Escal-Vigor/Partie II/Chapitre II

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Société dv Mercvre de France (p. 128-142).

II

Après cet accord, Guidon vint chaque jour au château. Kehlmark s’enfermait de longues heures avec lui dans son atelier. Le jeune paysan mit à s’instruire et à s’initier un zèle et une ardeur de néophyte, dignes aussi de ceux d’un creato ou apprenti des maîtres de la Renaissance italienne. Pas de délassement comparable pour tous deux à cette initiation. Guidon était à la fois le modèle, le rapin et le disciple de Kehlmark. Quand ils étaient fatigués d’écrire, de lire ou de dessiner, Guidon prenait son bugle, ou bien, de sa voix grave comme l’airain, il chantait des airs héroïques et primordiaux que lui avaient appris les pêcheurs de Klaarvatsch.

Kehlmark ne parvenait plus à se passer de son élève et le faisait appeler s’il tardait à venir. On ne les voyait jamais l’un sans l’autre. Ils étaient devenus inséparables. Guidon dînait généralement à l’Escal-Vigor, de sorte qu’il ne rentrait guère aux Pèlerins que pour se coucher. À mesure que Guidon se perfectionnait, s’épanouissait en dons exceptionnels, l’affection intense de Kehlmark pour son élève devenait exclusive, même ombrageuse et presque égoïste. Henry s’était réservé le privilège d’être seul à former ce caractère, à jouir de cette admirable nature qui serait sa plus belle œuvre, à respirer cette âme délicieuse. Il la cultivait jalousement, comme ces horticulteurs effrénés qui eussent tué l’indiscret ou le concurrent assez téméraire pour s’introduire dans leur jardin. Ce fut entre eux une intimité suave. Ils se suffisaient l’un à l’autre. Guidon, émerveillé, ne rêvait aucun paradis autre que l’Escal-Vigor. La gloire, le souci d’être applaudi, n’intervenait en rien dans leur activité d’artistes absolus.

Puis Kehlmark avait vu d’assez près la vie sociale et de surface des soi-disant artistes. Il savait la vanité des réputations, la prostitution de la gloire, l’iniquité du succès, les immondices de la critique, les compétitions entre rivaux plus féroces et plus abominables que celles des sordides boutiquiers.

Blandine, un peu défiante, avait accueilli cordialement ce commensal du château. Heureuse de la félicité que le jeune Govaertz procurait à Henry, elle lui faisait bon visage sans parvenir toutefois à lui témoigner beaucoup d’expansion. Au fond, sans éprouver une antipathie manifeste pour ce petit paysan, elle dut être parfois meurtrie en ses fibres, en ses atomes crochus, et, malgré son bon cœur, sa saine raison, sa grandeur d’âme, elle eut sans doute de fréquents mouvements de dépit contre ce commerce intellectuel si intime, cette étroite camaraderie, cette entente parfaite des deux hommes. Elle alla même jusqu’à jalouser le talent et le tempérament du jeune artiste, ces dons spirituels qui le rapprochaient plus de l’âme de Kehlmark que tout son amour à elle, simple femme, gardienne de son bonheur. La bonne créature ne montrait rien de ces moments, si humains, de faiblesse, que sa raison reprochait à son instinct.

Quant à Claudie, au début et même longtemps, elle ne fut aucunement offusquée de cette grande faveur témoignée par le Dykgrave au jeune Guidon. Elle y vit une façon pour le comte de faire indirectement la cour à la sœur, en mettant le frère dans ses intérêts. Sans doute Kehlmark ferait du petit pâtre le confident de son amour pour la jeune fermière. « Il est trop timide pour se déclarer directement à moi, se disait-elle ; il s’en ouvrira d’abord au petit, et il tâchera d’être édifié par lui sur la nature de mes sentiments. Il a pris un assez piètre intermédiaire. Mais il n’avait pas le choix. En attendant, cette sollicitude que le comte témoigne à ce méchant polisson va plutôt à moi ! » Et, très infatuée, la rude fille se réjouissait de ce commerce assidu entre le Dykgrave et le vaurien si longtemps répudié, presque renié par les siens. Elle en arrivait même à se départir de sa brusquerie et de sa hargne à l’égard de son puîné. À présent elle le choyait, l’entourait d’égards, s’occupait de ses vêtements, entretenait son linge, tous soins auxquels il n’avait pas été habitué. Pour expliquer ce revirement, la mâtine avait mis Govaertz dans la confidence de son grand projet matrimonial. Le bourgmestre, non moins ambitieux, applaudit à ces hautes visées et ne douta pas un instant de la réussite. À l’exemple de son enfant préférée, il cessa de rudoyer et il ménagea son garçon.

