Escales en Méditerranée/De la maison où je suis né

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Paris : Ernest Flammarion (p. 9-39).

DE LA MAISON OÙ JE SUIS NÉ


On ne voyait pas la mer, de la maison où je suis né, mais le port n’en était pas loin avec ses quais, ses bassins, sa jetée, et la mer était intimement mêlée à la vie de cette petite ville normande dont je revois encore dans mon souvenir les rues étroites et pittoresques où les coiffes paysannes se croisaient avec les bérets marins. Je revois le marché avec ses étalages de grasses volailles et de grosses mottes de beurre, la poissonnerie, si bruyante aux heures de vente à la criée, quand les barques de pêche avaient déchargé les captures de leurs filets et que, voiles carguées, elles montraient à marée basse leurs flancs tout incrustés de coquillages et tout visqueux d’algues et de vase, les lourdes barques que j’aimais à voir rentrer et dont je retrouvais les coques et les agrès en miniature suspendus en ex-voto à la voûte de l’antique chapelle auprès de laquelle j’allais jouer, enfant, sous les grands arbres de la Côte de Grâce, tout frémissants des souffles de l’Estuaire.

Certes, je l’aimais, cette Côte de Grâce, qu’on l’abordât par les raidillons du Mont Joli, qu’on y parvînt par la longue avenue en pente ombragée qui y conduisait, mais je lui préférais encore les quais avec leurs anneaux de fer où s’amarraient les câbles goudronnés, où les douaniers faisaient les cent pas, où zigzaguait parfois un matelot éméché, où les retraités fumaient leur pipe en crachant gravement sur la dalle, où se bousculaient les polissons, les quais où le bateau à vapeur, venu du Havre, accostait et bombait sur ses roues à aubes ses imposants tambours, où les voiliers de Norvège débarquaient leur chargement de planches de sapin aux larmes résineuses, les bons vieux quais de mon Honfleur natal que dominait le bizarre édifice de la Lieutenance, les quais où j’avais admiré, une fois, au milieu d’un cercle de badauds, un étonnant personnage qui, moyennant quelque monnaie qu’on lui donnait, se régalait, sans en paraître incommodé, d’un plat de galets dont il avalait le plus gros avec une visible satisfaction.

De ces souvenirs, de ces impressions de mon enfance honfleuraise, j’ai gardé le goût des choses de la mer. Depuis, j’ai toujours aimé les horizons de ciel et d’eau, le rythme des vagues, l’ondulation des algues, l’odeur de l’air salin, la forme des coquillages, le gonflement des voilures, la fierté des étraves, la courbe des coques, la vivante beauté des navires. La vue d’une boussole ou d’une ancre m’a toujours fait rêver.

Cet attrait pour la mer, je l’ai emporté en moi, quand j’ai quitté la petite ville normande pour le Paris où s’est achevée mon enfance et où s’est écoulée ma jeunesse. Paris avait pour moi sa mer intérieure : son bassin des Tuileries où voguait toute une flottille minuscule. Que d’heures j’ai passées autour de sa margelle de pierre à suivre des yeux les fortunes de mon sloop ou de ma goélette !... J’y ai assisté à des combats, à des régates et aussi à des naufrages. Parfois la retombée du haut jet d’eau était fatale à nos escadres qui avaient aussi parfois affaire avec le bec des cygnes, redoutable aux voilures et aux gréements, mais, malgré ces déboires inévitables, j’ai goûté là de grands plaisirs. Vint ensuite celui des longues lectures : livres de voyages et d’aventures, le temps où l’on ne rêve que corsaires, pirates, flibustiers, boucaniers, hache d’abordage, coutelas entre les dents, îles désertes, récifs de corail, aiguades et biscuit de mer, gallons d’eau douce et bouteilles de rhum. Le vent fait flotter aux mâts les pavillons ; les hunes se balancent, les fanaux s’allument, l’équipage est sur le pont, on inonde la soute aux poudres, le capitaine n’a pas quitté son banc de quart. On sombre, perdus corps et biens, le radeau...

Lorsque je levais les yeux de dessus mon livre, j’apercevais de ma fenêtre couler la douce Seine. Son cours paisible s’en allait lentement vers l’Estuaire où je l’avais vu se confondre au flot salé de la Manche. Parfois le cri d’une sirène déchirait l’air fluvial. Un remorqueur passait traînant une file de chalands. Parfois, dans mes promenades, je m’arrêtais devant la frégate amarrée auprès du Pont-Royal. J’admirais son antique prestance marine, fière encore quoique ses sabords fussent sans caronades et, sans voiles, ses vergues, mais je m’en éloignais bientôt pour rôder un instant autour du bassin des Tuileries, que sillonnait toujours sa flottille minuscule. Je n’étais déjà plus d’âge à prendre part à ces jeux et j’allais chercher ailleurs mes plaisirs nautiques.  

