint insupportable à la jeune femme. Si elle s’abstint de se plaindre à Kehlmark, ce fut parce qu’elle croyait encore ce plaisantin trivial, ce loustic de bas étage, indispensable à l’amusement d’Henry. Tel était son dévouement au Dykgrave que la noble enfant se fût fait scrupule de le priver du moindre objet capable de le distraire de sa mélancolie et de son abattement. Ainsi voyait-elle avec stoïcisme et renoncement l’influence que le petit Govaertz prenait sur l’esprit de son maître et s’efforçait-elle même de sourire et de plaire au favori de son amant.

Elle supporta donc les importunités et les taquineries du satyre en se bornant à se dérober de son mieux à ses violences.

La résistance, le mépris de Blandine ne faisaient qu’exaspérer le désir du ruffian. Il fut même un jour sur le point de lui imposer son odieuse passion, lorsqu’elle s’arma d’un couteau de cuisine oublié sur la table et menaça de le lui plonger dans le ventre.

Puis, comme il reculait, éplorée, elle courut vers l’escalier, décidée à monter à la chambre du comte et à lui dénoncer l’indigne conduite du drôle.

— À ton aise ! ricana Landrillon blême de rage et de concupiscence, résolu, lui aussi, à recourir aux extrémités. Mais à ta place je n’en ferais rien. Je ne crois pas que tu sois la bienvenue, là-haut. Il t’en voudra au contraire de l’avoir dérangé. Car si tu en tiens toujours pour lui, il se moque bien de toi, ton ancien amoureux !

— Que voulez-vous dire ? protesta la jeune femme en s’arrêtant sur la première marche.

— Inutile de faire la sainte nitouche… On sait ce qu’on sait, pardine !… Tu as été sa maîtresse, ne t’en défends point.

— Landrillon !

— Eh, c’est la fable de Zoudbertinge et même de tout Smaragdis. Le révérend Balthus Bomberg ne cesse de tonner contre la catin du Dykgrave. Renonçant à gravir l’escalier, elle revint sur ses pas, se laissa choir sur une chaise, défaillante, presque morte de douleur et d’opprobre.

Un prélude de piano troubla le silence qu’ils gardaient tous deux.

Guidon entonnait, là-haut, de sa voix agreste, fraîchement muée, et encore un peu fruste, mais au timbre singulièrement magnétique, une ballade de naufrageur que Kehlmark accompagnait au piano.

Le corps secoué par des sanglots, Blandine marquait douloureusement le rythme de cette chanson. On eût dit que la voix du jeune gars achevait de la navrer.

En écoutant le petit paysan, un sourire équivoque parut sur les lèvres du valet et il couva d’un regard non moins ironique la malheureuse Blandine :

— Voyons, dit-il d’un ton patelin, en lui touchant l’épaule, ne nous fâchons point, la belle. Écoutez-moi plutôt. On vous veut du bien, que diable ! Vous auriez bien tort d’aimer encore cet oublieux et dédaigneux aristo. Quelle duperie ! Ne voyez-vous pas qu’il a cessé de vous chérir…

Et comme elle relevait la tête, il lui fit signe, un doigt sur la bouche, d’écouter la chanson étrangement passionnée que le disciple chantait à son maître et, après un nouveau silence, durant lequel tous deux prêtaient l’oreille :

— Tenez, poursuivit-il à mi-voix, il s’occupe bien plus de ce petit rustre que de vous et moi, notre maître. Aussi, à votre place, je le planterais là et le laisserais s’adonner aux flatteries de ce polisson et de ces autres brutes de paysans… Ici, Blandine, vous vous consumerez de chagrin, vous sécherez de dépit. Votre beauté se fanera sans aucun profit pour la moindre créature du bon Dieu !… Si vous m’en croyez, ma chère, nous retournerons tous deux à la ville. J’en ai assez de la villégiature à Smaragdis. C’est à n’y pas croire, mais depuis que ce jeune sournois est entré au château, il n’y en a plus que pour lui ! Vous et moi, nous passons à l’arrière-plan. Quel assotement subit ! Deux doigts de la même main ne sont pas plus inséparables !

— Eh bien, qu’avez-vous à reprendre à cet attachement ? fit Blandine en cherchant encore une fois à dominer ses préventions. Ce Guidon Govaertz est un gentil garçon, méconnu des siens, bien supérieur, tout nous l’a prouvé, par l’intelligence et les sentiments, à la masse de ces grossiers insulaires… Le comte a bien raison de faire un tel cas de ce pauvre enfant qui se rend d’ailleurs de plus en plus digne de ces bontés…

— Oui, d’accord ; mais monsieur exagère son patronage. Il n’observe pas assez les distances ; il témoigne vraiment trop de tendresse à ce morveux. Un comte de Kehlmark ne s’affiche point, que diable ! avec un ancien gardeur de vaches et de porcs…

— Encore une fois, que voulez-vous dire ?