Lorsque après quelques mois de soi-disant épreuve, le Dykgrave déclara au bourgmestre qu’il se chargeait définitivement du prétendu propre à rien, Claudie détermina Michel Govaertz à accepter cette proposition.

Le bourgmestre, très vaniteux, avait un peu hésité parce que, d’après ce qu’il comprenait, la situation de Guidon, au château, serait celle d’un subalterne, d’un valet un peu au-dessus de Landrillon, mais d’un valet tout de même.

Alors que, longtemps, sous son propre toit, il avait ravalé son garçon en le reléguant au plus bas de son équipe de manouvriers et qu’il lui avait confié les soins les plus vils de la ferme, sa vanité paternelle eût souffert de le voir dépendre d’une autre autorité que la sienne. Pour justifier son intervention, Kehlmark leur avait soumis des dessins déjà très poussés du jeune apprenti, mais pas plus que la fille, le père n’était capable d’apprécier les promesses contenues dans ces premiers essais.

— Acceptons les offres du Dykgrave, insistait Claudie, rencontrant les objections paternelles. D’abord c’est un excellent débarras pour nous. Puis, soyez bien convaincu, que le comte ne s’empêtre de ce vaurien et ne l’attire que pour nous être agréable, pour me témoigner sa sollicitude. Nous le désobligerions, croyez-moi, en le contrariant dans ses bonnes intentions à l’égard du petit. C’est une façon de m’ouvrir les portes de l’Escal-Vigor. Entre nous, il ne fait sans doute aucun cas de ce barbouilleur ou du moins s’exagère-t-il ses faibles mérites…

Les premiers temps, quand, le soir, Guidon revenait du château, elle l’interrogeait sur l’emploi de sa journée, sur ce qui se passait à l’Escal-Vigor, sur les paroles et les allures du Dykgrave. « Le comte s’est-il informé de moi ? Que t’a-t-il raconté ? Il nous porte bien de l’intérêt, dis ? Voyons, parle, ne me cache rien. Pour sûr, il a dû t’avouer certain faible pour ta sœur ? »

Guidon répondait évasivement, mais de manière à ne pas se compromettre. En effet, le comte s’était informé d’elle comme de son père et même des gens, voire des bêtes de la ferme. Mais sans insister. À la vérité, Claudie défrayait fort peu les causeries du maître et du disciple, tout entiers à leurs études et à leurs travaux.

Guidon devint de plus en plus discret. Depuis leur première conjonction, il avait voué à son protecteur une fidélité aussi totale et aussi intense que celle de Blandine. À son affection fanatique se joignait ce quelque chose d’aigu et de lumineux que l’intelligence et la culture cérébrale ajoutent au sentiment. Guidon, ce soi-disant fou, ce simple, ce mauvais rustre, représentait une valeur morale dans un corps, un moule admirable qui fortifiait et embellissait chaque jour.

Avec le tact, la seconde vue, cet instinct des natures aimantes, il se douta de l’assotement de sa sœur pour le Dykgrave, mais il pressentait aussi que jamais le comte ne la paierait de retour. Guidon ne connaissait que trop sa sœur Claudie et il savait mieux que pas un les abîmes de vulgarité et les incompatibilités totales existant entre elle et Kehlmark.

L’élève en était même arrivé à se savoir préféré par son maître à « madame l’intendante », à cette noble Blandine. Toujours est-il que le comte semblait se préoccuper beaucoup plus de lui que de son amante. Guidon s’enorgueillissait intérieurement de cette prédilection dont il était l’objet, et, par ses prévenances pour la jeune femme, on aurait dit qu’il voulait se faire pardonner la part prépondérante qu’il prenait dans la vie de son maître.

Guidon devinait, sentait juste : Henry ne se révélait, ne se livrait à fond qu’à son disciple. Avec les autres il se tenait sur la réserve et ses paroles bienveillantes ne contractaient point la caresse, l’onction et le velouté de ses épanchements auprès de son protégé.

Jamais Blandine ne l’avait vu si enjoué, si radieux que depuis qu’il s’était chargé de l’éducation et du sort de ce jeune va-nu-pieds. Quelque déférent et empressé que celui-ci se montrât à l’égard de la dame, il ne parvenait pas à dissimuler sa joie d’être devenu le principal et constant souci du maître de l’Escal-Vigor. Il n’y mettait point malice, non, il exultait naïvement, s’attendrissait même sur la femme un peu délaissée, et, dans son égoïsme d’enfant gâté, de néophyte, d’élu, il ne s’apercevait pas du mutisme et de la réserve de Blandine, lorsque le comte le retenait à dîner, ou des regards singuliers qu’elle leur lançait à l’un et à l’autre quand ils conversaient en s’échauffant et en s’exaltant, accouplés dans un même lyrisme, sans prendre garde à la présence de ce témoin.

