Escales en Méditerranée/Escales

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Paris : Ernest Flammarion (p. 42-219).

ESCALES


La portière du wagon ouverte, je vois accourir deux matelots qui attendaient l’arrivée du train. Vêtus de toile blanche, cols bleus, bérets blancs, ils se précipitent sur nos valises. Je remarque leurs figures sympathiques, leur désinvolture, l’adresse de leurs mouvements. Avec eux nous sortons de la gare et la voiture nous emporte à travers Marseille. La nuit est douce et belle. La Cannebière flambe de tous les feux de ses cafés illuminés. Nous voici au Vieux Port. Le yacht est amarré à quai. Poignées de main, paroles, rires, cabines. L’odeur de cuir des valises se mêle à l’odeur du bord, cette indéfinissable odeur où se retrouvent celles des vernis, des huiles, des goudrons, cette odeur d’iode et de sel qui est comme l’haleine marine du voyage. Peu à peu les bruits de la ville se taisent. Silence. Parfois un craquement de boiserie et, sur le pont, le passage d’un pas si léger, si souple qu’on dirait le pas d’un pied nu.




Il faut dormir. On n’appareille que demain vers cinq heures. Je pense à ce yacht blanc que j’ai vu, il y a quinze ans, s’en aller vers la haute mer et que je suivais des yeux avec tant d’envie !




J’ai passé une partie de la matinée et l’après-midi à faire dans Marseille divers achats, de ces achats du dernier moment où, avant d’entreprendre un long voyage, on répare les oublis qu’a causés la fièvre du départ. Matinée et méridienne brûlantes, en ce Marseille de plein été où la lumière est éclatante sous un ciel durement bleu, en ce Marseille qui sent l’ail et la marée, en ce Marseille, comptoir de la Méditerranée et Porte de l’Orient, de cet Orient vers lequel je vais voguer d’escale en escale pendant de longues semaines, dans le bonheur ébloui d’un long désir enfin réalisé. Cette attente m’empêche de retrouver dans le Marseille d’aujourd’hui les impressions dues au Marseille de ma vingtième année. Depuis lors du temps a passé et bien des aspects du monde se sont révélés à mes yeux qui, alors, ignoraient tout. La belle Italie m’a laissé entrevoir ses trésors. À Venise mes pas ont foulé les dalles de la place Saint-Marc. J’ai déchiffré le labyrynthe de ses calli et de ses canaux ; j’ai abordé aux îles de sa Lagune et il m’a fallu m’arracher à son sortilège pour aller goûter les fières joies de Florence et les austères grandeurs de Rome. D’au delà des mers, la lointaine Amérique m’a appelé à elle. J’ai erré à New-York de « blocs » en « blocs » ; à Chicago, j’ai vu la neige tomber du ciel charbonneux ; à San-Francisco j’ai salué le printemps californien. Après avoir traversé l’étendue de l’Atlantique, j’ai franchi les vastes espaces terrestres qui le séparent du Pacifique. Au retour la Nouvelle-Orléans m’attendait, douce encore d’avoir été française, dans les boues de son delta. Mais, après tant de lieues et tant de milles parcourus, avec quelle joie j’ai vu briller dans la nuit marine les premiers feux qui annonçaient l’approche de la terre de France d’où je vais m’éloigner tout à l’heure avec l’avide curiosité des contrées nouvelles dont j’ai longtemps rêvé et dont le désir tourmentait mes songes vagabonds... Nous voici tous maintenant réunis à bord du yacht. Les oisifs massés sur le quai échangent leurs réflexions, ponctuées parfois d’un rire ou d’un juron. Les blancs matelots vont et viennent et gagnent leurs postes. Les amarres qu’on largue raclent la pierre chaude du quai. Le commandant est monté sur la passerelle. Le pilote a pris place à ses côtés. Des ordres brefs se mêlent à des sonneries. Le sifflet du quartier-maître cingle l’air. L’hélice donne ses premiers tours. Insensiblement le yacht se met en mouvement. Soudain la sirène lance son mugissement. On part. On est parti. Nous avançons lentement sur les eaux encombrées du Vieux Port. Peu à peu la pointe du Pharo et la vieille tour du Fort Saint-Jean se rapprochent de nous et semblent s’écarter l’une de l’autre. Entre elles un espace libre apparaît, d’un bleu qui se dore. C’est la haute mer. L’étrave coupe ses premières ondulations. Une vive brise me touche au visage. Il est six heures. La vitesse augmente ; le vent aussi. Nous dépassons le château d’If. Le roulis s’accentue. Le bleu du flot s’argente de brèves écumes autour des îles Pomègue et Ratonneau. Marseille a disparu : nous longeons la côte. Le yacht a mis le cap vers la Corse. Nous sommes en mer... Le plus beau, le plus chaud, le plus doux des crépuscules nous enveloppe peu à peu. Le vent est tombé. Le pavillon a été amené. Les feux de position s’allument, verts et rouges. Le yacht s’illumine. Les argenteries et les cristaux brillent sur la table de la salle à manger et la veste immaculée du stewart complète la virginité du linge. Nous sommes dans le pays des hommes vêtus de blanc. Il n’y manque que la blanche parure aérienne des voiliers ; le yacht la remplace par la blanche peinture de sa coque et de sa lisse, par le blanc vernis de ses cabines. Maintenant la nuit est tout à fait venue, la première nuit en mer, dans le silence des étendues désertes où vibre le frémissement sourd de l’hélice, sous la légère blancheur des draps, avec l’attente joyeuse du réveil. Tout dort, même le chien chinois roulé en boule soyeuse sur le divan du salon, même le beau perroquet jaune et bleu, une chaîne à la patte et l’œil rond comme un hublot, se balançant sur son perchoir, tout dort excepté l’infatigable et l’active hélice, excepté l’officier et les hommes de quart, excepté l’aiguille éternellement vacillante de la boussole dans son habitacle.




Je marche avec plaisir sur le pont. Ce matin, dès l’aube, j’ai entendu ruisseler l’eau dont on l’inondait pour le laver furieusement, car laver et astiquer sont les principales préoccupations du bord. Le bois, les cuivres y sont d’une propreté méticuleuse. Je m’en suis aperçu en rôdant dans ma nouvelle demeure marine, un beau yacht de 800 tonneaux où sont rassemblées toutes les conditions d’un luxueux confort. Les cabines, pourvues chacune de sa salle de bain, sont commodément et élégamment aménagées. Tout y est fixé, encastré, agencé, de façon à défier les surprises du roulis et du tangage, car, même dans la belle saison, la Méditerranée n’est pas sans caprices, sans humeurs et même sans colères. Aujourd’hui elle n’est que caresses sous un joyeux soleil qui chauffe la toile tendue des tentes. Elles abritent pour le moment à l’arrière un concile de fauteuils d’osier à coussins multicolores et de chaises longues paresseusement alanguies. Personne encore dans la salle à manger vide avec sa grande table en acajou massif, son dressoir où luisent des argenteries anglaises, ses fenêtres ouvertes où l’air fait palpiter des rideaux légers. Personne non plus dans le salon, avec ses meubles aux formes nettes, ses divans, ses bibliothèques bien fournies, ses tapis d’Orient, jetés çà et là, comme pour annoncer les beaux pays vers lesquels nous allons. Il y a aussi, dans un coin de la vaste pièce, tout ce qu’il faut pour écrire. Écrire à qui ? On se sent si délicieusement, si égoïstement détaché de tout. Écrire à qui, sinon à quelque Néréide, à quelque Princesse lointaine ? Et le message, qui le portera ? Quelque mouette obéissante, quelque dauphin bien stylé.

Je suis monté sur la passerelle. Un double escalier à rampe de cuivre y conduit. De là on domine tout l’avant du yacht et toute l’étendue de la mer. Là, veille l’officier de quart. De là partent les ordres et les sonneries qui dirigent et commandent la manœuvre. Là, sous son épaisse coupole de verre qui la protège et qu’éclaire, la nuit, une lampe électrique, s’arrondit la boussole, « le compas », comme l’on dit en langage de mer ; là vacille la sensibilité aimantée de son aiguille ; là, le timonnier tourne la roue qui régit le gouvernail. Derrière lui, adossées aux éléphantesques manches à air qui semblent faire escorte à la cheminée trapue est « la chambre des cartes ». Sur un pupitre est étalée, fixée par quatre punaises, celle de la route que nous suivons et qui nous conduira bientôt en vue de terre sur ce bel instrument de plaisir où tout est « ordre et beauté », comme dit Baudelaire en son Invitation au voyage, et qui cache en ses flancs harmonieusement allongés les puissants organes mécaniques qui sont les obscurs et brûlants génies de sa vogue et de sa vitesse.



Nous sommes à l’ancre dans la baie de Bonifacio, devant le petit quai que dominent la ville en échelons et sa grosse citadelle jaune. Le port ne contient que quelques barques et quelques voiliers. La baie, dont l’entrée étroite s’élargit pour former une espèce de lac aux eaux parfaitement calmes, est bordée de hautes murailles de rochers à pic, creusés d’anfractuosités bizarres, de grottes humides et sombres. C’est de ces profondeurs caverneuses de l’île napoléonienne qu’a dû sortir « l’Ogre de Corse ». Bonifacio est une bizarre petite ville. Ses étroites rues en pente rude sont pavées d’un cailloutis dur qui râpe les semelles. Les maisons sont en pierres massives, trapues. Quelques-unes s’ornent de portes aux linteaux grossièrement sculptés. L’aspect est mi-provençal, mi-italien, et plutôt rébarbatif. Les gens nous regardent passer avec indifférence, tandis que nous montons vers la citadelle dont la lourde masse orangée se carre sur le ciel bleu.  

Nous y voici parvenus à cette citadelle. A son pied s’étend une esplanade d’où l’on a une vaste vue de mer. Dans le lointain se profile la côte de Sardaigne. Tout l’air est rempli d’un soleil éclatant. Sur l’esplanade, il y a trois ou quatre arbres au maigre feuillage qui donnent un peu d’ombre. Un groupe de garçons et de fillettes s’y est réfugié. Trois d’entre elles sont affublées de grands voiles de mousseline blanche dont elles s’enveloppent la tête et qui les couvrent presque entièrement. Elles tiennent à la main, chacune, un bouquet de fleurs et s’avancent en minaudant avec des saluts cérémonieux. Les garçons leur répondent par des salamalecs pleins de gravité et de prétention. Ils tiennent aussi des fleurs à la main. Puis filles et garçons ayant fini leurs simagrées se prennent par le bras et se mettent à défiler d’un air pompeux et officiel en tournant autour des arbres. A quoi jouent-ils ? Au mariage, car le cortège est précédé par un gros bonhomme de sept à huit ans qui, la culotte trouée, imite admirablement le roulement du tambour. Un autre mioche manie un bâton deux fois haut comme lui. Celui-là représente évidemment le personnage du suisse. Notre présence ne les dérange pas et la noce enfantine continue à tourner au bruit du tambour, autour des arbres à feuillage maigre, sur l’esplanade ensoleillée que domine la grosse citadelle jaune.

Nous avons regagné le yacht à travers les étroites rues de Bonifacio, le long des maisons assombries. Avant de revenir à bord, nous avons fait une promenade dans la baie en longeant la haute muraille de rochers. L’eau était d’un calme profond, d’un bleu presque noir. Le canot y laissait un long sillage. Parfois nous aurions presque pu toucher les parois rocheuses. Il s’en exhalait une singulière odeur d’herbes marines, un étrange parfum salin.




Chacun sur le yacht commence à prendre ses habitudes et je sens les miennes se former rapidement. Déjà je connais bien ma cabine. Au salon, je sais le siège où je me plairai le mieux ; sur le pont, à l’arrière où ils sont rassemblés à l’ombre de la tente, je sais aussi le fauteuil où je m’étendrai le plus volontiers pour jouir du délicieux plaisir de ne rien faire, car je suis bien décidé à ne pas ouvrir un livre, à ne pas prendre une note, à me garder libre de tout soin autre que celui de voir, d’écouter, de respirer, d’accueillir toutes les rêveries que suggèrent à l’esprit la lumière, les couleurs, tout ce qui constitue le merveilleux spectacle de la mer. Surtout je m’interdis toute impatience d’arriver quelque part, cette hâte, cette attente d’autre chose qui, sous un fallacieux appât de nouveauté, détruisent le charme de l’heure présente. Que faut-il de plus pour qu’elle soit belle, que sa beauté ?




Le soleil se couche. Le sifflet du quartier-maître retentit. Le pavillon qui bat à l’arrière glisse et descend doucement. On « amène les couleurs ». Les flammes qui flottent au sommet des mâts s’abaissent. Le crépuscule vient. Les feux s’allument. La nuit est lumineusement étoilée. Dans l’ombre légère et comme transparente s’élève une voix qui dit : « Oui, voilà comment il comprend la navigation !... Tous les ans, il invite quelques amis sur son yacht. On le charge de caisses de champagne et de porto, et on y joue au poker, du matin au soir. L’année dernière, ils sont allés aux îles du Cap-Vert et, de toute la croisière, personne n’a mis une fois le pied sur le pont. Au bout d’un mois, ils se sont retrouvés à Marseille comme ils en étaient partis, c’est-à-dire autour de la table de jeu. M... perdait quatre cent mille francs et il ne restait plus une bouteille ! »




C’est par mer qu’il faut arriver à Naples pour qu’elle vous offre dans un seul regard le spectacle de sa beauté, pour qu’on la découvre tout entière en sa gloire entre les versants de son Vésuve et les pentes de son Pausilippe, allongée sur son rivage et étagée sur ses collines dans la lumière où elle semble être sous le regard des dieux. Ce n’est pas ainsi que je l’ai vue pour la première fois, quand j’y arrivai en venant de Rome où j’avais goûté les nobles charmes du printemps romain. Le printemps napolitain me montra une figure revêche. Du ciel tiède et gris tombaient de furieuses averses. L’eau ruisselait sur les larges dalles des rues que la pluie d’ailleurs n’avait pas dépeuplées et où se pressait une foule sans pittoresque. Que cette Naples pluvieuse ressemblait donc peu à la Naples éclatante et romantique que j’avais imaginée ! Heureusement qu’un beau soleil vint bientôt dissiper cette fâcheuse intempérie et je garde bon souvenir de ce premier séjour napolitain, souvenir que je suis prêt à enrichir de nouvelles impressions. Demain je saluerai le visage marin de cette fille de la Grèce qui fit les délices des Romains et où résonne dans l’air sacré la voix immortelle de Virgile.

En attendant, des images napolitaines animent mon demi-sommeil. J’y vois se dresser des groupes de statues, des files de figurines, s’y dérouler des fresques mythologiques. Dans le bronze, le marbre ou le stuc, revivent des dieux et des déesses, des satyres et des danseuses, des empereurs et des philosophes, maints objets de toute sorte, témoins de l’antique vie quotidienne qu’ont rendus au jour Pompéi la Désensevelie et Herculanum la Souterraine, trésors inestimables de l’admirable Museo Nazionale, aussi bien que l’humble grafitto gravé sur le mur par un passant et l’enseigne d’un lupanar, et ces images ramènent à ma mémoire le souvenir d’une journée et d’une soirée passées dans les ruines magiques de l’illustre petite cité vésuvienne.

Tous les détails m’en reviennent à l’esprit et il me semble que cette heure enfuie est redevenue présente. Je ne suis plus enfermé entre les parois d’une cabine, mais je suis assis à la table en plein air d’une auberge campanienne. La nuit est douce et belle. Les étoiles brillent au ciel dans le tendre silence nocturne. Sur la nappe, des fruits se gonflent auprès de la fiasque qui est elle-même un fruit. Parfois un sourd grondement nous fait lever les yeux. Le Vésuve nous rappelle qu’il est le maître capricieux de cette terre heureuse et l’arbitre de ses destinées. Il peut la faire frémir en ses profondeurs ou la consumer sous une pluie de feu, mais aujourd’hui il est sans colère, le vieux volcan ! A peine un peu de fumée s’échappe de son cratère et son sourd grondement est comme paterne. Nous ne pouvons nous empêcher de le considérer avec amitié et reconnaissance. N’est-ce pas lui qui, sous ses cendres, nous a conservé cette Pompéi que nous venons de parcourir et qui est le point du monde où l’on retrouve le mieux ce que fut le décor familier et public de la vie antique ? Il est là, sinon intact, du moins aisé à reconstituer. Il n’y faut ni grand effort d’imagination, ni grand usage d’érudition. La petite cité campanienne renait facilement à nos yeux.

Sa porte franchie, elle se propose à nous. Nous pouvons la parcourir tout entière. Déserte, elle est vivante. Nous pouvons suivre ses rues où, dans la dalle, se creuse encore l’ornière tracée par les roues. Nous pouvons hésiter à ses carrefours, nous arrêter dans son forum, visiter ses thermes, pénétrer dans ses temples, rêver devant ses tombeaux, boire à ses fontaines. De l’une d’elles, de la bouche d’un masque, coule encore une onde limpide ! Entrons dans ses maisons qu’embellissent encore de fraîches peintures. Voici l’atelier d’un potier ; voici la boutique d’un marchand de vin, les amphores y sont toujours à la même place. Ici demeurait un magistrat ; là logeait un rhéteur. La mosaïque du seuil nous dit encore « Salve » ou nous crie « Cave canem ». Mais le croc et l’aboi du chien ne sont plus à craindre. Un silence profond règne en ces lieux, que seul rompt la pioche d’un ouvrier ou le pas d’un gardien. D’ailleurs nulle tristesse ne s’exhale de cette solitude. Pompéi semble attendre la reprise de son antique existence interrompue. Elle semble plus abandonnée que détruite, et nous aussi nous nous éloignerons d’elle. Ne sommes-nous pas des voyageurs, passants d’une heure, d’un jour, passants d’une vie ?




J’ai revu Naples avec plaisir, mais nous n’y resterons pas longtemps, car la chaleur y est extrême et un torride soleil d’été chauffe l’eau du port où nous sommes ancrés et où s’ébat autour du yacht une marmaille criarde et ruisselante qui, des barques où elle gesticule, sollicite, avec des mimiques imagées, la pièce d’argent ou de cuivre qu’on lui jette et qu’elle rattrape en plongeant. Cependant comment être à Naples sans aller faire visite aux boutiques où l’on vend de l’écaille et du corail ? Ne faut-il pas se pourvoir au moins de quelques breloques cornues contre le mauvais sort, en ce pays de la jettatura ? Et puis comment résister à l’appel des beaux bronzes antiques du Musée qui, des retraites souterraines d’où on les a tirés, semblent avoir conservé la sombre couleur de l’Erèbe et dont la chair de métal a des reflets luisants comme si elle avait été baignée dans les eaux infernales du Styx ? Nous voici donc, errant dans la poussière des rues de Naples. Malgré les larges percées qu’on y a opérées les vieux quartiers offrent encore des aspects pittoresques. Aux jeux de la lumière les antiques et sordides masures se transforment et prennent des airs de fête, toutes pavoisées et empourprées de loques et de haillons. A l’angle de deux rues on fait cercle autour de chanteurs ambulants. Plus loin c’est un marché avec ses étalages de légumes et de fruits. Dans cette ruelle, des ménagères s’activent auprès des cuisines en plein vent, ce qui est une façon de parler, car pas un souffle n’anime l’atmosphère brûlante. Où trouver un peu de fraîcheur ? Entrons à Santa-Chiara qui garde les tombeaux des rois d’Anjou, à San-Domenico qui abrite ceux des rois d’Aragon, au Duomo où repose dans sa riche chapelle la fiole légendaire qui contient le sang miraculeux de saint Janvier. Il fait meilleur dans cette ombre que sur les dalles piétinées de la longue et populeuse rue de Tolède, mais il fera meilleur encore dans les salles obscures de l’Aquarium. Ses grands tableaux de verre et d’eau nous offriront des images vivantes du mystérieux monde sous-marin au-dessus duquel le beau yacht qui nous porte fièrement est semblable à quelque monstre élégant et docile qui en aurait émergé pour se mettre au service du plaisir des hommes de la terre.




Je suis monté jusqu’à la Chartreuse de San-Martino. Une vieillie « carozella » m’y a mené par de rudes chemins. En route, en ce faubourg qu’habite une populace misérable, on croise de singulières figures, brigands de carrefour et madones de ruisseau. Ce qui m’attire là-haut, c’est moins le petit musée et sa grande crèche aux mille personnages de Noël peinturlurés, c’est moins l’étonnante voiture où Garibaldi fit son entrée triomphale à Naples, que le beau cloître de la Chartreuse aux arcades régulières où, sur la balustrade qui entoure le préau, sont sculptées dans le marbre deux têtes de mort. L’artiste les a, l’une et l’autre, pour qu’elles proclament, par leur pompeux décharnement, la vanité et le néant de toute gloire, parées de dérisoires couronnes de laurier. Je les ai retrouvées telles que je les avait déjà vues, ironiques sous leurs vains atours d’immortalité. Le soleil les caressait de ses rayons. J’ai posé la main sur leur tiédeur morte. Mais ne sommes-nous pas ici au pays de la vie ? N’est-ce pas à vivre que toute l’âme napolitaine emploie toutes ses forces ? La vie, à force de l’aimer terrestre, ces vivants la désirent par surcroît éternelle et cherchent à s’en assurer l’éternité jusque par l’entremise de superstitions propices et de fétichismes favorables. Imitons-les un instant. Détournons-nous de ces emblèmes funèbres. Allons vers ce balcon suspendu sur le vide. Penchons-nous, regardons et écoutons. A nos pieds et à nos yeux, Naples est là, et d’elle, s’élève une immense rumeur, faite de mille bruits, à la fois distincts et confus. Cela respire, cela murmure, cela crie, cela chante, cela se tait et se recueille un instant, puis la rumeur reprend, s’étend, monte, traversée des branles de cloches ou déchirée du gémissement de quelque sirène de navire où nous reconnaissons déjà l’appel du départ. Demain, sans doute, nous aurons quitté Naples la laissant à sa joie d’être belle et de vivre, malgré les frémissements souterrains de son sol instable et la fumante menace de son Vésuve.




Le yacht a quitté l’ancrage du port de Naples pour aller se poster à Sorrente. Ici l’air est moins brûlant. Le soir a été doux et tendre comme une élégie de Lamartine. Du bord, on entend la chanson des mandolines et l’on respire de fines odeurs de feuilles et de fleurs. Je pense au récit que m’a fait mon ami B... d’un séjour à Sorrente chez la Princesse G... Avec sa corpulence de déménageur, sa dégaine de grenadier, son teint de couperose, décolletée jusque au nombril, des colliers de perles jusqu’au ventre, les « cheveux épars » le soir, à la lueur des torches, elle dansait des tarentelles, avec accompagnement de mandolines et de guitares. A cette époque, B... s’occupait beaucoup d’un certain brigand napolitain appelé Avitabile dont les féroces exploits l’enchantaient. Ayant fait prisonnier un de ses ennemis, il lui ordonne de sauter du sommet d’un haut rocher dans la mer. Par miracle, l’homme arrive en bas sans se rompre les os. On le ramène devant Avitabile qui, froidement, lui dit : « Recommence » et comme le malheureux demandait grâce : « Recommence, lui répondit le brigand, de quoi te plains-tu ? Je te donne une nouvelle chance. »




Nous voici en mer de nouveau. Nous ne ferons qu’apercevoir Amalfi et Salerne, mais la vedette nous débarquera à Pestum. Notre dernière journée de Sorrente, nous l’avons passée dans un bois d’orangers, un bois « loué » pour quelques lires avec le droit d’y cueillir ce que nous voudrions. Sous l’épais et métallique feuillage des orangers l’ombre odorante et chaude s’éclairait des lumineux fruits d’or qui semblaient, dans le silence du lieu, célébrer la fête apollonienne de quelque dieu invisible.




Je commence à connaître quelques figures de l’équipage, figures honnêtes, rudes ou fines, de Bretons ou de Provençaux. J’aime les voir passer sur le pont, agiles et silencieux, bien « à leur affaire », qu’ils exécutent une manœuvre ou se livrent à quelque nettoyage. Le lavage, le récurage, l’astiquage tiennent une grande place dans la vie du bord. Des matelots, j’en connais surtout deux, ceux qui, avec le mécanicien, embarquent dans la vedette quand on va à terre, tandis que c’est le canot qui y mène l’important personnage, chargé de veiller aux provisions. De la passerelle, je m’amuse souvent à regarder, devant l’escalier qui descend au poste d’équipage, les matelots, aux heures de loisir, jouer aux cartes ou pousser les pions sur le damier.




Cette belle côte campanienne que nous longeons, je l’ai suivie, quand, à un précédent voyage, j’allai de Naples à Salerne par la route en corniche qui sinue entre le rocher et la mer. Le sol dur sonnait aux sabots de l’attelage du vieux landau qui nous conduisait de Castellamare à Positano, de Positano à Prajano, de Prajano à Concha-Marine et à Amalfi. Amalfi, fille du rocher, s’y suspend, y accroche ses maisons, ses terrasses, ses treilles, ses cyprès, son couvent dei Capucini, moitié monastère, moitié auberge. La chapelle était à côté de la salle à manger et on voyait le prêtre la traverser avec ses ornements sacerdotaux pour aller dire sa messe ou après l’avoir dite.

J’ai dit que, cette année-là, le printemps était un printemps capricieux. D’Amalfi à Salerne de furieuses averses nous escortèrent et ce fut sous un ciel tiède et gris que nous gagnâmes Pestum. Une enceinte encore visible, trois temples en ruine, c’est tout ce qui reste de l’antique Poseidonia, dont les roseraies célèbres furent chantées par les poètes et cependant Pestum en sa solitude fiévreuse est toujours un lieu de beauté. On y pénètre par la Porte de la Sirène. Ce fut elle qui nous conduisit vers le temple paternel car c’est à Neptune qu’est dédié le plus illustre des sanctuaires de Pestum. A côté s’élève celui de Cérès. Le troisième est voué à des divinités dont on ne sait plus les noms. Tous trois sont d’une harmonie divine et d’une couleur de miel et d’ambre. Autour d’eux pousse l’acanthe. Je suis resté longtemps à les regarder. Un vol fatidique de corneilles tourbillonnait dans le ciel gris, y traçant des cercles auguraux. Puis quelques gouttes d’eau sont tombées. Étaient-ce les « larmes des choses » dont parle Virgile ? Je les ai reçues dans mes mains pieusement jointes et j’en ai fait une libation au silence, à la solitude et à la beauté. Les dieux favorables m’ont exaucé et je vais revoir Pestum par le plus beau jour d’un bel été...




