Escalades dans les Alpes/CHAPITRE X

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Traduction par Adolphe Joanne.
Librairie Hachette et Cie (p. 238-251).

Voûte de glace.

CHAPITRE X.

DE VALLOUISE À LA BÉRARDE PAR LE COL DE PILATTE[1].

S’il n’existait aucun sentier entre Ailefroide et Claux, il ne serait guère plus facile d’aller de l’une à l’autre de ces localités que de traverser le Pré de Madame Carle[2]. La vallée est parsemée dans toute son étendue d’immenses masses de gneiss dont quelques-unes de la grandeur d’une maison ; le roc in situ ne se montre qu’à de rares intervalles, tant il est recouvert de débris provenant presque totalement des montagnes voisines. C’était un dimanche, « une journée éclatante et paisible. » Les rayons dorés du soleil avaient dispersé les nuages et illuminaient les hauteurs ; la magnificence de la matinée et la beauté des montagnes nous firent oublier notre faim.

Notre intention était de nous reposer pendant la journée du 26, mais nous ne trouvâmes pas le calme dont nous avions besoin dans le cabaret de Claude Giraud ; il nous fallut fuir cette Babel de bruit qui devenait de plus en plus insupportable à mesure que les hommes descendaient dans l’ivresse a un degré d’abaissement que les brutes ne sauraient atteindre. Les chalets d’Entraigues[3] nous offrirent heureusement la tranquillité que nous n’avions pu trouver à Vallouise.

Nous y reçûmes de nouveau la plus cordiale hospitalité. On nous y servit, en nous pressant de nous en régaler, tout ce qu’on put trouver de bon à boire et à manger ; toutes les petites curiosités furent satisfaites ; tous les renseignements demandés furent donnés ; enfin, quand nous nous retirâmes pour nous reposer sur notre paille fraîche et propre, nous nous félicitâmes mutuellement de nous être échappés de l’antre immonde ouvert à la place que devrait occuper une bonne auberge, et d’être venus demander l’hospitalité aux braves gens des chalets. Après deux nuits passées sur des cailloux de quartz et sur la boue des glaciers, cette paille nous parut délicieusement confortable. Croyant qu’on nous appelait pour partir, je me sentis donc peu satisfait quand, vers minuit, j’entendis craquer sur ses gonds la lourde porte de bois, et un individu tousser et s’agiter pour attirer l’attention ; mais je reconnus ma méprise quand il dit à voix basse : « Monsieur Édouard ! » C’était en effet notre compagnon du Pelvoux, M. Reynaud, l’excellent agent voyer de la Bessée.

Nous avions invité M. Reynaud à nous accompagner dans l’excursion dont ce chapitre contient la description, mais il était arrivé Vallouise après notre départ, et il avait couru résolûment après nous pendant toute la nuit. Dans notre opinion un passage devait exister sur la haute arête appelée (sur la carte française) la crête des Bœufs-Rouges[4], près du pic nommé les Bans ; et cette route devait être la plus courte (pour le temps comme pour la distance), si l’on voulait en partant de Vallouise traverser les Alpes centrales du Dauphiné. De la Brèche de la Meije, nous avions vu le côté septentrional (ou Pilatte) de cette chaîne, et il nous avait paru praticable près de la crête des Bœufs-Rouges. Nous ne pouvions guère en être parfaitement sûrs à une distance de 17 kilomètres. Notre intention était d’atteindre un point de l’arête situé immédiatement au-dessus de la partie qui paraissait offrir l’accès le plus facile.

Le 27 juin nous quittâmes Entraigues à 3 heures 30 minutes du matin, nous dirigeant, par un chemin doucement incliné, vers la base du Pic de Bonvoisin. (En réalité nous suivions la route du col de Célard, qui conduit de Vallouise dans le Val Godemar[5].) À 5 heures, j’envoyai Almer en reconnaissance au-dessus des pentes inférieures du Bonvoisin, car, du fond de la vallée, il nous était impossible d’apercevoir l’arête sur laquelle nous devions nous diriger. Almer nous fit signe de loin que nous pouvions avancer ; et, à 5 heures 45 minutes, nous quittions les couches de neige qui remplissaient le fond de la vallée, pour gravir les pentes qui remontaient vers le nord.