Les villageois de Zoudbertinge ne virent pas de mauvais œil la faveur particulière accordée par le Dykgrave au fils de Govaertz.

Aussi peu que le bourgmestre et sa fille ils croyaient au talent et à la vocation du petit.

« C’est une bonne œuvre et une charité, se disaient-ils. Le père n’aurait rien su faire de bon de ce petit musard, farouche et intraitable, ayant méprisé le travail autant que les distractions des apprentis de son âge. »

Les patauds s’émerveillaient même que le comte fût parvenu à retirer un semblant de service de ce gars qui n’avait jamais su apprendre jusque-là qu’à jouer assez proprement du bugle.

D’ailleurs plus le maître et le disciple se chérissaient, plus Kehlmark se montrait accueillant, généreux, même prodigue, faisant largesse aux confréries d’agrément, multipliant les occasions de cocagnes et de tournois gymnastiques.

Il institua des régates à la voile autour de l’île, où, monté avec Guidon dans un yacht pavoisé à ses couleurs, il faillit l’emporter sur les meilleurs matelots du pays. Il renouvela de ses deniers les instruments de la ghilde Sainte-Cécile ; assista assidûment aux répétitions, aux sorties et aux repas de corps de cette confrérie de jeunes gars ; et il lui arriva même plus d’une fois, les belles nuits d’été où le crépuscule et l’aube semblent se confondre, après une veillée prolongée à grands renforts d’intermèdes athlétiques et de pantalonnades d’entraîner toute la bande dans un exode à travers l’île et de ne rendre les turlupins à leurs foyers conjugaux ou paternels que le lendemain soir, après une pittoresque caravane illustrée de saltations, de beuveries, de ventrées et de prouesses galantes sous les chaumes et dans les foins.

Kehlmark dépensait sans compter. On aurait dit qu’il voulait s’acheter par des libéralités souvent excessives et des bonnes œuvres inconsidérées son droit à un mystérieux et exigeant bonheur ; qu’il voulût en quelque sorte payer la rançon d’une jalouse et fragile félicité.

Ces folles largesses contribuaient sans doute au souci de Blandine ; toutefois elle ne risquait aucune remontrance, et avisait au moyen de faire face à ces dépenses intempestives.

Naturellement, il entrait dans la popularité du Dykgrave une grande part de courtisanerie, de lucre et de cupidité ; mais, si la plupart des rustres l’aimaient grossièrement, du moins l’aimaient-ils à leur façon. Les pauvres diables de Klaarvatsch, notamment se seraient fait hacher pour leur jeune seigneur.

En fait d’ennemi déclaré, le comte ne se connaissait que le dominé Balthus Bomberg et quelques pudibondes bigotes. Chaque dimanche, le ministre tonnait contre l’impiété et le dévergondage du Dykgrave et menaçait de l’enfer les ouailles qui s’attachaient à ce libertin, à ce loup ravisseur ; il se lamentait surtout sur les visiteurs téméraires qui hantaient l’Escal-Vigor, ce château diabolique peuplé de scandaleuses nudités…

Quoique brouillé à mort avec le bourgmestre, dans son zèle fanatique, ce petit homme bilieux, rageur, étroitement sectaire, se décida à se rendre aux Pèlerins pour signaler au père le risque qu’il courait en confiant l’éducation du jeune Guidon à ce mauvais riche scandalisant la communauté par son concubinage et son impiété. Comme tous les calvinistes invétérés, Balthus se doublait d’un iconoclaste. S’il n’avait redouté la furie des paysans, assez attachés à cette vieille relique qui leur rappelait l’intransigeance de leurs ancêtres, il eût même fait gratter la fresque du Martyre de saint Olfgar.

Kehlmark lui était doublement odieux, et comme païen, et comme artiste. Pour intimider le bourgmestre, Balthus le somma d’arracher son fils au corrupteur, sous peine de faire déshériter aussi Claudie et Guidon par leurs deux vénérables tantes. Michel et Claudie, de plus en plus entichés de leur Dykgrave, renvoyèrent le fâcheux à son église avec force sarcasmes et moqueries. Guidon, qu’il aborda un jour aux environs du parc de l’Escal-Vigor, ne voulut même pas l’entendre et lui tourna le dos en haussant les épaules, en esquissant même un geste plus libre encore.