Je les trouvais au Musée de Marine que le Louvre abritait à son plus haut étage en des salles, basses de plafond et dont le plancher n’était pas ciré. Sauf le dimanche, elles étaient peu fréquentées et je pouvais librement coller mon nez aux glaces des vitrines qui contenaient des instruments de navigation et des modèles de vaisseaux de toute jauge et de navires de tout gabarit. Tout y est de la plus minutieuse exactitude ; il ne manque ni un filin, ni une poulie. Vaisseaux de haut bord, ou de commerce, corvettes et bricks, toutes les variétés navales y sont représentées. J’allais des unes aux autres avec une curiosité passionnée. Aucun détail n’échappait à mon attention. Je savais le nombre des paires de rames de la belle galère, toute peinte et toute dorée, qui, avec ses pavillons fleurdelysés, semblait prête à prendre la mer. Que de fois je m’y suis embarqué en pensée, tandis qu’aux angles de la salle les grandes figures de proue en bois doré se cambraient aux sons muets des conques torses où soufflaient à pleines joues des Tritons écailleux !

Bien souvent j’entendais ainsi résonner en moi l’appel de la mer, mais le temps vint où il n’arrivait jusqu’à moi qu’à travers les brumes mélancoliques où errait ma jeunesse inquiète. Les chemins qu’elle avait suivis ne m’avaient pas ramené vers les horizons marins ; mes rêves d’adolescent avaient pris d’autres voies. Elles m’avaient conduit à des carrefours où hésitaient mes pas dont j’écoutais, le cœur battant, les échos incertains. Une lourde tristesse, faite de désirs vagues et de regrets indéfinis, m’accablait. Je sentais peser sur moi le deuil d’un ciel voilé. Toutes les choses s’enveloppaient à mes yeux d’une soucieuse lumière d’automne ; mes pensées se détachaient de mon esprit comme de précoces feuilles mortes. Je prêtais à la forme des nuages des significations symboliques. Le vol d’un oiseau, le murmure d’une source, la figure d’une fleur, la structure d’une pierre me semblaient des indications du destin. À ces sombres rêveries je cherchais un cadre qui leur convînt. Je ne leur en trouvais pas de plus propices que les vastes étendues d’eau qui stagnent sur une terre marécageuse et sur lesquelles passent des bandes triangulaires d’oiseaux migrateurs. J’aimais aussi les paysages forestiers. J’ai hanté les solitudes de cette forêt d’Ardenne où l’on rencontre Jacques le Mélancolique. J’ai bien souvent conversé avec lui, assis à ses côtés sur quelque tronc d’arbre renversé, tandis que, sur nos colloques, flottait la rumeur des hautes futaies où, parfois il me semblait entendre le bruit de la mer, mais, lointain, si lointain qu’il était comme le souvenir d’un songe...

Comment, un jour, de ce songe, est-il sorti une voix et comment cette voix est-elle devenue un ordre ? Je ne sais. Comment, d’une bouche invisible, peut-il tomber un mot qui nous réveille de nous-même, obéissant à sa mystérieuse incantation ? « Quitte cette forêt où tu t’attardes, me disait la voix impérieuse et douce. N’es-tu pas las de ses retraites et de ses solitudes ? Elles n’ont plus rien à t’apprendre, mais sois-leur cependant reconnaissant de ce qu’elles t’ont désappris pour jamais. Ne t’ont-elles pas rendu insensible aux mille vanités et aux creuses ambitions qui tentent la jeunesse des jeunes hommes et proposent à leurs désirs de fausses images de la vie ? À l’ombre des vieux arbres, tu as longuement conversé avec Jacques le Mélancolique et ne t’a-t-il pas, en ces entretiens, communiqué un peu de sa sagesse désabusée ? Ne t’a-t-il pas prémuni contre bien des erreurs et ne t’a-t-il pas fait profiter de son ironique expérience ? Remercie-le. Prends sa main dans la tienne pour un adieu que tu lui renouvelleras au tournant du chemin, car il faut que tu quittes la forêt. Traverse les marais au bord desquels tu as erré trop longtemps sous un ciel gris où passait le vol triangulaire des oiseaux migrateurs. Ils t’indiquent ton chemin... Va devant toi ! »