Leur direction était celle du N. N. 0., et elles étaient prodigieusement raides. En moins de trois kilomètres de latitude nous gravîmes un kilomètre de hauteur absolue. Malgré sa raideur, cette pente n’offrait pas de difficultés exceptionnelles, car à 10 heures 45 minutes nous étions au sommet du col, ayant escaladé en cinq heures, y compris les haltes, plus de 1500 mètres.

La feuille 189 de la carte française place au sud de la crête des Bœufs-Rouges un glacier qui s’étend de l’est à l’ouest, tout le long de l’arête à sa base. En 1864, ce glacier n’existait pas tel qu’il était indiqué sur cette feuille, mais au point qu’il eût dû occuper se trouvaient plusieurs petits glaciers séparés l’un de l’autre, à ce que je crois[6].

Nous commençâmes à monter en nous dirigeant à l’ouest du plus occidental de ces petits glaciers, et, ce glacier dépassé, nous quittâmes le Val d’Entraigues par la première grande brèche que nous rencontrâmes dans les rochers. Nous ne passâmes des rochers sur la glace que lorsqu’elle nous offrit un chemin plus aisé ; à ce moment (8 heures 30 minutes), Croz marchait en tête, et nous guidait avec une adresse admirable à travers un labyrinthe de crevasses, en montant vers la base d’un grand couloir de neige, qui se dressait devant nous de l’extrémité supérieure du glacier au sommet de l’arête sur laquelle nous devions passer.

Sans en rien savoir, nous avions décidé à Londres qu’un couloir semblable devait se trouver dans cet angle de la montagne ; mais quand, arrivés dans le Val d’Entraigues, nous constatâmes qu’il nous était impossible de voir l’endroit où nous avions placé notre couloir hypothétique, nous doutâmes de plus en plus de notre perspicacité ; heureusement les signes télégraphiques d’Almer, envoyé à sa découverte sur les pentes opposées, vinrent confirmer notre prophétie.

Les couloirs de neige ne sont ni plus ni moins que des ravins en partie remplis de neige. Ce sont des institutions fort utiles ; on peut les considérer comme des grandes routes naturelles placées, par une bienveillante Providence, dans une situation

Un couloir de neige.

favorable pour qu’on puisse atteindre certains endroits qui sans leur secours seraient inaccessibles. Ces couloirs font la joie du montagnard, car, du plus loin qu’il les aperçoit, il sait qu’il peut compter sur un chemin praticable, quand tout ce qui l’entoure est incertain ; mais, pour les pauvres voyageurs novices, ils sont une véritable affliction ; en effet, quand ils se sentent sur une pente de neige un peu raide, les voyageurs novices sont généralement tourmentés par ces deux idées : 1° la neige peut glisser ; 2° ceux qu’elle porte pourraient bien glisser en même temps. Pour ceux qui ne connaissent pas par expérience les qualités précieuses d’un couloir, rien n’a certes l’air moins commode et moins tentant que le passage représenté par notre gravure[7] ; si des touristes peu expérimentés se trouvaient obligés de traverser une arête ou d’escalader des rochers où se rencontreraient des couloirs semblables, ils les éviteraient instinctivement. Bien au contraire, les montagnards éprouvés les considéreraient comme un chemin naturel et s’empresseraient de les remonter, à moins qu’ils ne fussent remplis de glace ou balayés par des avalanches de pierres, ou bien encore à moins que les rochers voisins ne fussent, ce qui est rare, plus faciles à gravir que la neige.

Les couloirs ont l’air prodigieusement raides quand on les voit de face, et, en les étudiant ainsi, on peut se tromper de plusieurs degrés sur leur inclinaison. La neige se maintient à des angles beaucoup plus aigus dans les couloirs que dans toute autre situation ; une inclinaison de 45° à 50° n’est pas rare. Même à des angles aussi prononcés, deux hommes munis de haches solides peuvent gravir des pentes de neige avec une vitesse moyenne de 225 à 250 mètres par heure. On ne peut franchir la même distance dans le même espace de temps sur des rochers escarpés que s’ils ne présentent aucune difficulté, et, si les rochers étaient difficiles, il faudrait au moins quatre ou cinq heures. On peut donc recommander à tous les touristes les couloirs de neige parce qu’ils font gagner du temps.