Le yacht a stoppé et l’on arme le canot. Nous sommes à quelques centaines de mètres de la côte qui, là, est basse. La vaste plaine marécageuse et plate s’étend doucement jusqu’à la mer. Nous sommes juste en face des temples. En pleine lumière, ils se détachent sur la ligne des montagnes qui ferment l’horizon. L’impression qu’ils donnent est fort différente de celle que l’on en reçoit en les approchant par terre. Ils ne causent pas la même surprise que quand on se trouve soudain devant eux comme s’ils venaient de surgir, du fait de quelques magiques incantations. Vus de loin ils ont leur place dans le paysage. Ils nous y attendent. Ils nous y appellent. Allons vers eux. Les avirons frappent l’eau calme et si peu profonde que le canot ne peut atteindre le rivage. Nous en sommes à petite distance sans qu’il soit possible d’aborder. Heureusement les matelots nous éviteront le bain de pied en perspective. Haut troussés, jambes nues, ils nous prennent sur leurs épaules robustes et nous déposent sur la plage. Elle est de gros sable et monte en pente douce, si bien que, du point en contre-bas où nous nous trouvons, les temples ont disparu. Devant nous s’élève une crête herbue vers laquelle nous nous dirigeons sous un soleil brûlant.

La marche est pénible sur ce terrain broussailleux. Il y pousse toutes sortes de plantes, entremêlées de ronces piquantes où bourdonne un concert d’insectes, ivres de chaleur et de soleil. Assez proches, mais sans aucun sentier pour parvenir jusqu’à eux, les temples ont reparu et se dressent en leur beauté harmonieuse et puissante. Nous avançons sur un sol inégal d’où s’exhale une chaude odeur marécageuse. La fièvre doit rôder dans cet air immobile et ardemment silencieux. Bientôt nous rencontrons des pierrailles éparses, des fragments de marbre, provenant de l’enceinte qui entourait l’antique Poseidonia, en grande partie intacte encore où nous distinguons l’emplacement d’une porte. Celle-là, opposée à la Porte de la Sirène, c’est la Porte de la Mer. Les deux autres s’appelaient la Porte de la Justice et la Porte Dorée. De cette Porte de la Mer part la trace d’une chaussée. Sur la gauche on aperçoit le temple de Cérès, sur la droite la Basilique et le temple de Neptune.

Nous sommes allés tour à tour vers chacun d’eux. J’ai revu avec une grave émotion leurs nobles colonnes et leurs nobles proportions, leur beauté à la fois, si l’on peut dire, mathématique et poétique, leur matière comme vivante, que le temps a royalement parachevée, que la lumière a dorée et où se sont incrustées de fines pétrifications de joncs et d’algues, leur matière à la fois apollonienne et neptunienne, solaire et marine, qui a gardé la couleur des épis et des grèves. Ils sont les trois strophes de l’hymne que chante Pestum et où s’unissent les noms divins de Cérès et de Neptune. Quand on en a entendu l’harmonie le souvenir en garde à jamais le triple écho où se perpétue la voix immortelle qui, partie des rivages de la Grèce, vibre encore dans les champs de la Campanie. Pour mieux l’écouter, nous nous sommes assis à l’ombre dorique des hautes colonnes. Sur la pierre chaude couraient de vifs lézards qui, sortis des fissures des blocs disjoints, y disparaissaient à la moindre alerte. Autour de nous des abeilles bourdonnaient dans l’air sonore. A nos pieds des acanthes recourbaient leurs feuilles puissantes. Seules manquaient les roses du poète. Nous ne pouvions dire comme lui :

Vidi pestano gaudere rosaria cultu

Nous avons repassé la Porte de la Mer. Nos matelots nous ont aidés gaiement à regagner le canot.




La nuit est si belle, si doucement tiède, que je n’ai pu me résoudre à m’enfermer dans ma cabine. Le yacht file sur une mer immobile. Le bruit sourd des machines est merveilleusement égal et régulier. Peu à peu, tout le monde est descendu se coucher. Est-ce à cause de l’hommage que nous sommes allés lui rendre, Neptune nous est, ce soir, particulièrement favorable ? Puisse Vulcain nous favoriser également, car nous passerons, cette nuit, devant l’île Stromboli qui est un des autels de ce dieu volcanique et souterrain ! Du moelleux fauteuil où je suis étendu à l’arrière je regarde le ciel étoilé en laissant passer les heures en une paresseuse rêverie. Plus que partout, en mer, le temps est une convention. Il semble que nous ne participons pas à sa fuite. On vit en dehors de lui. Cependant j’ai regardé ma montre. Au cadran j’ai vu que nous devions approcher du Stromboli et je suis monté sur la passerelle.

J’ai devant moi toute la mer et toute la nuit, une mer suavement ténébreuse, une nuit lointainement transparente. Assis derrière lui je regarde la silhouette du timonnier debout sur l’horizon nocturne où, à un moment, il me semble apercevoir une vague rougeur. Ce n’est pas un feu de navire. La rougeur est intermittente, tantôt plus faible, tantôt plus forte. Elle est animée, mais elle est fixe, et cependant, peu à peu, elle devient plus distincte, plus vive, plus aiguë. Nous sommes en vue du Stromboli et son volcan est en activité. Comme Neptune nous a été propice, Vulcain nous favorise.

Le Stromboli s’élève de la mer en pentes assez abruptes et sur ces pentes glissent d’ardentes coulées de lave. Le cône qui les répand est visible. Tour à tour, il s’empourpre et s’éteint. Les coulées se divisent en méandres de feu. C’est une éruption veineuse, pourrait-on dire, qui se ramifie en traînées de rouges différents, les uns vifs, les autres plus sombres, tout cela n’a rien d’effrayant et, de loin, ces substances éruptives ont un aspect plus décoratif que malfaisant. C’est un spectacle auquel on s’intéresse, une sorte de jeu lumineux et igné qui finit par exercer une fascination égoïste. Cela fait bien au fond de la belle nuit douce qui commence à pâlir aux approches de l’aube.



Sicile ! A ce nom s’évoquent des bergers et des brigands, les idylles de Théocrite et les exploits de la Main Noire, les embuscades aux défilés de la montagne et ces « bords siciliens » que chante Mallarmé dans l’Après-Midi d’un Faune. Puis ce sont les temps de la domination sarrazine et de la conquête normande et angevine, beaux princes arabes, rudes cavaliers, turbans à coiffes de mailles et à aigrettes, heaumes à visières grillagées et à cimiers héraldiques, Toisons d’or des vices-rois d’Espagne, tout le passé dont l’île à trois pointes a gardé des temples, des cathédrales ornées de mosaïques, des palais et des jardins, tout le passé où semblent résonner encore le chant du muezzin et le cantique du moine, les refrains d’amour de beaux gentilshommes et la flûte pastorale des pâtres qu’accompagnent les violons dont Adraste divertit sa belle pendant qu’elle pose devant ses pinceaux, grâce aux stratagèmes de l’esclave Hali. Et il me semble entendre la vive et forte prose de Molière, célébrer les ruses des amants et berner les barbons, fussent-ils de Paris ou de Messine.




Du port de Palerme où nous sommes à l’ancre, je vois le long d’un quai de belles façades de palais. A droite le Monte Pellegrino domine la ville dont nous avons fait une rapide visite. Palerme a pour centre son carrefour les Quattro Canti où se croisent les deux grandes voies qui le traversent et que décorent aux quatre coins des motifs architecturaux et des statues, de ces statues à l’italienne qui sont toutes, gestes éloquents et draperies volantes. Cela va bien avec l’animation et le mouvement de ce carrefour, mais la foule palermitaine n’est pas la foule napolitaine. Le Sicilien n’a pas la loquacité du Napolitain. Où deux passants à Naples s’aborderaient avec véhémence, à Palerme ils se contentent de se reconnaître par un signe de la main ou même par une simple moue des lèvres ou par un simple clignement des paupières. Néanmoins, malgré cette réserve qui donne à la rue de Palerme un certain aspect de bonne tenue, nous gagnons avec plaisir la cathédrale, l’Assunta. Les tombeaux des rois abritent sous leur baldaquins les magnifiques sarcophages de porphyre où reposent les cendres royales. Le lieu a de la grandeur, mais il nous faut aller voir les curieux dômes orientaux de l’antique église normande San Giovanni degli Eremiti et son charmant cloître, entrer un instant à la Martorana, et au Palais Royal, monter à la Chapelle Palatine.  

Ses mosaïques en font la beauté, mais à cette beauté je ne suis pas extrêmement sensible. La mosaïque n’a pas pour moi le charme de la fresque. Au mur, elle s’applique sans s’y incorporer ; elle le revêt d’un éclat d’émail et l’anime de personnages d’orfèvrerie. C’est un art d’insectes, un art patient. Ses couleurs ont les reflets métalliques du corselet des scarabées, des luisants de carapaces. Les figures n’ont que des formes et sont rarement humanisées par l’expression. Leur hiératisme les maintient hors de l’action à laquelle elles participent, de la scène qu’elles représentent. Elles attirent les yeux, mais ne parlent pas à l’âme. On n’a pas avec elles l’intime conversation à laquelle se prêtent les fresques, souvent si émouvantes en leurs expressions, si touchantes en leur vétusté et leur décrépitude. La mosaïque, elle, demeure hautaine et nous offre les images d’un monde immuable où le pathétique divin semble réglé par des protocoles de cour. Rarement les maîtres mosaïstes s’en sont affranchis. Seules quelques Vierges, de la coupole, d’où elles nous regardent de leurs immenses yeux, s’inclinent jusqu’à nous. Je pense à celles qui, à Murano, à Torcello, semblent frémir, en leur hiératisme attendri, de toutes les fièvres de la Lagune. Ceci dit, les mosaïques de la Chapelle Palatine sont fort belles et emplissent toute la longue nef de leur miroitement sacré.

Nous sommes allés finir la journée dans les jardins du Palais d’Orléans. Le long d’un mur montaient de puissants plants de daturas. Leurs fleurs, toutes bourdonnantes d’abeilles acharnées à leurs sucs odorants, répandaient un parfum si fort, si profond, si voluptueux que l’air vénéneux était tout saturé de leur poison. Nous avons voulu emporter avec nous quelques-unes de ces grandes fleurs. A peine cueillies elles sont devenues molles, fanées, mortes en leurs robes de sorcières exorcisées.




En voiture à Monreale. On traverse d’abord un long faubourg populeux, sans grand caractère, où des polissons en guenilles nous saluent de leurs cris et de leurs gambades, puis bientôt la route commence à s’élever en lacets. De belles verdures, de frais jardins la bordent, des villas pittoresques et baroques. Çà et là, le long du chemin, des fontaines coulent en des bassins d’un curieux style rococo. L’air est doux et tiède, un air un peu las, un peu langoureux, un air de fin de belle journée, tout chargé d’un parfum d’orangers en fleurs. La route débouche sur la principale place de la petite ville et soudain on se trouve en face de la cathédrale.

Ses lourdes portes de bronze sont ouvertes et nous pénétrons dans l’immense vaisseau. Des mosaïques en couvrent les parois et sa concavité forme une espèce de grotte merveilleuse, à la fois étincelante et sombre, toute luisante de vieux ors, hantée de personnages hiératiques. La vaste nef est à peu près déserte. Parfois on y distingue l’écho d’un pas, d’une voix, puis le solitaire silence retombe. En passant auprès d’une petite porte pratiquée dans l’épaisseur des murs, je la pousse du doigt. Elle s’ouvre docilement et mystérieusement sur un cloître. Il n’est pas grand, mais il est exquis de proportions, et d’un pittoresque barbare et délicieux avec ses colonnes sarrazines incrustées de parcelles de mosaïques. Dans le préau, des fleurs croissent en un désordre charmant. Quelques piliers sont élégamment enguirlandés. A un angle, au milieu d’une vasque de marbre, s’élève isolée, inutile, une colonne torse. Elle ne soutient rien. Pourquoi est-elle là ? Dans la vasque tarie, figure-t-elle le jet de l’eau absente ? Elle a on ne sait quoi d’énigmatique que nous serions restés longtemps à contempler si nous ne nous étions pas aperçus que le cloître donne sur une terrasse d’où l’on découvre une vue admirable sur la Conque d’Or, sur Palerme, sur la mer. C’est à l’heure où nous sommes, heure de paix déjà presque crépusculaire, de lumière affaiblie et de parfums lointains, qu’il faut venir s’accouder sur l’antique rampe de pierre, au-dessus de ces jardins étagés, de cette plaine harmonieuse et odorante, de cette mer limpide et bleue qui se perd dans un horizon de paradis...




Comme la mer est calme ! Palerme décroît derrière nous dans la nuit qu’elle illumine de ses feux scintillants. Je pense au long faubourg, à la montée vers Monreale, à sa cathédrale, à son cloître étroit, à sa terrasse fleurie et crépusculaire. Le yacht a levé l’ancre après le dîner. De l’avant, je regardais la manœuvre. La longue chaîne s’enroulait au cabestan à vapeur et rentrait peu à peu dans les écubiers. L’ancre est apparue, énorme, ruisselante, couverte d’algues suspendues. Nous voguons maintenant sur des flots aux ondulations insensibles et cependant nous allons vers Charybde et Scylla !



 

Nous voici devant Taormina. A gauche l’Etna dresse ses masses verdoyantes que couronne son cratère muet et qui ne jette « ni feu, ni flamme ». Du calme petit port sicilien une voiture va nous conduire aux ruines du théâtre antique. La route monte en lacets sous un soleil brûlant. Des haies de cactus la bordent, toutes fleuries de géraniums d’un rouge éclatant, même à travers la poussière qui les couvre. On croise des carrioles turbulentes et des cavaliers dont quelques-uns, de mine assez farouche, portent des fusils en bandoulière. Ce ne sont pas des brigands comme on pourrait le croire, mais des bourgeois tranquilles et de tranquilles cutivateurs. S’ils ont droit au port d’armes c’est parce qu’ils sont d’honnêtes gens, mais cela prouve que le pays n’offre pas sur les routes une parfaite sécurité. « Securo ma non securissimo », ainsi que le disait, raconte-t-on, à un voyageur un peu inquiet, un brigadier de carabiniers, interrogé sur la sécurité de la région. Quoi qu’il en soit, nous sommes arrivés sans encombre à la petite ville de Taormina, dominée par son antique château.

Le théâtre est tout près de l’hôtel des touristes, car Taormina est un lieu qu’ils fréquentent volontiers. Cependant quand nous pénétrons dans l’enceinte du théâtre, personne ne nous y a précédés. L’antique et noble ruine est à nous seuls, avec sa scène très reconnaissable, ses gradins, son décor architectural suffisamment bien conservé, malgré les ravages du temps. Tout ce qui y fut revêtement de marbre, statues, ornements a disparu, mais on reconstitue aisément la structure de l’édifice. Sa beauté est faite de souvenirs et de réalité. Là, évoluèrent, parmi les chœurs, les héros et les héroïnes de la Tragédie grecque, orgueilleusement et pathétiquement courbés sous le poids de la fatalité ; là, la voix des dieux se mêla à la voix des hommes ; là, des gestes éloquents implorèrent ou menacèrent ; là, coulèrent le sang et les larmes ; là, retentirent les strophes harmonieuses et les véhémentes apostrophes ; là, apparurent les vivantes images de la douleur et de l’amour aux yeux des spectateurs qui se pressaient sur ces gradins où nous sommes assis devant l’admirable paysage de montagne et de mer qui développe sa lointaine splendeur sous un ciel merveilleusement pur ; là, frémirent des milliers de cœurs en voyant se dérouler sous leurs yeux de tragiques destinées qui étaient l’exaltation lyrique de leurs humbles vies. Là, sur cette scène en ruine dont les pierres disjointes parsèment l’herbe, la Poésie posa son pied nu et l’on y sent encore errer, dans la divine lumière qui semble faite de sa présence invisible, le souvenir de son visage immortel. Une tragédie se joue encore sur le théâtre de Taormina : celle du silence dans la solitude...




Nous naviguons maintenant sur la mer Ionienne en longeant la côte d’assez près. Peu à peu les hautes pentes de l’Etna se sont éloignées. Nous avons passé Catane et nous ne nous arrêterons pas à Syracuse. Je ne tremperai pas mes mains dans l’eau de la Fontaine d’Aréthuse ; je ne verrai pas croître à l’entour les papyrus aux tiges rigides et aux houppes cotonneuses. Aux Latomies je ne confierai aucun secret à « l’oreille de Denys » et je n’en entendrai pas l’écho ; je ne remonterai pas le cours herbeux de l’Anapo ; je ne me pencherai pas sur la source bleue qui pleure encore les larmes que versa la Nymphe Cyané, quand Pluton eut enlevé Proserpine et en fit la reine taciturne de son royaume souterrain. Certes, j’ai quelque regret à ne pas aborder à ces lieux illustres, mais je ne suis pas de ces voyageurs dont la curiosité est si avide et si insatiable qu’elle les rend moroses quand ils n’ont pu la satisfaire entièrement. Ils en veulent à ce qu’ils voient de ce qu’ils ne verront pas. Pour ma part je n’éprouve pas ce sentiment. Je me contente de ce que m’offrent les circonstances. Cela me semble déjà une si merveilleuse fortune de n’être plus assis à ma table, la plume à la main, devant mon encrier, que je remercie les dieux de la faveur qu’ils me font. Demain à Agrigente n’irai-je pas leur rendre hommage dans leurs temples ? Dans quelques jours ne foulerai-je pas le sol de la Grèce et ne verrai-je pas, vers le ciel de l’Hellade, s’élever sur le rocher de l’Acropole les marbres du Parthénon !




En mer, le véritable caractère des amis qu’on y a pour compagnons apparaît vite en ses traits les plus nuancés. Isolé des contraintes et des influences de la vie habituelle, séparé de ses occupations on y devient plus complètement soi-même. Aussi une croisière de quelque durée peut-elle être une dangereuse expérience d’amitié. C’est une chance à-courir. Je l’ai acceptée sans appréhension et j’ai eu raison.




Je suis allé m’asseoir, non loin du perchoir où se balance le beau perroquet du bord. Agrippé de ses griffes à son bâton ou se livrant parfois, la tête en bas, à de savantes et audacieuses acrobaties, il semble se trouver fort bien du voyage et témoigne d’un magnifique appétit. Autour de lui s’éparpillent les graines et les coques qu’il brise de son bec crochu qui dépèce volontiers aussi les fruits qu’on lui présente ou le sucre qu’on lui propose. D’ailleurs, il se sent un personnage. Il est entouré d’une véritable cour. Les matelots, les stewarts, les femmes de chambre viennent lui faire leurs civilités. Parfois même le cuisinier lui rend visite. L’oiseau le regarde de son oeil rond. Il ne redoute ni la broche ni la casserole. Souvent il étire une patte et ébouriffe ses plumes, mais il semble fort satisfait de sa vie marine. N’est-elle pas conforme à une sorte de tradition ? Combien de ses congénères n’ont-ils pas traversé les mers, rapportés en souvenir des contrées lointaines et qui finirent empaillés, entre deux coquillages exotiques, dans quelque petit port de Normandie ou de Bretagne, sur la cheminée de l’humble logis ou de la chaumière rustique devant laquelle se réchauffe les mains ou fume sa pipe quelque matelot ayant terminé son inscription ou quelque capitaine au long cours en retraite ? Ne fût-ce pas un de ces volatiles que célébra le grand Flaubert dans Un cœur simple et qu’il rendit aussi immortel que le perroquet que Daniel De Foë a posé sur l’épaule de son Robinson Crusoé ? Pendant que je songe ainsi, le nôtre descend avec précaution le long de la hampe de son perchoir, comme s’il exécutait une manœuvre du haut du mât qui, sur les anciens voiliers, s’appelait le cakatoës ou le cacatois, parce qu’il se gréait au-dessus du mât du perroquet.




Il me revient une histoire que m’a contée M. de F... Il y a à Londres beaucoup d’amateurs de perroquets, sans doute en souvenir de Robinson Crusoë, lecture d’enfance de toute petite Anglaise ou de tout petit Anglais. A certains jours, ces amateurs se réunissent à des dîners où ils amènent leurs favoris qui prennent part au repas. On leur sert leurs friandises préférées. Le dîner fini, on fait silence et on laisse alors les perroquets parler entre eux.




C’est un pauvre port peu fréquenté que Porto-Empedocle, mais c’est de là qu’on va à Girgenti qui fut l’antique Agrigente. Un vieux landau délabré, attelé de deux maigres chevaux nous y conduira. Sur le siège nous laissons grimper par complaisance une espèce de guide qu’il nous a été impossible de congédier, car il ne sait pas un mot de français. Il a, d’ailleurs, une figure patibulaire, d’un aspect famélique. Comment empêcher ce pauvre diable de Sicilien de gagner quelques lires en ne nous servant à rien ? La voiture gravit une route pierreuse, à travers une région dénudée. De la mer, cette côte de Sicile se montrait à nous en sa rude pauvreté. De hautes falaises jaunâtres plongeaient leur base dans le flot d’un bleu dur. Terre et rocher sont d’une teinte sulfureuse. Le soufre est, en effet, le principal produit du pays. De temps à autre le guide improvisé se retourne et nous adresse quelques mots incompréhensibles. Au loin Girgenti se hausse sur sa roche escarpée. La campagne que nous traversons est à peu près déserte. Nous n’y rencontrons que quelques troupeaux de chèvres blanches, conduites par des chevriers de mines plus farouches qu’idylliques. Enfin, voici la vieille enceinte de la ville où sont les temples.

Des sept temples d’Agrigente, le temple de Cérès, le temple d’Hercule, le temple de Jupiter, le temple de Castor et Pollux, le temple d’Esculape, le temple de la Concorde, le temple de Junon Lécinienne, ces deux derniers sont les plus beaux et les mieux conservés. Sur l’escarpement qui le supporte, le temple de Junon Lécinienne dresse ses nobles colonnes à cannelures que le vent de la mer a rongées. En l’orgueil de sa ruine, l’antique monument demeure debout en face de l’horizon marin, de même que son égal en majestueuse et simple beauté, le temple de la Concorde dont les trente-quatre colonnes soutiennent encore leurs architraves et leurs frontons. Ailleurs le temps a fait plus complètement son œuvre de destruction ; aussi après avoir rendu hommage aux antiques pierres qui attestent encore de tant de grandeur abattue, nous sommes revenus vers les deux magnifiques survivants de l’héroïque cohorte et nous nous sommes assis à leur pied dans leur solitaire silence. Il aurait fallu, pour comprendre toute leur muette éloquence, connaître mieux que nous ne la savions l’histoire des vieux âges dont ils sont les témoins obstinés, mais en leur présence cependant, comment ne pas sentir la mélancolique leçon qu’ils nous proposent et ne pas se répéter les vers du poète :

Le temps passe. Tout meurt ; le marbre même s’use
Agrigente n’est plus qu’une ombre...

Comment ne pas se les redire, ces vers, tout en cueillant quelques-unes des herbes déjà sèches qui poussent avarement de cette terre soufrée et qui ne sont guère plus éphémères que les plus ambitieux travaux par lesquels les hommes s’efforcent à se donner l’illusion de la durée et la chimère de l’éternité. Le temps passe, en effet, même au sommet de la roche au bas de laquelle coule l’Acragas et qui supporte en face de la mer horizontale les temples d’Agrigente.

Quand, aprês être montés jusqu’à Girgenti, nous en sommes descendus pour revenir à Porto-Empedocle, la chaleur s’était apaisée et la lumière s’était adoucie. Une grande paix enveloppait tout le paysage à l’approche du crépuscule. La voiture roulait sourdement. Sur le bord de la route, un chevrier, aux sons aigres d’une flûte, rassemblait son troupeau de chèvres blanches. Le guide que nous avions consigné auprès de la voiture durant la visite des temples avait repris sa place sur le siège. Nous l’avions presque oublié, quand, parvenus à Porto-Empedocle et arrivés au môle où la vedette nous attendait, se produisit une scène singulière. L’un de nous déposa dans la main de l’homme plus que ne valait, certes, son inutile conduite, mais à peine le pauvre diable eut-il considéré dans sa paume les monnaies d’or qui eussent dû représenter pour lui un gain inespéré, qu’une expression de profond désespoir se peignit sur sa figure. Évidemment il éprouvait une affreuse déception. Tout le jour, son imagination avait dû échafauder des rêves sur l’aubaine que nous étions pour lui et qu’il avait escomptée follement. Qu’avait-il donc cru tirer de nous ? Quelles chimères s’étaient formées dans cet obscur cerveau au sujet de ces voyageurs providentiels ? Je ne sais, mais les pièces d’or qu’étaient devenues ses prévisions insensées le ramenaient à la plus amère des réalités ; nous avions trompé son attente et il considérait dans sa main tendue l’effigie même de son désespoir. Sans doute s’envolait dans sa pensée, aux sons d’une flûte moqueuse, le troupeau de chèvres blanches dont il se croyait déjà possesseur et dont les pis fallacieux lui avaient à peine donné de quoi remplir le fragile pot au lait de Perrette.




Nous avons quitté Porto-Empedocle aux dernières lueurs du jour. La mer était comme une mer morte. Elle s’étendait à l’infini sans une ride ; rien ne troublait sa surface d’une seule couleur uniforme et cependant elle était parcourue et soulevée d’une sourde ondulation invisible, venue de ses profondeurs, d’une houle mystérieuse, lente et puissante, qui nous balançait sur ce miroir liquide, intérieurement mouvant d’un mouvement qui n’y produisait ni une vague, ni un pli et dont on sentait cependant l’énorme force secrète et qui était comme la respiration de l’abîme.

Vers Malte. — J’ai chez moi à Paris un charmant Chevalier de Malte. Il porte l’insigne de l’Ordre militaire et hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem qui fit pendant des siècles rude guerre à l’Infidèle sur cette mer où nous voguons aujourd’hui, sans redouter les pirates barbaresques qui l’infestèrent si longtemps, au détriment des voyageurs et des marchands, mais au profit des romanciers d’autrefois qui en tiraient volontiers des épisodes émouvants de belles dames emmenées en captivité et de bons gentilshommes réduits en esclavage, des scènes de sérail et de bagne, maintes autres aventures où les nobles captives devenaient sultanes et où les fiers esclaves se faisaient renégats pour sauver leur peau de la matraque ou du pal.