La voix s’est tue, puis elle a repris, plus impérieuse, plus éclatante : « Pars ; il est temps. Regarde ce pâle soleil qui déchire péniblement le voile des brumes. Là-bas, il est des pays où il brille de tout son éclat dans la splendeur de la lumière et dans la pureté d’un ciel sans nuages. Une mer merveilleuse y baigne des rivages dorés. Tu entendras le murmure de son flot sur des rochers couleur de pourpre et sur des sables couleur de miel. Tes oreilles écouteront des harmonies nouvelles et ton esprit se remplira de rêves nouveaux. Tu te sentiras un autre et il te semblera qu’une force divine est entrée en toi. Certes, tu connaîtras encore la tristesse, l’angoisse, la douleur, car elles sont les inséparables compagnes des hommes, mais leurs visages rayonneront d’une beauté si pathétique et si mystérieuse qu’elles te sembleront les filles mêmes du Dieu de la vie et les sœurs visibles du Destin. »

Je ne sais plus exactement en quelle année eut lieu ma descente vers le Sud. Aucun événement important ne la détermina. Avais-je senti au fond de moi que l’heure était venue de rompre avec mes mélancolies juvéniles et d’ensoleiller les brumes de mes rêveries ? Je viens d’imaginer qu’une voix m’avait parlé et qu’un ordre m’avait été donné. Ce n’est là qu’un artifice dont je me repens d’avoir usé. Il n’est pas dans le ton que je voudrais à ces pages d’où je souhaiterais bannir toute emphase. Je ne céderai pas non plus à la tentation d’inventer à ce voyage des raisons romanesques et des circonstances lyriques. Il n’eut rien d’une aventure et n’en comporta aucune. Il ne fut que le délassement d’un jeune homme, heureux de ses premières libertés et qui éprouve pour la première fois le plaisir d’être livré à lui-même et maître de son temps et de sa route. Ce fut ainsi que je partis, par un beau mois de septembre. J’emportais avec moi le modeste bagage de l’étudiant : des hardes et quelques livres. Donc, à la main, une valise ; dans l’esprit, écho de récentes lectures, de sonores noms de villes et de lieux ; au cœur, cette légère palpitation qui l’émeut devant l’inconnu. Ce fut ainsi que je partis, en ce septembre du temps de ma jeunesse, pour aller vers le soleil, vers la mer, non vers celle que l’on ne voyait pas, de la maison où j’étais né, mais vers une autre mer où je pressentais obscurément que je naîtrais à ma vraie vie.

Je me souviens qu’à peine installé dans le wagon, j’ai déployé la carte que j’avais emportée avec moi. J’étais assis entre un vieux monsieur et une respectable dame qui me regardaient avec une certaine considération. À leurs yeux je représentais le voyageur, non pas celui qui se rend, pour ses affaires d’intérêt ou de famille, d’une ville à une autre, mais le voyageur qui voyage pour son plaisir et à sa fantaisie, et qui part peut-être pour un pays lointain d’où il ne reviendra peut-être jamais. Aussi éprouvaient-ils pour moi un mélange de respect et de commisération. Sans doute eus-je perdu pour eux un peu de mon prestige s’ils avaient deviné que je m’arrêtais à Lyon. Heureusement, avant qu’on y arrivât, ils descendirent du train à un arrêt en jetant à ma jeunesse aventureuse un regard d’encouragement et de sympathie.

J’avais choisi Lyon comme première étape. Je comptais y dire adieu aux bruines avant de pénétrer dans les régions de la lumière et dans les pays du soleil. Lyon n’est-il pas la ville des brouillards ? Des eaux conjointes de son Rhône et de sa Saône, ils montent en vapeurs humides et enveloppent de leurs ondes aériennes la cité au visage voilé, la cité des trames et des tissus où les métiers travaillent les soies dont les navettes unissent les fils dociles en de merveilleux assemblages. C’était sous ces traits laborieux et vaporeux que j’imaginais Lyon et j’en augurais ce qui s’en devait ajouter de gravité à la solennelle et majestueuse grandeur de ses aspects. Ils me parurent, en effet, tels que je les avais prévus. L’ampleur de ses places, la largeur de ses quais, la hauteur de ses façades, je ne savais quoi de sérieux jusque dans le mouvement et l’activité des rues confèrent à Lyon une dignité singulière, en font un centre de vie puissant. Lyon fait grande figure parmi les grandes villes de France et je lui trouvai visage de capitale, mais ce visage ne se dissimulait pas sous le voile à travers lequel je l’attendais. Il se montrait à moi sans éclat, mais sans ombre. Un pâle sourire de bienvenue l’éclairait sans l’illuminer. Les brumes, qui souvent l’enveloppent, n’étaient pas montées vers lui des eaux fluviales ; elles en effleuraient légèrement la surface, de leur soyeuse et fluide transparence.