Cependant dans tous les couloirs on est d’ordinaire exposé à des chutes de pierres. La plupart des pierres qui tombent des rochers d’un couloir glissent le long de la neige qui le remplit ; comme leur passage est beaucoup plus visible quand elles tombent sur la neige que quand elles rebondissent d’aspérités en aspérités sur les rochers, les touristes doués d’une imagination vive en sont bien plus fortement impressionnés. Les espèces de sillons que l’on remarque généralement tout le long des couloirs de neige sont creusés et même quelquefois produits par les pierres qui y tombent ; aussi des voyageurs prudents ne croient-ils pas devoir les suivre. Ces sillons ne sont le plus souvent, si je ne me trompe, que des gouttières formées par l’eau qui coule des rochers. En tout cas on doit toujours craindre dans les couloirs la chute des pierres, et, pour diminuer autant que possible ce risque incontestable, il faut monter sur les côtés de la neige, et non au centre. Les pierres qui se détachent des rochers passent généralement alors par-dessus votre tête ou bondissent au milieu du couloir à une distance rassurante.

À 9 heures 30 minutes du matin nous commencions à gravir le couloir qui conduit du glacier Sans Nom à un point de l’arête situé juste à l’est du mont Bans[8]. Jusque-là, notre route était restée resserrée dans une sorte de défilé sans vue ; mais maintenant le regard pouvait s’étendre dans plusieurs directions et le chemin commençait à devenir intéressant. Peut-être bien l’était-il beaucoup plus pour nous que pour M. Reynaud, qui n’avait pris aucun repos la nuit précédente, et qui était en outre pesamment chargé. La science à droit à quelques égards ; aussi ses poches étaient-elles bourrées de livres. Ne faut-il pas relever les hauteurs et les angles ? Son sac était donc rempli d’instruments de toute sorte. Ne doit-on pas en outre prendre ses précautions contre la faim ? Ses épaules étaient ornées d’une immense auréole de pain, et un gigot de mouton pendait derrière son sac comme une queue monstrueuse. Son bon cœur lui avait fait apporter toutes ces provisions, croyant que nous pourrions en avoir besoin : Malheureusement pour lui, nous avions pris, nous aussi, toutes nos précautions ; et, comme chacun avait son fardeau à porter, nous ne pûmes le soulager de ce poids superflu dont tout naturellement il ne se souciait pas de se débarrasser. À mesure que la montée devenait plus raide, l’effort qu’il faisait devenait plus visible. Il commença par risquer quelques plaintes timides. Ce ne fut d’abord qu’un doux et tendre gémissement ; mais, plus nous montions, plus sa plainte augmentait de ton ; à la fin les échos des rochers répétèrent ses lamentations, et nous ne pûmes nous empêcher de rire.

Pendant toute la montée, Croz nous tailla des pas dans la neige avec une indomptable énergie ; à 10 heures 45 minutes nous étions au sommet du col, où nous nous proposions de nous reposer longtemps ; mais, au moment même où nous y arrivions, un brouillard qui se promenait autour de l’arête, descendant tout à coup sur nous, nous cacha tout le versant septentrional. Seul de nous tous, Croz avait eu le temps d’y jeter un coup d’œil rapide, et nous jugeâmes qu’il était prudent de descendre immédiatement pour profiter de ses souvenirs. Nous ne pouvons donc rien dire de ce col, si ce n’est qu’il se trouve immédiatement à l’est du mont Bans, et que son altitude est d’environ 3444 mètres. C’est le col le plus élevé du Dauphiné. Nous lui donnâmes le nom de col de Pilatte.