Ces Barbaresques avaient fort affaire avec les vaisseaux et les galères de l’Ordre de Malte qui leur donnaient la chasse, ce à quoi n’a pas dû manquer mon petit Chevalier, car il a gentille et haute mine sur le portrait que j’ai de lui. Il porte la croix de l’Ordre sur un élégant pourpoint traversé d’un baudrier où est attachée une fine épée et qui est orné de rubans couleur de feu. Sa cravate et ses manchettes sont de dentelle et sa main négligente offre un biscuit à un épagneul qui lève la tête vers son jeune maître, car mon Chevalier est jeune, comme l’atteste sa jolie figure. Il porte les cheveux au naturel selon la mode du temps de Louis XIII. A ses oreilles pendent deux perles longues. Il a fort bon air. On voit qu’il fut bien fier de se faire peindre, lui, sa croix blanche aux pointes aiguës et son épagneul favori, en attendant l’heure de partir pour Malte et d’aller faire ses caravanes sur les galères de la religion.




De la rade, où nous sommes ancrés non loin de l’escadre anglaise, nous sommes allés à La Valette qui domine la rade de ses bastions et qui a conservé sa figure militaire du temps des Chevaliers. Les Anglais ont beau occuper Malte, en avoir fait un point stratégique important pour leur flotte, une forteresse marine bien pourvue de canons et d’arsenaux, le vieil ordre militaire et hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem règne toujours sur Malte et y impose son souvenir. La Cité des Chevaliers dresse toujours ses robustes remparts et elle a gardé sa rude mine de guerrière. Dans la grande rue de La Valette les « auberges » sont toujours debout, comme lorsqu’elles servaient de logis aux Chevaliers qui y prenaient leur gîte avant leur embarquement ou au retour de quelque belle caravane, car ce n’était pas un jeu que d’être Chevalier de Malte. Auberge de France, auberge d’Espagne, auberge d’Allemagne, elles alignent encore leurs façades de palais-casernes qui furent aussi des couvents mi-militaires, mi-religieux. Auberges de moines et de soldats, elles ont perdu leur ancienne destination. Celle-ci est la résidence du gouverneur de l’île, celle-là est un club, mais la Cathédrale de La Valette, elle, a conservé son caractère. Elle appartient encore au vieil Ordre souverain, non en fait, mais par la présence des tombeaux de ses grands maîtres. En des sépultures pompeuses ou graves, ils reposent dans leur paix armée. Au marbre ou au bronze sont gravées leurs épitaphes et façonnées leurs effigies. Leur mémoire s’y perpétue de trophées, d’allégories et de blasons.

On trouve à La Valette d’amusantes petites voitures, couvertes d’un toit de toile, avec des rideaux que l’on ouvre ou ferme à volonté et dont les chevaux vifs et nerveux grimpent allègrement la pente roide qui conduit du port à la ville. Elle est curieuse avec ses boutiques à la fois très italiennes et très anglaises. Ce qu’il y a à Malte de plus Maltais, ce sont les Maltaises. Elles portent encore la bizarre coiffure nommée « faldetta » qui leur enveloppe la tête comme d’une conque d’étoffe. C’est à travers ces rues que nous avons gagné l’étroite poterne par où l’on sort de La Valette.

Cette poterne s’ouvre dans les murailles qui, de ce côté, dominent un ravin profond. Aussitôt nous voici en pleine campagne. Le paysage est d’une assez sèche aridité. Au loin la mer étincelle sous le soleil. San Antonio où nous nous sommes arrêtés est un des villages de l’île. Il n’a guère d’autre intérêt que de contenir un assez beau jardin, planté dans un pli du terrain qui l’abrite des vents du large. D’étroits canaux en entretiennent la fraîcheur et les fleurs y poussent en abondance. Le dimanche on fait là de la musique et les habitants de La Valette s’y rendent en parties pour écouter le concert et pour se promener dans les allées. Aujourd’hui, il était à peu près désert. Le soir, de jeunes officiers de l’escadre anglaise sont venus dîner à bord. Ils sont charmants, mais manquent un peu de conversation. Je me suis intéressé avec politesse à leur terrain et à leurs poneys de polo. D’ailleurs, n’est-ce pas une bonne préparation à la visite d’Olympie où nous serons bientôt, car en quittant Malte nous nous dirigerons vers la Grèce ? Olympie, ville de sports.




Nous avions quitté Malte par un très beau temps quand, dans la soirée, nous avons été assaillis par un coup de vent d’une extrême violence. La mer est devenue brusquement très mauvaise et le yacht a commencé à subir un fort roulis. Décidément la nuit s’annonçait mal. De lourds paquets d’eau déferlaient, le vent ronflait avec fureur. C’était une véritable tempête qui se déchaînait. Les meubles entrèrent en danse. Deux chaises se mirent à valser au milieu de ma cabine. Un des tiroirs de ma commode, que j’avais oublié de fermer, dégringola sur le tapis, éparpillant mouchoirs et chaussettes. Le yacht était devenu une sorte de maison hantée, pleine de gémissements bizarres et de bruits étranges. Comme je m’ennuyais dans ce vacarme, je suis monté sur le pont. Pour suivre le couloir, il fallut me tenir à la main courante. Une des deux portes qui donnent accès sur le pont était solidement verrouillée. Je poussai l’autre, qui ne l’était pas, de toute ma force pour vaincre la pesée et la résistance du vent. A peine dehors, un souffle violent, mêlé d’embruns, me heurta et m’aspergea le visage. Le yacht roulait sur une mer démontée qui s’agitait en sombres masses, blanches d’écumes. Le ciel était sans un nuage, d’un azur noir, lointainement étoilé. C’était vraiment un spectacle magnifique que cette fureur de la mer par une nuit pure.

Sur le pont arrière on avait enlevé les toiles de la tente. Une grosse lanterne japonaise oubliée et que le vent avait mise en lambeaux se démenait comme un oiseau captif au bout d’un fil. Sur la passerelle, le timonnier, les deux mains à la roue du gouvernail, surveillait la boussole dans l’habitacle. A côté de lui l’officier de quart examinait la mer d’un œil attentif. Étourdi de vent et de roulis, je suis entré me reposer dans l’abri vitré de la chambre des cartes. Des heures passèrent ainsi, l’aube était venue et le vent ne faiblissait pas. La houle éprouvait assez péniblement le bateau qui avançait difficilement, et rien n’annonçait la fin de la bourrasque. Aussi dans la matinée se décida-t-on à changer de route, de façon à ne plus recevoir le vent par le travers. Nous sommes sur un navire de plaisance, n’est-ce pas, et nous ne verrons qu’avec un retard la côte de Grèce. Dans l’après-midi, la mer s’améliora sensiblement et, vers le soir, la houle était presque entièrement tombée. Après le tohu-bohu que nous avions subi, on éprouvait une agréable impression de paix et de repos. Je suis descendu un instant dans ma cabine. On y avait remis de l’ordre. On avait ouvert les obturateurs des hublots. Parfois encore une vague rendait glauques leurs disques de verre et y dessinait, en écume, comme une fuyante chevelure de sirène.




Sous ce ciel pur, dans cette chaude et vive lumière, cette côte qui s’élève au-dessus de la mer bleue, c’est la Grèce. Je l’ai aperçue avec une émotion un peu déçue, cette terre sacrée, dont nous sommes lointainement les fils par l’esprit. Ne devrait-elle pas s’annoncer à nous par quelque prodige ? Un chant de lyre ne devrait-il pas nous y accueillir ou quelque figure divine debout sur le rivage ou une frise de ces blancs cavaliers que Puvis de Chavannes déroule sur le ciel de sa Vision Antique ? Cependant ne nous plaignons pas. N’a-t-elle pas envoyé au devant de nous quelques-uns de ses dauphins ? Souples, luisants, élégants, mythologiques, acrobatiques, enfantins en leurs jeux et en leurs sauts, rapides et courbes, arqués et glissants, ils nous ont escortés de leur troupe mouvante que semble animer l’éternelle et mobile jeunesse de la mer. Je les ai regardés longtemps s’ébattre autour de nous joyeusement et naïvement, luttant de vitesse comme des champions de fête nautique, meute marine du vieux Neptune, messagers infatigables de l’antique Poséidon.




Cette petite ville tranquille qui aligne ses maisons le long de la mer, ce port aux eaux calmes où s’allonge un môle protecteur, ces quelques cyprès dont les sombres quenouilles n’évoquent guère celle qu’Hercule filait aux pieds d’Omphale, ce pope aux longs cheveux qui nous salue en passant, cette cloche qui tinte dans un crépuscule doré, c’est Katakolo d’où nous irons demain à Olympie, saluer l’Hermès de Praxitèle et la Victoire de Pœonios aux ailes brisées...




Le train roule à travers une chaude campagne bien cultivée. Ces champs, ces arbres, ces collines, c’est l’ancienne Elide. Le paysage n’a rien de remarquable, mais les noms ont une vertu. L’imagination s’en empare, ils l’émeuvent et la surexcitent. Une fois à Pyrgos nous serons bientôt à Olympie. Nous y voici. Nous avons traversé un mince ruisseau ; il coule irrégulier dans un lit desséché de sable jaunâtre, de vase durcie, un lit trop large pour son maigre filet d’eau. Des chèvres y rôdent que garde un chevrier. Elles happent de leurs longues lèvres de vagues broussailles. Parfois dans le silence un bêlement chevrotte. Cette pauvre rivière est l’Alphée, l’Alphée de la légende d’Aréthuse, mais aucune nymphe ne s’y baigne et le soleil est brûlant. Sous ses durs rayons, nous atteignons l’enceinte où s’élevaient les temples qui faisaient la gloire de ce sanctuaire vénéré.

Au pied d’une colline leurs ruines couvrent un vaste terrain. Elles le couvrent de murs, écroulés, de bases et de débris de colonnes, d’espaces dallés qui permettent de reconnaître l’emplacement des édifices détruits. Cette dévastation n’est lisible que pour les archéologues. Le temps, qui a respecté en partie les temples de Pestum et d’Agrigente, n’a pas épargné ceux d’Olympie. Ce qui en subsiste, il a fallu l’arracher aux alluvions de l’Alphée. Parsemé de blocs de marbre, ce terrain sacré a un aspect mélancolique, malgré l’ardente lumière qui fait crisser dans l’herbe sèche d’innombrables et stridentes cigales, vrombir des myriades d’insectes, bourdonner des essaims de mouches, frémir le silence d’une trépidation sonore. Olympie n’est plus qu’un nom dans un paysage aux lignes doucement harmonieuses et sans beauté qui s’impose. Allons voir celle qu’ont tirée du marbre le marteau de Pœonios et le ciseau de Praxitèle. Les sculptures, exhumées des fouilles, sont réunies dans le musée. Toutes, faites pour décorer des frontons, des frises, des métopes, pour être vues de loin, elles ont quelque chose de monstrueux en leurs difformités optiques. Lapithes et centaures s’y combattent en des mouvements d’autant plus inexplicables que ces figures sont mutilées. Aussi est-on rassuré quand, quittant des yeux cette mêlée barbare, on aperçoit debout le beau corps viril de l’Hermès de Praxitèle. Le dieu rusé se montre à nous, sans fourberie ni malice, en sa noble stature humaine. Éducateur, il n’apprendra à l’enfant qu’il tient sur son bras que ce qu’il faut pour déjouer la méchanceté des hommes et les embûches du sort. Il est la figure de la Sagesse ingénieuse.

Moins bien que l’Hermès de Praxitèle la Victoire de Pœonios a supporté les injures du temps. La Victorieuse a été cruellement vaincue par lui. Il a déchiré sa chair et a brisé ses ailes. Il a détruit son visage, mais son mouvement magnifique et les plis souverains de sa tunique nient la défaite qu’elle semble avoir subie. Que lui importent ses membres dispersés et sa stature mutilée, son âme dominatrice respire en toute sa matière invincible. Elle est et elle sera toujours une vivante. La déesse survit en elle, comme en ses sœurs de Samothrace et de Brescia ; l’une qui, sur le grand bouclier de bronze, qu’elle appuie si noblement à sa hanche, semble inscrire les noms des héros qui ont versé leur sang pour sa gloire ; l’autre qui, debout sur la proue de sa galère de pierre, la hâte de tout son élan et de toute l’impatience de son vol frémissant.




En quittant Katakolo et avant d’entrer dans le golfe de Patras, nous avons contourné l’île de Zante et fait une brève escale à son petit port. Hors de la ville, par un sentier que bordent des champs de maïs aux hautes tiges feuillues, nous sommes allés jusqu’à une vieille petite église qui dresse là ses murs de pierre, percés au ras du toit d’étroites fenêtres. La porte poussée, nous sommes dans une longue nef sombre au fond de laquelle luisent vaguement les dorures de l’iconostase. Soudain des rires fusent et, dans les fenêtres, s’encadrent des figures de polissons qui sont parvenus à se hisser jusque-là. Quand nous sortons, cette bande de vauriens hilares s’éparpille dans les maïs avec des gambades et des cris.




Nous avons aperçu d’assez loin Missolonghi et nous sommes arrivés à Patras au jour tombant, les yeux encore pleins de la lumineuse beauté de ces eaux profondes dont la fraîcheur marine combat la chaleur de l’air brûlant en sa pureté à travers laquelle la côte dessine ses hautes lignes montagneuses sur un ciel qui semble fait d’un azur solide. Tout ce paysage de terre et d’eau a je ne sais quoi de définitif en sa perfection. Le souvenir qu’on en garde prend tout de suite une sorte de fixité qu’il conservera intacte à jamais dans la mémoire. On en est comme rassuré. On sait que l’on n’aura plus tard aucun effort à faire pour retrouver les images qu’en emportent les yeux.

Patras ne fait pas aux nôtres figure très avenante. Une chaleur lourde, quoique déjà crépusculaire, nous y accable. Du yacht somnolent à son ancrage, nous voyons la ville s’éclairer dans l’air nocturne qui pèse sur elle d’un poids étouffant ; mais cette atmosphère suffocante n’empêche pas les gens de Patras d’aller et venir et de s’agiter. Les quais, les rues sont pleins de monde. Des groupes pérorent. Les cafés débordent. On va dans une odeur de poussière et de relents surchauffés. Cela sent l’ail et l’anis. Sur les tables giclent les siphons de limonade gazeuse auprès de verres de raki. On sent que ces gens doivent parler politique ou commerce. Laissons-les et allons faire un tour hors de la ville.

C’est tout de suite la campagne. La voiture roule sur une route pierreuse entre des champs obscurs. La nuit est très sombre. Parfois se lève une bouffée d’odeurs vineuses. Un profond silence nous entoure en ces lieux qui semblent inhabités. On y éprouve une sorte d’anxiété que soulage soudain l’aboi lointain d’un chien. A quoi bon aller plus loin. Retournons. Nous avons retraversé Patras ; les rues commençaient à se vider, les cafés à se dégarnir. Nous avons avec plaisir retrouvé le beau yacht blanc qui demain nous mènera vers Corinthe. Avant de descendre dans ma cabine je me suis arrêté au salon. Sur le divan, à sa place habituelle, le chien chinois dormait. A mon approche, il a ouvert un œil ; il a étendu une patte. Tout son petit corps, dans son enveloppe poilue, n’était que sommeil et paresse. Un fin bout de langue passait entre ses babines et tout son gentil masque camus grimaçait d’indifférence et de bien-être. Il avait quelque chose de si enfantin qu’il en était touchant et pourtant je sais qu’il est égoïste, ingrat, profiteur. Il a beaucoup de l’homme en lui.

Ce soir dans ma cabine, pour la première fois, j’ai fait tourner le ventilateur et je me suis endormi à son bourdonnement de grosse mouche, au bruit ailé de sa petite hélice aérienne.




Un vieux fort à peu près démantelé surveille son humble rade déserte. Quelques maisons dont l’une porte sur sa façade, en grec, cette enseigne : Hôtel du Sommeil. Quelques cyprès. Un enfant, une badine à la main, mène un troupeau d’oies criardes. C’est Lepante, Lepante où la Croix vainquit le Croissant. Rien n’y commémore cette victoire fameuse. Lepante, ta gloire s’est endormie en ton « Hôtel du Sommeil » !




J’ai vu s’élever dans le ciel pur la haute cime du Parnasse, mais je n’irai pas plus saluer Apollon et les Muses à son sommet que je n’irai à Delphes consulter la Sybille dans les gorges au fond desquelles elle rendait ses oracles, de même que je ne monterai pas à l’Acro-Corinthe boire à la source d’Hippocrène où est né Pégase le cheval ailé. Ai-je le droit de le regretter, puisque le voyage que je fais est destiné aux plaisirs de la mer, sous le regard d’Amphitrite et de Neptune ?




Ce beau et noble golfe de Corinthe, le voici donc traversé et, ce soir, un soir d’or, nous sommes ancrés tout près de l’entrée du canal qui le relie au golfe d’Egine. Quand nous sommes arrivés le passage n’était pas libre et nous sommes restés toute cette fin d’après-midi à bord. Longtemps, durant ces heures, je me suis penché sur la lisse, car le yacht reposait sur un extraordinaire champ de méduses. Innombrables, bleuâtres, opalines, irisées, elles flottaient dans l’eau transparente, dont l’insensible mouvement les balançait mollement. Leurs disques mous et comme liquoreux ondulaient au flot où l’on eût dit qu’elles allaient fondre et se dissoudre. Il y avait en elles du fantôme et du bibelot. Elles étaient à la fois précieuses comme des bijoux et répugnantes comme des glaires. Elles tenaient de l’apparition et de la déjection. Sous la poussée de quel courant leur peuple nomade s’était-il rassemblé là ? Lunaires, elles faisaient penser à du jade phosphorescent et, à l’œil, on les devinait visqueuses en leur glauque gélatine. D’où venaient-elles ces vagabondes ? Bien souvent j’avais rencontré leurs pareilles sur les plages de l’Atlantique où la marée les abandonne et où, vite, à l’air, elles se ternissent, perdent leurs reflets et ne sont bientôt plus que de pauvres ordures marines, mais jamais comme aujourd’hui je n’avais assisté à la réunion de leur mystérieuse cohue, montée des profondeurs de la mer jusqu’à la surface où elles affleuraient irisées, opalines, bleuâtres, innombrables, autour de ce yacht blanc qui les contemplait, lui aussi, du rond regard méduséen de ses hublots.




Nous sommes en face de l’entrée du canal. Devant nous s’étend, rectiligne, une étroite allée d’eau unie et qui traverse toute la largeur de l’isthme de Corinthe. De chaque côté s’élèvent en pente les parois de la montagne dans laquelle on a pratiqué cette profonde coupure. C’est propre et net comme une épure. Les deux murailles rocheuses, également inclinées, se prolongent, face à face, pareilles, comme les deux tranches d’un gâteau séparées au couteau. A un point, elles sont réunies, par une même ligne sombre. C’est le pont sur lequel passe le chemin de fer. Ce pont se détache sur la profonde pureté du ciel. On distingue nettement aussi, à la crête des parois parallèles, des fils d’herbe.

Lentement, prudemment, presque à la vitesse d’un cheval au pas, le yacht s’est engagé dans le canal ; il est étroit, juste la place d’un seul navire. A la moindre déviation de route la coque râclerait le rocher. L’hélice tourne au ralenti. L’uniformité des deux rives fait que l’on n’a pas l’impression d’avancer. Cependant, insensiblement, on voit se disjoindre les deux lignes droites qui, à une certaine distance, se confondent en une seule et, entre leur écart qui s’élargit graduellement, apparaître la sortie du canal qui n’est qu’un couloir d’eau et de pierre, sans autre intérêt que son utilité et sans autre caractère que sa monotonie.




Très loin, au sommet d’une haute roche tabulaire, posé comme une candide colombe, le Parthénon divinise l’Acropole fauve, de sa blancheur légère et qui semble ailée en ce beau ciel sous lequel la mer où nous voguons s’étale d’un bleu sombre, du bleu que durent avoir les prunelles implacables de la Minerve athénienne.




Le Pirée. Un quai sale où se bouscule une foule bruyante. Un wagon poussiéreux et qui fait un bruit de ferraille. Un tunnel. Une gare pleine de gens affairés. Athènes.




La première chose que j’ai vue d’Athènes, c’est un quartier aux vieilles maisons déjetées autour d’une antique petite église byzantine, un quartier de marchands de fruits et de boucheries, aux fortes odeurs d’Orient. Ensuite j’ai parcouru de larges rues et de belles avenues conduisant à des édifices publics, tout cela très vivant, très coloré, animé de boutiques et de magasins, parce qu’il faut bien vivre, boire, manger, s’habiller, se chausser, se coiffer, accomplir tous les actes de l’existence, même dans une ville où il y a un sublime rocher abrupt qui s’appelle l’Acropole et, sur ce rocher, un temple en ruine qui se nomme le Parthénon.




J’y suis monté ; j’ai foulé les hautes marches de marbre ; j’ai franchi les Propylées ; j’ai salué le petit temple de la Victoire ; je me suis incliné devant les cariatides de l’Erechthéion ; j’ai suivi des yeux les colonnes sacrées qui soutiennent le fronton du Parthénon ; j’ai pénétré dans sa cella. J’éprouvais un sentiment profond de calme et de bonheur, celui qu’on ressent à se trouver dans un lieu d’harmonie et de perfection. Aucune fièvre, aucune exaltation, mais une sorte d’euphorie spirituelle et silencieuse, d’optimisme grave, une espèce de transport intime où l’admiration se transforme en un bien-être presque physique. A cet état se mêlait un peu d’orgueil, celui que cause la présence d’une parfaite réussite humaine à laquelle, un instant, humblement, on participe en tant qu’homme et d’où nous vient une lointaine, une mystérieuse, une égoïste fierté.

Le sol était jonché de fragments de marbre. Je me suis baissé ; j’en ai ramassé un éclat. Il était très blanc, lourd, brillant, tiède d’avoir été chauffé par le soleil, pur. Dans la paume de ma main ouverte je l’ai pesé, je l’ai regardé longtemps et j’ai senti que ma main tremblait un peu.




Lorsqu’on a erré autour du temple, que le respect s’est familiarisé un peu avec lui, qu’on a contemplé le noble paysage d’Attique qui, de là, vous offre ses plaines, ses montagnes, la mer, et qui est tout mesure dans la beauté, sobriété dans la perfection ; quand les yeux ont quitté le Lycabète pour le golfe de Salamine, qu’on est tout pénétré de lumière et d’harmonie, il est doux de se retirer dans le petit musée qui se dissimule discrètement dans un coin du plateau rocheux de l’Acropole. Une humble maisonnette renferme quelques salles où rôde une fraîche odeur d’ombre et de vieilles pierres. Certes on y est intéressé, car comment ne le serait-on pas, par le sourire ironique des jeunes prêtresses d’Athéna qui vous y accueillent, debout en une roideur archaïque, et vous regardent de tout leur visage équivoque en leur dignité anguleuse ? Auprès d’elles on éprouve une sorte d’anxiété. Leur immobilité n’a rien de rassurant. Ne vont-elles pas faire soudain, de leurs mains allongées, quelque geste de maléfice ? De cette terre d’Attique d’où on les a exhumées sont-elles les vraies filles ? Elles ont je ne sais quoi d’étrangères. D’où sont-elles venues, ces étranges servantes d’Athèna ? Elles semblent d’une race antérieure et mystérieuse. Ce n’est pas la lumière de l’Hellade qui a pénétré et coloré leur chair vivante. Au lieu d’être debout dans la clarté grecque, ne devraient-elles pas être couchées dans quelque sarcophage de l’antique Égypte, parmi les aromates et les bandelettes ? Est-ce le mystère de leur origine qui leur fait ce sourire moqueur où leurs lèvres se relèvent ? Elles ont un air hypocrite et irrité de captives et d’esclaves. Les rites qu’on leur a fait observer n’étaient pas les leurs. Elles y ont obéi sans y consentir. La déesse qu’elles ont servie n’était pas leur déesse. Toute leur attitude dit la contrainte et il y a en elles un défi narquois et hautain à subir les regards des visiteurs que trouble leur secret.

Ah ! qu’elle est peu des vôtres et vous devez la haïr, la divine et pure Victoire qui, près de vous, d’un geste magnifique et soigneux, rattache la courroie de sa sandale ! O filles d’Orient, comme vous devez la haïr pour son immortelle et vivante beauté, pour sa souple et robuste aisance ! C’est elle qui vous a asservies au cortège d’Athéna et qui, de son beau regard, a réglé l’ordre de vos mouvements. Mais n’allez pas vous révolter contre les devoirs qu’elle vous a imposés, vous la verriez soudain, l’Impérieuse, se relever en son irrésistible violence, et sans souci de sa courroie mal rattachée, sans souci, même, s’il le fallait, de son pied nu, vous la verriez se dresser devant vous, car, en sa beauté et en sa force, elle est déesse et vous, vous n’êtes que des femmes et c’est ce qu’avoue votre sourire de ruse et d’ironie, votre sourire qui n’est qu’un piège et qui n’offre au désir que le baiser de votre rancune et l’obéissance de votre défaite.




O miel de l’Hymette, qui as le goût de la lumière et vous petites olives noires de Calamatta !




Athènes n’est pas une escale, il faudrait y séjourner longtemps, mais c’est déjà quelque chose que d’en emporter furtivement des images qui, jointes à un nom, ont des forces puissantes d’évocation et de rêverie. A jamais maintenant, des mots comme Pnyx, comme Agora seront liés dans mon esprit à un détail matériel et quand je dirai Tour des Vents ou Monument de Lysicrate ce ne seront plus seulement des syllabes que je prononcerai.




Avant de quitter Athènes, je suis retourné au Théâtre de Dionysos. Les marbres y conservent encore des parties de sculpture. Le soleil les chauffait de son ardeur. Toute la masse brûlante et rude de l’Acropole pesait sur le silence du lieu qui était plein de voix muettes. De grandes ombres tragiques passaient, invisibles et présentes, dans l’éclatante lumière, et ma solitude s’en sentait comme environnée. Alceste et Iphigénie s’y tenaient par la main, Antigone y conjurait les fureurs fraternelles. Le vieil Œdipe y frappait la dalle sans écho, de son bâton. Oreste aux mains sanglantes détournait la tête, de son crime, Clytemnestre y levait la hache sur le front de l’époux royal, Cassandre déchirait ses vêtements. Les larges ailes du vautour de Prométhée battaient l’air immobile. Le divin Dionysos, père de la Tragédie, versait à Melpomène le breuvage inspirateur qu’elle buvait dans une des coupes du trésor des Atrides, une des coupes qu’on a trouvées à Mycènes dans le tombeau des rois d’Argos dont le visage funéraire qui se conserve empreint aux masques d’or me regardait du fond des siècles, de tout l’éclat incandescent de son métal solaire.