Pour toute réponse, Landrillon plongea ses mains dans ses poches et se mit à siffloter, en regardant en l’air, comme une parodie de la chanson du petit pâtre.

Puis il sortit, estimant qu’il en avait dit assez pour le quart d’heure.

Blandine, demeurée seule, se reprit à pleurer. Sans penser à mal, quoi qu’elle fît pour s’en remontrer à elle-même, elle s’affligeait du commerce assidu du comte et de son protégé. Elle avait beau se raisonner et vouloir se réjouir de la métamorphose de Kehlmark, de son activité, de sa joie de vivre, elle regrettait que cette guérison morale ne fût pas son œuvre à elle, mais un miracle opéré par ce petit intrus.

— Eh bien, dit, quelques jours après, Landrillon à la jeune femme, il est prop’not’monsieur, mamzelle Blandine !… Ah c’est qu’ils s’entendent de mieux en mieux, nos artisses !… Hier, ils se becquetaient à bouche que veux-tu !

— Tu racontes des bêtises, Landrillon, fit-elle en riant avec effort. Encore une fois, le comte est attaché à ce petit rustre parce que celui-ci fait honneur à ses leçons… Où est le mal ? Je te l’ai déjà dit, il affectionne ce jeune Govaertz comme un frère cadet, comme un élève intelligent dont il a ouvert et cultivé la raison…

— Turlutaine ! fredonna Landrillon avec une vilaine grimace grosse de sous-entendus.

Vicieux jusqu’aux moelles, ayant passé par les pires promiscuités des chambrées, il y avait en lui du mouchard de mœurs, du prostitué et du maître-chanteur. Incapable d’apprécier ce qu’il y a de noble et de profond dans les affections ordinaires, encore moins lui eût-il été possible de saisir et d’admettre l’absolue élévation d’un grand amour d’homme à homme.

Comme Blandine se taisait, ne comprenant rien à ces insinuations : « On a son idée, mamzelle, poursuivit le drôle. M’est avis à moi qu’il n’accorde plus beaucoup d’attention aux jupons, not’maître, en supposant qu’il s’en soit jamais préoccupé… Vous devez en savoir quelque chose, dites ?… Aurait-il déjà dételé ? Lui, un homme jeune, pourtant.

— Landrillon ! protesta Blandine, abstenez-vous je vous prie de ce genre de réflexions… Vous n’avez pas à juger monsieur le comte. Ce qu’il fait est bien fait, entendez-vous ?

— Faites excuse, mademoiselle, on se taira, on se taira… N’empêche qu’il est bien mystérieux, notre seigneur ! Il mène une drôle de vie !… Toujours avec ses paysans, et surtout avec ce petit enjôleur… Nous ne comptons pas plus à ses yeux que son cheval et ses chiens… Vrai, j’admire votre indulgence pour ses fredaines !… Vous savez mieux que moi qu’il vous a complètement lâchée ! Si c’est le changement qu’il lui faut — dam ! j’aime aussi goûter de différents fruits ! — il n’aurait qu’à regarder autour de lui et à vouloir. Les plus belles filles de Smaragdis, de Zoudbertinge à Klaarvatsch, seraient à sa disposition. J’en connais une (et il dit ces paroles non sans dépit, car il avait déjà tâté le terrain pour son compte, de ce côté) qui brûle jusqu’au sang et aux moelles de le voir — comment dirai-je ? — en son particulier… Tenez, c’est précisément la grande Claudie, la sœur même de ce damoiseau… Quoiqu’il se rende plusieurs fois par semaine aux Pèlerins, on ne m’ôtera jamais de l’idée que le galant en pince plus sérieusement pour les culottes du petit drôle que pour les cottes de sa sœur !

— Encore une fois, taisez-vous ! fit Blandine le cœur crispé à l’idée de l’amour que la virago éprouvait pour Kehlmark et qui se savait détestée par la pataude au point que celle-ci ne la saluait pas quand elles se rencontraient par les routes. Quant à l’affection de Kehlmark pour Guidon Govaertz, si elle en souffrait malgré sa volonté, elle persistait à n’y rien suspecter d’anormal et d’incompatible.

— Qui vivra verra, mamzelle Blandine. L’occasion se présentera bientôt de vous édifier sur la couleur de la liaison de ces deux peintres ! ricana Thibaut, enchanté de sa plaisanterie.

— Assez ! Plus un mot ! s’écria Blandine… Je ne sais ce qui me retient de faire part sur-le-champ à monsieur le comte de vos abominables imputations… ou plutôt, je le sais trop, je mourrais de honte avant d’oser répéter devant lui ce que vous venez de me dire !