Il faisait un temps délicieux, le matin où je suis allé à Fourvières. Un air moite et léger, doucement lumineux d’un soleil invisible, annonçait une belle journée qui était la dernière que je devais passer à Lyon. J’avais donné aux musées les heures nécessaires ; j’y avais admiré des tableaux et des étoffes, œuvres de maîtres peintres et de maîtres tisseurs. J’avais rêvé sous les voûtes des antiques sanctuaires lyonnais et j’allais maintenant vers celui qui domine la cité. J’aime ces hauts lieux où la foi rassemble les foules, où la prière incline les fronts et courbe les genoux, surtout lorsque leur solitude nous les donne tout entiers. Sur le plateau de Fourvières s’est posé un pied immaculé et les regards y cherchent Celle dont n’y demeure plus que l’image qui commémore sa miraculeuse venue... Même absente, la Vierge est la Reine de Fourvières.

On monte vers elle par un chemin mécanique qu’a agencé la main à la fois ingénieuse et maladroite des hommes. Un câble qui s’enroule à un treuil élève le long d’une pente une plate-forme mobile où l’on prend place et qui vous dépose au sommet de la colline sacrée où voisinent une humble église et une somptueuse basilique. Vite j’ai fui l’éclat des ors et le miroitement des marbres pour l’ombre de la modeste nef tout étoilée de cierges et toute surchargée d’ex-voto qui en font un lieu de gratitude et de recours. Une réponse y accueille-t-elle donc l’appel désespéré des âmes ? Heureux ceux qui sentent là un appui à leur faiblesse, une consolation à leurs peines, un remède à leurs misères ! Heureux ceux qui sentent là une présence divine et maternelle !

Quand je suis sorti de l’église, un clair et chaud soleil brillait et pénétrait l’air qui avait perdu sa tiède moiteur. J’avais à mes pieds la vaste ville et autour de moi un vaste horizon, sur divers points duquel un vieil homme, moyennant une faible redevance, braquait sa lunette. Dans son disque grossissant on distinguait les sommets lointains des Alpes, mais ce n’était pas vers leurs neiges devinées que se portaient mes regards. Ce qui les attirait, c’était la large et puissante coulée du Rhône, qui, venu des glaciers alpestres, précipitait vers la mer sa course fluide. Bientôt j’allais le suivre et descendre avec lui vers la lumière. Déjà Lyon s’effaçait de ma pensée. La jeunesse a en elle on ne sait quoi d’avide qui s’attache moins au présent qu’elle ne devance l’avenir.

Cependant je ne fus pas insensible au plaisir de l’instant que je vivais. Le beau soleil d’un midi de septembre réjouissait mes yeux et exaltait mon sang. Le chemin que j’avais pris pour regagner Lyon zigzaguait en lacets au flanc de la colline. Des haies le bordaient et parfois il devenait presque un sentier champêtre. Çà et là quelques vieilles pierres, quelques débris de constructions romaines le jalonnaient. L’antique Gaule était présente dans ces décombres qui m’annonçaient que bientôt, sur la terre provençale, je saluerais, en ses temples, en ses arènes, en ses arcs de triomphe, en ses aqueducs, ce qui y subsiste encore de la grandeur de Rome, que bientôt je verrais s’azurer la mer que les trirèmes de la République et de l’Empire déchiraient du bec de leur éperon et battaient de la cadence de leurs rames, la mer où les barques normandes, parties de mon rivage natal, avaient promené leurs voiles conquérantes et leurs proues victorieuses.

Avant de quitter Lyon, j’avais acheté un mince carnet que j’ai retrouvé bien des années après et sur lequel j’ai pu déchiffrer quelques-uns des griffonnages dont j’en avais couvert les pages. Était-ce le geste naïf du jeune voyageur en sa fatuité de se croire le premier à voir les lieux où il passe ? Était-ce le signe d’une destinée qui ne connaîtrait guère d’autre jeu que de couvrir d’écriture d’innombrables feuilles que dispersera le vent ? Quoi qu’il en ait été, voici quelques notes qui, à défaut d’autre intérêt, serviront, à tout le moins, d’itinéraire.

Au sommet d’une roche, le vieux château de Crussol est en ruines. La pierre semble calcinée ; des nuages entourent le pan croulé de l’antique donjon qui paraît brûler encore en ces fumées d’eau. Il a plu tout le jour. Le ciel est tuméfié de nuées suintantes. Vers le soir, dans la plaine du Rhône, après Montélimar, une déchirure s’emplit de lumière jaune, transversale fissure d’or pâli qui se referme peu à peu.




Orange. L’Arc de triomphe debout à son rond-point qu’entourent des bornes de pierre ; des chaînes vont de l’une à l’autre. Le vieux monument reste stoïque sous le temps, avec ses trophées sculptés, ses colonnes aux cannelures rompues, son fronton triangulaire ; parfois des pigeons s’y posent, roucoulent et, un à un, passent en volant sous l’arcade. Le théâtre, son haut mur, son laurier.