N’allez pas, par trente-cinq degrés de chaleur, vous asseoir au théâtre de Dionysos dans le beau siège sculpté aux accoudoirs de marbre, vous risqueriez une insolation...




La houle est forte quand nous doublons le cap Sunium dont les blanches colonnes instables semblent participer au roulis. Vers le soir, la mer s’est calmée et nous sommes descendus à terre, dans un petit port dont j’ai oublié le nom. Le jour finissait. Dans un café, sur le quai, des gens prenaient le frais, car la chaleur était tombée et l’air s’était délicieusement allégé. Nous avons atteint une longue grève. Le sable, parsemé d’une infinité de petites coquilles, craquait sous nos pas. Le ciel se dédorait lentement et une couleur d’hyacinthe l’envahissait. Bientôt, au crépuscule, nous ne fûmes plus que nos ombres. C’est l’heure où les dieux devaient apparaître aux mortels.




Entre la côte de l’Attique et l’Eubée, le canal de l’Euripe s’insinue et va en se resserrant jusqu’à Chalchis où il atteint son point le plus étroit et son extrême étranglement. Sur ses belles eaux bleues nous naviguons lentement contre la force sournoise et sous-marine des courants. Les heures passent, toutes peuplées encore d’images athéniennes. Athènes et ses beautés prennent vite place dans le souvenir et une place qu’on y sent immuable. Les diverses impressions éprouvées se répartissent et se mettent en ordre dans la mémoire. Un sentiment grave et profond les domine, celui d’avoir accompli un acte important, d’avoir posé le pied sur un sol sacré d’où l’on emporte une sorte de contentement serein, de paix heureuse. J’ai près de moi, sur le pont où je suis étendu dans un fauteuil accueillant, une photographie représentant la Victoire à la sandale dénouée du petit musée de l’Acropole et une reproduction de la coupe d’or du Trésor funéraire des Atrides où, dans le métal, s’affrontent des taureaux. J’y laisse tomber la cendre légère des cigarettes que je fume, et dont le bout doré va rejoindre le fin résidu cinéraire...




Nous avons jeté l’ancre devant Chalchis et nous sommes allés à terre. C’est dimanche. Les rues de la petite ville eubéenne sont animées et très vivantes. On se retourne au passage des étrangers avec une curiosité aimable. Beaucoup de jeunes filles et de jeunes garçons. Soudain, dans la foule promeneuse, des remous, des cris, des fuites... C’est un cheval échappé qui parcourt la rue au galop. Heureusement un homme s’est jeté à la tête du cheval. L’animal s’est cabré, l’a entraîné un instant, puis s’est arrêté, maîtrisé. On a applaudi cette métope vivante.




Le pilote vient de monter à bord, car le passage du canal de l’Euripe au golfe d’Atalanti est difficile à cause de la violence du courant et du resserrement des deux rives et il y faut gouverner avec prudence et exacte connaissance du fonds, sous peine de se « mettre au plein ». Le pilote est un grand gaillard maigre, à tête de Don Quichotte. Il parle fort bien français, car il l’est. Pourquoi est-il venu se fixer à Chalchis ? Il y est marié et a ouvert une école. Enfin c’est lui qui, demain de bonne heure, nous fera franchir la passe.



 

Notre pilote-maître d’école s’est fort bien acquitté de sa tâche. Il y faut du coup d’œil et du doigté, car le moindre écart de route nous jetterait à la côte en ce défilé marin où se rue un courant brutal, perfide et anguleux. Au point le plus étranglé, sur la rive d’Eubée, s’élève une charmante maison, toute blanche entre des cyprès, sur une espèce de proue rocheuse. Nous la laissons derrière nous et nous voguons maintenant dans le golfe d’Atalanti. De là, par le canal d’Oric nous atteindrons le golfe de Volo et, par le canal de Trekeri, la pointe de la presqu’île de Magnésie que domine le mont Pelion.




Le yacht s’avance avec lenteur et précaution dans ces parages difficiles et pleins d’embûches. L’hélice tourne à petite vitesse. La mer est merveilleusement calme. Sous le ciel pur se détache la cime du Pelion. Tout est silence et lumière. L’air n’a pas d’autre mobilité que celle que lui donne notre lente course qui le réveille de son lumineux sommeil. On se sent seul. On s’oublie les uns les autres au milieu de cette somnolence aérienne où l’on se sent égoïstement heureux.



La vedette nous a menés dans la petite île de Skiatos. Une grève déserte y chauffe au soleil son sable fin où le chien chinois, tout joyeux de quitter le plancher du pont et le tapis du salon, creuse des trous avec son nez camard. Il témoigne d’une joie frénétique, flaire, gratte, se roule. Nous nous sommes assis sur un talus d’herbe rase. Je ne sais sur quel sujet s’est engagée entre nous une conversation très animée et ce fut en discutant que nous regagnâmes la vedette. Soudain, comme elle commençait à s’éloigner, nous aperçûmes à la surface de l’eau une chose étrange, une sorte de boule brune que surmontait un panache de poils. C’était le pauvre petit Chinois que nous avions oublié et qui, de toutes les forces de ses pattes, nous suivait à la nage, en évitant soigneusement de mouiller sa belle queue qu’il agitait désespérément. Nous l’avons recueilli ruisselant, piteux, affectueux et son pauvre cœur de chien battant fort de cet exploit nautique.




Dans une barque, collée à la coque du yacht, un gros homme vêtu d’une longue robe noire, barbu et chevelu, coiffé d’un haut chapeau de feutre noir, est debout. Le soleil éclaire durement sa large face aux pommettes saillantes, au nez écrasé ; il hausse vers nous, à bout de bras, un grand poisson dont les écailles argentées luisent et dont la queue est encore agitée de soubresauts. Autour de la barque la mer est d’un bleu profond et comme solide. Le geste de ce pêcheur barbu et chevelu, à vague tête de Christ, a je ne sais quoi d’évangélique. Ce pêcheur, en effet, est un moine. Nous sommes ancrés en face du couvent russe de Roussikon, un des couvents orthodoxes du mont Athos, qui dresse dans le ciel ses pentes boisées, sa haute masse monacale.

Le Supérieur du couvent nous a invités à visiter son monastère. Ses vastes bâtiments s’élèvent au bord du rivage, au pied de la montagne. Ils sont peinturlurés de couleurs vives, de rouge, de vert, surmontés de coupoles bulbeuses que domine l’or des croix trapues. Quand nous abordons, les moines font la haie et les cloches sonnent. Ils sont tous barbus et chevelus, ces moines russes. Il y en a de vieux, de très vieux et aussi de jeunes, de très jeunes. Au passage, quelques-uns de ces visages se distinguent par des expressions de mysticité, par des regards où il y a de l’extase, de la foi, de l’ascétisme. Chez certains cette mysticité a quelque chose d’équivoque que je ne puis définir. Beaucoup sont simplement vulgaires et sales avec leurs longs cheveux crasseux et leurs barbes rudes. Deux d’entre eux sont désignés pour nous accompagner et nous faire les honneurs du couvent. L’un est un de ces jeunes moines d’expression mystique. Il est très grand, très maigre, une longue figure émaciée, aux yeux cernés, aux traits réguliers. Toute sa personne dégage une sorte de langueur féminine. Sa barbe est fine, sa chevelure descend sur ses épaules en boucles souples. Il a un air de simplicité hypocrite. Il est beau, mais d’une beauté inquiétante. L’autre est un franc luron. C’est un gros homme d’une soixantaine d’années, jovial, hilare et bon enfant. Il sait quelques mots de français et chaque fois qu’il en prononce un ses petits yeux vifs et bridés rient de plaisir. Il marche à grands pas et se retourne vers nous pour nous engager à le suivre à travers d’interminables corridors. Il ouvre des portes, nous fait monter et descendre des escaliers. Tout cela est, il faut le reconnaître, bien tenu et propre. Les salles sont vastes, aérées ; le réfectoire aligne ses tables. Chacun des moines a sa place marquée par une serviette grise soigneusement pliée. Il règne dans cette pièce une odeur vinaigrée. En passant devant une des cellules, notre conducteur nous y fait entrer. Nous sommes chez lui. Des images saintes sont clouées au mur. Il en soulève une derrière laquelle est dissimulé un fragment de miroir. Alors il rit. Il parvient à nous expliquer que l’usage des miroirs est défendu. Il rit encore, très fier de son stratagème, puis nous conduit dans l’Église... Tout y est de riche dorure. Aux murailles des mosaïques modernes sans intérêt...

Dans un salon, garni de fauteuils de velours rouge et de divans, le Supérieur du couvent de Roussikon nous reçoit. C’est un vieillard digne et non sans allure. Il nous montre, richement encadrés, les portraits de la famille impériale de Russie, nous fait signer nos noms sur un registre, nous offre de menus souvenirs. Puis on apporte un plateau. Confiture de roses, verres d’eau glacée.

Par la fenêtre ouverte, sur la mer bleue, posé, j’aperçois notre beau yacht blanc, à l’ancre.




Nous sommes montés au couvent grec de Lavra qui domine la pointe extrême de la presqu’île de l’Athos. Rude montée par des sentiers pierreux, bordés de précipices à pic, sentiers abrupts où sonne le sabot prudent et infaillible des petits ânes que nous avons enfourchés. La confiance que l’on a en leur expérience n’empêche pas le vertige, non plus que de ressentir cruellement la dureté de leurs selles peu rembourrées et les saccades de leurs pas. C’est ainsi que nous arrivons à une antique porte aux énormes serrures, cloutée de fer, qui s’ouvre pour nous, dans une haute muraille de forteresse. Le « Laure » de Lavra entend protéger ses « higoumènes ». En voici quelques-uns qui viennent à nous. Ces moines grecs de Lavra sont beaucoup plus sympathiques que les moines russes du Roussikon. Celui qui nous conduit a une bonne figure avenante et barbue et il nous fait avec orgueil les honneurs de son couvent. L’ensemble des bâtiments est enclos dans une enceinte d’épais murs de défense. Séparés par des cours, ils renferment les cellules, le réfectoire, la bibliothèque. Dans une de ces cours, au pied d’un vénérable cyprès, coule, en une cuve de pierre, une eau limpide, une eau d’une pureté baptismale. Dans le réfectoire les tables et les sièges sont en pierre. L’église renferme de belles mosaïques anciennes. La bibliothèque conserve quelques manuscrits précieux, entre autres une botanique de Dioscorides, aux fleurs délicatement enluminées. Dans un coin sont jetées quelques vieilles armes ou pièces d’armures. Le moine s’empare d’une cuirasse rouillée et fait mine de la placer devant sa poitrine. Il fait penser à ces moines que l’on voit défiler dans les estampes représentant les processions de la Ligue.

Nous n’avons quitté notre Ligueur que presque au bas de la montagne, car nous avons préféré descendre à pied jusqu’à la mer. Notre guide nous a accompagnés assez longtemps, à travers de fraîches prairies arrosées de clairs ruisseaux. Dans ces prairies des moines étaient occupés à faner. Ils s’arrêtaient dans leurs travaux pour nous regarder passer. Au bord de la mer, dans une petite crique, la vedette nous attendait auprès d’un vieux fort à demi-ruiné que gardaient quelques soldats turcs aux uniformes déguenillés.

Le yacht ne lèvera l’ancre que demain matin et nous avons passé la nuit en vue de cette pointe extrême de l’Athos. Tard, nous avons goûté la beauté de cette nuit merveilleusement, divinement belle. C’était bien une de ces « nuits d’Orient » célébrées par les poètes. La sombre masse boisée de l’Athos se détachait sur un ciel palpitant de la scintillation infinie des étoiles, et comme nous étions près du rivage, que la mer et l’air étaient immobiles en l’accord de leur silence, le chant des rossignols, posés aux branches des arbres ou à la cime des cyprès, venait jusqu’à nous, si puissant, si pur, si passionné que toute la montagne semblait chanter en lui, et pourtant, fait de voix si distinctes, ce chant, qu’on aurait pu montrer du doigt le point de l’ombre forestière d’où jaillissait chaque source sonore, inépuisable, limpide, cristalline, chaque goutte pathéthique et animée de son enchantement nocturne.




En mer. — Ce soir, après dîner, allongés sur les fauteuils de la dunette, on s’est mis « à parler de Paris » pour la première fois, je crois bien, depuis le départ. Jusqu’alors il n’avait guère été question entre nous que des impressions et des menus incidents du voyage et soudain, le fil qu’avait rompu notre existence momentanément vagabonde se renouait. Comme les autres j’étais repris par cette reprise de notre vie « d’avant ». Je me retrouvais chez moi parmi les objets familiers et les occupations quotidiennes. Je revoyais au mur tel meuble, tel vieux miroir, telle gravure. Du cendrier s’élevait la fumée d’une cigarette mal éteinte. J’entendais dans la corbeille le léger bruit du papier froissé. L’encre miroitait dans l’encrier. On ouvrait une porte. On m’apportait une lettre ou un livre. Je me rappelais telle course à faire, telle personne à voir. J’écoutais un roulement de voiture. Je respirais l’air de Paris et cependant, autour de moi, s’étendait la mer doucement nocturne, et nous faisions route pour Constantinople. Dans l’ombre transparente, de fauteuil à fauteuil, des voix amies s’interpellaient et se répondaient. Des propos s’échangeaient...

— Mais non, il n’habite plus rue Greuze. Vous savez bien, il fait construire. Il a hérité d’un terrain à Auteuil, tout près de l’ancienne maison des Goncourt. C’est le legs d’une vieille cocotte, du temps de la présidence de M. Grévy, dont il a entouré d’hommages les rhumatismes et les petits chiens qu’il menait pisser, quand la dame ne pouvait plus, – elle qui avait tant levé la jambe, – les conduire lever la patte contre le réverbère. Il aurait dû, lorsque la susdite dame est morte, faire voiler de crêpe, par reconnaissance, celui qu’arrosaient ces bestioles qui lui furent, en somme, lucratives.

— Je n’aime pas sa dernière exposition. Oui, il a encore du talent, mais il me fait penser à ces gens qui ont engraissé et dont il faut chercher les traits dans l’empâtement et la bouffissure de leur visage.

— Mais j’en suis tout à fait sûr. Elle n’a passé à Paris que le mois de mai.

— Ce qui me choque dans tout cela, c’est le manque d’appropriation de l’objet à l’usage qu’on lui destine. Ainsi, tenez, je fais venir M. D... Je lui dis : « Monsieur D..., faites-moi un diadème pour coiffure de soirée. Prenez le temps qu’il faudra. » Au bout de deux ans, il m’écrit que le diadème est achevé. Alors, apportez-le moi, monsieur D... Il arrive. « Eh bien, où est-il mon diadème ? » — » Madame, je l’ai laissé en bas... Il est un peu lourd. On va le monter. » Le diadème n’a jamais quitté la vitrine. Il est très beau.

— Cela ne se voit qu’à Paris...

— Quand nous serons à Paris...

— Ce serait un charmant garçon, s’il avait eu de quoi vivre honnêtement...

— Jolie, évidemment, elle est jolie. Il ne manquerait plus qu’elle ne le soit pas.

— On peut dire de lui ce qu’on voudra, il est vulgaire, il est brutal, il est mufle, mais il n’y a que lui pour...

— Bruyant, évidemment Paris est bruyant, et cependant une fois, en été, c’est vrai, j’y ai entendu le silence. Je m’en souviens très bien. C’était au coin de la rue Matignon et des Champs-Élysées. Pas un bruit. Cela a duré une minute.

— Non, cette année-là...

— On dit beaucoup qu’il est son amant. Cela ne prouve rien, naturellement. On dit tant de choses. Ce qui m’inquiète c’est qu’il ne s’est jamais vanté de l’être ou de l’avoir été. Cela est grave.

— N’en dites pas de mal. C’est une de mes amies. Oui, vous allez me répondre que je me la réserve et que je ne veux pas céder mon tour. Eh bien vous avez tort ! Vous me connaissez bien peu. Ne riez pas et n’allez pas croire que je sois capable de taire le mal que je penserais de quelqu’un, de le taire par prudence ou par bienveillance, par calcul. Non, je ne suis pas si compliquée.

— Ils viennent rarement à Paris.

— Vous connaissez le mot de Maupassant : Je dis toujours la vérité parce que c’est plus commode.

— Ce sont des gens affreux : je les adore.

— Quand les actions seront à deux mille, je vendrai.

— Vous, je ne vous ai vu qu’une fois en colère, ce fut quand quelqu’un que je ne nommerai pas eut l’imprudence de vous dire qu’il croyait qu’en un cas grave il pourrait compter sur vous ! Je vous vois encore, furieux de tout votre égoïsme exaspéré. Cette confiance indiscrète attentait à votre indépendance. Vous étiez indigné et cependant vous êtes un excellent homme et je vous aime bien.

— Si, je l’ai bien connue ! C’était son père, ce vieux gentleman si respectable avec ses immenses favoris blancs. Ma concierge qui le voyait passer tous les jours me disait de lui : « Monsieur, c’est l’honneur du quartier. »

— Il a été fou de cette petite. Il s’enfermait des heures avec elle dans l’atelier et elle en repartait, les mains bien garnies d’esquisses, de petites toiles, de dessins. Un soir, comme elle s’en allait, elle trouva au bas de l’escalier l’épouse légitime qui l’attendait. « Ma chère enfant, vous pouvez faire avec lui ce que vous voudrez, mais rendez les dessins. » C’est à lui que le médecin qu’il était allé consulter pour savoir s’il pouvait encore faire l’amour, répondit : « Oui, mais sans parler. »

— Il est arrivé à Paris ne connaissant personne, sans un sou.

— Ce fut un duel absurde...

— Vous avez été très amoureux d’elle. Ce n’est pas la peine de vous en défendre. Elle était charmante et vous ne deviez pas être mal, en ce temps-là.

— Quand nous serons à Paris...

— C’est une occasion magnifique. Pensez donc, peut-être le seul tableau authentique de ce peintre dont même les œuvres apocryphes sont admirables. Il n’y a pas de quoi rire. Je ne me consolerai jamais d’avoir manqué une pareille affaire, mais avec vous on ne peut pas parler sérieusement.

— C’était un vrai plaisir de les faire se rencontrer ; ils étaient mutuellement persuadés que, l’un et l’autre, ils avaient le mauvais œil et, du plus loin qu’ils s’apercevaient, ils faisaient avec leurs doigts le geste cornu préservateur. Je vous assure que c’était comique de la part de ces importants personnages.

— La pauvre femme ! Oui, j’ai appris cela, si elle avait été à Paris, ça ne lui serait pas arrivé.

— Oh ! celle-là, c’est un cœur d’or, mais un cœur d’or dont, par un malencontreux hasard, la bourse est toujours à sec quand elle est émue d’une misère qu’elle aimerait tant soulager.

— C’est un parfait ménage. Ils se voient juste assez pour ne pas parvenir à ne pas s’entendre.

— Quand vous l’aurez lu, je serai curieux de savoir ce que vous en pensez.

— Non, quand j’ai connu la Princesse, il ne venait plus chez elle.

— C’est une drôle de façon d’élever un enfant !

— Elle fait faire toutes ses robes à Paris.

— Paris, vous savez, on l’a dit, c’est...

— Moi, je ne crois jamais qu’à moitié ce qu’on me raconte et que le quart de ce que j’en redis.

— Elle était de vieille famille puritaine ou quakeresse, je ne sais plus. Enfin tout ce qu’il y de mieux là-bas. Je crois même qu’ils étaient végétariens. La mère présidait une société de tempérance et une ligue contre la prostitution. Elle n’avait jamais dîné avec un juif. Le père s’occupait de minéralogie. Quand j’ai été reçu chez eux, lors de mon voyage aux États-Unis, on avait disposé sur la table de la salle à manger, en guise de surtout, les plus précieux échantillons de leur collection de minéraux. Au dessert, on y a ajouté une cage en or renfermant un oiseau mécanique qu’on remontait et qui chantait. C’était moins harmonieux que les rossignols du mont Athos, mais c’étaient tout à fait des gens de bien et des gens très bien. Leur fille était une charmante femme. Elle était artiste, faisait de la peinture, aimait la France et adorait Paris. Elle y habitait une partie de l’année, une vieille maison de l’île Saint-Louis, naturellement, où elle avait son atelier et toute meublée de meubles anciens, très bien choisis, ma foi. Sa peinture n’était pas mauvaise ; j’ai vu d’elle de fort jolies études de nus et un très agréable portrait de son fils, un bambin d’une douzaine d’années. Elle vivait donc à Paris, en artiste, en bohème, – oh ! une bohème dorée, – ce qui ne l’empêchait pas de s’occuper du jeune Washington ou Lincoln, comme vous voudrez, qui, de plus, était confié à un abbé, bien que de religion protestante. L’abbé habitait avec eux et tout ce petit monde s’entendait fort bien. Un jour, j’avais à parler à Annabel, c’était le nom de mon Américaine, il faisait très chaud, on était en plein été. Je sonne. On me dit que Madame me recevra certainement. Le valet de chambre m’ouvre la porte de la salle à manger et qu’est-ce que je vois, installés autour de la table ? le gosse, la maman, l’abbé et le modèle qui avait posé pendant la matinée, une fort belle fille, ma foi, qui complètement nue, à poil quoi ! renversée avec une chaude béatitude au dossier de sa chaise, sirotait son café en fumant une cigarette sous le regard bienveillant de l’aimable Annabel, du jeune Washington et du bon abbé, tous fort à l’aise devant ce spectacle innocemment paradisiaque.

— Paris.

— Paris...




Nous avons passé entre les îles d’Imbros et et de Samothrace et nous approchons des Dardanelles. Bientôt apparaît une côte basse et jaune. C’est la presqu’île de Gallipoli et l’entrée de l’Hellespont. Voici Koum-Kalé et ses batteries, voici Tchanak où de vieux cuirassés turcs surveillent le passage et avec qui il faut parlementer pour pouvoir suivre l’étroit couloir d’eau qui aboutit à la mer de Marmara. Ce premier aspect de la Turquie n’a rien de séduisant. On navigue entre deux rives de terre jaunâtre, dont l’une fut l’antique Troade, mais au delà de ce triste paysage, c’est le Bosphore, c’est Stamboul, c’est Constantinople et son prestige. En attendant nous coupons le flot de la Marmara. On y croise des barques aux singulières voilures, aux formes archaïques. Elles sont bien inoffensives, et pourtant elles font songer à des histoires de pirates, de captifs, de matraque et de pal, tandis que des vols d’alcyons rasent la surface de la mer d’une aile infatigable et éternellement errante, des alcyons qui sont les elkovans des ballades romantiques.




Nous ne serons en vue de Stamboul que demain à l’aube.



Je me suis levé qu’il faisait encore nuit et, de la passerelle où j’étais monté, j’ai vu le jour poindre peu à peu. Le pont s’est couvert de rosée. Le ciel s’est éclairci, mais en s’éclaircissant il est resté gris et voilé. Une brume tiède et fine flotte sur la mer. Le temps passe. Nous devons maintenant être tout près ; cependant rien encore ne se distingue sur cet horizon vaporeusement laiteux. Nous n’aurons pas la « belle arrivée » qu’escompte le voyageur. Un peu dépité, je suis descendu un moment dans ma cabine.

Quand je suis remonté sur la passerelle, il semblait qu’il y eût quelque chose de changé. Derrière la brume, comme à travers un écran, des ombres se dessinaient, estompées ; on sentait une présence derrière ce voile. Soudain, dans un interstice lumineux de son tissu aérien, apparurent la pointe aiguë d’un minaret et la coupole d’une mosquée. Vaguement l’espace rosissait. On ne savait quoi encore devenait visible sans être distinct. Tout à coup, au ras du flot, jaillit le fuseau d’un cyprès, comme si son jet aigu avait déchiré un enchantement. Était-ce le palais de l’enchanteur, ces blanches tours massives que l’on apercevait maintenant ? Lentement, à mesure que se levaient ses voiles superposés et que se dissipait la nue aérienne où il s’était dissimulé, Stamboul naissait à nos yeux. Il nous révélait ses assises étagées, avançait dans la mer sa pointe du Sérail, ouvrait devant nous l’avenue de son Bosphore. De l’autre côté de la Corne d’Or, Galata dressait sa tour génoise, Péra entassait ses maisons. En face Scutari d’Asie groupait les siennes et tout cela se nommait de ce grand nom : Constantinople.




Nous sommes ancrés devant l’arsenal de Top-Hané où quelques sentinelles, coiffées du fez, gardent quelques vieux canons. Au-dessus de l’arsenal s’élève une petite mosquée. La force du courant fait virer les corps morts dont les grosses bouées rouges tournoient. A côté de nous le stationnaire français Le Vautour, Commandant Julien Viaud, profile ses lignes grises. Des caïques rôdent. Les bateaux qui desservent les deux rives du Bosphore battent l’eau de leurs roues à aubes. Sur la rive d’Asie nous apercevons le Palais de Beylerbey, sur celle d’Europe le Palais de Tcheragan. En face de nous, Péra, la haute bâtisse de l’Ambassade d’Allemagne et plus loin les verdures d’Yldiz-Kiosk. Le yacht va charbonner et nous le quittons pendant quarantehuit heures que nous passerons au Péra-Palace.

J’ai une grande chambre dont les fenêtres donnent sur un terrain montueux, planté de maigres cyprès poussiéreux. Cela s’appelle, je crois, le Kutchuk Mezaristan. Des chiens jaunes y errent par troupes ou y dorment couchés. Péra n’a rien de séduisant. Vilaines maisons, rues populeuses, magasins médiocres, foule cosmopolite sans caractère. Visite à l’Ambassade de France. L’Ambassade va bientôt se transporter à Thérapia où le yacht ira aussi s’embosser, car l’été est chaud dans Péra et Stamboul et l’on va chercher la fraîcheur sur le haut Bosphore. J’ai mal dormi. Des chiens ont hurlé. A intervalles réguliers résonnait sur le pavé le bâton du veilleur de nuit. Le lendemain, courses dans Péra. J’ai fait de la monnaie chez un changeur installé dans une échoppe au coin d’une rue. Il éprouvait les pièces que je lui tendais en les frappant d’un petit marteau. Je l’ai quitté, pourvu de medjidiés, de piastres et de metalliks.