Nous commençâmes à descendre vers le glacier de Pilatte par une pente de glace unie qui avait, d’après les observations de M. Moore, une inclinaison de 54° ! Croz tenait toujours la tête, et nous le suivions à des intervalles d’environ 5 mètres ; nous étions tous attachés à la corde, et Almer avait la lourde responsabilité de l’arrière-garde, les deux guides se trouvaient donc séparés par une distance d’environ 24 mètres. Le brouillard les empêchait de se voir, et pour nous-mêmes ils avaient l’air de deux fantômes. Mais chacun de nous pouvait entendre Croz taillant des pas au-dessous. De temps à autre, sa forte voix perçait le brouillard : « Prenez garde de glisser, mes chers messieurs, posez bien votre pied, ne bougez pas que vous ne soyez sûrs de votre appui. »

Nous descendîmes ainsi pendant trois quarts d’heure. Tout à coup la hache de Croz s’arrêta. « Qu’y a-t-il, Croz ? » — « Une bergschrund, messieurs. » — « Pouvons-nous la traverser ? » — « Ma foi, je n’en sais rien ; je crois bien qu’il nous faudra la sauter. » Au moment même ou il nous parlait, les nuages s’écartèrent à droite et à gauche. L’effet fut saisissant. Ce fut comme un coup de théâtre, destiné à nous préparer au « grand saut à effet » que toute la troupe allait être obligée d’exécuter.

Une cause qui nous était inconnue, peut-être une disposition particulière des rochers situés au-dessous, avait fendu en deux parties le mur de glace que nous descendions, une profonde fissure s’ouvrait de chaque côté aussi loin que la vue pouvait s’étendre ; en d’autres termes, une immense crevasse séparait la partie supérieure, sur laquelle nous nous trouvions, de la partie inférieure située au-dessous de nous. Quand on taille des pas dans une pente de glace inclinée à 54°, on ne peut guère songer à chercher un passage plus facile à traverser ; c’était sur ce point et sans retard que nous devions franchir cet abîme.

Il nous fallait sauter en même temps de 5 mètres de hauteur et de 2 ou 3 mètres en avant.

Ce n’était pas beaucoup, direz-vous. Sans doute ce n’était pas beaucoup, mais la nature du saut inquiétait bien plus que son étendue. Il s’agissait de tomber juste sur une étroite arête de glace ; si on la dépassait, on risquait de dégringoler indéfiniment dans l’abîme ; si on ne l’atteignait pas, on s’enfonçait dans la crevasse qui s’ouvrait au-dessous, et qui, bien qu’en partie comblée a l’entrée par les fragments de glace et de neige détachés de la pente supérieure, nous offrait encore sur beaucoup de points une large ouverture béante, prête à engloutir tous les corps errant dans l’espace.

Croz détacha d’abord Walker, afin d’avoir une longueur de corde suffisante, puis, nous avertissant de le tenir solidement, il s’élança par-dessus l’abîme. Il tomba avec adresse sur ses pieds, se détacha et rejeta la corde à Walker, qui suivit son exemple. Mon tour étant arrivé, je m’avançai tout au bord de la glace. La seconde qui s’écoula ensuite fut ce qu’on appelle un moment suprême. En d’autres termes, je me sentis souverainement ridicule. Il me sembla que le monde tournait avec

une effroyable rapidité et que mon estomac s’envolait à sa suite. Presque au même instant je me trouvai à plat ventre sur la neige ; je m’empressai d’affirmer que ce n’était rien du tout, afin
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Nous vîmes un pied qui semblait appartenir à Moore, et Raynaud vola dans l’airs.
d’encourager mon brave ami Reynaud. Il s’approcha du bord et se récria aussitôt. Il n’avait pas, j’en suis persuadé, plus de répugnance que les autres à tenter l’aventure, mais il était infiniment plus démonstratif, — en un mot, il était.... Français. Il se tordait les mains en disant : « Oh ! quel diable de passage ! » — « Ce n’est rien, Reynaud, lui criai-je, rien du tout. » — « Allons, sautez, crièrent les autres, sautez donc ! » Mais lui se mit à tourner sur lui-même, autant qu’on peut le faire sur un échelon de glace, puis il se couvrit la figure avec les mains en s’écriant : « Non, sur ma parole, non ! non !! non !!! ce n’est pas possible ! »