Avignon. Le Palais des Papes, robuste, monumental et dur. Des petites rues descendantes longent les soubassements. De là toute l’énormité de la forteresse apparaît, massive, perpendiculaire, écrasante.




Arles. Les Alyscamps. Les tombeaux de pierre s’alignent le long de la voie des peupliers dont le frémissement berce ce néant, d’une rumeur éolienne et lui donne une âme. Le lieu est à peine triste. C’est grave et beau ; des libellules bleuâtres et vertes vont et viennent ; elles ont des ailes de Psychés ; elles volent, transparentes, païennes et funéraires.




Abbaye de Montmajour. Un vent furieux, dans un ciel de soleil, bat les vieilles murailles jaunes de pierre surdorée. Toute la ruine gronde et siffle. On entre dans de vastes salles voûtées et vides. Les marches de l’escalier qui va à la crypte de l’église se sont unifiées en une pente douce qui descend vers l’ombre. On a derrière soi la clarté d’une étroite fenêtre. De l’autel on en voit cinq autres dans cinq chapelles rayonnantes. Le bruit du vent s’est tu derrière les épaisses murailles. Rien ne trouble le silence de cette profonde cavité à demi ténébreuse, mais en remontant vers la nef supérieure, on entend de nouveau le souffle reprendre sa rage ensoleillée et claire qui, au sortir, vous assaille au visage de poussières acérées et piquantes.




Arles. Dans le cloître de saint Trophime, il y a des colombes. Elles se perchent sur le vieux toit qui domine le préau herbu. Parfois elles roucoulent doucement, puis elles s’envolent une à une, ou toutes ensemble. Le cloître est ombre et soleil. Dans la pierre des colonnes de longs personnages s’adossent en robes de clercs ou de docteurs, le bâton ou le rouleau à la main, en allures roides de pieuses marionnettes ; au-dessus d’eux les chapiteaux sculptés fleurissent et fructifient. À un angle, un puits a pour margelle un tronçon de colonne antique. L’heure sonne à même le temps dans le clocher carré.




Arles. Le beau sarcophage antique du musée d’Arles, aux parois à bas-reliefs, est d’un marbre admirable, moite et lisse, presque pieux, un marbre virgilien aux transparences d’albâtre. Il y semble poindre dans la dure matière comme une aube d’outre-vie, paganisme lucide de christianisme. Ce marbre atteste des résurrections.

Il y a aussi des tombeaux, tout le long des Alyscamps, mais ils ne sont pas de cette chair marmoréenne et intacte. Les mousses les disjoignent et les piquent comme d’une pourriture végétale, mais ils ont une douceur à être vides et frustes, et leurs fissures laissent rêver aux issues mystérieuses de la mort.




Arles. Dans les vieilles arènes d’Arles et de Nîmes, sous leur arcature robuste, le long des couloirs circulaires à plafond de pierre, rôde encore la Louve romaine. Écroulées et superbes, cuites de soleils et d’incendies, cariées et rocheuses, elles furent de formidables instruments de joie, et maintenant encore, quand elles s’emplissent pour les combats de taureaux, on doit entendre au loin la grosse rumeur de la foule, comme si grondait, à travers les siècles, un écho de la voix de bronze de la vieille Rome.




Hautaine, tendre, harmonieuse et divine Grèce, on te regarde en silence quand tu passes, on te regarde avec un muet amour respectueux ! Rome, virile et robuste, je serrerais ta main vigoureuse, toi qui crus aux dures fictions de la patrie et du droit, mais il me semble que je baiserais tes lèvres douloureuses et chaudes, ô douce et nerveuse Chrétienté, svelte et souffrante, et qui passes portant une palme en tes mains blessées !