C’est par le pont de Galata que nous avons pénétré pour la première fois dans Stamboul, le droit de péage acquitté. Sur le tablier de bois et les trottoirs qui le bordent se pressent voitures, charrettes, cavaliers, piétons. Le long des parapets des mendiants tendent la main. Les piécettes tombent dans la sébile des aveugles. En face se dresse le magnifique décor de Stamboul. La Corne d’Or s’étend, port de guerre à la fois et de commerce. De vieux cuirassés y séjournent et les paquebots s’y amarrent. Toutes sortes de barques, de vedettes, de caïques le sillonnent. Au fond, on aperçoit les cyprès du cimetière d’Eyoub et sa mosquée. Quelquefois le pont se relève pour laisser entrer ou sortir quelque steamer ou quelque cargo dont la sirène déchire l’air. Au bout du pont de Galata, la mosquée de la Sultane Validé nous accueille du haut de ses marches. Sur la place qu’elle domine les cireurs de bottes nous assaillent. Le long d’un mur s’alignent des chevaux de louage. Les rues de Stamboul sont plus propices aux cavaliers qu’aux piétons et aux voitures.

Nous nous en apercevons quand nous avons pris place dans le landau qui nous fera faire une première rapide promenade à travers Stamboul. Pour les cochers turcs, il n’y a pas d’obstacles, ni encombrements, ni fondrières, ni blocs de pierre en pleine chaussée, ni descente à pic, ni rude montée. Leur allure est le galop. Il faut tout de suite prendre son parti d’être à chaque instant sur le point de verser ou d’accrocher. C’est dans cette continuelle alternative que nous avons parcouru les divers quartiers du vaste Stamboul, que nous avons entrevu des places, des mosquées, des turbés, des fontaines, des ruines byzantines, des marchés, des casernes, des agglomérations de maisons de bois toutes semblables. Parfois une échappée sur la mer de Marmara ou sur la Corne d’Or, puis des rues, des rues grouillantes, des rues désertes, des rues où pousse l’herbe, des rues pierreuses. Voici des petits cafés qu’abrite un grand platane et que fleurit la glycine, voici la place de l’Atméidan, Sainte-Sophie et la Mosquée du Sultan Ahmed, Ahmed Djami, voici la Sublime Porte et l’entrée du Séraï, le Bezestin, les casernes et les bâtiments du Seraskiérat entre Bayazid-Djami et Suleiman-Djami ; voici Chah Zadé Djami et Mehmed Djami, et Kahrié Djami et Selim Djami. De tout cela nous emportons une impression de grandeur et de misère, d’une ville vivante et morte à la fois.




Chaque jour la vedette nous dépose à l’une des échelles de la Corne d’Or ou de la mer de Marmara, le plus souvent à celle de Balouk Bazar ou de Serkadji, mais avant de visiter Stamboul, j’ai voulu longer le pourtour de son antique enceinte byzantine. Elle élève sa haute muraille de marbre de la Marmara à la Corne d’Or, de Yédi Koulé à Eïvan Seraï. De loin en loin de massives tours de marbre y font saillie. Sept d’entre elles forment le Château des Sept-Tours, Yédi-Koulé. De loin en loin aussi s’ouvrent des portes. C’est par l’une d’elles, Top-Kapou, que Mahomet II pénétra dans la ville conquise. Nous y arrivâmes par le chemin qui longe extérieurement la muraille byzantine à travers des terrains vagues ou de tristes bois de cyprès qui sont des cimetières aux milliers de stèles enturbanées. Nous étions partis de Yédi-Koulé, où, du sommet d’une des Sept Tours, nous avions suivi des yeux les longs murs dont elle domine la ligne presque droite. Une brise marine tempérait la chaleur et faisait frissonner les herbes qui avaient poussé sur la plate-forme démantelée. L’une après l’autre les tours carrées et les portes de l’enceinte se succédèrent en leur grandiose et mélancolique monotonie. De Yédi-Koulé à Top-Kapou, de Top-Kapou à Eïvan-Seraï-Kapou la même ceinture de marbre turriculée enserre Stamboul et, de la Marmara, rejoint la Corne d’Or.

Nous l’avons suivie pour regagner YeniValidé-Djami et l’échelle des Serkadji à travers le quartier juif de Balata et le quartier grec du Fanar ; Balata aux taudis sordides, aux odeurs de boucheries et de fromageries, aux échoppes misérables, aux boutiques borgnes devant lesquelles circulent, non voilées, des femmes et des hommes au nez crochu dont beaucoup portent encore la longue lévite sémitique ; le Fanar aux lourdes maisons de pierre, massives et closes comme des coffres-forts, percées d’étroites fenêtres, le Fanar qui, dans le Stamboul turc, conserve encore un caractère byzantin.




Nous n’avons pas de plan arrêté et nous allons un peu au hasard. Cependant une de nos premières visites fut pour Sainte-Sophie. C’est une infirme magnifique. Il a fallu l’étayer par les énormes arcs-boutants qui la soutiennent et semblent agripper la carapace de sa coupole avec de gigantesques pattes de crabes. A l’intérieur où les mosaïques sont cachées par un badigeon, la splendeur des marbres ennoblit son immensité. Les marbres s’étalent en parement et en revêtement, montent en colonnes, se découpent en fenestrages, luisent, miroitent, juxtaposent leurs blancheurs lisses et leurs couleurs polies. Ajourés aux fenêtres, ils laissent à travers leurs treillages passer les pigeons dont le vol étouffé bat l’air de la vaste nef silencieuse et frôle les godets de verre que suspendent en couronne à la voûte des lustres circulaires. Quand nous pénétrons dans l’antique sanctuaire devenu mosquée, il est presque désert. Çà et là quelques croyants accroupis ou prosternés, indifférents au frottement de nos babouches sur les dalles, de nos babouches qui, trop grandes, nous obligent à traîner les pieds. Nous sommes restés longtemps à errer dans l’immense édifice dont le détail infini se confond en une impression de majesté grandiose que l’on n’éprouve pas, malgré sa dimension respectable, dans la mosquée voisine, celle de Sultan Ahmed qui dresse dans le ciel ses six minarets et vêt ses murs intérieurs de belles faïences aux vives couleurs fleuries.




Qu’elle est poussiéreuse et triste cette vaste place de l’At-Meïdan qui fut l’Hippodrome de Byzance et qu’on s’y attarderait peu sous le rude soleil si, de trois excavations, n’y surgissaient l’Obélisque de Théodose, la Colonne Serpentine et la Pyramide Murée ! De ces trois vestiges de l’antique cité byzantine le plus curieux et le plus singulier est la Colonne Serpentine. Les corps de bronze de trois serpents la forment de leur triple enroulement. Sur leurs trois têtes reposait le trépied d’or consacré à Apollon en commémoration des victoires de Platée et de Salamine ; têtes et trépied ont disparu, mais cette torsion de métal mutilé a conservé quelque chose de mystérieux et de fatidique d’avoir figuré devant le temple de Delphes d’où Constantin la rapporta à Byzance et l’érigea à la place où elle est encore et où, triplement décapitée, elle darde hors du sol sa sombre tresse d’airain.




Le yacht a quitté aujourd’hui son mouillage de Toph-Hané et est allé s’ancrer devant le Palais de Tcheragan. Demain je ferai présenter au Commandant du Vautour, Julien Viaud, la lettre qui m’introduit auprès de Pierre Loti.




Un certain nombre des mosquées de Stamboul sont d’anciennes églises byzantines, comme cette célèbre Kahrié-Djami non loin de laquelle nous sommes passés l’autre jour en faisant le tour des murs, et comme cette Petite Sainte-Sophie où nous sommes allés en sortant de la Grande après avoir visité les turbés contenus dans son enceinte. Ils sont une des curiosités de Constantinople, ces turbés qui abritent, dans leurs kiosques funéraires, des sépultures de sultans, de princes, de sultanes ou de grands personnages. Couverts de riches étoffes, de cachemires, de tapis, sous des voûtes d’où pendent des lustres et des œufs d’autruche, entre des murs revêtus de carreaux de faïence et de plaques de céramique, les hauts cercueils reposent entourés de grands chandeliers et d’énormes cierges. Énormes aussi certains des turbans qui, placés au chevet du défunt, gonflent leurs coiffes démesurées et dressent leurs aigrettes pompeuses. Ces insignes mêlent quelque chose de comique à ce décor funèbre que protègent des grilles et souvent des jardins où croissent des cyprès et où poussent des fleurs. De ces turbés il y en a de plus simples qui, loin des grandes mosquées, se cachent à l’écart, derrière de vieux murs délabrés, sous de vertes frondaisons en de petits enclos mélancoliques et comme secrets où l’on imagine que des sages sont venus, sous l’oeil d’Allah, dormir secrètement leur dernier sommeil.



Je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer Loti, mais je l’admire depuis si longtemps ! Je sais bien qu’il est imprudent d’approcher l’auteur de livres admirés, mais comment résister à l’idée de connaître l’auteur d’Azyiadé, au pays même d’Azyiadé ? C’est pourquoi j’ai fait porter ma lettre au Commandant du Vautour. Pour me préparer à une entrevue que je souhaite et que j’appréhende à la fois j’ai relu quelques-unes des pages où Loti évoque si mystérieusement, si voluptueusement, l’image de la jeune Musulmane aux beaux yeux qui venait le retrouver dangereusement dans leur petite maison du quartier d’Eyoub, là-bas, au fond de la Corne d’Or, d’Eyoub dont j’ai aperçu de loin les hauts cyprès funéraires et la mosquée interdite.

C’est en effet la seule de Constantinople où l’étranger ne puisse pénétrer. Partout ailleurs, il entre librement. Nous ne sommes pas cependant sans nous rendre compte qu’on exerce sur nous une surveillance discrète. La police turque tient à éviter les incidents désagréables et pour les prévenir elle fait ce qu’il faut. C’est pourquoi, partout où nous allons, nous rencontrons souvent ces deux messieurs turcs qui semblent se trouver là par hasard et que nous avons assez vite appris à reconnaître. Ce sont deux agents chargés d’assurer notre sécurité, non qu’elle courre quelque risque, mais dans certains quartiers on peut se trouver en présence d’un fanatique, surtout quand on accompagne des femmes non voilées. Une insulte est vite proférée, une pierre vite lancée.




Notre étonnant cocher continue ses exploits d’adresse à travers les rues accidentées et souvent, en apparence, impraticables de Stamboul où il nous mène de mosquée en mosquée. Nous ne prétendons certes pas les visiter toutes, mais elles servent de but à nos promenades quotidiennes. Elles ont chacune leur beauté et leur caractère, ces mosquées de Stamboul, soit qu’elles s’élèvent en de vastes enceintes, précédées de vastes cours qu’encadrent d’autres bâtiments religieux, écoles, hôpitaux, soit que, plus modestes, elles ne s’isolent pas de la rue qui les coudoie. Elles sont belles par leurs proportions, leurs marbres, leurs faïences, leur ornementation, la richesse de leurs « mihrabs » et de leurs « members ». Elle est belle cette Bayezid-Djami où nous accueillent des nuées volantes de pigeons ; elle est belle cette Chah-Zadé-Djami si harmonieusement simple, avec ses curieux minarets, son turbé aux rares céramiques ; belle aussi cette Laléli-Djami qu’on appelle la Mosquée des Tulipes, comme l’est différemment cette Mehmed-Djami qui est la Mosquée de Mahomet le Conquérant, Mahomet II, le vainqueur de Byzance, y a son turbé, et elle est une des plus grandes mosquées de Stamboul, comme la Sultan Suleïman-Djami en est la plus splendide, la plus somptueuse et la mieux située sur son esplanade plantée de cyprès au sommet de la colline qui supporte aussi le Seraskierat et qui est un des points dominants de Stamboul.

Elle en contient encore bien d’autres de ces mosquées, l’immense ville où les Turcs ont utilisé pour leur culte maintes églises byzantines. D’un ancien monastère ils ont fait leur Fétéyé-Djami, leur Mosquée de la Victoire. L’ancienne église de Saint-Théodore de Tyrene est devenue la Kilissé-Mesdjed, celle de Saint-Jean Stoudite la Mir-Akhir-Mesdjed ou Mosquée de l’Écuyer, et la Kuschuk-Aya-Sofia, la Petite Sainte-Sophie fut jadis un sanctuaire consacré aux saints Serge et Bacchus. A Kharié-Djami, quand nous irons, nous retrouverons l’église du Monastère de Choia.



Je cherche à résumer mes premières impressions. Certes, Stamboul n’est pas une ville morte. Si, à cause de la vaste superficie qu’il occupe, certains de ses quartiers ont un aspect déshabité, d’autres, au contraire, sont populeux et actifs. Mais, malgré tout, la vie actuelle ne semble pas capable d’animer ces grands espaces. Ils ont on ne sait quoi de vide, d’inutile. Une sorte de mélancolie séculaire pèse sur ces lieux illustres. Stamboul a gardé quelque chose de conquis, d’usurpé. Ses milliers de petites maisons de bois, uniformément peintes d’un brun rougeâtre, avec le regard discret et craintif des moucharabiehs, donnent l’idée d’un campement. Cela vient sans doute que Stamboul repose sur les substructions d’un énorme passé qui transparaît çà et là dans une ruine de palais, dans un fragment d’aqueduc. La race qui habite ces emplacements fameux n’est pas chez elle ; c’est une race d’occupation. L’autre jour, près de la Colonne brûlée, j’ai vu passer un enterrement. Des hommes portaient le cercueil sur leurs épaules et ils le portaient en courant. C’était une fuite ; il m’a semblé voir la Turquie se retirant d’où elle est venue, abandonnant ce sol étranger où elle a, par le sabre, établi son dur pouvoir, le pouvoir inquiet, soupçonneux qui, actuellement, s’incarne en Abdul Hamid, commandeur des Croyants, Sultan et Padischah.




Étendu dans le caïque, j’ai devant moi le caïdji qui me fait face. C’est un vieil homme à grosses moustaches et à gros nez. D’un poing vigoureux il serre ses rames. Il les serre si fort qu’elles ont l’air d’être enflées. Le bois se boudine au-dessus de ses mains. Il semble ramer avec des fuseaux. Les courants sont violents sur le Bosphore, mais un bon caïdji les connaît, comme le gondolier connaît ceux de la Lagune.




La vedette m’a conduit à bord du Vautour. Ce n’est pas sans émotion que j’ai monté l’échelle. De la coupée, un matelot m’a conduit à l’arrière du bateau. Je suis seul dans un petit salon au plafond d’acier dont les murs sont revêtus d’étoffes orientales. Sur un piano, des fleurs. Sur une table, un singulier buvard rehaussé de gros cabochons à côté d’un poignard turc dans sa gaine. A la muraille, dans une sorte de boîte-vitrine, sont accrochées des décorations qui font pendant au moulage en plâtre d’une stèle de sépulture musulmane. Pierre Loti est devant moi, en uniforme. Il est de petite taille, très redressé, très roide, la poitrine bombée, chaussé de souliers à très hauts talons. La figure est singulière. Sous le fard, je distingue un menton volontaire, une bouche fine que couvre à demi une moustache très noire et très lisse, un nez osseux qui se rattache à un beau front surmonté de cheveux en brosse drue. Dans ce visage, des yeux magnifiques, nostalgiquement désespérés, des yeux qui ont l’air de supplier la vie de ne pas passer si vite. La voix est nette, à la fois martelée et adoucie d’une espèce de susurrement dental. Il y a en ce petit homme un curieux mélange de fierté et de timidité, de réserve polie et de méfiance anxieuse, mais tel qu’il est il est Loti. Je vois Loti, Loti à Constantinople, Loti au pays d’Azyiadé. Il m’a tendu une petite main distante. Notre embarras est égal et réciproque. Il n’a rien à me dire et je ne lui dirai rien de ce que je voudrais lui avoir dit quand je l’aurai quitté. Après quelques propos vagues, le silence se fait. Au bout d’un instant Loti me tend un étui à cigarettes, en allume une et suit attentivement dans l’air les volutes de la fumée. Je fais de même. Enfin, je me risque à lui demander s’il prépare en ce moment quelque livre. Oui, un récit japonais. Je me sens sauvé. Je vais pouvoir prononcer le nom d’Azyiadé, lui dire mon admiration, mais le silence est retombé et je l’entends me demander si je compte séjourner longtemps à Constantinople. Ah ! Constantinople n’est plus celui d’autrefois ! Il secoue la cendre de sa cigarette, comme si c’était la cendre même du passé. Il m’a oublié, il rêve. Mes regards vont, de la vitrine aux décorations, au moulage de la stèle turque et reviennent au visage silencieux, lointain et fardé qui songe devant moi, à ce visage que colore une fausse jeunesse momifiée. L’entrée d’un grand gaillard, vêtu d’une souquenille de velours rouge galonnée d’or, dénoue la situation qui devenait embarrassante. C’est le serviteur turc de Loti qui lui apporte une lettre sur un plateau. Si elle lui annonce quelque autre visiteur, je plains le pauvre Loti qui me semble n’avoir guère de goût pour les réceptions, à en juger par celle qu’il m’a faite, et en quittant le Vautour, j’ai l’impression de l’avoir bien ennuyé et que je ne le reverrai jamais.




Nous sommes allés déjà plusieurs fois au Bezestin et nous avons erré dans le labyrinthe de cet immense bazar où se coupent, s’entrecroisent de longues galeries voûtées qui sont chacune occupées par un commerce différent, car on vend de tout au Bezestin : des étoffes, des cuirs, du métal, de la poterie, des parfums, des tapis, des armes, du neuf et du vieux. C’est un marché et un bric-à-brac. On peut y acheter des babouches ou de l’essence de roses, un fez ou une pendule Louis-Philipe, un harnachement de cheval ou une chaîne de montre. J’aime à flâner dans ce dédale de rues, de passages, à m’arrêter aux carrefours ou devant quelque amusante boutique. Je suis resté longtemps devant celle d’un armurier. Les armes qu’elle contenait étaient des armes démodées : yatagans, cimeterres, longs pistolets, sabres, poignards, tout l’arsenal de la turquerie romantique. Parmi ces armes de panoplies il y en avait quelques-unes anciennes et belles : lames damasquinées, ou niellées d’or, crosses incrustées de corail ou de turquoises, fourreaux curieusement ciselés. L’homme qui tenait ce belliqueux étalage était un grand diable maigre, aux fortes moustaches, visage osseux et basané d’un turc de Delacroix, l’air féroce. D’un fourreau courbe, il a tiré, pour nous en faire admirer la lame d’acier bleuâtre, un long sabre incurvé et il l’en a tiré d’un geste magnifique où revivait toute la barbarie guerrière du vieil Orient, d’un geste de janissaire, d’un geste d’émir. Dans un éclair j’ai évoqué à ce geste quelque coin de champ de bataille, quelque sombre drame de palais où, sur la dalle, dans une flaque de sang, gît un corps décapité...




La vedette nous a déposés au fond de la Corne d’Or, à l’échelle d’Eyoub. Certes, nous n’avons pas la prétention de pénétrer dans la Mosquée interdite, nous nous bornerons à l’apercevoir du dehors et nous voici marchant dans une longue rue bordée d’un long mur que dépassent des verdures et les ampoules rondes de petites coupoles qui sont probablement des turbés. De temps à autre nous croisons des femmes, toutes soigneusement voilées et enveloppées de l’ample étoffe qui fait d’elles des paquets ambulants, les uns noirs ou bruns, d’autres verts ou violets, presque tous de couleur sombre. Ces passantes vont presque toujours par groupes, groupes sans élégance et quelque peu fantomatiques, malgré l’ardente lumière de cette belle journée.

Nous arrivons ainsi à une place où s’agite une foule très animée. Il s’y tient un marché, marché de légumes et de fruits et aussi de boucherie. Des quartiers de viandes saignants s’étalent au soleil. Tout cela n’a rien de bien appétissant et les visages n’ont pas des regards particulièrement bienveillants. Nous sommes dans un quartier où le fanatisme turc est encore vivace. Notre présence aux alentours de la mosquée ne semble pas très bien vue. Il ne faudrait pas s’attarder là trop longtemps. On risquerait quelque pierre ou quelque coup de bâton. Nous jetons donc un rapide coup d’œil sur la vaste cour, dallée de marbre, au fond de laquelle s’élève la Mosquée Sainte. Au milieu de cette cour se dresse un très vieux et très gros arbre autour duquel piétinent de nombreux pigeons qui picorent et qui se dispersent en nuées volantes, quand un pas les dérange, jusqu’à ce qu’ils reviennent en tourbillonnant reprendre leur repas interrompu.

C’est par un chemin en pente assez rude que l’on gagne le cimetière d’Eyoub dont on aperçoit de loin les hauts cyprès de plus d’un point de la Corne d’Or. Il occupe le versant et le sommet d’une colline qu’il couvre de ses innombrables stèles funéraires, dont beaucoup consistent en une sorte de colonne, sommée d’un turban, et plus ou moins penchée ; d’autres sont en forme de tablettes, plantées droites dans le sol et couvertes d’inscriptions. Il y en a, de ces stèles, de très vieilles, rongées par le temps, moussues et à demi déracinées, d’autres toutes neuves ou récemment réparées, mais leur assemblée a je ne sais quoi de désordonné. Sans alignement et érigées comme au hasard, elles bordent d’étroits sentiers. Entre elles l’herbe pousse librement où se mêlent quelques fleurs sauvages. De cette hauteur la vue s’étend sur l’admirable paysage maritime et terrestre des deux rives de la Corne d’Or au fond de laquelle débouche la rivière des Eaux douces d’Europe. Comme nous étions assis un vieil homme s’est approché de nous. Il tenait à la main un arrosoir et nous a adressé quelques paroles que nous n’avons pas comprises : bienvenue ou injures, je ne sais en cette rude et sourde langue turque.




Loti a fait annoncer sa visite à bord du yacht. Il avait avec lui dans la vedette du Vautour son serviteur turc, rouge et or. A la poupe de l’embarcation, un tapis d’Orient traînait presque dans l’eau. Vêtu d’une jaquette de drap gris clair, coiffé d’un canotier de paille, à la boutonnière une fleur assortie à sa cravate, la figure soigneusement faite, il paraissait plus jeune qu’en uniforme. Il s’est montré moins guindé qu’à son bord et comme rassuré par la présence d’aimables jeunes femmes. Mis en confiance, il a avoué qu’il redoutait un peu les curiosités que sa célébrité lui attirait, qu’il avait horreur d’être considéré comme une « bête curieuse ». Évidemment il avait compris que nous n’étions pas des gens dangereux et à éviter. Aussi nous a-t-il proposé de nous mener voir des « coins » de Stamboul qu’il aime, de ce Stamboul qu’il a tant aimé, mais où il est tenu maintenant en suspicion, où ses démarches sont épiées, ses allées et venues surveillées, où les barques de la police rôdent continuellement autour du Vautour. Tout cela avec un air de mystère, des réticences, des sous-entendus. Ne se fait-il pas un peu une Turquie imaginaire qui satisfait mieux ainsi son goût du romanesque et qu’y a-t-il de vraiment vrai dans les menées dont il se croit l’objet ? Comme il nous quittait vint à passer un des grands caïques impériaux à dix paires de rames qui filent vite sur les eaux du Bosphore. « Il faudrait, nous dit-il, que vous alliez assister un vendredi à la cérémonie de Selamlik et aussi que vous visitiez le Seraï. Il y a là encore un peu quelque chose de la vieille Turquie. »



Hier, dans une rue de Stamboul, nous avons rencontré deux élégants coupés, au vernis brillant, aux beaux attelages fringants, strictement clos par des volets. A côté du cocher était assis un grand nègre, coiffé du fez et vêtu d’une longue redingote noire boutonnée. Un autre nègre, aussi en fez et en redingote, trottait à la portière. Ces voitures menaient en promenade des femmes du Sultan, escortées des eunuques noirs chargés de leur garde.




Nous sommes allés chez divers marchands de tapis dont l’un qui habite près de la mosquée Chav-Lavi. Nous montons un escalier assez raide et on nous fait entrer dans une chambre, tendue d’un vulgaire papier et garnie de meubles quelconques. Le marchand, un Arménien au nez crochu, nous offre des fauteuils, disparaît un instant et revient suivi de deux hommes qui portent de longs rouleaux qu’ils déposent debout dans un coin de la pièce et qu’ils déroulent successivement. Chacun de ces rouleaux est un tapis, et la lecture des pages de ce poème des laines colorées commence.

D’Asie Mineure, d’Afghanistan, de Perse, il y en a de toutes provenances, de ces tapis, et de toutes tailles, et presque tous très beaux. Il y en a d’éclatants et il y en a de sourds, de fins et de rudes, tapis de palais, tapis de mosquées, tapis de tentes, tapis de prière, tapis de sieste. Il y en a qui sont des bestiaires, il y en a qui sont des architectures, il y en a qui sont des jardins, qui portent des animaux, des emblèmes ou des fleurs. Il y en a où s’effilent des œillets, où s’épanouissent des tulipes, où s’allongent des cyprès... Sur les uns figurent des lampes, sur d’autres des fontaines. Sur certains s’inscrivent des caractères... Tous ont leur langage décoratif. Chacun d’eux est une strophe tissée et dessinée. Les uns ont la luxuriance d’une prairie, les autres l’aridité des sables du désert. Tour à tour, sous nos yeux, ils étalent leur langage ou leur énigme. Il y en a d’éloquents, il y en a de mystérieux. Tapis de conquérants, tapis de sages, tapis de sombre rêverie, tapis d’exaltation, tapis d’extase, nous les feuilletons du regard un à un. Tantôt ils évoquent l’aile d’un papillon, tantôt la mosaïque d’un vitrail. Il y en a qui sont comme endormis, il y en a d’étrangement vivants, qui se refusent, nous font signe.