Cependant les affaires de Claudie ne semblaient point avancer sensiblement. « Voyons, tu ne me racontes rien, dormeur, disait-elle à celui qu’elle s’imaginait être le trait d’union entre elle et Kehlmark. Le comte, ne t’a-t-il point chargé d’une commission, d’un mot spécial pour moi ? » Guidon inventait quelque bourde, mais souvent, pris au dépourvu, il se coupait ou demeurait le bec clos. La maritorne s’emportait alors contre la stupidité de leur intermédiaire et il lui démangeait même de le houspiller et de le brutaliser comme autrefois.

Par tactique, le Dykgrave continuait à visiter assidûment les Pèlerins et à faire l’aimable auprès de la jeune fermière. Elle l’eût souhaité plus entreprenant. Il mettait bien du temps à se décider et à faire sa demande. C’est à peine s’il se fût risqué à la lutiner du bout des doigts et jamais il ne lui avait pris un baiser.

Dès qu’elle entendait le trot du cheval et les jappements de son escorte de setters, Claudie accourait sur le seuil de la ferme, prenant presque plaisir à afficher son amour, tant elle était certaine du succès. Aussi commençait-on à parler beaucoup, aux veillées, des assiduités du Dykgrave.

Quoiqu’il fût acquis presque exclusivement au petit Guidon, le Dykgrave s’ingéniait à se faire bien voir de chacun. Il poussait même la magnanimité jusqu’à la coquetterie. En réponse aux diatribes et aux anathèmes du virulent pasteur, il répandait les aumônes, se ruinait en dons de vêtements et de vivres pour les pauvres soutenus directement par la cure. Le dominé distribuait l’argent et les autres aumônes, mais ne désarmait point pour cela.

Plus d’une fois les amis d’Henry, les pêcheurs de crevettes et les coureurs de grèves de Klaarvatsch s’offrirent à mettre le dominé à la raison ; cinq d’entre eux notamment employés en permanence au château, sorte de gardes du corps de Kehlmark. Petits fils de naufrageurs, diguiers intermittents, pillards d’épaves, le peintre les faisait souvent poser, s’amusait de leurs luttes et de leur escrime au couteau moucheté, ou bien il les confessait et, avec Guidon, il savourait leur rude langage, le truculent récit de leurs exploits. Ces gars irréguliers, rôdeurs incorrigibles qui n’avaient su s’acclimater nulle part et s’étaient fait renvoyer de partout, ces magnifiques pousses humaines, les premiers maîtres du petit Guidon, ne juraient plus que par Henry et l’Escal-Vigor.

« Dites un mot, proposait tantôt l’un, tantôt l’autre à Kehlmark, voulez-vous que nous saccagions le presbytère ; que nous pendions haut et court ce marmotteur de psaumes ; ou mieux, faut-il que nous lui enlevions la peau comme ceux de Smaragdis le firent autrefois à l’apôtre Olfgar, cet autre trouble-fête ? »

Et ils l’eussent fait comme ils disaient, sur un geste, sur un oui de leur maître, et, avec eux, tous se fussent déchaînés sur l’importun prêcheur.

Plusieurs fois, en passant devant la cure, les musiciens de la ghilde Sainte-Cécile poussèrent des huées. Un soir de libations, on alla même jusqu’à casser les vitres. À la Saint-Sylvestre, on déposa contre la porte du dominé un affreux mannequin de paille à tête de pain bis, représentant sa digne compagne et son âme damnée, et, comme, à la suite de cette injure, il s’était répandu en de nouveaux anathèmes contre le Dykgrave et Blandine, les polissons de Klaarvatsch barbouillèrent d’excréments la façade nouvellement repeinte du presbytère.

Jaune de dépit et de rancune, le pasteur semblait se trouver seul contre toute la paroisse et même contre toute l’île.

— Comment, se demandait Balthus Bomberg, réduire cet orgueilleux Kehlmark ? Comment entamer son prestige, détacher de lui ces brutes égarées et aveuglées, les insurger contre leur idole, leur faire brûler ce qu’elles adorent !

Loin de l’écouter, on désertait son église. Il finit par ne plus prêcher que devant des bancs vides. Une douzaine de vieilles cagotes, dont sa femme et les deux sœurs du bourgmestre, furent seules à le soutenir.

Dans l’engouement idolâtre que le jeune Dykgrave avait suscité, entrait un peu du culte exalté du peuple de Rome pour Néron, son indulgent et prodigue pourvoyeur de pain et de spectacles.