Comment s’en tira-t-il ? je n’en sais, ma foi, rien. On aperçut le bout d’un pied qui semblait appartenir à Moore, on vit ensuite Reynaud métamorphosé en oiseau, et descendant sur nous comme s’il eût piqué une tête en pleine eau, ses bras et ses jambes étendus, son gigot de mouton prenant son vol, et son bâton s’échappant de sa main ; puis on entendit un bruit sourd comme celui que ferait sur le sol un tapis roulé qui tomberait d’une fenêtre. Quand nous l’eûmes remis sur ses pieds, il offrait un assez triste aspect ; sa tête n’était plus qu’une énorme boule de neige ; son eau-de-vie s’échappait d’un coin de son sac, sa chartreuse d’un autre coin, tout en le plaignant de cette perte, nous ne pûmes retenir un éclat de rire.

J’ai déjà dépassé dans ce chapitre les limites dans les quelles j’aurais dû me renfermer ; cependant je ne saurais le terminer sans payer un juste tribut d’admiration à l’habileté avec laquelle Croz sut nous guider à travers un épais brouillard jusqu’au bas du glacier de Pilatte. Ni dans les Alpes, ni nulle autre part, il n’a trouvé son maître comme force et comme adresse. Il semblait chez lui sur, ce glacier escarpé et inconnu, même au milieu du brouillard. Bien qu’il lui fût impossible de voir 15 mètres en avant, il marcha toujours avec une complète assurance, sans jamais devoir reculer d’un seul pas ; jusqu’à la fin, il déploya la connaissance la plus parfaite des difficultés qu’il devait surmonter. Tantôt il taillait des pas sur l’un des côtés d’un sérac, s’élançait d’un bond de l’autre côté, et nous criait de le suivre ; tantôt il abattait les angles trop saillants d’une arête jusqu’à ce qu’il eût trouvé un point d’où nous pussions sauter sur une autre arête ; puis, revenant sur ses pas, il découvrait un pont de neige qu’il traversait en rampant sur les mains et sur les genoux ; alors il nous le faisait traverser en nous remorquant par les jambes, se moquant de nos craintes, contrefaisant nos maladresses, refusant tout secours, et nous enjoignant seulement de le suivre.

Vers une heure de l’après-midi, nous sortîmes des nuages ; nous étions justement arrivés sur la partie plane du glacier, et Reynaud remarqua avec justesse que nous avions opéré notre descente aussi vite et aussi facilement que s’il n’y eût aucun brouillard. Alors on attaqua le précieux gigot que mon excellent ami avait en la prévoyance d’apporter, puis chacun reprit avec une nouvelle énergie sa course vers la Bérarde.

J’accompagnai Reynaud à Saint-Christophe, où nous nous séparâmes. Depuis lors nous nous sommes rappelé bien souvent l’un à l’autre les événements de ce jour mémorable, et il serait bien fâché, j’en suis persuadé, de n’avoir pas traversé le fameux col de Pilatte, quoique nous ne l’eussions trouvé ni plus court ni plus facile que le col du Selé. Le même soir je rejoignis à Venosc Moore et Valker, et le lendemain nous suivîmes tous trois la route du Lautaret, pour aller coucher à l’hospice situé sur le col de ce passage.

Ainsi finit notre petite campagne du Dauphiné. Elle fut remarquable par la continuité de ses succès, par la facilité et par la précision avec laquelle tous nos plans s’exécutèrent. J’attribue en grande partie cette heureuse chance au bon esprit de mes compagnons ; mais le beau temps qui nous favorisa et notre excellente habitude de partir chaque jour de très-bonne heure y contribuèrent aussi. En commençant nos excursions dès l’aube, et même avant l’aube pendant les jours les plus longs de l’année, non seulement nous n’étions pas obligés de nous presser quand il nous fallait délibérer, mais nous pouvions encore, si la fantaisie nous en prenait, passer plusieurs heures dans un agréable repos.