Celui-là a été entendu, et nous le reverrons au retour du voyage chez celle d’entre nous qui l’a choisi entre tous pour sa singulière beauté. Sa précieuse soie a la teinte du rubis ; il enchante comme une pierre précieuse et il enivre comme un vin. Il ne faut pas trop le regarder, mais il suffit de l’avoir entrevu pour ne plus l’oublier. Sa pourpre est tout enrichie de fines fleurs d’or. Ah ! qu’il est beau en sa fraîche et superbe somptuosité. Il est venu s’étendre aux pieds de celle qui le possédera désormais ; il est venu de la lointaine Perse, de la grande Mosquée d’Ardébil où il recouvrait une tombe dont l’arête l’a fendu d’une longue déchirure que des mains habiles répareront. Les bords rapprochés de sa blessure se rejoindront et il se retrouvera intact en sa vivante chair de soie.




Nous avons remonté le Bosphore jusqu’à Roumeli-Hissar qui est le point où il est le plus resserré. A la vieille forteresse de Roumeli-Hissar s’oppose sur la rive d’Asie celle d’Anatoli-Hissar. Selon le courant, on s’approche ou on s’éloigne de l’une et l’autre des rives. Elles sont toutes deux bordées de villages, d’habitations, de jardins, de palais. En Europe c’est le jaune Tcheragan et le blanc Dolma-Bagtché tout en marbre découpé, en Asie c’est Beyler-bey. A côté de ces palais impériaux s’élèvent de belles demeures, résidences de pachas ou de gens considérables, généralement bâties à l’italienne, dominant le détroit de leurs terrasses sur beaucoup desquelles on voit se promener un factionnaire. Il y a aussi d’agréables habitations particulières, certaines construites en bois à la mode turque, quelques-unes sur pilotis avec des hangars pour les caïques. Après avoir dépassé Bebek et Kandeli on arrive à Roumeli-Hissar. Un haut mur crénelé monte au flanc de la colline jusqu’aux grosses tours de la forteresse. Au bord de l’eau, parmi ses cyprès, un petit cimetière avec ses tombes enturbanées, pacifique enclos funèbre dont le repos fait contraste avec la vivante violence du courant qui passe auprès et que considère, debout sur la berge, un vieux turc barbu, roulant entre ses doigts les grains de son « tesbi », à côté d’un chien jaune qui rôde là, famélique et efflanqué.




Loti nous a conduits à une mosquée qu’il aime, à la Mehmed Zoccoli Pacha Djami. Elle est toute proche de l’At-Meïdan et de Sainte-Sophie. Une rue solitaire y mène où nous ne rencontrons qu’un troupeau de chèvres que surveille une fillette déguenillée. Une des chèvres a au cou un collier fait de grosses boules de verroterie bleues. La mosquée, qui fut une église byzantine, est précédée d’une cour carrée qu’entourent des arcades sous lesquelles s’ouvrent des boutiques. Dans l’une est établi un barbier. Il a installé son client au dehors sur une chaise et il opère en plein air. On pense aux Mille et une Nuits. Le barbier est un personnage qui joue un grand rôle dans les Contes de l’Orient. D’ailleurs le lieu est tout à fait le décor d’un conte populaire. Il est habité par de petites gens à métiers. Sur les dalles de marbre des enfants se poursuivent. Des hommes passent portant des paniers, s’arrêtent un instant pour causer. Des femmes vont puiser à la fontaine. Son bassin est abrité sous un kiosque et protégé par de belles grilles de ferronnerie. Son eau s’échappe par des conduits et s’écoule dans une rigole circulaire ; son eau captive comme une femme en ce harem liquide. Elle y miroite dans l’ombre, fraîche, limpide, mystérieuse...

Le vieil Iman est un ami de Loti. Il porte le turban vert des pèlerins de La Mecque. Nous entrons à sa suite dans la mosquée... Silencieuse, déserte, elle serait propice aux longues méditations, aux lentes rêveries. Sans doute Loti y vient parfois songer à son passé musulman, au temps, où, dans sa petite maison de Stamboul, au fond du quartier d’Eyoub, coiffé du fez, il jouait à l’effendi et vivait avec Azyiadé le roman d’amour qui est resté pour lui l’image même et la mystérieuse figure de sa jeunesse. Il en respire dans son souvenir, avec une mélancolie passionnée et un regret désespéré, la fleur odorante, cueillie aux rives du Bosphore et qui s’est conservée aussi fraîche dans sa mémoire que les œillets d’émail peints sur les carreaux de faïence aux murs fleuris de la mosquée Mehmed Zoccoli.




Autorisés à la visite du Seraï, nous nous sommes présentés à la Sublime Porte ou plutôt à la porte Bab-i-Houmayoun par laquelle on pénètre dans l’enceinte qui renferme les palais, les cours et les jardins de ce séjour des anciens Sultans. La cour des Janissaires traversée, nous voici arrivés à la Porte de la Félicité, celle que gardent les eunuques blancs et noirs. Quelques-uns de ces messieurs nous regardent passer. Deux brillants officiers nous accompagnent jusqu’au pavillon du Trésor. Devant la porte se tient un très vieil homme. C’est lui qui doit défaire et refaire les sceaux de cire, des serrures et il s’acquitte avec soin de sa tâche. Les pans de sa longue redingote lui battent les talons. Il donne mal l’idée du luxe oriental.

En voici cependant des vestiges dans les vitrines qui garnissent les murs de la salle. Les aimables jeunes officiers qui nous escortent ont mis discrètement la main à la crosse de leur revolver. Sans doute est-ce en l’honneur du grand trône d’or, incrusté de rubis, d’émeraudes et de perles que nous considérons respectueusement. Alentour sont exposées des étoffes enjoaillées, des armes qui voisinent avec des vases et des flacons précieux. Saluons ces trois énormes émeraudes avant de monter à la galerie supérieure où la cotte de mailles et le cimeterre du Sultan Mourad IV, damasquinés et endiamantés, étalent leur richesse guerrière et où une émeraude plus grosse encore, suspendue à une chaîne d’or, oscille au sommet d’un trône dont ses incrustations de nacre et de pierreries font un important et minutieux joyau.

Nous ne sommes plus au temps où, vêtus de leur robe d’apparat, les Sultans prenaient place sur ces sièges à jamais vides, mais elles sont là, ces robes, drapées sur des mannequins sans tête et surmontées de turbans. Il y en a, de ces turbans, de toutes les formes, les uns simples coiffes de guerre, les autres véritables édifices démesurément surélevés. Certains ont la forme de courges et de citrouilles et à leur dôme côtelé s’enroulent de somptueuses étoffes où s’implantent des plumes et des aigrettes aux agrafes de pierreries. Des pierreries aussi étincellent aux pommeaux des poignards passés dans les ceintures de soie dont les pans se perdent dans la richesse des brocarts. Nous quittons l’étrange assemblée de ces fantômes d’étoffe, dont le premier fut Mahomet II et le dernier le Sultan Mahmoud. Laissons-les se concerter sur leur néant en leur magnificence acéphale, traversons la salle du divan où, à travers une fenêtre grillée, audience était donnée aux ambassadeurs et retournons-nous pour voir le gardien des scellés. Une bougie à la main, il fait fondre la cire où il appliquera, aux serrures dûment refermées, l’empreinte que nul autre que lui n’a le droit de briser, puis, de la Bibliothèque, allons au Kiosque de Bagdad y goûter une cuiller de confitures de roses et y fumer une cigarette. Revenus dans la cour des Janissaires, au pied de l’antique platane, nous prenons congé des deux brillants officiers. Leurs chevaux les attendent, tenus en main. Ils se mettent en selle élégamment, sans avoir eu l’occasion de se servir de leurs revolvers.




Loti nous a proposé une promenade dans Stamboul et nous sommes retournés avec lui à la mosquée Mehmed-Zoccoli et, de là, il nous a conduits près du Bezestin à la Mahmoud Pacha-Djami. Elle est située sur une petite place ombragée de beaux platanes et toute fleurie de glycines. Nous nous sommes assis à l’un des cafés qui l’entourent. Loti s’est fait apporter un narghilé. Je le regarde fumer. Sa main fine tient délicatement le souple tuyau. A ses pieds est étendu un pauvre chien jaune. Autour de nous des gens dégustent leur minuscule tasse de café. Loti aime cet endroit qu’il trouve « très vieille Turquie ». II est maintenant tout à fait apprivoisé et il nous invite à aller le lendemain dans la soirée à bord du Vautour. Il y attend la visite d’une jeune fille turque qui risquera cette dangereuse équipée. Il donne à cette mystérieuse personne le nom de Balkis.



Au Bezestin. De galerie en galerie je suis arrivé au quartier des joailleries. On n’y voit pas les trésors d’Haroun al Rachid ni les pierreries de la caverne d’Aladin, mais il est amusant de plonger la main dans des couffins remplis de petites turquoises, de semences de perles ou de pierres de lune. Tandis que je rôdais de boutique en boutique, une vieille mendiante m’a suivi et, comme je ne faisais pas attention à elle, elle a, de sa main, frôlé ma manche très doucement. Je me suis retourné et, cette main, elle me l’a tendue, une main très vieille, mais très petite, une main recroquevillée et fine, comme une feuille morte, une main d’enfant, et, quand j’y ai déposé mon offrande, j’ai vu le visage de cette mendiante, un très vieux visage, mais encore très beau, très charmant, s’animer soudain d’un lointain reflet de lointaine jeunesse au contact humblement magique du plaisir que causait à sa pauvreté la pièce d’argent qu’elle tenait, comme un talisman, sur sa paume étendue.

Cette nuit, j’ai revu en rêve ma mendiante du Bezestin, quelque pauvre Arménienne ou quelque misérable Grecque, car elle n’était pas voilée, et elle est devenue dans mon rêve un personnage de Conte d’Orient. J’errais à travers les galeries d’un immense bazar, mais il n’était pas, comme celui de Stamboul, rempli d’une foule en costume moderne où le cône rouge du fez est la seule tache de couleur vive. Non, les marchands aussi bien que les promeneurs étaient singulièrement et magnifiquement vêtus. Accroupis au seuil de leurs boutiques, sur des nattes ou sur de riches tapis, ces marchands formaient un spectacle pittoresque et varié. Drapés d’étoffes brillantes, ils présentaient d’étranges visages sur lesquels se lisaient les passions mercantiles : le lucre, la tromperie, l’avidité, la ruse, l’avarice. Tous ces hommes eussent vendu leur âme pour un peu d’or. Il y en avait de gros comme des outres gonflées, de maigres et comme desséchés, de très vieux aux barbes chenues, de très jeunes au menton glabre. Quelques-uns, gigantesques, pliaient l’échine ; quelques-uns, presque des nains, se redressaient. Tous avaient une expression de bassesse servile, mais leurs yeux luisaient et leurs mains griffues semblaient prêtes à agripper leur proie. Les uns comptaient des pièces de monnaies, les autres palpaient des bourses vides et ils se considéraient entre eux avec une envieuse haine, épiant la foule qui défilait continuellement devant leurs boutiques. A cette foule j’étais mêlé, elle me coudoyait, me pressait. Elle était étrangement disparate. Toutes les races de l’Orient semblaient s’être donné rendez-vous dans ce labyrinthe et y formaient une sorte de mosaïque vivante. Il y avait des chameliers d’Arabie, drapés de laine fauve, le front ceint de cordes, des Syriens aux robes multicolores, des Persans à bonnets de fourrures, des Juifs de Palestine, des Afghans, des Kurdes, des Circassiens, des Mongols aux moustaches tombantes, tous, venus du désert, de la montagne, de la plaine, des rivages de la mer, des villes lointaines, se mêlaient en une mouvante bigarrure humaine, chacun dans le vêtement de son pays avec ses armes, ses parures, ses joyaux somptueux ou barbares. A côté des toiles et des draps luisaient les soies, les velours, les brocarts sur lesquels ruisselaient ors et broderies ou étincelait le feu des pierreries. En leur splendeur hautaine ou baroque, les chefs dominaient cette foule diverse et compacte dont leurs chevaux magnifiquement harnachés séparaient les rangs confus qui se prosternaient au passage des Khalifes, des Sultans, des Pachas, des Vizirs. En leurs robes d’apparat, coiffés de hauts turbans, l’aigrette au front, le cimeterre à la ceinture, ils s’avançaient à travers les fronts prosternés. Ils incarnaient tout le luxe féroce, tout le despotisme de la vieille Asie, tout le prestige de l’antique Orient, et qu’elle était donc peu de chose auprès d’eux l’humble mendiante qui s’était glissée en cette cohue et dont la main frôlait la manche de mon vêtement ! Cependant, à ce geste, se produisait un étrange prodige, car comme si ce geste eut été doué d’un pouvoir magique, à son signe, la foule qui nous entourait se dissipait en une fumée d’ombres brillantes et vaines. Cavaliers aux hauts turbans, chevaux aux riches harnais, Princes lointains, Pachas et Vizirs, fils de toutes les races venues du désert, de la montagne, de la plaine et du bord des mers, marchands aux mains crochues et aux regards avides, en un instant toute cette fantasmagorie avait disparu et il ne restait plus devant moi que des galeries vides qui se croisaient à un carrefour, où, dans une vasque de faïence, coulait l’eau limpide d’une fontaine auprès de laquelle la mendiante était assise, et comme elle s’y lavait le visage, ce visage prenait peu à peu une merveilleuse beauté, en même temps que les haillons qui la couvraient se changeaient en une merveilleuse robe d’un sombre azur étoilé comme une nuit d’Orient et qu’une voix me disait : « Tu ne m’as donc pas reconnue ! Je suis la Sultane Sheherazade, la sultane des Mille et un Contes qui va parfois, par le monde, mendier la vérité que j’enveloppe, pour la consolation des hommes, dans le tissu d’illusion de mes mille et un mensonges. »




Singulière soirée. A l’heure dite nous sommes arrivés sur le Vautour. Le serviteur à la souquenille rouge galonnée d’or nous a introduits dans le salon du commandant. La mystérieuse Balkis nous avait devancés. Loti fait les présentations. La mystérieuse Balkis est une grande jeune fille assez jolie, très élégamment habillée. Elle porte une robe de soirée à la mode de Paris et elle parle un excellent français. Ce n’est pas la peine d’être Turque, de vivre enfermée dans un harem pour ressembler à n’importe quelle jeune fille du meilleur monde de Paris, de Londres, de Vienne, de n’importe quelle autre capitale ! Conversation agréablement banale, rafraîchissements. Soudain Loti devient inquiet et nerveux. A côté du Vautour ont retenti des coups de sifflets. Loti sort un instant, puis revient et parle bas à Mlle Balkis. Conciliabule. Elle se lève, prend congé de nous. Loti l’accompagne. Au bout d’un certain temps, il reparaît. Une barque de la police rôdait autour du stationnaire. Il a fallu déjouer sa surveillance. Elle a saisi le caïque qui avait amené à bord la mystérieuse Balkis, maintenant, grâce à la vedette du Vautour, en sûreté. A-t-elle jamais été en grand péril et n’y a-t-il pas là un peu de mise en scène, de comédie, un ressouvenir, peut-être à demi inconscient, de l’époque d’Azyiadé ?




Nous sommes allés assister à la cérémonie du Selamlik. Le vendredi le Sultan sort d’Yldiz-Kiosk et se rend à la mosquée voisine pour y faire la prière. Allah le protège, mais il prend aussi ses précautions. Sur la petite terrasse où nous sommes placés la police fait bonne garde. La courte avenue en pente qui mène du Palais à la mosquée est bordée de zouaves albanais, à mines farouches. Soudain la porte du Palais s’ouvre et un landau attelé de deux chevaux apparaît. Au fond est assis le Sultan Abdul Hamid. Courbé, les mains appuyées au pommeau d’un sabre, longue figure sombre, œil inquiet, barbe grise, je l’aperçois, sous le sceau rouge du fez, passant dans une rude et rauque acclamation, le « hioc-hioc » poussé en vivat par les soldats. Dans la cour de la mosquée où il est entré stationnent, leurs volets de bois strictement clos, les voitures des « cadines » où siègent, à côté des cochers, les eunuques noirs. Dans le silence on entend le froissement du vent dans la soie d’un drapeau, le bruit sur le sol du sabot d’un cheval qui s’impatiente.

C’est fini. La porte de la mosquée s’ouvre sur un flot de généraux, de vizirs, de dignitaires, de hauts fonctionnaires. Broderies, chamarrures, décorations, fez écarlates. Une calèche basse attend, attelée de deux chevaux piaffant, longues queues, longues crinières. Le Sultan y monte seul, prend les guides et enlève l’attelage au galop. Derrière la voiture, quelques-uns cramponnés à la capote, dignitaires, vizirs, généraux, fonctionnaires, les vieux, les gras, les maigres, tous courent à toutes jambes, cohue servile et grotesque, s’essoufflent, se bousculent pour ne pas être trop distancés et s’engouffrent par la porte du Palais, à la suite du maître, et sur eux la porte referme ses lourds battants. Pour une semaine le Padischah sera à l’abri des attentats, à moins que, dans le Palais même, on ne lui prépare quelque mauvais café ou quelque souple lacet, mais Abdul Hamid a une bonne police. Il a une bonne police, mais il a peur. Je reverrai longtemps cette pâle et longue figure à barbe grise, ces yeux furtifs, ces deux mains nerveuses croisées sur le pommeau du sabre, du sabre qui ne protège pas de la balle du revolver ou des éclats de la bombe.




A travers Péra, vers un de ses lointains quartiers, la voiture nous conduit au rendez-vous pris avec Loti pour voir danser une danseuse arménienne. Au bout de cette longue course nocturne, nous arrivons à une large voie déserte. Il est tard. Nous frappons à la porte d’une maison isolée. On nous ouvre. Nous suivons un couloir, nous traversons un jardinet et on nous fait entrer dans une salle qu’éclairent des lampes à pétrole, et qui est garnie de chaises de paille, une salle de cabaret de banlieue où nous trouvons Loti qui nous a devancés. Le lieu est assez misérable et n’a rien d’engageant. Enfin, par une porte que nous n’avions pas vue, sur une sorte d’estrade apparaît l’Arménienne. Elle est petite, trapue, grasse, mais le visage est noble et beau par la régularité des traits qu’animent de sombres yeux au profond regard velouté. Elle chante en dansant ; elle chante, d’une voix rauque et grave, des paroles que nous ne comprenons pas sur un air monotone, coupé de brusques sursauts, de pauses, et qui accompagne les mouvements de ses bras, d’une forme très pure. Elle chante et danse en agitant une écharpe d’étoffe rouge dont les paillettes scintillent. Tantôt le beau visage est gracieusement souriant, tantôt pathétique, tantôt douloureux, tantôt ardemment voluptueux et cette danse harmonieuse, à la fois violente et chaste, met un peu de poésie en ce misérable décor de guinguette pérote. La danse est terminée, l’Arménienne nous salue et disparaît. Les lampes à pétrole n’éclairent plus que des murs nus, des chaises de paille. Une vaste lune ronde luit dans le ciel au-dessus du jardinet.

En nous quittant Loti nous annonce que le Vautour va aller exécuter des tirs dans la Marmara ; ensuite il remontera le Bosphore pour s’ancrer devant Thérapia où les Ambassades se transportent pour l’été.




A l’échelle d’Eyoub nous avons pris des caïques pour remonter, selon l’usage du vendredi, la rivière des Eaux-douces d’Europe qui a son embouchure au fond de la Corne d’Or et s’enfonce dans une charmante vallée entre de fraîches prairies et de beaux ombrages. Il y a affluence de caïques en cette douce fin de journée. Bord à bord, proches parfois à se toucher, parfois arrêtés par un resserrement des rives, ils s’insinuent dans la lente rivière qu’enjambent de loin en loin des ponts de bois. Sur les berges herbues il y a grand concours de peuple. Des pâtissiers ambulants promènent sous des cloches de verre leurs gâteaux et leurs sucreries. On s’attable en plein vent chez les vendeurs de rafraîchissements. Des femmes sont assises en file, dans l’herbe, au bord de l’eau. Le visage voilé par le « iachmak », enveloppées des amples plis du « feredjé », elles regardent passer les élégantes des caïques allongées en leurs feredjés bleus, violets, bruns, aubergine, prune. Nous voguons un instant côte à côte avec quelques-unes de ces promeneuses au visage secret que nous dépassons ou que nous laissons derrière nous pour rejoindre quelque caïque où se prélasse un gros Turc barbu, où de jeunes officiers en uniforme, coiffés du bonnet d’astrakan blanc, adressent aux femmes de galantes œillades, car la promenade des Eaux-douces est une occasion de rencontres et d’intrigues.

Nous sommes arrivés ainsi jusqu’au point où la rivière cesse d’être navigable. Nous nous arrêtons sous le dernier des ponts de bois qui la traversent. Il est bien vermoulu celui-là. Sous son arche on respire une odeur de vase et d’herbe. Le jour commence à décliner. C’est le moment du retour. Derrière nous, à la crête d’une colline dénudée qui domine la verte vallée, se profile sur le ciel clair une caravane de chameaux. Le caïdji rame plus vite, car la rivière est moins encombrée. Les promeneurs et les spectateurs des berges sont moins nombreux, moins nombreuses les femmes assises au bord de l’eau. Au moment où nous passons auprès d’un groupe, nous entendons des cris. Une de ces dames a glissé dans la rivière. On l’en retire toute ruisselante sous l’étoffe plaquée de son feredjé. Maintenant nous avons atteint la Corne d’Or. Là-bas la blanche coupole de la mosquée d’Eyoub que surmonte son noir bois de cyprès. Une teinte d’or crépusculaire se répand sur toute l’étendue marine. D’un grand caïque que nous côtoyons nous entendons, dans le silence, s’élever des voix et des rires.




Constantinople manque de « pittoresque humain ». La foule, les gens, les passants ne vous y donnent guère l’impression de l’Orient. Le vieux costume turc, culotte bouffante, veste à larges manches, caftan, n’est plus guère porté. Parfois on croise quelque iman, quelque hodja que son turban vert désigne comme un pèlerin de La Mecque. Seul le visage voilé des femmes rappelle les anciennes mœurs, car si leurs prescriptions demeurent encore en vigueur, leurs marques visibles sont rares. De l’Orient, Constantinople n’offre plus qu’un magnifique décor qu’il faut animer par l’imagination ou par le souvenir.




Longue course à travers Stamboul jusqu’à la Kahrié-Djami et ses mosaïques.




Avant de partir pour le Haut Bosphore et Thérapia, je suis retourné au Musée des Antiquités où sont exposés les célèbres sarcophages trouvés à Sidon. Il contient aussi des salles intéressantes d’art musulman : des verreries, des lampes de mosquée en cristal, des lampes de suspension en faïence persane, des reliures, des bois sculptés, des tapis, mais c’est aux sarcophages que l’on revient, au sarcophage du Satrape avec ses scènes de la vie royale : chasse, course de char, banquet, au sarcophage si harmonieusement pathétique des Pleureuses, au sarcophage si magnifiquement architectural dit d’Alexandre aux figures si noblement, si élégamment expressives que rehausse comme un souvenir de couleurs à demi effacées.

Il y a aussi quelques antiquités grecques et romaines à Tchinli-Kiosk, des marbres byzantins, des bronzes, des sculptures chypriotes, des inscriptions sémitiques et hittites, des monuments francs : pierres tombales, écussons provenant du Rhodes des Chevaliers ; il y a aussi une charmante fontaine sans eau dont la vasque sèche est abritée sous une niche où s’épanouit, sur les carreaux de faïence qui la revêtent, la roue ocellée et bleuâtre d’un superbe paon, et puis il y a encore Tchinli-Kiosk lui-même, ses gracieuses ogives, ses colonnettes de marbre, sa coupole, ses revêtements de céramique céruléenne.




Qu’elle ait été Byzance, Constantinople, Stamboul, qu’elle ait été romaine, grecque ou turque, il est peu de ville au passé plus sanglant, où l’on ait glissé aux cous plus de lacets, où le meurtre, l’assassinat et le supplice aient supprimé plus de vies ; ville de la potence, du billot, du pal, nulle part on n’a coupé plus de têtes, nulle part le despotisme ne fut plus brutal, plus féroce, plus perfide ; nulle part n’ont régné plus durement le glaive et le sabre. Son histoire exhale une odeur d’aromates, de sang, et les pures eaux même du Bosphore demeurent souillées du souvenir des sacs humains dont les toiles cousues rôdaient au gré des courants où on les avait immergés.




Nous avons remonté le Bosphore et le yacht est ancré dans la baie de Beïcos, près de la Côte d’Asie, en face de Thérapia. Cette côte d’Asie est assez solitaire. Quelques maisons au bord de l’eau, sur un quai, de grands arbres sous lesquels se promènent des sentinelles turques dont nous entendons, la nuit, l’appel guttural qu’elles échangent de l’une à l’autre... En face, sur la côte d’Europe, s’étagent et s’échelonnent des villas, les bâtiments et les jardins des ambassades, parmi lesquelles la longue façade rougeâtre de l’ambassade de France. Thérapia est le centre de la vie élégante constantinopolitaine. Sports et déjeuners, garden-parties, tennis, robes d’étés, ombrelles, charrettes anglaises, caïques...



Le Vautour est venu nous rejoindre à l’ancrage de Beïcos.




Le personnage le plus décoratif de l’ambassade de France est certainement le « kawas ». Le « kawas » tient du portier, du garde du corps. Il porte une livrée qui est un costume. Il a une haute canne comme un majordome, il est galonné sur toutes les coutures et il est armé comme un janissaire. Albanais, il est vêtu à l’albanaise, avec de longs poignards passés dans la ceinture. Il a haute mine. Comme l’Ambassadeur représente la France, je ne dirai rien de lui, mais je garderai bon et charmant souvenir de plus d’un des agents qui le secondent, de l’un d’entre eux surtout et de son aimable accueil parmi les beaux objets d’art musulman : étoffes, calligraphies, miniatures, faïences dont il aime à s’entourer.




Quoique Loti nous dissuade de nous promener sur la rive d’Asie qu’il déclare peu sûre, nous sommes allés visiter le palais de Beïcos qui n’a d’ailleurs rien de bien curieux. Bâti à l’italienne au milieu de beaux jardins, il est meublé avec un luxe effroyable. Fauteuils surdorés, couverts d’étoffes trop riches, tables de style viennois, miroirs de Murano d’un goût prétentieux, canapés somptueusement laids, ce qu’on appelle du « mobilier de pachas » et que les ateliers, paraît-il, fabriquent spécialement pour les « yalis » que leurs maîtres veulent moderniser. Aussi est-ce un plaisir de laisser là ces horreurs et d’aller marcher un peu dans la Vallée du Grand Seigneur, sur la route pierreuse que bordent des prairies et où un troupeau de chèvres broute les haies poussiéreuses, tandis que, sous un platane, leur gardien joue sur sa flûte un air mélancolique, rauque, et, tour à tour, aigu et doux...