Il y en a encore bien des pages dans mon carnet et que je pourrais déchiffrer et qui continueraient avec maints écarts mon itinéraire vers la mer. Elles me mèneraient vers Nîmes où coule, sous des ombrages de bois sacré, la plus mystérieuse et la plus pure des fontaines. Ses eaux ont frémi aux bains des Naïades, et les Nymphes y ont bu dans leurs mains jointes. En leur miroir nocturne s’est reflété le visage de Diane. À Aix, m’accueilleraient d’autres fontaines que nourrissent d’une onde souterraine des sources intarissables. Elles ornent de leurs pyramides et de leurs dauphins, elles parent de leurs allégories des places silencieuses qu’environnent de nobles rues bordées de façades où des atlantes musculeux et des Hercules engaînés soutiennent des balcons ventrus. Elles vous diraient encore, ces pages de mon carnet, la forêt enchantée que domine la haute solitude de la Sainte-Baume. On y monte par des sentiers secrets jusqu’à la grotte de pénitence où pleura Marie-Magdeleine en écoutant tomber du rocher les gouttes d’eau qui étaient comme l’humide écho de ses larmes. Elles vous diraient aussi, ces pages, la farouche désolation des Baux. Là, la montagne est elle-même une ruine qu’une autre ruine couronne et qu’ont abandonnée les hommes en y laissant des squelettes de maisons et le spectre décharné d’une humble église où des ombres semblent prier pour une ville morte, mais ce ne sont ni les spectacles de la solitude, ni les aspects de la mort que je veux évoquer ici. En les rencontrant sur ma route incertaine de voyageur, j’en éprouvais un plus grand désir de vie, un élan plus fort vers le but vivant qui m’attirait. Tant de silence me donnait une soif ardente de bruit. Je souhaitais d’entendre la rumeur humaine, de voir des pas se croiser, des mains s’agiter. Ah ! que des voix s’interpellassent, que des gestes se fissent signe ! Qu’un flot déferlât sur une plage ou battît un quai, qu’un horizon mouvant remplît mes yeux de sa lumière ! Tel était le vœu de mon attente.

Je ne retrouve rien sur mon carnet des jours que j’ai passés à Marseille, mais j’en ai gardé un vif, un éclatant souvenir. Pour mieux l’évoquer je monte en pensée à Notre-Dame de la Garde ; j’oublie le lourd édifice de marbre pieux qui couronne l’Acropole marseillaise. Me voici sur la haute terrasse de rocher. Je ne suis plus que des yeux qui regardent ; devant moi bleuit l’étendue de la mer, sous un ciel qui la rejoint et qui forme avec elle un immense espace d’air et de lumière où est comme distillée et dissoute une subtile couleur d’or. Selon les heures cet or aérien varie, se nuance, s’éclaire, se fonce et se mêle à un azur changeant qui lui-même se dilue ou s’épaissit ; mes yeux ne se lassent pas de suivre les jeux célestes et marins dont m’enchante le spectacle proche ou lointain. Mes regards vont au bout de l’horizon et en reviennent. Ils en font le tour, s’arrêtent, choisissent, s’attardent, se hâtent. Ils parcourent toute la mer, suivent les contours de la côte, s’enfoncent dans une calanque, explorent un promontoire, se fixent à telle forme du rocher, à telle figure qu’il simule. Je les sens maintenant, mes regards, prisonniers de cette île que j’aperçois là-bas. Ne quitteront-ils plus jamais son enceinte magique ? Ne reviendrai-je plus parmi les hommes ? Je les entends cependant qui vivent non loin de moi. Leur voix me parvient, d’en bas, avec la rumeur de la ville, faite de tous les bruits confondus en une harmonie et en un appel...

J’ai aimé passionnément ce Marseille d’un beau septembre de ma jeunesse où, pour la première fois, du haut du rocher de la Garde, j’ai vu la mer étinceler sous un soleil que rien ne semblait pouvoir jamais voiler. Ce n’était plus la mer de mon enfance, la mer aux teintes incertaines, pas plus que le puissant Marseille, aux mille voix de sirènes et de sifflets, à la vaste rumeur vitale, n’était l’humble Honfleur aux vieilles cours silencieuses et au petit port envasé. Et moi étais-je le même que jadis, celui du temps de mes rêveries mélancoliques ? Maintenant une sorte de joie profonde m’emplissait, un besoin de me mêler à la vie, de coudoyer, d’être emporté par un flot humain. Cette impression, Marseille me la donnait généreusement, avec son bruit méridional, ses rues animées, son activité ensoleillée, ses passants loquaces, ses cafés débordants, son magnifique décor de cité marine, sa forte, son éloquente, sa grouillante beauté.

Beauté de Marseille, je t’ai aimée passionnément en ces jours de flânerie heureuse où j’errais, délivré d’un ancien moi-même, dans l’allégresse de ton soleil, dans l’ivresse de ton air salin !