Je ne saurais recommander trop vivement aux touristes qui voyagent pour leur plaisir d’éviter les auberges du Dauphiné. Il faut aller dormir dans les chalets. Prenez dans les auberges toutes les provisions de bouche que vous pourrez y trouver, mais ne tentez sous aucun prétexte d’y passer une seule nuit[9]. Prétendre y dormir est une véritable chimère. M. Joanne nous apprend que l’inventeur de la poudre insecticide est un Dauphinois. Je le crois sans peine. Il a dû souvent, dans son enfance et dans sa première jeunesse, constater la nécessité de cette précieuse invention.

Le 29 juin, je me rendis à Saint-Michel par le col du Galibier, le 30, je gagnai Moutiers par le col des Encombres ; le 1er juillet, Contamines par le col du Bonhomme ; enfin le 2, j’arrivais, par le pavillon de Bellevue, à Chamonix, où je rejoignis M. Adams-Reilly pour prendre part à quelques expéditions projetées depuis longtemps.



  1. Voir pour cette route, la carte qui se trouve dans le chapitre IX.
  2. À 800 mètres environ au-dessus de Claux, la vallée est fermée par une muraille à pic, et l’on peut voir des roches moutonnées, partout où la muraille rocheuse est trop abrupte pour permettre aux débris de s’accumuler. Au même endroit, le torrent d’Ailefroide tombe par dessus quelques parois escarpées dans une gorge profondément encaissée, et l’on peut suivre sur les rochers les cartes qu’y à laissées le travail des eaux.
  3. Le chemin de Ville Vallouise à Entraigues est bon et bien ombragé par une luxuriante végétation. La vallée d’Entraigues est étroite, bordée par de beaux rochers et fermée à son extrémité occidentale par un superbe groupe de montagnes, qui paraissent beaucoup plus hautes qu’elles ne le sont en réalité. Le point le plus élevé (le Pic de Bonvoisin) a 3505 mètres d’altitude. On cultive à Entraigues (1610 mètres) des pommes de terre, (les pois et d’autres légumes, quoique les chalets soient privés de soleil et dans une situation assez froide. De la combe (ou vallon) de la Selle qui rejoint la vallée principale à Entraigues, on peut passer dans le Val Godemar par le petit col du Loup, qui est peu connu et qui se trouve immédiatement au sud du Pic de Bonvoisin. Deux autres passages, d’une hauteur considérable, conduisent de l’extrémité supérieure du vallon de la Selle dans les vallons de Champoléon et d’Argentière.
  4. De même que bien d’autres noms donnés aux montagnes et aux glaciers sur la feuille 189, ce nom n’est pas un nom du pays, ou du moins, ce n’est pas un de ceux qui sont en usage.
  5. Le col de Selar (ou de Celard) est à 3070 mètres d’altitude (d’après Forbes). Des paysans d’Entraigues m’avaient dit que l’on pouvait facilement y faire passer des chèvres et des moutons.
  6. Voyez la carte, p. 217. Ces petits glaciers n’en formaient peut-être qu’un seul, mais cela n’est pas probable, à l’époque où la carte de France fut dressée. Depuis, les glaciers du Dauphiné (comme en général dans toutes les Alpes), se sont considérablement retirés. En 1869, une notable diminution eut lieu dans leurs dimensions, ce que les gens du pays attribuaient aux grandes pluies de l’année.
  7. Ce dessin a été compose pour illustrer les remarques qui l’accompagnent. Il ne représente aucun couloir particulier, mais il donne une idée exacte de celui que nous avons gravi pour monter au col de Pilatte.
  8. De la grande route qui conduit de Briançon à Mont-Dauphin, on peut apercevoir, entre la 12° et la 13° borne kilométrique (en partant de Briançon), la partie supérieure du versant méridional du col de Pilatte, et les petits glaciers dont il a été parlé p. 241.
  9. 250 grammes d’extrait de viande de Liebig et quelques kilogrammes de chocolat sont tout ce que l’on a besoin d’emporter comme nourriture ; le reste peut se trouver sur place.