Arrivée à l’entrée de la Mer Noire, la vedette fait demi-tour et nous arrête à Anatoli-Kavak qui est un village de pêcheurs, sur la rive d’Asie. Au bord de l’eau sèchent des filets bruns et s’étendent les branches ombreuses d’un grand platane. Ces villages turcs du Bosphore ont un charme singulier, âpre et doux à la fois. Celui-ci est dominé par la ruine d’un château génois jusqu’auquel nous montons. Un ardent soleil chauffe les vieilles pierres. Un vent léger fait frissonner les herbes. Silence. Solitude.




Certes cette vie de Thérapia est fort agréable. Réceptions, promenades dans la forêt de Belgrade et à Buyeck-Déré, goûters, mais je regrette les longues courses à travers Stamboul, les ciels de couchant sur lesquels se détachent ses minarets et ses coupoles, ces ciels de sang caillé et de turquoises mortes qui se confondent dans la couleur violette du crépuscule. Aussi demain descendrons-nous le Bosphore jusqu’à Scutari, son grand cimetière, ses derviches hurleurs.




Ces litanies rauques, ce balancement stupide du buste et de la tête, ces hurlements de plus en plus frénétiques, ces hommes accroupis que l’iman excite à leur frénésie graduelle, cette salle basse où l’atmosphère est étouffante... Par le carré d’une petite fenêtre ouvrant sur un jardin je regardais une mince branche d’arbre, délicatement immobile et qui contrastait avec cette agitation fanatique, avec ces cris d’extase farouche, avec ce délire mécanique et forcené. A ce spectacle oppressant combien je préfère la giration vertigineuse des Derviches tourneurs de Péra, l’envolement circulaire de leurs longues jupes plissées qui, l’exercice terminé, retombent et laissent l’homme debout sous son bonnet conique, comme le signe de ponctuation d’une langue mystérieuse !

Ils en parlent une aussi les hauts et rigides cyprès du grand cimetière de Scutari, la langue mystérieuse de la mort dont nul jamais ne déchiffra l’énigme. Leur peuple funéraire occupe les pentes d’une haute colline et en fait un vaste bois, coupé de larges avenues qui le divisent en quartiers. Dans chacun de ces quartiers se pressent des milliers de tombes aux stèles inclinées, aux pierres penchées, en un désordre sur lequel semble avoir passé un souffle venu de l’au-delà. Çà et là, quelques monuments orgueilleux appuient sur des colonnes qui s’effritent leurs dômes lézardés, mais malgré leur présence règne en ce champ des morts une sorte de monotonie égalitaire. Partout un turban, une fleur sculptée, une inscription, rien des fantaisies architecturales et des imaginations fastueuses ou déplorables qu’offrent les sépultures dans nos cimetières d’occident. Rien que le silence, la solitude, l’herbe qui pousse, un bourdonnement d’ insecte, un craquement de brindille, le heurt lointain du marteau d’un marbrier ; rien que des tombes, des tombes, des tombes, sur lesquelles veille la garde hautaine des innombrables, des graves cyprès, éternels comme la vie, vieux comme la mort.




Nous allons aux Eaux-douces d’Asie dans un beau caïque à deux rameurs, un beau caïque aux beaux coussins de soie brodée et dont les caïdjis albanais sont tout emmousselinés de blanc. En leurs larges culottes flottantes, en leurs courtes vestes soutachées, coiffés d’une calotte ronde, ils ont fière mine, ces caïdjis. Leurs bras vigoureux font filer le caïque effilé sur les eaux rapides du Bosphore. Bientôt nous avons dépassé Kanlidja, Anatoli-Issar et sa forteresse, et nous entrons dans la rivière des Eaux-douces. Avec elle nous pénétrons dans la fraîche prairie où circule une foule animée. Elle goûte avec une joie silencieuse le plaisir de cette journée champêtre. Nous sommes arrivés un peu tard aux Eaux-douces, mais d’élégants caïques remontent et descendent encore le cours du lent ruisseau. Nous croisons des dames de harem strictement voilées, et des dames d’Europe qui s’abritent sous des ombrelles, de jeunes beys et de jeunes attachés d’ambassade. Un long caïque promène, paresseusement étendu en une pose efféminée et languissante, un bel adolescent qu’on nous dit être le fils du Cheiek-ul-Islam, puis peu à peu le vide se fait sur le ruisseau crépusculaire et nous retrouvons le flot puissant et rapide du Bosphore. Nos caïdjis pèsent lourdement sur les rames pour remonter le courant et nous disons adieu aux Eaux-douces d’Asie comme bientôt nous le dirons à Beïcos, à Thérapia, à Stamboul, car le moment du départ approche.




Ce matin nous sommes entourés d’un épais brouillard, si épais que nous n’apercevons plus le Vautour, ancré cependant non loin de nous. Quand il se lève nous découvrons un gros cargo russe qui vient sur nous et nous aurait abordés par le travers si le voile de brume avait tardé quelque peu à se dissiper.




Nous avons pris congé de Loti qui, sachant que nous nous rendions à Brousse, nous a confié mystérieusement un petit paquet soigneusement ficelé à remettre de sa part à l’iman de la Mosquée Verte.




J’ai eu un grand plaisir à suivre la manœuvre de l’appareillage. Certes, de ce séjour à Constantinople, je garderai un beau souvenir fait de maintes impressions précieuses, de maintes images qui maintenant se confondent un peu, mais qui, plus tard, m’aideront à revivre ces belles heures. Je les évoque déjà pendant que le yacht descend lentement le Bosphore vers Stamboul qui se détache sur le ciel du couchant. Puis, la pointe du Sérail doublée, nous entrons en Marmara faisant route vers les îles des Princes.




J’ai passé une partie de l’après-midi dans l’île de Halki, sur une plage déserte, une plage où, sur des rochers rouges que recouvre un peu de terre jaune, a poussé un bois de pins aux troncs d’écorchés et au feuillage métallique dont l’odeur résineuse se mêle à l’odeur saline de l’air marin. Le silence brûle, engourdi dans une lumière éclatante. La mer est d’un bleu massif et compact. Le yacht est dissimulé par une pointe de l’île ; la vedette à l’ombre dans une anse est invisible. Tout parle la voix secrète de la solitude.




Dans la petite gare de Moudania, le train attend, qui va nous mener à Brousse en une lente montée à travers un paysage de terre fertile que borne dans le lointain la masse de l’Olympe de Bithynie. Dès l’arrivée, c’est vers la Yechil-Djami, la Mosquée Verte, que nous nous dirigeons par des rues montueuses, bordées de maisons de bois à moucharabiehs, des maisons peintes généralement d’une couleur brune ou rougeâtre. Sur une esplanade où s’inclinent quelques vieux arbres et d’où l’on a sur Brousse une vue magnifique, se dresse, en son marbre d’une douce blancheur, la Yéchil-Djami. Son vestibule franchi, sa nef s’offre, carrée, couverte par la coupole qui la domine, et séparée de son abside par deux puissants piliers de marbre. Au centre de la nef, un bassin d’eau pure miroite, verdi par les reflets des faïences qui revêtent le bas des murs, d’une somptuosité toute persane, car c’est de la Perse que viennent ces céramiques merveilleuses, d’un vert bleuâtre, d’une nuance, si l’on peut dire marine, et qui font de cette mosquée une sorte de grotte enchantée. Elles tapissent, ces mêmes faïences, de leurs carreaux égaux et miroitants en leur émail précieux, les deux loges d’où le Sultan et ses femmes assistaient à la prière. Mais aujourd’hui tout est silence dans la Mosquée Verte, aucune voix n’y psalmodie les sourates du Coran. Seul le bruit mou de nos babouches glisse sur le pavement. En partant j’ai jeté un dernier coup d’œil sur le petit bassin et il m’a semblé, sur son eau glauque, voir se pencher le col d’émeraude et de saphir d’un paon imaginaire dont la roue ocellée eût été faite de tous les verts et de tous les bleus dont mes yeux gardaient le beau souvenir émaillé.




En sortant de la mosquée l’un de nous a remis à l’iman, de la part de Loti, le mystérieux petit paquet qui lui était destiné. L’iman l’a ouvert devant nous. Il contenait un porte-cigarettes, ce qui ne nous étonna pas outre mesure, car les dames sont curieuses et, quand elles tracassent trop longtemps un nœud qui n’a rien de gordien, il est bien rare que ce nœud ne se dénoue pas. Il ne faut pas confier aux femmes un secret, même quand il est enveloppé dans du papier.



Octogonal, puissant, marmoréen, le turbé de Mohammed Ier se dresse sous sa coupole arrondie et abrite le sarcophage revêtu de plaques de faïence où repose le descendant d’Othman. De nombreux fidèles sont là en prière, mais qui ne témoignent devant notre curiosité respectueuse aucune hostilité. Au contraire, l’iman vient à nous et nous fait voir quelques beaux Corans. Au dehors de frénétiques vols d’hirondelles tracent dans le ciel pur des arabesques coraniques. Dans l’herbe une petite fille est assise. Deux longues nattes descendent sur sa poitrine et elle joue avec un levraut apprivoisé, attaché au bout d’une ficelle.




Nous sommes revenus de nouveau à la Mosquée Verte. Le paon imaginaire s’était envolé, mais sa présence demeurait dans le vert azuré des faïences où se mêlent sous l’émail des traces d’or qui y dessinent tantôt des lignes entrecroisées, tantôt une fleur.




La Mouradié s’annonce par de très hauts cyprès qui entourent une fontaine d’eau vive. A côté de cette onde vivante s’ouvre l’enceinte de la mort qui est un jardin de grands arbres et de rosiers. C’est dans cette enceinte que s’élèvent les dix turbés dont le premier qu’on y rencontre est celui du Prince Moussa décoré de carreaux de faïence verte, mais dont le vert est de deux nuances, l’une claire, l’autre foncée. Ces carreaux sont disposés de façon à former des dessins géométriques. Une bordure de céramique à dessins bleus sur fond blanc encadre le revêtement et s’orne d’inscriptions en beaux caractères coufiques. Racontent-ils que le Prince Moussa, fils de Bayazid Ier, fut étranglé par son frère Mohammed Ier ? J’en doute. D’ailleurs ces sombres drames ne nous touchent guère. L’histoire en conserve le souvenir, mais ils n’intéressent guère que les historiens. Les hommes sont indifférents à la mort de leurs semblables. Le temps passe et la vie continue. Rien n’empêche les arbres de croître, les roses de fleurir, l’eau de couler. Celle qui jaillit au centre de ce bassin de marbre, à l’ombre de ce large platane, est limpidement pure. Écoutons son murmure avant de pénétrer dans le turbé voisin, celui de Mourad Ier.

Ce n’est pas le plus remarquable quoiqu’il présente une singularité. C’est dans la terre même qu’a voulu reposer le Sultan Mourad, dans une terre qu’arroserait l’eau du ciel. Aussi sa tombe dont rien ne recouvre la glèbe funèbre est-elle placée sous une ouverture ménagée au sommet du dôme et par où la pluie peut tomber. Aujourd’hui, le Sultan Mourad ne recevra l’ondée d’aucun nuage, car le ciel est d’une parfaite pureté. Est-ce ce beau ciel qui a fait s’épanouir les fleurs délicieuses dont les bouquets d’émail fleurissent de leur grâce persane le turbé du Prince Moussa ? A côté du sien est celui de son frère le Prince Djem avec ses carreaux hexagones à fond bleu vert de mer dont le centre est décoré d’une rosace dorée que nous retrouvons, non loin de là, dans le turbé du Prince Mahmoud.




De ces beaux carreaux de faïences, décorés d’arabesques, de caractères ou de bouquets, on n’en trouve guère dans les boutiques du Grand Bazar où nous avons erré en quête de quelque chance heureuse, mais, à défaut de raretés, l’œil s’y réjouit de soieries et de mousselines de Brousse, de souples écharpes d’un vert très pâle ou d’un rose très tendre dont les couleurs semblent parfumées. Quelques marchands nous proposent des armes anciennes, mais nous nous contentons de ces minces flacons où sont enfermées quelques gouttes d’essences précieuses dont on perçoit l’odeur à travers le cristal qu’elles imprègnent de leur âme volatile. Comme dans tous les bazars de l’Orient on vend de tout au Grand Bazar de Brousse, mais le temps n’est plus où l’on y vendait des esclaves au marché que l’on voit encore, entouré d’arcades.




Il y a encore à Brousse d’autres turbés que ceux de Mohammed Ier et de la Mouradié. Ni celui d’Osman, ni celui d’Orkhan n’offre grand intérêt, mais, de la terrasse où ils se trouvent, on a une belle vue sur la ville.

Il y a encore bien d’autres choses à Brousse : Oulai-Djami, aux nombreuses coupoles égales, où, dans un bassin nagent des poissons ; il y a la belle enceinte byzantine et ses tours carrées ; il y a les cimetières aux cyprès aigus, dont l’un s’appelle le cimetière des poètes ; il y a le pont de Led-Bachi qui traverse le ravin de Gueuk-Sou ; il y a les bains de Tchékirghé, mais les heures d’une journée passent vite et le Kaïmakan nous attend au Koniak où il doit nous recevoir. Il y aura audience, conversation par l’intermédiaire du drogman, confitures de roses et verre d’eau glacée.




La dernière image que j’emporte de Brousse est celle d’une cigogne qui errait mélancoliquement sur ses longues pattes dans le jardin du Consul de France. L’air était doux, le soir tombait. Une fontaine murmurait doucement. Elle portait une inscription dont j’ai demandé le sens : « Il y a trois choses agréables, disait la sentence, trois choses plus agréables que toutes les autres : le tintement de l’or, le murmure de l’eau et le sourire des femmes. »




Nous avons repris la mer et, les Dardanelles passées, nous faisons une brève escale à l’île de Tenedos. Le petit port est dominé par une grosse tour de forteresse turque, mais quoiqu’elle ait l’honneur de figurer dans un vers de Virgile, Tenedos n’a rien de virgilien. Comme nous allions nous rembarquer un gros homme, coiffé d’un fez, s’est approché de nous, parlant un peu le français et proposant de nous vendre quelques médailles antiques. Nous l’avons suivi jusque chez lui. Il nous a fait entrer dans une pièce très propre et, d’un tiroir, il a extrait quelques médailles sans intérêt. Dans un coin de la pièce sa femme était assise. Elle avait dû être très belle et son visage vieilli gardait de la dignité et de la noblesse. « Elle est Italienne, nous dit l’homme ; elle est de Venise », et comme nous la complimentions sur la beauté de sa ville natale, elle répondait modestement, d’une voix douce avec un mélancolique et gentil sourire et en baissant la tête comme pour s’en excuser : « E un piccolo paese. » Pourquoi l’avait-elle quitté, son « petit pays », pour cette île lointaine, pour ce gros homme qui suait sous son fez et frottait de son gros pouce ses médailles aux effigies effacées ?




Nous avons longé la côte nord de l’île de Mytilène, l’ancienne Lesbos. Le yacht a croisé d’assez nombreuses barques de pêche. Les marins qui les montaient étaient coiffés de bonnets noirs de forme phrygienne. Ces Lesbiens sont de fort beaux hommes et ne méritaient pas les dédains de Sapho.




Dans cet humble village, au fond du golfe d’Edremid, un phonographe rassemble autour de ses sons nasillards un auditoire charmé. Hommes, femmes, enfants, écoutent de toutes leurs oreilles une chansonnette dont ils ne comprennent pas les paroles. Nous les laissons à leur plaisir pour faire une promenade dans la campagne. Notre petite troupe est escortée de deux marins du yacht, le fusil en bandoulière, car le pays n’est pas sûr, paraît-il. Il est pourtant d’aspect bien pacifique dans la magnifique lumière de cette fin d’après-midi, avec son silence que trouble parfois le frémissement ailé d’un vol de cigognes. Par des chemins pierreux nous sommes arrivés jusqu’à un immense platane auprès duquel dans une auge de pierre coulait une eau limpide. Tenant son cheval par la bride, un cavalier faisait boire sa monture. L’homme était de haute taille et de mine assez farouche. Après un regard aux deux fusiliers qui nous accompagnaient, il se mit en selle et s’éloigna.




Ce cavalier, rencontré sous le grand platane d’Edredid, était de mauvais présage, car d’Aïvaly nous n’avons pas pu aller aux ruines de Pergame. Les voitures et l’escorte qui devaient nous y conduire ont manqué au rendez-vous et les routes étaient trop peu sûres pour pouvoir s’y hasarder sans protection contre les pillards qui infestent la contrée. Il a donc fallu nous résigner à rester sur le yacht, mais notre déception de gens levés à l’aube a été compensée par la plus belle des aurores. Elle était en sa beauté, vraiment l’Orient, tout l’Orient...




La mémoire a de singuliers caprices, des choix inexplicables, des lacunes incompréhensibles. Pourquoi n’ai-je conservé de Smyrne presque aucun souvenir ? Smyrne n’est guère pour moi qu’un nom dans de la lumière et de la chaleur. Je n’en ai gardé que deux images : dans une rue sombre, un étal de boucherie où pendaient à des crocs des viandes sanguinolentes et sur le sol des caillots de sang sur lesquels bourdonnaient des mouches — une vaste place poudreuse où, sur le terre plein, étaient couchés en grand nombre des chameaux, une place qui est le point d’arrivée et de départ des caravanes, et son odeur de fiente sèche, de poil chaud, de lait aigre. Tout le reste a disparu, sauf un long quai, bordé de maisons blanches, le long de la mer.




Il y a des jours où nous voyons les êtres et les choses avec des yeux d’oubli, où notre esprit rejette tout souvenir extérieur à nousmêmes, où nous nous bornons à être ce que nous sommes sans vouloir rien nous ajouter.

Quelle que soit la bonne entente d’amitié qui règne entre compagnons de route, il y a des moments où, sans se heurter, les caractères s’effleurent en d’infinitésimales discordes. C’est à l’un de ces moments que j’ai noté sur un coin de carnet cette pensée : « Les hommes ne souhaitent pas d’avoir toujours raison, mais ils voudraient bien quelquefois ne pas avoir tout à fait tort. »




En mer — Chio, Samos, Kos.




Le yacht est ancré devant Boudroum qui fut l’antique Halicarnasse, Halicarnasse où Artémise pleura Mausole et lui éleva le plus fameux des tombeaux. Les siècles n’ont pas respecté cet illustre témoignage de la fidélité conjugale et Halicarnasse, devenu Boudroum, est veuf de son mausolée. Les marbres votifs en ont été dispersés et leurs blocs ont servi aux Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem à construire la haute et massive forteresse qui, sur un îlot, élève au milieu de la baie ses murs crénelés et ses tours carrés. En sa blancheur guerrière le château de mer des Chevaliers surveille Boudroum qui mêle ses maisons peintes à la verdure des poivriers et des palmiers, au pied des douces collines qui l’encerclent de leurs courbes harmonieuses. Une paix charmante plane sur ces lieux. Nous abordons aux dalles brûlantes d’un petit port où sommeillent quelques barques et que les petits ânes que nous montons frappent de leur dur sabot, car c’est en cavalcade que nous parcourons Boudroum. L’extrême chaleur y rendrait la marche trop fatigante et nous préférons le rude contact des selles peu rembourrées aux cailloux aigus que rencontreraient nos semelles de piétons. D’ailleurs, il y a peu de choses à voir dans Boudroum : quelques restes d’un théâtre ; çà et là, un débris de colonne couché le long de la route ; mais Boudroum cependant dégage un charme inexprimable. Nous sommes arrivés ainsi jusqu’à une ancienne citerne. Un dôme de maçonnerie la recouvre et un escalier descend dans l’ombre vers l’eau d’où s’exhale une mystérieuse fraîcheur nocturne. Dans le silence, le plus léger bruit se répercute et s’amplifie. Veniez-vous, Artémise, asseoir sur ces marches votre deuil éternel et taciturne et rêver devant cette eau, fraîche comme le souvenir et noire comme la mort ?... En revenant au yacht, j’ai acheté à un paysan une petite tête de femme en terre cuite et je l’ai sentie tiédir, comme vivante, à la chaleur de ma main fermée.




Il fait une nuit merveilleuse, une nuit des Mille et une Nuits où le ciel, tout scintillant d’étoiles, semble attendre quelque prodige, une de ces nuits d’Orient où roulait sous le sabre la tête parfumée des Sultanes, où les pierreries étincelaient aux doigts voluptueux des Khalifes, où, dans la panse des jarres et les profondeurs des cavernes, les trésors s’éveillaient sous les regards curieux des voleurs ou à la lueur révélatrice des lampes furtives, une de ces nuits où Scheherazade contait ses histoires infinies que l’aube interrompait au point juste où allait s’éclaircir leur mystère et se laisser deviner leur énigme.

Il fait une nuit merveilleuse ; nous sommes étendus sur le pont du yacht où nous goûtons le magnifique silence nocturne auquel nul de nous ne songe à mêler de vaines paroles. Au fond de sa baie harmonieuse, Boudroum sommeille en sa paix heureuse. Au-dessus de l’eau sombre où miroitent des reflets d’étoiles le château des Chevaliers dresse la blancheur de marbre de ses murailles et de ses tours. Quels fantômes vaporeux emprisonne-t-il en ses chambres enchantées ? Allons-nous voir se pencher à ses créneaux quelque ombre captive ? Tout est possible par une nuit merveilleuse comme celle qui nous environne de ses prestiges et de son silence.

Soudain nous y percevons un léger bruit de rames. C’est une barque qui vient à nous et s’approche avec précaution. Les avirons s’enfoncent dans l’eau avec prudence. La barque ne porte aucun feu. Elle longe maintenant la base du château des Chevaliers. Nous distinguons qu’elle est montée par deux hommes, l’un qui rame, l’autre qui gouverne. On dirait qu’ils s’éloignent, mais non, voici que, vivement, la barque vient se ranger au flanc du yacht. La voix du matelot de quart interpelle ces survenants. Un bref colloque, et le matelot vient nous dire que ces gens désirent nous parler. Que veulent ces intrus ? Pourquoi troublent-ils de leur présence cette belle nuit de rêverie silencieuse ? Enfin !

Ils sont devant nous. L’un est un grand gaillard barbu, d’une cinquantaine d’années. Il est vêtu d’une espèce de redingote et chaussé d’espadrilles. L’autre, plus jeune, est un pêcheur d’aspect misérable. Il a les pieds nus. Le gaillard barbu parle assez bien le français. Son compagnon a un objet ancien à nous proposer. A cette offre nous sommes sceptiques. Il se fabrique beaucoup de faux sur la côte d’Asie Mineure et toutes les médailles, tous les bronzes, toutes les terres cuites que l’on y vend aux voyageurs sont loin d’être authentiques. Cependant voyons toujours.

L’homme barbu a sorti de dessous sa redingote un objet enveloppé dans un vieux journal. Tandis qu’il froisse le papier et dénoue la ficelle, il nous explique que c’est un vase antique, en or, que le pêcheur, à qui il appartient, a trouvé dans la baie. Les filets ramènent souvent des débris de poteries et des fragments de marbre, parfois même de grandes amphores incrustées d’algues et de coquillages... Pendant qu’il parle, le pêcheur le surveille d’un regard méfiant et suit des yeux chacun de ses mouvements. L’homme barbu a fini son déballage. Quelque chose de jaune luit doucement entre ses doigts, qu’il pose sur la table près de laquelle nous nous tenons et qu’éclaire une ampoule électrique.

Dans la vive lumière l’objet apparaît. C’est un petit vase à peu près à la hauteur d’une main, ou plutôt une sorte de gobelet dont les flancs harmonieusement renflés se courbent au-dessus d’un pied circulaire et se resserrent avant de s’évaser. Sa forme est d’une élégance et d’une beauté parfaites, sans ornements et sans ciselures. D’un or clair et pur, il fait penser à un fruit ; il en a le galbe et la maturité. Il est lourd quand on le soupèse et, quand on le heurte, il tinte d’un son léger et qui se prolonge. Le pêcheur ne le quitte pas du regard. L’homme barbu attend. Une voix de femme demande : « Combien ? »

L’homme barbu a dit un prix. A celui qu’on lui propose il hausse les épaules et le marchandage commence. Nous sommes en Orient, pays des interminables marchés et des débats sans fin. A chaque offre l’homme barbu s’adresse au pêcheur. Celui-ci s’énerve et je vois les doigts de ses pieds nus se crisper d’impatience et de cupidité. L’accord ne se fait pas. Entre les deux gaillards s’entame un colloque animé. Enfin l’homme barbu déclare que le pêcheur ne cédera son vase qu’en échange de son poids en pièces de monnaie. L’affaire est conclue, il ne reste qu’à procéder à la pesée. Nous sommes remontés sur le pont après être allés dans nos cabines chercher l’or dont nous disposons. L’un de nous a emprunté au cuisinier sa balance. On la place sur la table. Dans l’un des plateaux le beau vase se tient debout comme un Dieu. Dans l’autre plateau les louis s’accumulent en piles dont l’une parfois s’écroule avec un son métallique. Aurons-nous assez de pièces pour faire contrepoids au mystérieux vase marin ? Peu à peu le fléau oscille. Le plateau sur lequel est posé le vase se soulève doucement et atteint le niveau de celui que chargent les pièces à effigies. Puis tous deux se tiennent en équilibre et s’immobilisent. Une à une, l’homme barbu a compté les pièces sous l’œil farouchement attentif du pêcheur et il les a enveloppées dans le vieux journal. Comment en feront-ils le partage ? Lequel des deux volera l’autre ? Je les entends s’éloigner, l’homme barbu sur les semelles de ses espadrilles, le pêcheur sur la corne de ses pieds nus. Ils ont regagné leur barque. Lequel des deux jettera l’autre à l’eau pour s’approprier le magot ? Un cri va-t-il s’élever ou le bruit mou d’un plongeon ? J’écoute, mais rien ne trouble la nuit merveilleuse, la nuit de contes d’Orient qui nous a apporté du fond de la mer le vase d’or où a bu peut-être, de ses lèvres aventureuses, Sindbab le marin ?