Du rocher de la Garde je suis descendu vers la ville et je l’ai parcourue en tous sens. Elle a ses quartiers solitaires où l’existence se fait modeste et retirée. De bonnes gens s’y montrent sur d’humbles seuils, de bons visages apparaissent à d’étroites fenêtres, mais c’est ailleurs que je la préfère, en ses larges voies commerçantes où s’alignent les magasins, les banques, les bureaux, les cafés, là où l’on vend, où l’on calcule, où l’on spécule, où l’on griffonne, où l’on parle ; là où la vie est sonore, où tout est négoce, industrie, affaires, où tout est gestes et palabres. De ces voies, il en est une, célèbre dans le monde entier, d’où tout part et où tout aboutit, qui est populeuse, congestionnée, qui se vide et s’emplit sans cesse, qui absorbe et qui dégorge son flot vivant vers le Vieux Port, ses quais, ses coques, ses mâtures, ses câbles, ses odeurs marines, vaseuses ou goudronneuses. Mais ce n’est pas de là que partent les grands transports, les puissants cargos, les vastes paquebots, ce n’est pas là qu’ils abordent, déchargent leurs cargaisons, rechargent leurs cales et leurs soutes. Ce n’est pas là que sont leurs appontements, leurs débarcadères. Ce n’est pas là que plongent en leurs flancs les bras métalliques des grues. Ce n’est pas de là qu’ils appareillent vers les mers lointaines. C’est plus loin qu’ils ont leurs bassins, avec leurs docks, leurs hangars, leurs douanes. Il faut marcher longtemps pour explorer leur immense domaine maritime, le royaume où se repose leur caravane nautique venue des parages du Levant ou des confins de l’Extrême-Orient, des contrées dont Marseille est la porte, toujours ouverte à tous les échanges et à tous les trafics.

Souvent je prenais le chemin qui longe la mer et la surplombe en corniche, le chemin que dominent de beaux ombrages à travers lesquels se montrent de riches demeures, mais bientôt un singulier attrait me ramenait, du Marseille de plaisance et de luxe, au Marseille populeux de la Cannebière et du Vieux Port, vers ses senteurs d’ail et de marée, de poussière et d’absinthe, vers le Marseille où l’air même a de l’accent. Le Vieux Port surtout me fascinait. De la pointe du Pharo aux tours du Fort Saint-Jean je ne me lassais pas de scruter l’étendue courbe qu’encercle la ceinture de pierre de ses quais, puis mes regards se portaient vers son étroite issue sur la haute mer que ne franchissaient plus guère que des voiliers démodés, des caboteurs ou des barques de pêche. Le Vieux Port appartenait à leurs coques lourdes, à leurs proues peinturlurées, à leurs mâtures rafistolées, à leur populace qui encombrait ses eaux puantes, pleines de débris, de détritus et d’épluchures. Cette plèbe marine se coudoyait où s’amarraient jadis les beaux vaisseaux de haut bord aux poupes sculptées et les fines galères aux cent rames, mais sur toute cette misère régnait un triomphal soleil ; l’eau se mordorait de reflets ou s’éclairait de scintillements. Un linge déchiré, une loque sordide éclataient dans la lumière avec un bruit de couleur, perceptible par les yeux. Un piment décortiqué, une tranche de melon flottants devenaient des rubis ou de la topaze et faisaient penser aux merveilleux poissons des eaux méditerranéennes dont les écailles ou les peaux lisses ont toutes les nuances de la flore sous-marine. Çà et là se tendait ou s’affalait une voile pourpre ou safran, pages de toile raturées, recousues, tachées, pages éloquentes qui parlaient d’aventures, de périls, de vent, d’écueils, d’attentes, d’écumes, qui parlaient de départs et de retours.

Les heures passent vite sur les quais du Vieux Port. On y rencontre des Marseillais loquaces et barbus, qui pérorent et gesticulent, et de jolies filles aux yeux vifs et à la langue prompte. On y rencontre des touristes qui vont s’embarquer pour le Château d’If, des marchandes de coquillages et des vendeuses de bouquets, des matelots de toutes les nations, y compris des Provençaux. On y rencontre des Turcs coiffés du fez, des Arabes en burnous, des Grecs en fustanelle et tous les Levantins du Levant. On y rencontre des oiseleurs qui proposent à acheter des perroquets. On y offre des singes. On peut s’arrêter en des cabarets que décore un Orient de papier peint et où des patrons et des capitaines discutent. Il y a des boutiques d’engins de pêche et d’instruments de navigation. Le jour passe ainsi ; le soir tombe. Comment ne pas finir la journée par une bouillabaisse ?

Voici la nuit venue, Marseille s’allume. Dans les ruelles en pente qui montent du Vieux Port vers l’église des Accoules, les ruisseaux dévalent au milieu entre les pavés. Les réverbères éclairent mal l’ombre suspecte. Les filles aux hautes coiffures lustrées, que mord de ses longues dents le peigne d’écaille, écartent, d’un geste d’appel, le rideau d’andrinople qui voile leur réduit. La lampe brûle au chevet du lit bas. Des rires gras, des cris. Un ivrogne titube. Un matelot se rajuste en sifflotant. Il fait chaud, d’une odeur de chair, de bas parfums, d’alcool à bon marché. Bousculade, rixe... Le ruisseau coule au milieu de la rue sur les pavés. Rentrons.