Ce matin, nous avons doublé le Cap Trio, pointe extrême de la presqu’île de Cnide. Monté sur le pont, ce n’est pas au petit chien chinois roulé en boule sur un coussin que je suis allé rendre visite, ni au perroquet jaune et bleu cramponné à son perchoir, c’est au beau vase d’Halicarnasse que je suis allé présenter mes hommages. Posé sur une table dans le salon, il était royal et solitaire, en sa forme et en sa matière parfaites. Un rayon de soleil caressait doucement son or vivant, et je pensais que cette teinte dorée avait dû être celle de la chevelure de Vénus, lorsque, naissante, elle sortit de la mer, de cette même mer sur laquelle nous voguions en vue de la presqu’île de Cnide.




Où sommes-nous ? Une rue montante au sol pierreux, une rue solitaire où un chien jaune fouille dans un tas d’ordures. De chaque côté de cette rue s’élèvent des maisons très vieilles, dont quelques-unes sont déjetées. Leur architecture les fait dater du xve ou du commencement du xvie siècle. Elles sont construites en pierres grises. Les façades sont percées d’étroites fenêtres. A ces maisons, il me semble en avoir vu de pareilles dans quelque petite ville de Bretagne ou de Touraine. Cette rue ressemble à une rue de province française, une de ces rues qui mènent à l’église ou au mail et sont habitées par de petits rentiers ou des fonctionnaires en retraite, mais celle-ci a cependant on ne sait quoi d’étrange. Elle a un air de noblesse qui lui vient de blasons sculptés au-dessus des portes. Où sommes-nous ? Nous sommes à Rhodes, dans la rue des Chevaliers. Sur un des écussons je distingue le dextrochère chargé d’un manipule que portait dans ses armoiries, Villiers de l’Isle-Adam, grand maître de l’Ordre militaire et hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, le défenseur de Rhodes contre les Infidèles, lors du dernier siège que soutinrent contre les Turcs les Chevaliers. C’était de ces maisons qu’ils sortaient pour aller aux remparts croiser l’épée contre le cimeterre et mourir sous les flèches sarrazines et il me semble voir leurs ombres guerrières debout au seuil des portes qu’elles ne devaient plus franchir et au-dessus desquelles se lisent encore dans la pierre les pièces et les figures de leurs blasons.




Le port de Rhodes est très animé. Barques, tartanes, petits caboteurs. On décharge des fruits, des ballots, des barils, des caisses. Ce fut dans ce port que s’embarquèrent les Chevaliers lorsqu’ils abandonnèrent l’île de Rhodes pour s’établir dans l’île de Malte. De son passé chevaleresque Rhodes a gardé des traces. Çà et là dans ses rues étroites se dressent les restes de quelque antique logis. Rhodes a conservé aussi les bastions de défense et les fossés qui le protègent. Quelques vieux canons se rouillent aux embrasures. Ce qui subsiste de la forteresse est maintenant une prison. Dans une cour un certain nombre de prisonniers traînent leurs guenilles ; d’autres travaillent et nous offrent à travers les grilles les produits de leur industrie : paniers tressés, bois sculptés, noyaux d’olives enfilés en chapelets, boîtes de paille. Le dur soleil chauffe les haillons et fait s’exhaler les fades senteurs des crasses. Ces gens sont des criminels de droit commun, meurtriers, voleurs. Quelques soldats turcs, presque aussi dépenaillés qu’eux les surveillent.




Nous avons suivi toute la longueur des remparts, leurs angles, leurs retraits. Ils dominent une vaste plaine où s’étendent de mornes cimetières aux maigres cyprès, aux stèles déjetées. C’est là que reposent les trente mille soldats turcs des armées de Soliman, les trente mille morts que coûta au Croissant le grand siège de 1540. Nous sommes restés longtemps au soleil couchant à contempler cette solitude dont rien ne troublait le silence.




En mer. — La nuit est chaude. J’ai arrêté l’hélice du ventilateur. Je suis étendu sur mon lit. Je ne dors pas. Des images passent dans mon souvenir. Qu’il faisait donc bon dans la forêt ! Nous avions suivi un étroit sentier. C’était une belle journée d’automne, mais la forêt était encore dans toute sa forte verdure. Seule la qualité de l’air annonçait l’arrière-saison. Parfois perçait une pointe de fraîcheur aiguë, et l’odeur des feuilles encore vivantes avait en elle une sorte d’acidité secrète, mais le soleil luisait dans un ciel pur. Nous sommes arrivés jusqu’à un étang forestier d’où s’est élevé avec un cri un oiseau d’eau. Nous avons encore marché longtemps et le soleil avait disparu quand nous avons atteint la maison. La grande allée qui y conduit était presque crépusculaire et, dans le salon où nous entrâmes, il faisait presque sombre. A notre entrée, elle s’est levée du fauteuil où elle était assise. Elle était très grande et portait une robe sans ceinture qui la faisait paraître plus grande encore. L’un de nous lui dit : «  Pourquoi restez-vous ainsi dans l’obscurité ? » Elle n’a pas répondu, mais il nous a semblé qu’elle pleurait. Alors un domestique est entré. Il a allumé les lampes et, quand il a fait clair, nous nous sommes aperçus qu’elle n’était plus là...

Je suis étendu sur mon lit. Je ne dors pas. Je sais que cette forêt, cet étang, ce salon, cette femme, ces lampes ; je sais que tout cela c’est un rêve et je sais que ce rêve je l’ai rêvé il y a très longtemps. Il attendait depuis des années peut-être l’instant de revenir à mon souvenir. Il s’est envolé de ma mémoire, comme cet oiseau d’eau, de l’étang de la forêt.




Je suis monté sur le pont au moment où le yacht achevait de mouiller ses ancres. Entre deux promontoires où des moulins à vent étendent leurs ailes, s’ouvre une large baie, au fond de laquelle s’amarrent à un quai quelques barques. Le long de ce quai, se dresse une haute muraille crénelée, de pierre fauve, percée à son milieu d’une porte fortifiée. Au-dessus de la muraille on aperçoit quelques cimes de palmiers et la toiture et les tours d’une grande église de style gothique. Ce sont les murailles et la cathédrale de Famagouste. Nous sommes à Chypre.




Nous sommes descendus à terre. Sur le quai, personne. Les dalles sont brûlantes, chauffées par un soleil torride. Le goudron suinte aux jointures des barques. Pas un bruit. Nos semelles foulent une poussière craquante. Arrivés au pied des murailles leur hauteur massive nous domine brutalement. Devant nous, la poterne s’ouvre, voûtée. A l’entrée veille, ailé, le Lion de Saint-Marc. Sculpté dans la pierre, il fronce un mufle mutilé et il atteste par sa présence l’antique domination de Venise sur l’ancien Royaume franc des Lusignan. La poterne franchie, un vaste espace s’étend, coupé de vagues sentiers. Çà et là quelques masures ; des palmiers dressent leur fût que couronnent des palmes rigides. Là-bas, la cathédrale semble une épave échouée dans l’épaisse poussière que soulèvent nos pas. Nous voici devant le portail. La façade s’encadre de deux fortes tours. Pas de sculptures. Rien que la sévérité de la pierre nue. Nous poussons une porte disjointe. La nef a été passée à la chaux. Plus de vitraux aux fenêtres. Prisonnière en son enceinte crénelée la cathédrale de Famagouste, devenue une mosquée, semble un otage laissé là, depuis des siècles, en son austère mélancolie.




Ce soir, j’ai relu Othello !




Nous sommes retournés errer dans Famagouste, à la recherche des restes de son passé. Au-dessus du Lion ailé qui veille à l’entrée de la poterne est scellée dans le mur une plaque de marbre où est gravée une inscription. J’ai pu y lire le nom du doge Priuli, mais c’est un autre nom vénitien qui occupe ma songerie. Entre lesquels de ces créneaux fut exposée la peau du Procurateur Bragadin que les Turcs firent écorcher vif lorsque, après un long siège, ils s’emparèrent de Famagouste ? Venise lui a érigé à San-Giovanni è Paolo un monument ; ici, voici la ruine du palais qu’il habita. Les murs sont encore debout et ils enferment un carré de terrain vide. Au milieu s’élève une pyramide formée de vieux boulets de pierre.



Un petit chemin de fer, à travers des plaines bien cultivées, nous mène à Nicosie, capitale de l’île de Chypre. Comme Famagouste, Nicosie n’est pas une ville morte. Elle nous apparaît, au contraire, bien vivante dans l’animation d’un marché que surveillent de corrects policemen anglais, casqués de blanc. Si nous voulions passer la nuit à Nicosie, il y a un hôtel fort convenable où nous déjeunons, mais que ferions-nous de longues heures à Nicosie quand nous aurons visité sa cathédrale ? Elle est du même style que celle de Famagouste avec sa façade nue et ses trois portails. Pour y pénétrer nous dérangeons des groupes d’oisifs assis, à l’ombre, et qui laissent paresseusement couler le temps à l’orientale en regardant s’envoler la fumée de leurs cigarettes. Nous en avons acheté quelques boîtes à la Manufacture. Le tabac s’y amoncelle en blondes montagnes odorantes dont les pentes sont douces au toucher comme des chevelures de femmes endormies.




Nous avons repris la mer et nous faisons route pour Beyrouth. J’ai dormi sans rêves. Othello, le More jaloux, ne m’est pas apparu dans mon sommeil. Je n’ai pas entendu le cri étouffé de Desdemone. Le Procurateur Bragadin ne s’est pas dressé devant moi, transformé par les écorcheurs turcs en une sanglante statue pourprée. Le battement du ventilateur ne m’a pas éventé avec les ailes du Lion de Venise. Je n’ai pas revu les hauts remparts de Famagouste. J’ai laissé derrière moi toutes ces images. Le voyage rend ingrat envers hier. On y est tout à demain.




Que faire à Beyrouth quand on a mangé quelques sucreries et qu’on a acheté quelques « abails » ? C’est une sorte de vêtement syrien, de robe à larges manches, faite de soie légère, souvent tissée de fils d’or ou d’argent qui y forment des arabesques et y dessinent des ornements. Il y en a de toutes couleurs, de blanches, de roses, d’autres d’un vert vif ou pâle, d’autres couleur de sable et de miel. Elles sont souples et brillantes. On aimerait à se promener sans autre vêtement qu’une de ces « abails », car il fait chaud, très chaud, à Beyrouth, une chaleur moite dont pèse l’humide lourdeur.



Nous avons décidé d’aller passer deux ou trois jours à Damas. En quittant Beyrouth, le train suit, pendant quelque temps, le rivage, puis il commence à gravir les premières pentes du Liban. A mesure que l’on monte et que le soir approche, la lourde chaleur se dissipe un peu. La locomotive halète courageusement. Le paysage prend de la grandeur et de l’âpreté, mais bientôt s’obscurcit, et la nuit tombe. Déjà nous avons atteint une certaine altitude. Un air rafraîchi pénètre par les portières ouvertes. Tout à coup des lumières apparaissent. Le train se ralentit et s’arrête à une gare. Le long de la voie des tables sont rangées. Sur les nappes, des lampes électriques posées éclairent des argenteries et des corbeilles de fleurs. Autour de ces tables sont assis des hommes en smoking et des femmes en toilettes de soirée qui devisent joyeusement. Nous sommes à une station d’été, dans la montagne, où les familles aisées de Beyrouth viennent chercher du bon air et du repos. Tout ce monde semble fort s’amuser. On mange, on fume, on cause. Des colliers de perles cerclent des cous gras, des bagues étincellent à de gros doigts. Éventails et cigares.

Le train a quitté cette villégiature libanaise et il a gagné une région de plateaux pierreux et de rochers dénudés, coupée de profondes vallées, de brusques ravins, qu’une pleine lune éclaire durement et jusqu’en son détail, en ses creux et en ses reliefs. Çà et là, un village perdu dans la haute solitude de la montagne. Puis c’est le désert sous la nuit argentée et maintenant froide. Les portières fermées, nous nous enveloppons dans nos couvertures. Nous avons atteint l’altitude extrême du point de la chaîne que nous traversons. Nous allons descendre le long de l’autre versant. Peu à peu le froid, la fatigue, le mouvement du train nous engourdissent jusqu’au sommeil. Quand je me suis réveillé, une pointe d’aube se levait sur Damas.

De la gare une voiture nous emporte vers l’hôtel. Le trot des chevaux retentit sur le sol d’une large avenue déserte. Les choses commencent à se laisser distinguer vaguement. On entrevoit de grands bâtiments qui doivent être des casernes. Des maisons basses bordent des rues étroites au dur pavé. A l’hôtel, le Damascus-Palace, tout dort. Nous parlementons dans le vestibule vide. Enfin on nous conduit à nos chambres. La mienne est assez vaste et proprement meublée, au bout d’un interminable couloir. La lumière blanche de l’aube y pénètre par deux fenêtres. J’en ouvre une et je me penche au dehors... A quelques mètres de moi se contourne sur son fût fuselé la plate-forme circulaire d’un minaret au sommet duquel elle forme l’anneau d’une sorte de balcon. En bas, s’étend une grande cour carrée. Au milieu de la cour, un bassin. Aux angles, des cyprès. Au fond, un bâtiment dont la façade est jaune. De chaque côté de ce bâtiment s’étagent des toits à terrasses. Sur une de ces terrasses il y a quelqu’un de couché. Ce dormeur ou cette dormeuse est enroulé dans une étoffe rose. Soudain, paraît sur la terrasse un vieillard à longue barbe blanche qui s’approche du corps étendu et ensommeillé et, avec des gestes attentifs, inclinant sur lui son turban, le recouvre d’une couverture brune. Puis le vieillard à barbe blanche reste là un instant, regarde le ciel qu’empourpre maintenant l’aurore, et disparaît.

C’est à ce moment que le muezzin a chanté. Je le vois penché sur la galerie du minaret ; il est à mon niveau et je ne perds aucune des inflexions de sa voix nasillarde. C’est un homme jeune encore, très long et très maigre. Quand il a terminé sa psalmodie, il s’éclipse comme une marionnette, mais son appel à la prière a été sans doute entendu du grand bâtiment jaune qui est en bas, car d’une porte qui s’ouvre sortent des gens. A la file, ils traversent la cour et vont s’accroupir autour du bassin. Ils portent de longues robes à larges manches, puis ils se mettent à s’agiter ; leur torse se relève et s’abaisse. Tour à tour ils se prosternent et se redressent. Je distingue leurs talons nus. Il fait maintenant tout à fait jour. Le vert, le rose, le safran, l’orangé des robes font des taches dans la lumière du matin où Damas s’éveille au chant des coqs et aux premiers bruits des hommes.




Notre première visite a été pour la Grande Mosquée. On pénètre par le Souk des Libraires dans la vaste cour carrée dont elle occupe l’un des côtés. On passe entre deux colonnes qui soutiennent un débris d’architrave antique et on foule un dallage de marbre blanc. Cette cour est, de trois côtés, entourée d’arcades reposant sur des colonnes à chapiteaux. Il se dégage de cette esplanade à cadre architectural une certaine impression de grandeur et de solitude. Au centre s’élève une sorte de kiosque auprès duquel se dresse un pilier sur lequel repose une boule de bronze treillissée et évidée ; çà et là, piétine un pigeon qui s’envole avec un gros bruit d’ailes. Nous suivons des fidèles qui se dirigent vers la Grande Mosquée. Elle est pleine de monde et traversée d’un va-et-vient incessant. Des hommes accroupis sur leurs talons psalmodient, en se balançant, des versets du Coran, d’autres sont prosternés le front sur la dalle et semblent ne rien voir ni ne rien entendre. Des mendiants vous abordent la main tendue. Autour de la vasque d’une fontaine, des femmes sont assemblées. Le long d’un mur, à revêtement de marbre, s’adosse une file de croyants, le chapelet aux doigts et les yeux vagues. Il règne en ce lieu vénéré une sorte de sainte oisiveté. On nous regarde aller et venir sans malveillance et sans curiosité, mais cette mosquée de Damas n’a pas la beauté de celles de Constantinople et de Brousse. C’est une espèce d’immense salle des Pas-Perdus où chacun cherche sa voie vers Dieu. En face de la Grande Mosquée se dresse le Minaret de Jésus et non loin de là se trouve le Turbé de Saladin. Pour y parvenir, on traverse un petit jardin solitaire. Dans un étroit bassin un rosier mire ses roses qui se défleurissent dans l’air. Le tombeau du Sultan n’a rien de remarquable. La couronne qu’y déposa Guillaume II, lors de son voyage à Damas, y étale ses palmes et ses rubans aux couleurs de l’empire d’Allemagne. Les initiales du Kaiser germanique s’y inscrivent en caractères orgueilleux.



La cuisine est détestable au Damascus-Palace : elle y est faite au beurre de chèvre qui rend les aliments nauséabonds. Aussi nous nourrissons-nous presque exclusivement de grosses pêches échaudées dans de l’eau bouillante !




Il y a de tout dans le grand bazar de Damas. Chaque commerce y a son souk et ses boutiques. Elles bordent des galeries couvertes où circule une foule incessante qui se croise, s’arrête, s’écoule en un flot continu, une foule plus asiatique qu’européenne où dominent les longues robes syriennes de couleurs variées, de soie unie ou bariolée. Les femmes ont le visage couvert d’un voile de mousseline noire sur laquelle sont brodées des fleurs. Les fez se mêlent aux turbans. Parfois passe un cavalier devant lequel on s’écarte, ou s’avance, précédée d’un âne qui les guide, une file de chameaux velus sous leur charge de couffins. Des chameliers bédouins les mènent. Ils ont fière mine biblique dans le burnous de poil où ils se drapent. Ils sont enturbanés de laine et un tortil de corde leur ceint le front. Tout ce monde marchande, soupèse, achète, trafique, parle. Les changeurs éprouvent les pièces en les frappant d’un petit marteau. On se presse devant l’étalage des marchands de fruits séchés et de pâtisseries. Les abricots confits luisent comme de l’or. Plus loin les parfumeurs débitent leurs essences et les dinandiers leurs plateaux et leurs tasses de cuivre. Ici, on essaie des babouches, là on déroule des tapis, on aune des étoffes. Cela sent le cuir, la poussière, le suint, le sucre brûlé, l’essence de roses, la fiente de chameaux. Ailleurs s’offrent des faïences, des armes, des souvenirs de l’ancienne Damas l’armurière.

En errant de souk en souk, nous sommes arrivés à une sorte de friperie où s’entassent les objets les plus hétéroclites, hardes, nippes, meubles démantibulés, ustensiles hors d’usage, loques, vieux galons que des acheteurs dépenaillés examinent avec méfiance. L’un d’eux tient sur son poing une sorte de bonnet conique tout imbriqué de piécettes de cuivre. Ce même bonnet je l’ai vu, dans un tableau de Rembrandt, coiffant un de ces personnages orientaux que le maître d’Amsterdam vêtait de défroques pittoresques, venues d’outre-mer chez les marchands des ghettos de Hollande.



Une rue étroite et silencieuse, au petit pavé pointu. Un haut portail franchi, nous entrons dans une vaste salle sous la voûte arrondie d’une coupole. Des bandes de pierre noires et blanches alternent sur les murailles. Au centre du lieu un bassin d’eau vive. Ce bassin est un abreuvoir où l’on faisait boire les chevaux, car nous sommes dans un ancien khan, ou un de ces caravansérails où s’abritaient les voyageurs, où ils remisaient leurs marchandises en attendant de reprendre leur route sous l’œil protecteur d’Allah.




Damas traversé, la voiture s’arrête à une de ses portes. Nous descendons dans un bruit assourdissant de marteaux, car c’est ici le quartier des batteurs de cuivre. Damas n’a plus ses armuriers d’autrefois qui damasquinaient de nielles d’or l’acier des lames et couvraient d’arabesques les coiffes d’acier des turbans de guerre et l’orbe des boucliers sarrazins, et cependant Damas martelle toujours à tour de bras. Nous suivons un chemin poussiéreux où s’incrustent encore dans le sol des traces d’ornières et nous longeons un vieux mur romain que renfle çà et là l’avancée d’un bastion. C’est devant cette muraille que saint Paul fut terrassé par la Grâce, c’est sur cette route qu’il trouva son « chemin de Damas ».




Le long du Barada aux fraîches eaux, s’étendent de frais jardins. Il doit faire bon sous ces beaux ombrages durant la torpeur des chaudes journées.




On nous a menés visiter la maison d’un riche négociant juif de Damas. On nous introduit dans une cour où des servantes sont occupées à divers travaux. Au fond de la cour, sous une sorte d’auvent, parmi les coussins d’un divan, un vieillard est étendu. Il est vêtu d’une robe d’un rose tendre. Il a le visage basané, les yeux vifs, le nez hébraïque. Une longue barbe blanche descend sur sa poitrine. On nous dit que c’est le maître du logis. Nous lui adressons un salut auquel il répond par un geste, et la servante qui nous sert de guide nous fait entrer dans la maison. Elle est bâtie de pierre blanche et noire et nous traversons plusieurs pièces meublées à l’européenne pour arriver à une sorte de galerie au plafond incrusté de nacre, d’un goût plus oriental. Le parquet est en bois précieux, mais en sortant de la maison nous retrouvons avec plaisir le sol sablé d’un étroit jardin, tout odorant de jasmin, un jardin secret et mélancolique où dort entre ses margelles un bassin d’eau limpide.

La servante nous a ramenés dans la grande cour. Le vieillard à barbe blanche est toujours étendu sur son divan, mais il a chaussé de grosses bésicles, tient un livre à la main et semble fort absorbé dans sa lecture. Cependant l’un de nous a remis à la servante qui nous a accompagnés la gratification d’usage. A peine l’a-t-elle eue dans la main que, sans plus s’occuper de nous, elle a couru la montrer au vieillard à barbe blanche. Il s’est soulevé de ses coussins et il a examiné avec attention la pièce. Il l’a frappée du bout de l’ongle, sans doute pour s’assurer qu’elle était de bon aloi, puis il l’a rendue à la servante rassurée et s’est replongé dans sa lecture...




La voiture nous a menés hors Damas, à un point d’où la vue s’étend sur la ville et la fertile campagne qui l’entoure... Damas est au seuil du désert. D’où nous sommes, nous l’apercevons jaune, stérile en sa morne étendue. Là-bas, au delà de l’horizon, dans la solitude des sables, c’est Palmyre ; là-bas, c’est Bagdad et l’Euphrate, tout ce qui ne sera jamais pour nous que de ces noms qui font rêver...




Avant de quitter Damas, j’ai acheté un tapis. Il est sans grande valeur, pas très ancien, un peu usé, mais je l’aime parce que sur son fond rose se détachent trois médaillons d’un jaune très doux, légèrement teinté de vert. Je l’aime pour la large bordure qui l’encadre, pour ses couleurs passées, éteintes.




Damas a disparu derrière nous. Sur la route qui, à cet endroit, longe la voie du chemin de fer, le sifflet de la locomotive a effrayé une caravane de chameaux qui, en débandade, s’est mise à fuir à travers champs. Lentement le train gravit les premières pentes du Liban et nous avons refait en plein jour le chemin que nous avions suivi par une si belle nuit de lune. Puis nous sommes descendus vers Beyrouth et le yacht blanc qui nous attendait.




Nous voici de nouveau en mer et nous faisons route vers la Crète.




Un ciel de la plus lumineuse clarté, une mer d’un bleu profond, presque minéral, un port, une ville qui est Candie. Il lui reste, d’avoir été vénitienne, une belle fontaine où des lions de pierre soutiennent de leur échine usée une large vasque d’où déborde une eau limpide. La ville est animée et pittoresque. Des hommes passent portant sur leurs épaules des outres dont la peau gonflée de vin conserve encore une forme animale.




De Candie, une voiture nous a menés à Cnossos, aux fouilles qui ont mis au jour les vestiges de l’antique palais du Roi Minos. Des ouvriers y travaillent dans les tranchées ouvertes à travers le vieux sol crétois. On distingue des fondations et des emplacements, des assises de murs des traces de canalisations, les restes de tout un ensemble de constructions qui occupaient le fond d’une vallée et le flanc d’une colline au haut de laquelle s’élève une maison blanche, demeure du savant anglais Evans qui dirige les travaux de déblaiement de ce mystérieux Palais de la Hache où rôde l’ombre fabuleuse de Pasiphaé. Vêtu et casqué de blanc, Evans ressemble un peu au peintre Whistler. Son accueil est affable et cordial. Tandis que nous causons avec lui, des ouvriers lui apportent de grandes corbeilles pleines de terre, d’une terre qui sera passée au crible afin de retenir les débris intéressants qu’elle peut contenir, fragments de poteries, miettes de métal ou tablettes de grès, couvertes des signes d’une langue encore inconnue et non déchiffrée, comme on en a recueilli un grand nombre dans cette terre qui n’a pas encore livré tous ses secrets. Nous sommes revenus errer sur le terrain des fouilles, et nous nous sommes arrêtés devant l’antique siège de pierre, qu’on appelle le siège du Roi Minos. Autour de nous, dans le jour qui baisse, tout est silence. Parfois grince le fer d’une pioche heurtant quelque caillou ou quelque brique. Une chaude odeur de fièvre s’exhale des terres remuées. Allons-nous entendre le mugissement du taureau fabuleux ? Ariane va-t-elle nous apparaître son fil d’or à la main ?




Il y a à Candie un petit musée où l’on a réuni quelques-unes des trouvailles faites dans les fouilles. Voici une fresque où des hommes joutent et luttent avec des taureaux. Voici des figurines en terre coloriée qui représentent des élégantes, peut-être des dames de la Cour du Roi Minos ? Elles portent de longues jupes à volants, serrées à la taille, des corsages échancrés d’un coquet décolletage. Elles ont des coiffures compliquées, et leurs bras nus font des gestes gracieux, poupées millénaires qui ont gardé des airs de vivantes et dont les atours sont presque encore à la mode d’aujourd’hui.




Un croiseur français est venu s’ancrer dans les eaux de Candie. Peint en gris, il est le frère du Vautour que commande à Constantinople Pierre Loti. Il s’appelle le Condor. Ses trois couleurs flottent gaiement sur le ciel crétois.



Escale à La Canée. Promenade dans un jardin. Un essaim de libellules rouges vole au-dessus d’un bassin. Élancées, sanglées élégamment en leurs corselets de pourpre, elles font penser aux petites dames attifées du musée de Candie, et leur ballet ailé semble errer par les détours d’un labyrinthe aérien.