Dans le Vieux Port étaient amarrés deux beaux yachts. Élégants, sveltes, ils s’allongeaient tout blancs en leur finesse aiguisée, vernis et cuivres luisants, dans l’attente des départs pour les rivages lumineux. Instruments dociles du plaisir marin, ils étaient là, immobiles dans un repos comme frémissant. Puis l’un d’eux a quitté le quai. Lentement, fièrement, il a traversé le Vieux Port. J’ai entendu le chant de sa sirène et il a disparu vers la haute mer. Je l’ai suivi d’un long regard de désir.

En quittant Marseille, avant de remonter vers l’automne, je suis allé jusqu’à Aigues-Mortes et aux Saintes-Maries de la Mer. A travers la Camargue aux herbages coupés d’étangs, j’ai gagné la petite ville que domine son église à mine de forteresse. Par une sorte de chemin de ronde que dentèlent des créneaux on arrive au sommet du chœur où est conservée la châsse des Saintes, venues de l’Orient, la châsse qui contient les reliques des trois Maries. C’est à Marie de Magdala que va la pensée et c’est elle dont l’image amoureuse et pénitente émeut le cœur. L’église est déserte. Autour d’elle le bourg continue son humble vie provençale. Lentement la mer s’avance, ronge le rivage plat et sablonneux...

La mer qui s’avance vers les Saintes-Maries s’est au contraire éloignée d’Aigues-Mortes ; il faut maintenant aller la chercher jusqu’au Grau-du-Roi. Jadis port, Aigues-Mortes ne mire plus ses hautes murailles et ses tours carrées que dans les eaux stagnantes des étangs et des marais qui l’entourent. Son intacte ceinture de pierre l’étreint et lui donne une stature héroïque et chevaleresque. Aigues-Mortes rêve au temps où elle a vu mettre à la voile pour l’Orient les galéasses des Croisés. L’ombre du Saint Roi Louis erre sur l’antique rempart, un lis à la main. Je l’y ai vue, comme j’ai senti passer près de moi, sur le vieux chemin de ronde des Saintes-Maries, celle de Marie de Magdala...

Le beau voyage est fini. Je pense à ce yacht blanc qui prenait la mer et qui allait, d’escales en escales, voguer vers l’Orient.

Voici quelques notes que je retrouve sur mon carnet :

... Au vieux mur, près de ma fenêtre, une immense vigne-vierge caille ses feuilles en sang, de plante martyrisée. Il y en a de presque noires comme d’anciennes blessures, d’autres jaunes de sanie et de pus, d’autres d’une pourpre fraîche, à croire qu’elles vont goutteler ; et la grande vigne sanguinolente et sarmenteuse pend avec des grâces de guirlandes ou étend ses bras de douloureuse écorchée ; elle se crucifie et agonise au mur de vieille pierre, en face d’un couchant d’or, clair et froid à travers les arbres, sur des prairies inondées qui s’étendent aurifiées et doucement mirantes.




... Plus tard, un oiseau a gémi dans l’ombre. Je ne le voyais pas et j’écoutais par la fenêtre ouverte son cri nocturne, très doux, un peu lourd, comme des gouttes opiacées tombant, une à une, sur un marbre qui aurait été mou. C’était je ne sais quoi d’ensommeillé, de lointain, ce roucoulement solitaire de bête qu’on imaginait autant velue qu’emplumée, osseuse et cartilagineuse, un peu sourde et presque aveugle.




Le ciel est gris et bas. Dans l’air moite les arbres sont de tous les jaunes comme si les feuilles exsudaient l’or de tous les soleils bus l’été par leur verdure et réapparus en leur décrépitude. Pas un souffle ; et ces feuilles se détachent d’elles-mêmes et tombent, indifférentes et superflues, lourdes de leur couleur dorée, peu à peu, dans l’heure stupéfaite de silence et de mélancolie.



 

Un vent brusque secoue les deux hêtres pourpres en face de la maison. Leurs feuilles de laque carminée se rebroussent, et les arbres rougeâtres ont, dans leur couleur vineuse et virulente, une colère, comme le reflet et le mouvement d’une colère. Chaque feuille qui tremble ajoute une délicatesse au murmure total qui s’enjolive, se cisèle, se termine en chantantes rumeurs d’abeilles. On entend le vent venir de très loin, du fond du bois ; puis sa masse aérienne se dédouble, s’éparpille ; il en reste un peu à chaque cime et elle finit au bout de quelque branche dans une feuille qui palpite. Le vent va vraiment d’arbre en arbre ; il a un toucher, il anime un feuillage ou une touffe. Tour à tour, vaste et précis, il a des minuties étonnantes et, parfois, un brin d’herbe, qui seul vacille, semble occuper toute sa force qui se fait méticuleuse...